L'homélie du dimanche (prochain)

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11 juin 2018

Un Royaume colibri, papillon, small, not big

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Un Royaume colibri, papillon, small, not big

Homélie pour le 11° dimanche du temps ordinaire / Année B
17/06/2018

Cf. également :

Le management du non-agir
L’ « effet papillon » de la foi
Le petit reste d’Israël, ou l’art d’être minoritaires
Le pourquoi et le comment


Small is beautiful [1]

Small Is Beautiful: Study Of Economics As If People Mattered   de E.F., Schumacher « Ce qui est petit est beau » : ce slogan des années 80 qui vantait les solutions des économies alternatives aurait pu être formulé par Jésus !

L’originalité de l’auteur de l’ouvrage est de soulever la question de la taille : « Nous sommes aujourd’hui victimes d’une idolâtrie quasi universelle du gigantisme. Il est donc nécessaire d’insister sur les vertus de la petitesse, quand il y a lieu. » Ainsi, il considère qu’une ville ne devrait pas dépasser 500 000 habitants. Il justifie aussi les petites structures en raison des rapports entre personnes : « Nous avons besoin (…) de petites unités, car l’action est une aventure éminemment personnelle, et l’on ne saurait être en relation, à tout moment, qu’avec un nombre très restreint de personnes. (…) S’il est vrai que tous les hommes sont frères, il n’en est pas moins vrai que, dans nos rapports personnels, nous ne pouvons vraiment fraterniser qu’avec quelques-uns seulement, à l’égard desquels nous sommes appelés à témoigner plus d’amour fraternel que nous le pourrions faire envers toute l’humanité ».

Avec sa parabole de la graine qui germe d’elle-même, et surtout celle de la minuscule graine de moutarde si prometteuse (Mc 4, 26-34), Jésus prend à contre-pied nos rêves de grandeur :

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Aux yeux de Dieu, ce n’est pas le nombre de légions romaines qui compte, mais la poignée autour des Douze qui va mettre le feu spirituellement au bassin méditerranéen. Quand le roi David a voulu compter ses troupes pour être sûr de sa puissance contre l’ennemi, Dieu a frappé le peuple de la peste (2S 24, 9-17) : la vraie puissance naît de la confiance en Dieu, pas de ses propres forces.

Joab donna au roi le résultat du recensement : Israël comptait huit cent mille hommes capables de combattre, et Juda cinq cent mille hommes. Mais, lorsque David eut recensé le peuple, le cœur lui battit, et il dit au Seigneur : « Ce que je viens de faire est un grand péché ! Seigneur, pardonne cette faute à ton serviteur, car je me suis conduit comme un véritable insensé. »

« Le pape, combien de divisions ? » demandait ironiquement Staline. Or la chute du Mur de Berlin a confirmé que les bougies allumées par des résistants à l’Est étaient plus puissantes que les barbelés et les check-points.

 

Too big to fail

À l’inverse du Small is beautiful, un autre courant économique fait le constat pragmatique que certaines banques ou entreprises sont trop grosses pour que l’économie puisse courir le risque de les voir faire faillite. On qualifie également ces institutions financières de « structures d’importance systémique ».

Lors de la crise bancaire qui a suivi la crise des subprimes en 2008, certaines banques américaines (Morgan Stanley, Citigroup, etc.) ayant pris des risques inconsidérés ont été renflouées, par un système de prêt émis par la banque centrale américaine, la FED, afin de limiter les effets d’une chute du système bancaire au niveau mondial.

Un Royaume colibri, papillon, small, not big dans Communauté spirituelle too-big-to-fail-2

Pourtant cette doctrine du « too big to fail » est largement démentie par les faits. Tout d’abord elle engendre ce qu’on appelle l’aléa moral : les fraudeurs, spéculateurs, corrompus et tricheurs en tout genre sont encouragés à faire n’importe quoi, puisque de toute façon les États couvriront leurs déficits éventuels, par peur de l’effet domino abattant les grandes institutions bancaires et économiques une à une.

Ensuite, la liste des grandes entreprises qui ont pourtant fini par disparaître s’allonge chaque année. Malgré la crise de 2008, de telles mauvaises habitudes sont hélas réapparues ; et de nombreux experts craignent une autre crise à venir, car le secteur bancaire n’a pas fondamentalement changé. On l’a au contraire dédouané  de sa responsabilité en rachetant massivement ses dettes et autres junk funds.

Citons quelques faillites célèbres :

- Enron : de l’eau dans le gaz
Le géant américain, créé en 1931 et renommé Enron en 1985, fut l’une des entreprises américaines avec la plus grosse capitalisation boursière. Cette société texane était spécialiste dans le gaz naturel et avait créé tout un système de courtage par lequel elle achetait et revendait de l’électricité. Et pourtant, ce géant de l’énergie américain n’existe plus aujourd’hui. En 2001, l’entreprise fut frappée par un scandale lorsque ses escroqueries ont été dévoilées. La faillite de l’entreprise s’explique par le fait qu’elle démontrait une croissance exceptionnelle de ses ventes tout en dissimulant l’explosion considérable de sa dette. Le 2 décembre 2001, l’entreprise annonce officiellement sa faillite et la perte de 65,6 milliards de dollars d’actifs ainsi que la dissolution de son auditeur Arthur Andersen, cinquième plus grande entreprise d’audit financier et comptable au monde.

- General Motors : la plus grosse faillite de l’automobile
General Motors, entreprise créée en 1908 à Détroit et véritable mastodonte de l’industrie automobile américaine et mondiale contrôlait plus d’une quinzaine de marques automobiles en 2000. Avec un premier risque de faillite en 2005, la sentence tombe le 1er juin 2009, à la suite de la crise de l’automobile qui avait rendu impossible le remboursement des dettes accumulées. L’entreprise qui détenait 91 milliards de dollars est placée sous la couverture du Chapitre 11 de la constitution américaine afin de nationaliser l’entreprise et la sauver de la banqueroute totale. Cette intervention de l’État américain permet à General Motors de se sortir de la plus grosse faillite d’entreprise du secteur automobile.

