L'homélie du dimanche (prochain)

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11 juin 2018

Un Royaume colibri, papillon, small, not big

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Un Royaume colibri, papillon, small, not big

Homélie pour le 11° dimanche du temps ordinaire / Année B
17/06/2018

Cf. également :

Le management du non-agir
L’ « effet papillon » de la foi
Le petit reste d’Israël, ou l’art d’être minoritaires
Le pourquoi et le comment


Small is beautiful [1]

Small Is Beautiful: Study Of Economics As If People Mattered   de E.F., Schumacher « Ce qui est petit est beau » : ce slogan des années 80 qui vantait les solutions des économies alternatives aurait pu être formulé par Jésus !

L’originalité de l’auteur de l’ouvrage est de soulever la question de la taille : « Nous sommes aujourd’hui victimes d’une idolâtrie quasi universelle du gigantisme. Il est donc nécessaire d’insister sur les vertus de la petitesse, quand il y a lieu. » Ainsi, il considère qu’une ville ne devrait pas dépasser 500 000 habitants. Il justifie aussi les petites structures en raison des rapports entre personnes : « Nous avons besoin (…) de petites unités, car l’action est une aventure éminemment personnelle, et l’on ne saurait être en relation, à tout moment, qu’avec un nombre très restreint de personnes. (…) S’il est vrai que tous les hommes sont frères, il n’en est pas moins vrai que, dans nos rapports personnels, nous ne pouvons vraiment fraterniser qu’avec quelques-uns seulement, à l’égard desquels nous sommes appelés à témoigner plus d’amour fraternel que nous le pourrions faire envers toute l’humanité ».

Avec sa parabole de la graine qui germe d’elle-même, et surtout celle de la minuscule graine de moutarde si prometteuse (Mc 4, 26-34), Jésus prend à contre-pied nos rêves de grandeur :

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Aux yeux de Dieu, ce n’est pas le nombre de légions romaines qui compte, mais la poignée autour des Douze qui va mettre le feu spirituellement au bassin méditerranéen. Quand le roi David a voulu compter ses troupes pour être sûr de sa puissance contre l’ennemi, Dieu a frappé le peuple de la peste (2S 24, 9-17) : la vraie puissance naît de la confiance en Dieu, pas de ses propres forces.

Joab donna au roi le résultat du recensement : Israël comptait huit cent mille hommes capables de combattre, et Juda cinq cent mille hommes. Mais, lorsque David eut recensé le peuple, le cœur lui battit, et il dit au Seigneur : « Ce que je viens de faire est un grand péché ! Seigneur, pardonne cette faute à ton serviteur, car je me suis conduit comme un véritable insensé. »

« Le pape, combien de divisions ? » demandait ironiquement Staline. Or la chute du Mur de Berlin a confirmé que les bougies allumées par des résistants à l’Est étaient plus puissantes que les barbelés et les check-points.

 

Too big to fail

À l’inverse du Small is beautiful, un autre courant économique fait le constat pragmatique que certaines banques ou entreprises sont trop grosses pour que l’économie puisse courir le risque de les voir faire faillite. On qualifie également ces institutions financières de « structures d’importance systémique ».

Lors de la crise bancaire qui a suivi la crise des subprimes en 2008, certaines banques américaines (Morgan Stanley, Citigroup, etc.) ayant pris des risques inconsidérés ont été renflouées, par un système de prêt émis par la banque centrale américaine, la FED, afin de limiter les effets d’une chute du système bancaire au niveau mondial.

Un Royaume colibri, papillon, small, not big dans Communauté spirituelle too-big-to-fail-2

Pourtant cette doctrine du « too big to fail » est largement démentie par les faits. Tout d’abord elle engendre ce qu’on appelle l’aléa moral : les fraudeurs, spéculateurs, corrompus et tricheurs en tout genre sont encouragés à faire n’importe quoi, puisque de toute façon les États couvriront leurs déficits éventuels, par peur de l’effet domino abattant les grandes institutions bancaires et économiques une à une.

Ensuite, la liste des grandes entreprises qui ont pourtant fini par disparaître s’allonge chaque année. Malgré la crise de 2008, de telles mauvaises habitudes sont hélas réapparues ; et de nombreux experts craignent une autre crise à venir, car le secteur bancaire n’a pas fondamentalement changé. On l’a au contraire dédouané  de sa responsabilité en rachetant massivement ses dettes et autres junk funds.

Citons quelques faillites célèbres :

- Enron : de l’eau dans le gaz
Le géant américain, créé en 1931 et renommé Enron en 1985, fut l’une des entreprises américaines avec la plus grosse capitalisation boursière. Cette société texane était spécialiste dans le gaz naturel et avait créé tout un système de courtage par lequel elle achetait et revendait de l’électricité. Et pourtant, ce géant de l’énergie américain n’existe plus aujourd’hui. En 2001, l’entreprise fut frappée par un scandale lorsque ses escroqueries ont été dévoilées. La faillite de l’entreprise s’explique par le fait qu’elle démontrait une croissance exceptionnelle de ses ventes tout en dissimulant l’explosion considérable de sa dette. Le 2 décembre 2001, l’entreprise annonce officiellement sa faillite et la perte de 65,6 milliards de dollars d’actifs ainsi que la dissolution de son auditeur Arthur Andersen, cinquième plus grande entreprise d’audit financier et comptable au monde.

- General Motors : la plus grosse faillite de l’automobile
General Motors, entreprise créée en 1908 à Détroit et véritable mastodonte de l’industrie automobile américaine et mondiale contrôlait plus d’une quinzaine de marques automobiles en 2000. Avec un premier risque de faillite en 2005, la sentence tombe le 1er juin 2009, à la suite de la crise de l’automobile qui avait rendu impossible le remboursement des dettes accumulées. L’entreprise qui détenait 91 milliards de dollars est placée sous la couverture du Chapitre 11 de la constitution américaine afin de nationaliser l’entreprise et la sauver de la banqueroute totale. Cette intervention de l’État américain permet à General Motors de se sortir de la plus grosse faillite d’entreprise du secteur automobile.

- WorldCom : les télécommunications à l’heure de la crise financière
Les plus grandes faillites d’entreprises sont souvent entachées de grandes fraudes ou escroqueries. WorldCom est fondée en 1983 par le canadien Bernard Ebbers dans le Mississipi et est introduite en Bourse en 1989. Mais, dès 2000 et afin de surmonter les difficultés de l’industrie des télécoms, certains cadres de la compagnie ont effectué des manipulations comptables frauduleuses pour masquer des pertes de revenus. Avec des actifs de plus de 103 milliards de dollars, comme General Motors, l’entreprise est placée sous le Chapitre 11. La faillite de l’entreprise a conduit à un plan de restructuration en 2003 et à un changement de nom pour marquer le coup. WorldCom se prénomme donc désormais MCI.

