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20 mars 2022

Une parabole contre le séparatisme

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Une parabole contre le séparatisme

Homélie du 4° Dimanche de Carême / Année C
27/03/2022

Cf. également :
Souper avec les putains
Servir les prodigues
Réconciliation verticale pour réconciliation horizontale
Ressusciter, respirer, se nourrir…
Changer de regard sur ceux qui disent non
Fréquenter les infréquentables
La commensalité du Jeudi saint

Zone interdite

Le documentaire de M6 le 23 janvier 2022 sur l’islamisme radical a fait grand bruit. À cause notamment de deux reportages à Marseille et à Roubaix, dans des quartiers où le séparatisme musulman se fait conquérant et dominateur. Comme toujours, les réactions à ces reportages oscillent entre deux extrêmes :

- le déni.
Il s’exprime par des protestations indignées : le vrai problème est d’abord la pauvreté, la concentration de logements sociaux, le chômage, la discrimination sociale etc. Il n’y aurait pas de problème de séparatisme islamique, mais des questions sociales à l’abandon. Consciemment ou non, ces arguments relèvent d’une analyse marxiste, où le religieux n’est qu’une superstructure déterminée par des fondamentaux relevant de l’économie et du politique. Or bien des minorités subissent ces discriminations sans tomber dans le séparatisme. Nier qu’il existe des dérives d’ordre essentiellement religieux, c’est être aveugle, au nom d’une idéologie qui empêche de voir que l’islam rigoriste isole et replie ses fidèles sur leur communauté, qu’il cherche à étendre géographiquement et démographiquement.

- l’instrumentalisation.
Ce deuxième excès veut à l’inverse faire peur, en généralisant à outrance les dérives de quelques-uns, en diabolisant toute affirmation d’identité religieuse. Or instrumentaliser l’islam rigoriste c’est presque lui rendre service en lui donnant plus de force qu’il en a réellement, et en le posant comme alternative crédible au mode de vie occidental. C’est le biais de ce genre de documentaire : ne rechercher que ce qui va dans le sens du séparatisme, en oubliant de décrire tout le reste, tout le positif de ces quartiers de Marseille ou de Roubaix en matière de vie associative, culturelle et sociale où la fraternité entre origines différentes est vécue avec bonheur.

Reste que l’islam radical existe bel et bien, et tente d’imposer dès qu’il le peut ses mœurs et ses coutumes autour de lui. Ces musulmans ne font d’ailleurs que reproduire sans le savoir l’intégralisme juif, qui pousse les juifs ultras (les hassidim) à se regrouper dans le quartier de Mea Shéarim à Jérusalem par exemple pour y imposer leurs coutumes. Car la Torah juive et le Coran avec la charia ont en commun d’être d’abord une orthopraxie et non une orthodoxie : ce qui compte, c’est la pratique, la soumission à la loi religieuse et non ce que vous pensez ou croyez. Ne pas manger de porc, voiler les femmes et les filles, ne pas mélanger hommes et femmes, faire ses prières, laissez pousser la barbe ou porter des pantalons courts, manger uniquement casher ou halal, ne pas contracter d’impureté rituelle en fréquentant ceux qui sont dans le péché, jouer avec des poupées sans visage… : la liste est longue de ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour être un bon juif ou un bon musulman. Alors qu’être chrétien est d’abord croire, pas faire. Le pape François a raison de rappeler qu’il faut remettre la morale à sa « juste place » : « L’annonce de l’amour salvifique de Dieu est première par rapport à l’obligation morale et religieuse. Aujourd’hui, il semble parfois que prévaut l’ordre inverse ».

« C’est péché » (haram) est le refrain des musulmans qui ne veulent pas boire d’alcool, manger de porc, toucher ou voir le corps des femmes, jouer avec des poupées à visage humain. Et logiquement, il leur faut donc ne pas se joindre à ceux – les pécheurs, les infidèles – qui s’adonnent à ce type de pratiques, sous peine de devenir impurs. Répétons-le : les interdits alimentaires, vestimentaires ou culturels islamiques ou juifs ne sont pas hygiéniques, mais religieux. Il s’agit d’obéir à la Loi (charia), d’être un bon musulman en étant soumis au Coran, à ses obligations et ses interdits qui concernent tous les domaines de la vie de chacun.

En abolissant la circoncision, les interdits alimentaires et autres obligations de la loi de Moïse, le christianisme est devenu la seule religion des trois monothéismes à abolir le séparatisme dans ses textes (pas toujours dans son histoire hélas !).

 

L’enjeu de la parabole de ce Dimanche

Une parabole contre le séparatisme dans Communauté spirituelleC’est bien l’enjeu de la parabole du fils prodigue de ce dimanche (Lc 15, 1-3.11-32). On en fait trop souvent une parabole de la miséricorde, alors que c’est d’abord une parabole de la fraternité religieuse. Pourquoi en effet Jésus invente-t-il cette histoire des 2 fils ? Parce que les pharisiens – l’équivalent des hassidim ou des salafistes d’aujourd’hui – lui reprochent de se mélanger avec tout le monde, même les pécheurs scandaleusement connus comme tels : « cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et va manger avec eux ! » Les pharisiens – dont le nom signifie séparés - sont ainsi dénommés parce qu’ils se coupent des autres et vivent entre eux au nom de la pureté rituelle. Luc alignera trois paraboles de suite (la brebis perdue, la pièce d’argent perdue, le fils perdu) pour justifier ce scandale de la fréquentation des pécheurs ! C’est donc que c’était un gros morceau, difficile à faire avaler aux gens religieux de l’époque…

Fréquenter les pécheurs est encore le reproche de Simon le pharisien à Jésus invité à manger chez lui. Une prostituée ose s’approcher de Jésus en plein repas, pire encore : lui laver les pieds avec ses larmes et les essuyer de ses cheveux. Le bon accueil fait par Jésus à cette putain notoire scandalise les pharisiens : « En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même : ‘Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse’ » (Lc 7,39)… 

Dans notre parabole, le repas est révélateur de la fracture opérée par le fils aîné : il refuse de se mettre à table avec son frère pécheur, et se scandalise que le veau gras soit offert au rebelle, revenu par intérêt, et non au fils fidèle. Comme quoi la pureté religieuse tue la convivialité, et l’observance de la Loi nous prive des repas les plus fraternels…

Voilà bien le scandale : Jésus ose se mettre à table avec les mauvais juifs, avec les païens, les voleurs, les collabos et les prostituées ! Or, pour les juifs comme pour les musulmans, on ne peut se mettre à table qu’avec ceux qui observent la Loi, on ne doit pas être vu en mauvaise compagnie sinon on devient impur. Exactement le contraire de ce que fait Jésus ostensiblement ! Il suffit de feuilleter l’Évangile de Luc pour voir ce singulier prophète en compagnie de bergers, de mauvaise réputation, avec des mages – des païens idolâtres venus d’Orient - dès sa naissance. Question séparatisme, ça commence mal aux yeux des pharisiens… Ça finira encore plus mal avec l’accueil inconditionnel que le crucifié offrira à son compagnon d’infortune criminelle maudit par la Loi juive : « ce soir, tu seras avec moi en paradis ». Drôle de compagnon au ciel ! Le paradis de Jésus est peuplé de pécheurs repentis, là où le paradis du Coran est réservé aux croyants obéissants…

Entre naissance et crucifixion, le Messie d’Israël ne va pas cesser de faire bon accueil aux pécheurs. Dans l’ordre mentionné par Luc, on le voit fréquenter des possédés, des lépreux, des paralysés, des collabos comme Lévi ou Zachée, des centurions romains, on le voit toucher un cadavre (le fils de la veuve de Naïn) ou se laisser toucher par une prostituée (avec son flacon de parfum), une femme hémorroïsse, des samaritains, des pauvres invités au festin des noces, des aveugles, etc. Souper avec les putains (selon la formule du dominicain Jacques Pohier) semble être le passe-temps favori de cet homme de Dieu ! Pas étonnant que les pharisiens voient les chrétiens comme des transgresseurs de la Loi, et que les Romains voient l’Église naissante comme un ramassis d’esclaves et de moins que rien !

