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2 août 2020

Péripatéticiens avec le Christ

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Péripatéticiens avec le Christ


Homélie du 19° Dimanche du temps ordinaire / Année A
09/08/2020

Cf. également :

Le doux zéphyr du mont Horeb
Le dedans vous attend dehors
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?
Le polythéisme des valeurs
Sans condition, ni délai
Le principe de gratuité

Le lac gelé de Varsovie

Connaissez-vous l’œuvre cinématographique de Krzysztof Kieslowski (1941-1996) ? À partir des réalités sociales de la Pologne des années 80, il réfléchit sur la foi, le hasard, le rôle des évènements. Sa collection de 10 films intitulée « Le Décalogue » constitue une interprétation puissante et très personnelle des 10 Paroles données à Moïse, sans doute son œuvre maîtresse.

Dans le premier épisode du Décalogue (« Un seul Dieu tu adoreras »), un homme décide à Varsovie, à l’aide de formules sophistiquées calculant sur son ordinateur la résistance de la glace, que son petit garçon Pawel peut sans danger aller essayer sur le lac gelé la paire de patins à glace qu’il vient de lui offrir pour Noël, puisqu’il fait -15° depuis plusieurs jours. Pourtant contre toute logique, contre toute raison, la glace se rompt, l’enfant meurt. Le nom du père est Krzysztof et fait référence à « celui qui porte le Christ » : agnostique, faisant plus confiance en ses calculs qu’au Christ, il voit la glace ne plus pouvoir porter son fils comme lui n’est plus capable de porter sa foi… Anéanti par la douleur, Krzysztof remet en cause ses convictions les plus profondes et se révolte contre Dieu. Adorer un autre dieu que Dieu, fut-il la science et ses technologies, mène au désastre…

 

Le lac gelé de Tibériade ?

Ce lac gelé de Varsovie fais penser au lac de Tibériade de notre évangile (Mt 14, 22-33). C’est en effet une explication qui paraît trop rationaliste, mais cependant plausible, avancés par un spécialiste de l’histoire des lacs. Il émet l’hypothèse (certes fragile) selon laquelle le lac de Tibériade aurait pu être pris dans la glace au temps de Jésus en hiver. Du moins en surface, sur certaines parties.

« Jésus n’a peut-être pas marché sur l’eau comme le racontent trois des quatre Évangiles mais sur de la glace formée sur la mer de Galilée, selon une étude publiée cette semaine par un océanographe de l’université de Miami. Selon cette étude, les conditions météorologiques dans cette région, située aujourd’hui dans le nord d’Israël, étaient particulièrement rigoureuses dans une période comprise entre il y a 1500 et 2600 ans. De la glace, suffisamment épaisse pour supporter le poids d’un homme, aurait pu recouvrir une partie de la mer de Galilée, également connue sous le nom de lac de Tibériade, a indiqué le professeur Doron Nof. Cette couche de glace pouvait elle-même être partiellement recouverte par de l’eau, a précisé M. Nof. Aussi, des observateurs situés un peu loin de la scène pouvaient ne pas voir la glace et croire qu’une personne debout ou marchant sur le lac « marchait sur l’eau », a estimé l’océanographe. Le chercheur expose sa version du miracle dans le numéro d’avril 2006 du Journal de la Paléolimnologie, revue reconstituant l’histoire des lacs » (quotidien La Croix, avril 2006).

Plan du lac et de ses environsLes disciples, après avoir ramé la nuit pendant des heures contre vents et vagues, sont exténués de fatigue. De 21 km du nord au sud, de 12 km au plus large d’est en ouest, le lac n’est profond que de 50 m. Passer d‘une rive à l’autre comme le demande Jésus à ses disciples est normalement l’affaire de quelques heures à la rame. Mais le vent et les vagues sont contraires. Les disciples avaient donc lutté contre la tempête la plus grande partie de la nuit, et ils étaient en danger. Entre trois heures et six heures du matin (« la quatrième veille de la nuit » précise le texte), ils devinent de loin une silhouette venant vers eux aux premières lueurs, à travers le brouillard, sur le lac. Jésus aurait pu repérer les parties du lac recouvertes par une couche de glace assez solide pour s’avancer vers la barque. Il marchait ainsi littéralement sur les eaux. Pierre, à l’appel de Jésus, a peut-être lui aussi trouvé une partie du lac prise dans la glace pour débarquer et rejoindre Jésus. Mais, comme Pawel à Varsovie, après avoir fait quelques pas il a soudain senti la glace se fissurer et l’a entendu se craqueler sous son poids. D’où sa frayeur, car il commençait à couler. La main vigoureuse de Jésus le hissant sur un terrain plus solide le sauvera de l’hypothermie et de la noyade…                  

Explication trop naturelle ? Ceux qui veulent des miracles et des prodiges à tout prix crieront au blasphème et dénonceront une réduction rationaliste de l’événement. Pourtant la Bible elle-même pratique ce type de double lecture d’un même événement : à partir d’un phénomène naturel, elle relit ce qui s’est passé comme la trace de l’intervention divine. L’exemple le plus spectaculaire de ce genre d’exégèse est le célèbre passage de la 2 Janvier: Les Dix Commandements (Cecil B. DeMille - 1956) / The Ten CommandmentsMer des Roseaux (ou Mer Rouge). Nous avons tous en tête les deux murailles d’eau gigantesques du film de Cecil B. DeMille, l’une à droite et l’autre à gauche de la file des hébreux traversant la mer à pied sec. Et c’est le bâton de Moïse (sacré Charlton Heston !) qui fendit les eaux en deux. Le livre de l’Exode mentionne bel et bien cette mise en scène hollywoodienne (Ex 14,22). Mais il mentionne en même temps, et à côté, une autre interprétation, beaucoup plus naturelle celle-là : « Moïse étendit le bras sur la mer. Le Seigneur chassa la mer toute la nuit par un fort vent d’est ; il mit la mer à sec » (Ex 14,21). Le nom même de Mer des Roseaux (ou Mer des Joncs) suggère qu’il il y avait de larges parties marécageuses à traverser (pensez aux bayous de la Louisiane !).

Alors : bâton de Moïse ou vent d’Est ? Murailles d’eau ou marécages asséchés ? Et quand les Égyptiens s’engouffrent dans le passage pour récupérer leurs esclaves en fuite, est-ce la puissance divine qui les engloutit en faisant retomber les deux murailles d’eau avec le bâton de Moïse, ou bien est-ce le vent d’Est qui en s’arrêtant de souffler fait s’embourber les roues des chars et revenir l’eau telle une marée inversée ? Puisque les deux versions sont retenues par les rédacteurs bibliques, bien malin qui pourrait choisir entre les deux…

La marche sur les eaux de Jésus a quelque chose du passage du peuple de Dieu à travers l’eau de la Mer des Roseaux : phénomène naturel relu dans la foi par ceux qui y ont vu un signe de la puissance de Jésus sur le mal et sur la mort. Car les Israélites étaient de bien piètres marins. Ils n’ont jamais eu de flotte digne de ce nom (sauf peut-être sous Salomon). S’éloigner du rivage leur faisait peur, et encore ce n’était qu’un lac ! Une flaque d’eau comme le lac de Tibériade leur paraissait un océan, et le moindre coup de vent les affolait comme une tempête. C’était des pêcheurs, pas des marins. La mer était pour eux le lieu sombre des forces redoutables, des monstres terrifiants des profondeurs comme le Léviathan, des dangers inconnus capables de les engloutir sans coup férir. À tel point que Jean par exemple fera disparaître toute mer de la nouvelle création à venir : « de mer il n’y en aura plus » (Ap 21,14), tant elle est pour lui le symbole du mal. Voir Jésus marcher sur la mer (même si ce ne sont que les eaux gelées en surface d’un petit lac) était pour les pêcheurs de Galilée le signe manifeste de la victoire du Christ sur le mal et sur la mort, que sa résurrection allait mettre en pleine lumière avec Pâques.

