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13 mai 2021

Remplacer Judas aujourd’hui

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Remplacer Judas aujourd’hui

 Homélie du 7° Dimanche de Pâques / Année B
16/05/2021

Cf. également :

Quand Dieu appelle
Les saints de la porte d’à côté
Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde
Dieu est un trou noir
Poupées russes et ruban de Möbius…

Un prénom maudit

Remplacer Judas aujourd’hui dans Communauté spirituelle Le-pre%CC%81nom-afficheAvez-vous vu la pièce de théâtre : « Le prénom » (ou le film qui en a été tiré, avec Patrick Bruel) ? Un couple s’y amuse à faire croire à ses amis qu’ils ont choisi Adolphe comme prénom pour leur futur enfant dont elle est enceinte. Ce prénom était très répandu au début du XX° siècle en Europe (j’avais un grand-père et un oncle qui s’appelaient Adolphe) ; il est finalement honni depuis la chute d’Hitler. Donner un tel prénom aujourd’hui relèverait de l’antisémitisme, ou de l’ignorance de l’histoire !

Il en est de même avec le prénom Judas, depuis 2000 ans. Prénom biblique dont les dérivés existent encore (Jude, Judee, Judith…), il n’est plus donné en France depuis des lustres. La langue française a même intégré plusieurs expressions très négatives d’origine biblique avec ce prénom : ‘traiter quelqu’un de Judas’, c’est le désigner comme un traître ; regarder par le judas d’une porte, c’est espionner en douce celui qui vient frapper ; ‘donner le baiser de Judas’, c’est l’hypocrisie même de l’assassin déguisé en ami. L’humour de Verlaine avait bien croqué le contraste entre Judas et les autres apôtres : « Il ne faut jamais juger les gens sur leurs fréquentations. Tenez, Judas, par exemple, il avait des amis irréprochables »…

Pourtant en hébreu Judas (YeHouDa) est proche de Jésus (YeHoshua) avec le Nom de YHWH en eux : le second signifie Dieu sauve, et le premier Dieu sera loué.
Difficile pourtant de louer Dieu quand on lit la triste fin de Judas…

 

L’étrange mort de Judas

passth5 apôtre dans Communauté spirituelleLa liturgie a pudiquement écarté les versets 18 et 19 de notre première lecture (Ac 1, 15-17.20a.20c-26), alors qu’ils sont importants pour comprendre ce qui se passe entre Pâques et Pentecôte : « avec le salaire de l’injustice, Judas acheta un domaine ; il tomba la tête la première, son ventre éclata, et toutes ses entrailles se répandirent. Tous les habitants de Jérusalem en furent informés, si bien que ce domaine fut appelé dans leur propre dialecte Hakeldama, c’est-à-dire Domaine-du-Sang. Car il est écrit au livre des Psaumes : ‘Que son domaine devienne un désert, et que personne n’y habite’, et encore : ‘Qu’un autre prenne sa charge’ » (Ac 1, 18 20).

Il y a là une opposition fort symbolique dans les termes entre Judas qui se vide de ses entrailles et les Douze qui sont remplis de l’Esprit Saint. L’enjeu de cette séquence tourne autour de la plénitude : plénitude de vie vs mort horrible, plénitude d’Esprit vs Satan à l’œuvre, plénitude de l’humanité (Pentecôte pour tous les peuples réunis à Jérusalem) vs vide et néant de Judas, être rempli de l’Esprit vs se vider de ses entrailles.

mort-de-judas divorceCette mention de la mort par éventration de Judas dans les Actes pose problème, car elle est fort différente et même irréductible à l’autre version, celle qu’en donne Matthieu et qui est passée à la postérité aux dépens de celle des Actes : « Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre » (Mt 27, 5).

Alors : Judas est-il mort par pendaison ou par éventration ? Suicide ou accident ? Désespoir ou maladie ? Depuis 2000 ans, des dizaines de théories plus ou moins farfelues ont été échafaudées pour opposer les deux versions au contraire les réconcilier. Certains supposent que Judas aurait raté son suicide (!) et n’a fait que « s’étrangler » (selon le verbe grec de Mt 27,5), car la corde aurait cassé… Ce qui laisse ensuite la possibilité d’un accident où il tomberait sur une pierre pointue qui lui déchirerait l’estomac (!). D’autres pensent qu’on tombant de son arbre de pendu, Judas serait tombé sur un tel rocher tout de suite. D’autres soutiennent que c’est Matthieu qui a raison et que les Actes brodent sur l’accomplissement des Écritures ; et d’autres l’inverse. Bizarrement, Paul ne fait jamais mention de Judas, dont il semble même ignorer l’existence ; il ne le nomme nulle part dans ses lettres alors qu’il a passé plusieurs années à Jérusalem auprès de Pierre et Jacques pour se former aux événements du Jésus historique. Paul dit seulement que Jésus a été livré, sans autre précision. S’il avait entendu parler de Judas, nul doute qu’il l’aurait évoqué.

Impossible de trancher ! Les interprétations qui veulent absolument faire concorder Matthieu et les Actes semblent quand même invraisemblables. La version des Actes est avant tout soucieuse de montrer que le sort de Judas accomplit les Écritures, en l’occurrence les psaumes 69, 26 : « que leur camp devienne un désert, que nul n’habite sous leurs tentes ! » et 109,8 : « que les jours de sa vie soient écourtés, qu’un autre prenne sa charge ». Peut-être y a-t-il également une allusion à la mort du mauvais roi Achab et de sa méchante reine Jézabel, défenestrée et dévorée par les chiens (2R 9,33), dont le prénom a une réputation semblable à celle de Judas ?

En tout cas, c’est d’abord une construction théologique, qui a un seul point commun avec celle de Matthieu : la mention du « champ du sang » (Hakeldama on hébreu). Matthieu essaie de le raccrocher au « champ du potier » d’une prophétie de Jérémie grâce aux 30 pièces d’argent (construction théologique là encore, citant librement Za 11, 12–13 combiné avec des éléments de Jr 18, 2–3 ; 19, 1–2 ; 32, 6–15) : « Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ-du-potier pour y enterrer les étrangers. Voilà pourquoi ce champ est appelé jusqu’à ce jour le Champ-du-Sang (Hakeldama). Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Ils ramassèrent les trente pièces d’argent, le prix de celui qui fut mis à prix, le prix fixé par les fils d’Israël » (Mt 27, 7 9).

 

Finalement, pourquoi Judas est-il mort ?

3054070093_2_9_efQ9L3sI JudasRésumons les différentes interprétations qui hantent toujours notre imaginaire :

- admirateur et jaloux de Jésus à la fois, Judas désespère et se suicide après la fin lamentable de son héros. La peur chrétienne du suicide au cours des âges est hantée par la figure de Judas la corde au cou.
- possédé par Satan, Judas pousse au bout de la logique d’auto-anéantissement qui caractérise les forces du mal. Voilà un message puissant adressé à tous ceux qui seraient tentés de se laisser fasciner par le mal.
- sa mort est le châtiment de sa trahison, avertissement à tous les traîtres en puissance.
- il a livré Jésus pour de l’argent, dont le pouvoir maléfique est ainsi manifesté ; sa mort horrible est le vrai salaire de son forfait. La répulsion catholique envers l’argent se nourrira des trente deniers de Judas.
- il a été victime de son calcul politique, où il croyait pouvoir allier Jésus avec les pouvoirs juifs dans une grande coalition révolutionnaire contre les Romains. En refusant la violence, Jésus a fait échouer sa stratégie qui s’est retournée contre Judas. La non-violence chrétienne dénoncera dans les révolutionnaires ultérieurs des Judas en puissance.