3208735545_1_8_XRFE4UH2 big dans Communauté spirituelle- Washington Mutual : quand la sixième banque américaine s’effondre
Washington Mutual était la plus grande caisse d’épargne des États-Unis. Créée en 1889, la société devient une institution financière 100 ans plus tard lors de son entrée en bourse au New York Stock Exchange. Bien évidemment, la crise financière de la fin des années 2000 a eu des répercussions énormes dans les faillites d’entreprises. Le 26 septembre 2008, pour son 119° anniversaire, la sixième banque américaine est placée sous la protection du Chapitre 11 alors qu’elle possédait des actifs de l’ordre de 327,9 milliards de dollars. L’entreprise est saisie en faillite et le transfert de ses actifs est ordonné vers son concurrent JP Morgan Chase par les autorités américaines.

- Lehman Brothers : lâchée par le gouvernement
Le numéro un des grandes faillites d’entreprises est sans surprise l’effondrement de Lehman Brothers. La banque d’investissement créée en 1850 a fait énormément parlé d’elle lors de sa disparition le 15 septembre 2008. Sa faillite a d’ailleurs lancé, selon les spécialistes, la crise financière mondiale née de la crise des « subprimes ». Selon le principe du « Too Big To Fail », l’entreprise aurait pu être placée sous le Chapitre 11, mais le gouvernement américain ne l’a pas sauvée pour autant. Lehman Brothers devint la plus grosse faillite d’entreprise de l’histoire économique, qui entraîna une crise mondiale sans précédent.

Bref, aucune banque ou entreprise n’est si grosse qu’elle ne puisse mourir un jour…

Les chrétiens ont ainsi vu s’écouler bien des géants qui les toisaient de haut : les religions païennes (penser au culte de Mitra par exemple, si répandu autrefois dans nos contrées), les hérésies (l’empire romain a bien failli être arien), les idéologies athées (dont le libéralisme est le dernier avatar encore vivant), les royaumes qui voulaient se substituer au royaume de Dieu etc. Il se pourrait bien que l’islam qui nous apparaît aujourd’hui comme un géant connaisse le même sort dans quelques siècles…

 

Le colosse aux pieds d’argile

Colosse pieds argileDans la Bible, le livre de Daniel raconte l’histoire célèbre du colosse aux pieds d’argile. Le prophète Daniel doit interpréter le songe du roi Nabuchodonosor : un colosse, symbole des dynasties dominant le Moyen-Orient tour à tour. Sa tête d’or représente Babylone, sa poitrine et ses bras l’empire perse, le ventre et les cuisses l’empire grec et plus particulièrement Alexandre le Grand qui a effectivement dominé toute la terre connue de l’époque. Le quatrième royaume, c’est Rome, laquelle a succédé à la Grèce comme puissance dominante de l’Antiquité. Mais ses pieds sont d’argile, si bien qu’il ne faudra pas grand-chose pour détruire sa base et faire basculer toute la monumentale statue.  Une petite pierre suffira pour faire tomber ces empires un à un.

« Ô roi, tu regardais, et tu voyais une grande statue ; cette statue était immense, et d’une splendeur extraordinaire; elle était debout devant toi, et son aspect était terrible. La tête de cette statue était d’or pur ; sa poitrine et ses bras étaient d’argent ; son ventre et ses cuisses étaient d’airain; ses jambes, de fer ; ses pieds, en partie de fer et en partie d’argile.
Tu regardais, lorsqu’une pierre se détacha sans le secours d’aucune main, frappa les pieds de fer et d’argile de la statue, et les mit en pièces. Alors le fer, l’argile, l’airain, l’argent et l’or, furent brisés ensemble, et devinrent comme la balle qui s’échappe d’une aire en été ; le vent les emporta, et nulle trace n’en fut retrouvée. Mais la pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne, et remplit toute la terre. Voilà le songe. » (Dn 2)

Ce qui est petit a sans doute plus d’avenir que ce qui écrase…

 

L’effet papillon

effet-papillon colibriLa graine de moutarde, si minuscule mais si puissante, est la version positive de ce que la théorie du chaos appelle l’effet papillon. Edward Lorenz, en étudiant les équations de la météo, a montré qu’il suffisait d’une infime variation dans les conditions initiales pour que les résultats des calculs soient complètement divergents. Ce qu’il a illustré en 1972 par la célèbre question : « Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? » Eh bien, la réponse est oui !

La petite graine de moutarde de la foi peut soulever des montagnes, changer le cours de l’histoire, renverser les régimes, faire fleurir des déserts, développer des civilisations immenses…

 

L’effet colibri

Les tenants de la sobriété de vie et de l’auto-limitation ont une autre parabole qui n’est guère éloignée de celle de la graine de moutarde : une légende amérindienne raconte qu’un petit colibri se démenait seul pour éteindre un incendie de forêt goutte après goutte alors que tous les animaux étaient paralysés par la terreur. Au tatou qui lui faisait remarquer qu’il n’y arriverait jamais, le colibri répondit : « Je sais mais je fais ma part. »

Ce joli conte popularisé par Pierre Rabhi, agriculteur et essayiste, fondateur du mouvement des Colibris, est une référence pour de nombreux acteurs de la mouvance positive qui ont décidé eux aussi de faire leur part. L’application française Weeakt, citée dans « l’Atlas de la planète positive », est une version ludique de cette idée, elle propose de relever des défis écolos, des « akts », qui font gagner des points à sa ville. Nettoyer la route lors d’une balade à vélo (+ 10 points), refuser un sac plastique à la caisse (+ 20 points). Et petit à petit, le colibri fait son nid.

Si chaque colibri fait sa part pour éteindre l’incendie de la dévastation environnementale, les choses changeront. Si chaque graine de moutarde fait confiance à la puissance de vie que Dieu a déposée en elle, les oiseaux du ciel auront de quoi s’abriter pendant des siècles !

De quelque côté que l’on se tourne, l’Évangile prêché par Jésus nous invite à regarder ce qui naît plus que ce qui étouffe, ce qui est enfoui plus que ce qui domine, ce qui est humble plus que ce qui brille. D’où une tonalité résolument positive, pleine d’espérance : le bruit des colosses qui s’effondrent ne doit pas nous empêcher d’entendre les jeunes pousses si prometteuses.