 

Déambuler avec le Christ

L’enjeu de la scène est de pouvoir comme Pierre rejoindre Jésus dans sa marche sur les forces du mal. Le but est bien cette « marche-autour » sur l’eau.
Par trois fois dans le texte, Matthieu emploie le verbe περιπατν = peripatōn = marcher (patéō) autour (perí), qu’on peut traduire par déambuler :

Deux fois pour Jésus :

v 25 : à la quatrième veille de la nuit, il vint à eux, marchant (περιπατῶν = peripatōn) sur la mer.
v 26 : les disciples, le voyant marcher (περιπατοῦντα = peripatounta) sur la mer,

et une fois pour Pierre, qui est ainsi associé à la marche de Jésus :

v 29 : Pierre, étant descendu de la barque, marcha (περιεπάτησεν = periepatēsen) sur les eaux.

Pour nous aujourd’hui, l’adjectif péripatéticien désigne les dames court-vêtues qui arpentent les allées du bois de Boulogne ou les trottoirs de la rue Saint Denis pour achalander le client…
Dans l’Antiquité, le terme désignait plutôt une école de philosophie fondée par Aristote en -335 au Lycée d’Athènes. Il se promenait avec ses élèves, et tout en marchant, discutait, échangeait, bref philosophait. On a remis à la mode il y a peu cette manière de réfléchir dans le management : pour un entretien d’évaluation, le manager propose d’aller faire un tour au parc du Luxembourg ou sur les rives de la Seine pour échanger plus librement ; pour un brainstorming, on aura plus d’idées originales en allant se balader ensemble le long d’un canal ou d’un chemin verdoyant etc.

Jésus a pratiqué cette pédagogie de la « marche-autour » (perípatéō) péripatéticienne tout au long de ses trois années de vie publique. Nul doute qu’Emmanuel Macron a eu en tête, consciemment ou non, cette référence christique lorsqu’il a appelé son mouvement « En Marche » (et en plus, ses initiales étaient très narcissiquement gravées sur la plaque d’identité de son mouvement…).

Pour comprendre Jésus ‘péripatéticien’ déambulant parmi ses contemporains, il suffit de repérer les usages du verbe peripatōn dans les Évangiles. On peut les classer en au moins quatre familles.

 

1. Déambuler le long de la mer

« Marchant (περιπατῶν = peripatōn) le long de la mer de Galilée, il vit deux frères » (Mt 4,18).

Au bord du lac s’établissent les villes côtières grouillant de commerces et de rencontres en tous genres, comme Capharnaüm (la ville de Jésus), ou bien Bethsaïde, Tabgha, Magdala, Tibériade et Géraza. En allant et venant librement le long de la mer, Jésus s’expose ainsi à rencontrer les forces vives de son peuple. C’est là qu’il appelle ses premiers disciples. Marcher avec lui au bord de la mer, c’est aujourd’hui rejoindre les centres vitaux de nos villes où l’on commerce, où les populations se mélangent, où l’appel doit être lancé aux pêcheurs de ce temps.

 

2. Marcher sur la mer

Péripatéticiens avec le Christ dans Communauté spirituelle« À la quatrième veille de la nuit, il vint à eux, marchant (περιπατῶν = peripatōn) sur la mer » (Mt 14,25).

Là, il s’agit de s’aventurer à l’intérieur des territoires peuplés par les forces obscures et mauvaises. Avec le courage que la Résurrection procure, et la puissance du Christ plus forte que le mal, nous n’aurons pas peur de sentir les eaux s’ouvrir sous nos pas.

Marcher sur la mer, c’est aujourd’hui dénoncer la corruption des élites, lutter contre les esclavages des temps modernes (traite humaine, travail des enfants, filières de prostitution etc.). C’est se battre pour le respect de toute vie, de la conception à la mort. C’est s’affronter aux forces de l’argent et du pouvoir qui broient leurs opposants plus sûrement que le Léviathan n’avalait les marins perdus.

Le combat contre le mal fait partie de l’espérance chrétienne.

Certes nous perdrons bien des procès, notre voix pourra demeurer inaudible pendant longtemps, les méchants donneront l’impression de ricaner en toute sécurité… Mais nous savons que David a terrassé Goliath, que la foi déplace les montagnes, que les trônes finissent par être renversés, les injustices par être révélées.

 

3. Déambuler dans la Galilée

Les fonctions mentorales (suite) ; Jésus avec ses disciples« Jésus parcourait (περιεπάτει = periepatei) la Galilée » (Jn 7,1).

La Galilée des nations, c’est le coin le moins estimé d’Israël. « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » ironisait Nathanaël (Jn 1,46). Les Galilées actuelles sont les territoires perdus de la République, les périphéries méprisées ou ignorées par les centres, les confins où ne s’aventurent plus les gagnants du système. Déambuler en Galilée avec le Christ, c’est aujourd’hui rejoindre Dieu à la marge de nos sociétés, redonner la parole aux oubliés de l’histoire. C’est fonder ATD Quart-Monde avec les familles subissant l’exclusion depuis des générations. C’est visiter les séniors en EHPAD pour imaginer avec eux d’autres modes de vie pour nos aînés. C’est comprendre ce que nous avons fait de nos fous, dépressifs et autres malades mentaux dans nos hôpitaux psychiatriques et nos prisons etc.

Il y a tant de route sur lesquelles marcher en Galilée !

 

4. Déambuler dans le Temple

« À Jérusalem, Jésus allait et venait (περιπατοῦντος = peripatountos) dans le Temple » (Mc 11,27).
« Il entra à Jérusalem, dans le Temple ; et ayant porté ses regards autour de lui sur toutes choses… » (Mc 11,11)

templejesus Jésus dans Communauté spirituelleLà, Jésus manifeste une liberté encore plus grande, vis-à-vis du religieux de son époque. Il allait et venait dans le Temple comme s’il était chez lui. Et de fait il était chez lui dans la maison de son Père. Ce qui lui donne une incroyable capacité critique à l’encontre des rituels, des mentalités et des institutions religieuses juives. C’est dans le Temple, en s’y ‘promenant’, que Jésus guérit la main desséchée d’un handicapé un jour de sabbat, qu’il voit l’aumône de la pauvre veuve plus importante que les gros chèques des notables, qu’il renverse les tables des marchands et chasse le commerce du culte etc…

Il nous invite encore aujourd’hui à cette liberté vis-à-vis du religieux du XXI° siècle.

