Transfiguration : le secret messianique
Transfiguration : le secret messianique
Homélie pour le 2° Dimanche de Carême / Année A
01/03/26
Cf. également :
En descendant de la montagne…
Abraham, comme un caillou dans l’eau
Transfiguration : le phare dans la nuit
Transfiguration : la métamorphose anti-kafkaïenne
Leikh leikha : Va vers toi !
Dressons trois tentes…
La vraie beauté d’un être humain
Visage exposé, à l’écart, en hauteur
Figurez-vous la figure des figures
Bénir en tout temps en tout lieu
1. Le secret messianique
Le plus souvent, les amoureux sont intarissables ! Ils (elles) saoulent leurs amis en décrivant sous tous les angles le ravissement qu’opère cet état sur eux, en parlant sans cesse de l’être aimé… La Transfiguration sur la montagne (Mt 17,1-9) a quelque chose d’un coup de foudre pour Pierre, Jacques et Jean : la splendeur, la beauté, la gloire du visage
transfiguré les subjugue, les inonde de bonheur. Ils n’ont qu’une envie : en parler à tous les autres, qui n’étaient pas la ! Et voilà que Jésus leur impose de tenir leur langue, et leur donne un ordre énigmatique : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts ».
C’est un motif récurrent dans les Évangiles – surtout chez Marc – qu’un exégète allemand a étudié de près il y a plus d’un siècle (Wilhem Wrede en 1901). Il a forgé le concept de « secret messianique » pour cette contradiction apparente : Jésus révèle son identité de Messie et en même temps ordonne le silence à ceux qui pourraient le proclamer.
Le secret messianique doit être tenu jusqu’à la résurrection de Jésus. Est-ce à dire il n’est plus désormais d’actualité ? Pouvons-nous crier : Jésus est le Messie à voix haute, à n’importe qui, n’importe quand, n’importe comment ? Ou faut-il continuer à pratiquer ce secret adapté à notre temps ?
2. Les raisons de faire d’abord silence sur notre foi
a) Transfiguration : lier la gloire et la croix
Pour Marc et Matthieu, le silence s’impose jusqu’à la résurrection de Jésus : « En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : “Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts.” » (Mt 17,9). Luc attribue le silence à la seule initiative des trois témoins, comme s’ils pressentaient en eux-mêmes que le temps n’était pas venu d’en parler : « Les disciples gardèrent le silence et, en ces jours-là, ils ne rapportèrent à personne rien de ce qu’ils avaient vu » (Lc 9,36)
La portée du secret messianique du temps de Jésus est donc claire : on ne comprend rien à son identité de Messie tant qu’il n’a pas été crucifié, tant qu’il n’a pas vécu son exode hors de ce monde grâce à la résurrection prodiguée par son Père. Sans cet éclairage pascal, le danger est grand de réduire sa messianité à une révolution politique, un coup d’État militaire, un enseignement rabbinique ou une libération par les armes.
La gloire et la croix sont inséparables : seule la croix dévoile la vraie beauté de l’homme, seule la gloire permet de regarder la croix en face, sans désespérer.
On peut objecter : c’était vrai du temps historique où Jésus marchait sur les chemins de Judée. Mais maintenant, Pâques a eu lieu. Pourquoi se taire ?
Pourquoi ? Parce que tant que Pâques n’a pas eu lieu pour moi, je risque de mal interpréter la messianité de Jésus. Tant que j’observe Jésus de l’extérieur, sans le suivre sur son chemin, je projette sur lui mes rêves de gloire, de puissance, de succès, et j’appellerai Messie ces déguisements dont je l’affuble. Tant que je ne me suis pas engagé corps et âme dans mon propre exode pascal, tout ce que je pourrais dire de lui serait au mieux un commentaire, au pire une formule toute faite.
La Transfiguration m’invite à me taire tant que je ne suis pas passé par ma Passion, tant que je ne marche pas sur les routes de mon exode personnel. Et comme seule notre mort physique accomplira ce passage en plénitude, on devine la réserve prudente qui est celle des chrétiens désireux de parler de ce n’est pas encore pleinement là.