- WorldCom : les télécommunications à l’heure de la crise financière
Les plus grandes faillites d’entreprises sont souvent entachées de grandes fraudes ou escroqueries. WorldCom est fondée en 1983 par le canadien Bernard Ebbers dans le Mississipi et est introduite en Bourse en 1989. Mais, dès 2000 et afin de surmonter les difficultés de l’industrie des télécoms, certains cadres de la compagnie ont effectué des manipulations comptables frauduleuses pour masquer des pertes de revenus. Avec des actifs de plus de 103 milliards de dollars, comme General Motors, l’entreprise est placée sous le Chapitre 11. La faillite de l’entreprise a conduit à un plan de restructuration en 2003 et à un changement de nom pour marquer le coup. WorldCom se prénomme donc désormais MCI.

3208735545_1_8_XRFE4UH2 big dans Communauté spirituelle- Washington Mutual : quand la sixième banque américaine s’effondre
Washington Mutual était la plus grande caisse d’épargne des États-Unis. Créée en 1889, la société devient une institution financière 100 ans plus tard lors de son entrée en bourse au New York Stock Exchange. Bien évidemment, la crise financière de la fin des années 2000 a eu des répercussions énormes dans les faillites d’entreprises. Le 26 septembre 2008, pour son 119° anniversaire, la sixième banque américaine est placée sous la protection du Chapitre 11 alors qu’elle possédait des actifs de l’ordre de 327,9 milliards de dollars. L’entreprise est saisie en faillite et le transfert de ses actifs est ordonné vers son concurrent JP Morgan Chase par les autorités américaines.

- Lehman Brothers : lâchée par le gouvernement
Le numéro un des grandes faillites d’entreprises est sans surprise l’effondrement de Lehman Brothers. La banque d’investissement créée en 1850 a fait énormément parlé d’elle lors de sa disparition le 15 septembre 2008. Sa faillite a d’ailleurs lancé, selon les spécialistes, la crise financière mondiale née de la crise des « subprimes ». Selon le principe du « Too Big To Fail », l’entreprise aurait pu être placée sous le Chapitre 11, mais le gouvernement américain ne l’a pas sauvée pour autant. Lehman Brothers devint la plus grosse faillite d’entreprise de l’histoire économique, qui entraîna une crise mondiale sans précédent.

Bref, aucune banque ou entreprise n’est si grosse qu’elle ne puisse mourir un jour…

Les chrétiens ont ainsi vu s’écouler bien des géants qui les toisaient de haut : les religions païennes (penser au culte de Mitra par exemple, si répandu autrefois dans nos contrées), les hérésies (l’empire romain a bien failli être arien), les idéologies athées (dont le libéralisme est le dernier avatar encore vivant), les royaumes qui voulaient se substituer au royaume de Dieu etc. Il se pourrait bien que l’islam qui nous apparaît aujourd’hui comme un géant connaisse le même sort dans quelques siècles…

 

Le colosse aux pieds d’argile

Colosse pieds argileDans la Bible, le livre de Daniel raconte l’histoire célèbre du colosse aux pieds d’argile. Le prophète Daniel doit interpréter le songe du roi Nabuchodonosor : un colosse, symbole des dynasties dominant le Moyen-Orient tour à tour. Sa tête d’or représente Babylone, sa poitrine et ses bras l’empire perse, le ventre et les cuisses l’empire grec et plus particulièrement Alexandre le Grand qui a effectivement dominé toute la terre connue de l’époque. Le quatrième royaume, c’est Rome, laquelle a succédé à la Grèce comme puissance dominante de l’Antiquité. Mais ses pieds sont d’argile, si bien qu’il ne faudra pas grand-chose pour détruire sa base et faire basculer toute la monumentale statue.  Une petite pierre suffira pour faire tomber ces empires un à un.

« Ô roi, tu regardais, et tu voyais une grande statue ; cette statue était immense, et d’une splendeur extraordinaire; elle était debout devant toi, et son aspect était terrible. La tête de cette statue était d’or pur ; sa poitrine et ses bras étaient d’argent ; son ventre et ses cuisses étaient d’airain; ses jambes, de fer ; ses pieds, en partie de fer et en partie d’argile.
Tu regardais, lorsqu’une pierre se détacha sans le secours d’aucune main, frappa les pieds de fer et d’argile de la statue, et les mit en pièces. Alors le fer, l’argile, l’airain, l’argent et l’or, furent brisés ensemble, et devinrent comme la balle qui s’échappe d’une aire en été ; le vent les emporta, et nulle trace n’en fut retrouvée. Mais la pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne, et remplit toute la terre. Voilà le songe. » (Dn 2)

Ce qui est petit a sans doute plus d’avenir que ce qui écrase…

 

L’effet papillon

effet-papillon colibriLa graine de moutarde, si minuscule mais si puissante, est la version positive de ce que la théorie du chaos appelle l’effet papillon. Edward Lorenz, en étudiant les équations de la météo, a montré qu’il suffisait d’une infime variation dans les conditions initiales pour que les résultats des calculs soient complètement divergents. Ce qu’il a illustré en 1972 par la célèbre question : « Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? » Eh bien, la réponse est oui !

La petite graine de moutarde de la foi peut soulever des montagnes, changer le cours de l’histoire, renverser les régimes, faire fleurir des déserts, développer des civilisations immenses…

L’effet colibri

Les tenants de la sobriété de vie et de l’auto-limitation ont une autre parabole qui n’est guère éloignée de celle de la graine de moutarde : une légende amérindienne raconte qu’un petit colibri se démenait seul pour éteindre un incendie de forêt goutte après goutte alors que tous les animaux étaient paralysés par la terreur. Au tatou qui lui faisait remarquer qu’il n’y arriverait jamais, le colibri répondit : « Je sais mais je fais ma part. »

Ce joli conte popularisé par Pierre Rabhi, agriculteur et essayiste, fondateur du mouvement des Colibris, est une référence pour de nombreux acteurs de la mouvance positive qui ont décidé eux aussi de faire leur part. L’application française Weeakt, citée dans « l’Atlas de la planète positive », est une version ludique de cette idée, elle propose de relever des défis écolos, des « akts », qui font gagner des points à sa ville. Nettoyer la route lors d’une balade à vélo (+ 10 points), refuser un sac plastique à la caisse (+ 20 points). Et petit à petit, le colibri fait son nid.