Il nous faut donc prendre le temps de déambuler dans les Temples contemporains pour en comprendre les logiques, les acteurs, les institutions. Que ce soient les Églises chrétiennes, les islams de tous les courants, les loges maçonniques ou les Bourses des villes d’affaires, les réseaux sociaux ou les organisations internationales, parcourons en longueur, en hauteur et en largeur ces espaces où se joue le sacré, c’est-à-dire ce qui compte le plus aux yeux de nos concitoyens. Alors nous pourrons admirer la générosité des uns, le génie artistique des autres, tout en dénonçant les mensonges et les injustices faites au nom de Dieu, tout en démasquant les idoles transformées en absolus incontestables.

 

Faire quelques pas avec le Christ n’est donc pas si innocent que cela, surtout s’il s’agit de marcher sur une fine couche de glace pouvant rompre à tout moment. Pourtant, notre identité chrétienne est pour une part péripatéticienne : malgré les vagues et le vent contraires, le Christ nous appelle à déambuler avec lui le long des côtes où se rassemblent les hommes, à parcourir l’intérieur de la Galilée où survivent les moins-que-rien, à arpenter les temples se joue le sacré de ce temps, et finalement à dominer la mer où les forces du mal se déchaînent pour déshumaniser nos sociétés.

Que l’Esprit du Christ nous donne cette audace !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur » (1 R 19, 9a.11-13a)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, lorsque le prophète Élie fut arrivé à l’Horeb, la montagne de Dieu, il entra dans une caverne et y passa la nuit. Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur, car il va passer. » À l’approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si fort et si violent qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d’une brise légère. Aussitôt qu’il l’entendit, Élie se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne.

PSAUME

(Ps 84 (85), 9ab-10, 11-12, 13-14)
R/ Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. (Ps 84, 8)

J’écoute : Que dira le Seigneur Dieu ?
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles.
Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

Le Seigneur donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.

DEUXIÈME LECTURE

« Pour les Juifs, mes frères, je souhaiterais être anathème » (Rm 9, 1-5)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, c’est la vérité que je dis dans le Christ, je ne mens pas, ma conscience m’en rend témoignage dans l’Esprit Saint : j’ai dans le cœur une grande tristesse, une douleur incessante. Moi-même, pour les Juifs, mes frères de race, je souhaiterais être anathème, séparé du Christ : ils sont en effet Israélites, ils ont l’adoption, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses de Dieu ; ils ont les patriarches, et c’est de leur race que le Christ est né, lui qui est au-dessus de tout, Dieu béni pour les siècles. Amen.

ÉVANGILE

« Ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux » (Mt 14, 22-33)
Alléluia. Alléluia.J’espère le Seigneur, et j’attends sa parole. Alléluia. (cf. Ps 129, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Aussitôt après avoir nourri la foule dans le désert, Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire.
Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils dirent : « C’est un fantôme. » Pris de peur, ils se mirent à crier. Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! » Pierre prit alors la parole : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. » Jésus lui dit : « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! » Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »
Patrick BRAUD

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7 juin 2020

Les 4 présences eucharistiques

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les 4 présences eucharistiques

Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ / Année A
14/06/2020

Cf. également :

Bénir en tout temps en tout lieu
Les deux épiclèses eucharistiques
Les trois blancheurs
Comme une ancre jetée dans les cieux
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite
De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ?
Donnez-leur vous-mêmes à manger
Impossibilités et raretés eucharistiques
Je suis ce que je mange
L’eucharistie selon Melchisédech
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie

Les origines de la Fête-Dieu

Procession de la Fête-Dieu à Bamberg en Allemagne en 2007Les plus anciens d’entre nous ont encore des pétales de rose dans les yeux lorsqu’on leur demande de raconter les processions qui accompagnaient la Fête-Dieu de leur enfance. C’était en effet des processions spectaculaires : les enfants jetaient des pétales de fleurs sur le chemin du dais eucharistique promenant solennellement l’hostie consacrée dans l’ostensoir à travers les rues des villes et des villages… C’était au XIX° siècle l’occasion de véritables  démonstrations de force de la chrétienté ‘assiégée’ par le pouvoir laïc.

Cette fête, la ‘Fête de Dieu’, a été fondée en 1264 par le Pape Urbain IV, à la suite de visions faites à Ste Julienne de Mont-Cornillon en Belgique, dans la banlieue de Liège. À partir de 1209 elle eut de fréquentes visions mystiques. Une vision revint à plusieurs reprises, dans laquelle elle vit une lune échancrée, c’est-à-dire rayonnante de lumière, mais incomplète, une bande noire la divisant en deux parties égales. Elle resta longtemps sans comprendre la signification de cette vision, et sans en parler à personne. Puis elle interpréta la bande noire de ce rêve (Sigmund Freud l’aurait peut-être fait autrement…) comme l’absence d’une fête liturgique au milieu de l’Église (la lune) pour honorer le Saint Sacrement. Devenu pape, Urbain IV  se souvint qu’il avait été archidiacre à Liège sous son nom de Jacques Pantaléon, et a réalisé le vœu de Ste julienne en introduisant cette Fête-Dieu à Rome plus tard.

La solennité aurait été dans un certain sens préparée par le débat théologique et par le réveil de la dévotion eucharistique survenu après l’hérésie de Bérenger de Tours au XI° siècle qui niait la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Ce réveil s’accompagnait d’un désir de pouvoir contempler l’hostie pendant la messe : c’est à Paris, en 1200, que l’existence du rite de « l’élévation » au moment de la consécration est attestée pour la première fois. Et l’on voyait les dévots courir de messe en messe dans les églises de Paris le dimanche matin uniquement pour voir l’hostie s’élever au moment de la consécration, en criant très fort : « plus ! plus haut ! ». L’hostie était alors devenue matière à adorer plus qu’à manger, à cause de l’exigence de « l’état de grâce » pour communier. À tel point que le IV° concile du Latran (1215) avait obligé les chrétiens à communier au moins un fois l’an (« faire ses Pâques »), sinon ils ne communiaient jamais…

Urbain IV chargea Thomas d’Aquin de composer un office du St Sacrement pour la fête nouvelle. Appelée  Festum Corporis Domini, elle se célébrait initialement le jeudi (en mémoire du Jeudi saint) après l’octave de Pentecôte, avant que le Concordat de 1802, puis la réforme liturgique actuelle ne la déplace au Dimanche suivant. Le titre actuel de « Fête du Corps et du Sang du Christ » rend mieux compte de son contenu que l’ancien nom de « Fête-Dieu ». Il est à noter que le Pape n’a pas établi la Fête pour exposer en évidence le Saint Sacrement, ni pour le porter en procession. Ni la bulle d’institution, ni l’office de St Thomas ne parlent de ces solennelles démonstrations envers l’hostie. Il y est seulement question d’une « mémoire » « plus particulière et plus solennelle » « d’un si grand sacrement », mémoire dans laquelle l’Église est invitée à laisser déborder sa joie et son action de grâces dans la messe associée à cette fête.


Les 4 présences du Christ dans l’eucharistie

L‘adoration du Saint Sacrement exposé dans l’ostensoir ne doit pas nous faire oublier les autres formes de présence du Christ, indissolublement liées entre elles.

La Présentation Générale du Missel Romain dit très explicitement au n° 9 :

« En effet, dans la célébration de la messe où est perpétué le sacrifice de la croix, le Christ est réellement présent dans l´assemblée elle-même réunie en son nom, dans la personne du ministre, dans sa parole et aussi, mais de façon substantielle et continuelle, sous les espèces eucharistiques ».