Hélas, l’antisémitisme chrétien a très vite rapproché le prénom Judas du nom de la tribu de Juda, de qui vient le terme juif. Judas le traître permettait d’assimiler tous les juifs à des Antéchrists, perfides et peu fiables. Il aura fallu un immense travail historique, patristique et exégétique préparant Vatican II pour enfin démentir officiellement cette confusion meurtrière.

 

Pourquoi remplacer Judas ?

Reste que Judas est bien mort, que ce soit par pendaison ou par éventration. Pourquoi chercher à le remplacer ? Pourquoi ne pas passer à un collège de onze apôtres seulement ? Pourquoi ne pas laisser sa place vide ?

holyapostles_icon MathiasLa réponse est bien connue. Elle est dans la force symbolique et théologique du nombre 12. Être 12, faire 12, c’est accomplir les promesses faites aux 12 tribus d’Israël, c’est devenir le nouvel « Israël de Dieu » (Ga 6,16), ouvert à toutes les nations. Voilà pourquoi Jésus prend soin de « faire 12 » ceux qu’il appelle à le suivre de près : « il en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle » (Mc 3, 14). C’est annoncer, figurer et anticiper l’entrée dans la Jérusalem céleste par les 12 portes ornées de pierres précieuses de l’Apocalypse, qui donnent accès à la ville. Impossible d’incarner l’espérance en ce monde nouveau à 11 seulement ! Il faut être 12, et le collège des apôtres – unique dans l’histoire – sera à nouveau complet (question de plénitude l’encore).

 

Remplacer Judas aujourd’hui

Tentons d’actualiser cette problématique pour nous au XXI° siècle.

- Le lien d’amitié rompu entre Jésus et Judas nous parle de nos propres amitiés déçues. En vieillissant, qui n’a pas vu un ou une amie très proche s’éloigner sans bruit, avec une indifférence surprenante et blessante ?! Qui n’a pas constaté que des amis d’hier déversent calomnies et mépris sur vous, suite à des échecs peu glorieux (accusations, faillite, divorce, maladie…) ? Même si la faute est souvent partagée, l’amère expérience d’une amitié rompue fait partie du lot habituel de l’existence.

Remplacer Judas, c’est alors ne pas confondre cet ami avec l’amitié, ne pas tirer un trait sur la nécessité de se confier, mais au contraire réinvestir dans une autre relation amicale plus mature parce que plus consciente des pièges qui ont pu ruiner la première : idéalisation, projection–transfert, intérêt, soumission etc.

QPPPMPP2VZRITGQ6LO67RJXATU suicide- Mais c’est évidemment dans le couple que remplacer Judas est le plus d’actualité en Europe ! Plus d’un couple sur deux se sépare, que ce soit par rupture de PACS, divorce, ou simplement départ de l’un des deux. Si l’on est réaliste, cela suppose bien davantage d’infidélités encore ! Il y a même des réseaux sociaux comme Tinder qui sont fiers d’organiser l’adultère à grande échelle : comme quoi l’infidélité conjugale est un énorme marché, rentable… Avant de partir du couple, il y a l’adultère, les adultères. Vivre 70 ans de vie commune sans tromper l’autre est sans doute l’apanage de la reine Elizabeth II et de son feu mari Philippe, mais sera statistiquement peu probable pour les jeunes générations actuelles.

Eh bien, quitte à être légèrement iconoclaste, pourquoi ne pas entendre l’appel des Actes des apôtres à remplacer Judas lorsque la trahison a fait mourir l’amour ? Les orthodoxes pratiquent ce discernement plein de miséricorde pour célébrer un second mariage sacramentel après divorce. Existentiellement, refaire sa vie comme on dit maladroitement, n’est-ce pas remplacer Judas, c’est-à-dire affirmer que nous sommes faits pour aimer, qu’il n’est pas bon que l’être humain soit seul (Gn 2,18), qu’il faut que la charge (ici la charge conjugale) du partant soit confiée à un autre (comme le dit Pierre dans les Actes) ?

- Même en entreprise, il y a des Judas qui compromettent notre aventure commune. Lorsque quelqu’un part à la concurrence pour de l’argent, lorsqu’il abandonne le navire sans prévenir ni préparer son départ, lorsqu’il sape de l’intérieur le travail d’une équipe mobilisée autour d’un projet, un collaborateur se révèle Judas en trahissant ainsi son équipe. Remplacer Judas relève ici de l’urgence (d’où le recours à l’intérim souvent) pour sauver ceux qui restent.

On pourrait continuer, en transposant le personnage de Judas dans une famille, dans une Église, dans une association etc.

 

Sur quels critères remplacer Judas aujourd’hui ?

– Notre première lecture montre que le choix du remplaçant est très rigoureux. Pierre fixe deux critères pour être apôtre à la place du douzième homme : avoir suivi Jésus de près depuis le début de sa vie publique, avoir été témoin de sa résurrection. Le premier critère exclut par exemple Paul d’emblée (ce qui contredit la tendance iconographique ultérieure à le mettre dans le collège des Douze).

Si nous voulons remplacer notre Judas manquant, en amitié, en couple, en entreprise, il nous faudra donc définir auparavant des critères objectifs, clairs et précis. Le danger serait de se précipiter à nouveau pour combler un vide, sans réfléchir, ou bien de se fier à nouveau au seul sentiment, à la première impression, en oubliant quels tours cela nous a déjà joué. Il n’est pas rare de voir des gens bégayer leur erreur plusieurs fois de suite, en divorçant 2, 3, 4 fois… Ils trompent parce qu’ils se sont trompés eux-mêmes !

– Ensuite, l’assemblée propose deux candidats qui correspondent à ces critères. C’est donc de notre responsabilité de ne pas rester purement passif, attendant qu’un nouvel ami/amant/collaborateur tombe du ciel. Nous avons à chercher un remplaçant à Judas, ce qui demande d’ouvrir à nouveau son cœur, son esprit, son désir d’intimité, de collaboration, sans laisser la blessure nous replier sur nous-mêmes. Pour choisir quelqu’un, il vaut mieux commencer par secrètement le vouloir en soi-même, se rendre disponible.

– Enfin, l’assemblée tire au sort entre les deux désignés-candidats. Antique coutume pour ne pas décider tout seul, et laisser au hasard / Dieu la possibilité d’intervenir [1].

Aujourd’hui, tirer au sort serait plutôt demander l’avis d’autrui, prendre le temps de consulter, de se faire accompagner, bref de ne pas faire reposer le choix du remplaçant sur une démarche trop individuelle ; ne pas décider tout seul, laisser à Dieu (au hasard) sa part de liberté, sa marge de manœuvre.

– Bonus ultime : celui qui choisit est rarement celui qu’on attendrait !
En effet, le premier candidat a toutes les qualités et davantage encore. Il s’appelle Joseph = « que l’Éternel ajoute », ce qui n’est déjà pas rien. En plus, il a deux surnoms, ce qui montre l’estime qu’on lui attribue, la richesse de sa personnalité. Barsabas implique qu’il est le fils de quelqu’un de connu et d’estimé dans la communauté (Bar-sabas = « fils de Sabas »), ce qui est une sacrée référence. Plus encore, on lui donne du Justus = « le juste », ce qui en fait un modèle, une figure déjà communément acceptée par tous.
Sur un CV professionnel, il n’y aurait pas photo : avec de telles références, entre lui et le pauvre Mathias sans recommandations, pas d’hésitation pour choisir le bon candidat !

