L'homélie du dimanche (prochain)

  • Accueil
  • > Recherche : homelie du demain

21 mai 2023

Le délai entre Pâques et Pentecôte

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le délai entre Pâques et Pentecôte

Homélie pour le Dimanche de Pentecôte / Année A
28/05/2023

Cf. également :
La séquence de Pentecôte
Pentecôte : un universel si particulier !
Le déconfinement de Pentecôte
Les langues de Pentecôte
Pentecôte, ou l’accomplissement de Babel
La sobre ivresse de l’Esprit
Les trois dimensions de Pentecôte
Le scat de Pentecôte
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie
Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons
Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?
La paix soit avec vous
Parler la langue de l’autre

Il faut du temps…
Le délai entre Pâques et Pentecôte dans Communauté spirituelle Cloud-to-ground
Quand j’étais enfant, mon père m’apprenait à compter les secondes entre l’éclair de la foudre et le grondement du tonnerre qui venait après. Il me donnait mon premier cours de physique : « tu vois, il faut du temps pour que le bruit de l’éclair parvienne jusqu’à nous. Tu divises le nombre de secondes que tu as comptées par 3, et tu as le nombre de kilomètres qui nous séparent de l’endroit où la foudre est tombée ».
J’étais fasciné par ce temps de latence entre l’éclair et le tonnerre, secondes de silence suspendues dans l’espace, pendant lesquelles on craignait être beaucoup trop près…

Depuis, j’ai appris que même la lumière met du temps à nous parvenir, comme l’atteste la découverte de Mathusalem – la bien nommée – la plus vieille étoile de l’univers (13,6 milliards d’années) située à 6000 années-lumière de la Terre. Elle pourrait donc être morte alors que nous la voyons briller dans le télescope spatial !
Il faut du temps pour que la nouvelle de la mort ou la vie d’une étoile nous parvienne !

Vous voyez une zébrure dans le ciel, et il faut du temps pour entendre le tonnerre.
Vous voyez une étoile scintiller, mais il faut du temps pour savoir si elle est vivante ou morte.
Il en est ainsi de bien des choses !
Vous vous mariez, et il faut bien plusieurs dizaines d’années avant de goûter la vraie qualité, la solidité, la fécondité de votre amour.
Vous plantez une semence, et il faut des saisons avant qu’elle fleurisse.
Vous recevez le baptême, et il vous faut des années avant de réaliser ce que cela signifie vraiment.
Vous entendez le même passage biblique chaque année, et un jour enfin il vous parle.
Vous faites cent fois le même geste au travail, en famille, et sans raison il vous apparaît soudain sous un autre jour.
Continuez vous-même la liste…

50_temoignages_annonce1 Esprit dans Communauté spirituelleIl y a souvent un délai, un écart, entre un événement et la plénitude de ce que cet événement nous apporte. La résurrection de Jésus n’échappe pas à cette règle empirique. Les apôtres ont été témoins de cet événement unique, inimaginable. Sous le choc, ils se sont confinés au Cénacle. Le temps de digérer l’énorme nouvelle et de commencer à intégrer cette donnée improbable. Après « un certain temps » – comme aurait plaisanté Fernand Raynaud autrefois – ils osent pointer le bout de leur nez dehors, encore convalescents de l’heureux traumatisme pascal. Symboliquement, Luc fixe ce délai à 50 jours pour ainsi passer de Pâques à Pentecôte, en situant le grondement du tonnerre de l’Esprit Saint 50 jours après la lumière fulgurante de Pâques :
« Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble… » (Ac 2,1).
Évidemment, on ne parle pas ici de secondes, mais de l’accomplissement de la promesse du Christ d’envoyer l’Esprit ; on parle de la plénitude de la Résurrection du Christ qui est l’effusion de l’Esprit sur tous et chacun.

Parcourons quelques interprétations symboliques de ces 50 jours par lesquelles il nous faut toujours passer aujourd’hui.

 

1. Il faut du temps pour récolter
jours_de_croisance_50 jubilé
Les hébreux n’ont pas inventé la fête de Pentecôte. Ils l’ont empruntée aux cananéens qui étaient là avant eux dans le pays. C’est une fête agricole comme il y en a tant, célébrant le renouveau de la vie grâce aux premières récoltes qui arrivent. On l’appelait à cause de cela la « fête des prémices », car devait apporter les premières gerbes de céréales aux divinités païennes pour les remercier de l’abondance qui revient. Israël a gardé cette coutume, en la transposant sur YHWH et non plus Baal. Le sens est le même : il faut du temps entre les semailles et la moisson. La récolte demande d’être patient, d’anticiper le bon moment pour enfouir les graines et ensuite d’attendre le délai qu’imposera la nature pour cueillir et récolter.

Le nombre 50 est ainsi devenu symbolique d’une durée d’accomplissement. Par exemple, la Bible fixe la retraite des lévites … à 50 ans !
« À cinquante ans, le lévite se retirera du service actif, il ne servira plus » (Nb 8,25).
Et ses adversaires doutent que Jésus soit un prophète mature, car il n’a pas encore atteint cet âge de plénitude :
« Les Juifs lui dirent alors : ‘Toi qui n’as pas encore cinquante ans, tu as vu Abraham !’ » (Jn 8,57)

Ainsi en est-il de nos propres semailles : le délai de 50 jours nous apprend à être patients, envers nous-mêmes et envers les autres. Nous ne pouvons récolter immédiatement les fruits de ce que nous avons semé. Que ce soit au travail, en famille, dans la vie associative, la sagesse est de voir à long terme, de ne pas calculer trop court, de miser sur le temps avant de juger ou de récolter.

 

2. Il faut du temps pour intérioriser ce qui m’arrive
 Pentecôte
Tout en gardant le sens agricole de la fête, les hébreux lui ont associé un événement historique majeur : le don de la Loi à Moïse sur la montagne du Sinaï pendant l’Exode (Ex 19,16-25) La sortie d’Égypte était l’éclair déchirant leur servitude ; la théophanie sur la montagne fumante sera le tonnerre qui en délivre toute la signification, grâce à la Torah qui fait passer le peuple de la servitude de Pharaon au service de YHWH. D’ailleurs, le nombre 50 garde la trace de cette plénitude : c’est 5×10, soit le nombre de livres de la Torah (Gn, Ex, Nb, Lv, Dt) multiplié par le nombre de commandements inscrits sur les tables de la Loi. La Pentecôte juive fête donc la plénitude donnée par la Torah.

La Pentecôte chrétienne reprendra ce symbolisme, en allant jusqu’au bout de l’accomplissement : c’est l’Esprit de la Torah et non sa lettre qui fait vivre.
Il a fallu des années au désert pour que les fugitifs apprennent à avoir faim d’autre chose que les marmites de viande égyptiennes. Il a fallu des siècles pour que les juifs apprennent avec les prophètes que la Loi de Dieu n’est pas extérieure à l’homme. C’est dans le cœur de chacun que réside la véritable règle de conduite, et non dans des interdits extérieurs. L’Esprit de Pentecôte est celui qui fait passer la loi de l’extérieur à l’intérieur : intérioriser la Loi, c’est se laisser conduire par l’Esprit du Christ.

Shavouot prémicesNous mettons plus de 50 jours hélas à réaliser que notre foi chrétienne n’est pas un catalogue de permis et de défendus, qu’elle n’est même pas d’abord une morale, mais l’abandon confiant à l’inspiration qui nous vient de Dieu et que nous appelons fort justement l’Esprit de Dieu.

Ceux qui réduisent la religion à un marchandage pour obtenir ce qu’ils souhaitent (santé, succès, amour etc.) observent peut-être les commandements écrits sur les tables de pierre, mais ils ne les ont pas gravés dans leurs cœurs.
Ceux qui veulent imposer leurs croyances par la force ne savent pas vouloir ce que Dieu veut.
Ceux qui confondent foi et morale idolâtrent le texte, au lieu d’en retrouver le souffle.
Par contre, ceux qui font confiance à l’Esprit comme à leur ami le plus intime découvrent au contraire que Dieu n’est pas à l’extérieur, et qu’il ne se laisse enfermer par aucune loi, aucune liturgie, aucune autorité, aucune morale.
L’Esprit souffle où il veut : être chrétien, c’est le laisser devenir notre respiration la plus personnelle, c’est intérioriser ce qui nous anime.