Quand le Christ vient à notre table, il se fait présent à nous, de 4 manières :

Les 4 présences eucharistiques dans Communauté spirituelle1) dans l’assemblée elle-même : « là où 2 ou 3 sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Mt 18,20).
Dans une équipe de catéchèse, d’adultes, de liturgie ou d’art floral, dans l’assemblée du Dimanche, nous apprenons à faire Corps, à laisser le Christ nous relier les uns aux autres. Nous communions au Corps du Christ en acceptant de faire Corps ensemble, tout simplement rassemblés au nom du Christ. Se saluer en début et en fin de messe, s’échanger le baiser de paix (quand le Coronavirus nous en laissera à nouveau la possibilité !), s’asseoir sans choisir son voisin de chaise à l’église : tous ces gestes manifestent que le Christ fait de nous son corps lorsque nous nous laissons rassembler par lui. La fraternité et la joie simple qui règnent dans nos messes sont des signes tangibles de cette réalité sacramentelle qui s’opère en chaque eucharistie.


2) dans la présence des prêtres/diacres/évêques au milieu de nous.
Les ministres ordonnés sont là pour nous signifier que c’est un Autre qui nous appelle à faire Corps. Parce qu’ils sont différents, ils nous obligent à ne pas réduire le Christ à ce que nous connaissons de lui. Grâce à eux, le Christ continue de conduire son Église, de nourrir son Corps. Ils sont donnés à l’Église pour qu’elle s‘éprouve comme aimée d’un Autre, nourrie par le Christ, conduite par l’Esprit. Paul décrivait ainsi leur rôle : « C’est le Christ qui a donné (sous-entendu : à l’Église) certains comme apôtres, d’autres comme prophètes, d’autres comme évangélistes, d’autres enfin comme chargés d’enseignement, afin de mettre les saints (= les baptisés) en état d’accomplir le ministère pour bâtir le corps du Christ » (Ep 4, 11-12). Les ministres ne sont pas au-dessus des autres, mais par leur ordination, ils sont mis à part – non pas séparés – pour que l’Église tout entière puisse « bâtir le Corps du Christ » :

« Par leur vocation et leur ordination, les prêtres de la Nouvelle Alliance sont, d’une certaine manière, mis à part au sein du peuple de Dieu ; mais ce n’est pas pour être séparés de ce peuple, ni d’aucun homme quel qu’il soit ; c’est pour être totalement consacrés à l’œuvre à laquelle le Seigneur les appelle. Ils ne pourraient être ministres du Christ s’ils n’étaient témoins et dispensateurs d’une vie autre que la vie terrestre, mais ils ne seraient pas non plus capables de servir les hommes s’ils restaient étrangers à leur existence et à leurs conditions de vie » (Vatican II, Presbyterorum ordinis n° 3).


24 juin 2012 : Elevation de l'évangeliaire lors de la messe d'ordination diaconale célébrée en la cath. Saint André de Bordeaux (33), France June 24, 2012 : Ordination of 5 deacons, cath. Saint André de Bordeaux (33), France3) dans la Parole de Dieu, la Bible, proclamée (et donc entendue, non pas lue par les fidèles sur leur téléphone, une feuille ou un Prions en Église…) à la messe lors de la liturgie de la Parole. C’est une vraie table que celle de la Parole où nous laissons la Bible devenir une Parole vivante qui nous touche. D’ailleurs, il y a bien « deux tables » dans la célébration : « En effet, la messe dresse la table aussi bien de la Parole de Dieu que du Corps du Seigneur, où les fidèles sont instruits et restaurés » (PGMR n° 28). La table de la Parole mérite d’être honorée comme celle de l’autel, car c’est  vraiment le Christ en personne qui s’adresse à nous au travers des lectures bibliques et de l’homélie.
Une manifestation visible de cet entrelacement est la procession d’entrée, qui unit ces 3 présences du Christ : l’assemblée, les ministres ordonnés, le livre de la Parole.


LITURGIE DE L'EUCHARISTIE4) dans le Corps et le Sang du Christ. Bien sûr, le pain et le vin eucharistiques sont les signes forts (« de façon substantielle et continuelle ») où le Christ fait de nous son Corps et sa Vie, comme il fait du pain et du vin des signes du monde nouveau, celui de la Résurrection. Ce n’est pas nous qui mangeons le Christ, c’est plutôt Lui qui nous assimile à Lui et fait de nous son Corps. St Augustin écrit dans ses Confessions : « il me semblait que j’entendais Ta voix, venant du haut du ciel : « Je suis la nourriture des forts : grandis et tu me mangeras. Tu ne me changeras pas en toi, comme la nourriture de ton corps, c’est toi qui seras changé en moi. »


Il est capital de ne pas réduire la présence du Christ à notre table à une seule de ces 4 présences. Notamment pour ceux qui, pour une raison personnelle ou à cause de leur situation conjugale, ne peuvent pas avoir accès à la communion à l’hostie (divorcés remariés, concubins, catéchumènes…). Même si ce geste fort de venir prendre le pain eucharistié n’est plus possible, rien n’empêche de communier au Christ sous les 3 autres formes : l’assemblée, le signe du ministère, la Parole vivante. Et l’on peut bénir par un signe de croix sur le front ceux qui se présentent dans la file de communion les bras croisés…

L’encensement solennel est un autre signe de la sacramentalité multiforme du Corps du Christ. Nous encensons l’autel et les ministres ordonnés au début de la messe après la procession d’entrée, puis le livre de la Parole au moment de l’évangile, puis le pain, le vin, les ministres et toute l’assemblée lors de l’offertoire : ainsi les volutes d’encens tout au long de la célébration enlacent en une seule offrande ces 4 modes de présence du Christ.

Ne réduisons pas le Christ à l’une de ces 4 présences / nourritures, alors qu’elles font système et sont en interaction continuelle dans la messe !
À cette condition, le Christ ne dédaignera pas de venir s’asseoir à notre table, quelle que soit notre indignité…

bandeau-eucharistie Christ dans Communauté spirituelle

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Dieu t’a donné cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue » (Dt 8, 2-3.14b-16a)
Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple d’Israël : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. N’oublie pas le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. C’est lui qui t’a fait traverser ce désert, vaste et terrifiant, pays des serpents brûlants et des scorpions, pays de la sécheresse et de la soif. C’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure. C’est lui qui, dans le désert, t’a donné la manne – cette nourriture inconnue de tes pères. »

 

PSAUME

(Ps 147 (147 B), 12-13, 14-15, 19-20)

R/ Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! (Ps 147, 12a)

Glorifie le Seigneur, Jérusalem !
Célèbre ton Dieu, ô Sion !
Il a consolidé les barres de tes portes,
dans tes murs il a béni tes enfants.

Il fait régner la paix à tes frontières,
et d’un pain de froment te rassasie.
Il envoie sa parole sur la terre :
rapide, son verbe la parcourt.

Il révèle sa parole à Jacob,
ses volontés et ses lois à Israël.
Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ;
nul autre n’a connu ses volontés.

 

DEUXIÈME LECTURE

« Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps » (1 Co 10, 16-17)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, la coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.

