L'homélie du dimanche (prochain)

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14 novembre 2021

Église-Monde-Royaume

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Église-Monde-Royaume

Homélie pour la Fête du Christ Roi  / Année B
21/11/2021

Cf. également :

Le préfet le plus célèbre
Christ-Roi : Reconnaître l’innocent
La violence a besoin du mensonge
Non-violence : la voie royale
Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures
Roi, à plus d’un titre
Divine surprise
D’Anubis à saint Michel
Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?
Roi, à plus d’un titre

Mon Royaume n’est pas de ce monde

Église-Monde-Royaume dans Communauté spirituelle 41lUJ4Cy5PL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_Un livre de la philosophe Chantal Delsol a eu un certain retentissement médiatique le mois dernier : « La fin la chrétienté » (Cerf, 2021). Elle y développait la thèse selon laquelle nos sociétés européennes seraient en train de changer de paradigme, en passant de la ‘chrétienté’ héritée de l’empereur Constantin et des 15 siècles suivants à un néo-paganisme en train de s’inventer sous nos yeux. Par chrétienté, elle désigne l’emprise d’une Église catholique (ou protestante) quasi toute-puissante qui régentait les lois, les mœurs, le travail, la famille, l’éducation :

« La chrétienté désigne une société dans laquelle l’anthropologie chrétienne, la morale chrétienne, habitaient nos coutumes, nos modes d’être, nos mentalités, et irriguaient nos lois. Ce n’est plus le cas. Nos lois et nos morales sont inspirées par toutes sortes d’autres visions du monde » [1].

C’est ce système de domination sociale – à bien distinguer de la foi chrétienne – qui finit de s’écrouler en Europe en ce siècle :

« Aujourd’hui, une histoire vieille de deux millénaires s’achève : la modernité, comme démarche de doute et d’incertitude, n’a pas eu raison du christianisme, mais elle a eu raison de la chrétienté ».

« C’est après la Seconde Guerre, essentiellement à partir des années 50-60 du XX° siècle, que les principes chrétiens s’effondrent les uns derrière les autres, qu’il s’agisse de la dignité intrinsèque de l’embryon, avec l’IVG, ou de la sacralité du mariage. Toutes les lois sociétales votées dans l’ensemble des pays occidentaux depuis la fin du XX° siècle, traduisent un changement radical de paradigme, la fin d’un modèle chrétien et son remplacement par autre chose, qu’il faudra définir. C’est véritablement une rupture d’époque, plus importante que celle qui vit le remplacement de la monarchie par la république. C’est l’aboutissement d’un long parcours qui commence au XVIII° siècle et visait à se défaire de la chrétienté comme détenteur d’un paradigme. Si l’on veut bien entendre par paradigme une architecture de principes, cohérents entre eux, qui gouvernent la morale et les mœurs d’une civilisation – alors la civilisation occidentale est en train, par la main de la démocratie post-moderne, de passer aujourd’hui d’un paradigme à l’autre ».

Ce constat lucide vient d’être renforcé par un sondage qui lui aussi a fait grand bruit. Désormais, 51 % des Français se disent non-croyants (sondage réalisé par l’IFOP pour l’Association des Journalistes d’Information sur les Religions en septembre 2021), soit 7 points de plus qu’en 2004 et 2011 (44%). En 1947, les Français étaient 66% à croire en Dieu. Pour la première fois, notre pays est majoritairement non-chrétien. Ce que confirment d’ailleurs toutes les statistiques de l’Église catholique elle-même sur les sacrements. Ainsi on est passé de 92 % de baptisés en 1960 à moins de 30 % aujourd’hui. Et encore, à peine un quart des baptisés reçoivent la Confirmation, censée faire des chrétiens adultes. Quant au taux de catéchisation entre le CE2 et le CM2 (8-11 ans), il s’effondre, passant de 42% % en 1993 à 16 % en 2016 (et sans doute autour de 10 % actuellement !). Ce qui augure d’une pratique religieuse ultra minoritaire dans les décennies à venir. Avec humour, un internaute a même prolongé les régressions linéaires de ces courbes statistiques pour annoncer :

- le dernier baptême catholique le 20 août 2048,
- le dernier mariage catholique le 28 août 2031,
- la mort du dernier prêtre le 28 août 2044 [2] !!!!

Baptêmes 2000-2018

Baptêmes 2000-2018

Mariages 2000-2018

Mariages 2000-2018

Confirmations 2000-2018

Confirmations 2000-2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi donc le christianisme comme ‘système social total’ (‘chrétienté’) s’effondre en Europe. Notons qu’en Amérique, en Afrique ou même en Chine, il n’en va pas de même. Entre 2013 et 2018), le nombre de catholiques dans le monde est passé de 1,254 milliard à 1,329 milliard, soit une augmentation absolue de 75 millions de baptisés. L’évolution européenne n’est pas suivie ailleurs…

Reste qu’en France, l’Église n’a plus les moyens de régenter la société selon ses principes, ni même d’imposer ses principes éthiques ou anthropologiques. Et finalement c’est heureux ! Car cette emprise reposait sur une confusion non évangélique entre l’Église et le règne de Dieu. Or nous l’avons entendu dans l’Évangile (Jn 18, 33-37) de cette fête du Christ Roi : « mon Royaume n’est pas de ce monde ». C’est donc que nulle institution ecclésiale ne peut prétendre incarner absolument ce Royaume ici-bas.

« Que l’ère constantinienne, la “chrétienté” occidentale soient mises en cause, c’est un problème dramatique ; mais c’est une magnifique espérance, si ce dépérissement est la condition d’une nouvelle chrétienté. C’est tout le sous-sol du Concile Vatican II » [3].

 

Une dialectique ternaire

Pendant 3 siècles - les siècles des persécutions juives et romaines - ce 3e terme : Royaume de Dieu, était omniprésent dans l’esprit des baptisés, minoritaires et en danger permanent. Ils attendaient avec ferveur le retour immédiat du Christ. Ils savaient leurs communautés fragiles et provisoires. Ils étaient tendus vers l’horizon du Royaume que le martyre qu’on leur infligeait aller leur permettre de rejoindre. Puis vint l’empereur Constantin et son Édit de Milan (313). Devenue majoritaire et quasiment religion d’État en Occident, l’Église (puis les Églises) s’installe, et croit que sa mission est d’organiser le monde selon les lois de Dieu qu’elle détiendrait. Jusqu’au XVIII° siècle au moins, la perspective du Royaume s’efface au profit de la seule maîtrise de l’Église sur le monde, sous couvert du règne social du Christ. La seule trace du Royaume tel que l’évoque Jésus devant Pilate se rétrécit en une eschatologie très individuelle : le paradis à gagner, l’enfer à éviter, le purgatoire à  traverser. L’Église englobe le monde.

Évidemment, avec les Lumières et la révolution française, ce bel édifice se fissure de toutes parts. L’Église (les  Églises) n’est plus qu’une partie de la société et doit composer avec les autres parties dans le débat démocratique. De plus en plus minoritaire en Occident, elle est condamnée à se replier sur une identité de témoignage, avec le risque de devenir un peu folklorique. Ou bien à se constituer en contre-société alternative, contestant le nouvel ordre établi (cf. traditionalistes, charismatiques, communautés nouvelles, évangéliques radicaux etc.). L’Église est alors soit ‘digérée’ par le monde, soit en sécession pour constituer un contre-monde alternatif (mais ultra minoritaire).