Mais voilà, Jésus n’en démord pas : « je suis venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus ». Et malheureux sont ceux qui se croient sauvés par eux-mêmes : ils se privent de la compagnie du Christ !

Faire bon accueil aux pécheurs, c’est ne pas juger l’autre sur son avis, sa nourriture ou sa prière. C’est se mélanger avec tous, sans ostracisme, sans prosélytisme non plus (Jésus a toujours laissé libre de le suivre ou non). C’est ne pas pratiquer l’entre-soi, que ce soit au club de golf, au Rotary, à Auteuil ou à Barbès, dans les commerces musulmans de la rue de Lannoy ou dans le quartier cossu de Barbieux à Roubaix… Car le séparatisme n’est pas que religieux : les riches notamment savent depuis longtemps se regrouper à l’écart des pauvres, souvent à l’ouest des villes, dans des quartiers sécurisés où le mètre carré est trop cher pour y croiser des familles différentes…

 

La commensalité nourrit la convivialité

 islam dans Communauté spirituelleUn des signes emblématiques de ce mélange – ou du refus du mélange – social est le repas. En français, se mettre à table, c’est quelque chose ! C’est le lieu de la convivialité, puisque justement nous devenons convives dès lors que nous acceptons de manger ensemble. C’est le lien de la commensalité (cum mensa = table commune en latin), dont la communion eucharistique est l’accomplissement : nous communions au même corps du Christ autour de la même table de l’hôtel eucharistique. Dieu est d’ailleurs le premier à se mélanger à notre humanité, comme l’eau se mélange au vin dans le calice de la messe (rite de l’immixtion). « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité » : comment mieux exprimer que le Dieu de Jésus ne vit pas séparé, mais en communion ?!
Et Saint Jean Chrysostome a raison de prier ainsi au moment de recevoir la communion :
« Seigneur mon Dieu ! […] De même que Tu as bien voulu entrer et manger avec les pécheurs dans la maison de Simon le Lépreux, daigne entrer dans la maison de mon âme, lépreuse et pécheresse. De même que Tu n’as pas rejeté celle qui était semblable à moi, la courtisane et la pécheresse, quand elle s’approcha de Toi et Te toucha, de même sois-moi miséricordieux, à moi pécheur qui m’approche et qui Te touche… »

 

Le coup de gueule de Paul contre Pierre

 JésusCe mélange à table est l’objet d’une dispute célèbre entre Paul et Pierre. Malgré l’épisode à Joppé où l’Esprit Saint a montré à Pierre qu’aucune nourriture n’est impure et qu’il peut donc aller manger chez le centurion Corneille sans pécher (Ac 10), Pierre reste un juif un peu scrupuleux. Aussi, lorsque des juifs de Jérusalem liés à Jacques viennent visiter les disciples d’Antioche, Pierre s’autocensure en quelque sorte, puisqu’il arrête de manger avec les païens de sa communauté par peur du regard des judéo-chrétiens : « En effet, avant l’arrivée de quelques personnes de l’entourage de Jacques, Pierre prenait ses repas avec les fidèles d’origine païenne. Mais après leur arrivée, il prit l’habitude de se retirer et de se tenir à l’écart, par crainte de ceux qui étaient d’origine juive. Tous les autres fidèles d’origine juive jouèrent la même comédie que lui, si bien que Barnabé lui-même se laissa entraîner dans ce jeu. Mais quand je vis que ceux-ci ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Pierre devant tout le monde : ‘Si toi qui es juif, tu vis à la manière des païens et non des Juifs, pourquoi obliges-tu les païens à suivre les coutumes juives ?’ » (Ga 2,12–14).
On réalise combien fut difficile pour Pierre et les premiers chrétiens – qui étaient juifs – d’abandonner le séparatisme religieux lié à l’observation de la Torah ! Paul a courageusement et publiquement dénoncé cette régression : refuser de se mélanger à table, c’est mettre la Loi au-dessus de la grâce, c’est faire comme si le Christ était mort pour rien (Ga 2,21) puisqu’il n’aurait pas fait tomber les murs séparant les hommes.

On le voit : il y a dans le séparatisme juif ou musulman une dimension proprement religieuse – et pas seulement sociale ou économique – qui tient aux textes fondateurs ou du moins à leurs interprétations actuelles, sans qu’on sache très bien si cette impossibilité est structurelle ou pourra évoluer avec le temps.

 

Les murs murent les murmures

Critique-Comme-un-murmure paraboleHabilement, Luc a recours à l’Écriture pour disqualifier la protestation pharisienne. En effet, il emploie à dessein le verbe murmurer pour décrire les pharisiens en train de s’indigner contre Jésus ami des pécheurs. Or ce verbe murmurer (διαγογγζω = diagonguzō en grec, לוּן = lun en hébreu) est celui que l’Ancien Testament utilise de très nombreuses fois pour fustiger les rébellions des hébreux au désert, « peuple à la nuque raide » qui refuse de se laisser conduire par un Dieu qui n’agit pas comme les hommes, fussent-ils les plus religieux du monde : « Et le peuple murmura contre Moïse… » (Ex 15,24). Ce terme murmurer est repris une vingtaine de fois [1] dans ce sens de rébellion contre un Dieu qui n’agit pas selon nos représentations : « ils murmurent sous leurs tentes sans écouter la voix du Seigneur » (Ps 106,25). En disant que les pharisiens murmurent contre Jésus, Luc en fait les dignes héritiers de la génération du désert qui a résisté à Dieu pendant 40 ans, se privant ainsi d’entrer en Terre promise.

Isaïe nous avertit : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins, – oracle du Seigneur. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées » (Is 55, 8-9). En Jésus, Dieu se montre aussi libre de se mêler aux pécheurs que YHWH de se manifester au désert comme il le voulait ! « N’ai-je pas le droit de disposer de mon argent comme je le veux ? », dira le patron de la parabole des ouvriers de la 11° heure à ceux qui s’indignent de sa libéralité envers les derniers arrivés.
Et Luc emploie 3 fois ce terme murmurer pour qualifier l’attitude des pharisiens refusant la fraternité avec les pécheurs : lors du grand festin donné par le collecteur d’impôts romains Levi après son appel par Jésus (Lc 5,30) ; ici dans notre parabole des deux fils ; et enfin lorsque Jésus s’invite chez le riche Zachée, lui aussi collabo (Lc 19,7).

Bref, murmurer contre Jésus parce qu’il fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux, c’est projeter sur Dieu nos images de ce que devrait être la pureté, la justice, la religion, au lieu de laisser Dieu se révéler tout autre que nos représentations humaines, trop humaines. Le peuple à la nuque raide pourrait bien être aujourd’hui tous ces ultras religieux de tous bords qui s’indignent et protestent contre ceux qui abattent les murs entre les gens.

 

Quant à nous, suivons le Christ en nous réjouissant que le veau gras soit offert aux prodigues en tous genres, dont nous sommes !
Faisons bon accueil aux pécheurs de ce temps, et mangeons avec eux, loin de tout séparatisme.