 

SÉQUENCE

Cette séquence (ad libitum) peut être dite intégralement ou sous une forme abrégée à partir de : « Le voici, le pain des anges »

Sion, célèbre ton Sauveur, chante ton chef et ton pasteur par des hymnes et des chants.
Tant que tu peux, tu dois oser, car il dépasse tes louanges, tu ne peux trop le louer.
Le Pain vivant, le Pain de vie, il est aujourd’hui proposé comme objet de tes louanges.
Au repas sacré de la Cène, il est bien vrai qu’il fut donné au groupe des douze frères.
Louons-le à voix pleine et forte, que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs !
C’est en effet la journée solennelle où nous fêtons de ce banquet divin la première institution.
À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne.
L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit.
Ce que fit le Christ à la Cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui.
Instruits par son précepte saint, nous consacrons le pain, le vin, en victime de salut.
C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang.
Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature.
L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin.
Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître.
Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort.
Mort des pécheurs, vie pour les justes ; vois : ils prennent pareillement ; quel résultat différent !
Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.
Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué.
* Le voici, le pain des anges, il devient  le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens.
D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères.
Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants.
Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie de tes saints. Amen.

ÉVANGILE

« Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson » (Jn 6, 51-58)
Alléluia. Alléluia.Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51.58)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

 En ce temps-là, Jésus disait aux foules des Juifs : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. » Les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »
Patrick BRAUD

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24 mai 2020

Le déconfinement de Pentecôte

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le déconfinement de Pentecôte

Homélie de Pentecôte / Année A
31/05/2020

Cf. également :

Les langues de Pentecôte
Pentecôte, ou l’accomplissement de Babel
La sobre ivresse de l’Esprit
Les trois dimensions de Pentecôte
Le scat de Pentecôte
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie
Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons
Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?
La paix soit avec vous
Parler la langue de l’autre
Les multiples interprétations symboliques du buisson ardent

 

Disons-le tout net : autant le confinement du Cénacle ressemblait aux nôtres et nous aidait  à les comprendre, autant le déconfinement de Pentecôte diffère des nôtres et les critique.

 

Le Cénacle, vestibule de le Pentecôte

On a vu en effet que les 10 jours confinés au Cénacle entre Ascension et Pentecôte avaient bien des points communs avec nos confinements de par le monde. C’est un événement imprévisible qui les provoque (Ascension/pandémie) ; ils reposent sur l’enfermement (portes verrouillées/ »restez chez vous ») imposé ou volontaire ; ils nous font considérer l’autre comme un danger et reposent sur la peur (peur des juifs/peur d’être contaminé par les autres). Ils ne sont pourtant pas dénués de créativité (tirer au sort pour remplacer Judas par Mathias/ingéniosité des soignants en traitement et réanimation, des ingénieurs bricolant des appareils etc.), de doute (Thomas/les controverses entre scientifiques) etc.

 

La Pentecôte, attraction et sortie

À Pentecôte, c’est fort différent (Ac 2, 1-11). Il s’opère bien un déconfinement puisque Pierre sera amené à sortir pour annoncer la résurrection de Jésus à la foule rassemblée autour du Cénacle ; et la petite communauté du Cénacle eut dans la foulée environ 3000 personnes à baptiser (Ac 2,41) : il a donc fallu s’y mettre à 12 au moins, à l’extérieur de la chambre haute !

Mais quand on regarde de près le texte, on s’aperçoit que le premier mouvement n’est pas la sortie du Cénacle ! Au contraire, « tous ensemble » étaient réunis dans la maison lorsque les langues de feu survinrent et qu’ils se mirent à parler en langues (glossolalie et xénolalie). Eux ne sortent pas du Cénacle : c’est la foule des pèlerins qui vient à eux en entendant la rumeur (le chant/les phrases). C’est donc un déconfinement  » de l’extérieur »  (si l’on peut dire) qui se produit dans un premier temps : ce sont les « juifs pieux » de « toutes les nations sous le ciel » qui quittent leur appartenance ethnique pour se laisser rassembler en une seule foule qui deviendra la première communauté chrétienne de Jérusalem. Contrairement à ce qu’on nous présente souvent, le premier mouvement de la mission chrétienne ici n’est pas de sortir vers les autres, mais d’attirer, selon la promesse de Jésus lui-même : « élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32).

Toutes les nations viennent à l’assemblée (ek-klèsia = Église) du Cénacle, attirées par l’action de l’Esprit Saint en elle. Ce n’est que dans un temps second que Pierre et tout le groupe du Cénacle sortiront pour prêcher et baptiser. Centripète avant d’être centrifuge, systole avant la diastole, l’effet de la Pentecôte chrétienne est un déconfinement paradoxal où ce sont les autres qui sortent de leur enfermement (linguistique, ethnique…) pour rejoindre l’Église !

Systole et diastole

Sortir de nos confinements ne doit donc pas nous faire oublier la force d’attractivité qui caractérise normalement la vie ecclésiale : une valeur exemplaire (fraternité, justice etc.) qui attire, une valeur sacramentelle (réalisant en son sein ce qu’elle annonce à tous) qui rassemble parce qu’elle interroge et détonne au milieu de la cité.

Déconfiner les autres est toujours l’une des conséquences étonnantes de l’effusion de l’Esprit dans nos communautés !

 

Pentecôte : le monde d’après

Alors il faut sortir. Car dehors attend une foule, surprise et heureuse d’entendre chacun dans sa langue maternelle la louange de la gloire de Dieu.

À la différence de nos déconfinements, pas de planification, pas de préparation ici pour Pentecôte. Les 12 n’avaient rien prévu. C’est arrivé « tout à coup », sans décision humaine, sans débat ni vote parlementaire, sans programmation de réouverture des écoles, des usines, des restaurants… Il y a entre eux ces deux sorties de confinement le même gap, le même saut, la même rupture qu’entre l’espoir et l’espérance : nos déconfinements traduisent notre volonté de maîtrise du cycle de l’épidémie, celui de Pentecôte traduit la volonté d’abandon à l’énergie intérieure par laquelle l’Esprit Saint remplit le petit groupe du Cénacle. Pas de plan d’évangélisation, pas de programme pastoral, pas de stratégie pour convertir, mais une libre inspiration jaillissant en un témoignage rendu au Christ : « ce Jésus, Dieu l’a ressuscité, nous en sommes témoins » (Ac 2,32). Cela n’empêchera pas Pierre de fort bien construire sa prédication (son kérygme) avec force références à l’Écriture et à l’histoire d’Israël et une pédagogie très habile (« hommes de Judée », puis « Israélites », puis « Frères » Ac 2,14–36).

La responsabilité du politique est bien de prévoir, de planifier, d’organiser, de décider. La responsabilité du religieux est d’écouter ce que l’Esprit dit aux Églises, et de se laisser ainsi guider par Celui qui nous connaît mieux que nous-mêmes. Les deux responsabilités ne s’opposent pas, à condition de respecter la distinction des ordres. Le religieux se dénature lorsqu’il veut contraindre et maîtriser. Le politique devient absolutiste et tyrannique lorsqu’il prétend incarner la volonté de Dieu sur terre…

La Pentecôte inscrit la dé-maîtrise comme l’acte de naissance de l’Église, tant il est vrai que « le vent souffle où il veut ; personne ne sait ni d’où il vient ni où il va » (Jn 3,8). C’est l’Esprit qui de façon inattendue et surprenante conduira l’Église à supprimer la circoncision, à ne plus respecter les interdits alimentaires, le shabbat, à déclarer obsolètes les règles de pureté et d’impureté rituelles, à ne plus faire de différence entre juifs et non juifs etc. Autant dire que le confinement de Pentecôte est extrêmement créatif ! Le monde d’après est très différent du monde d’avant pour les chrétiens remplis d’Esprit Saint. Sortir du Cénacle n’est pas retrouver la vie d’avant, mais inventer un monde nouveau, inimaginable autrement pour ces juifs pieux éduqués selon la Loi.

