L'homélie du dimanche (prochain)

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22 décembre 2019

Y aura-t-il du neuf à Noël ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Y aura-t-il du neuf à Noël ?

Homélie de Noël / Année A
24/12/2019

Cf. également :

Noël : évangéliser le païen en nous
Tenir conte de Noël
Noël : solstices en tous genres
Noël : Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune…
Noël : la trêve des braves
Noël : croyance dure ou croyance molle ?
Le potlatch de Noël
La bienveillance de Noël
Noël « numérique », version réseaux sociaux…
Noël : « On vous écrira… »
Enfanter le Verbe en nous…

Y aura t-il de la neige à Noël ?

Y aura-t-il du neuf à Noël ?

Evidemment, on aurait plutôt tendance à se demander en cette période de grève : y aura-t-il des trains à Noël et après…?
Mais ce titre vous fera peut-être penser également à ce film inclassable sorti en 1996 qui a eu un joli succès – et inattendu – aussi bien auprès du public que de la critique (prix Louis Delluc, César de la meilleure première œuvre) : « Y aura-t-il de la neige à Noël ? » On y suit de près une famille éclatée dans une ferme isolée, près d’Avignon. Une mère courageuse y élève ses  sept enfants dans le dénuement et sous la menace constante de son mari, qui pourtant l’a officiellement quittée pour aller vivre avec une autre dont il a également deux enfants. Le quotidien des travaux agricoles s’égrène au fil des saisons, dur, sans fin, épuisant. Le père est là presque chaque jour, et sa violence – voire pire – est redoutée par la mère et ses enfants. La famille est un peu perdue, à l’image de la scène initiale où ils jouent au labyrinthe à travers les meules de foin. Mais la longue scène finale du réveillon ouvre sur un possible avenir différent, peut-être grâce aux flocons de neige qui tombent miraculeusement à Noël et qui symbolisent le renouveau inespéré.

Et vous, y aura-t-il de la neige dans votre Noël ? C’est-à-dire : y aura-t-il du neuf à partir de là ? Ou n’est-ce qu’une parenthèse convenue qui finalement ne changera rien à votre existence ?

Tout dépend de la façon dont vous aurez vécu ce Noël 2019.

Si c’était pour vous un Noël plus sobre que les autres, alors la sobriété de vie peut devenir une sagesse que vous aurez envie de mettre en œuvre : moins d’achats, moins d’accumulation, une concentration sur l’essentiel et pas sur l’accessoire, une auto-limitation pour ne pas être esclave de ses appétits multiples…
La fidélité à l’enfant né sur la paille peut passer par là.

Si vous avez fêté un Noël solidaire, par exemple avec un réveillon style Secours catholique ou Restos du cœur partagé avec des gens plus pauvres que vous, alors la solidarité sera peut-être un de vos fils rouges pour l’année à venir. Prendre de nouveaux engagements, se tenir à ceux qui sont déjà pris  mais en s’y investissant vraiment, ou rejoindre un collectif pour un combat qui vous tient à cœur : les pistes ne manquent pas pour donner de son temps, de son énergie, de ses compétences au service des autres.
La fidélité à celui qui a voulu prendre notre chair peut passer par là.

Si vous avez eu un Noël essentiellement familial, ce qui est le cas de la majorité, alors pourquoi ne pas choisir d’investir davantage sur votre famille dans les mois qui viennent. Visites, mails, coups de fil, réconciliations, affection partagée… : il n’y a rien de moins naturel que l’harmonie familiale ! Tant de séparations, de rancœurs, d’incompréhensions voire de violence défigurent nos familles ! Raison de plus pour entretenir soigneusement cette harmonie malgré les différences et l’éloignement des « way of life » de chacun.
La fidélité à l’humble famille de Nazareth peut passer par là.

th_ophile_gautier_en_bd__1Si vous n’avez pas fêté Noël, par conviction peut-être (athée, musulmane, anticapitaliste…), alors vous saurez être attentif à tous ceux que les fêtes suivantes mettront hors-jeu socialement : la Fête des Mères ou des Pères pour ceux qui n’ont pas d’enfants ou plus de parents, la Saint Valentin pour les célibataires, les ponts du mois de mai pour ceux qui n’ont pas de congés etc.
Le respect du message altruiste contenu dans Noël, quelles que soient ses opinions, peut passer par là.