 

3. Il faut du temps pour devenir libre
Une troisième signification de la Pentecôte tient dans sa manière de compter les semaines. Car la Bible dit : « À partir du lendemain du sabbat, jour où vous aurez apporté votre gerbe avec le geste d’élévation, vous compterez 7 semaines entières. Le lendemain du 7° sabbat, ce qui fera 50 jours, vous présenterez au Seigneur une nouvelle offrande » (Lv 23, 15-16).
C’est pourquoi les juifs appellent cette fête « shavouot » [1] (les semaines en hébreu), et la cinquantaine (πεντήκοντα = pentekonta en grec), ce qui a donné « pentecôte ».
L’allusion au Jubilé est très claire : de même que tous les 50 ans Israël devaient normalement libérer les esclaves, remettre les dettes à zéro, répartir à nouveau les terres à cultiver pour éviter d’injustes  accumulations de richesses (cf. Lv 25, la première loi antitrust en quelque sorte !), de même à Pentecôte le 50°jour Israël fête sa libération d’Égypte enfin complète.

Jubilee ShavouotLa Pentecôte est jubilaire ! La jubilation des apôtres (« ils sont pleins de vins doux ») le 50° jour à Jérusalem exprime cette liberté nouvelle accordée par l’Esprit : tous les peuples sont invités, l’inspiration accomplit la Loi, le baptême unit toutes les différences, les interdits (alimentaires, sexuels, rituels etc.) se révèlent n’être que les ombres portées de la vie spirituelle en Christ.

Nous aussi, nous mettons du temps à devenir vraiment libres…
Enserrés dans notre éducation familiale, la culture de notre pays, de notre milieu social, dans les aveuglements de notre époque, nous cherchons des sauveurs, des leaders, des modèles, des gourous. L’Esprit de Pentecôte nous délie de ces esclavages de pensée, comme il nous a déliés de l’esclavage en Égypte. Il annule nos dettes grâce au pardon, comme s’il était un Jubilé permanent. Il répartit ses dons entre tous mieux que les terres redistribuées l’année du Jubilé.

À nous de laisser l’Esprit de Pentecôte nous enivrer de sa liberté. Car la sobre ivresse de l’Esprit est de celles qui nous ouvrent les yeux sur la réalité du monde, et sur la vraie dignité de tout être humain.

 

4. Il faut du temps pour ressusciter
resurrection-tombeau-vide-1024x683 TorahFinalement, avec ses 50 jours symboliques entre Pâques et Pentecôte, Luc nous invite à laisser le renouveau pascal nous transformer en profondeur, ce qui demande du temps, de la patience, un savant mélange de désir et de laisser-faire l’Esprit en nous.

Nous ne savons pas ce que « ressusciter » veut dire.
Nous commençons juste en goûter quelques accords lorsque l’Alléluia pascal nous bouleverse.
Il nous faut des années de joies et de déceptions, de foi et de doute, de malheurs et d’extases pour que vivre en Christ devienne notre identité la plus vraie.

Apprivoisons les délais qui nous sont imposés.
Apprenons à ressusciter jour après jour.
Si nous laissons l’Esprit nous conduire sur ce chemin, comment notre mort pourrait-elle l’empêcher de continuer ?

 

____________________________________________

[1]. « Tu célébreras la fête des Semaines (shabuwa‘), des premiers fruits, de la moisson des blés, et aussi la fête de la Récolte, en fin de l’année. » (Ex 34,22)
« Le jour des Prémices, quand vous apporterez au Seigneur la nouvelle offrande de céréales pour la fête des Semaines (shabuwa‘), vous tiendrez une assemblée sainte et vous n’accomplirez aucun travail, aucun labeur. » (Nb 28,26)
« Tu compteras sept semaines (shabuwa‘) : dès que la faucille commence à couper les épis, tu commenceras à compter les sept semaines (shabuwa‘). Puis tu célébreras la fête des Semaines (shabuwa‘) en l’honneur du Seigneur ton Dieu, avec l’offrande volontaire que fera ta main ; ton offrande sera à la mesure de la bénédiction du Seigneur ton Dieu. » (Dt 16,9-10)

MESSE DU JOUR

PREMIÈRE LECTURE
« Tous furent remplis de l’Esprit Saint et se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »

PSAUME
(Ps 103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34)
R/ Ô Seigneur, envoie ton Esprit qui renouvelle la face de la terre !ou : Alléluia ! (cf. Ps 103, 30)

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
la terre s’emplit de tes biens.

Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.

DEUXIÈME LECTURE
« C’est dans un unique Esprit que nous tous avons été baptisés pour former un seul corps » (1 Co 12, 3b-7.12-13)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, personne n’est capable de dire : « Jésus est Seigneur » sinon dans l’Esprit Saint. Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien.
Prenons une comparaison : le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit.

SÉQUENCE
Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut de ciel un rayon de ta lumière. Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs. Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur. Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles. Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti. Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen.

ÉVANGILE
« De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie : recevez l’Esprit Saint » (Jn 20, 19-23)
Alléluia. Alléluia. Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
C’était après la mort de Jésus ; le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , ,

26 mars 2023

Le coq défait Pierre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le coq défait Pierre

 

Homélie pour le Dimanche des Rameaux / Année A 

02/04/2023

 

Cf. également :

Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch

Rameaux : la Passion du Christ selon Mel Gibson

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?

Rameaux : le conflit ou l’archipel
Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs
Sortir, partir ailleurs…

Les trois tentations du Christ en croix

Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas


Un volatile omniprésent

Le coq défait Pierre dans Communauté spirituellePourquoi y a-t-il un coq sur la plupart de nos clochers d’église ? Les minarets sont surmontés d’un croissant de lune, les synagogues sont ornées d’une étoile de David. Pourquoi donc un animal aussi prosaïque qu’un coq ?

Une partie de la réponse pourrait venir des récits de la Passion que nous lisons en ce dimanche des Rameaux et pendant la Semaine Sainte. On entend distinctement le coq chanter dans la cour du grand prêtre où les servantes et les soldats s’intéressent à « l’affaire Jésus », cet obscur galiléen qui se prend pour le Messie. Pierre sait que le coq chante pour lui. Depuis ce célèbre chant, le coq sur nos clochers nous rappelle le triple reniement de Pierre, donc le nôtre, et nous invite à pleurer sur nos péchés.

 « Je ne connais pas cet homme ». Comme « cet homme », c’est celui que Pierre à Césarée a reconnu comme le Messie, il y a là bien plus qu’un reniement : une apostasie.

Le coq est donc un symbole de Pierre. Et doublement ! Car Pierre avait été capable de ‘faire son petit coq  en bombant le torse devant les autres disciples : « Si tous viennent à tomber à cause de toi, moi, je ne tomberai jamais ! » (Mt 26,33-35).

Quel prétentieux petit bonhomme !

Pierre a ‘fait le coq’, et le coq a défait Pierre…

Bien sûr le symbolisme du coq est d’abord solaire : puisque son chant annonce le lever du jour, le coq symbolise le passage des ténèbres à la lumière. En ce sens, cet oiseau est un symbole du Christ. C’est pourquoi le pape Léon IV a décidé en 850 que les clochers de chaque église devraient arborer un coq.

France FFR Home Maillot Rugby Jersey 2021 by Le Coq SportifOn pense également chez nous au coq fièrement cousu sur les maillots de nos rugbymen ou footballeurs. Les rois anglais montraient un lion sur leurs armoiries. Les rois français leur opposaient un coq sur les leurs ! Peut-être à cause de son caractère bagarreur et fier. Mais aussi à cause du jeu de mots latin : gallus signifie à la fois coq (de la famille des gallinacés) et gaulois (pensez à l’Église gallicane). Les Français voient donc dans leurs cochets (coqs de clocher) l’emblème de leur nation et de son lien à l’Église.