Le monde d’après coronavirusMalheureusement, notre déconfinement actuel risque de nous faire replonger dans le même monde qu’avant la pandémie, sans grand changement notable. La Terre continuera de se réchauffer, les inégalités d’exploser, les riches de se divertir et les pauvres de survivre péniblement… On améliorera certes nos politiques de santé en prévision de la prochaine pandémie, mais aurons-nous le courage de transformer radicalement nos manières de travailler, de consommer, de voyager, de changer ? La peste noire au XIV° siècle a décimé un tiers de la population européenne, mais n’a pas ralenti la naissance du capitalisme des XV° et XVI° siècles. La grippe espagnole en 1918 a tué plus de gens que la guerre mondiale, mais n’a pas empêché les années folles puis la catastrophe de la crise de 1929 et la guerre de 39-45. Il est hélas fort probable que le Coronavirus n’infléchisse pas grand-chose de nos modes de vie. La majorité va se ruer à nouveau vers la surconsommation de masse, le tourisme low cost, le divertissement mondain ; la relance keynésienne va tourner à plein… La Pentecôte a tout changé pour les amis de Jésus. Notre déconfinement aura-t-il le même pouvoir de transformation de nos existences ? Honnêtement, il y a de quoi douter…

 

 

La créativité de Pentecôte

Le déconfinement de Pentecôte dans Communauté spirituelle la-circoncisionLa sortie du Cénacle est certes pleine de créativité, mais pas de manière totale ni  définitive. Ainsi l’Église naissante a su s’affranchir – on l’a dit – de la circoncision, des rituels de pureté, des interdits alimentaires etc. mais n’a pas pu/su s’affranchir de la domination masculine dans la répartition des rôles des ministères, ni s’affranchir de l’esclavage comme structure de domination etc. Ces deux pratiques étaient si fortement ancrées et acceptées comme évidentes dans les mentalités de l’époque que même l’Esprit Saint n’a pas pu faire sauter ces verrous dans la foulée de Pentecôte ! Il faudra des siècles pour combattre l’esclavage au nom de la foi chrétienne. Il en faudra encore quelques-uns pour mieux répartir les ministères, les rôles, le pouvoir entre hommes et femmes dans les Églises… C’est comme s’il y avait une inertie du changement humain que même l’Esprit ne peut vaincre en un clin d’œil. Fêter Pentecôte est alors s’engager dans le sillon initialement tracé par l’Esprit, en qui « il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme et la femme »(Ga 3,28). Nul doute que l’Esprit suscitera d’autres réformateurs et réformes dont l’Église a besoin pour mieux se laisser guider dans la liberté des enfants de Dieu ! « Il vous mènera vers la vérité tout entière » (Jn 16,13).

 

Pentecôte : soudaineté et répétitions

Une dernière différence entre Pentecôte et notre sortie de crise est l’immédiateté.

L’événement des langues de feu est soudain : « tout à coup ». Il provoque immédiatement le parler en langues et le baptême des 3000. Notre déconfinement lui est progressif, selon les régions, les activités, voire les tranches d’âge. On ne peut pas relancer la machine économique d’un pays à 100 % en claquant des doigts, ni protéger de la contamination de manière définitive. Il y aura d’autres morts, d’autres personnes obligées de s’isoler, d’autres vagues, peut-être d’autres virus. Il faudra des mois pour résorber le chômage, les faillites, et des années pour diminuer les dettes contractées à cause du confinement.

Pourtant là encore, à bien regarder le livre des Actes, il n’y a pas qu’une seule Pentecôte en cette année 33 à Jérusalem ! Luc mentionne explicitement une deuxième effusion de l’Esprit juste après la décision de l’assemblée de poursuivre l’annonce de la résurrection malgré les lourdes menaces du Sanhédrin : « Quand ils eurent fini de prier, le lieu où ils étaient réunis se mit à trembler, ils furent tous remplis du Saint-Esprit et ils disaient la parole de Dieu avec assurance. »(Ac 4,31).

Luc raconte ensuite une troisième Pentecôte lorsque Pierre et Jean imposèrent les mains aux Samaritains qui avaient été baptisés sans recevoir l’effusion de l’Esprit Saint : « Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint » (Ac 8,17).

Et une quatrième Pentecôte encore plus surprenante, lorsque l’Esprit Saint tombe sur le centurion Corneille et sa famille : « Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient la Parole. Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. En effet, on les entendait parler en langues et chanter la grandeur de Dieu » (Ac 10,44–46).

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C’est donc que remplir l’Esprit Saint le cœur d’un homme, d’une Église, d’un peuple ne se fait pas en une fois ! Il faut plusieurs effusions répétées, s’élargissant par cercles concentriques jusqu’à atteindre « les extrémités de la terre » (Ac 1,8) et les recoins secrets de chacun. Ne désespérons pas si notre dernière « sobre ivresse  » de l’Esprit nous semble dater ! De multiples Pentecôtes, petites et grandes, jalonneront encore notre chemin : à nous de discerner quand elles se produisent…

 

 

MESSE DU JOUR

PREMIÈRE LECTURE
« Tous furent remplis de l’Esprit Saint et se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.

Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »

 

PSAUME
(Ps 103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34)
R/ Ô Seigneur, envoie ton Espritqui renouvelle la face de la terre !ou : Alléluia ! (cf. Ps 103, 30)

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
la terre s’emplit de tes biens.

Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.

DEUXIÈME LECTURE
« C’est dans un unique Esprit que nous tous avons été baptisés pour former un seul corps » (1 Co 12, 3b-7.12-13)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, personne n’est capable de dire : « Jésus est Seigneur » sinon dans l’Esprit Saint. Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien.
Prenons une comparaison : le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit.

SÉQUENCE

Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut de ciel un rayon de ta lumière. Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs. Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur. Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles. Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti. Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen.

ÉVANGILE
« De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie : recevez l’Esprit Saint » (Jn 20, 19-23)
Alléluia. Alléluia.Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

C’était après la mort de Jésus ; le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Patrick BRAUD

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21 mai 2020

Le confinement du Cénacle

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le confinement du Cénacle

Homélie du 7° Dimanche de Pâques / Année A
24/05/2020

Cf. également :

Ordinaire ou mortelle, la persécution
Dieu est un trou noir
Le dialogue intérieur

 

Clac ! Ne bougez pas, la lumière revient !

Le confinement du Cénacle dans Communauté spirituelle blackoutClac ! Le disjoncteur saute… Cela vous est sûrement déjà arrivé d’être ainsi plongé dans le noir. Subitement votre univers familier devient inquiétant, vos repères ne sont plus là. Vous vous cognez au moindre mouvement, au coin d’une table ou au rebord d’un meuble. Paralysé par la peur de vous blesser ou de casser, vous demandez alors à quelqu’un d’aller remettre le disjoncteur en marche là-bas au bout du couloir près de la porte d’entrée. Pendant ce temps, vous retenez votre souffle, essayant de ne pas faire de catastrophe, tâtonnant dans l’obscurité, attendant qu’un nouveau le clac du disjoncteur rétablisse enfin la possibilité d’aller et venir normalement.