 


[1]. Ex 15,24 ; 16,2.7.8.9.12 ; 17,3 ; Nb 11,1 ; 13,30 ; 14,2.27.29.36. ; 16,11.41 ; 17,5.10 ; Dt 1,27 ; Jo 9,18 ; Ps 59,15 ; 106,25

 

Vidéo du Secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR)
cf.  https://www.cipdr.gouv.fr/

 

LECTURES DE LA MESSE

1ère lecture : L’arrivée du peuple de Dieu en Terre Promise et la célébration de la Pâque (Jos 5, 9a.10-12)

Lecture du livre de Josué
En ces jours-là, le Seigneur dit à Josué :
« Aujourd’hui, j’ai enlevé de vous le déshonneur de l’Égypte. »
Les fils d’Israël campèrent à Guilgal et célébrèrent la Pâque le quatorzième jour du mois, vers le soir, dans la plaine de Jéricho. Le lendemain de la Pâque, en ce jour même, ils mangèrent les produits de cette terre : des pains sans levain et des épis grillés. À partir de ce jour, la manne cessa de tomber, puisqu’ils mangeaient des produits de la terre. Il n’y avait plus de manne pour les fils d’Israël, qui mangèrent cette année-là ce qu’ils récoltèrent sur la terre de Canaan.

Psaume : Ps 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7
R/ Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur ! (cf. Ps 33, 9a)

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Magnifiez avec moi le Seigneur,
exaltons tous ensemble son nom.
Je cherche le Seigneur, il me répond :
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
Un pauvre crie ; le Seigneur entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.

2ème lecture : « Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ » (2 Co 5, 17-21)
Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, si quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. Tout cela vient de Dieu : il nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné le ministère de la réconciliation. Car c’est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui : il n’a pas tenu compte des fautes, et il a déposé en nous la parole de la réconciliation. Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui lance un appel : nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu. Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu.

Evangile : « Ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie » (Lc 15, 1-3.11-32)

Acclamation :
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus.
Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. (Lc 15, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’ Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : ‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’ Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’ Mais le père dit à ses serviteurs : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.’ Et ils commencèrent à festoyer. Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : ‘Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’ Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !’ Le père répondit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »
Patrick BRAUD

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6 février 2022

Conjuguer le bonheur au présent

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Conjuguer le bonheur au présent

Homélie du 6° Dimanche du temps ordinaire / Année C
13/02/2022 

Cf. également :

Les malheuritudes de Jésus
La « réserve eschatologique »
Toussaint : le bonheur illucide
Aimer Dieu comme on aime une vache ?

Ouganda, 1886. Le nouveau roi Mwanga prend ombrage de la présence des missionnaires Pères Blancs qu’il suspecte de vouloir le renverser. Il proclame alors un édit royal interdisant de se proclamer chrétien. Une quarantaine de fraîchement baptisés et catéchumènes refuse. Ils sont condamnés à être brûlés vifs, chacun enroulé dans une natte empilée en un bûcher-holocauste terrifiant. Sur les 60 kms de piste les menant au lieu du bûcher, les condamnés cheminent péniblement, se heurtant les uns contre les autres, tant sont gênants, par leur étroitesse, les liens qui les enchaînent. Ceux qui se plaignent, ceux qui ne peuvent plus avancer, on les tue et on les laisse sur le bord de la piste. La veille de l’Ascension de 1886, le bûcher s’allume : Charles Lwanga et ses compagnons rayonnent de joie. « Entendez-vous ces idiots ? ricane un des bourreaux. On dirait vraiment qu’ils vont à la noce et que nous allons leur servir un festin ! »…

Cette joie des martyrs chrétiens déborde des multitudes de récits des premiers siècles, où les fauves dans l’arène ne pouvaient faire taire les chants de ceux et celles qui allaient au supplice. Cette joie paradoxale habitait il y a peu dans le camp de concentration d’Auschwitz où le Père Maximilien Kolbe prenait la place d’un père de famille pour être exécuté en se substituant à lui. Elle régnait dans le cœur d’Etty  Hillesum déportée volontaire au camp de concentration de Westerbok. À coup sûr, cette joie continue d’étonner les bourreaux de toutes obédiences qui aujourd’hui encore se chargent d’exécuter leurs semblables uniquement parce qu’ils osent dire : je suis chrétien (plus de 340 millions de chrétiens ont été fortement persécutés ou discriminés en raison de leur foi dans les 50 pays répertoriés en 2020, estime l’ONG évangélique Portes Ouvertes).

Entendons-nous bien : la béatitude des martyrs chrétiens n’a rien à voir avec la folle soumission des kamikazes japonais à leur empereur, ni avec l’excitation fanatique des islamistes persécutant les infidèles. Les martyrs chrétiens sont des victimes ; les kamikazes ou les terroristes sont des bourreaux. Les uns offrent leur vie par amour, les autres prennent la vie des autres par haine.

Si l’on a bien écouté l’Évangile de ce dimanche (Lc 6, 17.20-26), on s’étonne moins, car les 4 Béatitudes de Luc semblent écrites précisément pour ceux qui souffrent ainsi à cause de leur foi. Et notamment les 2 dernières béatitudes que les baptisés d’Ouganda ont vécues jusqu’à l’extrême : « Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez. Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme ».

L'opium du pauvreCes quelques lignes de Luc alternent passé / présent / futur avec audace. Car la déclaration de bonheur est au présent : « heureux êtes-vous… », alors que la situation du moment est critique : pauvreté, pleurs, haine, rejet, insultes, diffamation… On imaginerait plus volontiers un futur, que les prédicateurs ultérieurs ont d’ailleurs largement exploité hélas : ‘vous souffrez maintenant, mais vous serez récompensés plus tard. Résignez-vous à votre sort aujourd’hui pour être heureux plus tard dans l’autre vie’. Ce type d’argumentation prêchant la résignation volontaire au nom du bonheur futur a largement servi à cautionner un ordre social injuste, que ce soit sous l’Ancien Régime (pauvreté de la paysannerie, privilèges de la noblesse et du clergé) ou ensuite pendant la Révolution industrielle (misère des ouvriers, exploitation et quasi-esclavage des salariés). Ainsi, en Occident, les Béatitudes sont devenues largement inaudibles, voire insupportables : ‘n’allez pas anesthésier le peuple avec vos vaines promesses de bonheur futur, alibi parfait de leur soumission présente !’

Or, répétons-le, les Béatitudes sont au présent ! Luc n’écrit pas : ‘vous serez heureux en paradis si vous acceptez votre pauvreté d’aujourd’hui’. Mais bien : « vous, les pauvres, le royaume de Dieu est à vous ! » Et le royaume de Dieu est le domaine de la justice et de la paix, de la vérité et de l’amour. Donc, si ce royaume est vôtre dès maintenant, vous les pauvres avez chacun et ensemble la force de le manifester. Vous pouvez démasquer au grand jour les mensonges des puissants. Vous possédez la liberté des enfants de Dieu qui ne plient devant aucun tyran, qui n’ont pas peur devant les chars, qui n’idolâtrent aucune autorité fût-elle royale, seigneuriale, patronale ou même épiscopale.

Osez conjuguer le bonheur au présent est plus révolutionnaire qu’il n’y paraît ! Car c’est la source d’une liberté intérieure que rien ne peut arrêter, ni la Bastille, ni les soldats du pouvoir, ni les escadrons de la mort… Puisque le royaume de Dieu est à vous, il n’est pas aux puissants, il n’appartient pas aux riches, il ne se confond pas avec le pouvoir politique du moment !