Le coq est encore – a contrario de Pierre lorsqu’il renie – l’image des prédicateurs et des évêques (épiscope = sur-veillant, veillant sur) qui réveillent ceux qui dorment pour les avertir du lever imminent du soleil.
Guillaume Durand de Mende, évêque du XIII° siècle, dans son « Manuel pour comprendre la signification symbolique des cathédrales et des églises » nous dit : « Le coq placé sur l’église, est l’image des prédicateurs, car le coq veille dans la nuit sombre, partage les heures par son chant, réveille ceux qui dorment, célèbre le jour qui s’approche ».

coq-clocher-01 coq dans Communauté spirituelleLe coq sur la girouette du clocher suit le vent et indique sa direction : comment ne pas y voir le signe que l’Esprit souffle où il veut, et qu’il suffit de se laisser conduire en s’alignant comme la girouette sur ce que l’Esprit nous souffle de dire et de faire… ?

Un dernier symbolisme du coq est de marquer la 3° veille de la nuit chez les Romains. C’est donc entre la 6° et la 9° heure de la nuit que Pierre a renié son maître, au chant du coq. Et le lendemain, c’est entre la 6° et la 9° heure du jour que les ténèbres se feront.

La 9° heure de la nuit, le triple reniement de Pierre est consommé.

La 9° heure du jour, Jésus meurt en criant que Dieu l’a abandonné. Il y a donc un parallèle entre le reniement de Pierre – notre reniement – et l’abandon qui se généralise autour de Jésus…


Dans l’Évangile de Marc, il n’y a pas 1 mais 2 chants du coq, comme si Marc voulait souligner que Pierre a été averti en cours de route avant que son reniement soit total. Hélas il nous arrive à nous aussi d’ignorer les avertissements salutaires qui pourraient nous éviter d’aller au bout de nos reniements.

Décidément, nous, ce coq et Pierre sommes inséparables : notre vantardise, nos reniements, notre abandon du Christ, nos larmes de remords sont rythmées par le chant de ce gallinacé si imbu de lui-même, et portant messager de l’aurore.

Continuons à picorer quelques détails de ce récit du reniement de Pierre, enchâssé dans la Passion du Christ.


« Toi aussi, tu étais avec le galiléen »

La servante a l’œil : elle reconnaît Pierre entre mille parce qu’elle l’a vu auparavant aux côtés de Jésus. Plutôt : aux côtés du galiléen, ce qui est plutôt méprisant vu la réputation louche que traînait la Galilée pour les juifs de Jérusalem. Un peu comme si elle disait : « toi aussi tu es de la bande de ce mec du 9-3″.

Dans la cour, Pierre reste à distance ; il ne veut plus être aux côtés de Jésus, la peur l’éloigne de son ami. Se faire voir aux côtés du Christ, surtout s’il a mauvaise réputation, est pourtant l’engagement du disciple. C’est le nôtre en tout cas. Et cela nous expose. Être à son côté, de son côté, nous expose à la vindicte populaire, à la dénonciation, à l’arrestation.

Quand la servante dit : « toi aussi », elle parle d’autres disciples sans doute arrêtés en même temps que Jésus, peut-être même les deux larrons qui subiront le même sort que lui. « Nous aussi » nous sommes avec le Christ, quitte à être reconnus comme tels, dénoncés et arrêtés pour cela.


L’accent du Nord

51YgFnft6QL._SX408_BO1,204,203,200_ Judas« Sûrement, toi aussi, tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, ta façon de parler te trahit ». 

Un peu comme Dany Boon dans Les Ch’tis, Pierre ne peut cacher ses origines. Dès qu’il parle, son affreux accent du Nord, l’accent des galiléens à moitié juifs à moitié païens le trahit. À Jérusalem-la-belle, la capitale, les petits gars de Capharnaüm n’ont pas la cote. La bande à Jésus est à leurs yeux un ramassis de pêcheurs du lac de Tibériade : impossible pour eux de se cacher dans la ville de David. Leur métier, leur accent, leurs vêtements : tout les rend étrangers au standing de la capitale.

Assumons notre « accent » avec le Christ : une autre façon de parler, d’autres origines, si différents des gens bien, si loin des centres du pouvoir…


Les larmes du salut

 Passion« Pierre sortit et, dehors, pleura amèrement ».

Dans la version de Matthieu, Pierre n’a même pas besoin de croiser le regard de Jésus (comme chez Marc) pour fondre en larmes. Il lui suffit du chant du coq et de la parole que cela lui rappelle : « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois ».

Puisse-t-il nous arriver la même chose : une parole de l’Évangile qui, à l’occasion d’un événement, nous fait fondre en larmes ! Car nos larmes amères nous conduiront comme Pierre à accueillir le pardon.

Le triple « M’aimes-tu ? » du Ressuscité à Pierre guérira son triple reniement. Alors que Judas, lui, juste après la scène du reniement, ne pleurera pas mais laissera le remords le consumer jusqu’à se pendre.

« Car une tristesse vécue selon Dieu produit un repentir qui mène au salut, sans causer de regrets, tandis que la tristesse selon le monde produit la mort » (2Co 7,10).

« Car le juste tombe sept fois mais se relève, alors que les méchants s’effondrent dans le malheur » (Pr 24,16).

N’ayons pas honte de pleurer sur nos reniements. Ces pleurs conduisent au salut. Les larmes de Pierre sont l’antidote au remords de Judas : s’endurcir, s’en vouloir, se taire ou passer à autre chose sont des attitudes suicidaires !

Méditons en cette Semaine Sainte le reniement de Pierre et le suicide de Judas.

Quel chant du coq peut faire jaillir mes larmes ?

 

LECTURES DE LA MESSE

ENTRÉE MESSIANIQUE
(Mt 21, 1-11)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus et ses disciples, approchant de Jérusalem, arrivèrent en vue de Bethphagé, sur les pentes du mont des Oliviers. Alors Jésus envoya deux disciples en leur disant : « Allez au village qui est en face de vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et son petit avec elle. Détachez-les et amenez-les moi. Et si l’on vous dit quelque chose, vous répondrez : ‘Le Seigneur en a besoin’. Et aussitôt on les laissera partir. » Cela est arrivé pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète : Dites à la fille de Sion :Voici ton roi qui vient vers toi, plein de douceur, monté sur une ânesse et un petit âne, le petit d’une bête de somme.
Les disciples partirent et firent ce que Jésus leur avait ordonné. Ils amenèrent l’ânesse et son petit, disposèrent sur eux leurs manteaux, et Jésus s’assit dessus. Dans la foule, la plupart étendirent leurs manteaux sur le chemin ; d’autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route. Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Comme Jésus entrait à Jérusalem, toute la ville fut en proie à l’agitation, et disait : « Qui est cet homme ? » Et les foules répondaient : « C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée. »

 

PREMIÈRE LECTURE
« Je n’ai pas caché ma face devant les outrages, je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50, 4-7)

 

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

 

PSAUME

(Ps 21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)
R/ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Ps 21, 2a)

 

Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !


Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.


Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.


Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !


Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il s’est abaissé : c’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 6-11)

 

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
 Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

 

ÉVANGILE

Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 26, 14 – 27, 66)

Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. Pour nous, le Christ est devenu obéissant, jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. (cf. Ph 2, 8-9)

 

La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu

Les sigles désignant les divers interlocuteurs son les suivants :
X = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages

 

L. En ce temps-là, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, se rendit chez les grands prêtres et leur dit : D. « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? »

L. Ils lui remirent trente pièces d’argent. Et depuis, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples s’approchèrent et dirent à Jésus : D. « Où veux-tu que nous te fassions les préparatifs pour manger la Pâque ? » L. Il leur dit : X. « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : ‘Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.’ » L. Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque.
Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze. Pendant le repas, il déclara : X. « Amen, je vous le dis : l’un de vous va me livrer. » L. Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, chacun son tour : D. « Serait-ce moi, Seigneur ? » L. Prenant la parole, il dit : X. « Celui qui s’est servi au plat en même temps que moi, celui-là va me livrer. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Judas, celui qui le livrait, prit la parole : D. « Rabbi, serait-ce moi ? » L. Jésus lui répond : X. « C’est toi-même qui l’as dit ! »
L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : X. « Prenez, mangez : ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : X. « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés. Je vous le dis : désormais je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le royaume de mon Père. »
L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Alors Jésus leur dit : X. « Cette nuit, je serai pour vous tous une occasion de chute ; car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Prenant la parole, Pierre lui dit : D. « Si tous viennent à tomber à cause de toi, moi, je ne tomberai jamais. » L. Jésus lui répondit : X. « Amen, je te le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » L. Pierre lui dit : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous les disciples dirent de même.