Eh bien, toutes proportions gardées, l’expérience de Marie et des Onze au Cénacle est un peu celle-là ! La résurrection du Christ avait mis sous tension l’histoire humaine, incapable de supporter longtemps une telle manifestation d’énergie brute. Le « clac ! » de l’Ascension les avait provisoirement protégés de cette surexposition, mais les avait plongés dans un confinement volontaire au Cénacle d’où ils n’osaient sortir. Ils avaient verrouillé les portes de cette chambre haute par peur des juifs (Jn 20,10). Ils attendaient, sans savoir quoi exactement, un événement qu’il les tirerait de cet isolement temporaire. Il faudra la foudre de Pentecôte (ou plutôt ses langues de feu) pour que ce « clac ! » inverse vienne rétablir leur capacité de relations (les langues des peuples) en les faisant sortir de leur confinement volontaire pour parler à la foule des pèlerins de Jérusalem.

Le Cénacle est ainsi le confinement d’où jaillit l’élan missionnaire qui caractérise l’Église : « Ici est née l’Église, et elle est née en sortie. D’ici elle est partie, avec le Pain rompu entre les mains, les plaies de Jésus dans les yeux, et l’Esprit d’amour dans le cœur. » [1]

 

Le confinement dans la Bible

comment-vivez-vous-le-confinement-c-est-ce-que-les-archives-de-vesoul-cherchent-a-conserver-a-travers-des-ecrits-des-dessins-des-photos-des-videos-photo-er-ludovic-laude-1586974659 Ascension dans Communauté spirituelleLes autres années, nous lisions ce passage par le Cénacle (Ac 1, 12-14) d’une manière distraite, sans y accorder beaucoup d’importance. En 2020, au sortir d’un confinement mondial, la chambre haute verrouillée par peur des autres ressemble étrangement à nos appartements et maisons des mois de mars à mai… Entre Ascension et Pentecôte, le temps biblique semble se figer, et tout est rétréci dans ce Cénacle où la petite troupe des disciples s’enferme, évitant tout contact dangereux avec la ville autour. Nous comprenons désormais beaucoup mieux ce confinement volontaire (10 jours seulement en l’occurrence) qui était le sas indispensable entre le contact avec le Ressuscité après Pâques et l’annonce de l’Évangile à tous les peuples réunis à Jérusalem pour la Pentecôte. On pourrait dire que le phénomène de contagion ici est inversé : c’est bien pour que la Résurrection se propage à tous que les apôtres sortiront de leur confinement, alors que nous espérons ne rien transmettre aux autres en déconfinant nos logements, nos entreprises etc.

Cet entre-deux Ascension–Pentecôte est donc salutaire : ils protègent les proches de Jésus,  le temps de vaincre leur peur des autres.
C’est l’occasion de visiter les confinements mentionnés par la Bible, plus nombreux qu’on ne le penserait.

 

Noé l’insubmersible

L’Arche de Noé. Miniature tirée d'un manuscrit du 15ème siècle.  (Newberry Library, Chicago). Les 40 jours de Noé avec famille et animaux dans l’arche constituent le premier confinement biblique (Gn 7). Il n’est pas volontaire : c’est Dieu qui en donne l’ordre à Noé, afin qu’il ne soit pas submergé par les flots du déluge à venir. En obéissant, en enfermant les siens à l’abri du monde en furie dans l’arche, Noé fait le premier l’expérience d’un confinement salutaire : savoir rester à l’intérieur de ces planches de bois pendant 40 jours lui permettra de sauver les siens, et de refonder une humanité nouvelle vivant de l’Alliance avec Dieu (cf. l’arc-en-ciel). Notre « quarantaine » vient de là : noyer la corruption (ou la peste, ou le virus) pour sortir enfin libres de tout mal une fois le déluge (l’épidémie) asséché.

Spirituellement, Noé nous dit qu’il vaut mieux parfois nous protéger, ne pas nous laisser contaminer, plutôt que de faire comme les autres. Tout le monde se moque de lui pendant qui construit l’arche, et encore plus quand il y monte. Mais les flots ininterrompus lui ont ensuite donné raison. Les Pères de l’Église voyaient dans cette arche la figure de l’Église, faite du bois de la croix destinée à protéger les chrétiens du mal et de la mort.

À la lumière de notre expérience récente du confinement, nous pouvons voir dans la quarantaine de l’arche un appel à la vertu de prudence : ne pas nous exposer au mal plus que nous ne pourrions résister, bâtir des refuges où refaire nos forces, ne pas toujours combattre frontalement mais savoir attendre et patienter…

Et si le confinement, physique ou spirituel, était l’art de devenir insubmersible ?

 

À l’abri du sang pascal

Le peuple d’Israël, épargné grâce au sang de l'agneauLa nuit de la première Pâque, les hébreux se sont enfermés dans leurs maisons, protégés de l’ange exterminateur par le sang de l’agneau pascal marquant le linteau de leur porte (Ex 12). Confinement très bref, à la mesure de la violence intense qui en une nuit a exterminé les premiers-nés de l’Égypte. Quand la mort rôde, physique ou spirituelle, savoir se protéger à l’abri du sang pascal est salutaire.

Il y a un temps pour sortir et un temps pour rester à la maison : la Pâque juive apprend au peuple à distinguer entre ces temps. La Pâque chrétienne prolonge cette éducation du peuple en alternant Cénacle et Pentecôte dans l’histoire de chacun. Les Hébreux confinés chez eux par ordre divin la nuit de Pâques (et chaque famille juive le reproduit à Pessah  dans l’univers domestique de la liturgie de cette nuit) nous invitent à ne pas mettre notre orgueil dans une protection qui viendrait de nous seulement, mais à s’en remettre à Dieu avant tout pour notre salut, notre santé (c’est le même mot : salus en latin), notre liberté. Le confinement de Pessah débouche sur l’Exode, celui du Cénacle sur Pentecôte : c’est le même mouvement d’inspiration-expiration (ou systole-diastole si on préfère) où nous recevons de Dieu la force et le courage de briser nos chaînes pour former le nouveau Peuple de Dieu à partir de toutes les nations.