Si chaque colibri fait sa part pour éteindre l’incendie de la dévastation environnementale, les choses changeront. Si chaque graine de moutarde fait confiance à la puissance de vie que Dieu a déposée en elle, les oiseaux du ciel auront de quoi s’abriter pendant des siècles !

De quelque côté que l’on se tourne, l’Évangile prêché par Jésus nous invite à regarder ce qui naît plus que ce qui étouffe, ce qui est enfoui plus que ce qui domine, ce qui est humble plus que ce qui brille. D’où une tonalité résolument positive, pleine d’espérance : le bruit des colosses qui s’effondrent ne doit pas nous empêcher d’entendre les jeunes pousses si prometteuses.

Alors, changeons notre regard sur ce et ceux qui nous entourent : où seront les minuscules semences de fraternité, de justice, d’amour véritable ? Comment discerner, valoriser, encourager, nourrir et accompagner ces micro-initiatives qui vont dans le sens du royaume de Dieu si cher à Jésus de Nazareth ?

 


[1]. Ernst Friedrich Schumacher, Small is Beautiful – A Study of Economics as if People Mattered, Seuil, 1979

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Je relève l’arbre renversé » (Ez 17, 22-24)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : « À la cime du grand cèdre, je prendrai une tige ; au sommet de sa ramure, j’en cueillerai une toute jeune, et je la planterai moi-même sur une montagne très élevée. Sur la haute montagne d’Israël je la planterai. Elle portera des rameaux, et produira du fruit, elle deviendra un cèdre magnifique. En dessous d’elle habiteront tous les passereaux et toutes sortes d’oiseaux, à l’ombre de ses branches ils habiteront. Alors tous les arbres des champs sauront que Je suis le Seigneur : je renverse l’arbre élevé et relève l’arbre renversé, je fais sécher l’arbre vert et reverdir l’arbre sec. Je suis le Seigneur, j’ai parlé, et je le ferai. »

Psaume
(91 (92), 2-3, 13-14, 15-16)
R/ Il est bon, Seigneur, de te rendre grâce ! (cf. 91, 2a)

Qu’il est bon de rendre grâce au Seigneur,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits.

Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
planté dans les parvis du Seigneur,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
pour annoncer : « Le Seigneur est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

Deuxième lecture
« Que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur » (2 Co 5, 6-10) 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, nous gardons toujours confiance, tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur, tant que nous demeurons dans ce corps ; en effet, nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision. Oui, nous avons confiance, et nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps pour demeurer près du Seigneur. Mais de toute manière, que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur. Car il nous faudra tous apparaître à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun soit rétribué selon ce qu’il a fait, soit en bien soit en mal, pendant qu’il était dans son corps.

Évangile
« C’est la plus petite de toutes les semences, mais quand elle grandit, elle dépasse toutes les plantes potagères » (Mc 4, 26-34) Alléluia. Alléluia.
La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia. (-) 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.
Patrick BRAUD

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16 avril 2018

La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste

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La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste

Homélie pour le 3° dimanche de Pâques / Année B
15/04/2018

Cf. également :

Un manager nommé Jésus
Des brebis, un berger, un loup
Prenez la porte
L’agneau mystique de Van Eyck
La Résurrection est un passif
Le berger et la porte
Jesus as a servant leader
Du bon usage des leaders et du leadership

 

« Une vie offerte ne peut pas être perdue ». Les mots de Mgr Planet, évêque de Carcassonne, en hommage au lieutenant-colonel Arnaud Beltrame résonnent encore à nos oreilles pendant ce temps pascal. Particulièrement en ce dimanche du Bon Pasteur : « le bon berger donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire s’enfuit dès que viennent les voleurs » (Jn 10, 11-18)

Nul doute qu’Arnaud Beltrame incarne cette valeur évangélique du don de soi pour que l’autre vive. Sa femme a d’ailleurs témoigné que ce sens du sacrifice était pour lui inséparable de sa récente foi chrétienne de baptisé adulte. En cela, il est pour les chrétiens une figure de sainteté et pas seulement d’héroïsme. Le Père Maximilien Kolbe a été canonisé pour avoir pris volontairement la place d’un père de famille qui allait être condamné à mourir de faim à Auschwitz en représailles d’évasion. L’Église pourrait de même déclarer saint Arnaud Beltrame, qui a pris la place d’une hôtesse de caisse d’un Super U prise en otage par un djihadiste en pleine folie meurtrière.

Comme quoi le profil du Bon Pasteur n’est pas réservé aux prêtres !

Au matin de Pâques, six militaires gardaient l’entrée de l’église voisine, fusil-mitrailleur en bandoulière. Drôle d’impression que de devoir rejoindre l’assemblée sous escorte militaire ! Nous avions oublié en France que pratiquer sa foi pouvait nous coûter la vie. Et voilà qu’un gendarme courageux et quelques jeune gens en armes au portail de l’église nous rappellent que croire est une question de vie et de mort. Plusieurs paroissiens sont allés spontanément saluer ces militaires à la sortie de l’église : « merci d’avoir veillé sur nous pendant la messe. Bonne fête de Pâques à vous ! » Car eux aussi étaient prêts à intervenir, quel qu’en soit le prix, si nécessaire.