 Alors Jésus parvient avec eux à un domaine appelé Gethsémani et leur dit : X. « Asseyez-vous ici, pendant que je vais là-bas pour prier. » L. Il emmena Pierre, ainsi que Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, et il commença à ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit alors : X. « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi. » L. Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : X. « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. » L. Puis il revient vers ses disciples et les trouve endormis ; il dit à Pierre : X. « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, pour la deuxième fois ; il disait : X. « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » L. Revenu près des disciples, de nouveau il les trouva endormis, car leurs yeux étaient lourds de sommeil. Les laissant, de nouveau il s’éloigna et pria pour la troisième fois, en répétant les mêmes paroles. Alors il revient vers les disciples et leur dit : X. « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. Voici qu’elle est proche, l’heure où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »
L. Jésus parlait encore, lorsque Judas, l’un des Douze, arriva, et avec lui une grande foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et les anciens du peuple. Celui qui le livrait leur avait donné un signe : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le. » L. Aussitôt, s’approchant de Jésus, il lui dit : D. « Salut, Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Jésus lui dit : X. « Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le ! » L. Alors ils s’approchèrent, mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent. L’un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui trancha l’oreille. Alors Jésus lui dit : X. « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Crois-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père ? Il mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges. Mais alors, comment s’accompliraient les Écritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi ? » L. À ce moment-là, Jésus dit aux foules : X. « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, dans le Temple, j’étais assis en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » L. Mais tout cela est arrivé pour que s’accomplissent les écrits des prophètes. Alors tous les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent.
Ceux qui avaient arrêté Jésus l’amenèrent devant Caïphe, le grand prêtre, chez qui s’étaient réunis les scribes et les anciens. Quant à Pierre, il le suivait à distance, jusqu’au palais du grand prêtre ; il entra dans la cour et s’assit avec les serviteurs pour voir comment cela finirait. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort. Ils n’en trouvèrent pas ; pourtant beaucoup de faux témoins s’étaient présentés. Finalement il s’en présenta deux, qui déclarèrent : A. « Celui-là a dit : ‘Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et, en trois jours, le rebâtir.’ » L. Alors le grand prêtre se leva et lui dit : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais Jésus gardait le silence. Le grand prêtre lui dit : A. « Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu. » L. Jésus lui répond : X. « C’est toi-même qui l’as dit ! En tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez lFils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. » L. Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : A. « Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! Quel est votre avis ? » L. Ils répondirent : F. « Il mérite la mort. » L. Alors ils lui crachèrent au visage et le giflèrent ; d’autres le rouèrent de coups en disant : F. « Fais-nous le prophète, ô Christ ! Qui t’a frappé ? »
L. Cependant Pierre était assis dehors dans la cour. Une jeune servante s’approcha de lui et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus, le Galiléen ! » L. Mais il le nia devant tout le monde et dit : D. « Je ne sais pas de quoi tu parles. » L. Une autre servante le vit sortir en direction du portail et elle dit à ceux qui étaient là : A. « Celui-ci était avec Jésus, le Nazaréen. » L. De nouveau, Pierre le nia en faisant ce serment : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Peu après, ceux qui se tenaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : A. « Sûrement, toi aussi, tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, ta façon de parler te trahit. » L. Alors, il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Et aussitôt un coq chanta. Alors Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et, dehors, pleura amèrement.
Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire mettre à mort. Après l’avoir ligoté, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate, le gouverneur.
Alors, en voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait livré, fut pris de remords ; il rendit les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens. Il leur dit : D. « J’ai péché en livrant à la mort un innocent. » L. Ils répliquèrent : A. « Que nous importe ? Cela te regarde ! » L. Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre. Les grands prêtres ramassèrent l’argent et dirent : A. « Il n’est pas permis de le verser dans le trésor, puisque c’est le prix du sang. » Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ du potier pour y enterrer les étrangers. Voilà pourquoi ce champ est appelé jusqu’à ce jour le Champ-du-Sang. Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Ils ramassèrent les trente pièces d’argent, le prix de celui qui fut mis à prix, le prix fixé par les fils d’Israël, et ils les donnèrent pour le champ du potier, comme le Seigneur me l’avait ordonné.
L. On fit comparaître Jésus devant Pilate, le gouverneur, qui l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus déclara : X. « C’est toi-même qui le dis. » L. Mais, tandis que les grands prêtres et les anciens l’accusaient, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : A. « Tu n’entends pas tous les témoignages portés contre toi ? » L. Mais Jésus ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné. Or, à chaque fête, celui-ci avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que la foule demandait. Il y avait alors un prisonnier bien connu, nommé Barabbas. Les foules s’étant donc rassemblées, Pilate leur dit : A. « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ? ou Jésus, appelé le Christ ? » L. Il savait en effet que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus. Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : A. «
 Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » L. Les grands prêtres et les anciens poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus. Le gouverneur reprit : A. « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » L. Ils répondirent : F. « Barabbas ! » L. Pilate leur dit : A. « Que ferai-je donc de Jésus appelé le Christ ? » L. Ils répondirent tous : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate demanda : A. « Quel mal a-t-il donc fait ? » L. Ils criaient encore plus fort : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : A. « Je suis innocent du sang de cet homme : cela vous regarde ! » L. Tout le peuple répondit : F. « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » L. Alors, il leur relâcha Barabbas ; quant à Jésus, il le fit flageller, et il le livra pour qu’il soit crucifié. Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans la salle du Prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la garde. Ils lui enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d’un manteau rouge. Puis, avec des épines, ils tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête ; ils lui mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils s’agenouillaient devant lui en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Et, après avoir craché sur lui, ils prirent le roseau, et ils le frappaient à la tête. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau, lui remirent ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier.
En sortant, ils trouvèrent un nommé Simon, originaire de Cyrène, et ils le réquisitionnèrent pour porter la croix de Jésus. Arrivés en un lieu dit Golgotha, c’est-à-dire : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire), ils donnèrent à boire à Jésus du vin mêlé de fiel ; il en goûta, mais ne voulut pas boire. Après l’avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort ; et ils restaient là, assis, à le garder. Au-dessus de sa tête ils placèrent une inscription indiquant le motif de sa condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. » Alors on crucifia avec lui deux bandits, l’un à droite et l’autre à gauche.
Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes et les anciens, en disant : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est roi d’Israël : qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! Car il a dit : ‘Je suis Fils de Dieu.’ » L. Les bandits crucifiés avec lui l’insultaient de la même manière.
À partir de la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : X. « Éli, Éli, lema sabactani ? », L. ce qui veut dire : X. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Le voilà qui appelle le prophète Élie ! » L. Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il trempa dans une boisson vinaigrée ; il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire. Les autres disaient : F. « Attends ! Nous verrons bien si Élie vient le sauver. » L. Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l’esprit.
(Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant)
Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent, et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la Ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens. À la vue du tremblement de terre et de ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d’une grande crainte et dirent : A. « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! »
L. Il y avait là de nombreuses femmes qui observaient de loin. Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir. Parmi elles se trouvaient Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée.
Comme il se faisait tard, arriva un homme riche, originaire d’Arimathie, qui s’appelait Joseph, et qui était devenu, lui aussi, disciple de Jésus. Il alla trouver Pilate pour demander le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remette. Prenant le corps, Joseph l’enveloppa dans un linceul immaculé, et le déposa dans le tombeau neuf qu’il s’était fait creuser dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla. Or Marie Madeleine et l’autre Marie étaient là, assises en face du sépulcre.
Le lendemain, après le jour de la Préparation, les grands prêtres et les pharisiens s’assemblèrent chez Pilate, en disant : A. « Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur a dit, de son vivant : ‘Trois jours après, je ressusciterai.’ Alors, donne l’ordre que le sépulcre soit surveillé jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent voler le corps et ne disent au peuple : ‘Il est ressuscité d’entre les morts.’ Cette dernière imposture serait pire que la première. » L. Pilate leur déclara : A. « Vous avez une garde. Allez, organisez la surveillance comme vous l’entendez ! »
L. Ils partirent donc et assurèrent la surveillance du sépulcre en mettant les scellés sur la pierre et en y plaçant la garde.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

29 janvier 2023

Faim de justice

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Faim de justice

 

Homélie pour le 5° Dimanche du temps ordinaire / Année A 

05/02/2023 


Cf. également :

L’Église et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ?