Alors, changeons notre regard sur ce et ceux qui nous entourent : où seront les minuscules semences de fraternité, de justice, d’amour véritable ? Comment discerner, valoriser, encourager, nourrir et accompagner ces micro-initiatives qui vont dans le sens du royaume de Dieu si cher à Jésus de Nazareth ?

 


[1]. Ernst Friedrich Schumacher, Small is Beautiful – A Study of Economics as if People Mattered, Seuil, 1979

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Je relève l’arbre renversé » (Ez 17, 22-24)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : « À la cime du grand cèdre, je prendrai une tige ; au sommet de sa ramure, j’en cueillerai une toute jeune, et je la planterai moi-même sur une montagne très élevée. Sur la haute montagne d’Israël je la planterai. Elle portera des rameaux, et produira du fruit, elle deviendra un cèdre magnifique. En dessous d’elle habiteront tous les passereaux et toutes sortes d’oiseaux, à l’ombre de ses branches ils habiteront. Alors tous les arbres des champs sauront que Je suis le Seigneur : je renverse l’arbre élevé et relève l’arbre renversé, je fais sécher l’arbre vert et reverdir l’arbre sec. Je suis le Seigneur, j’ai parlé, et je le ferai. »

Psaume
(91 (92), 2-3, 13-14, 15-16)
R/ Il est bon, Seigneur, de te rendre grâce ! (cf. 91, 2a)

Qu’il est bon de rendre grâce au Seigneur,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits.

Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
planté dans les parvis du Seigneur,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
pour annoncer : « Le Seigneur est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

Deuxième lecture
« Que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur » (2 Co 5, 6-10) 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, nous gardons toujours confiance, tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur, tant que nous demeurons dans ce corps ; en effet, nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision. Oui, nous avons confiance, et nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps pour demeurer près du Seigneur. Mais de toute manière, que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur. Car il nous faudra tous apparaître à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun soit rétribué selon ce qu’il a fait, soit en bien soit en mal, pendant qu’il était dans son corps.

Évangile
« C’est la plus petite de toutes les semences, mais quand elle grandit, elle dépasse toutes les plantes potagères » (Mc 4, 26-34) Alléluia. Alléluia.
La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia. (-) 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.
Patrick BRAUD

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8 janvier 2018

André, le Protoclet

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

André , le Protoclet

Homélie pour le 2° Dimanche du temps ordinaire / Année B
14/01/2018

Cf. également :

Libres ricochets…
Révéler le mystère de l’autre
Quel Éli élirez-vous ?


Elle est plus célèbre en Orient qu’en Occident.
Elle orne le pavillon de la marine russe depuis Pierre le Grand.
Elle était le signe de ralliement des partisans du duc de Bourgogne, et à ce titre, s’est répandu dans les territoires du royaume d’Espagne et du saint empire romain germanique à travers toute l’Europe.
Elle est l’emblème d’un grade supérieur de la maçonnerie de rite écossais.

Elle, c’est la croix dite de saint André. Une croix en forme de X, selon les récits du martyr du frère de Pierre rapporté par la tradition :

André, le Protoclet dans Communauté spirituelle st%20andr%E9- Le proconsul Egéatus : Serais-tu cet André qui détruit les temples des dieux, et conseille au peuple cette nouvelle foi magique, que les empereurs de Rome ordonnent de détruire ?

- André : Les empereurs de Rome ignorent comment le Fils de Dieu est venu dans le monde pour le salut des hommes, et comment Il a clairement démontré que les idoles ne sont pas des dieux, mais des démons impies et hostiles au genre humain. Ces démons incitent les hommes à fâcher Dieu, pour qu’Il se détourne et cesse de les écouter. Et lorsque Dieu, irrité, se détourne des hommes, les démons les séduisent et les leurrent à loisir, afin qu’une fois leur corps déposé, ils ne puissent emporter rien d’autre avec eux que leurs péchés !

- Lorsque votre Jésus a prêché ces paroles de bonne femme, les juifs L’ont cloué sur la croix !

- Si seulement tu voulais connaître le mystère de la croix… Par amour pour nous, le Créateur du genre humain a souffert sur la croix, non pas sous la contrainte, mais de Sa propre volonté ! J’en suis moi- même témoin. Il a prédit devant nous Sa passion et Sa résurrection au troisième jour. Alors qu’Il était assis avec nous pour le dernier repas, Il a désigné le traître, parlant du futur aussi clairement qu’on évoque le passé. Puis Il s’est rendu volontairement sur les lieux de la trahison, afin de tomber entre les mains des juifs.

- Je suis étonné qu’un sage puisse suivre quelqu’un qui accepte la crucifixion, volontairement ou non !

- Grand est le mystère de la croix ! Veux- tu l’entendre ? Je te l’exposerai !

- Ce n’est pas un mystère, mais un châtiment de criminel !

- Ce châtiment cache le renouvellement du genre humain. Mais daigne seulement m’écouter !

- Je t’écouterai patiemment, mais tu subiras toi aussi le « mystère » de la croix, si tu ne fais pas ce que j’ordonne !

- Si je craignais le châtiment, je n’aurais jamais glorifié la croix !

- C’est par folie que tu loues la croix, et par insolence que tu ne crains pas la mort !

- Je ne crains pas la mort, non par insolence, mais à cause de ma foi. Précieuse est la mort des saints, et funeste celle des pécheurs… Mais écoute donc le mystère de la croix ! Après avoir entendu la vérité, tu trouveras la foi. Et avec elle, tu pourras recouvrer ton âme.

Benoît XVI commentait :

« Comme on le voit, il y a là une très profonde spiritualité chrétienne, qui voit dans la croix non pas tant un instrument de torture, mais plutôt le moyen incomparable d’une pleine assimilation au Rédempteur, au grain de blé tombé en terre » (audience générale du Mercredi 14 juin 2006).

Saint André, patron de la Russie, de l’Écosse, et de la basilique de Constantinople, est une figure évangélique qui est en Occident a souffert de l’ombre de Pierre. Pourtant, au début, Constantinople était aussi prestigieuse que Rome. Et les deux patriarcats formaient avec Jérusalem, Antioche et Alexandrie ce qu’on appelle une pentarchie, c’est-à-dire un réseau de cinq patriarcats où les différentes cultures développaient leur génie propre avec équilibre, dans l’autonomie et la communion tout à la fois.