Certes, ce présent des Béatitudes est encore inachevé, puisqu’il y a un futur promis : « vous serez rassasiés, vous rirez ». En fait, ce sont les deux seuls verbes au futur des Béatitudes de Luc (avec leurs symétriques pour le malheur des riches : « vous aurez faim, vous pleurerez »). Car curieusement, la dernière béatitude est au présent, comme la première : « votre récompense est grande dans le ciel ». Ce n’est pas seulement une promesse, c’est déjà un acquis. C’est comme si l’avenir (le ‘ciel’) faisait irruption dans le présent pour le transformer dès maintenant, afin qu’il s’ajuste au mieux à ce qui l’attend en plénitude : être rassasiés, rire.

Ce battement présent / futur s’enrichit en finale de la référence au passé : « c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes ». Les 3 fils s’entrecroisent pour tisser la trame du bonheur en Dieu : le passé garantit que cela est bien arrivé aux prophètes ; le présent – appuyé sur cette mémoire et ouvert à l’avenir que Dieu donne déjà – permet de l’expérimenter dès maintenant ; l’avenir nous le fera vivre en plénitude.

Conjuguer le bonheur au présent dans Communauté spirituelle 3-fils

Dans la pauvreté, dans les pleurs, dans les persécutions, il y a déjà un présent de l’avenir promis, que la mémoire prophétique garantit et rend crédible. Saint Augustin a longuement parlé du temps humain dans son Livre XI des Confessions. Il en arrive très simplement à la conclusion que seul le présent existe, ce qui dans le cas des Béatitudes explique pourquoi l’on peut être heureux au milieu de l’épreuve et du dénuement.

51ZJOVWFKzL._SX349_BO1,204,203,200_ Augustin dans Communauté spirituelle

Futur Présent Passé SablierQu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! Et pourtant – je le dis en toute confiance – je sais que si rien ne se passait il n’y aurait pas de temps passé, et si rien n’advenait, il n’y aurait pas d’avenir, et si rien n’existait, il n’y aurait pas de temps présent. Mais ces deux temps, passé et avenir, quel est leur mode d’être alors que le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent sans passer au passé, il ne serait plus le temps mais l’éternité.

Si donc le présent, pour être du temps, ne devient tel qu’en passant au passé, quel mode d’être lui reconnaître, puisque sa raison d’être est de cesser d’être, si bien que nous pouvons dire que le temps a l’être seulement parce qu’il tend au néant. [...] Enfin, si l’avenir et le passé sont, je veux savoir où ils sont. Si je ne le puis, je sais du moins que, où qu’ils soient, ils n’y sont pas en tant que choses futures ou passées, mais sont choses présentes. Car s’ils y sont, futur il n’y est pas encore, passé il n’y est plus. Où donc qu’ils soient, quels qu’ils soient, ils n’y sont que présents. Quand nous racontons véridiquement le passé, ce qui sort de la mémoire, ce n’est pas la réalité même, la réalité passée, mais des mots, conçus d’après ces images qu’elle a fixées comme des traces dans notre esprit en passant par les sens. […]

Il est dès lors évident et clair que ni l’avenir ni le passé ne sont, et qu’il est impropre de dire : il y a trois temps, le passé, le présent, l’avenir, mais qu’il serait exact de dire : il y a trois temps, un présent du passé, un présent du présent, un présent de l’avenir.

(Augustin, Confessions, Livre XI)

La présence du passé, c’est la mémoire qui se souvient et se re-présente ce que les prophètes ont subi pour rendre témoignage à la vérité.
Le présent du futur, c’est la conviction que ce que nous serons transparaît déjà dans ce que nous sommes, et que nous pouvons laisser émerger aujourd’hui celui que nous serons demain en Dieu.
Le présent du présent, c’est cette intensité de relation à soi, aux autres, au monde, qui nous fait goûter avec joie ce qu’ils nous donnent, même à travers l’épreuve.
Les 3 fils du temps s’enchevêtrent dans la connaissance de ce présent gracieux : « le royaume de Dieu est à vous ». Il n’est pas pour plus tard, mais pour le présent d’aujourd’hui et le présent de demain. Il n’est pas révolu, gisant dans le passé, car notre mémoire le garde vivant en nous le rendant présent, efficace, actuel pour ce que nous avons maintenant à traverser.

Si cela vous paraît trop philosophique, pensez simplement à l’enfant Kizito (14 ans), à  Charles Lwanga, Joseph Mukassa et leurs compagnons ougandais qui ont trouvé dans leur foi chrétienne l’antidote au poison de la terreur du bûcher humain qu’ils allaient former. Si des enfants, des paysans et des serviteurs ont pu marcher au supplice en chantant, pourquoi ne pourriez-vous pas affronter l’épreuve en gardant la joie au cœur, cette joie que « nul ne peut nous ravir » selon l’engagement de Jésus ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel. Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur » (Jr 17, 5-8)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Ainsi parle le Seigneur : Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, tandis que son cœur se détourne du Seigneur. Il sera comme un buisson sur une terre désolée, il ne verra pas venir le bonheur. Il aura pour demeure les lieux arides du désert, une terre salée, inhabitable. Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur, dont le Seigneur est la confiance. Il sera comme un arbre, planté près des eaux, qui pousse, vers le courant, ses racines. Il ne craint pas quand vient la chaleur : son feuillage reste vert. L’année de la sécheresse, il est sans inquiétude : il ne manque pas de porter du fruit.

Psaume
(Ps 1, 1-2, 3, 4.6)
R/ Heureux est l’homme qui met sa foi dans le Seigneur.
 (Ps 39, 5a)

Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants,
qui ne suit pas le chemin des pécheurs,
ne siège pas avec ceux qui ricanent,
mais se plaît dans la loi du Seigneur
et murmure sa loi jour et nuit !

Il est comme un arbre planté près d’un ruisseau,
qui donne du fruit en son temps,
et jamais son feuillage ne meurt ;
tout ce qu’il entreprend réussira.

Tel n’est pas le sort des méchants.
Mais ils sont comme la paille balayée par le vent.

Le Seigneur connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra.

Deuxième lecture
« Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur » (1 Co 15, 12.16-20)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, nous proclamons que le Christ est ressuscité d’entre les morts ; alors, comment certains d’entre vous peuvent-ils affirmer qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur, vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés ; et donc, ceux qui se sont endormis dans le Christ sont perdus. Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes. Mais non ! le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.

Évangile
« Heureux les pauvres ! Quel malheur pour vous les riches ! » (Lc 6, 17.20-26)
Alléluia. Alléluia. 
Réjouissez-vous, tressaillez de joie, dit le Seigneur, car votre récompense est grande dans le ciel. Alléluia. (Lc 6, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus descendit de la montagne avec les Douze et s’arrêta sur un terrain plat. Il y avait là un grand nombre de ses disciples, et une grande multitude de gens venus de toute la Judée, de Jérusalem, et du littoral de Tyr et de Sidon.
Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez. Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme. Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel ; c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.
Mais quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation ! Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim ! Quel malheur pour vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez ! Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous ! C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. »
Patrick BRAUD

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26 décembre 2021

Épiphanie : l’étoile de Balaam

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Épiphanie : l’étoile de Balaam

Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année C
02/01/2022

Cf. également :

Signes de reconnaissance épiphaniques
L’Épiphanie du visage

Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Épiphanie : l’économie du don
Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations

A Star is BornA star is born

Si vous aimez le genre film musical, notamment le style country-rock, vous avez sans doute adoré l’étonnant opus de Bradley Cooper (2018), où l’on voit Lady Gaga débarrassée de ses excentriques accoutrements habituels pour incarner une voix rauque en pleine ascension.

« A star is born », « Une étoile est née » : le titre du film annonce le parcours extraordinaire de cette humble serveuse de bar propulsée aux Grammy Awards. L’apparition de cette étoile dans le ciel musical est due au sacrifice de son découvreur et ensuite mari, qui s’efface jusqu’à l’extrême afin qu’elle puisse briller au firmament. Une version amoureuse somme toute de l’humilité spirituelle de Jean-Baptiste devant Jésus au désert : « il faut qu’il grandisse et que je diminue ».