Arnaud Beltrame incarne parfaitement le renversement de la logique sacrificielle que René Girard attribue au christianisme : le vrai sacrifice n’est pas de prendre la vie d’autrui, mais de donner la sienne pour que d’autres vivent. Le sacrifice chrétien n’est pas d’offrir quelque chose mais de s’offrir soi-même. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). Saint Paul va même encore plus loin : le sacrifice du Christ est de se donner pour ceux qui apparemment ne le méritent pas. « À peine en effet voudrait-on mourir pour un homme juste; pour un homme de bien, oui, peut-être osera-t-on mourir; mais la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous » (Rm 5,7-8).

L’Évangile du Bon Pasteur fait une différence très nette entre le berger et le mercenaire. Nous devons aujourd’hui préciser nous aussi les mots employés, afin notamment que les médias ne mélangent pas tout.

 

·      La sainteté chrétienne ne peut être kamikaze

Honor Pride - the Kamikaze by ogre2145L’étymologie de ce mot japonais [1] renvoie aux dieux du vent qui auraient permis une victoire inespérée sur les flottes mongoles s’apprêtant à envahir le Japon en 1274 et 1281. En 1944, ce vent meurtrier qui coule les vaisseaux ennemis est devenu le nom des pilotes-suicides faisant écraser leur avion sur les destroyers américains. Par extension, nous appelons kamikaze tous ceux qui sacrifient leur vie pour ôter celle de leurs ennemis. Mais c’est un sacrifice meurtrier, dont le but est de tuer, non de sauver. Que ce soit l’homme ceinturé d’explosifs au milieu de la foule d’un marché  ou les pilotes du 11 septembre s’écrasant sur les tours jumelles de Manhattan, cette logique sacrificielle est païenne en fait. Elle exalte la violence, magnifie la guerre, instrumentalise la vie de quelques militants manipulés pour infliger le plus de souffrance possible à l’ennemi. Les généraux orgueilleux de 14-18 ont hélas poussé leurs hommes dans de telles offensives-suicides, pour reprendre une colline ou une butte aux prussiens ou aux français, et ces offensives n’avaient rien à envier aux folies meurtrières actuelles.

Le kamikaze donne sa vie pour tuer, il parle de gloire et d’honneur pour valider sa démarche.

Les commanditaires de ces actes kamikaze recrutent alors d’autres candidats en appelant héros ceux qui ont cru se sacrifier ainsi pour la patrie, l’empereur, le Führer tout autre cause supérieure.

 

·      La sainteté chrétienne n’a rien à voir avec le djihadisme

image djihadisme-le-retour-du-sacrifice-9782220088143Ces kamikazes sont des anti-héros païens. Les djihadistes se veulent des combattants au nom de Dieu. C’est en criant le nom d’Allah qu’ils décapitent ou kidnappent. Ils se croient dans une guerre sainte contre les mécréants, ce qui légitime la ruse, la dissimulation à seule fin de tuer ceux qui ne sont pas de bons musulmans. Une guerre juste contre les injustes. Certes, le mot arabe djihad employé par le Coran signifie d’abord l’effort intérieur, le combat contre soi pour se soumettre à Allah [2]. Le djihad majeur est un chemin d’ascèse spirituelle pour se conformer à la loi de Dieu. Mais le djihad militaire, pour mineur qu’il soit, physique, violent, ne peut être éliminé du texte du Coran [3]. Il y est bien question d’exterminer les ennemis de l’islam, de soumettre chrétiens et juifs en les tuant ou en les réduisant en dhimmitude [4]. Le djihadiste est donc persuadé de servir la cause du Coran, et sa propre cause personnelle au passage à cause du paradis promis à ceux qui se sacrifient ainsi au combat.

S’ils savaient combien leurs meurtres ajoutent à la Passion du Christ, ils reculeraient épouvantés devant leurs actes…

Le djihadisme est un peu cousin des croisades et autres Inquisitions chrétiennes, lorsque même les papes et les prédicateurs croyaient honorer Dieu en appelant à la haine de l’autre. La seule différence – de taille – est que l’Évangile condamne fortement cette violence sacrificielle alors que le Coran l’encourage. La non-violence et l’amour des ennemis sont ineffaçables dans les Évangiles ; ils font partie de l’identité chrétienne. La domination ou l’extermination des ennemis de l’islam sont en toutes lettres dans le Coran ; ils font partie de l’ambition musulmane de soumettre le monde à Dieu, par la force s’il le faut.

Les chrétiens sont donc deux fois plus coupables lorsqu’ils succombent eux aussi à la logique du djihad : parce qu’ils commettent l’inexcusable et parce qu’ils sont en contradiction flagrante avec leurs textes fondateurs.

 

·      Le martyr subvertit la violence en acceptant d’être victime

Le Martyr de Saint SébastienLe martyr chrétien n’est pas auteur de la violence. Il en dénonce le caractère illusoire. Il proclame l’innocence des victimes prises pour bouc émissaire. Il préfère devenir victime de cette violence plutôt que de se taire, ou de lui répliquer par une violence semblable. Le martyr témoigne (c’est le sens du terme) du Christ à la manière du Christ : en aimant ses ennemis, en pardonnant à ses bourreaux, en dénonçant l’injustice sans répondre au mal par le mal.

Ne croyons pas trop vite que les mercenaires, les kamikazes ou les djihadistes sont toujours dans l’autre camp. Ne nous habillons pas trop vite de la tunique du Bon Berger ou du martyr. C’est devant le vrai danger que se révèle la différence.

Préparons-nous intérieurement en faisant du don de soi notre vrai moteur intérieur, au travail, en famille, entre amis…

 


[1]. Mot japonais (composé de kami « seigneur, dieu » et de kaze « vent ») désignant à l’origine deux tempêtes qui, en 1274 et 1281, détruisirent la flotte d’invasion des Mongols.

[2]. De l’arabe جهاد, djihâd (« lutte, guerre sainte »). Dans le Coran, l’expression al-jihad bi anfousikoum (« lutte contre les penchants de votre âme ») est l’équivalent de l’expression se faire violence ou al-jihad fi sabil Allah (« combat sacré dans le chemin d’Allah »).

[3] . Selon Averroès, l’islam compte quatre types de jihad : par le cœur, par la langue, par la main et par l’épée.