Eh bien non : Dieu choisit souvent ceux que nous n’aurions pas choisis. C’est Mathias qui remplacera Judas, c’est le sans-titres, le sans-références. De même, c’est celui auquel on n’aurait pas pensé qui devient notre ami après coup, notre amant après une séparation, notre collaborateur après un départ. D’où l’intérêt de ne pas décider tout tout seul ! En laissant sa part au hasard, on se prépare des remplaçants à Judas de la qualité d’un Mathias ! D’ailleurs, le nom de Mathias signifie « don de Dieu ». C’est parce que Dieu se faufile dans les failles de notre volonté de maîtrise pour nous donner les meilleurs compagnons en amitié, en couple, en entreprise…

Vous voyez : remplacer Judas aujourd’hui n’est pas une mince affaire !

Cela demande de définir des objectifs et critères rigoureux, de se mettre en quête des candidats idoines, de ne pas tout maîtriser, de se faire accompagner, et ainsi d’accepter ceux qui nous sont donnés comme des Mathias en amitié, en couple, au travail etc.

La bonne nouvelle est que vouloir remplacer notre Judas est une aspiration légitime. Mieux : remplacer nos Judas est salvateur, et nous ouvre la plénitude que Dieu veut nous donner. Pourquoi dès lors nous en priver ?…

 


[1]. Les apôtres se veulent fidèles à une tradition héritée des anciens d’Israël, pour dénouer des situations incertaines : « Vous vous partagerez le pays par tirage au sort selon vos clans… » (Nb 33,54) ; « Saül dit : Jetez les sorts entre moi et mon fils Jonathan. Et Jonathan fut désigné » (1S 14, 42) ; « Les uns comme les autres, on les répartit en tirant au sort… » (1Ch 24, 5), et tant d’autres encore. Tirer au sort était un appel solennel à Dieu afin de s’assurer que sa volonté serait accomplie.

 

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Il faut que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de la résurrection de Jésus » (Ac 1, 15-17.20a.20c-26)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères qui étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes, et il déclara : « Frères, il fallait que l’Écriture s’accomplisse. En effet, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas, qui en est venu à servir de guide aux gens qui ont arrêté Jésus : ce Judas était l’un de nous et avait reçu sa part de notre ministère. Il est écrit au livre des Psaumes : Qu’un autre prenne sa charge. Or, il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean, jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de sa résurrection. » On en présenta deux : Joseph appelé Barsabbas, puis surnommé Justus, et Matthias. Ensuite, on fit cette prière : « Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs, désigne lequel des deux tu as choisi pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique, la place que Judas a désertée en allant à la place qui est désormais la sienne. » On tira au sort entre eux, et le sort tomba sur Matthias, qui fut donc associé par suffrage aux onze Apôtres.

PSAUME
(102 (103), 1-2, 11-12, 19-20ab)
R/ Le Seigneur a son trône dans les cieux.ou : Alléluia ! (102, 19a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.

Le Seigneur a son trône dans les cieux :
sa royauté s’étend sur l’univers.
Messagers du Seigneur, bénissez-le,
invincibles porteurs de ses ordres !

DEUXIÈME LECTURE
« Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 11-16)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, puisque Dieu nous a tellement aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais vu. Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection. Voici comment nous reconnaissons que nous demeurons en lui et lui en nous : il nous a donné part à son Esprit. Quant à nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son Fils comme Sauveur du monde.
Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu. Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.

 

ÉVANGILE
« Qu’ils soient un, comme nous-mêmes » (Jn 17, 11b-19)
Alléluia. Alléluia.Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ; je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (Jn 14, 18 ; 16, 22)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. Quand j’étais avec eux, je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné. J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie. Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. Moi, je leur ai donné ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu’ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi je n’appartiens pas au monde. Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde. Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. »
Patrick Braud

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31 janvier 2021

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile ! 

Homélie pour le 5° dimanche du Temps Ordinaire / Année B
07/02/2021

Cf. également :

Des sommaires pas si sommaires
Sortir, partir ailleurs…
Avec Job, faire face à l’excès du mal

Les Pfizer de la foi

Le laboratoire Pfizer et l’entreprise allemande BioNTech annoncent les premiers résultats positifs de leur candidat vaccin contre le COVID-19 (Visuel Adobe Stock 327257834)

Imaginez qu’un laboratoire français détienne le secret de fabrication d’un nouveau vaccin anti-Covid, sûr à 99 %, pas cher, disponible immédiatement, facile à distribuer en grande quantité. Ce serait évidemment un crime contre l’humanité que de ne pas proposer ce vaccin à toutes les nations ! La santé des peuples comme l’intérêt des actionnaires de ce laboratoire lui demanderaient de ne pas se dérober à une telle mission d’intérêt public. Pfizer, Biotech et Moderna l’ont bien compris (mais en tirent d’énormes profits !)…

Toutes proportions gardées, les Églises sont un peu les Pfizer de la foi ! En effet, elles détiennent (dans des vases d’argile) le trésor de l’Évangile, capable de désarmer le mal couvant en tout homme. Si elles n’osaient plus le proposer à tous, dans le seul but du bien commun, alors elles deviendraient coupables de non-assistance à personnes et à peuples en danger ! À condition que, contrairement à Pfizer, elles le fassent gratuitement, de manière désintéressée…
C’est le cri de Paul dans notre deuxième lecture (1 Co 9, 16-23) : « malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » Non parce qu’il serait l’objet d’une malédiction étrange et inquiétante. Mais parce qu’il a conscience de sa responsabilité envers ceux qui ne connaissent pas le Christ. Il serait le plus malheureux des hommes s’il gardait pour lui ce trésor sans en ouvrir l’accès au maximum de gens. Comme l’amoureux ne peut s’empêcher de parler de sa belle à ses amis. Comme l’enfant qui parle du cadeau reçu aux inconnus de la rue… Un peintre empêché de peindre est malheureux ; un compositeur qui ne compose pas est malheureux. Paul ne serait plus lui-même s’il se taisait.

« L’Église est missionnaires par nature », affirme le concile Vatican II (AG 2). Par nature, et non par stratégie, par calcul ou par intérêt. C’est dans sa nature : elle ne peut s’en empêcher, un point c’est tout.
Une Église qui n’est plus missionnaire est-elle encore l’Église de Jésus-Christ ? Un chrétien qui ne voudrait pas rendre compte de l’espérance qui est en lui serait-il encore chrétien ?
« Toute personne a le droit d’entendre la « Bonne Nouvelle » de Dieu, qui se fait connaître et qui se donne dans le Christ, afin de réaliser pleinement sa vocation. À ce droit correspond un devoir, celui d’évangéliser : en effet, annoncer l’Évangile, ce n’est pas mon motif d’orgueil, c’est une nécessité qui s’impose à moi : malheur à moi si je ne n’annonçais pas l’Évangile (1 Co 9,16) ! » (Note doctrinale de la Congrégation de la foi sur la nouvelle évangélisation, 2007)

C’est peut-être le drame de la fatigue des siècles qui en Occident pèsent sur les chrétiens : ils deviennent discrets, si timides, si invisibles du coup. Les raisons en sont nombreuses : annoncer l’Évangile a si longtemps été confondu avec imposer une domination cléricale. Le relativisme ambiant est tel que chacun pense trouver la paix à croire en privé, sans provoquer de remous, car toutes les religions se valent et pourquoi en privilégier une ?