 

Le goût du vrai

Épiphanie : l’étoile de Balaam dans Communauté spirituelle 41cksTTjMUL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_L’étoile de Bethléem joue un rôle similaire pour les mages : il faut que leur science humblement s’incline devant l’enfant, pour que le Messie d’Israël brille de mille feux pour toutes les cultures de la terre. En marchant vers l’étoile, les mages pressentent qu’ils vont vers plus grand qu’eux. L’étoile de l’Épiphanie proclame à sa manière que la science est utile pour chercher la vérité, mais qu’elle n’est pas la vérité.

Vieux débat ! On souhaiterait qu’il passionne encore les foules de nos jours. Force est de constater – avec Étienne Klein [1] par exemple – que le goût du vrai s’est affaibli dans notre société. Trump a pu utiliser le concept baroque de « post-vérité ». Les complotistes et antivax inondent les réseaux sociaux de fausses études, de jugements soi-disant scientifiques. Les fake news envahissent la twittosphère. Le deep fake devient un art de communication…

Où est passé le goût du vrai qui passionnait les Lumières du XVIII° siècle ? Qu’est devenue la soif des mages d’aller voir de près ce qui brille au loin ? Pourquoi les théories les plus fumeuses – des soi-disant élites cachées jusqu’aux extraterrestres ! – séduisent davantage aujourd’hui, au détriment d’une approche rationnelle méthodique ?

L’étoile de l’Épiphanie ne disqualifie pas l’astronomie (proche de l’astrologie à l’époque) au bénéfice de la foi : elle articule les deux autour d’une quête sans cesse inachevée.

 

Ni reportage, ni mythe

Y a-t-il vraiment eu une étoile dans le ciel de Bethléem ? Ou bien Matthieu a-t-il tout inventé ?

Dans cette célèbre fresque de l'Adoration des Mages, réalisée par Giotto en 1303, l'étoile de la Nativité est représentée sous forme d'un astre chevelu, autrement dit une comète. Nombre d'historiens estiment qu'il s'agit probablement d'une fidèle reproduction de la brillante comète vue en 1301 dans les cieux d'Europe, comète qui sera plus tard identifiée comme étant la comète périodique de Halley. Les tenants d’une lecture littérale – et fondamentaliste – de la Bible la croient vraie à la lettre. Et si la science la contredit, c’est la science qui est en tort selon eux. Les plus nuancés de ces fondamentalistes versent dans ce qu’on appelle le concordisme : ils essaient à tout prix de faire concorder les données bibliques et scientifiques, quitte à tordre la réalité des unes et des autres pour cela [2]. Ici par exemple, on essaierait comme Giotto de dire que la comète de Halley aurait pu guider les mages, et d’ailleurs Giotto peindra en 1303 (superbement !) la comète au-dessus de l’étable parce qu’il l’avait observée en 1301. Mais les calculs montrent aujourd’hui qu’elle n’est passée qu’en -12 et +66 dans le ciel palestinien… Ou bien encore on imaginera une supernova singulière qui aurait illuminé le ciel. Là encore, les calculs et les observations aujourd’hui démentent ce petit arrangement entre amis. Le problème des concordistes est qu’ils accordent plus de crédit à la science qu’aux textes bibliques en fait, puisqu’ils voudraient en quelque sorte démontrer la foi par la science ! En plus, s’appuyer sur les sciences en l’état actuel est dangereux, car l’histoire nous a appris que les certitudes scientifiques d’aujourd’hui seront remises en cause et chamboulées demain…

À l’inverse, d’autres lecteurs affirment sans précaution que rien de tout cela n’est historiquement arrivé, et que Matthieu a habilement construit un récit mythique en empruntant à diverses traditions, afin de montrer le caractère messianique et universel de la naissance de Jésus. Par exemple, Matthieu aurait pu observer la fameuse comète de Halley en +66 et l’utiliser pour décrire le sens de l’évènement de Bethléem, même si elle n’est pas passée dans le ciel cette année-là…

Le problème de ces lectures est qu’à force de démythologiser, il ne reste plus rien d’historique.
Capture d'écran de l'application SkySafari5, carte du ciel virtuelle permettant comme ici de reconstituer le ciel en l'an 6 avant J.C. Le 18 avril de cette année, le Soleil était dans le Bélier et la nouvelle lune était à proximité (d'ailleurs une éclipse annulaire était visible ce jour-là en Atlantique). Les planètes Jupiter, Saturne et Vénus étaient alignées en dessous, dans le Bélier et les Poissons. Plus haut, Mars et Mercure brillaient dans le Taureau, non loin des Pléiades. © SkySafari5
Or il s’est bien passé quelque chose, que Matthieu a travaillé certes, mais pas totalement inventé. C’est peut-être un alignement astral, produisant une clarté intense, comme une éclipse. Les calculs montrent qu’il s’est produit un rapprochement spectaculaire de Jupiter et de Vénus (les deux astres les plus brillants dans le ciel après le Soleil et la Lune et avant l’étoile Sirius) le 17 juin de l’an 2 avant Jésus-Christ. Cette date est plausible, l’année précise de naissance du Christ étant incertaine ; de plus la présence des bergers dehors avec des agneaux s’expliquerait mieux par une nuit de juin qu’une nuit de décembre. Par ailleurs un autre rapprochement planétaire spectaculaire s’est produit en l’an 7 avant Jésus-Christ. Jupiter s’est déplacé dans la constellation des Poissons et s’est rapproché de Saturne à trois reprises en l’espace de quelques mois. C’est cet événement qui a la faveur des historiens car ils datent le fameux recensement du temps d’Hérode de l’an 6 ou 7 avant notre ère, d’après des tablettes découvertes à Ankara en 1924. Or Jupiter est le roi des dieux chez les Romains, la constellation des Poissons a (plus ou moins !) la forme géographique de la Palestine, et Saturne symbolise la protection divine. La conjonction des trois donne alors l’interprétation symbolique suivante : Dieu (Jupiter) envoie sa protection (Saturne) en Palestine chez les Juifs (Poissons).

Ni reportage caméra au poing (on sait d’ailleurs aujourd’hui qu’il faut se méfier des images soi-disant brutes !), ni mythe purement et simplement inventé à partir de rien, l’étoile de Bethléem est sans doute une composition de Matthieu prenant quelque chose de communément admis dans son temps pour en faire le signe d’autre chose, transformant un phénomène astronomique en signe de la vocation universelle du Messie-Jésus. Un fait n’est jamais pur : il est composé d’interprétations, d’angles de vue, de théories sous-jacentes, conscientes ou non. « Un fait, ça se fait ». Nous pouvons comme Matthieu repérer ce qu’il y a de nouveau dans le ciel, et l’habiller de notre propre lecture symbolique.

 

rois-mages-epiphanie-1024x1024 Balaam dans Communauté spirituelle

Garder la tête dans les étoiles

L’Épiphanie nous invite donc à garder la tête dans les étoiles, doublement : avec Mathieu pour raconter l’action de Dieu à nos contemporains de telle manière que ces récits leur parlent et les touchent ; avec les mages pour cheminer hors de notre zone de confort, en scrutant les signes qui nous indiquent où aller.