 

Le Protoclet

Libres ricochets… dans Communauté spirituelle 102awebAndré est dans l’évangile de ce dimanche le premier appelé (Protoclet en grec) à suivre le Christ (l’Esprit Saint est appelé Paraclet, parce qu’il est appelé aux côtés de – para - à la manière d’un avocat assistant un accusé). Son nom est grec : il vient de andros (homme) et signifie courageux, viril. Il va symboliser le passage de la foi chrétienne au monde grec : sa philosophie, son amour de la démocratie, son sens de la collégialité.

Avec Jean, avant Pierre, André est donné par Jean-Baptiste à Jésus. Il accepte ce changement de maître, imprévu et déconcertant. Il prend le temps de demeurer avec le rabbi de Nazareth, selon son invitation : « venez et voyez ».

« André amena son frère à Jésus » (Jn 1, 40-43), démontrant immédiatement un esprit apostolique peu commun. André fut donc le premier des Apôtres à être appelé à suivre Jésus. C’est précisément sur cette base que la liturgie de l’Église byzantine l’honore par l’appellation de Protóklitos (Protoclet), qui signifie précisément « premier appelé ». Et il est certain que c’est également en raison du rapport fraternel entre Pierre et André que l’Église de Rome et l’Église de Constantinople se sentent de manière particulière des Églises-sœurs. (Benoît XVI, audience générale du Mercredi 14 juin 2006)

Avec André, c’est le monde grec et qui frappe à la porte de l’Église. Jean en témoigne un peu plus loin :

Il y avait quelques Grecs qui étaient montés pour adorer à l’occasion de la fête. Ils s’adressèrent à Philippe qui était de Bethsaïda de Galilée et ils lui firent cette demande:  » Seigneur, nous voudrions voir Jésus. » Philippe alla le dire à André et ensemble ils le dirent à Jésus.
Jésus leur répondit en ces termes:  » Elle est venue, l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié.
En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance. (Jn 12, 20-24).

Benoît XVI à nouveau commente :

« Que signifient ces paroles dans ce contexte ? Jésus veut dire: Oui, ma rencontre avec les Grecs aura lieu, mais pas comme un simple et bref entretien entre moi et quelques personnes, poussées avant tout par la curiosité. Avec ma mort, comparable à la chute en terre d’un grain de blé, viendra l’heure de ma glorification. De ma mort sur la croix proviendra la grande fécondité: le « grain de blé mort » – symbole de ma crucifixion – deviendra dans la résurrection pain de vie pour le monde; elle sera lumière pour les peuples et les cultures. Oui, la rencontre avec l’âme grecque, avec le monde grec, se réalisera à ce niveau auquel fait allusion l’épisode du grain de blé qui attire à lui les forces de la terre et du ciel et qui devient pain. En d’autres termes, Jésus prophétise l’Église des Grecs, l’Église des païens, l’Église du monde comme fruit de sa Pâque.

MapRome André dans Communauté spirituelle

Des traditions très antiques voient André, qui a transmis aux Grecs cette parole, non seulement comme l’interprète de plusieurs Grecs lors de la rencontre avec Jésus que nous venons de rappeler, mais elles le considèrent comme l’apôtre des Grecs dans les années qui suivirent la Pentecôte; elles nous font savoir qu’au cours du reste de sa vie il fut l’annonciateur et l’interprète de Jésus dans le monde grec. Pierre, son frère, de Jérusalem en passant par Antioche, parvint à Rome pour y exercer sa mission universelle; André fut en revanche l’Apôtre du monde grec: ils apparaissent ainsi de véritables frères dans la vie comme dans la mort – une fraternité qui s’exprime symboliquement dans la relation spéciale des Sièges de Rome et de Constantinople, des Églises véritablement sœurs. »

André est passé de Jean-Baptiste, le dernier prophète de l’Ancien Testament, à Jésus, premier prophète du Nouveau. Il aidera l’Église à passer de l’univers juif à la sagesse grecque. Après la Pentecôte, il partit prêcher l’Évangile, au cours d’un long voyage, tout autour des côtes de la mer Noire. Ses voyages l’amenèrent en Bithynie (côte turque), à Éphèse, en Mésopotamie, en Ukraine actuelle, en Thrace (région entre le Bosphore et le Danube), à Byzance et finalement en Achaïe (région au nord du Péloponnèse), où il finit crucifié, sous l’empereur Néron, à Patras (Grèce) en l’an 60.

Les latins comprendront mal l’évolution ultérieure de Byzance – Constantinople fondée par André. À tel point que les Croisés, lors du triste saccage de Constantinople de la 4° croisade en 1204 – pillages et tueries impardonnables de frères chrétiens – volèrent des reliques de l’apôtre et ramenèrent fièrement son crâne en Italie. Ce vol manifeste dura des siècles, au grand dam légitime des orientaux. Il aura fallu le génie de charité de saint Paul VI pour remettre en 1964 à l’évêque de Patras le crâne d’André qui n’aurait jamais dû quitter la Grèce.

André est ainsi un emblème de l’œcuménisme entre les deux églises-sœurs de Constantinople et Rome. La fameuse icône représentant les deux frères Pierre et André unis affectueusement fut offerte par le patriarche Athénagoras à Paul VI lors de leur rencontre historique pour la fête de l’Épiphanie en 1964, en plein concile Vatican II.

FrancoisBartholomeeAndrePierre Athénagoras

Pierre fut crucifié la tête en bas car il ne se jugeait pas digne de subir le même supplice que son Seigneur. Son frère André fut attaché sur une autre croix et mit deux jours à en mourir, exposé à la foule. Il ne faisait pas bon être pape ou évêque en ces temps-là…

André le Protoclet peut inspirer aux catholiques le courage de la foi comme tous les martyrs. Mais sa place est unique pour nous inviter encore aujourd’hui à tenir compte du monde grec, le monde de la raison, de la philosophie, des cités démocratiques et du sens de l’invisible. Bien sûr, les femmes et les esclaves, les non-citoyens ne participaient pas à la démocratie grecque. Bien sûr, les Églises grecques ont toujours joué des jeux dangereux d’alliance et de compromis avec les pouvoirs politiques en place quels qu’ils soient. Mais sans André, sans la note grecque, l’Église perdrait un frère aussi grand que Pierre, Rome serait trop latine, le corps du Christ ne respirerait plus que d’un seul poumon.

 

Qui est votre Protoclet ?

Jean-Baptiste a appelé André et Jean à suivre Jésus. Puis André a appelé Pierre. L’appel de Dieu rebondit ainsi de personne en personne, par de libres ricochets dont lui seul a le secret.

Et vous, qui a été le premier à vous appeler à la foi ?