 

Malheur à moi si j’évangélise n’importe comment !

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile ! dans Communauté spirituelle Mission

C’est vrai que le devoir d’évangélisation a engendré quelques dérives historiques dans lesquelles nous ne voulons plus retomber, à juste titre. Lorsque évangéliser et coloniser allaient de pair. Lorsqu’au nom de l’Évangile on éliminait les pensées et les mœurs différentes. Lorsque les Églises se faisaient la guerre en Europe, ou se faisaient concurrence en Afrique. Ces dérives de l’évangélisation ont généré en retour l’athéisme, le scepticisme et la sécularisation pour s’émanciper de la tutelle ecclésiale.

« L’Église propose, elle n’impose rien. Elle respecte les personnes et les cultures, et elle s’arrête devant l’autel de la conscience » (Jean Paul II, Redemptoris Missio n° 39).

Paul n’a pas vécu assez longtemps pour constater les dégâts opérés par une évangélisation faite n’importe comment. Nul doute qu’il aurait complété le cri d’aujourd’hui par son frère jumeau : « malheur à moi si j’annonce l’Évangile n’importe comment ! »

Si notre façon d’évangéliser contredit l’Évangile (notamment à cause de la soif de puissance ou d’argent), nous sommes les plus malheureux des hommes, car nous nous défigurons nous-mêmes. Si nos actes et nos paroles contredisent notre message, comment celui-ci pourrait-il être crédible ? L’Église est toujours jugée par le message qu’elle proclame, ce qui devrait la garder dans l’humilité, loin de toute intolérance. « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins » (Paul VI, Evangelii Nuntiandi n°41).

Une autre manière d’annoncer l’Évangile n’importe comment serait de le réduire à une pensée magique sur l’univers : ‘prie Jésus et tu seras guéri ; aie la foi et tes problèmes seront résolus’ etc. Cette tentation est forte dans bien des courants protestants et catholiques : cantonner la foi au domaine du merveilleux individuel, au lieu de la laisser être lumière du monde et levain dans la pâte. Les retours frileux à une liturgie de cocooning relèvent de ce même repli identitaire qui dénature l’Évangile : si être missionnaire consiste à se réfugier dans la liturgie, les groupes de prière où les pèlerinages seulement, alors nous serons malheureux de ne vivre que sur un poumon (célébrer) en ignorant les deux autres (croire et vivre).

Il y a une grande différence entre Pfizer et l’Église : les laboratoires cherchent (légitimement) leur intérêt ; le cours de leur action explose ; leurs contrats sont juteux et se chiffrent en milliards. L’Église a été capable hélas de chercher son intérêt propre dans les évangélisations successives des siècles passés. À court terme, elle y a gagné de la puissance financière et spirituelle. À long terme, elle scie la branche sur laquelle elle est assise. Car l’Église est vraiment elle-même lorsqu’elle est désintéressée, proposant l’Évangile sans jamais l’imposer, servant « l’homme, tout homme, tout l’homme » sans rien espérer en retour. Bien des missionnaires ont incarné cet état d’esprit de gratuité en allant planter l’Église ailleurs. Bien des cultures ont accueilli avec joie l’Évangile lorsqu’il était ainsi présenté sans volonté de domination ni d’exclusivisme.

Les Pères de l’Église insistaient sur la mission chrétienne comme accomplissement de ce que les cultures païennes avaient de meilleur en elles. Car il y a dans chaque peuple ce qu’ils appelaient des « semences du Verbe », une « préparation évangélique » qui font de la conversion au Christ un accomplissement, une plénitude, une transfiguration et non pas une destruction de la culture d’origine et de son génie propre.

« Dans l’annonce du Christ aux non-chrétiens, le missionnaire est convaincu qu’il existe déjà, tant chez les individus que chez les peuples, grâce à l’action de l’Esprit, une attente, même inconsciente, de connaître la vérité sur Dieu, sur l’homme, sur la voie qui mène à la libération du péché et de la mort. L’enthousiasme à annoncer le Christ vient de la conviction que l’on répond à cette attente; c’est pourquoi le missionnaire ne se décourage pas ni ne renonce à son témoignage, même s’il est appelé à manifester sa foi dans un milieu hostile ou indifférent » (Redemptoris Missio 45).

 

Bonheur à moi si j’annonce Évangile !

logo-la-joie-de-l-evangile évangélisation dans Communauté spirituelle

Toutes ces dérives – et il y en a d’autres encore hélas – ne doivent cependant pas servir d’excuses au silence assourdissant de certains chrétiens et communautés n’osant plus faire référence à leur foi.

« Si eux se taisent, les pierres crieront ! » (Lc 19,40). Jésus avait pressenti que viendrait inévitablement cette lâcheté dont Pierre a été capable le premier.

Une Église qui se tait s’affadit, devient exsangue, et meurt. Une Église qui témoigne – avec humilité et discernement – devient radieuse. « Comment les païens peuvent-ils croire s’ils n’ont pas entendu ? Mais comment peuvent-ils entendre si personne ne proclame ? La foi nait de la prédication ! » (Rm 10,14)
« Dans l’histoire de l’Église, le dynamisme missionnaire a toujours été un signe de vitalité, de même que son affaiblissement est le signe d’une crise de la foi. La foi s’affermit lorsqu’on la donne. » (Redemptoris Missio n°2).
« La joie de l’Évangile qui remplit la vie de la communauté des disciples est une joie missionnaire. Les soixante-dix disciples en font l’expérience, eux qui reviennent de la mission pleins de joie (cf. Lc 10, 17). Cette joie est un signe que l’Évangile a été annoncé et donne du fruit » (Pape François, Evangelii Gaudium, n° 21).

Annoncer l’Évangile nourrit la foi de celui qui annonce, et le fait grandir. La foi augmente en se partageant. C’est donc un vrai bonheur – par opposition au malheur craint par Paul – que de laisser sortir de soi la parole attestant de l’importance du Christ pour nous. Les conciles des premiers siècles ont été cette expérience joyeuse : sommés de préciser leur foi face aux persécutions, aux religions païennes, aux premières hérésies chrétiennes, les Églises de Jérusalem, Rome, Antioche, Constantinople et Alexandrie ont débattu, prié, écrit leur Credo pour le partager au monde entier.

Celui qui ne dit jamais son amour à d’autres finira par ne plus aimer…
L’évangélisation est un droit pour les autres et un devoir pour nous !
Ce bonheur d’annoncer l’Évangile commence par le témoignage, simple, quotidien, incarné. Les actes parlent autant que les mots. Il faut les deux.

Les mots sans les actes nous exposent aux reproches légitimes issus de la colonisation, de l’esclavage, de l’Inquisition, des croisades… Les actes sans les mots nous font courir un danger tout aussi grand : l’insignifiance, la fadeur du sel qu’on foule aux pieds parce qu’il n’a plus de goût.
« Le plus beau témoignage se révélera à la longue impuissant s’il n’est pas éclairé, justifié – ce que Pierre appelait donner « les raisons de son espérance » (1 P 3,15) – , explicité par une annonce claire, sans équivoque, du Seigneur Jésus. La Bonne Nouvelle proclamée par le témoignage de vie devra donc être tôt ou tard proclamée par la parole de vie. Il n’y a pas d’évangélisation vraie si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le Règne, le mystère de Jésus de Nazareth Fils de Dieu ne sont pas annoncés » (Paul VI, Evangelii Nuntiandi n°22).