Le concile Vatican II avait parlé d’ouverture au monde pour encourager les catholiques à sortir de leur forteresse assiégée. L’Action Catholique à ses débuts (dès 1924) chantait : « nous referons chrétiens nos frères » et rêvait d’un retour de la chrétienté d’autrefois. Tout cela est derrière nous (en France). Seule la réintroduction du 3° terme de la dialectique ternaire  Église-Monde-Royaume permettra aux chrétiens, même minoritaires, de jouer pleinement leur rôle sans disparaître, sans déserter, sans se radicaliser.

 

Que change l’ajout du Royaume ?

ChrétientéModernité

Si on en reste à un rapport binaire  Église-Monde, on poursuivra l’une des 3 stratégies suivantes :

– soit l’Église veut englober le monde et le réguler selon ses lois. C’était le projet de la chrétienté, qui a ‘réussi’ pendant 15 siècles environ.

– soit le monde prend sa revanche sur l’Église et cherche à se libérer de son emprise (exemple ; libéralisme), en la réduisant à une voix parmi d’autres dans le débat démocratique, guère plus. Minoritaire et marginalisée, l’Église risque alors de se durcir, de s’auto-exclure, ou de se dissoudre.

 

 

 

Affrontement

– soit les 2 parties se séparent, au point de constituer pour l’Église une contre-société de plus en plus contestatrice, allant jusqu’à rêver d’une opposition bloc contre bloc. C’est l’intransigeantisme catholique, dont le Pape Léon XII, pourtant grand initiateur de la Doctrine sociale de l’Église (Rerum novarum, 1891) rêvait encore malgré tout en 1902 : « C’est donc dans le giron du christianisme que cette société dévoyée doit rentrer, si son bien-être, son repos et son salut lui tiennent à cœur. […] Le christianisme […] n’entre pas dans la vie publique d’un peuple sans l’ordonner. […] S’il a transformé la société païenne […], il saura bien de même après les terribles secousses de l’incrédulité, remettre dans le véritable chemin et réinstaurer dans l’ordre les États modernes (Léon XIII, Encyclique « Parvenu à la 25e année », 1902). C’est l’erreur de l’Action Française (Maurras) et de ses successeurs actuels imaginant une reconquête du terrain perdu.

Introduire le 3e terme du Royaume de Dieu permet d’échapper à ces logiques meurtrières et conflictuelles. Car aucune réalisation, qu’elle soit sociale ou ecclésiale, ne peut prétendre incarner définitivement et pleinement le Royaume de Dieu : « ma royauté n’est pas de ce monde ». C’est donc qu’il y a hors de l’Église des graines de vérité (Jean-Paul II), des semences du Verbe (selon la belle expression des Pères de l’Église), des signes des temps (Vatican II) annonçant que le Royaume est déjà en train de prendre corps dans l’histoire, sous l’action de l’Esprit. Ce Royaume de Dieu est déjà là, mystérieusement, chaque fois que l’être humain progresse vers sa vocation divine ultime. Mais ce Royaume n’est pas encore totalement réalisé. Aucune légion (les ‘Légionnaires du Christ’ ont mal choisi leur nom…) ne peut instaurer ce règne ici-bas, comme le disait Jésus à Pilate ahuri de voir un roi sans armée, dés-armé : « si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici ».

Par la force de l’Esprit, le Royaume de Dieu est capable de transformer le monde et l’Histoire sans l’Église. Mais grâce à l’Église qui l’atteste et l’anticipe, ce même Royaume s’offre à tous en communiquant – dans la vie ecclésiale, dans les sacrements, dans l’élan missionnaire et fraternel -  la vie divine qui nous vient de ce Royaume de Dieu, comme par anticipation de ce qui doit arriver ultérieurement en plénitude.


On peut risquer un schéma systémique de cette circularité  Église-Monde-Royaume, où l’Église n’est pas le but mais le sacrement (Vatican II), le signe et le moyen, le catalyseur de la réaction Monde => Royaume :

Eglise Monde Royaume


Sommes-nous très loin du Christ Roi ? Est-ce trop abstrait ? En tout cas, nos représentations commandent souvent nos actions. L’Action Française voulait restaurer la royauté du Christ sur le pays. La société de « l’après chrétienté » voudrait aujourd’hui marginaliser l’Église et l’oublier pour mieux vivre son néo-paganisme. 

Ni l’un ni l’autre ! La proclamation du Christ devant Pilate nous oblige à lever les yeux vers un 3e terme qui nous attend au terme de l’Histoire, et qui pourtant la transforme déjà, notre Église étant témoin et acteur de cette transformation.

Relisons le document Gaudium et Spes de Vatican II, et notamment le chapitre 4 qui traite des relations entre l’Église, le monde et le Royaume :

« Ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père « un Royaume éternel et universel: Royaume de vérité et de vie, Royaume de sainteté et de grâce, Royaume de justice, d’amour et de paix » (Préface du Christ Roi). Mystérieusement, le Royaume est déjà présent sur cette terre; il atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra » (GS 39,3).

 


[3]. Marie-Dominique Chenu, « La fin de l’ère constantinienne », in La parole de Dieu, II, L’Évangile dans le temps, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Cogitatio Fidei », 1964, p. 29.

Lectures de la messe

Première lecture
« Sa domination est une domination éternelle » (Dn 7, 13-14)

Lecture du livre du prophète Daniel

Moi, Daniel, je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d’homme ; il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite.

Psaume
(Ps 92 (93), 1abc, 1d-2, 5)
R/ Le Seigneur est roi ; il s’est vêtu de magnificence.
(Ps 92, 1ab)

Le Seigneur est roi ;
il s’est vêtu de magnificence,
le Seigneur a revêtu sa force.

Et la terre tient bon, inébranlable ;
dès l’origine ton trône tient bon,
depuis toujours, tu es.

Tes volontés sont vraiment immuables :
la sainteté emplit ta maison,
Seigneur, pour la suite des temps.

Deuxième lecture
« Le prince des rois de la terre a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu » (Ap 1, 5-8)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

À vous, la grâce et la paix, de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né des morts, le prince des rois de la terre.
À lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père, à lui, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Amen. Voici qu’il vient avec les nuées, tout œil le verra, ils le verront, ceux qui l’ont transpercé ; et sur lui se lamenteront toutes les tribus de la terre. Oui ! Amen !
Moi, je suis l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur Dieu, Celui qui est, qui était et qui vient, le Souverain de l’univers.

Évangile
« C’est toi-même qui dis que je suis roi » (Jn 18, 33b-37) Alléluia. Alléluia.

Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Règne qui vient, celui de David, notre père. Alléluia. (Mc 11, 9b-10a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Pilate appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? » Pilate répondit : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? » Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. » Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. »
Patrick BRAUD

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24 octobre 2021

Sorcières ou ingénieurs ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Sorcières ou ingénieurs ?

Homélie du 31° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
31/10/2021

Cf. également :

Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
Simplifier, Aimer, Unir
J’ai trois amours
Aime ton Samaritain !
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?
Boali, ou l’amour des ennemis
Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde

Jeter des sorts ou bâtir des EPR ?

« Le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par les ingénieurs. Je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR (réacteurs nucléaires) ».
Cette déclaration lapidaire (interview à « Charlie Hebdo » du 25 Août 2021) de Sandrine Rousseau, qui a obtenu 49% à la primaire écologiste pour l’élection présidentielle de 2022, est sans doute révélatrice de notre époque. Mais d’où vient cette référence ? La « sorcière » est devenue une figure populaire dans le féminisme actuel. L’auteure Mona Chollet l’a notamment popularisée dans son livre paru en 2018 : « Sorcières. La puissance invaincue des femmes ». Dans son ouvrage, elle écrit : « La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie ». L’éco-féminisme se veut ici à la pointe de la contestation de la rationalité occidentale.