L’étoile épiphanique que nous avons à faire briller est peut-être l’apparition de tel ou tel leader au service du bien commun, ou la prise de conscience écologique qui change tout. L’étoile scintillante à suivre comme les mages est peut-être telle réforme religieuse, tel retour à l’Évangile, telle innovation sociale prophétique. Sur le plan personnel, l’étoile sera une rencontre, une lecture, une conférence… La suivre demandera de sortir de son univers habituel et de revenir chez soi par un autre chemin, à l’instar des mages, pour ne pas perdre la trace de la naissance de Dieu en nous…

 

L’astre de Balaam

external-content.duckduckgo concordismePour un juif qui lit Matthieu, la première pensée n’est pas scientifique, mais bien évidemment biblique. Impossible en lisant : « nous avons vu son étoile se lever » de ne pas penser à Balaam et son ânesse célèbre ! Rappelez-vous : le roi Balaq de Moab demande à son devin attitré de maudire les tribus d’Israël qui menacent son territoire [3]. Or bizarrement, à cause de son ânesse, Balaam est obligé de bénir Israël au lieu de le maudire. Plus encore, il annonce qu’un Messie sortira de ce peuple et éclairera toutes les nations : « Balaam prononça encore ces paroles énigmatiques : Oracle de Balaam, fils de Béor, oracle de l’homme au regard pénétrant, oracle de celui qui entend les paroles de Dieu, qui possède la science du Très-Haut. Il voit ce que le Puissant lui fait voir, il tombe en extase, et ses yeux s’ouvrent. Ce héros, je le vois – mais pas pour maintenant – je l’aperçois – mais pas de près : Un astre se lève, issu de Jacob, un sceptre se dresse, issu d’Israël. Il brise les flancs de Moab, il décime tous les fils de Seth » (Nb 24, 15 17).
On comprend pourquoi Matthieu s’est précipité sur ce texte pour interpréter l’événement de Bethléem. L’étoile au-dessus de la mangeoire sera l’accomplissement de la prophétie du devin païen Balaam annonçant la venue d’un roi pour toutes les nations.

Le parallélisme entre les deux textes est frappant [4] :
1) des personnages venus d’orient,
2) un roi inquiet de l’arrivée d’un rival (le Messie pour Hérode, le peuple d’Israël pour Balaq),
3) un roi qui tente de négocier avec des personnages « venus d’Orient » (les mages ou Balaam) afin de pouvoir éradiquer la menace,
4) un signe de Dieu qui vient guider les héros (l’étoile pour les mages, l’ânesse arrêtée par l’ange de Dieu pour Balaam),
5) une prosternation (devant l’enfant à Bethléem, devant l’apparition divine à travers l’ange),
6)  un retour des héros qui devient possible car les plans des rois ont été détournés.
L’étoile de Matthieu accomplit l’oracle de Balaam : l’enfant de Bethléem incarnera le royaume promis.

mosaïque en couleur représentant trois mages avec bonnets phrygiens et porteurs de cadeaux, regardant une étoile qui les guide.Jésus est l’astre véritable devant qui s’éclipse finalement l’astrologie.
Jean dans son Apocalypse reprendra ce symbolisme de l’étoile : « Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous apporter ce témoignage au sujet des Églises. Moi, je suis le rejeton, le descendant de David, l’étoile resplendissante du matin » (Ap 22,16).
« Le vainqueur, celui qui reste fidèle jusqu’à la fin à ma façon d’agir, je lui donnerai autorité sur les nations, et il les conduira avec un sceptre de fer, comme des vases de potier que l’on brise. Il sera comme moi qui ai reçu autorité de mon Père, et je lui donnerai l’étoile du matin » (Ap 2, 26 28).
Et Pierre pourra comparer la venue du Christ à la fin des temps à une nouvelle venue de cette étoile du matin : « Ainsi se confirme pour nous la parole prophétique ; vous faites bien de fixer votre attention sur elle, comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs » (2 P 1, 19).

L’étoile du matin est devenue le signe de la renaissance du fils de David, et de ceux qui s’unissent à lui.
Fêtons donc l’Épiphanie, la tête dans les étoiles, les pieds sur le chemin…

 


[1]. Étienne Klein, Le goût du vrai, Collection Tracts n° 17, Gallimard, 2020.
[2]. Cf. la dernière tentative concordiste en date : Dieu : La science – Les preuves – L’aube d’une révolution, Michel-Yves Bolloré & Olivier Bonnassies, Les Éditions Trédaniel, 2021.
[3]. Là encore, il y a bien un soubassement historique à ce récit. En 1967, en Transjordanie, a été découverte une inscription dans laquelle Balaam, fils de Béor, paraît comme « voyant » à qui sont attribuées des annonces de bonheur ou de malheur.
[4]. Cf. André Paul, L’évangile de l’enfance selon saint Matthieu, Cerf, 1984.

 


Lectures de la messe

Première lecture
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

Psaume
(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi.
 (cf. Ps 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Deuxième lecture
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

Évangile
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12) Alléluia. Alléluia.

Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick BRAUD

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19 décembre 2021

Noël : assumer notre généalogie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Noël : assumer notre généalogie

 Homélie pour la fête de Noël / Année C
25/12/2021

Cf. également :

Noël : La contagion du Verbe
Y aura-t-il du neuf à Noël ?
Noël : évangéliser le païen en nous
Tenir conte de Noël
Noël : solstices en tous genres
Noël : Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune…
Noël : la trêve des braves
Noël : croyance dure ou croyance molle ?
Le potlatch de Noël
La bienveillance de Noël
Noël « numérique », version réseaux sociaux…
Noël : « On vous écrira… »
Enfanter le Verbe en nous…

Raconter notre histoire familiale

African music roots Senegal Soundioulou Sissoko cora kora griot musique africaine traditional traditionnelle anthologyJe me souviens de funérailles en Afrique noire, il y a bien longtemps. Des funérailles immenses à la mesure du défunt, chef important d’un village important. Il y eut trois jours de festivités, avec une foule incroyable qui arrivait et repartait sans cesse, des sacrifices d’animaux par dizaines, des danses, des masques… Je me souviens notamment de l’éloge funèbre prononcé par le griot devant la case du chef, sa veuve étant sur le seuil sans franchir son confinement symbolique. Pendant longtemps, très longtemps, le griot accompagné d’un tambour a chanté les louanges du chef en racontant l’histoire de sa famille depuis aussi loin que la mémoire humaine le pouvait. Je me faisais traduire, et j’écoutais les noms défiler, leurs hauts faits, leurs alliances, leurs victoires.

Depuis, en relisant la généalogie de ce jour de Noël, j’ai à chaque fois l’impression que Matthieu s’est transformé en griot pour nous présenter le héros de son livre ! C’est vrai que le début de l’Évangile de Matthieu nous met d’emblée devant l’histoire d’un nom, d’une famille, sur des générations. Matthieu fait de cette généalogie une nouvelle Genèse ; il utilise le même mot : commencement (genêsis en grec, bereshit en hébreu) que lors de la création du monde (Gn 1,1). On doit faire ici la distinction entre origine et commencement : l’origine concerne l’histoire-avant, le commencement est ce qui naît à partir de. Matthieu n’est pas intéressé par l’origine de Jésus, mais par son commencement. L’enjeu du récit familial n’est donc pas archéologique, mais existentiel.

Quels sont les commencements qui prennent corps dans mon histoire ?

Quand on sait que Matthieu terminera son Évangile par la perspective grandiose de la fin des temps (« et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » Mt 28,20), on voit que Matthieu veut embrasser toute histoire humaine, du commencement à sa fin. Et la généalogie en est sa porte d’entrée.
« Engendrer » est l’unique verbe employé dans ces versets. Sa répétition vaut pour une insistance sur la cohérence et la progression du déroulement des événements : la naissance de Jésus est ici racontée en termes d’accomplissement.