Bonheur à nous si nous savons incarner l’Évangile que nous annonçons, et proclamer l’Évangile qui inspire nos actes !

Il y a sans doute un temps pour agir et un temps pour attendre, un temps pour parler du Christ et un temps pour se taire ; un temps pour être discret et un temps pour crier en public… À nous de discerner, dans la force de l’Esprit, le temps qui est le nôtre ce jour, demain, au travail, en famille, en famille, en société.

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ne compte que des nuits de souffrance » (Jb 7, 1-4.6-7)

Lecture du livre de Job

Job prit la parole et dit : « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée, il fait des journées de manœuvre. Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre, comme le manœuvre qui attend sa paye, depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance. À peine couché, je me dis : “Quand pourrai-je me lever ?” Le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube. Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, ils s’achèvent faute de fil. Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur. »

PSAUME

(Ps 146 (147a), 1.3, 4-5, 6-7)
R/ Bénissons le Seigneur qui guérit nos blessures ! ou : Alléluia ! (Ps 146, 3)

Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange :
il guérit les cœurs brisés
et soigne leurs blessures.

Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n’a mesuré son intelligence.

Le Seigneur élève les humbles
et rabaisse jusqu’à terre les impies.
Entonnez pour le Seigneur l’action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !

DEUXIÈME LECTURE
« Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Co 9, 16-19.22-23)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! Certes, si je le fais de moi-même, je mérite une récompense. Mais je ne le fais pas de moi-même, c’est une mission qui m’est confiée. Alors quel est mon mérite ? C’est d’annoncer l’Évangile sans rechercher aucun avantage matériel, et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Évangile. Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible. Avec les faibles, j’ai été faible, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l’Évangile, pour y avoir part, moi aussi.

ÉVANGILE
« Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies » (Mc 1, 29-39)
Alléluia. Alléluia.Le Christ a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. Alléluia. (Mt 8, 17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm, Jésus et ses disciples allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André. Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade. Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.
Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte. Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. » Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. »
Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.
Patrick BRAUD

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25 décembre 2020

Le vieux couple et l’enfant

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 15 h 00 min

Le vieux couple et l’enfant

Homélie pour la fête de la Sainte Famille/ Année B
27/12/2020

Cf. également :

Honore ton père et ta mère
Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Une sainte famille « ruminante »
Fêter la famille, multiforme et changeante
La vieillesse est un naufrage ? Honore la !
Une famille réfugiée politique
Familles, je vous aime?

Un tel titre fait penser au ‘vieil homme et la mer’ d’Ernest Hemingway, où un vieux pêcheur tombe sur un poisson énorme, pareil à un cachalot, et lutte pour l’amener à bord de son canot à la force de ses bras.
Dans les textes de notre fête de la Sainte Famille, les pêcheurs s’appelleraient plutôt Abraham et Sara, Syméon et Anne. Quant au poisson, Isaac et Jésus l’incarneraient assez bien, fruit d’une surprise que les découvreurs ne peuvent posséder…

Sarah Abraham.jpgVieux, Abraham et Sara l’étaient certainement lors de l’annonce d’une naissance inespérée. La Bible dit qu’Abraham avait alors environ 100 ans et Sara 80 ! Et voilà qu’Isaac survient, ‘enfant de vieux’ dirait-on aujourd’hui, en tout case enfant-surprise comme il y en a tant de par le monde encore aujourd’hui malgré la maîtrise moderne de la fécondité !

Vieux, Syméon, prophète au temple de Jérusalem, devait l’être également puisqu’il n’attendait qu’une chose : « s’en aller en paix » après avoir vu le salut, la lumière, la gloire d’Israël, ce qu’il a reconnu en l’enfant Jésus qu’il tenait dans ses bras.

Vieille, Anne l’était assurément : 84 ans à l’époque c’est une performance ! Le chiffre bien sûr est symbolique (7 fois 12, dont 7 ans de veuvage) d’Israël (le peuple est féminin en hébreu, 7 est le chiffre de la création, 12 celui des tribus d’Israël). Le grand âge d’Anne évoque donc la création d’Israël, attendant le huitième jour, celui du Messie. Anne fait penser à la Sagesse, proclamant les louanges de Dieu, « parlant de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance ».

La liturgie de la Sainte Famille nous met devant ces deux couples âgés confrontés à un tout-petit qui bouscule tout en surgissant dans leur vie. Comment ont-ils pu accueillir cet enfant ? Et nous qui sommes collectivement chargés de siècles, comment pourrions-nous accueillir la nouveauté de Dieu aujourd’hui ? Si nos cheveux sont blancs, c’est la fécondité de notre vie qui est en jeu. Si nous sommes nés au XXI° siècle, c’est notre capacité à discerner le moment présent qui est en jeu, afin de porter du fruit.

Essayons de repérer ce qui a permis à ces seniors des temps bibliques de tenir dans leurs bras un enfant à nul autre pareil.

 

D’Abram / Saraï à Abraham / Sara

Le vieux couple et l’enfant dans Communauté spirituelle bc-abrahamsons02Avez-vous remarqué le changement d’appellation presque imperceptible entre le début et la fin de notre première lecture (Gn 15, 1-6; 21, 1-3) ? Au début, en Gn 15,1, Dieu parle à Abram. À la fin, Sara enfante un fils à Abraham. Entre les deux, Dieu change son nom : « Tu ne seras plus appelé du nom d’Abram, ton nom sera Abraham, car je fais de toi le père d’une multitude de nations » (Gn 17, 5).

Rajouter une lettre à un prénom n’est pas chose banale ! D’autant qu’ici, c’est la lettre hébreu h, qui évoque le souffle (Ruah). Elle est ajoutée à Abram pour qu’il devienne Abraham. Abram – contraction de Abiyram – signifie père d’Aram, son pays d’origine, « araméen errant… ». Quand Dieu introduit la lettre h dans son nom, il introduit la lettre de la création, du souffle de la création (Ruah YHWH). Abraham est créé de nouveau et il va pouvoir devenir père, et même « père d’une multitude ». Il passe ainsi de « père d’Aram » à « père d’une multitude », du clan à l’humanité, du territoire à l’universel.

Comment s’opère ce changement d’identité ? C’est justement lorsqu’Abraham accepte d’appeler sa femme Sara (princesse) et non plus Saraï (ma princesse). « Dieu dit encore à Abraham : Saraï, ta femme, tu ne l’appelleras plus du nom de Saraï (ma Princesse, car la lettre hébraïque ï indique le possessif); désormais son nom est Sara (c’est-à-dire : Princesse) » (Gn 17, 15). Elle devient Sara libre, non mélangée, capable de quitter la condition de dépendance. À 80 ans, elle qui était stérile va porter un fruit inespéré.

Autrement dit, c’est lorsque Abram renonce au possessif envers sa femme qu’il devient Abraham.

Lorsque sa femme (Saraï) devient libre (Sara) – princesse sans tutelle – alors tous deux engendrent Isaac, dont le prénom rappellera toujours à Sara qu’elle a ri (rire nerveux de doute, ou d’espoir ne voulant pas être déçu ?) lors de l’annonce de sa grossesse. Car Isaac est un dérivé du prénom hébraïque Yitsh’aq. Ce dernier s’inspire du terme tsahaq qui signifie « rire ».