La Transfiguration lie la gloire et la croix, pour Jésus comme pour moi.
b) Face aux démons : lier le savoir et l’amour
Dans les Évangiles, Jésus impose le silence aux démons : « “Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu.” Jésus l’interpella vivement : “Tais-toi ! Sors de cet homme.” » (Mc 1,24–25). Ici, le secret messianique n’est pas lié à Pâques.
Il s’agit pour Jésus de dénoncer le savoir démoniaque : « Je sais qui tu es ». Car ce savoir n’est pas au service de l’amour.
Piste précieuse : celui qui sait, s’il n’aime pas, qu’il se taise !
Vous pouvez savoir beaucoup de choses par exemple sur votre collègue de travail. Si vous nous voulez pas le servir, avec amour, mieux vaut vous taire que de lui dire ses quatre vérités ; et c’est vrai de votre conjoint, de vos enfants, de vos amis… Attendez de l’aimer avant de parler !
c) Guérison : la foi n’est ni magique, ni intéressée
Le secret messianique est également imposé par Jésus après des guérisons spectaculaires : un lépreux (Mc 1,43–45), la fille de Jaïre (Mc 5,43), un sourd-muet (Mc 7,36). À chaque fois, Jésus intime cet ordre : « Il leur recommanda de le dire à personne ».
Ici, le silence permet de ne pas confondre foi et magie.
Si vous venez à Jésus pour être guéri, c’est que vous aimez la guérison plus que Jésus. Or la foi chrétienne est gratuite, désintéressée : le Christ ne guérit pas pour engorger les urgences de son Église, mais pour aider à croire en lui. Parler trop vite après de tels signes nous fait courir le danger d’une foi triomphaliste qui voudrait s’imposer à tous par la magie de ses démonstrations de force. Loin de la vantardise de certains évangélistes américains ou africains qui étalent leurs soi-disant miracles sur les réseaux sociaux ou sous les chapiteaux ambulants, la retenue messianique nous oblige à une certaine discrétion, pédagogique pour éduquer au discernement entre foi et magie, spirituelle pour initier à la gratuité et au désintéressement.
d) Pierre : la foi est fragile, tant qu’elle n’est pas pascale
Accordons une mention spéciale au secret messianique imposé à Pierre et aux Douze, lors de la confession de foi de Pierre à Césarée : « Pierre, prenant la parole, lui dit : “Tu es le Christ.” Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne » (Mc 8,29-30).
S’il est un vantard qui parle trop vite, c’est bien Pierre ! Il jure qu’il suivra le Christ quoiqu’il arrive, et il le reniera juste après devant une servante dans la cour du Grand Prêtre. Il veut dresser trois tentes sur la montagne comme si la Transfiguration était un point d’orgue final, alors qu’il faut descendre et passer par la croix. Il proclame que Jésus est le Messie mais il sort son épée pour le défendre des gardes au jardin de Gethsémani. Plus tard, après Pâques, il proclamera la libération des rites religieux de Moïse, mais il aura peur et honte de s’asseoir à la table des incirconcis…
Bref : l’impétueux Pierre est touchant de naïveté lorsqu’il proclame sa foi messianique ! Il ne sait pas ce qu’il dit, mais il le dit de bon cœur.
De quoi nous inviter nous-mêmes à tourner sept fois notre langue dans notre bouche avant de parler du Christ, en sachant bien que ce mystère nous dépasse de toutes parts !
3. Le secret est le vitrail de notre foi
Dieu ne se révèle qu’à ceux qui consentent à être transformés. Le Christ ne peut être reconnu qu’en renonçant à nos attentes projectives. La vraie confession du Christ passe par l’épreuve, le dépouillement, la croix.