Et nous ? Sommes-nous capable de raconter d’où nous venons et ce qui naît en nous ? Les hauts et les bas de notre famille sur plusieurs générations ?
Il existe d’ailleurs un métier qui consiste à aider des anciens à coucher par écrit leur histoire et celle de leurs aïeux avant qu’ils ne s’en aillent. Un proverbe africain ne dit-il pas : « un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » ?
Fêter Noël, c’est d’abord selon Matthieu reconstituer l’histoire qui nous a façonnés, pour y discerner ce dont elle accouche. Histoire familiale bien sûr. Mais également l’histoire de notre pays (ce que l’on appelle le roman historique national), par exemple de Lascaux à Clovis, de Clovis à Charlemagne, de Charlemagne à Louis XVI, de la révolution aux guerres mondiales etc. L’humanité elle-même a besoin de se raconter son histoire globale depuis les origines. Le succès du livre « Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » (2011), de Yuval Noah Harari, est à ce titre révélateur. D’où les grandes cosmogonies (récits de conception du monde) qui caractérisent chaque culture : la création par les divinités, le déluge, et aujourd’hui le Big-bang ou le vide quantique etc.
Pour le Messie de Noël comme pour chacun de nous, impossible de naître vraiment sans se rattacher à une histoire longue, qu’il faut pouvoir raconter à d’autres pour dire qui nous sommes, et pour la transmettre à nos enfants [1].
Que puis-je raconter de mon histoire familiale, depuis les origines ?

 

Périodiser l’histoire

Les généalogies de JésusMatthieu a travaillé avec soin son découpage de sa généalogie. En 3 périodes égales, de 14 générations chacune. Avec 2 moments charnières entre les périodes : David et l’exil à Babylone.
3 est le chiffre divin (Dieu 3 fois Saint, la Trinité) : distinguer 3 périodes est pour Matthieu le moyen le plus simple d’affirmer que Dieu est à l’œuvre dans cette généalogie. Un regard de foi va permettre de relire la succession des noms humains comme la trace de l’œuvre de Dieu en faveur de son peuple, jusqu’à lui donner le Messie (Christ), l’homme du 8e jour.
14 est un nombre très humain : c’est le chiffre du couple homme-femme (2) multiplié par 7 (le chiffre de la première création en 7 jours). C’est donc toute l’histoire humaine en attente de la 2e création. Rien que par la symbolique de ces nombres 3, 14, 2 et 7, Matthieu nous avertit que l’histoire familiale de Jésus est humaine, très humaine, et que Dieu va porter à son accomplissement l’effort de cette succession de générations pour l’amener de 2 à 3, de 7 à 8.

Ce découpage répond également à un autre besoin : pouvoir mémoriser facilement cette généalogie afin de la raconter sans se tromper le soir autour du feu, à la manière du griot accompagné du tambour. Périodiser notre histoire familiale, personnelle et collective, demande de déceler les époques-charnières, les moments-pivots où quelqu’un, quelque chose a changé le cours des événements. Matthieu a choisi 2 événements clés pour découper ces 3 périodes : la royauté de David et l’exil à Babylone. Le premier est judicieux : c’est un choix qui parle au cœur de tous les juifs. Le grand roi David incarne en effet un idéal de roi juste et religieux, couronné de paix et de prospérité, grâce à l’onction messianique reçue de Samuel. À tel point que « fils de David » sera le titre le plus populaire décerné à Jésus par les foules en attente. Par contre, le choix de la déportation à Babylone a dû choquer les lecteurs de Matthieu. Un peu comme si on faisait de la conférence de Wannsee (1942) sur la solution finale le repère de l’histoire juive contemporaine ! Rappeler Babylone pour Matthieu correspondant donc à un choix délibéré. Avant David, il aurait pu choisir le don de la loi au Sinaï, après lui le retour d’exil. Mais non : le seul nom de Babylone rappelait aux lecteurs que Jésus est né dans une lignée ayant connu bien des catastrophes, bien des revers. Ce n’est pas à la force du poignet qu’Israël a engendré le Messie, parce qu’il aurait été le plus fort ou le plus juste. C’est par don gratuit de Dieu. Insérer Babylone dans la généalogie de Jésus oblige à rester humble, à ne pas écrire l’histoire du point de vue des vainqueurs seulement.

Quels sont les moments charnières où notre histoire personnelle a basculé ?
Quels sont nos David et nos Babylone dont nous devons croiser les fils pour notre propre récit sur nos origines ?

Dans une famille, il y a toujours des figures glorieuses qu’on veut mettre en avant. Il y a inévitablement d’autres figures qu’on préférerait taire, des ‘cadavres dans le placard’ (suicides, divorces, prisons, faillites etc.) dont le silence sur elles engendre mal-être et troubles divers chez les descendants.
À nous d’enquêter s’il le faut pour reconstituer une histoire honnête et franche, sans l’embellir (Babylone) ni la dévaloriser (David).

 

Les femmes du scandale

5 femmes à scandale dans la généalogie de JésusÀ la différence de Luc qui n’en mentionne aucune dans sa généalogie si différente (Lc 3, 23-38), Matthieu nomme 5 femmes dans l’ascendance de Jésus. Et ce sont 5 femmes à scandale [2], hors normes, choisies volontairement par Matthieu qui montre ainsi que Dieu assume nos contradictions, nos écarts pour tracer son chemin.
Tamar est cette veuve sans enfants (double malheur) qui va quand même obtenir par la ruse ce que la vie ne lui accordait pas. Elle se déguise en prostituées et couche avec son beau-père pour donner malgré tout à son mari un fils de son sang (Gn 38).
Et voilà que Jésus compte un inceste dans ses origines !
Puis vient Rahab, la prostituée de Jéricho (Jo 2;6;7) qui a caché les éclaireurs envoyés par Josué pour conquérir la ville. Le fil écarlate accroché à sa fenêtre en guise de signal d’invasion est devenu célèbre.
Et voilà que Jésus compte une prostituée parmi ses ancêtres !
Puis vient Ruth, cette étrangère de Moab, qui séduit Booz à Bethléem, se convertit, devient l’arrière-grand-mère de David (cf. le livre de Ruth).
Et voilà que Jésus est de sang-mêlé, puisqu’il a une étrangère (païenne de surcroît) dans ses origines !
Puis vient la femme d’Ourias. Nous savons qu’elle s’appelle Bethsabée. Mais Matthieu ne la nomme pas, comme pour rappeler le forfait de David qui l’a prise à Ourias, son mari, général d’armée que David va envoyer au front pour l’éliminer. Ainsi il recueillait dans son lit la maîtresse avec qui il avait déjà commis l’adultère en la violant.
Et voilà que Jésus est fils d’un roi adultère, violeur, voleur, assassin !
Puis enfin vient Marie, la seule femme dont Matthieu dit qu’elle ait engendré. Femme hors normes, puisque cela se fait sans Joseph d’après ce que le texte indique.
Et voilà que Jésus a pour mère une vierge !

5 étant le chiffre de la loi (les 5 livres du Pentateuque), on voit que les 5 femmes choisies par Matthieu annoncent une Loi nouvelle, où la vertu morale n’est pas la condition du salut, où la pureté du sang n’est qu’une chimère, où les hors-normes sont des relais de la grâce divine. Matthieu aurait pu citer des femmes bien plus prestigieuses : Sarah, Rebecca, Rachel, Déborah, Esther, Judith ou Anne etc. Mais non : les 5 femmes du scandale font entrer le Messie de Noël dans une humanité où la norme humaine n’est pas divine, où Dieu écrit droit avec des lignes courbes (selon le proverbe portugais que Claudel met en exergue du « Soulier de satin »).