Abraham : père d'une multitude de nations

Suivant les commentaires du grand exégète juif du Moyen Âge Rachi, la psychanalyste Marie Balmary a écrit des pages enthousiastes sur cette redécouverte du passage de Saraï à Sara, lui permettant d’enfanter Isaac [1]. Elle en oublie un peu l’autre transformation, concomitante, nécessaire, d’Abram en Abraham. Avoir du souffle (grâce à la lettre h) et engendrer, recevoir l’Esprit et ne plus posséder : les deux mouvements s’alimentent mutuellement ! Le grand âge de nos deux époux vient souligner le caractère exceptionnel, sur-naturel, de cette transformation : ce n’est pas à la force du poignet qu’Abraham devient le patriarche d’une multitude. C’est vraiment par l’accueil du souffle de Dieu qu’enfin il relâche son emprise sur Saraï, lui rend sa liberté de princesse, tout en étant lui-même changé en Abraham, le père d’une multitude plus nombreuse que les étoiles dans le ciel.

Cette double transformation n’est pas une question d’âge. Les plus jeunes d’entre nous, parfois trop sûrs d’eux, se mettront à l’école d’Abram et Saraï pour apprendre engendrer mieux qu’à la manière humaine. Les plus vieux, parfois résignée, verront en Abraham et Sara leur espérance de porter du fruit pendant des années encore, selon la parole du psaume : « vieillissant, il fructifie encore » (Ps 91,15).

 

Discerner le moment présent

Dans l’évangile de ce dimanche (Lc 2, 22-40), le vieillard Siméon se révèle prophète, en reconnaissant en ce bébé de Nazareth le salut des nations et la gloire d’Israël.
Giotto_-_Scrovegni_-_-19-_-_Presentation_at_the_Temple Abraham dans Communauté spirituelle
À 84 ans, Anne n’a rien perdu de son acuité spirituelle, puisqu’elle chante les louanges de Dieu en croisant cet enfant, et elle parle de lui à tout le monde.
Or, discerner dans ces quelques kilos de chair et de sang – sanglé dans les langes de l’époque – plus qu’un bébé blotti contre sa mère, c’est tout sauf évident !

Présentation de Jésus au Temple : textes de St Luc et Maria ValtortaOn devine que, pour être aussi perspicace, Syméon a dû scruter les Écritures des nuits entières pendant des décennies. On devine également en Anne une grande priante, qui prit  le temps d’habiter le silence et la louange pour attendre le Messie. Elle est l’une des cinq femmes dont l’huile de la prière ne manque jamais pour accueillir l’époux, en pleine nuit devant la salle de noces où ici en plein jour devant le Temple de Jérusalem.
Sinon, comment auraient-ils pu voir tous les deux en filigrane dans cet enfant la marque de l’Esprit de Dieu ?

L’art du discernement spirituel ne porte pas sur le futur, mais bien sur le présent.
De quoi suis-je témoin ?
Quel est le sens de tel événement maintenant ?
Qu’est-ce qui est en jeu dans telle rencontre apparemment anodine ?
Ces questions sont les nôtres devant les irruptions de l’Esprit qui nous bouleversent et nous remettent en cause. Comment faire pour ne pas passer à côté d’un nouveau commencement possible ?
Comment être maintenant dans la louange grâce à telle rencontre ordinaire ?
Comment reconnaître en ces ‘petits’ croisés par hasard le visage du Messie d’Israël ?

Voilà sans doute un enjeu de cet Évangile : discerner dans le moment présent la visite de Dieu lui-même, déchiffrer un visage pour se laisser éblouir par sa profondeur et son mystère.

Notons au passage que c’est en dehors de sa famille que Jésus reçoit tout petit ses  premiers signes de reconnaissance : les bergers, les mages, Anne, Syméon… Comme quoi fêter la Sainte Famille n’est pas enclore nos familles sur elles-mêmes ! Comme Marie et Joseph, nous avons à accepter que nos proches reçoivent une révélation sur eux-mêmes de la part d’étrangers plus que de nous.

Toujours la même chose : renoncer aux possessif, se laisser conduire par l’Esprit…

Êtes-vous Abram ayant besoin de puiser un nouveau souffle pour ne plus posséder vos proches ?
Êtes-vous Saraï ayant besoin d’être libérée de l’emprise de quelqu’un qui vous aime mal ?
Êtes-vous ce vieux couple qui ose attendre et espérer une fécondité nouvelle ?
Ou êtes-vous Syméon pour reconnaître sur le visage d’un tout petit de ce monde la lumière venue d’en haut ?
Ou êtes-vous Anne persévérant dans la prière jusqu’à ce que votre louange éclate après une rencontre ? Jusqu’à parler à tous de celui qui vous a frôlé de sa présence ?

 


[1]. Marie BALMARY, Le Sacrifice interdit, Paris, Grasset, 1986, pp.94-97.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ton héritier sera quelqu’un de ton sang » (Gn 15, 1-6 ; 21, 1-3)

Lecture du livre de la Genèse

En ces jours-là, la parole du Seigneur fut adressée à Abram dans une vision : « Ne crains pas, Abram ! Je suis un bouclier pour toi. Ta récompense sera très grande. » Abram répondit : « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant, et l’héritier de ma maison, c’est Élièzer de Damas. » Abram dit encore : « Tu ne m’as pas donné de descendance, et c’est un de mes serviteurs qui sera mon héritier. » Alors cette parole du Seigneur fut adressée à Abram : « Ce n’est pas lui qui sera ton héritier, mais quelqu’un de ton sang. » Puis il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste. Le Seigneur visita Sara comme il l’avait annoncé ; il agit pour elle comme il l’avait dit. Elle devint enceinte, et elle enfanta un fils pour Abraham dans sa vieillesse, à la date que Dieu avait fixée. Et Abraham donna un nom au fils que Sara lui avait enfanté : il l’appela Isaac.

 

PSAUME
(104 (105), 1-2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Le Seigneur, c’est lui notre Dieu ;il s’est toujours souvenu de son alliance.(104, 7a.8a)

Rendez grâce au Seigneur, proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits ;
chantez et jouez pour lui,
redites sans fin ses merveilles.

Glorifiez-vous de son nom très saint :
joie pour les cœurs qui cherchent Dieu !
Cherchez le Seigneur et sa puissance,
recherchez sans trêve sa face.

Souvenez-vous des merveilles qu’il a faites,
de ses prodiges, des jugements qu’il prononça,
vous, la race d’Abraham son serviteur,
les fils de Jacob, qu’il a choisis.

Il s’est toujours souvenu de son alliance,
parole édictée pour mille générations :
promesse faite à Abraham,
garantie par serment à Isaac.

DEUXIÈME LECTURE
La foi d’Abraham, de Sara et d’Isaac (He 11, 8.11-12.17-19)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.
Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.