Sainteté éthique, sainteté confessante

Mesdames-Messieurs les candidats, avez-vous lu Isaïe ?

On n’est pas dans le monde des Bisounours !

Lumière des nations


Si tu dénoues les liens de servitude…

‘Dis-moi ce que tu chantes, je te dirai quelle est ta foi’. Michel Scouarnec a fait un livre [1] sur ce lien entre les chants de nos assemblées et leurs priorités spirituelles. Notre première lecture de ce dimanche (Is 58,7-10) est à ce titre bien connue d’une génération de pratiquants aux tempes grisonnantes : celle des années 80, où l’on croyait encore à la transformation du monde par l’action politique. Faire se rapprocher le Royaume de Dieu en réformant le système économique était alors une puissante motivation – notamment des militants comme on les appelait – de l’Action Catholique. Ainsi on chantait fièrement Mannick et Akepsimas réinterprétant Isaïe à la lumière des combats de l’époque :

Si tu dénoues les liens de servitude

Si tu libères ton frère enchaîné

La nuit de ton chemin sera lumière de midi (bis)

Alors, de tes mains, pourra naître une source,

La source qui fait vivre la terre de demain (bis).

Parcourez nos assemblées aujourd’hui : la note intimiste y est devenue prédominante, avec l’omniprésence des chants du Renouveau privilégiant la relation individuelle à Dieu. Le (très beau) chant « Ô ô  prends mon âme » est par exemple le symptôme le plus évident d’un repli sur l’intime, d’un glissement individualiste où la déception engendrée par les combats collectifs provoque la redécouverte d’une spiritualité tout intérieure :

Oh ! prends mon âme, prends-la Seigneur, 

Et que ta flamme brûle en mon cœur. 

Que tout mon être vibre pour toi, 

Sois seul mon Maître, ô divin Roi.

Pourtant, chanter Isaïe 58 avait de la gueule !

Et cela pourrait revenir, car le XXI° siècle ramène le collectif au-devant de la scène : guerres, régimes inhumains, épidémies mondiales, péril écologique, combat féministe etc.

Attardons-nous ce dimanche sur la lignée prophétique incarnée par Isaïe, que l’on peut résumer en une déclaration lapidaire : le combat pour la justice sociale vaut mieux que le jeûne et toutes les coutumes religieuses !


La contestation prophétique du jeûne

Faim de justice dans Communauté spirituelle sadhus-ascetes-asanas-1080x604Les écolos ou naturopathes actuels remettent le détox à la mode, sans savoir ce qu’il charrie de représentations archaïques. Le jeûne est une pratique ascétique qui dans toutes les religions est supposée procurer un état de conscience plus aiguë, une purification intérieure, quelquefois jusqu’à la transe. Les chamanes des pays de l’Est, les sâdhus de l’Inde, les marabouts d’Afrique ou les sorciers des Amériques pratiquent depuis des millénaires cette technique censée apporter santé du corps ou communication avec les esprits. Pour une part, la Loi de Moïse a recueilli avec prudence la contribution de sagesse véhiculée par le jeûne lorsqu’il est orienté vers Dieu, tout en dénonçant le jeûne dédié aux idoles ou au culte du soi narcissique. La Loi n’oblige les juifs à ne jeûner que deux fois par an : le Jour de Yom Kippour et l’anniversaire de la destruction du Temple par les Babyloniens en 586 av. J.-C. Certains pharisiens zélés pratiquaient cependant le jeûne deux fois par semaine : le jeudi et le lundi, car selon les rabbins Moïse est monté chercher les tables de la Loi le quatrième jour de la semaine et il est revenu le premier jour de la semaine suivante. Les cas de jeûne de deux jours par semaine étaient pourtant rares et cela fait croire au pharisien de la parabole de Lc 18,9-14 qu’il était extraordinaire dans ses actes.

La virtuosité ascétique dans le jeûne n’est donc guère encouragée par la Torah ! C’est le courant sacerdotal qui a le plus développé cette pratique : par souci de pureté légale et rituelle, par recherche de prière, d’illumination, de lutte contre les tentations etc.

 Isaïe dans Communauté spirituelle La construction évangélique des 40 jours de jeûne au désert par Jésus est une construction théologique. Il s’agissait sans doute d’un séjour de Jésus au désert pour réfléchir à sa mission, et trouver dans la relation à son Père le courage de débuter sa vie publique dont il pressentait que la fin serait terrible. Au désert, Jésus figure le nouvel Exode du nouveau peuple de Dieu. Il est le nouveau Moïse qui se nourrit avant tout de la parole de Dieu. Mais on voit mal Jésus se lancer dans un exercice de jeûne absolu en plein soleil 40 jours durant : les hallucinations et l’altération de ses facultés auraient été trop graves… Quitte à décevoir les friands de prodiges, il n’y a pas eu non plus d’anges pour à la fin lui apporter du pain venu de nulle part… Le jeûne de Jésus au désert est ce que les évangélistes (sauf Jean) ont pu imaginer pour l’habiller des habits messianiques. Certes, il eut faim et soif dans le désert où il est resté une longue période, comme une retraite avant de se lancer dans l’action. Mais on ne voit plus Jésus jeûner dans les Évangiles à partir de là ! Plus encore : il interdit à ses disciples de jeûner, alors que les juifs pieux s’en glorifiaient. Matthieu, Marc et Luc en ont été tellement étonnés qu’ils ont pris la peine tous les trois de tenter d’expliquer pourquoi : « Comme les disciples de Jean le Baptiste et les pharisiens jeûnaient, on vient demander à Jésus : ‘Pourquoi, alors que les disciples de Jean et les disciples des pharisiens jeûnent, tes disciples ne jeûnent-ils pas ?Jésus leur dit : ‘Les invités de la noce pourraient-ils jeûner, pendant que l’Époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’Époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner » (Mc 2,18-19 ; cf. Mt 9,15 et Lc 5,34). Ils étaient en cela les dignes disciples de ce glouton, cet ivrogne de Jésus (Mt 11,19) qui ne respectait décidément pas beaucoup les coutumes religieuses des bien-pensants !

Après lui, on ne voit guère les disciples jeûner qu’une seule fois, dans le livre des Actes des apôtres, lorsqu’il faut choisir et ordonner des ministres pour annoncer l’Évangile, en l’occurrence Barnabé et Paul (Ac 13,2–3).

Décidément les fans de virtuosité ascétique seront très vite déçus par Jésus et son Église ! Le jeûne a bien été conservé par les chrétiens, mais avec sagesse et parcimonie : c’est loin d’être l’alpha et l’oméga de la sainteté chrétienne ! À l’inverse, le Coran a fait du jeûne du ramadan un de ses cinq piliers obligatoires, ce qui constitue en fait une régression vers une religion ritualiste.