C’est par ces femmes aussi que Jésus est « fils d’Abraham », alors que Luc dans sa  généalogie l’établira « fils d’Adam » : l’un veut montrer l’accomplissement des promesses de l’Alliance d’Abraham en Jésus, l’autre annonce que ces promesses sont étendues à toute l’humanité en Jésus nouvel Adam.

 

Les anonymes, les petits

À partir de la déportation à Babylone, les personnages évoqués ne sont guère connus, même en Israël. On revient à une lignée d’anonymes, de gens simples et modestes qui n’ont guère laissé de traces dans l’histoire. Mais justement, Matthieu veut souligner que Dieu naît aussi au milieu des petits, grâce à eux. Les frasques des puissants sont un peu le miroir aux alouettes des histoires officielles. L’existence des gens simples et ordinaires est tout aussi essentielle pour que Dieu naisse en nous. Matthieu aura particulièrement le souci de ces petits : le massacre des innocents à Noël, les petits du jugement dernier etc.
À nous de réintégrer les petits, les gens simples et ordinaires dans nos récits, nos mémoires, en famille comme en société.

 

Le but du récit : savoir qui je suis

La finale de notre texte dit clairement son intention : « … Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l’on appelle Christ ». Le but du récit est clairement d’établir l’identité messianique (christique) de Jésus. Les troubles de l’identité viennent souvent d’une absence d’ancrage historique. Matthieu veut établir que le Messie qui prend corps à travers Israël depuis des siècles est bien Jésus, né à Bethléem de Marie.

Si je dois raconter d’où je viens, c’est d’abord pour dire qui je suis. Ce que Paul Ricœur appelle l’identité narrative. C’est en racontant que je prends conscience de ma singularité, et que je peux l’exposer aux autres. Comment savoir qui je suis sans remonter le fil du temps ? À travers les séparations, les brouilles, les oublis, je peux m’inscrire dans une vague de visages et d’événements qui ont leur cohérence.

Noël : assumer notre généalogie dans Communauté spirituelle arbre-de-jesse-920x500

 

Laisser un vide dans le récit

Le jeu du taquin (Michelin)En finale, le lecteur sera un peu surpris de constater… que Matthieu ne sait pas compter ! On effet, il annonce 3 × 14 générations, mais la dernière période n’en compte que 13 et non 14 ! Où est passée la 14e ?
Si Matthieu laisse un blanc, c’est sans aucun doute voulu.
S’il laisse ouverte la liste, c’est pour nous y inscrire.
S’il ne boucle pas la 14e génération, c’est parce qu’elle est là sous nos yeux.
Le vide laissé dans cette succession – à la manière du jeu du taquin – nous permet de nous y insérer. Nous sommes de la génération Jésus-Christ qui couronne l’action de Dieu dans l’histoire en lui faisant porter ses fruits messianiques de justice et de paix, d’amour et de vérité, de pardon et de fidélité.

 

 

Prenons donc place dans cette longue lignée d’illustres et d’obscurs, de pécheurs et de justes, qui a engendré le Messie de Noël et continue de le faire en nos cœurs.

 


[1]. L’ensemble de cet article s’inspire de Céline Rohmer, « L’écriture généalogique au service d’un discours théologique : une lecture de la généalogie de Jésus dans l’évangile selon Matthieu », Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires, 2017. Cf. https://journals.openedition.org/cerri/1697

[2]. E. De Luca, Les saintes du scandale, Paris, Mercure de France, 2013.


MESSE DE LA VEILLE AU SOIR

PREMIÈRE LECTURE
« Tu seras la joie de ton Dieu » (Is 62, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe

 Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse que sa justice ne paraisse dans la clarté, et son salut comme une torche qui brûle. Et les nations verront ta justice ; tous les rois verront ta gloire. On te nommera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur dictera. Tu seras une couronne brillante dans la main du Seigneur, un diadème royal entre les doigts de ton Dieu. On ne te dira plus : « Délaissée ! » À ton pays, nul ne dira : « Désolation ! » Toi, tu seras appelée « Ma Préférence », cette terre se nommera « L’Épousée ». Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra « L’Épousée ». Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu.

PSAUME
(Ps 88 (89), 4-5, 16-17, 27.29)
R/ L’amour du Seigneur, sans fin je le chante ! (cf. Ps 88, 2a)

« Avec mon élu, j’ai fait une alliance,
j’ai juré à David, mon serviteur :
J’établirai ta dynastie pour toujours,
je te bâtis un trône pour la suite des âges. »

Heureux le peuple qui connaît l’ovation !
Seigneur, il marche à la lumière de ta face ;
tout le jour, à ton nom il danse de joie,
fier de ton juste pouvoir.

« Il me dira : Tu es mon Père,
mon Dieu, mon roc et mon salut !
Sans fin je lui garderai mon amour,
mon alliance avec lui sera fidèle. »

DEUXIÈME LECTURE
Le témoignage de Paul au sujet du Christ, fils de David (Ac 13, 16-17.22-25)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Invité à prendre la parole dans la synagogue d’Antioche de Pisidie, Paul se leva, fit un signe de la main et dit : « Israélites, et vous aussi qui craignez Dieu, écoutez : Le Dieu de ce peuple, le Dieu d’Israël a choisi nos pères ; il a fait grandir son peuple pendant le séjour en Égypte et il l’en a fait sortir à bras étendu. Plus tard, Dieu a, pour eux, suscité David comme roi, et il lui a rendu ce témoignage : J’ai trouvé David, fils de Jessé ;c’est un homme selon mon cœurqui réalisera toutes mes volontés. De la descendance de David, Dieu, selon la promesse, a fait sortir un sauveur pour Israël : c’est Jésus, dont Jean le Baptiste a préparé l’avènement, en proclamant avant lui un baptême de conversion pour tout le peuple d’Israël. Au moment d’achever sa course, Jean disait : ‘Ce que vous pensez que je suis, je ne le suis pas. Mais le voici qui vient après moi, et je ne suis pas digne de retirer les sandales de ses pieds.’ »

ÉVANGILE
« Généalogie de Jésus, Christ, fils de David » (Mt 1, 1-25)
Alléluia. Alléluia. Demain sera détruit le péché de la terre, et sur nous régnera le Sauveur du monde. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Commencement (Généalogie) de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham.
Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères, Juda, de son union avec Thamar, engendra Pharès et Zara, Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram, Aram engendra Aminadab, Aminadab engendra Naassone, Naassone engendra Salmone, Salmone, de son union avec Rahab, engendra Booz, Booz, de son union avec Ruth, engendra Jobed, Jobed engendra Jessé, Jessé engendra le roi David.
David, de son union avec la femme d’Ourias, engendra Salomon, Salomon engendra Roboam, Roboam engendra Abia, Abia engendra Asa, Asa engendra Josaphat, Josaphat engendra Joram, Joram engendra Ozias, Ozias engendra Joatham, Joatham engendra Acaz, Acaz engendra Ézékias, Ézékias engendra Manassé, Manassé engendra Amone, Amone engendra Josias, Josias engendra Jékonias et ses frères à l’époque de l’exil à Babylone.
Après l’exil à Babylone, Jékonias engendra Salathiel, Salathiel engendra Zorobabel, Zorobabel engendra Abioud, Abioud engendra Éliakim, Éliakim engendra Azor, Azor engendra Sadok, Sadok engendra Akim, Akim engendra Élioud, Élioud engendra Éléazar, Éléazar engendra Mattane, Mattane engendra Jacob, Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l’on appelle Christ.
Le nombre total des générations est donc : depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations ; depuis David jusqu’à l’exil à Babylone, quatorze générations ; depuis l’exil à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.
Patrick BRAUD

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