La magie séduit même les membres du gouvernement. « Lorsque tu vas sur une ligne de production, c’est pas une punition. C’est pour ton pays, c’est pour la magie. » « J’aime l’industrie car c’est l’un des rares endroits au 21° siècle où on trouve encore de la magie », déclarait Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée chargée de l’Industrie, lors de l’événement BIG 2021 le 7 octobre. « La magie du ballet des robots, du ballet des hommes. La magie de l’atelier où on ne distingue pas le cadre de l’ouvrier. » Ce lyrisme ensorceleur oublie pourtant que le salaire de l’ouvrier dans l’industrie est la moitié de celui du cadre, avec une espérance de vie de 6 ans de moins, et un travail autrement pénible… L’incantation magique ne supprime pas la dure réalité !

Les Désillusions du progrèsAprès des années d’avancées scientifiques et technologiques ébouriffantes, voilà que ce qui faisait le bonheur des peuples se transforme en une obscure menace. Le climat se réchauffe, les ressources naturelles s’épuisent, la déforestation bat son plein, les inégalités s’accroissent… Raymond Aron avait pointé très tôt - dès 1969 - ce qu’il avait appelé « les désillusions du progrès », dont Sandrine Rousseau témoigne à sa façon. Après un quart de siècle de croissance économique, la société moderne devait dans les années 60  affronter de nouveaux assauts : les uns, disciples fidèles ou infidèles de Marx, dénonçaient ses échecs relatifs ou partiels, les îlots de pauvreté au milieu de la richesse, l’inégalité excessive de la répartition des revenus ; les autres, dont l’inspiration remonte à Jean-Jacques Rousseau, voire aux romantiques, vitupèraient contre la barbarie de la « civilisation industrielle », la dévastation de la nature, la pollution de l’atmosphère, l’aliénation des individus manipulés par les moyens de communication, l’asservissement par une rationalité sans frein ni loi, l’accumulation des biens, la course à la puissance et à la richesse vaine.

Le pessimisme ambiant, diffus à travers l’Occident, accentué en France par le choc des événements de Mai 1968, imprégnait déjà l’analyse de la modernité esquissée dans ce livre de Raymond Aron. Tout se passe comme si les désillusions du Progrès, créées par la dialectique de la société moderne, et, à ce titre, inévitables, étaient éprouvées par la jeune génération des années 60 avec une telle intensité que l’insatisfaction endémique s’exprimait en révolte. Du même coup, l’observateur s’interroge sur le sens de cette explosion, sur la direction dans laquelle la société moderne pourrait répondre aux désirs qu’elle suscite, apaiser la faim, peut-être plus spirituelle que matérielle, qu’elle fait naître.
Les Occidentaux éprouvent-ils une sourde mauvaise conscience pour s’être réservé la meilleure part des profits de la science et de la technique, ou tendent-ils à se renier eux-mêmes, faute de trouver un sens à leurs exploits ? Ce qui est en jeu, c’est le destin d’une civilisation, révoltée contre ses œuvres et rêvant d’un paradis perdu ou à reconquérir. La jeunesse de Mai 68 s’est révoltée contre le rationalisme en rêvant de Mao et en scotchant des posters de Che Guevara dans leur chambre. Les jeunes générations de ce début de siècle protestent en rêvant d’une nature harmonieuse et en affichant Greta Thunberg sur leurs téléphones….

Oui la croissance économique déçoit, parce qu’elle n’est pas régulière ni partagée, parce qu’elle engendre la précarité, ou parce qu’elle détruit la planète.
Oui le progrès se révèle être un mythe hérité du XIX° siècle, avec ses machines à vapeur et ses usines produisant jour et nuit.
Oui l’avenir de l’humanité s’obscurcit, à cause des nuages provoqués par ce qui aurait dû éclairer l’horizon.
Oui les Lumières nous ont menti en caricaturant la nature, le vivant, et en idolâtrant la raison humaine.
Oui l’EPR coûte 3 fois plus cher qu’annoncé, et le problème des déchets n’est pas encore résolu.
Faut-il pour autant jeter le bébé-Raison avec l’eau du bain-crise écologique ? Le remède pourrait bien s’avérer pire que le mal. Jeter des sorts ou revenir à une vision magique du monde ferait renaître la peur de l’invisible et la soumission aveugle aux événements (épidémies, climat, raretés etc.).

Les Ecologistes contre la modernitéUn essai récent (Ferghane Azihari, Les Écologistes contre la modernité. Le procès de Prométhée, Ed. La Cité, 2021) nous met en garde contre cette tentation anti-Lumières, qui deviendrait vite… obscurantiste. Voilà deux siècles que la civilisation industrielle libère les hommes de la misère. Mais les apôtres de l’écologie radicale accusent les sociétés modernes d’avoir acheté leur confort au détriment de l’environnement, quitte à dépeindre le passé comme le paradis perdu qu’il n’a jamais été. Mêlant histoire, philosophie et analyses sociopolitiques, Ferghane Azihari déconstruit les raisonnements de ces antimodernes qui, de Pierre Rabhi à Greta Thunberg en passant par Nicolas Hulot, crient à la catastrophe climatique mais font la guerre aux solutions les plus crédibles aux défis actuels, comme l’énergie nucléaire. Le progrès technique reste pourtant selon l’auteur le moyen le plus juste de sauvegarder notre planète sans renoncer à améliorer le sort de l’humanité. Mais l’écologie politique est-elle encore animée par la philanthropie (l’amour de l’humain) ?

 

Les deux ailes de l’esprit humain

La foi et la raison : lettre encyclique Fides et ratioL’évangile de ce dimanche (Mc 12, 28-34) n’a évidemment pas pour objet de prendre position pour ou contre cette tentation antimoderne ! Pourtant, tous les commentateurs ont remarqué que Marc met sur les lèvres de Jésus un mot de plus que le texte original de du Deutéronome. Dt 6,5 mentionne en effet 3 dimensions de l’amour que nous portons à Dieu : le cœur / l‘âme / la force. Jésus y ajoute librement un 4e terme : l’intelligence (διανοας, dianoia). « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur (καρδας), et de toute ton âme (ψυχς), et de toute ton intelligence (διανοας), et de toute ta force (σχος) ». Il y a une douzaine d’occurrences de ce terme dans le Nouveau Testament, allant dans le même sens du lien foi-intelligence, comme l’écrit par exemple Jean : « Nous savons aussi que le Fils de Dieu est venu nous donner l’intelligence pour que nous connaissions Celui qui est vrai » (1 Jn 5, 20).