Finalement, il en est du secret messianique comme d’un vitrail. Quand vous passez le long d’une église, à l’extérieur, vous ne voyez que des lignes de plomb et quelques vagues silhouettes grossières dans du verre. Mais si vous passez à l’intérieur par jour de grand soleil, vous découvrez émerveillés que ces puzzles énigmatiques à l’extérieur deviennent à l’intérieur des joyaux d’art et de lumière.
La croix est laide et absurde pour les juifs, les musulmans ou les athées. Elle brille de mille feux pour les chrétiens qui sont passés à l’intérieur. À quoi sert de parler de la beauté du vitrail à quelqu’un tant qu’il n’a pas passé la porte de l’église ? Comment décrire ce qui d’abord s’expérimente ?
Le secret messianique est le vitrail de notre foi. Il ne se dévoile qu’en Christ ressuscité, et demande beaucoup de silence avant qu’une parole naisse de cette rencontre.
Concrètement, le respect du secret messianique pourrait nous inviter à quelques attitudes spirituelles – certes à contre-courant en ces temps du christianisme minoritaire et identitaire – empruntes de sagesse :
1. Renoncer à l’évidence religieuse
Respecter le secret messianique, aujourd’hui, c’est accepter que le Christ ne s’impose pas dans l’espace public, ne soit pas spontanément reconnu, puisse être ignoré, mal compris ou réduit à une opinion parmi d’autres.
Cela implique pour les chrétiens de renoncer à la nostalgie d’une chrétienté régissant toute la vie sociale, d’accepter que le nom de Jésus ne fasse pas autorité par lui-même, d’habiter une condition minoritaire discrète.
Comme Jésus en Galilée, le chrétien vit dans un monde qui ne sait pas qui il est en train de croiser.
2. Refuser le prosélytisme tapageur (mais non le témoignage)
Le secret messianique n’est pas le mutisme, mais le refus de la publicité prématurée.
Concrètement, il nous demande de ne pas instrumentaliser la foi comme un slogan identitaire, de ne pas confondre évangélisation et conquête, de ne pas plaquer des mots spirituels sur des situations qui ne les demandent pas.
Jésus agit avant d’être nommé.
L’annonce missionnaire passe d’abord par des actes lisibles, avant des discours explicites.
Il ne s’agit pas pour autant d’enfouir notre trésor jusqu’à disparaître. Car une Église totalement invisible cesserait d’être signe ! Le secret messianique n’autorise pas l’effacement par peur, la dilution par conformisme, le silence par fatigue. Il appelle une visibilité qualitative, des lieux lisibles de foi (paroisses, communautés, œuvres), des paroles claires quand l’heure est venue (le kérygme).
Il y a ainsi une tension irréductible à tenir pour notre Église : trop de visibilité confond le Christ avec le pouvoir sur la société (cf. la « chrétienté » d’autrefois) ; trop peu de visibilité rend le Christ indétectable.
Le secret messianique n’est pas un point d’équilibre confortable, mais une ligne de crête entre ces deux excès. Il retire à l’Église le droit de se rendre visible autrement que comme le Christ lui-même : humble, vulnérable, situé, offert mais non imposé.
3. Accepter d’être incompris — voire contredit
Le secret messianique protège de la tentation de la justification permanente.
Pour un chrétien aujourd’hui, c’est par exemple accepter que certains gestes inspirés par l’Évangile soient interprétés comme de simples choix humanistes ; ne pas chercher à « récupérer » toute bonne action au profit du discours chrétien ; consentir à une forme d’anonymat spirituel etc. « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Mt 6,3)
Le Christ agit souvent sans signature apparente, et laisse ses interlocuteurs repartir librement sans jamais les revoir…
4. Ne pas séparer la foi de la croix
Dans une culture qui valorise la réussite, la force, la performance, la visibilité, respecter le secret messianique, c’est refuser un christianisme glorieux sans vulnérabilité.
Cela implique de ne pas masquer ses fragilités derrière un discours religieux ; d’accepter que la foi passe par le doute, le silence, la nuit ; de reconnaître que le Christ se donne à voir dans l’épreuve autant que dans le succès.