 

ÉVANGILE
« L’enfant grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse » (Lc 2, 22-40)
Alléluia. Alléluia.À bien des reprises, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils. Alléluia. (cf. He 1, 1-2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculinsera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterellesou deux petites colombes.
Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple. Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait, Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. »
Il y avait aussi une femme prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était très avancée en âge ; après sept ans de mariage, demeurée veuve, elle était arrivée à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.
Lorsqu’ils eurent achevé tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.
Patrick BRAUDPatrick BRAUD

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20 décembre 2020

Noël : La contagion du Verbe

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Noël : La contagion du Verbe

Homélie de Noël / Année B
25/12/2020

Cf. également :

Y aura-t-il du neuf à Noël ?
Noël : évangéliser le païen en nous
Tenir conte de Noël
Noël : solstices en tous genres
Noël : Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune…
Noël : la trêve des braves
Noël : croyance dure ou croyance molle ?
Le potlatch de Noël
La bienveillance de Noël
Noël « numérique », version réseaux sociaux…
Noël : « On vous écrira… »
Enfanter le Verbe en nous…

Le corps est langage

Une vidéo a été vue plus de 2 millions de fois sur YouTube : on y voit une ancienne ballerine espagnole, maintenant âgée, en fauteuil roulant, dans une maison de retraite. Alors que résonnent les premières notes du « Lac des cygnes » de Tchaïkovski, Marta Cinta s’illumine lentement. Elle tente d’abord d’esquisser quelques mouvements, puis renonce, se décourage. Finalement elle se reprend, et dessine de ses mains la chorégraphie du ballet de Tchaïkovski, pendant plusieurs minutes, avec une grâce et une minutie saisissantes…

Le corps a sa mémoire ! Le corps humain parle à sa manière. Notre chair se souvient, frémit d’angoisse ou de joie, exprime ses émotions dans un langage paraverbal très riche en messages pour les autres comme pour nous-même. Eh bien !, à Noël, on peut dire que notre vieille humanité, souvent immobilisée comme la ballerine âgée, reçoit du Verbe fait chair la capacité de se mettre en mouvement, de faire parler son corps et danser ses émotions !

Depuis le mois de mars, nous mesurons mieux comment la propagation d’une petite chose comme le Coronavirus peut en circulant modifier les modes de vie des humains sur notre planète. Nous l’avions entendu dire à propos de la grande peste d’Occident au XIV° siècle ; nos grands-parents nous avaient raconté la grippe espagnole de 1918 et ses millions de morts. Mais là nous revivons cette tragique réalité : en nous contaminant mutuellement nous propageons l’épidémie à tous à une vitesse incroyable. L’allégement du confinement depuis le 15 décembre ne doit pas nous illusionner : c’est la permission du moment, pour fêter Noël et le nouvel an, mais après, la troisième vague pourrait bien déferler de nouveau…

En cette nuit de Noël, nous fêtons un Dieu qui est à l’exact opposé de cette pandémie. Lui, le Verbe fait chair, a initié en ce monde une propagation bien plus efficace que celle de la Covid : la contagion du Verbe, la contamination du bien. La circulation du virus peut nous aider en négatif à mieux comprendre comment cette toute petite chose dans la paille de l’auberge de Bethléem continue à transformer le monde mieux que le meilleur des antivirus.

 

Le Logos fait parler

En désignant Jésus comme le Verbe de Dieu, l’évangéliste Jean utilise le mot grec Logos, qui signifie parole mais aussi raison (rationalité). La plupart des sciences humaines intègrent le Logos comme suffixe : sociologie, anthropologie, philologie, théologie, sémiologie, criminologie etc. Le Logos est là dès qu’il s’agit d’élaborer un discours rationnel sur un phénomène, ce qu’on appelle une science. Le Logos est par excellence ce qui fait parler, ce par quoi l’on parle. D’ailleurs, en français, quand quelqu’un est intarissable au point de ne pas pouvoir s’arrêter de parler, on dit qu’il est atteint de logorrhée, sorte de diarrhée verbale.

Appeler Logos le bébé de la crèche est un oxymore, puisque l’enfant (en latin in-fans) désigne justement celui qui ne peut pas parler. Le nouveau-né ne peut que crier, pleurer et pousser quelques soupirs de satisfaction après avoir tété. Mais cet enfant-là est le Verbe fait chair. Avec lui, toute chair se met à parler. Écoutez : il y a comme une réaction en chaîne avec cette naissance ! Les anges toujours exubérants chantent le Gloria à tue-tête mieux que dans une pastorale des santons de Provence. Les bergers, ces analphabètes qu’on n’écoute jamais, se parlent et vont s’émerveiller devant la mangeoire où ils chuchoteront leur étonnement ravi. Les mages se mettent en route car ils ont su faire parler le signe d’une étoile dans le ciel. Même les vieux textes prophétiques se mettent à parler ! La prophétie de Malachie sur Bethléem s’accomplit, et tous les passages parlant du Messie, de la Genèse aux derniers prophètes en passant par les psaumes, convergent soudain vers Jésus. Quand les événements deviennent des signes (mages), quand les plus pauvres osent prendre la parole (bergers), quand les textes deviennent limpides pour éclairer l’actualité (Malachie), quand une autre musique se fait entendre venue d’ailleurs (anges), alors le Verbe prend chair dans nos vies, aujourd’hui comme à Noël.

Oui, ce Logos fait parler : la louange des anges, l’émerveillement des bergers, l’offrande des mages, le sens des textes. Voilà bien une première bonne nouvelle de Noël : le Verbe s’est fait chair pour que notre chair puisse parler ! Et Dieu sait que notre corps a des choses à dire, il une mémoire à exprimer. Tout notre être est fait pour communiquer, entrer en relation. Alors que le confinement nous entraîne à la solitude, voire à l’isolement pour certains, en tout cas au repli sur soi, la naissance de cette nuit nous redit que nous sommes faits pour parler, toucher, nous confier, nous abandonner.

Pour être honnête, il faut également mentionner que le Verbe incarné fait parler les forces du mal dont les accusations se déchaînèrent contre l’humble Messie de Bethléem. Hérode interroge les mages pour supprimer son rival potentiel. Les aubergistes de Bethléem refusent de faire de la place à ce couple étranger descendant de Nazareth. Demain, les puissants, les autorités politiques et religieuses, la foule, les possédés vociféreront contre ce Messie devant lequel décidément on ne peut pas se taire (sauf peut-être Marie « qui médite toutes ces choses en son cœur »).

À Noël, le Verbe de Dieu a pris chair de notre chair pour que notre chair apprenne à parler comme Dieu…

 

Les antis gestes barrières

À bien y regarder, Noël manifeste un Dieu assez rebelle aux mesures anti-Covid qui nous contraignent depuis le mois de mars !

 

- Bas les masques !

La venue de cet enfant démasque la folie politique d’Hérode, la démesure (hybris) de son désir de pouvoir. Par contre, le vrai visage des bergers est révélé, non plus nomades marginaux peu considérés, mais les premiers à se réjouir et à reconnaître le Messie. Il en est ainsi pour tous les protagonistes des récits de Noël : le visage exposé, vulnérable, sans fard, du nouveau-né incarnant la présence divine bouleverse les stratégies et les apparences. Les masques tombent : chacun est révélé à lui-même ou aux autres tel qu’il est, sans les étiquettes habituelles.

 

- Le Tout-proche

Vous vous souvenez de ce désastreux slogan officiel : « quand on aime ses proches, on ne s’approche pas trop ».

Le gouvernement a remis le couvert pour Noël avec une publicité où une petite fille éloigne deux Pères Noël trop proches sur la bûche du réveillon…

On comprend la visée sanitaire de cette fameuse distanciation sociale en temps de virus. Mais elle induit à la longue une sorte de méfiance envers la proximité, le contact, le toucher, l’intimité. Une amie célibataire me confiait qu’elle prenait rendez-vous avec son kiné en période de confinement sans autre motif que la nécessité pour elle d’avoir quelqu’un qui la touche, la manipule, lui assure par ce contact physique qu’elle était vivante. À la différence des cartes bancaires, nous ne sommes pas faits pour le sans contact ! C’est inhumain. L’enfant de Noël, lui, se laisse langer, allaiter, manipuler, trimbaler sur le dos de sa mère ou sur l’âne de Joseph.