[4]. Statut spécial de sujétion imposé aux non-musulmans en terre musulmane. « Combattez  ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier ; ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son Prophète ont déclaré illicite ; ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie religion. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils paient directement le tribut après s’être humiliés » (Coran Sourate 9, 29).

 

LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
« En nul autre que lui, il n’y a de salut » (Ac 4, 8-12)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Pierre, rempli de l’Esprit Saint, déclara : « Chefs du peuple et anciens, nous sommes interrogés aujourd’hui pour avoir fait du bien à un infirme, et l’on nous demande comment cet homme a été sauvé. Sachez-le donc, vous tous, ainsi que tout le peuple d’Israël : c’est par le nom de Jésus le Nazaréen, lui que vous avez crucifié mais que Dieu a ressuscité d’entre les morts, c’est par lui que cet homme se trouve là, devant vous, bien portant. Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle. En nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver. »

PSAUME
(Ps 117 (118), 1.8-9, 21-23, 26.28-29)
R/ La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle.
ou : Alléluia ! (Ps 117, 22)

Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Mieux vaut s’appuyer sur le Seigneur
que de compter sur les hommes ;
mieux vaut s’appuyer sur le Seigneur
que de compter sur les puissants !

Je te rends grâce car tu m’as exaucé :
tu es pour moi le salut.
La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient !
De la maison du Seigneur, nous vous bénissons !
Tu es mon Dieu, je te rends grâce,
mon Dieu, je t’exalte !
Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !

DEUXIÈME LECTURE
« Nous verrons Dieu tel qu’il est » (1 Jn 3, 1-2)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est.

ÉVANGILE

« Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10, 11-18)
Alléluia. Alléluia.
Je suis le bon pasteur, dit le Seigneur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent.
Alléluia. (Jn 10, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus déclara : « Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse. Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui. Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »
Patrick BRAUD

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13 janvier 2016

Intercéder comme Marie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Intercéder comme Marie

Cf. également :

La hiérarchie des charismes

Jésus que leur joie demeure

 

Homélie du 2° dimanche du temps ordinaire / Année C
17/01/2015

 

Comment prier pour les autres ? Où peut en trouver une école d’intercession ?

L’épisode des noces de Cana nous donne une référence solide : la mère de Dieu elle-même.

 

1. Partir du lien qui nous unit

Lisez attentivement comment elle intervient dans ce premier signe qui manifeste la gloire de Jésus à Cana. Elle n’est citée que trois fois dans ce passage, et toujours en tant que mère.

C’est peut-être un premier indice : si vous voulez intercéder pour quelqu’un, il faut d’abord partir de votre responsabilité, votre lien avec lui ou elle. Ici, c’est bien au titre de sa vocation de mère que Marie intervient. Nous, c’est parce que nous sommes parents, amis, voisins, collègues… de ceux que nous voulons porter dans la prière.

Cette identité de mère lui est d’ailleurs contestée par Jésus : « femme, que me veux-tu ? » Les commentaires les plus fins de cette réplique cinglante l’interprètent comme la vraie naissance de Jésus dans l’évangile de Jean : lorsque Marie accepte que son fils existe par lui-même, c’est comme si elle accouchait symboliquement de son enfant. Acceptant d’être femme, à juste distance de son fils, elle devient authentiquement mère en écoutant sa parole et en s’y conformant. « Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère et une soeur et une mère » (Mt 12,49).

Voilà donc une première piste pour intercéder : partir du lien qui nous unit à ceux que nous voulons présenter devant Dieu, en acceptant que ce lien soit retravaillé, transformé, accompli par le fait même de l’exposer à la parole de Dieu dans la prière.

Afficher l'image d'origineLes Noces de Cana. Vers 1384-90.
Fresque du transept sud de l’église du Saint-Sauveur
à Tsalenjikha en Géorgie. 

Les trois mentions de Marie à Cana sont très sobres :

- la mère de Jésus était là

- la mère de Jésus lui dit : ils n’ont plus de vin

- sa mère dit aux serviteurs : faites tout ce qui vous dira.

Cela suffit pourtant à nous enraciner dans une belle attitude d’intercession à la manière de Marie.

 

2. Être là

Afficher l'image d'origineÇa n’a l’air de rien, mais la première condition de l’intercession est rarement remplie : être là.

Au temps de Jésus, cela signifiait être présent physiquement, s’être déplacé pour aller voir celui qui a besoin de nous, que ce soit ici à Cana pour partager une grande joie ou plus tard à Béthanie pour aller voir Lazare etc.

Au XXI° siècle, être là pour l’autre passe bien sûr par la présence physique - et Dieu sait combien elle est toujours déterminante - mais également par la présence vocale, écrite, audiovisuelle etc. Une lettre, un coup de fil, un mail, un audio-call avec Skype, un chat sur Facebook, une photo sur Instagram… : les moyens ne manquent pas de prouver à l’autre que nous sommes avec lui, et d’éprouver ainsi sa détresse et son manque.

Chacun en fait un jour l’expérience : lorsque la maladie est trop dure ou dure trop longtemps, lorsque la galère devient honteuse homme et socialement déclassante, lorsque les ennuis deviennent très sérieux, beaucoup de relations ‘ne sont plus là’, c’est-à-dire ne répondent plus présent à nos appels à l’aide, surtout s’ils ne sont pas explicites. Il y a mille  manières de détourner la tête et d’aller ailleurs. Il y a mille excuses qui permettent de ne pas se compromettre.

Être là, comme Marie sortie de chez elle pour répondre à l’invitation de Cana, est la première attitude de ceux qui veulent intercéder.

 

3. Présenter à Dieu le constat de la situation

Afficher l'image d'origine« Ils n’ont plus de vin ». Ce n’est pas une demande de la part de Marie : c’est un constat. Adressée à son fils, il résonne non pas comme une injonction, mais comme une grande confiance.