En France aujourd’hui, le christianisme est crédible quand il accepte de perdre.
5. Témoigner « à couvert » : une présence plus qu’un affichage
Dans la vie ordinaire (travail, voisinage, famille), le
chrétien n’est pas appelé à se déclarer comme tel en permanence, mais à être reconnaissable sans se nommer, à laisser surgir la question plutôt que de l’imposer : « Qui es-tu pour vivre ainsi ? »
Lorsque la question vient, la parole peut être donnée, comme une réponse, non comme revendication. C’est une parole seconde, non envahissante.
En paroisse, respecter le secret messianique, c’est accueillir sans immédiatement « récupérer », ne pas faire de l’accueil un sas d’adhésion, laisser chacun venir à son rythme, avec ses zones d’ombre et ses ambiguïtés.
Une paroisse fidèle au secret messianique ne demande pas trop vite : « d’où viens-tu, qu’as-tu fait ? ». Elle accepte des présences intermittentes, ne confond pas ferveur et visibilité, ne force personne, mais accompagne ceux qui le veulent.
Le secret demande encore de renoncer à une liturgie trop « explicative ». Les Pères de l’Église célébraient d’abord, et commentaient ensuite (c’est la catéchèse « mystagogique » = à partir des mystères et non avant). La tentation contemporaine est de tout rendre transparent, pédagogique, justifiable. Le secret messianique invite à laisser à la liturgie sa part d’étrangeté, à respecter le silence, à accepter que tout ne soit pas compris immédiatement.
De même pour notre parole ecclésiale, qui doit devenir plus lente. Dans une société saturée de prises de position, parler moins, mais à bon escient, avec gravité et retenue, est une hygiène spirituelle !
6. Attendre l’heure de Dieu
Le secret messianique enseigne une temporalité juste. Tout ne se dit pas à tout le monde, tout de suite, de la même manière.
Pour les chrétiens aujourd’hui il est vital de discerner quand parler et quand se taire, respecter le chemin intérieur de l’autre, faire confiance au travail caché de l’Esprit.
La foi n’est pas un objet à transmettre, mais une naissance à accompagner.
Respecter le secret messianique aujourd’hui, c’est vivre de telle manière que le Christ soit présent sans être exhibé, actif sans être revendiqué, reconnaissable seulement à ceux qui consentent à regarder autrement.
Le chrétien n’a pas à imposer le Christ, mais à en témoigner
Le reste vient — ou ne vient pas.
Alors, interrogez-vous : comment garder ce secret sans déserter le témoignage ?…
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
Vocation d’Abraham, père du peuple de Dieu (Gn 12, 1-4a)
Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, le Seigneur dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront ; celui qui te maudira, je le réprouverai. En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » Abram s’en alla, comme le Seigneur le lui avait dit, et Loth s’en alla avec lui.
PSAUME
(Ps 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22)
R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous, comme notre espoir est en toi ! (Ps 32, 22)
Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.
Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.
Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !
DEUXIÈME LECTURE
Dieu nous appelle et nous éclaire (2 Tm 1, 8b-10)
Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée
Fils bien-aimé, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile. Car Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. Cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus avant tous les siècles, et maintenant elle est devenue visible, car notre Sauveur, le Christ Jésus, s’est manifesté : il a détruit la mort, et il a fait resplendir la vie et l’immortalité par l’annonce de l’Évangile.
ÉVANGILE
« Son visage devint brillant comme le soleil » (Mt 17, 1-9)
Gloire au Christ, Parole éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. De la nuée lumineuse, la voix du Père a retenti : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! » Gloire au Christ, Parole éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (cf. Mt 17, 5)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui. Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre, et voici que, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » Quand ils entendirent cela, les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte. Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et soyez sans crainte ! » Levant les yeux, ils ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul.
En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »
Patrick BRAUD





