 

- S’exposer à l’infect

Noël : La contagion du Verbe dans Communauté spirituelle Jesus-Christ-guerit-dix-lepreuxMalgré le risque de contamination dû au péché humain, le Verbe de Dieu n’a pas peur de plonger au plus bas de notre condition. Exposé dès sa naissance au rejet, à l’exclusion, à la persécution (fuite en Égypte), il continuera demain en se rangeant parmi la file des pécheurs au Jourdain, en acceptant de toucher les lépreux, de frayer avec les miséreux, de guérir les handicapés. Pire encore, il sera lui-même assimilé à une ordure en étant condamné au châtiment de la croix, en compagnie de deux criminels avérés.

Pendant l’épidémie, on nous répète à l’envie qu’il nous faut tout désinfecter régulièrement. Entre deux clients au restaurant, le serveur doit désinfecter tables et couverts. Dans les bureaux, poignées de portes, open space et photocopieurs sont nettoyés chaque jour etc. Le risque serait de finir par croire qu’un isolement aseptisé vaut mieux qu’une vie exposée. Jésus a toujours voulu rejoindre ceux qui étaient au plus bas, jusqu’à faire corps avec eux dans leur infection, c’est-à-dire ce qui les rendait infectés et infects aux yeux de leurs contemporains. Les Évangiles grouillent de ces Cours des miracles où Jésus aimait rencontrer ceux qui ne comptaient plus pour la société. Pendant les grandes épidémies, des saints et des saintes admirables ont préféré risquer leur vie plutôt que de laisser des malades seuls et abandonnés.

Noël c’est aussi cela : toucher l’infect, communier avec les indésirables.

 

- Ne pas s’en laver les mains

Le gel hydroalcoolique est devenu un compagnon de toutes nos activités. Se laver les mains avant de rentrer dans un commerce, avant de saisir un objet etc. devient une habitude. Or, si elle s’installait, cette préoccupation de l’hygiène pourrait devenir obsessionnelle, voire compulsive. On se souvient que Pilate a immortalisé ce geste en voulant ainsi se dédouaner de la mort de Jésus. Le bois de la mangeoire de Bethléem dans laquelle dort l’enfant annonce le bois de la Croix du Golgotha sur lequel s’endort le Christ dans la mort. Personne ne peut s’en laver les mains. Il n’y a pas de gel hydroalcoolique pour la responsabilité spirituelle ! À nous d’assumer les conséquences de nos actes, de Noël au Vendredi saint, face à l’enfant sur la paille, face au bandit traité comme un sous-homme.

 

- Pas de jauge de 8 m² !

Le propre de Dieu est de « rassembler dans l’unité ses enfants dispersés » (Jn 11,52). Le mot communion est un synonyme de la divinité en christianisme : communion trinitaire, communion ecclésiale, communion universelle. L’Eglise est par nature l’assemblée convoquée où chacun répond à l’appel de Dieu sans choisir son voisin. Impossible de restreindre l’entrée à quelques-uns seulement ! Impossible de se contenter de petits groupes (les JMJ l’ont démontré !). Impossible de ne pas se réunir à plusieurs. Les martyrs chrétiens des premiers siècles ont donné leur vie pour participer au dominicum = rassemblement du dimanche sans lequel il disait ne pas pouvoir vivre.

 

Noël, ou l’anti-confinement

creche01On le voit : Noël conteste radicalement les gestes barrières, les seuils de rassemblement, les obsessions hygiénistes, la trop célèbre distanciation sociale. Cela ne veut pas dire qu’il faudrait désobéir aux mesures de confinement/déconfinement ! Fêter Noël nous aide à ne pas nous habituer à cet état d’urgence un temps nécessaire : si le Verbe de Dieu a voulu naître d’une femme, fréquenter les pécheurs, toucher les lépreux, recevoir l’onction de Marie-Madeleine, s’étendre sur le bois de la croix, c’est pour nous ouvrir un chemin de communion avec Dieu, avec nous-même, avec les autres, avec le monde créé.

Laissons-nous donc toucher dans notre humanité par tout ce qui affecte nos proches.

La place manque pour examiner ce que la stratégie prônée par l’OMS : tester / isoler et tracer / soigner peut nous dire de la stratégie de Dieu à notre égard. On devine que la première étape : tester, fera plutôt référence à notre capacité personnelle d’autoévaluation spirituelle (discernement, accompagnement). La deuxième étape : isoler et tracer, est quant à elle radicalement contestée par la volonté de salut qui pousse Dieu justement à ne pas isoler le pécheur. La troisième étape : soigner, est bien sûre cohérente avec cette même volonté de salut : pardonner, réconcilier, libérer du mal.

La seule mesure à garder serait peut-être l’aération régulière des pièces ! Contre la Covid, cela permet de chasser le virus. Dans une vie chrétienne, cela permet de laisser l’Esprit renouveler régulièrement notre manière de voir et de penser. Ouvrons tout grand nos fenêtres au souffle de l’Esprit pour chasser de nos vies les miasmes de l’isolement et du repli !

Face à la pandémie, notre réel espoir est dans les vaccins que les labos développent en y mettant le paquet. Face à la contagion de la solitude, de la dépression morale et économique, notre réelle espérance est la fraternité inconditionnelle que cet enfant apporte au monde. Le vaccin de la fraternité nous préservera du repli, du déclin. Plutôt que de nous habituer aux horizons rétrécis du confinement, apprenons avec Noël à dilater notre cœur aux dimensions divines.

Cette nuit, le Verbe de Dieu s’est fait chair, pour que notre chair puisse parler !

 

 

MESSE DE LA NUIT

PREMIÈRE LECTURE
« Un enfant nous est né » (Is 9, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane. Et les bottes qui frappaient le sol, et les manteaux couverts de sang, les voilà tous brûlés : le feu les a dévorés.
Oui, un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir ; son nom est proclamé : « Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix. » Et le pouvoir s’étendra, et la paix sera sans fin pour le trône de David et pour son règne qu’il établira, qu’il affermira sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours. Il fera cela, l’amour jaloux du Seigneur de l’univers !

PSAUME
(Ps 95 (96), 1-2a, 2b-3, 11-12a, 12b-13a, 13bc)
R/ Aujourd’hui, un Sauveur nous est né : ’est le Christ, le Seigneur.
 (cf. Lc 2, 11)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
chantez au Seigneur et bénissez son nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Joie au ciel ! Exulte la terre !
Les masses de la mer mugissent,
la campagne tout entière est en fête.

Les arbres des forêts dansent de joie
devant la face du Seigneur, car il vient,
car il vient pour juger la terre.

Il jugera le monde avec justice
et les peuples selon sa vérité.

DEUXIÈME LECTURE
« La grâce de Dieu s’est manifestée pour tous les hommes » (Tt 2, 11-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Tite

Bien-aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété, attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus Christ. Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien.

ÉVANGILE
« Aujourd’hui vous est né un Sauveur » (Lc 2, 1-14)
Alléluia. Alléluia.
Je vous annonce une grande joie : Aujourd’hui vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur ! Alléluia. (cf. Lc 2, 10-11)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

 En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem. Il était en effet de la maison et de la lignée de David. Il venait se faire recenser avec Marie, qui lui avait été accordée en mariage et qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. Dans la même région, il y avait des bergers qui vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux. L’ange du Seigneur se présenta devant eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte. Alors l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. »
Patrick Braud

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