Les prophètes d’Israël avaient préparé la voie à cette relativisation du jeûne. On vient de lire Isaïe 58 qui tonne contre les pratiquants brûlant de l’encens et jeûnant ostensiblement : « Ce n’est pas en jeûnant comme vous le faites aujourd’hui que vous ferez entendre là-haut votre voix. Est-ce là le jeûne qui me plaît, un jour où l’homme se rabaisse ? S’agit-il de courber la tête comme un roseau, de coucher sur le sac et la cendre ? Appelles-tu cela un jeûne, un jour agréable au Seigneur ? Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? » (Is 58,4-6)

Mother-Teresa-leproserie-inde-768x515 jeûneOn aurait pu également écouter Osée qui fustige les sacrifices, que ce soit les sacrifices d’animaux ou de nourriture : « Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes » (Os 6,6). Jésus citera librement ce passage en engueulant littéralement les pharisiens, ces obsessionnels du sacrifice : « Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs » (Mt 9,13).

Amos sera le prophète de la justice sociale par excellence, avec des passages d’une violence inouïe contre ceux qui prolifèrent sur les inégalités et l’exploitation des pauvres.

Ainsi les prophètes ne cessent de faire référence au couple « droit et justice », qui revient comme un leitmotiv dans l’Ancien Testament (une trentaine de fois au moins) en contestation des pratiques rituelles envahissantes. Même les écrits de Sagesse s’en font l’écho : « Accomplir la justice et le droit plaît au Seigneur plus que le sacrifice » (Pr 21,3). « Justice et droit sont l’appui de ton trône. Amour et Vérité précèdent ta face » (Ps 89,15).

L’homme religieux se pare de pèlerinages, de messes, de médailles et de longues prières pour cacher à Dieu sa misère et éviter de s’exposer à lui en vérité. Les sacrifices d’animaux, les offrandes au Temple, les vêtements ostensiblement religieux, les cierges accumulés au pied des statues, Isaïe ainsi que Jésus les ont dénoncés comme une parodie de culte qui ne rend aucune gloire à Dieu.

À quoi sert de jeûner pendant que mon voisin meurt de faim ?

Quelle hypocrisie de jeûner pour Dieu sans se battre pour le pauvre !


Le combat pour la justice

 justice
En 1971, le synode des évêques du monde entier réuni à Rome osait proclamer :

« Le combat pour la justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile qui est la mission de l’Église pour la rédemption de l’humanité et sa libération de toute situation oppressive ».

Ce cri n’a rien perdu de son actualité, hélas !
L’Église orthodoxe de Russie sera-t-elle crédible après avoir béni les armes et les soldats de Poutine qui allaient envahir l’Ukraine ? Les popes ont beau se revêtir de magnifiques chasubles d’or et d’argent, faire brûler de l’encens jusqu’à saturer l’air de la cathédrale de Moscou, l’illuminer de milliers de cierges jaune-cire à l’ancienne, et chanter des chœurs sublimes ou les basses font frissonner, tout cet apparat liturgique est sans valeur dès qu’il cautionne les viols, les tortures, les exécutions, les déportations – voire le génocide – de tout un peuple qu’ils osaient appeler frère avant 2014… Le jeûne des starets russes n’y changera rien. Seul le combat pour la justice rétablira la dignité de l’agresseur et de l’agressé. Faire disparaître le joug de l’oppresseur, combler les désirs du malheureux : voilà ce que demande Isaïe, ce qui passe aujourd’hui par un combat de légitime défense, par le rétablissement du droit international, par le passage d’une justice d’un tribunal exceptionnel pour ne pas laisser impunis tous ces crimes de guerre.

Malheureusement, il n’y a pas que la Russie qui soit concernée par Isaïe 58 ! L’injustice subie par les femmes afghanes pleurant sous le joug des talibans ; l’angoisse des Arméniens du Haut-Karabakh à nouveau menacés d’exil et de massacre ; l’assujettissement des peuples du Sahel qui subissent un islam politique prenant bientôt la forme d’un califat infernal… Et, plus près de nous, les sans-abri par milliers dont nous désespérons, les victimes muettes des violences et du commerce de drogue dans nos cités et nos quartiers réputés difficiles, les salaires de misère à l’hôpital ou dans la restauration, le bâtiment etc.

Combattre pour la justice avec le Christ nous exposera comme lui à la vindicte des puissants. Aussi n’est-il pas inutile de réfléchir, de faire silence, de s’alimenter de la parole de Dieu avant, pendant et après l’action collective. Le jeûne peut y aider : il est légitime s’il nourrit le combat pour la justice au lieu de le détourner.

Reste qu’Isaïe nous empêchera toujours de jeûner en rond :

« Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? 

N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ? 

Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : ‘Me voici.’ 

Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi » (Is 58, 6-10).

 ______________________________________

[1]. Michel Scouarnec, Dis-moi ce que tu chantes, Cerf, 1981.

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE
« Ta lumière jaillira comme l’aurore » (Is 58, 7-10)

 

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : « Me voici. » Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi.

 

PSAUME

(Ps 111(112), 4-5, 6-7, 8a.9)
R/ Lumière des cœurs droits, le juste s’est levé dans les ténèbres. ou : Alléluia ! (cf. Ps 111, 4)

 

Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres,
homme de justice, de tendresse et de pitié.
L’homme de bien a pitié, il partage ;
il mène ses affaires avec droiture.

 

Cet homme jamais ne tombera ;
toujours on fera mémoire du juste.
Il ne craint pas l’annonce d’un malheur :
le cœur ferme, il s’appuie sur le Seigneur.

 

Son cœur est confiant, il ne craint pas.
À pleines mains, il donne au pauvre ;
à jamais se maintiendra sa justice,
sa puissance grandira, et sa gloire !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Je suis venu vous annoncer le mystère du Christ crucifié » (1 Co 2, 1-5)

 

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

 Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié. Et c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je me suis présenté à vous. Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.

 

ÉVANGILE

« Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13-16)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis la lumière du monde, dit le Seigneur. Celui qui me suit aura la lumière de la vie. Alléluia. (cf. Jn 8, 12)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »
Patrick Braud

Mots-clés : , ,

15 janvier 2023

La honte de Zabulon et Nephtali

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La honte de Zabulon et Nephtali

 

Homélie pour le 3° Dimanche du temps ordinaire / Année A 

22/01/2023

 

Cf. également :

De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm

L’épervier de la fraternité
Descendre habiter aux carrefours des peuples
Ruptures et continuités : les conversions à vivre pour répondre à un appel
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli

 

La honte et la fierté version Coupe du monde

Jamal Musiala effondré après l'élimination retentissante de l'Allemagne

Que de belles surprises pendant ce Mondial 2022 ! La vivacité exceptionnelle des Japonais, la résilience des Sud-Coréens, le niveau incroyable atteint par l’équipe marocaine première nation africaine en demi-finale, la finale au scénario improbable jusqu’aux tirs au but ! Symétriquement, 3 grandes nations du football sont reparties très vite, le ballon entre les jambes… : l’Allemagne si forte d’habitude (4 étoiles), l’Espagne qui nous faisait trembler (1 étoile), sans oublier le Portugal… Sa Majesté le Brésil elle-même (5 étoiles) éliminée en quarts de finale !!! L’Italie légendaire (4 étoiles) n’était même pas qualifiée… Et que dire du 6-1 administré par le Portugal à la Suisse !
« Il m’a mis la honte devant tout le monde » : cette expression que les jeunes de banlieue affectionnent, beaucoup de joueurs aurait pu l’utiliser en quittant la pelouse…
Mettre la honte est la plus grande blessure d’honneur que les bandes rivales peuvent s’infliger.

 

La honte de Zabulon et Nephtali

Les 12 tribus d'IsraëlOn comprend mieux l’importance des mentions de Zabulon et Nephtali que nous retrouvons dans notre première lecture (Is 8,23b–9,3) :

« Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations ».

Notre évangile du dimanche (Mt 4,12‑23) cite ce passage : 

« Jésus quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée ». 

La honte de ces deux tribus d’Israël est d’abord de ne pas avoir réussi à s’imposer face aux païens qui étaient là, et ensuite d’avoir été déportées les premières dans l’histoire d’Israël. Elles n’avaient pas réussi à conquérir vraiment leurs territoires ni à prendre le dessus sur les païens locaux (Jg 1) même si leur courage était grand (Jg 5,18). Elles ont été annexées en -732, puis déportées (2R 15) par le roi de Syrie. Puis l’armée romaine de Celtius a détruit leur ville pendant la guerre des juifs contre l’empire.