Jésus ajoute un nouveau terme, celui de l’intelligence à ce pilier de la religion qu’est le Shema Israël. Jésus fait ainsi de la réflexion personnelle un devoir de base, quotidien, pour toute personne, le devoir d’appliquer son intelligence dans toutes les dimensions de sa vie, à commencer dans sa recherche de Dieu, mais aussi dans sa religion, dans sa façon de faire de la théologie, dans sa façon d’aimer les autres et d’agir. L’intelligence est donc selon Jésus une alliée de la foi, qui n’a rien à craindre de l’intelligence, au contraire. La foi n’a rien à craindre des sciences physiques ou humaines, ni de la recherche biblique, elle n’a rien à craindre des débats philosophiques ou théologiques. Au contraire. Lorsque les religieux ont privilégié l’obéissance aveugle au détriment de la raison, c’était hélas pour servir les intérêts des puissants. Jésus anéantit cette hiérarchie et rend à chacun la liberté de penser par lui-même.
Le philosophe Emmanuel Lévinas a une superbe formule : la lettre est « l’aile repliée de l’Esprit ». Le travail de la pensée sur la Bible contribue à déployer les ailes de la lettre, afin qu’elles nous frôlent et nous inspirent des perspectives sur nous-mêmes.
Au détour de l’un de ses innombrables sermons, Calvin se laisse aller à une affirmation surprenante: « La Bible est une chose morte, sans aucune vigueur ». Ce n’est ni un lapsus, ni un dérapage. Le réformateur considère que, matériellement, la Bible est un livre parmi d’autres, sans plus. Elle ne devient Parole de Dieu que sous l’action du Saint-Esprit. […]
J’en déduis que le Saint-Esprit, ce n’est pas de l’excitation nerveuse mais de la pensée. Notre pensée est rendue amoureuse de Dieu et du coup capable de déployer les ailes de la lettre pour soi et pour autrui.
La Parole de Dieu ne vient pas de façon passive. Elle exige un investissement total de nos forces mentales et intellectuelles. Imaginez que nous ne préparions plus nos cultes, par exemple. Que nous laissions libre cours à la seule spontanéité, au happening, à l’improvisation permanente… Ce serait dramatique. Le Saint-Esprit n’est pas un kit de secours pour les paresseux [1].

Mobiliser son intelligence pour aimer Dieu est donc une composante indispensable de la foi chrétienne. Jean-Paul II écrivait en 1998 une encyclique : Fides et ratio, pour ancrer le nécessaire dialogue entre ce qu’il appelle les deux ailes de l’esprit humain :
« La foi et la raison (fides et ratio) sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité ».

Il s’appuie en cela sur une longue tradition philosophique, de saint Augustin à saint Anselme, montrant combien la foi cherche à comprendre, et combien chercher à comprendre est éclairé par la foi.

« ‘Acquiers la sagesse, acquiers l’intelligence’ (Pr 4,5).
Saint Anselme souligne le fait que l’intellect doit se mettre à la recherche de ce qu’il aime: plus il aime, plus il désire connaître. Celui qui vit pour la vérité est tendu vers une forme de connaissance qui s’enflamme toujours davantage d’amour pour ce qu’il connaît, tout en devant admettre qu’il n’a pas encore fait tout ce qu’il désirerait : ‘J’ai été fait pour te voir et je n’ai pas encore fait ce pour quoi j’ai été fait’ » (Fides et ratio n° 42).

Sorcières ou ingénieurs ? dans Communauté spirituelle B_science_cognitive_religionsUne foi purement irrationnelle serait de la superstition, de la magie. Blaise Pascal écrivait en substance : ce n’est pas la raison qui me fait croire, mais ce n’est pas sans raison(s) que je crois. Symétriquement, une raison purement athée se priverait elle-même d’explorer d’autres profondeurs de l’homme et de l’univers. Jean-Paul II employait fort justement le terme de circularité pour parler des relations entre foi et raison :

A la lumière de ces considérations, la relation qui doit opportunément s’instaurer entre la théologie et la philosophie sera placée sous le signe de la circularité. […]
Il est clair que, en se mouvant entre ces deux pôles – la Parole de Dieu et sa meilleure connaissance -, la raison est comme avertie, et en quelque sorte guidée, afin d’éviter des sentiers qui la conduiraient hors de la Vérité révélée et, en définitive, hors de la vérité pure et simple; elle est même invitée à explorer des voies que, seule, elle n’aurait même pas imaginé pouvoir parcourir. De cette relation de circularité avec la Parole de Dieu, la philosophie sort enrichie, parce que la raison découvre des horizons nouveaux et insoupçonnés (n° 73).

Comprendre pour croire, croire pour comprendre ont toujours été les deux mouvements distincts et indissociables de la quête humaine vers Dieu.

« Si tu ne peux comprendre, crois afin de comprendre.
Si tu ne crois pas tu ne pourras pas comprendre.
La foi te purifie, afin qu’il te soit possible d’arriver à la pleine intelligence » [2].

Il nous faut donc cultiver notre intelligence pour aimer Dieu [3]. Et nul doute qu’aimer Dieu peut en retour illuminer notre intelligence.
L’esprit, c’est-à-dire la raison elle-même, devra reconnaître la nécessité de ce dépassement en se désavouant.  Pascal osait le paradoxe :

« Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison. La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n’est que faible si elle ne va pas jusque-là. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ? »

En s’humiliant, la raison triomphe d’elle-même, en se niant elle s’affirme. Cette négation, en effet, n’est pas un reniement. Ce désaveu est l’acte le plus raisonnable qu’elle pouvait réaliser. Car, en reconnaissant qu’elle ne peut rendre raison d’elle-même, elle convient de ce qui la dépasse. Ce dépassement n’est pas destructeur, il s’effectue dans le sens d’une vision contemplative qui est l’œuvre d’une faculté supérieure : le cœur.

 

Mais que veut dire aimer Dieu de toute son intelligence ?

Les fondamentalistes religieux de tous poils ne font pas jouer leur intelligence : ils récitent, ils répètent les textes de façon mécanique, sans les remettre dans leur contexte, sans étudier leurs contradictions internes, sans étudier les manuscrits, les genres littéraires etc. Comment pourraient-ils aimer Dieu, puisqu’ils tuent son Esprit qui fait vivre la lettre ?
Du fait de leur littéralisme, ils en viennent à adopter des croyances parfaitement irrationnelles (Dieu aurait fait un miracle sans aucune médiation) ou des pratiques contraires à la raison (organiser des processions pour faire pleuvoir, lapider les adultères etc.). Comment pourraient-ils aimer l’homme, puisqu’ils éliminent ce qui fait sa dignité ?

Les deux amours sont liés : le respect de l’humain est un critère sur pour discerner si une foi est vécue intelligemment ou non. La bêtise religieuse se traduit toujours hélas par des oppressions humaines.
« Si quelqu’un dit : ‘J’aime Dieu’, alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. Et voici le commandement que nous tenons de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère » (1 Jn 4, 20 21).
Aimer Dieu de toute son intelligence va de pair avec la promotion de l’homme, tout l’homme, tous les hommes.

L’intelligence que donne la foi s’applique à la foi elle-même : interpréter les Écritures avec sagesse et discernement, expliciter le contenu de la foi en termes clairs et culturellement compréhensibles, mettre la vie de l’Église en cohérence avec l’Évangile etc.

Source : geluck.comUn amour intelligent cherchera donc à utiliser les sciences humaines pour approfondir le mystère de la foi : exégèse, philosophie, théologie, histoire, psychologie, économie, archéologie etc. Au titre du principe de circularité entre foi et raison, ce même amour intelligent laissera la foi éclairer sa compréhension de l’humain et du créé.
D’où une certaine orientation anthropologique, avec une vision de l’être humain fait pour la communion, appelé à être co-créateur de l’univers, à tisser l’unité dans la différence à l’image de Dieu Trinité.
D’où également une certaine orientation économique, qui ne peut réduire l’homme à ses seuls besoins matériels, ni à un individu séparé (néolibéralisme) cherchant à maximiser ses intérêts, ni à collectif mû par le conflit et les rapports de force (socialisme, communisme). Parce que notre foi évoque la dignité humaine à travers le concept de personne (une personne, deux natures / une nature, trois personnes), notre économie aura inévitablement des actions personnalistes, au service de la personnalisation de chacun en société. Elle prendra en charge de façon responsable la gestion de la nature, sans séparer la nature humaine de la nature créée.
Aimer Dieu de toute son intelligence aura encore bien des répercussions dans le domaine de l’art, comme l’ont déjà amplement montré les chefs-d’œuvre des musiciens, sculpteurs, peintres, poètes et autre artistes chrétiens depuis 2000 ans.