« Personne n’est tenu à l’écart de cette allégresse, car le même motif de joie est commun à tous. Notre Seigneur, chargé de détruire le péché et la mort, n’ayant trouvé personne qui en fût affranchi, est venu en affranchir tous les hommes. Que le saint exulte, car il approche du triomphe. Que le pécheur se réjouisse, car il est invité au pardon. Que le païen prenne courage, car il est appelé à la vie. » (Sermon de Saint Léon le Grand pour Noël)

Si vous avez loupé Noël par manque de temps (le boulot, les soucis : tout passe si vite et Noël est déjà fini sans l’avoir vu arriver), vous pourrez prendre la ferme résolution de ne plus vous laisser submerger par le quotidien, en vous ménageant des espaces pour prendre de la hauteur, des moments pour faire silence, des pauses pour respirer, des temps rien qu’à vous pour faire ce que vous aimez…
La fidélité aux mages de l’Épiphanie qui ont quitté leur pays pour voir l’enfant de la crèche peut passer par là.

La vraie magie de Noël opère lorsque effectivement du neuf surgit dans nos vies, lorsqu’une naissance nous travaille, au point d’infléchir notre course et de renouveler nos objectifs. La gueule de bois du lendemain de fête vient des excès ponctuels masquant mal nos déficits chroniques de sens. La reprise de la routine quotidienne, « comme si de rien n’était », referme la parenthèse et nous replonge en apnée jusqu’à la prochaine fête.

Fêtons donc Noël comme un point de départ, un commencement : si les flocons peuvent se mettre à tomber le jour de Noël pour réveiller l’espoir d’une famille dans la rudesse, isolée et menacée, ils pourront également blanchir nos lendemains de Noël pour revêtir de neuf les mois à venir…

Celui qui croit fera tomber la neige qui renouvellera son univers en l’habillant d’espérance.

MESSE DE LA NUIT

PREMIÈRE LECTURE
« Un enfant nous est né » (Is 9, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane. Et les bottes qui frappaient le sol, et les manteaux couverts de sang, les voilà tous brûlés : le feu les a dévorés.
Oui, un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir ; son nom est proclamé : « Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix. » Et le pouvoir s’étendra, et la paix sera sans fin pour le trône de David et pour son règne qu’il établira, qu’il affermira sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours. Il fera cela, l’amour jaloux du Seigneur de l’univers !

PSAUME

(Ps 95 (96), 1-2a, 2b-3, 11-12a, 12b-13a, 13bc)
R/ Aujourd’hui, un Sauveur nous est né : ’est le Christ, le Seigneur. (cf. Lc 2, 11)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
chantez au Seigneur et bénissez son nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Joie au ciel ! Exulte la terre !
Les masses de la mer mugissent,
la campagne tout entière est en fête.

Les arbres des forêts dansent de joie
devant la face du Seigneur, car il vient,
car il vient pour juger la terre.

Il jugera le monde avec justice
et les peuples selon sa vérité.

DEUXIÈME LECTURE

« La grâce de Dieu s’est manifestée pour tous les hommes » (Tt 2, 11-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Tite

Bien-aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété, attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus Christ. Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien.

ÉVANGILE

« Aujourd’hui vous est né un Sauveur » (Lc 2, 1-14)
Alléluia. Alléluia.Je vous annonce une grande joie : Aujourd’hui vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur ! Alléluia. (cf. Lc 2, 10-11)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

 En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem. Il était en effet de la maison et de la lignée de David. Il venait se faire recenser avec Marie, qui lui avait été accordée en mariage et qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. Dans la même région, il y avait des bergers qui vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux. L’ange du Seigneur se présenta devant eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte. Alors l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. »
Patrick Braud

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13 octobre 2019

Lutte et contemplation

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Lutte et contemplation

Homélie du 29° dimanche du Temps Ordinaire /  Année C
20/10/2019

Cf. également :

À temps et à contretemps
Ne baissez pas les bras !
La grenouille qui ne se décourageait jamais

Réfléchissez, et choisissez un projet important que vous avez mené ces derniers temps : un déménagement, une mission professionnelle, un traitement médical… comment l’avez-vous entrepris : en y allant à l’instinct, en suivant votre intuition ? après mûre réflexion ? Comment l’avez-vous conduit : en y consacrant toute votre énergie ? en ne pensant qu’à cela ? par petites touches ou d’un seul trait ? En fait, nous avons chacun adopté un certain style pour agir, mais rien ne dit que ce soit le meilleur pour nous. C’est simplement celui que nous avons trouvé jusqu’à présent, en fonction de notre histoire personnelle, de nos talents, de notre caractère.