Qui avait assez de proximité fraternelle avec vous pour venir vous chercher et vous répercuter l’appel du Christ : « viens et vois » ?

Faites mémoire des Andrés qui vous ont précédé, et qui vous ont transmis l’appel à croire, librement et de manière fondée : « viens et vois »

 

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » (1 S 3, 3b-10.19)

Lecture du premier livre de Samuel

En ces jours-là, le jeune Samuel était couché dans le temple du Seigneur à Silo, où se trouvait l’arche de Dieu. Le Seigneur appela Samuel, qui répondit : « Me voici ! » Il courut vers le prêtre Éli, et il dit : « Tu m’as appelé, me voici. » Éli répondit : « Je n’ai pas appelé. Retourne te coucher. » L’enfant alla se coucher. De nouveau, le Seigneur appela Samuel. Et Samuel se leva. Il alla auprès d’Éli, et il dit : « Tu m’as appelé, me voici. » Éli répondit : « Je n’ai pas appelé, mon fils. Retourne te coucher. » Samuel ne connaissait pas encore le Seigneur, et la parole du Seigneur ne lui avait pas encore été révélée.
De nouveau, le Seigneur appela Samuel. Celui-ci se leva. Il alla auprès d’Éli, et il dit : « Tu m’as appelé, me voici. » Alors Éli comprit que c’était le Seigneur qui appelait l’enfant, et il lui dit : « Va te recoucher, et s’il t’appelle, tu diras : “Parle, Seigneur, ton serviteur écoute.” » Samuel alla se recoucher à sa place habituelle. Le Seigneur vint, il se tenait là et il appela comme les autres fois : « Samuel ! Samuel ! » Et Samuel répondit : « Parle, ton serviteur écoute. »
Samuel grandit. Le Seigneur était avec lui, et il ne laissa aucune de ses paroles sans effet.

Psaume
(39 (40), 2abc.4ab, 7-8a, 8b-9, 10cd.11cd)
R/ Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté. (cf. 39, 8a.9a)

D’un grand espoir, j’espérais le Seigneur : il s’est penché vers moi.
En ma bouche il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu.

Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ;
tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : « Voici, je viens.
« Dans le livre, est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse.

Mon Dieu, voilà ce que j’aime : ta loi me tient aux entrailles. »
Vois, je ne retiens pas mes lèvres, Seigneur, tu le sais.
J’ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée.

Deuxième lecture
« Vos corps sont les membres du Christ » (1 Co 6, 13c-15a. 17-20)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, le corps n’est pas pour la débauche, il est pour le Seigneur, et le Seigneur est pour le corps ; et Dieu, par sa puissance, a ressuscité le Seigneur et nous ressuscitera nous aussi. Ne le savez-vous pas ? Vos corps sont les membres du Christ. Celui qui s’unit au Seigneur ne fait avec lui qu’un seul esprit. Fuyez la débauche. Tous les péchés que l’homme peut commettre sont extérieurs à son corps ; mais l’homme qui se livre à la débauche commet un péché contre son propre corps.
Ne le savez-vous pas ? Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint, lui qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car vous avez été achetés à grand prix. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps.

Évangile
« Ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui » (Jn 1, 35-42)
Alléluia. Alléluia. En Jésus Christ, nous avons reconnu le Messie : par lui sont venues la grâce et la vérité. Alléluia. (cf. Jn 1, 41.17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. » Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ? » Il leur dit : « Venez, et vous verrez. » Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi).
André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ. André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre.
Patrick BRAUD

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30 novembre 2016

Isaïe, Marx, et le vol de bois mort

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Isaïe, Marx, et le vol de bois mort

Homélie du 2° dimanche de l’Avent / Année A
04/12/2016

Cf. également :

Devenir des précurseurs

Maintenant, je commence

Crier dans le désert

Le Verbe et la voix

Res et sacramentum

Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?

Une foi historique

 

Une volée de bois mort

En 1842, la Diète (= le parlement local) d’Augsbourg rédige un projet de loi qui prévoit de punir, emprisonner et faire payer les gens qui seraient pris à ramasser les bois morts dans une propriété privée. Le jeune Marx (il a 24 ans) s’indigne (à juste titre !) et écrit quatre articles de presse pour dénoncer la violence faite aux pauvres. Car ce sont les pauvres qui pour se chauffer ramassent les bois morts dans les forêts des riches.
Quelle est cette soi-disant justice qui ignore le droit des pauvres ?

Afficher l'image d'origineLes Pères de l’Église répétaient sans cesse aux riches des premiers siècles : in necessitate omnia communia (en cas de nécessité, toutes choses sont communes). Il en reste une trace dans le droit de glanage encore en vigueur en France depuis le 2 novembre 1554 !

« Le droit de glaner est autorisé aux pauvres, aux malheureux, aux gens défavorisés, aux personnes âgées, aux estropiés, aux petits enfants. Sur le terrain d’autrui, il ne peut s’exercer qu’après enlèvement de la récolte, et avec la main, sans l’aide d’aucun outil ». 

La résurgence actuelle de ce droit se manifeste par le droit de chiner les déchets récupérables des hypermarchés, les fruits et légumes ou fleurs après un jour de marché, ramasser après la récolte les pommes de terre ou les fruits restés sur le sol d’un verger etc. [1]

Notre première lecture d’Isaïe 11,1-10 lie la venue du Messie à une justice enfin respectueuse des petits :

« Il ne jugera pas sur l’apparence ; il ne se prononcera pas sur des rumeurs. Il jugera les petits avec justice ; avec droiture, il se prononcera en faveur des humbles du pays. Du bâton de sa parole, il frappera le pays ; du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant. La justice est la ceinture de ses hanches ; la fidélité est la ceinture de ses reins. »

Voici comme en écho quelques lignes d’un article du jeune Marx du 25/10/1842 :

« Nous autres, gens qui ne sommes pas pratiques, nous revendiquons au nom de la foule pauvre, démunie politique et socialement, ce que cette horde docile de domestiques, ces soi-disant historiens ont inventé comme la véritable pierre philosophique pour transformer toute prétention impure en pur or juridique. Nous réclamons pour la pauvreté le droit coutumier, plus précisément un droit coutumier qui ne soit pas local, mais qui soit celui de la pauvreté dans tous les pays. Nous allons plus loin encore, et nous soutenons que le droit coutumier, par sa nature, ne peut être que le droit de cette masse du bas de l’échelle, de cette masse élémentaire qui ne possède rien »

La justice humaine est souvent une justice de classe : demandez aux noirs américains s’ils ont des chances égales aux blancs devant la peine d’emprisonnement. Demandez aux parisiens et banlieusards ayant le teint basané ou un prénom arabe ou africain s’ils ont les mêmes chances d’être contrôlés dans le métro…

La justice a toujours dû lutter pour son indépendance. Malgré la célèbre distinction de Montesquieu en faveur de l’indépendance des pouvoirs (législatif, exécutif, juridique), nos démocraties modernes favorisent toujours les puissants dans leurs tribunaux. Les juges ont plus souvent la main lourde pour les petits que pour les notables…

Isaïe, les Pères de l’Église et Marx connaissaient bien ces contradictions sociales, ou une justice injuste maintient les pauvres en état de domination et d’exploitation. Et cela continue !