 

La quarantaine au désert

carte-moise-sinai-canaan cénacleImmédiatement après la nuit pascale, confinés dans leur maison, les hébreux ont été propulsés dans un « confinement dehors » qu’ils n’ont pas aimé du tout : les 40 ans au désert, à errer parmi les sables et les rochers vers une Terre promise que la génération des premiers sortis n’a pas vue de ses yeux, Moïse en tête… Rude épreuve que d’être ainsi « enfermés dehors », dans cette immensité entre Sinaï et Golfe persique, sans connaître le but ni le chemin ! Pourtant, ces 40 ans n’ont pas été de trop pour que YHWH éduque ce peuple à la nuque raide, et en fasse le peuple de l’Alliance, des 10 Paroles. Ce douloureux confinement au désert a été la matrice de l’Alliance. Les juifs encore aujourd’hui chaque année construisent des cabanes de branchages sur leur balcon comme au désert pour célébrer Soukkot (fête des Tentes) : c’est donc que le confinement au désert doit régulièrement revenir en nos cœurs, car notre éducation à l’Alliance n’est jamais achevée…

 

Le confinement du tombeau

image confinementEn demeurant trois jours (selon la mesure juive) confiné dans le tombeau, le corps de Jésus fait l’expérience ultime qui nous attend tous. Être enfermé dans la roche, prisonnier de la lourde pierre roulée à l’entrée, est l’aboutissement de l’incarnation du Verbe qui a assumé jusqu’à cette mise sous séquestre mortelle, isolant de tous et de tous. Peut-être est-ce pour cela que l’Église catholique a longtemps préféré inhumer plutôt qu’incinérer les défunts. Brûler les corps tout de suite, c’est aller trop vite dans notre désir de nous libérer de la mort, comme si les cendres nous évitaient l’épreuve de l’enfermement dans les liens de la mort…

En tout cas, le confinement du sépulcre a permis à Jésus de recevoir la vie nouvelle en son corps : ce n’est pas un fantôme, une idée, une théorie ou une image qui sortit du tombeau, mais un corps humain transfiguré par l’amour tout-puissant de son Père.

Le prophète Jonas avait en quelque sorte préfiguré ce confinement pascal : en restant trois jours et trois nuits dans le ventre du gros poisson (la BiJona im Fisch, Quelle: flusenkram.deble ne dit pas que c’était une baleine !) qui l’avait avalé, il se préparait à aller malgré tout jusqu’au bout de sa mission. Et quand la créature l’a rejeté sur le rivage Ninive la païenne, Ninive la corrompue, il a compris qu’il ne pourrait pas se dérober à être signe de salut pour ces étrangers tant redoutés et méprisés. Or comme le dit Jésus lui-même : « il y a ici bien plus que Jonas »(Lc 11,32). Le signe de Jonas dont il parle – les trois jours au tombeau, puis le tombeau vide – repose sur ce mystérieux séjour souterrain, presque symétrique de celui - sous-marin - de Jonas qui le préparait à son rôle de prophète pour les païens.

Comment ne pas voir en Jonas à Ninive la figure des apôtres à Jérusalem pendant la fête de Pentecôte où toutes les nations étrangères étaient représentées parmi les pèlerins ?

 

Les confinements inhumains

Tous les confinements bibliques ne sont pas si positifs !

Il suffit d’évoquer par exemple les sièges des cités comme Samarie (2R 6) ou Jérusalem (2R 25) en temps de guerre. Le blocus de la ville engendre famines, rivalités, trahisons, délations, violences comme le confinement a pu en provoquer dans nos quartiers réputés difficiles. Le confinement peut être déshumanisant (jusqu’au cannibalisme lors du siège de Jérusalem), et aggraver les inégalités sociales, jusqu’à la guerre civile.

 coronavirusMême en temps de paix, les hommes s’ingénient hélas à exclure et isoler ceux dont ils ont peur, jusqu’à leur imposer un confinement injuste et dégradant. Ainsi les lépreux doivent demeurer hors du camp (Lv 13,46) et finalement hors de la vie commune. De même l’obsession de la pureté rituelle interdisait l’accès du Temple aux femmes ayant leurs règles, aux personnes ayant touché un cadavre ou un porc (!) etc.

Le confinement social imposé à quelques-uns par peur ou ignorance est de tous les temps. Les pauvres sont toujours parqués dans les favelas de Rio ou les bidonvilles de Nairobi, les vieux sont mis à l’écart dans nos EHPAD (ils étaient déjà confinés avant le Coronavirus !), les malades mentaux dans d’effrayantes prisons psychiatriques avec leur camisole chimique etc.

Le confinement social imposé – par peur, égoïsme ignorance – est une torture inhumaine dont nos mois de confinement ne nous ont donné qu’une petite idée. Passer du Cénacle à Pentecôte demande de nous engager à lever ces écrous abominables, à faire sauter ces verrous déshumanisants qui maintiennent les indésirables à l’écart, si près de nous…

 

Les confinements heureux

Heureusement, il y a aussi les confinements volontaires positifs !

Quand Jésus cherche la solitude, à l’écart, pour prier. Quand il nous invite à nous retirer dans une pièce isolée pour prier notre Père qui est là dans le secret (Mt 6,6). Quand les Onze reprennent leur souffle au Cénacle.

77liguge_abbaye_cloitre3 PentecôteLa clôture monastique reprendra plus tard ce fil du confinement spirituel volontaire, qui paradoxalement rend plus ouvert à Dieu et aux autres. La cellule du moine est sa source de liberté.

Lorsque la tiédeur se généralisa dans l’Église suite à l’édit de Constantin au IV° siècle, les ermites allèrent au désert, aux confins des sables connus, pour maintenir vivante la flamme mystique sans laquelle la foi devient une convention sociale, voire mondaine.

Lorsque le besoin de réforme se fera criant, le retour à l’Évangile viendra des moines, de Martin à Benoît ou Bruno, de François à Dominique, puisant dans la vie conventuelle confinée la force et l’inspiration d’une vie ecclésiale renouvelée et plus fidèle.

Apprenons nous aussi à inventer les confinements volontaires qui nous aideront à revenir à la source, à l’essentiel.

 

Nos propres confinements

La quarantaine de Noé, la nuit de Pâques et les 40 ans au désert, les trois jours de Jonas ou du sépulcre, « l’enfermement dehors » des lépreux, des impurs, des plus pauvres, le siège sanglant des cités en guerre, le retrait dans le secret de la prière… : les confinements bibliques ont l’ambivalence des jours que nous venons de traverser, et des masques que nous portons depuis. Ils nous protègent mais ils excluent. Ils nous préparent mais peuvent aussi nous dégrader.

Imposés ou volontaires, à nous de les vivre comme Marie et les Onze au Cénacle, en nous rendant disponibles pour prendre à nouveau les risques que l’Esprit de Pentecôte nous soufflera.

 


[1].  Homélie du Pape François, Salle du Cénacle (Jérusalem), 26/05/2014.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière » (Ac 1, 12-14)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Les Apôtres, après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel, retournèrent à Jérusalem depuis le lieu-dit « mont des Oliviers » qui en est proche, – la distance de marche ne dépasse pas ce qui est permis le jour du sabbat. À leur arrivée, ils montèrent dans la chambre haute où ils se tenaient habituellement ; c’était Pierre, Jean, Jacques et André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères.

 

PSAUME

(Ps 26 (27), 1, 4, 7-8)
R/ J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneursur la terre des vivants.ou Alléluia ! (Ps 26, 13)

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie,
pour admirer le Seigneur dans sa beauté
et m’attacher à son temple.

Écoute, Seigneur, je t’appelle !
Pitié ! Réponds-moi !
Mon cœur m’a redit ta parole :
« Cherchez ma face. »

 

DEUXIÈME LECTURE

« Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous » (1 P 4, 13-16)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Bien-aimés, dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera. Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous. Que personne d’entre vous, en effet, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là.

 

ÉVANGILE

« Père, glorifie ton Fils » (Jn 17, 1b-11a)
Alléluia. Alléluia.Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ; je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (cf. Jn 14, 18 ; 16, 22)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

 En ce temps-là, Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire. Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe. J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi, car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données : ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
 Moi, je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi. Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »
Patrick BRAUD

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