Amaleq 2Dans la première lecture, Josué mène le combat d’Israël se défendant contre l’attaque des Amalécites, pendant que Moïse monte sur une colline pour prier, les mains levées, avec l’aide d’Aaron et de Hour.

Il y a du Josué et du Moïse en chacun de nous ! D’un côté, il nous faut plonger dans la mêlée, au cœur de l’action. Pas question de tergiverser en trouvant de faux prétextes qui retarderaient le combat. L’heure est à l’urgence : légitime défense d’Israël ici, projet important là. En même temps, se noyer dans l’action sans prendre le temps de réfléchir, de se poser comme Moïse sur une pierre, finit par être suicidaire. À force d’être obsédé par le court terme, on finit par perdre le sens de ce que l’on fait, même si on le fait bien.

Josué en nous se bat pour la survie quotidienne : la famille, le logement, une vie décente, le boulot… Moïse en nous devrait garder les mains levées vers le ciel : un peu de silence pour entendre les choses autrement, les bras tendus vers Dieu pour ne pas compter sur nos seules forces, une intériorité continuelle, toile de fond sur laquelle la bataille se déroulera selon le cœur de Dieu.

Celui qui ne prie pas pendant qu’il agit réussira peut-être son œuvre, mais plus rarement l’œuvre de Dieu. Et symétriquement, celui qui n’agit pas à l’issue de sa prière réduit la foi à un bien-être individuel, à une thérapie de développement personnel…

« En cette période de l’histoire, un refus d’engagement pour l’homme au profit d’une seule intimité avec le Christ conduit au piétisme, à l’intimisme. Comment dire « Seigneur, Seigneur » sans accomplir la volonté de Dieu ? Et celle-ci est aussi engagement pour l’homme victime de l’homme. Pendant la seconde guerre mondiale, beaucoup de chrétiens en Europe priaient, indifférents à ce qui se passait autour d’eux, en particulier dans les camps d’extermination. Aujourd’hui comme hier, par notre refus de prendre des risques, par nos silences, nous pouvons soutenir, le sachant ou sans le savoir, des régimes politiques. Le silence des Églises devant certains drames a parfois été tel qu’il équivalait à un engagement politique presque explicite, allant jusqu’à accréditer l’oppression. À cet égard, nous avons tout un passé à digérer et nous n’avons pas fini, loin de là. Mais si, par réaction contre le piétisme ou contre le silence des Églises, certains chrétiens allaient prendre les options politiques les plus extrêmes et les saupoudraient seulement après coup du nom de Jésus, ce serait aussi à la limite « récupérer » le Christ. Pour le chrétien, impossible de mettre la charrue avant les bœufs. Comment engager toute son existence dans un combat avec l’homme opprimé, au risque de perdre sa vie par amour, sans puiser constamment aux sources chrétiennes et s’y abreuver. Alors, comme Dieu, l’homme devient créateur. Poursuivant une aventure intérieure avec le Ressuscité, pas après pas, dans une lutte ardente pour la justice, il participe à la marche de l’homme et de l’humanité vers la libération de leurs oppressions. » (Frère Roger, Taizé)

Les Églises n’ont pas cessé d’osciller entre les deux attitudes : elles se sont compromises avec des idéologies inhumaines pour agir en faveur des pauvres hier, ou avec l’idolâtrie du marché aujourd’hui. Elles ont également été capables d’organiser de belles liturgies sans dénoncer le sort fait aux esclaves autrefois, aux Juifs en 39-45, ou aux femmes victimes de violence et de domination aujourd’hui. 


Frère Roger, fondateur de la communauté de Taizé en Bourgogne, a eu très tôt cette intuition qu’il fallait réconcilier en nous ces deux aspects de la vie chrétienne, pour pouvoir nous réconcilier avec nous-même, avec les autres, et entre Églises. Après Mai 68, des milliers de jeunes en quête « d’autre chose » – croyants ou non – ont pris la route pour cette  colline de Taizé où ils se retrouvaient très nombreux chaque été.

Lutte et contemplation dans Communauté spirituelle Sans-titre-4

Le 31 août 1974, ils étaient quarante mille à se presser autour de l’église de la Réconciliation sur la colline de Taizé, à quelques kilomètres de Cluny (Saône-et-Loire). Quarante mille jeunes venus de toutes les régions d’Égal France, mais aussi du monde entier pour l’ouverture d’un concile des jeunes qui devait durer plusieurs années.