L’espérance messianique va alors va s’incarner dans l’attente d’un pouvoir politique (pour les juifs, il sera issu de Jessé, père du roi David) qui enfin faire droit aux pauvres et leur rendra justice. L’exercice de cette justice messianique apaisera la société, au point que les vieux antagonismes disparaîtront : le loup et l’agneau, le veau et le lionceau, la vache et l’ourson, le lion et le bœuf, le nourrisson et le cobra, la vipère et l’enfant pourront cohabiter pacifiquement. On attendrait cela aujourd’hui pour chrétiens et musulmans, noirs et blancs, juifs et arabes, hétérosexuels et homosexuels, salariés et chômeurs, droite et gauche etc..

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Si Jésus était le Messie…

Afficher l'image d'origineDe là découle un argument extrêmement fort des juifs (voire des musulmans) contre le christianisme : si Jésus était vraiment le Messie, annoncé par Isaïe et les prophètes, il aurait dû rétablir cette juste justice. Le droit des pauvres devrait être respecté, la justice devrait défendre les petits ! Si c’était le cas, ça se saurait…

Force est de constater que depuis la mort de Jésus de Nazareth, le monde n’est pas meilleur qu’avant. En 2000 ans, la justice n’a guère progressé. Les antagonismes sont tout aussi effrayants qu’avant, sinon pires (cf. les hécatombes guerrières du XX° siècle, le plus sanglant de toute l’histoire de l’humanité). Tous les signes annonciateurs du Messie dans la Bible sont aux abonnés absents…

Les premiers chrétiens ont très vite fait ce constat désabusé : la mort de Jésus avait tout changé pour eux personnellement, mais pas grand-chose pour les sociétés environnantes. Même la conversion de Constantin au IV° siècle n’apportera pas la justice messianique attendue. Le droit romain est certes un progrès par rapport aux  droits barbares. Mais les dérives seront telles – avec hélas le concours des Églises - que la sentence de l’Ecclésiaste reste vraie 20 siècles après : « il n’y a rien de nouveau sous le soleil ».

L’eschatologie prend le relais du politique

Afficher l'image d'origineLes protestations chrétiennes contre la justice injuste se sont alors déplacées vers  l’attente eschatologique : puisque la première venue n’a pas été décisive, la deuxième le sera sûrement ! C’est le sens de la période liturgique de l’Avent : s’ouvrir à une transformation du monde qui ne sortira pas de l’effort de nos mains – on a vu que cet effort humain est stérile - mais de l’initiative de Dieu, de son irruption dans l’histoire humaine pour manifester la vocation de l’homme en plénitude.

L’Avent nous oblige à ne pas idolâtrer le progrès occidental, le nirvana bouddhiste ou le néant athée : Dieu créera un monde nouveau où la justice régnera.

En attendant, cette espérance peut déjà corriger, amender, transformer, accomplir les évolutions actuelles du droit et de la justice pour qu’elles correspondent à la vision messianique d’Isaïe. C’est la dimension politique de l’Avent : contester, protester, construire une autre justice qui prend souci du faible et du pauvre, qui sauve la vie des petits, qui délivre le pauvre qui appelle, ainsi que le chante le psaume 71 de ce dimanche.

La noblesse du combat politique pour les chrétiens s’enracine dans cette dimension eschatologique. Les évêques de France ont publié un message à l’approche des élections présidentielles de 2017 qui invite à revenir à cette option préférentielle pour les pauvres.

« Il est toujours bon de regarder la place qu’une société accorde aux plus faibles, aux plus fragiles en son sein, pour savoir s’il est en bonne santé, ce qui la fait tenir dans ses fondements. Ce sont toujours eux en effet qui nous aident à retrouver l’essentiel et le sens de l’homme que toute société doit protéger ». [2]

Comment chacun de nous va-t-il participer, apporter sa contribution à ce combat politique pour une juste justice ?


[1]. « Le glanage est étroitement lié aux coutumes locales et n’est admis que dans ce cadre-là » (arrêt de la cour d’appel de Montpellier, du 21 juin 2007). « Le ramassage de pommes de terre non récoltées sur des champs cultivés relève du glanage » (arrêt de la cour d’appel d’Aix-en-Provence, du 20 novembre 1991).
[2] un monde qui change, retrouver le sens du politiqueDans un monde qui change, retrouver le sens du politique,Dans un monde qui change, retrouver le sens du politiqueDans un monde qui change, retrouver le sens du politique, Conseil permanent de la conférence des évêques de France, Bayard, 2016, p. 52.

 

1ère lecture : « Il jugera les petits avec justice » (Is 11, 1-10) Lecture du livre du prophète Isaïe

En ce jour-là, un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur – qui lui inspirera la crainte du Seigneur. Il ne jugera pas sur l’apparence ; il ne se prononcera pas sur des rumeurs. Il jugera les petits avec justice ; avec droiture, il se prononcera en faveur des humbles du pays. Du bâton de sa parole, il frappera le pays ; du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant. La justice est la ceinture de ses hanches ; la fidélité est la ceinture de ses reins.  Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur toute ma montagne sainte ; car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer.  Ce jour-là, la racine de Jessé sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et la gloire sera sa demeure.

Psaume : Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 12-13, 17

R/ En ces jours-là, fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des temps. (cf. Ps 71, 7)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Que son nom dure toujours ;
sous le soleil, que subsiste son nom !
En lui, que soient bénies toutes les familles de la terre ;
que tous les pays le disent bienheureux !

 

2ème lecture : Le Christ sauve tous les hommes (Rm 15, 4-9) Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints l’a été pour nous instruire, afin que, grâce à la persévérance et au réconfort des Écritures, nous ayons l’espérance. Que le Dieu de la persévérance et du réconfort vous donne d’être d’accord les uns avec les autres selon le Christ Jésus. Ainsi, d’un même cœur, d’une seule voix, vous rendrez gloire à Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ.