Un amour intelligent devra réfuter les visions magiques et superstitieuses du monde qui ressurgissent de toutes parts en ce siècle qui voudrait ré-enchanter l’univers. Il y a plus de 8000 guérisseurs ou charlatans en France à avoir la réputation de soigner sans diplôme ! Le monde est si complexe que beaucoup renoncent à le comprendre, et veulent seulement se concilier des soi-disant forces invisibles pour aller mieux…

L’intelligence demande à la fois de tenir compte de la culture environnante et de la contester. Il s’agit du conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde actuel, car inculturer l’Évangile fait partie de l’Évangile, alors qu’épouser son époque rend très vite veuf… Celui qui s’épuise à courir après les idoles du moment aura toujours une mode de retard. Saint Jean parle de « vaincre le monde », tout en l’aimant au point de lui donner ce qu’on a de plus cher…

Pour aimer Dieu de toute notre intelligence, il nous faudra lire, étudier, faire silence, réfléchir, prier.

Cela ne suffira pas. D’ailleurs, notre passage de ce dimanche nous rappelle au moins trois autres dimensions indispensable pour aimer Dieu : le cœur / l‘âme / la force. Le ‘cœur’ n’est pas ici l’origine des sentiments, mais le lieu des décisions humaines (pour ou contre la justice, pour ou contre Dieu, en faveur des riches ou des pauvres etc.). ‘L’âme’ n’est pas un principe éthéré, mais le souffle de vie (nephesh en hébreu, pyschè en grec) qui anime l’humain jusqu’à en faire une icône divine. La ‘force’ (dynamis en grec) est la puissance dynamique que nous mettons en œuvre pour agir, avancer, grandir, vaincre l’adversité.

C’est donc que l’intelligence seule ne suffit pas pour aimer Dieu en vérité. Impossible normalement de sombrer dans un rationalisme desséché et desséchant si on prend en compte toute la phrase de Mc 12,6. Être intelligent n’implique pas automatiquement d’aimer Dieu en vérité. Par contre aimer Dieu ne peut se faire sans convoquer l’intelligence.

Voilà de quoi préférer les ingénieurs aux jeteurs de sorts, l’interprétation au fondamentalisme, la culture à la soumission docile !

Que chacun d’entre nous s’examine :
Quel rôle joue l’intelligence dans ma foi ?
Comment ma foi éclaire-t-elle mon intelligence ?
Que veut dire aimer Dieu de toute mon intelligence pour moi actuellement ?

 

 


[2]. Saint Augustin, Sur l’évangile de Jean, Tr. 36, n. 7

[3]. « Croire est un acte de l’intellect consentant à la vérité divine par l’ordre de la volonté mue par Dieu par la grâce », St Thomas d’Aquin, Somme Théologique 2-2,2,9.

Lectures de la messe

Première lecture
« Écoute, Israël : Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur » (Dt 6, 2-6)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Tu craindras le Seigneur ton Dieu. Tous les jours de ta vie, toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils, tu observeras tous ses décrets et ses commandements, que je te prescris aujourd’hui, et tu auras longue vie. Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité, dans un pays ruisselant de lait et de miel, comme te l’a dit le Seigneur, le Dieu de tes pères.
Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force.
Ces paroles que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur. »

Psaume
(Ps 17 (18), 2-3, 4, 47.51ab)
R/ Je t’aime, Seigneur, ma force.
(Ps 17, 2a)

Je t’aime, Seigneur, ma force :
Seigneur, mon ro ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

Louange à Dieu !
Quand je fais appel au Seigneur,
je suis sauvé de tous mes ennemis.
Vive le Seigneur ! Béni soit mon Rocher !

Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire,
Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie.

Deuxième lecture
« Jésus, parce qu’il demeure pour l’éternité, possède un sacerdoce qui ne passe pas » (He 7, 23-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, dans l’ancienne Alliance, un grand nombre de prêtres se sont succédé parce que la mort les empêchait de rester en fonction. Jésus, lui, parce qu’il demeure pour l’éternité, possède un sacerdoce qui ne passe pas. C’est pourquoi il est capable de sauver d’une manière définitive ceux qui par lui s’avancent vers Dieu, car il est toujours vivant pour intercéder en leur faveur.
C’est bien le grand prêtre qu’il nous fallait : saint, innocent, immaculé ; séparé maintenant des pécheurs, il est désormais plus haut que les cieux. Il n’a pas besoin, comme les autres grands prêtres, d’offrir chaque jour des sacrifices, d’abord pour ses péchés personnels, puis pour ceux du peuple ; cela, il l’a fait une fois pour toutes en s’offrant lui-même. La loi de Moïse établit comme grands prêtres des hommes remplis de faiblesse ; mais la parole du serment divin, qui vient après la Loi, établit comme grand prêtre le Fils, conduit pour l’éternité à sa perfection.

Évangile
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. Tu aimeras ton prochain » (Mc 12, 28b-34) Alléluia. Alléluia.

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia. (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, un scribe s’avança vers Jésus pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. » Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as dit vrai : Dieu est l’Unique et il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. » Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger.
Patrick BRAUD

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13 octobre 2019

Lutte et contemplation

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Lutte et contemplation

Homélie du 29° dimanche du Temps Ordinaire /  Année C
20/10/2019

Cf. également :

À temps et à contretemps
Ne baissez pas les bras !
La grenouille qui ne se décourageait jamais

Réfléchissez, et choisissez un projet important que vous avez mené ces derniers temps : un déménagement, une mission professionnelle, un traitement médical… comment l’avez-vous entrepris : en y allant à l’instinct, en suivant votre intuition ? après mûre réflexion ? Comment l’avez-vous conduit : en y consacrant toute votre énergie ? en ne pensant qu’à cela ? par petites touches ou d’un seul trait ? En fait, nous avons chacun adopté un certain style pour agir, mais rien ne dit que ce soit le meilleur pour nous. C’est simplement celui que nous avons trouvé jusqu’à présent, en fonction de notre histoire personnelle, de nos talents, de notre caractère.

Amaleq 2Dans la première lecture, Josué mène le combat d’Israël se défendant contre l’attaque des Amalécites, pendant que Moïse monte sur une colline pour prier, les mains levées, avec l’aide d’Aaron et de Hour.

Il y a du Josué et du Moïse en chacun de nous ! D’un côté, il nous faut plonger dans la mêlée, au cœur de l’action. Pas question de tergiverser en trouvant de faux prétextes qui retarderaient le combat. L’heure est à l’urgence : légitime défense d’Israël ici, projet important là. En même temps, se noyer dans l’action sans prendre le temps de réfléchir, de se poser comme Moïse sur une pierre, finit par être suicidaire. À force d’être obsédé par le court terme, on finit par perdre le sens de ce que l’on fait, même si on le fait bien.

Josué en nous se bat pour la survie quotidienne : la famille, le logement, une vie décente, le boulot… Moïse en nous devrait garder les mains levées vers le ciel : un peu de silence pour entendre les choses autrement, les bras tendus vers Dieu pour ne pas compter sur nos seules forces, une intériorité continuelle, toile de fond sur laquelle la bataille se déroulera selon le cœur de Dieu.