Qu’ils soient chrétiens en rupture d’Église, militants de gauche en recherche de révolution ou  » baba cool  » illuminés, le formidable ébranlement de toutes les certitudes nées en mai 68 les unissait. Spiritualité, authenticité, fraternité : telle était leur recherche commune. Une seule conviction les habitait : à Taizé, il fait bon vivre dans une convivialité apaisée, protégée du tumulte et des angoissantes questions du monde environnant. Depuis l’annonce de la  » bonne nouvelle  » en 1970 par le Frère Roger Schultz, prieur de la communauté de Taizé, ils avaient été de plus en plus nombreux à gravir la colline pour – croyants et non-croyants – venir prier ou se recueillir en silence autour de cette communauté insolite de moines d’origine protestante qui s’ouvrait ainsi au monde séculier.
Il émanait de ces quarante hommes en aube blanche, priant trois fois par jour au milieu de la moderne église de béton, une force extraordinaire qui donnait à la foule hétéroclite et bigarrée le sentiment d’unité et de paix qu’elle cherchait.
À cette multitude, il fallait des mots d’ordre simples.  » Lutte et contemplation « , dira Frère Roger. Quelle autre formule aurait pu mieux résumer les aspirations contradictoires d’une génération qui tentait de concilier sa recherche de spiritualité et son désir d’œuvrer à la transformation d’un monde que ses inégalités choquaient profondément ? [1]

31uuNg735xL._SX320_BO1,204,203,200_ Aaron dans Communauté spirituelleFrère Roger a écrit de nombreux ouvrages, dont « Lutte et contemplation » en 1973 qui était le journal de cette aventure du « concile des jeunes », rassemblement informel sur une décennie environ de ces jeunes activistes des années 70 apprenant le silence, la méditation à l’infini sur les mantras religieux de Taizé, ces refrain (en latin !) répétés  jusqu’à une quasi transe spirituelle.

 » Le pressens-tu ? Lutte et contemplation ont une seule et même source : le Christ qui est amour.
Si tu pries, c’est par amour.
Si tu luttes pour rendre visage humain à l’homme exploité, c’est  par amour.
Te laisseras-tu introduire sur ce chemin ?
Au risque de perdre ta vie par amour, vivras-tu le Christ pour les hommes ? » 

Des jeunes continuent toujours d’affluer chaque été à Taizé, mais l’époque est moins portée à transformer le monde qu’à soigner les blessures intimes. Dans les années 70, il fallait apprendre la contemplation à des jeunes surinvestis dans l’action politique. Dans les années 2020, il faut sans doute éveiller la passion du combat social et politique chez les jeunes générations d’Occident, et la contemplation à Taizé y conduit naturellement. Jean-Paul II disait lors de sa visite à Taizé le 5 octobre 1986 : « On passe à Taizé comme on passe près d’une source. »

 

Frère Roger - Le fondateur de TaizéLutter et contempler : voilà un beau défi à relever ! Celui qui lève les bras au ciel sans retrousser ses manches devant les urgences autour de lui est hypocrite et lâche. Celui qui se noierait dans l’action sans prendre le temps de respirer, de se ressourcer, de recevoir sa force d’un autre sera très vite épuisé, et fade. 

 » La prière, cette descente dans les profondeurs de Dieu, n’est pas là pour que nous soyons mieux dans notre peau. Prier non en vue d’une utilité quelconque mais pour créer avec le Christ une communion d’hommes libres.Quand l’homme tente de donner à cette communion une expression par des paroles, ce sont des prières conscientes. Mais l’intelligence exprime seulement la surface de la personne. La voilà bien vite prise de court… et le silence l’emporte, au point de paraître signifier une absence de Dieu.
Plutôt que de se bloquer sur les aridités du silence, savoir qu’elles ouvrent à des possibilités créatrices inconnues : dans le monde sous-jacent à la personne humaine, dans l’infraconscient, le Christ prie plus que nous ne l’imaginons. Par rapport à l’immensité de cette prière du Christ en nous, notre prière explicite est réduite à peu de chose.
Oui, l’essentiel de la prière se passe surtout dans un grand silence…Toute prière demeure ardue pour l’homme livré à la solitude. Dieu a fait l’homme social, il lui a donné vocation « politique ». Serait-ce pour cela que la contemplation devient plus aisée quand elle est vécue avec d’autres ?Silence de la contemplation ! En chacun de nous gisent des abîmes d’inconnu, de doute, de violence, de peines intimes… et aussi des gouffres de culpabilité, d’inavoué, au point que s’ouvrent les immensités d’un vide. Des pulsions bouillonnent, elles viennent d’on ne sait où, peut-être d’une mémoire ancestrale ou génétique. Laisser le Christ prier en soi avec la confiance de l’enfance, un jour les abîmes seront habités.
Un jour, plus tard, nous constaterons en nous une révolution.À long terme, de la contemplation surgit un bonheur. Et ce bonheur d’hommes libres est moteur de notre lutte pour et avec tout hommes. Il est courage, il est énergie pour prendre des risques. Il est débordement d’allégresse. »