 Accueillez-vous donc les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu. Car je vous le déclare : le Christ s’est fait le serviteur des Juifs, en raison de la fidélité de Dieu, pour réaliser les promesses faites à nos pères ; quant aux nations, c’est en raison de sa miséricorde qu’elles rendent gloire à Dieu, comme le dit l’Écriture : C’est pourquoi je proclamerai ta louange parmi les nations,je chanterai ton nom.

 

Evangile : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (Mt 3, 1-12)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers : tout être vivant verra le salut de Dieu. Alléluia. (cf. Lc 3, 4.6)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert :Préparez le chemin du Seigneur,rendez droits ses sentiers.

 Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés. Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens se présenter à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu.

 Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »
Patrick BRAUD

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19 octobre 2016

Dans les petits papiers de Dieu

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Dans les petits papiers de Dieu

 

Homélie du 30° Dimanche du temps ordinaire / Année C
23/10/2016

Cf. également :

Simul peccator et justus : de l’intérêt d’être pécheur et de le savoir

« J’ai renoncé au comparatif »

Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?


Un billet dans le Mur

Si vous allez à Jérusalem, vous irez immanquablement devant le mur occidental du Temple (appelé à tort « mur des lamentations »). Vous verrez les yeshivot (écoles juives d’étude de la Torah) danser et chanter devant le mur, les hassidim (juifs religieux très stricts) hocher de la tête et se casser en deux tout en psalmodiant les textes bibliques… Au milieu de cette effervescence joyeuse et brillante, regardez attentivement les pierres du Temple. Dans les jointures apparaissent des bouts de papier pliés, des petits rouleaux de parchemin.

Que signifie cette coutume de glisser des billets écrits entre les pierres ? C’est la demande que chacun dans sa prière adresse à Dieu qui est ainsi déposée, confiant dans la puissance de l’intervention divine. Les papes Jean-Paul II et François ont déposé eux aussi un tel billet dans le mur lors de leur pèlerinage en Israël. Le mois précédent Yom Kippour, la fête du Grand Pardon, les juifs vont par milliers déposer de tels papiers implorant la miséricorde de Dieu. Il s’agit en quelque sorte d’être dans les petits papiers de Dieu, c’est-à-dire d’être de ceux dont la prière est exaucée pour obtenir miséricorde.

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Aux innocents les mains pleines ?

Dans la parabole de Jésus sur les gens « bien » qui méprisent les autres, c’est le fonctionnaire véreux qui s’avère être dans les petits papiers de Dieu, alors que l’impeccable pharisien (traduisez : pratiquant juif, chrétien ou musulman, sûr de lui) est déclaré injuste ! Renversement de situation que le Christ affectionne. « Dieu renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles », chantait déjà sa mère dès sa tendre enfance.

Incroyable ! Nos bonnes actions ne nous serviraient donc à rien ?

À quoi sert effectivement de jeûner plus que prescrit (deux fois par semaine !), de redonner 10 % de son salaire au Temple et aux pauvres, si tout cela ne vous ouvre pas les portes de la justification ? Un salafiste dirait aujourd’hui : si je pratique le ramadan, mange halal, recouvre mes femmes de la burka et fais mes cinq prières par jour, nul doute que j’irai au paradis.

Que nenni !’ semble dire Jésus avec un joyeux plaisir de désarmer ses auditeurs. Ce ne sont pas tes bonnes œuvres, religieuses ou charitables, qui te rendront juste. Si tu t’en vantes, tu risques au contraire de mépriser ceux qui ne sont pas comme toi. À force de manger halal, tu ne fréquenteras plus d’athées ou de chrétiens ; à voiler tes femmes, elles ne rencontreront que leurs semblables. Et voilà que tu seras convaincu d’être juste alors que Dieu te vomit de sa bouche pour manque de fraternité !

Tu as les mains pleines de ta pratique religieuse à la mosquée ou à l’église, et tu te crois innocent ? C’est l’inverse : tes mains pleines t’accusent. Tu ne comptes que sur toi. Tu te glorifies toi-même. Tu n’attends plus rien de Dieu, tant tu es riche de tes bonnes œuvres.

Des générations de catholiques, et maintenant de musulmans, ont cru qu’il fallait accumuler des ‘mérites’, des ‘bonnes actions’, des tonnes d’exercice de piété pour paraître devant Dieu les mains pleines. D’ailleurs, c’est un précepte rituel de l’Ancien Testament. Au moment d’offrir un sacrifice au Temple de Jérusalem, « tu n’arriveras pas devant Dieu les mains vides ». (Ex 23, 15 ; Dt 16, 16-17).

Dans la logique sacrificielle, il s’agit bien d’un échange, voire d’un marché : il faut donner quelque chose à Dieu pour recevoir de lui et en retour. Les prophètes critiqueront cette relation marchande (Dieu aurait-il besoin d’animaux ou de gerbes de blé ?). Mais elle perdurera même après la destruction du Temple, qui signifie l’impossibilité d’offrir des sacrifices d’animaux. Elle perdurera également dans le commerce des indulgences, dans les prescriptions rituelles de la charia, dans la course aux médailles, dans le communautarisme engendrant le mépris et la peur de l’autre…

Dans cette parabole du pharisien et du publicain, comme pour l’ensemble de sa vie et de son message, Jésus de Nazareth conteste toute tentative de marchandage avec Dieu : celui qui arrive les mains pleines devant Dieu repartira comme il est venu ; le poids de sa pratique deviendra pour lui un boulet d’injustice.

 

Le miracle des mains vides

Le publicain (figure antique de la corruption style Jérôme Cahuzac, Bygmalion, Société Générale ou autre) n’a rien à présenter devant Dieu. Il sait que son salut ne viendra pas de ce qu’il a fait de bien. Alors il ne peut compter que sur le pardon et la miséricorde d’un Autre. Le bon larron avant la lettre en quelque sorte.

Est-ce un encouragement à commettre les pires crimes pour ensuite être agréé par Dieu ? Évidemment non. Mais c’est l’invitation à ne pas transformer ses bonnes actions en moyen de chantage. « Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur » constate Jésus. Si donc tu amasses des richesses, n’y mets pas ton cœur ». C’est vrai des richesses matérielles comme spirituelles. Ne t’attache pas à tes œuvres. Oublie-les. Sois libre du bien que tu as fait.

Dans les petits papiers de Dieu dans Communauté spirituelle 10823_apercu

Sainte Thérèse de Lisieux – qu’on ne peut pas soupçonner d’absence de motivation spirituelle ! – écrivait ainsi dans son acte d’offrande :

« Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. Je veux donc me revêtir de votre propre Justice, et recevoir de votre Amour la possession éternelle de Vous-même. »  (9 Juin 1895, fête de la Trinité).