Celui qui ne prie pas pendant qu’il agit réussira peut-être son œuvre, mais plus rarement l’œuvre de Dieu. Et symétriquement, celui qui n’agit pas à l’issue de sa prière réduit la foi à un bien-être individuel, à une thérapie de développement personnel…

« En cette période de l’histoire, un refus d’engagement pour l’homme au profit d’une seule intimité avec le Christ conduit au piétisme, à l’intimisme. Comment dire « Seigneur, Seigneur » sans accomplir la volonté de Dieu ? Et celle-ci est aussi engagement pour l’homme victime de l’homme. Pendant la seconde guerre mondiale, beaucoup de chrétiens en Europe priaient, indifférents à ce qui se passait autour d’eux, en particulier dans les camps d’extermination. Aujourd’hui comme hier, par notre refus de prendre des risques, par nos silences, nous pouvons soutenir, le sachant ou sans le savoir, des régimes politiques. Le silence des Églises devant certains drames a parfois été tel qu’il équivalait à un engagement politique presque explicite, allant jusqu’à accréditer l’oppression. À cet égard, nous avons tout un passé à digérer et nous n’avons pas fini, loin de là. Mais si, par réaction contre le piétisme ou contre le silence des Églises, certains chrétiens allaient prendre les options politiques les plus extrêmes et les saupoudraient seulement après coup du nom de Jésus, ce serait aussi à la limite « récupérer » le Christ. Pour le chrétien, impossible de mettre la charrue avant les bœufs. Comment engager toute son existence dans un combat avec l’homme opprimé, au risque de perdre sa vie par amour, sans puiser constamment aux sources chrétiennes et s’y abreuver. Alors, comme Dieu, l’homme devient créateur. Poursuivant une aventure intérieure avec le Ressuscité, pas après pas, dans une lutte ardente pour la justice, il participe à la marche de l’homme et de l’humanité vers la libération de leurs oppressions. » (Frère Roger, Taizé)

Les Églises n’ont pas cessé d’osciller entre les deux attitudes : elles se sont compromises avec des idéologies inhumaines pour agir en faveur des pauvres hier, ou avec l’idolâtrie du marché aujourd’hui. Elles ont également été capables d’organiser de belles liturgies sans dénoncer le sort fait aux esclaves autrefois, aux Juifs en 39-45, ou aux femmes victimes de violence et de domination aujourd’hui. 


Frère Roger, fondateur de la communauté de Taizé en Bourgogne, a eu très tôt cette intuition qu’il fallait réconcilier en nous ces deux aspects de la vie chrétienne, pour pouvoir nous réconcilier avec nous-même, avec les autres, et entre Églises. Après Mai 68, des milliers de jeunes en quête « d’autre chose » – croyants ou non – ont pris la route pour cette  colline de Taizé où ils se retrouvaient très nombreux chaque été.

Lutte et contemplation dans Communauté spirituelle Sans-titre-4

Le 31 août 1974, ils étaient quarante mille à se presser autour de l’église de la Réconciliation sur la colline de Taizé, à quelques kilomètres de Cluny (Saône-et-Loire). Quarante mille jeunes venus de toutes les régions d’Égal France, mais aussi du monde entier pour l’ouverture d’un concile des jeunes qui devait durer plusieurs années.

Qu’ils soient chrétiens en rupture d’Église, militants de gauche en recherche de révolution ou  » baba cool  » illuminés, le formidable ébranlement de toutes les certitudes nées en mai 68 les unissait. Spiritualité, authenticité, fraternité : telle était leur recherche commune. Une seule conviction les habitait : à Taizé, il fait bon vivre dans une convivialité apaisée, protégée du tumulte et des angoissantes questions du monde environnant. Depuis l’annonce de la  » bonne nouvelle  » en 1970 par le Frère Roger Schultz, prieur de la communauté de Taizé, ils avaient été de plus en plus nombreux à gravir la colline pour – croyants et non-croyants – venir prier ou se recueillir en silence autour de cette communauté insolite de moines d’origine protestante qui s’ouvrait ainsi au monde séculier.
Il émanait de ces quarante hommes en aube blanche, priant trois fois par jour au milieu de la moderne église de béton, une force extraordinaire qui donnait à la foule hétéroclite et bigarrée le sentiment d’unité et de paix qu’elle cherchait.
À cette multitude, il fallait des mots d’ordre simples.  » Lutte et contemplation « , dira Frère Roger. Quelle autre formule aurait pu mieux résumer les aspirations contradictoires d’une génération qui tentait de concilier sa recherche de spiritualité et son désir d’œuvrer à la transformation d’un monde que ses inégalités choquaient profondément ? [1]

31uuNg735xL._SX320_BO1,204,203,200_ Aaron dans Communauté spirituelleFrère Roger a écrit de nombreux ouvrages, dont « Lutte et contemplation » en 1973 qui était le journal de cette aventure du « concile des jeunes », rassemblement informel sur une décennie environ de ces jeunes activistes des années 70 apprenant le silence, la méditation à l’infini sur les mantras religieux de Taizé, ces refrain (en latin !) répétés  jusqu’à une quasi transe spirituelle.

 » Le pressens-tu ? Lutte et contemplation ont une seule et même source : le Christ qui est amour.
Si tu pries, c’est par amour.
Si tu luttes pour rendre visage humain à l’homme exploité, c’est  par amour.
Te laisseras-tu introduire sur ce chemin ?
Au risque de perdre ta vie par amour, vivras-tu le Christ pour les hommes ? » 

Des jeunes continuent toujours d’affluer chaque été à Taizé, mais l’époque est moins portée à transformer le monde qu’à soigner les blessures intimes. Dans les années 70, il fallait apprendre la contemplation à des jeunes surinvestis dans l’action politique. Dans les années 2020, il faut sans doute éveiller la passion du combat social et politique chez les jeunes générations d’Occident, et la contemplation à Taizé y conduit naturellement. Jean-Paul II disait lors de sa visite à Taizé le 5 octobre 1986 : « On passe à Taizé comme on passe près d’une source. »

 

Frère Roger - Le fondateur de TaizéLutter et contempler : voilà un beau défi à relever ! Celui qui lève les bras au ciel sans retrousser ses manches devant les urgences autour de lui est hypocrite et lâche. Celui qui se noierait dans l’action sans prendre le temps de respirer, de se ressourcer, de recevoir sa force d’un autre sera très vite épuisé, et fade. 