« Cela vaut la peine d’approfondir un peu plus la compréhension de ce passage évangélique : pour mieux comprendre Jésus et Marie, mais précisément aussi pour apprendre de Marie à prier de manière juste. Marie n’adresse pas une véritable demande à Jésus. Elle dit simplement: « Ils n’ont pas de vin » (Jn 2, 3). En Terre Sainte, les noces étaient fêtées pendant une semaine entière; tout le village y participait, et l’on consommait donc de grandes quantités de vin. Or, les époux se trouvent en difficulté, et Marie le dit simplement à Jésus. Elle ne demande pas une chose précise, et encore moins que Jésus exerce son pouvoir, accomplisse un miracle, produise du vin. Elle confie simplement le fait à Jésus et Lui laisse la décision sur la façon de réagir. Nous constatons ainsi deux choses dans les simples paroles de la Mère de Jésus : d’une part, sa sollicitude affectueuse pour les hommes, l’attention maternelle avec laquelle elle perçoit la situation difficile d’autrui; nous voyons sa bonté cordiale et sa disponibilité à aider. […]

Mais à ce premier aspect très familier à tous s’en ajoute un autre, qui nous échappe facilement : Marie remet tout au jugement du Seigneur. »

Extrait de l’homélie de Benoît XVI à Alttoting (Allemagne), 11 septembre 2006

Cf. http://www.mariedenazareth.com/qui-est-marie/benoit-xvi-commente-les-noces-de-cana#sthash.z8jv7cIE.dpuf

C’est comme si Marie disait à Jésus : ‘tu as vu ce que j’ai vu ? Ce n’est pas à moi de te dicter ce qu’il faut faire pour les mariés, tu le sais mieux que moi. Je ne te demande pas ceci ou cela en particulier. Personne ne sait ce qui est le mieux pour l’autre ou pour lui-même. Mais, simplement, avec confiance, j’attire ton attention sur telle situation qui va devenir douloureuse. Je remets entre tes mains ces nouveaux mariés dont la joie est compromise. Fais pour le mieux.

 

La véritable prière de demande est bien celle-là : non pas ‘donne-moi ceci ou cela’, mais vois  là où j’en suis, là où il en est, et agit selon ton cœur’. C’est ce que les autres évangélistes appellent demander l’Esprit Saint plutôt que de demander du pain du poisson ou une pierre.

 

4. Laisser le Christ agir

« Faites tout ce qui vous dira ».

Marie ignore comment son fils va réagir. Elle ne sait pas s’il va intervenir directement ou non. Elle crée seulement les conditions de son action. Elle dégage les obstacles éventuels. On dirait aujourd’hui qu’elle crée un environnement propice à la résolution du problème. Attendre avec confiance l’action du Christ en faveur de celui pour qui j’intercède, sans chercher à la maîtriser, mais en m’engageant pour que soit possible : voilà la troisième et dernière attitude de Marie intercesseuse…

C’est la célèbre spiritualité du laisser-faire (Dieu), ou du non-agir (qui est une action véritable, cf. Le management du non-agir et « Laisse faire » : éloge du non-agir )

 

Les noces de Cana. Miniature du Codex Egbert.  Entre 980 et 993. Trèves. Stadtbibliothek. Les noces de Cana. Miniature du Codex Egbert.
Entre 980 et 993. Trèves. Stadtbibliothek. 


Intercéder pour l’autre (et pas seulement ceux que nous aimons instinctivement, rappelons-le !) est donc un cheminement spirituel qui peut s’inspirer de Marie à Cana :

- partir du lien qui nous unit en acceptant qu’il soit remodelé dans et par cette  intercession.

- être la, physiquement, au bout du fil, du stylo ou du clavier, faire le déplacement intérieur qui permet d’être aux côtés (à côté) de l’autre.

- présenter à Dieu le constat de la détresse de l’autre, sans exercer de pression, avec confiance.

- laisser le Christ agir tout en créant les conditions de possibilité de son action.

 

5. Être comme Marie : un catalyseur

Ajoutons juste que Marie ne s’attribue aucune gloire du signe de Cana. Elle n’a été qu’un catalyseur amorçant la réaction de Jésus.

Dans une réaction chimique, un catalyseur est une substance différente des deux substances en présence, sans laquelle il n’y aurait aucune interaction entre les deux. Le catalyseur se combine avec l’une pour réagir ensuite avec l’autre, mais à l’issue de la réaction chimique il est à nouveau distinct du composé final, comme s’il n’y avait été pour rien. C’est bien là le rôle de l’intercesseur-catalyseur : favoriser l’action de Dieu pour l’autre, et se retirer lorsqu’elle est accomplie.

 

Afficher l'image d'origine

Que Marie de Cana nous inspire une intercession fidèle à l’Esprit de Dieu dont elle était remplie !

 

 

1ère lecture : « Comme la jeune mariée fait la joie de son mari » (Is 62, 1-5)
Lecture du livre du prophète Isaïe

Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse que sa justice ne paraisse dans la clarté, et son salut comme une torche qui brûle. Et les nations verront ta justice ; tous les rois verront ta gloire. On te nommera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur dictera. Tu seras une couronne brillante dans la main du Seigneur, un diadème royal entre les doigts de ton Dieu. On ne te dira plus : « Délaissée ! » À ton pays, nul ne dira : « Désolation ! » Toi, tu seras appelée « Ma Préférence », cette terre se nommera « L’Épousée ». Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra « L’Épousée ». Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu.

Psaume : Ps 95 (96), 1-2a, 2b-3, 7-8a, 9a.10ac

R/ Racontez à tous les peuples les merveilles du Seigneur !

(Ps 95, 3)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
chantez au Seigneur et bénissez son nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Rendez au Seigneur, familles des peuples,
rendez au Seigneur, la gloire et la puissance,
rendez au Seigneur la gloire de son nom.

Adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté.
Allez dire aux nations : Le Seigneur est roi !
Il gouverne les peuples avec droiture.