Comme la plupart des mystiques, avec son souhait d’arriver devant le Père avec des mains vides, Thérèse se situe hors du modèle économique de la loi d’échange, loin du seul point de vue de la Justice. Elle est imprégnée d’un amour gratuit, qu’on appelait au XVII° siècle le « pur amour », comme est gratuit l’amour de Dieu lui-même. Elle ne cherche pas à accumuler ses mérites, mais les oublie en Dieu.

Saint Vincent de Paul recommandait de même :

« Il faut se faire pardonner par les pauvres le bien qu’on leur fait ».

Afficher l'image d'origineLe franciscain Éloi Leclerc a merveilleusement décrit l’esprit de pauvreté intérieure qui animait François d’Assise dans ce domaine. Au moment où il est contesté, puis évincé par l’Ordre qu’il a pourtant fondé, il découvre que le but de sa vie n’était pas de fonder quelque chose ou de ne pas fonder, mais de se fonder lui-même sur l’amour gratuit de Dieu :

- Dieu, fit observer frère Léon, réclame notre effort et notre fidélité.

- Oui, sans doute, répondit François. Mais la sainteté n’est pas l’accomplissement de soi, ni une plénitude que l’on se donne. Elle est d’abord un vide que l’on se découvre et que l’on accepte, et que Dieu vient remplir dans la mesure où l’on s’ouvre à sa plénitude. Notre néant, vois-tu, s’il est accepté, peut devenir l’espace libre où Dieu peut encore créer.
Eloi Leclerc, Sagesse d’un pauvre, Éditions franciscaines, 1984, p.114

Celui qui ne laisse pas couler le flux de la grâce passant à travers lui vers les autres, celui qui comptabilise ses mérites au lieu d’oublier le bien qu’il a fait, celui-là sera bientôt seul, éloigné de Dieu, méprisant les autres.

Lacan disait : « l’amour consiste à donner ce qu’on n’a pas ». C’est peut-être cela le miracle des mains vides de notre parabole.

Bernanos l’a formidablement mis en scène dans ce passage du « Journal d’un curé de campagne », où l’on voit le jeune abbé, en proie au doute et en pleine dépression spirituelle, apporter cependant le réconfort et la paix à la comtesse obsédée par la mort de sa fille :

Afficher l'image d'origineLe prêtre est allé au château pour parler à la comtesse de sa fille, Chantal, dont la révolte est pour lui source d’angoisse. Par-delà l’apparence policée d’une grande dame chrétienne et résignée, le petit prêtre perce le secret d’une âme fermée à Dieu, révoltée depuis la mort de son premier enfant. Après un échange terrible sur le désespoir et l’enfer, la comtesse se rend, et jette, dans un geste fou, le médaillon et la mèche de son enfant qu’elle gardait, dans le feu où le prêtre essaie de les reprendre : « Prenez-vous Dieu pour un bourreau ? » lui dit-il. Et il ajoute : « Il veut que nous ayons pitié de nous-mêmes ».

Rentré chez lui, il trouve une lettre de la comtesse qui lui écrit :

« Le souvenir désespéré d’un petit enfant me tenait éloignée de tout, dans une solitude effrayante, et il me semble qu’un autre enfant m’a tiré de cette solitude. J’espère ne pas vous froisser en vous traitant ainsi d’enfant ? Vous l’êtes. Que le Bon Dieu vous garde tel, à jamais (…). Tout est bien. Je ne croyais pas la résignation possible. Et ce n’est pas la résignation qui est venue en effet. Elle n’est pas dans ma nature (…) Je ne suis pas résignée, je suis heureuse. Je ne désire rien ».

Puis, sur son journal intime, le prêtre note : « 6h30, Mme la Comtesse est morte cette nuit ».

L’abbé Donissan a donné à cette femme la paix que lui-même cherchait en vain.
L’amour consiste à donner ce que l’on n’a pas…

 

Pour être dans les petits papiers de Dieu, délestons-nous de toute prétention à être juste, à compter sur nous-mêmes, à capitaliser sur nos soi-disant bonnes actions.

Seul celui qui arrive les mains vides peut expérimenter l’absolue gratuité de l’amour divin.

Effaçons toute trace d’attachement à nos bonnes pratiques, dont le mépris des autres est le signe.

 

 1ère lecture : « La prière du pauvre traverse les nuées » (Si 35, 15b-17.20-22a)

Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Le Seigneur est un juge qui se montre impartial envers les personnes. Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé. Il ne méprise pas la supplication de l’orphelin, ni la plainte répétée de la veuve. Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel. La prière du pauvre traverse les nuées ; tant qu’elle n’a pas atteint son but, il demeure inconsolable. Il persévère tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui, ni prononcé la sentence en faveur des justes et rendu justice.

Psaume : Ps 33 (34), 2-3, 16.18, 19.23

R/ Un pauvre crie ; le Seigneur entend. (Ps 33, 7a)

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Le Seigneur regarde les justes,
il écoute, attentif à leurs cris.
Le Seigneur entend ceux qui l’appellent :
de toutes leurs angoisses, il les délivre.

Il est proche du cœur brisé,
il sauve l’esprit abattu.
Le Seigneur rachètera ses serviteurs :
pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge.

2ème lecture : « Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice » (2 Tm 4, 6-8.16-18)
Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, je suis déjà offert en sacrifice, le moment de mon départ est venu. J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice : le Seigneur, le juste juge, me la remettra en ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse. La première fois que j’ai présenté ma défense, personne ne m’a soutenu : tous m’ont abandonné. Que cela ne soit pas retenu contre eux. Le Seigneur, lui, m’a assisté. Il m’a rempli de force pour que, par moi, la proclamation de l’Évangile s’accomplisse jusqu’au bout et que toutes les nations l’entendent. J’ai été arraché à la gueule du lion ; le Seigneur m’arrachera encore à tout ce qu’on fait pour me nuire. Il me sauvera et me fera entrer dans son Royaume céleste. À lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

Evangile : « Le publicain redescendit dans sa maison ; c’est lui qui était devenu juste, plutôt que le pharisien » (Lc 18, 9-14)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Dans le Christ, Dieu réconciliait le monde avec lui : il a mis dans notre bouche la parole de la réconciliation.
Alléluia. (cf. 2 Co 5, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici : « Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts). Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même : ‘Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.’ Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : ‘Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’ Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »
Patrick BRAUD

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