 » La prière, cette descente dans les profondeurs de Dieu, n’est pas là pour que nous soyons mieux dans notre peau. Prier non en vue d’une utilité quelconque mais pour créer avec le Christ une communion d’hommes libres.Quand l’homme tente de donner à cette communion une expression par des paroles, ce sont des prières conscientes. Mais l’intelligence exprime seulement la surface de la personne. La voilà bien vite prise de court… et le silence l’emporte, au point de paraître signifier une absence de Dieu.
Plutôt que de se bloquer sur les aridités du silence, savoir qu’elles ouvrent à des possibilités créatrices inconnues : dans le monde sous-jacent à la personne humaine, dans l’infraconscient, le Christ prie plus que nous ne l’imaginons. Par rapport à l’immensité de cette prière du Christ en nous, notre prière explicite est réduite à peu de chose.
Oui, l’essentiel de la prière se passe surtout dans un grand silence…Toute prière demeure ardue pour l’homme livré à la solitude. Dieu a fait l’homme social, il lui a donné vocation « politique ». Serait-ce pour cela que la contemplation devient plus aisée quand elle est vécue avec d’autres ?Silence de la contemplation ! En chacun de nous gisent des abîmes d’inconnu, de doute, de violence, de peines intimes… et aussi des gouffres de culpabilité, d’inavoué, au point que s’ouvrent les immensités d’un vide. Des pulsions bouillonnent, elles viennent d’on ne sait où, peut-être d’une mémoire ancestrale ou génétique. Laisser le Christ prier en soi avec la confiance de l’enfance, un jour les abîmes seront habités.
Un jour, plus tard, nous constaterons en nous une révolution.À long terme, de la contemplation surgit un bonheur. Et ce bonheur d’hommes libres est moteur de notre lutte pour et avec tout hommes. Il est courage, il est énergie pour prendre des risques. Il est débordement d’allégresse. »

 

Cette alliance, cette dialectique lutte / contemplation est une règle de survie… pour les entreprises également ! Une entreprise obsédée par le seul résultat comptable en bas de page sera  toujours dans le court terme : réduire les frais de personnel, fermer les foyers de perte, dominer les formations, les investissements… Sa stratégie se limitera à la survie, et ses efforts deviendront contre-productifs, voire suicidaires, car ne préparant aucun rebond possible dans l’avenir. À l’inverse, celle qui n’aurait qu’une recherche fondamentale se priverait des développements opérationnels, sources de croissance et d’innovation. Comme disait Karl Marx : « Jusqu’ici les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde. Il s’agit maintenant de le transformer ».
Par exemple, une équipe dirigeante a besoin de respirations régulières, à l’écart, dans le silence et la réflexion. Sans ces moments de « bras levés » à la manière de Moïse, elle cessera d’exister comme équipe, elle n’aura plus de vision commune à partager, elle deviendra purement fonctionnelle et plus du tout inspirante. A l’inverse, des dirigeants qui resteraient dans de grandes orientations et discours sans se salir les mains sur le terrain ne seraient plus crédibles et très vite coupés de la réalité.

 

95280905_o ContemplationPour terminer, disons un mot des compagnons de Moïse sur la colline. Le combat est si long que Moïse fatigue à garder les bras levés pour soutenir Josué à distance. Alors il demande de l’aide, il accepte d’être aidé tout grand chef qu’il est. C’est Aaron, avec un certain Hour (dont on ne sait pas grand-chose) qui seront son soutien. Aaron, porte-parole officiel de Moïse en quelque sorte, puisque Moïse souffrait de bégaiement avait à Dieu de l’aider pour parler au peuple. Il est intéressant de noter que Moïse a aussi besoin d’Aaron non plus pour parler mais pour se taire. Non plus pour parler au peuple, mais pour parler à Dieu silencieusement dans l’intercession.
S’il y a du Moïse et du Josué en nous, il doit également y avoir de l’Aaron et Hour ! C’est-à-dire que notre rôle sera à certains moments d’offrir à d’autres un espace de repos et de et de récollection, comme la pierre où Moïse s’assit. Puis notre rôle sera de tenir le bras de l’autre, sa main tendue vers le ciel, c’est-à-dire de l’aider à ne pas perdre cœur dans sa prière et son combat. Si Moïse est assis, ils sont debout, et ils doivent porter pendant de longues heures le bras tendu reliant le peuple à son Dieu. Il nous revient plus souvent que nous l’imaginons de remplir ce rôle auprès de nos compagnons : un coup de fil, une invitation au restaurant, une longue marche où l’on peut parler et se taire… Les moines et moniales  qui accueillent tant de retraitants dans leurs abbayes jouent ce rôle : quelques heures, quelques jours, quelques semaines de silence de prière commune où la communauté porte le passant à bout de bras dans sa prière, pour que son combat ne cesse pas jusqu’à la victoire….

 

À nous d’unir lutte et contemplation dans tous les domaines de notre vie :
agir en se ressourçant, les bras levés vers le ciel et l’épée à la main.

 


 

LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
« Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort » (Ex 17, 8-13)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, le peuple d’Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et attaquèrent Israël à Rephidim. Moïse dit alors à Josué : « Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites. Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main. » Josué fit ce que Moïse avait dit : il mena le combat contre les Amalécites. Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline. Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort. Mais les mains de Moïse s’alourdissaient ; on prit une pierre, on la plaça derrière lui, et il s’assit dessus. Aaron et Hour lui soutenaient les mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.

PSAUME
(Ps 120 (121), 1-2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. (Ps 120, 2)

Je lève les yeux vers les montagnes :
d’où le secours me viendra-t-il ?
Le secours me viendra du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.

Qu’il empêche ton pied de glisser,
qu’il ne dorme pas, ton gardien.
Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d’Israël.

Le Seigneur, ton gardien, le Seigneur, ton ombrage,
se tient près de toi.
Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.

Le Seigneur te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
Le Seigneur te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.

DEUXIÈME LECTURE
« Grâce à l’Écriture, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien » (2 Tm 3, 14 – 4, 2)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures : elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus Christ. Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien.
Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire.

ÉVANGILE
« Dieu fera justice à ses élus qui crient vers lui » (Lc 18, 1-8) Alléluia. Alléluia. Elle est vivante, efficace, la parole de Dieu ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Alléluia. (cf. He 4, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ » Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »
Patrick BRAUD

 

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22 septembre 2019

Qui est votre Lazare ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Qui est votre Lazare ?

Homélie du 26° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
29/09/2019

Cf. également :
Le pauvre Lazare à nos portes
La bande des vautrés n’existera plus
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Chameau et trou d’aiguille
À quoi servent les riches ?

Faits divers, faits majeurs

CARTE NANTESFrance Info pubilait le 12 juillet 2019 cette nouvelle effarante :

Le cadavre d’un octogénaire, décédé en 2008 et momifié, a été découvert mercredi dans son appartement à Nantes. Un nouveau drame de la solitude et de l’isolement.

Disparu depuis 11 ans sans que personne ne s’inquiète ! Et le site rappelait que ce genre de dénuement n’était hélas pas rare :

Deux drames similaires à Saint-Nazaire
Un nouveau drame de la solitude après la découverte des cadavres de deux personnes en juin dernier. Elles aussi seules et coupées du monde : les policiers avaient retrouvé  le corps de deux personnes âgées, à leur domicile à Saint Nazaire, bien après leur décès. L’une d’entre elles était certainement morte depuis plusieurs mois auparavant sans que personne, ni famille, ni voisins, ni organismes sociaux ne s’en inquiète.

Quand nous entendons parler de pauvreté, nous pensons d’abord à la précarité, aux SDF, aux chômeurs, à ceux qui vivent avec moins de 900 € par mois etc. Et, bien sûr, nous ne devons jamais oublier ce combat contre la misère qui est constitutif de tout humanisme, chrétien ou non. Mais, quand Jésus invente son personnage nommé Lazare dans sa parabole, à la porte du festin du riche, nous pouvons – nous devons – étendre cette situation à toutes les pauvretés qui aujourd’hui encore provoquent exclusion et isolement. Les ulcères de Lazare devraient nous ulcérer !

 

Qui est votre Lazare ?

Qui est votre Lazare ? dans Communauté spirituelle 220px-Fedor_Bronnikov_007Mais qui sont les Lazare couchés devant notre portail ? On a vu (cf. Le pauvre Lazare à nos portes) qu’on pouvait faire une lecture géopolitique de la parabole, en terme d’inégalités entre pays en voie de développement et le G20 (pour faire court). On peut – on doit – également faire une lecture plus proche, très simple, existentielle : qui sont les Lazare que je ne veux pas voir ?