2ème lecture : « L’unique et même Esprit distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier » (1 Co 12, 4-11)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien. À celui-ci est donnée, par l’Esprit, une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit ; un autre reçoit, dans le même Esprit, un don de foi ; un autre encore, dans l’unique Esprit, des dons de guérison ; à un autre est donné d’opérer des miracles, à un autre de prophétiser, à un autre de discerner les inspirations ; à l’un, de parler diverses langues mystérieuses ; à l’autre, de les interpréter. Mais celui qui agit en tout cela, c’est l’unique et même Esprit : il distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier.

Evangile : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée » (Jn 2, 1-11)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Dieu nous a appelés par l’Évangile à entrer en possession de la gloire de notre Seigneur Jésus Christ.
Alléluia. (cf. 2 Th 2, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

 En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures, (c’est-à-dire environ cent litres). Jésus dit à ceux qui servaient : « Remplissez d’eau les jarres. » Et ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent. Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »
Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
Patrick BRAUD

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19 septembre 2015

Petite théologie du rugby pour la Coupe du Monde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 10 h 00 min

Petite théologie du rugby pour la Coupe du Monde

 

Pour le premier match du XV de France ce soir dans la Coupe du Monde de rugby 2015, voici une re-publication d’un ancien article, toujours actuel !

Cf. également : En joug, et à deux !

 

Peut-on faire un peu de théologie à partir d’un match de rugby ?

Petite théologie du rugby pour la Coupe du Monde dans Communauté spirituelle ob_d530d2_rugby-world-cup-2015-logo

          

            La coupe du Monde a commencé hier en Angleterre : peut-elle nous apprendre quelque chose sur l’homme, sur Dieu même ? Peut-elle même nourrir notre foi chrétienne ?

            Vous devinez que mon coeur m’incline plutôt à relever ce défi, pour ne pas être un simple supporter un peu chauvin ? Essayons, et transformons l’essai? !

 

Se transcender

Et d’abord, comme tout sport de haut niveau, le rugby s’appuie sur une soif de transcendance.

Il y a chez les sportifs une endurance physique et psychologique extraordinaire. Ils doivent se dépasser, se « transcender », se confronter à l’impossible. L’intensité de l’effort est si grande qu’il révèle au sportif qu’il est comme habité par une force plus grande que lui, qui le porte, le transfigure. Lors de la finale du championnat d’Europe de football, le joueur vedette Kaka (d’origine brésilienne) portait sur son maillot : « I belong to Jesus » « J’appartiens à Jésus » (d’ailleurs il a gagné la finale avec le Milan AC !).

Beaucoup de sportifs font l’expérience de la transcendance à partir de leur affrontement à leurs limites, comme à partir de leur abandon à la force et l’inspiration qui les soulèvent plus haut qu’eux-mêmes.

Le rugby de haut niveau s’appuie lui aussi sur cette soif de transcendance : se dépasser ensemble, pour aller le plus haut possible. Comment ne pas y voir l’aspiration à l’infini, la quête d’infini qui marque toute créature humaine parce qu’elle est habitée, même confusément, par un Dieu plus grand qu’elle ?

Soif de transcendance, donc.

 

Homo rugbysticus et religiosus

Comme beaucoup de sports de haut niveau, le rugby révèle ainsi, et cultive, la dimension religieuse de l’homme.

Il faut avoir vibré dans les virages des tribunes du stade, chanté avec les choeurs gallois, fait corps avec l’exultation de la foule pour une superbe phase de jeu pour mesurer ce qu’est la ferveur « religieuse » autour d’une équipe de rugby. Il y a des rituels dans les vestiaires ou sur le stade (penser au ‘haka’ des All Blacks ou à la 3° mi-temps de toutes les équipes…), il y a des héros presque canonisés (Jean-Pierre Rives, Pierre Albaladéjo ou Philippe Sella ou Jona Lomu), il y a des légendes qui courent (ne dit-on pas que les All Blacks portent par avance le deuil de leur adversaire en jouant tout en noir ?…).

Bref, ce sport comme beaucoup d’autres nous rappelle que l’homme est par essence un animal religieux ; et ce n’est pas le christianisme qui le contredira, au contraire !

            Soif de transcendance, révélateur de la dimension religieuse de l’homme.

 

Venons-en aux spécificités de cet étrange ballet à 15 qu’est le rugby.

 

Jouer des rebonds de la vie

Et en premier ce ballon bizarre. Ni rond, ni plat, non : ovale ! Ce qui en fait un ballon capricieux qui rebondit de manière quasi-impossible. Essayez donc de prévoir sa trajectoire dès qu’il touche terre ! Dans le monde de l’ovalie, il n’y a pas que le ballon qui n’est pas rond : rien n’y est rond, c’est-à-dire rien n’est absolument maîtrisable, comme dans le réel. D’où un génie rugbystique très particulier : savoir s’adopter aux rebonds imprévus, exploiter avec talent un parcours en zigzag, s’attendre à tout et à son contraire sans se laisser désarçonner.

J’y vois en filigrane des valeurs et des attitudes très proches de la spiritualité chrétienne : savoir déchiffrer les événements, se laisser conduire avec souplesse et opportunisme, conjuguer dé-maîtrise et inspiration, pour transformer un rebond capricieux en course triomphale…

 

Faire mémoire pour progresser

Décidément le rugby est paradoxal, presque autant que la foi chrétienne !

Rendez-vous compte : pour avancer, il faut passer en arrière (s’appuyer sur le passé pour ouvrir l’avenir, dirions-nous en langage chrétien). Faire mémoire pour accueillir l’avenir est une démarche biblique structurante (pensez à la circoncision d’Abraham, établie en mémorial, ou à la Pâque juive, puis chrétienne etc : c’est en revenant ’en arrière’ que nous pouvons recevoir le don de notre avenir). L’en-avant est interdit au rugby comme en Eglise !