Du coup, Zabulon et Nephtali étaient méprisées par les autres tribus qui les trouvaient bien trop faiblardes. Même les étrangers les considéraient comme sans valeur. Ainsi Hiram, le roi de Tyr, avait fourni à Salomon autant d’or et de bois de cèdre et de cyprès qu’il avait voulu. En remerciement, Salomon lui céda vingt villes dans la région de Galilée. Hiram vint de Tyr pour examiner les villes que lui donnait Salomon. Mais elles ne lui plurent pas et il s’exclama : « Qu’est-ce que ces villes que tu m’as données là, mon allié ? Et il les appela pays de Kaboul (‘Terre-de-Rien’, sans valeur), nom qu’elles ont conservé jusqu’à ce jour » (1R 9,11-13).

 

Au temps historique de Jésus, et depuis de nombreuses décennies, il y a longtemps qu’on ne parle plus ni du pays ni de la tribu de Zabulon. 

La réputation de Zabulon et Nephtali était si désastreuse qu’on appelait leur région « carrefour des païens » (גָּלִיל , galîl ha-goyim en hébreu), ce qui a donné le nom propre Galilée (Jos 20,7;21,32). Ce n’est donc pas un compliment de dire de quelqu’un qu’il vient de Galilée, ou pire encore qu’il y habite. C’est plutôt une insulte, un reproche. En s’établissant en Galilée, à Capharnaüm, Jésus semble faire corps avec ces juifs peu fiables exposés à tous les vents du paganisme ambiant.

 

La honte de Zabulon et Nephtali dans Communauté spirituelle jacob-rachelPourtant, à l’origine, il n’en était pas ainsi ! Car salut l’on vient de la racine hébreu zbl, qui signifie… habiter ! Selon Gn 30,20 : « Léa dit : Dieu m’a fait un beau don (zbd); cette fois, mon mari habitera (zbl) avec moi, car je lui ai enfanté six fils. Et elle l’appela du nom de Zabulon ». Quand Léa dit : « Jacob habitera avec moi et on appellera l’enfant Zabulon », on entend déjà l’annonce de la Nativité : « on l’appellera Emmanuel, Dieu avec nous » (Mt 1,23). 

En plus, Léa fait un jeu de mots entre recevoir un beau cadeau (zbd) et habiter avec l’être aimé (zbl). Ce qui nous fait bien sûr penser aux deux prénoms « Dieu sauve » (Yeshoua, Jésus) et « Dieu avec nous » (Emmanuel) : c’est bien par grâce (cadeau) que nous sommes sauvés en accueillant Dieu qui vient habiter en nous. C’est bien le don par excellence qu’il nous fait dans cette inhabitation mutuelle : le Verbe de Dieu vient demeurer en nous, et nous en lui.
Zabulon (zbd-zbl) préfigure Jésus-Emmanuel.

 

Testament des 12 PatriarchesS’il fallait ajouter au prestige initial de Zabulon, on irait lire le texte juif apocryphe du Testament des Douze patriarches, écrit environ un siècle avant Jésus, où Zabulon fils de Jacob se montre particulièrement visionnaire sur l’avenir d’Israël :

« J’ai lu dans l’écriture de mes pères que dans les derniers temps vous vous séparerez du Seigneur, vous vous diviserez dans Israël, et vous suivrez deux rois. Vous vous livrerez aux abominations de l’idolâtrie; vos ennemis vous emmèneront captifs, et vous demeurerez parmi les nations accablés de douleurs et d’afflictions. Après cela vous vous souviendrez du Seigneur, vous vous repentirez ; et le Seigneur vous ramènera, parce qu’il est plein de miséricorde ; après quoi Dieu même, le soleil de justice, se lèvera sur vous ; la santé et la miséricorde sont dans ses ailes. Il rachètera les enfants des hommes, que Bélial tient en captivité; tout esprit d’erreur sera foulé aux pieds; le Seigneur convertira toutes les nations ; et vous verrez Dieu sous une forme humaine, parce que le Seigneur a choisi Jérusalem, et que son nom est le Seigneur. Enfin vous l’irriterez de nouveau, et il vous rejettera jusqu’au temps de la consommation des siècles ».

Bien sûr, le texte semble se référer aux malheurs passés et expliquer le schisme des douze tribus, l’exil à Babylone, le retour… Mais il y a plus. « Vous verrez Dieu sous une forme humaine » dit le texte, attesté au moins 100 ans avant JC…

Zabulon est donc présenté comme un visionnaire. Lui qui est garant que Dieu résidera avec nous est aussi celui qui annonce que Dieu prendra une forme humaine ! [1]

 

Il est d’autant plus catastrophique que Zabulon soit tombé de si haut ! Pourtant, après avoir été couvert de honte, il sera couvert de gloire selon Isaïe 83. Les chrétiens y ont vu l’annonce de Jésus, originaire d’une famille de Nazareth, élisant domicile à Capharnaüm en Galilée.

 

La Bible est plus discrète sur Nephtali : son nom (« luttant » en hébreu : נַפְתָּלִי,  »mon combat ») garde la trace du combat de Jacob luttant avec Dieu (Gn 32,25-29), qui l’a fait devenir Israël (« fort contre Dieu », en hébreu). La disgrâce de Nephtali contraste avec la grandeur de Jacob se mesurant d’égal à égal avec Dieu jusqu’à en recevoir sa bénédiction.

 

Nazareth, une périphérie oubliée

nazareth-loubon-c1850-s honte dans Communauté spirituelleLes dernières fouilles archéologiques semblent attester que Nazareth était une bourgade simple et agricole abritant une dizaine de familles. À peine un village, insignifiant à l’époque de Jésus. Bien qu’on puisse attester sa création dans les années 600 à 900 avant notre ère, il était trop petit pour être inclus dans la liste des lieux d’habitation de la tribu de Zabulon (Jos 19,10-16), qui mentionne 12 villes et 6 villages. Nazareth n’est pas non plus citée parmi les 45 villes de la Galilée mentionnées par l’historien juif Flavius Josèphe, et son nom est absent des 63 villes de Galilée mentionnées dans le Talmud. Il semble que les mots de Nathanaël de Cana : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1,47), caractérisent bien l’apparente insignifiance de ce site. Bien sûr, le peuple de Judée n’avait jamais entendu parler de Nazareth.

 

Dire que Jésus a habité le territoire de Zabulon et Nephtali revient à dire à un parisien que le salut vient du fin fond de la Corrèze, ou à un Russe que le prochain tsar viendra de Bulunkul, petit village du Tadjikistan… L’inscription de Pilate sur la croix est ironique : « Jésus de Nazareth, roi des juifs », car un roi venu de nulle part, cela ne peut pas se faire ! Pour les gens de Galilée, Nazareth est un obscur hameau qu’on traiterait aujourd’hui  de Trifouilly-les-Oies ou de Pétaouchnok ! Pour les juifs non-galiléens, c’est encore pire : Nazareth ne leur dit rien, ne leur évoque rien, ce nom n’a aucun sens pour eux.

 

Quelle ironie que le Sauveur universel vienne d’un pays perdu, celui d’une tribu quasi disparue et oubliée ! 

Quelle honte d’être originaire d’un bled paumé comme Nazareth dont il n’y a rien à attendre comme le rappelle Nathanaël ! 

Quel amour étrange des gens sales, impurs et mélangés que de venir habiter à Capharnaüm !

Quelle folie d’aller s’établir dans la Galilée des nations, véritable 9-3 de l’époque !

 

Dieu dans les marges

À partir du Christ, ses disciples se sont – laborieusement ! – exercés à reconnaître Dieu surgissant des marges :

 

– Marges géographiques 

Les innombrables figures héroïques de saints et saintes canonisés dans toutes les régions du monde nous interdisent de dire d’un pays, d’une région, d’une ville, d’un quartier : que peut-il en sortir de bon ?