Le cas de l’octogénaire décédé depuis 11 ans dans l’indifférence générale devrait vous alerter : la pauvreté n’est pas toujours visible. La pauvreté relationnelle, conséquence de ruptures, de malheurs successifs, voire de caractères difficiles, est omniprésente dans nos grandes villes. Il paraît qu’à Paris plus d’un logement sur deux est habité par une personne seule. Partager les miettes du festin signifie alors : rendre visite, téléphoner, maintenir quelqu’un dans un réseau d’amitié, s’intéresser, donner des nouvelles… Le défi sera plus grand dans les années à venir avec le boom des seniors : le grand âge produit mécaniquement de la solitude (éloignement, déménagements, perte de mobilité, veuvage, santé…). Ils seront de plus en plus nombreux les Lazare couverts d’années mendiant quelques moments de chaleur humaine derrière la porte de leur logement devenu tellement à l’écart des autres.

383433-1185x175-abribus-c-channelpetits-freres-des-pauvres-chloe1549280812-realisation-253 Lazare dans Communauté spirituelleL’association les Petits Frères des Pauvres tisse patiemment depuis 1946 un réseau de visiteurs bénévoles autour des personnes isolées qu’on lui signale. Elle a un beau slogan : « des fleurs avant le pain ». Car elle sait bien que nous nous nourrissons de contacts, d’échanges, de visages tout autant que de paniers-repas ou d’allocations, par ailleurs absolument nécessaires.

À cette double pauvreté matérielle, relationnelle, il faut ajouter celle de la santé, dont le  Lazare de l’Évangile est cruellement dépourvu.

Un autre fait divers terrifiant met en évidence cette forme de maladie qui déshumanise et exclue : Alzheimer. Soigné pour un cancer, un homme de 72 ans atteint de la maladie d’Alzheimer avait disparu le 19 août 2019 dans un hôpital marseillais. Son corps a finalement été retrouvé 15 jours après dans un couloir désaffecté.
15 jours après…
Quelqu’un qui souffre d’être « désorienté » (selon le terme clinique) va peu à peu sombrer dans une non-existence dramatique si personne ne lui tient à la main, ne lui rappelle qui il est, ne le rassure avec une présence bienveillante malgré les symptômes si usants pour les proches (perte de mémoire, agressivité, mouvements perpétuels, perte de son identité, de sa famille). Ces Lazare-là font peur, et nous nous sommes tentés de nous en débarrasser en les mettant devant le portail comme dans la parabole, c’est-à-dire hors de notre vue, dans des établissements spécialisés où seuls des professionnels veilleront sur eux.

Vous voyez : se poser la question ‘qui sont les Lazare qui m’entourent ?’ c’est ouvrir les yeux au-delà des apparences sur les personnes autour de nous en situation de pauvreté aux multiples facettes. Si chacun des riches « vêtus de pourpre et de lin fin » pouvait prendre en charge ne serait-ce qu’un Lazare dans son voisinage, la solitude reculerait et l’enfer se viderait.

 

On est toujours le Lazare ou le riche d’un autre

lazare22 paraboleD’ailleurs, ne sommes-nous pas chacun le Lazare d’un autre à certains moments de notre vie ? Le reconnaître, l’accepter, est douloureux. Car il est plus glorieux d’aider que d’être aidé, de donner que de quémander. Pourtant, impossible de vivre longtemps sans éprouver comme Lazare ces ulcères dus à une faim inassouvie. Faim de reconnaissance, de chaleur humaine, de moyens pour survivre, de ne plus souffrir… Qui de nous n’a pas traversé de telles périodes, parfois interminables, où nous regardions les chanceux festoyer autour de nous sans pouvoir nous joindre à eux ? Oser crier au secours est alors une humiliation de plus, et beaucoup ont trop de fierté pour faire ce pas. Ceux qui ont traversé de tels moments trouveront la délicatesse la pudeur qui convient dans leur aide pour ne pas jeter à Lazare des miettes comme à un chien.

Qu’est-ce qui empêche le riche-sans-nom de voir Lazare (El-azar = Dieu a secouru) mourir de faim et d’ulcères ? Le portail de sa belle demeure : Lazare gisait devant son portail, qui le masque à ses yeux. C’est donc qu’il faut faire sauter – à la dynamite si besoin ! – ces portails en forme de clôtures qui ghettoïsent les riches entre eux !

 

Et le spectateur ?

Le devoir du tiers qui assiste à la scène de l’Évangile relève de l’obligation de la correction fraternelle (Mt 18, 15-18) : va ouvrir les yeux du riche qui fait bombance, sourd et aveugle à la détresse de Lazare. Dis-lui de sortir au-delà de son portail. Mieux, invite-le à ouvrir les portails qui le coupent des autres, invite-le à inviter ceux qui ne pourront rien lui rendre en retour :

 « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » (Lc 14, 12-14)

Le passant devant la maison du riche ou le convive profitant de son festin ont une responsabilité éthique incontournable : avertir et intercéder.

Se taire devant l’opulence non partagée est aussi grave que de ne pas partager. C’est une non-assistance à personne en danger. Souvent, elle est due à la peur de perdre les avantages liés aux relations avec les puissants de ce monde. Mais ce tiers personnage – non apparent dans la parabole de Jésus – pourrait bien être le nôtre : nous assistons au spectacle de quelques-uns se gavant de manière indécente à côté de la misère de quelques autres, et nous ne disons rien.

Tour à tour Lazare, homme comblé ou spectateur, laissons la parabole de Jésus faire son chemin en nous. Elle peut nous faire crier au secours, ouvrir le portail, ou sonner le tocsin pour réveiller les consciences.

Un clin d’œil pour terminer : Jésus raconte que Lazare est emmené « auprès d’Abraham » après sa mort. C’est donc un saint Lazare qui fait aussitôt penser à la gare éponyme (même si le saint de la gare est le frère de Marthe et Marie et non ce personnage fictif de la parabole). Or dans une grande gare comme St Lazare se côtoient des représentants de toutes les couches sociales. Comme le disait Emmanuel Macron le 29 juin 2017, à peine élu président : « Dans une gare, on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Durant son discours pour l’inauguration de la Station F de Xavier Niel le 29 juin 2017 à la Halle Freyssinet à Paris, Emmanuel Macron livrait ainsi sa vision du monde, celle des élites au pouvoir. Les territoires, quels qu’ils soient (ville, pays, continent), sont des lieux de « passage » où les individus doivent lutter pour « réussir », sous peine de n’être « rien ».

Ce darwinisme social est à mille lieux de la parabole de ce dimanche !

 Les horloges de Saint-Lazare

Restons ulcérés avec Lazare devant les fossés qui séparent les uns des autres et préfigurent à l’envers le « grand abîme » intraversable de l’au-delà !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La bande des vautrés n’existera plus » (Am 6, 1a.4-7) 

Lecture du livre du prophète Amos Ainsi parle le Seigneur de l’univers :

Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus.

PSAUME
(Ps 145 (146), 6c.7, 8.9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés. 

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger. 

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

DEUXIÈME LECTURE
« Garde le commandement jusqu’à la Manifestation du Seigneur » (1 Tm 6, 11-16) 

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins. Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation, voici ce que je t’ordonne : garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c’est Dieu, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, lui seul possède l’immortalité, habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir. À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.

ÉVANGILE
« Tu as reçu le bonheur, et Lazare, le malheur. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance » (Lc 16, 19-31). Alléluia. Alléluia. Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’ Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’ Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’ Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »
Patrick BRAUD

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