 

Convertir la violence sans la nier

Le rugby paraît violent, mais en fait il canalise la violence et la transforme en énergie positive ! J’admire ce réalisme spirituel qui préfère tenir compte de l’être humain tel qu’il est plutôt que d’en bâtir un idéal, et qui, croit que de tout mal peut sortir un bien plus grand encore. De l’ardeur guerrière des joueurs de rugby peut sortir, grâce à l’affrontement physique régulé et « transcendant », un « rugby champagne » pétillant de malice, d’astuce, de beauté. La fameuse « french touch », c’est cette étincelle d’inspiration qui fait d’une balle extraite d’un amas d’avants, le corps fumant de la bagarre, une course folle à l’aile en de grandes courses improbables !

 

            Christophe Dominici, ancien ailier du XV de France racontait : « à 14 ans, face à la mort brutale de ma soeur, j’ai ressenti une colère infinie. J’en voulais à la terre entière, je me sentais coupable, je pensais que mes parents auraient préféré que ce soit moi qui meurs plutôt qu’elle (?). Je me suis servi de cette haine qui me conduisait à faire n’importe quoi. Je l’ai mise au service du collectif, je l’ai rendu positive (grâce au rugby). Comme si mon malheur avait accru ma volonté et démultiplié mes forces ». (Philosophie Magazine, Septembre 2007, p. 37).

            Jésus prévient dans l’évangile que sa venue suscitera de la violence qu’il faudra bien affronter : « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (Mt 10,34)

 

Aimer ses adversaires

D’ailleurs, cet apprivoisement, ce dépassement de la violence s’accompagne d’un public foncièrement non-violent. Il n’y a pas de hooligans dans le rugby !

Cela pourrait même aller paradoxalement jusqu’à l’amour des ennemis !

Le respect de l’adversaire, la haie d’honneur à la sortie en applaudissant les perdants, la fameuse 3ème mi-temps avec eux…. Au rugby, on joue mieux en jouant avec l’adversaire, pas contre lui ou sans lui.

 

Personnalisme communautaire sur le terrain et dans la vie

Autre point : ce sport est à la fois personnel et communautaire, ce qui résonne bien avec une certaine vision chrétienne de l’homme : au rugby, il n’y a pas d’exploits individuels sans effort collectif. Impossible de marquer tout seul ! Quand un jouer marque un essai, il ne s’échappe pas de l’étreinte de ses coéquipiers comme au foot pour recevoir seul l’hommage de la foule. Il rejoint heureux ses frères d’exploit pour savourer avec eux et devant tous la réussite qui n’est jamais l’oeuvre d’un seul.

 

En sens inverse, la cohésion collective de l’équipe a besoin d’étincelles de génie individuel : le demi de mêlée se faufilant dans un trou de souris pour aller aplatir derrière la ligne, l’ailier débordant la défense par des crochets et des contre pieds ébouriffants…/09/2015 contre l’Afrique du Sud, double champion du monde, a marqué les esprits. 

 

Le sens du sacrifice

Les rugbymen savent ce que « faire corps » et « se sacrifier » veut dire. Avec un esprit d’abnégation et d’humilité incroyables ! Les « tracteurs » du pack d’avant se sacrifient pour les « gazelles » des lignes arrières. Les plaqueurs plaquent à tour de bras sans jamais voir la balle. Un arrière peut courir 11kms pendant le match sans jamais toucher le ballon? Mais chacun veut apporter sa note au collectif. Lors d’un match de l’équipe de France, on a vu Harinordoqui rater un essai « en oubliant » de faire une passe ultime : il s’est fait sermonner au vestiaire, a effectué une confession publique avec repentance devant toute l’équipe ! Même l’hyper-médiatisation du géant Chabal, velu et poilu à souhait, ne pouvait  faire de l’ombre au prestige du groupe.

Savoir conjuguer l’individuel et le collectif, le personnel et le communautaire, c’est un point commun au rugby et à la foi chrétienne… 

Risquer de perdre pour gagner

L’exploit historique du Japon gagnant 34-32 le 19/09/2015 contre l’Afrique du Sud, double champion du monde, a marqué les esprits. Et plus encore, la manière dont cette victoire s’est décidée en fin de partie. Les japonais menés 29-32 ont obtenu une pénalité (qui vaut 3 points) facile à la fin du match, leur donnant d’obtenir un match nul déjà énorme ! Mais leur envie de gagner était elle qu’ils ont préféré choisir la touche, pour tenter de marquer un essai dans la foulée (qui vaut 5 points), et faire ainsi la différence. Ce faisant, ils risquaient de tout perdre, ce qui aurait été une terrible déception après avoir frôlé l’exploit. Ils ont risqué de tout perdre de leur match extraordinaire. Mais à partir de cette touche, une longue phase de jeu leur a permis de marquer l’essai historique leur donnant de dépasser les sud africains 34-32 !! Cette configuration n’arrive pas au football.

Savoir risquer de perdre pour gagner est une attitude hautement spirituelle : « qui veut garder sa vie la perdra… » Ceux qui n’envisagent pas de perdre (leurs avantages, leur confort, leur richesse etc.) auront autant de mal à entrer en « terre promise » que le chameau d’entrer dans le chas d’une aiguille…

 

Un sport incarné

 coupe dans Communauté spirituelle

 

 

 

 

 

 

Il faudrait également évoquer le rapport au corps : les rugbymen le soignent, le montrent (cf. le calendrier ‘Les Dieux du Stade‘), l’aiment sans l’idolâtrer, sans oublier l’esprit du jeu. Les corps qui s’expriment tout entier au rugby sont mis en valeur, affrontent la souffrance, se transcendent, dans une chorégraphie où même les maillots de rugby ont des allures d’opéra !

 

   

Vous voyez, il y a tant de pierres d’attente pour la foi chrétienne dans ce jeu génial qu’est le rugby ! Il y a tant de parallèles à faire, de convergences à établir.

Bien sûr il y a aussi des aspects contraires à l’Évangile !

Mais ne soyons pas des spectateurs superficiels, ni des opposants obtus : sachons lire dans les passions de notre temps – la Coupe du Monde en ce moment – la trace de la grandeur de l’homme qui est pour nous la trace de la grandeur divine.

 

 

Patrick Braud

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