 

– Marges sociales 

5193GMDYMHL._SX334_BO1,204,203,200_ margesDe Benoît Joseph Labre au Père Joseph Wrezinski, les chrétiens issus des marges de la société ont appris à faire entendre leur voix :

« Devenir combattant pour les exclus n’est pourtant pas si simple, car on ne se fait pas militant pour des individus épars : une mère ivrogne, une sorcière, un gosse malingre, par-ci, par-là. Il a fallu que je les rencontre en un peuple, il a fallu que je me découvre faisant partie de ce peuple, que je me retrouve à l’âge adulte dans ces gosses des cités dépotoirs autour de nos villes, dans ces jeunes sans travail et qui pleurent de rage. Ils perpétuent la misère de mon enfance et me disent la pérennité d’un peuple en haillons.

Il est en notre pouvoir de mettre en échec cette pérennité. La misère n’existera plus, demain, si nous acceptons d’aider ces jeunes à prendre conscience de leur peuple, à transformer leur violence en combat lucide, à s’armer d’amour, d’espoir et de savoir, pour mener à sa fin la lutte de l’ignorance, de la faim, de l’aumône et de l’exclusion » [2].  

Aujourd’hui encore, Dieu peut faire surgir des leaders de ces populations méprisées, des guides spirituels venant de ces marges peu considérées. En habitant dans la Galilée méprisée, Jésus s’inscrit dans ce droit fil des quartiers socialement défavorisés, mais porteurs de promesses. « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » : le scepticisme de Nathanaël (Jn 1,46) devrait nous alerter sur le nôtre, lorsque de nouveaux Moïse, de nouveaux Jésus voient le jour là où on ne les attend pas.

 

C’est bien cette exclusion que vise le psaume 117 : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ».

51JVmwW3GFL._SX218_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ NephtaliNous sommes capables de rejeter aux marges de la construction commune des pans entiers de la population ; mais cette exclusion peut être retournée comme un gant et devenir la chance de salut pour tous si nous savons avec Dieu faire des exclus d’aujourd’hui la pierre d’angle de la société de demain. Dans cet esprit, ATD a fondé une fraternité : « La Pierre d’Angle », entre des personnes du Quart Monde et d’autres qui les rejoignent (de 25 villes environ). La Pierre d’Angle favorise un esprit commun, qui pourrait se décliner de la manière suivante :

– ne pas cesser de rechercher le plus pauvre et le plus oublié, et lui donner la priorité.

– apprendre de l’expérience de vie des plus pauvres.

– découvrir avec eux comment la présence de Dieu se manifeste déjà dans leur vie.

– favoriser pour chaque fraternité et pour chacun de ses membres une participation accrue à la vie de l’Église et du monde.

– transmettre l’expérience de vie et la réflexion des plus pauvres à l’Église et au monde.

« Le Christ était la pierre d’angle et il faisait des plus pauvres la vie, la prière, la foi de l’Église à travers les siècles. Suivre Jésus a cette double signification : se faire pauvre et servir les plus pauvres, mais aussi : apprendre d’eux ce qu’est la vie, ce qu’est l’humanité, mais aussi : qui est Dieu » [3].

 

« Avec un esprit synodal, il faut apprendre à s’écouter, réapprendre l’art du dialogue avec les autres sans barrières ni préjugés, aussi, et de manière particulière, avec ceux qui sont en dehors, en marge, pour rechercher la proximité, qui est le style de Dieu » (Pape François). Et le Pape ajoute : « Si notre espérance ne se traduit pas par des choix et des gestes concrets d’attention, de justice, de solidarité, de soin de la maison commune, les souffrances des pauvres ne pourront être soulagées, l’économie du déchet qui les contraint à vivre en marge ne pourra être convertie, leurs attentes ne pourront pas s’épanouir. C’est à nous, en particulier aux chrétiens, d’organiser l’espérance, de la traduire dans la vie concrète de tous les jours, dans les relations humaines, dans l’engagement social et politique ».

 

Nous sommes chemin et non obstacle si nous savons répercuter cet appel largement autour de nous. Avec une préférence pour ceux que personne n’appelle, et qui restent là, Zabulons  immobiles aux marges de la société…

 

– Marges religieuses

À l’image des hérétiques samaritains dont Jésus a loué la foi ou la compassion, elles sont nombreuses les minorités religieuses méprisées par les grandes religions, et pourtant authentiquement au service de la paix et du bien commun.

Le Béguinage de Courtrai, en Belgique, un village dans la villePar exemple on a oublié en Europe le formidable témoignage de proximité et de spiritualité des béguines, dames pauvres inventant un nouvel habitat fraternel (ou plutôt sororel), autonomisant les femmes, véritable laboratoire évangélique à l’œuvre du IX° au XX° siècle ! Surtout dans les pays du Nord (Belgique, Pays-Bas), où leurs béguinages demeurent des oasis de sérénité en pleine ville.

 

« Le processus synodal montre également quelques défis récurrents, tels que l’implication de ceux qui vivent en marge des institutions de l’Église », écrivait le rapport du Vatican sur la synodalité dans l’Église.

 

Si les Églises ne bâtissent pas une société alternative à partir des marges, elles perdront leur vocation d’être « sel de la terre et lumière du monde » (Mt 5,13).

Si elles ne montrent pas qu’il est possible de bâtir une humanité plus fraternelle à partir des laissés-pour-compte, elles ne seront plus « sacrement de l’union intime avec Dieu et de l’unité du genre humain » (Vatican II, LG I).

Si la honte dont on couvre les vaincus de l’histoire ne nous éclabousse pas, le Christ rougira  de nous, lui qui n’a pas eu honte d’endurer l’humiliation, l’infamie de la croix : « Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu » (He 12,2).

 

Zabulon et Nephtali n’étaient guère reluisants au temps de Jésus. Mais c’est bien là qu’il a choisi de naître, à Nazareth ce bled paumé inconnu de tous. C’est justement là qu’il a choisi d’habiter, à Capharnaüm ce barnum impur où se mélangent les païens et les peuples. C’est là qu’il parcourait les routes de la Galilée des nations où se côtoyaient les marchands de la mer et les passeurs des montagnes, les soldats des légions romaines, les collaborateurs et les prostituées, les adorateurs de toutes les idoles.

 

Serions-nous encore chrétiens si nous choisissions d’habiter entre nous, de mettre nos  enfants dans les mêmes écoles, de pratiquer les mêmes loisirs, bref de vivre un communautarisme à la manière des riches du VII° arrondissement, des hassidim de Jérusalem ou des musulmans de la Seine-Saint-Denis ?

Dieu que l’entre-soi est condamnable !

 

Changeons la honte des Zabulon et Nephtali contemporains en gloire, alors nous entendrons le Christ nous déclarer : « désormais, j’habite chez toi ».

 ____________________________________

[1]. Cf. http://www.paysdezabulon.com/qui-est-zabulon/

[2]. Le croisement des savoirs et des pratiques: Quand des personnes en situation de pauvreté, des universitaires et des professionnels pensent et se forment ensemble, Groupes de Recherche Quart Monde Université Et Quart Monde Partenaire, Éditions de l’Atelier, 2008.

[3]. Père Joseph Wresinski, cf. http://www.lapierredangle.eu/

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE

Dans la Galilée des nations le peuple a vu se lever une grande lumière (Is 8, 23b – 9, 3)

 

Lecture du livre du prophète Isaïe

Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane.

 

PSAUME

(Ps 26 (27), 1, 4abcd, 13-14)
R/ Le Seigneur est ma lumière et mon salut. (Ps 26, 1a)

 

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

 

J’ai demandé une chose au Seigneur,
la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur
tous les jours de ma vie.

 

Mais j’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur
sur la terre des vivants.
« Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ;
espère le Seigneur. »

 

DEUXIÈME LECTURE

« Tenez tous le même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous » (1 Co 1, 10-13.17)

 

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ». Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ.

 

ÉVANGILE

Il vint habiter à Capharnaüm pour que soit accomplie la parole d’Isaïe (Mt 4, 12-23)
Alléluia. Alléluia. Jésus proclamait l’Évangile du Royaume, et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.
Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.
Patrick Braud

Mots-clés : , , ,
12345...28