 

Cette alliance, cette dialectique lutte / contemplation est une règle de survie… pour les entreprises également ! Une entreprise obsédée par le seul résultat comptable en bas de page sera  toujours dans le court terme : réduire les frais de personnel, fermer les foyers de perte, dominer les formations, les investissements… Sa stratégie se limitera à la survie, et ses efforts deviendront contre-productifs, voire suicidaires, car ne préparant aucun rebond possible dans l’avenir. À l’inverse, celle qui n’aurait qu’une recherche fondamentale se priverait des développements opérationnels, sources de croissance et d’innovation. Comme disait Karl Marx : « Jusqu’ici les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde. Il s’agit maintenant de le transformer ».
Par exemple, une équipe dirigeante a besoin de respirations régulières, à l’écart, dans le silence et la réflexion. Sans ces moments de « bras levés » à la manière de Moïse, elle cessera d’exister comme équipe, elle n’aura plus de vision commune à partager, elle deviendra purement fonctionnelle et plus du tout inspirante. A l’inverse, des dirigeants qui resteraient dans de grandes orientations et discours sans se salir les mains sur le terrain ne seraient plus crédibles et très vite coupés de la réalité.

 

95280905_o ContemplationPour terminer, disons un mot des compagnons de Moïse sur la colline. Le combat est si long que Moïse fatigue à garder les bras levés pour soutenir Josué à distance. Alors il demande de l’aide, il accepte d’être aidé tout grand chef qu’il est. C’est Aaron, avec un certain Hour (dont on ne sait pas grand-chose) qui seront son soutien. Aaron, porte-parole officiel de Moïse en quelque sorte, puisque Moïse souffrait de bégaiement avait à Dieu de l’aider pour parler au peuple. Il est intéressant de noter que Moïse a aussi besoin d’Aaron non plus pour parler mais pour se taire. Non plus pour parler au peuple, mais pour parler à Dieu silencieusement dans l’intercession.
S’il y a du Moïse et du Josué en nous, il doit également y avoir de l’Aaron et Hour ! C’est-à-dire que notre rôle sera à certains moments d’offrir à d’autres un espace de repos et de et de récollection, comme la pierre où Moïse s’assit. Puis notre rôle sera de tenir le bras de l’autre, sa main tendue vers le ciel, c’est-à-dire de l’aider à ne pas perdre cœur dans sa prière et son combat. Si Moïse est assis, ils sont debout, et ils doivent porter pendant de longues heures le bras tendu reliant le peuple à son Dieu. Il nous revient plus souvent que nous l’imaginons de remplir ce rôle auprès de nos compagnons : un coup de fil, une invitation au restaurant, une longue marche où l’on peut parler et se taire… Les moines et moniales  qui accueillent tant de retraitants dans leurs abbayes jouent ce rôle : quelques heures, quelques jours, quelques semaines de silence de prière commune où la communauté porte le passant à bout de bras dans sa prière, pour que son combat ne cesse pas jusqu’à la victoire….

 

À nous d’unir lutte et contemplation dans tous les domaines de notre vie :
agir en se ressourçant, les bras levés vers le ciel et l’épée à la main.

 


 

LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
« Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort » (Ex 17, 8-13)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, le peuple d’Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et attaquèrent Israël à Rephidim. Moïse dit alors à Josué : « Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites. Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main. » Josué fit ce que Moïse avait dit : il mena le combat contre les Amalécites. Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline. Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort. Mais les mains de Moïse s’alourdissaient ; on prit une pierre, on la plaça derrière lui, et il s’assit dessus. Aaron et Hour lui soutenaient les mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.

PSAUME
(Ps 120 (121), 1-2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. (Ps 120, 2)

Je lève les yeux vers les montagnes :
d’où le secours me viendra-t-il ?
Le secours me viendra du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.

Qu’il empêche ton pied de glisser,
qu’il ne dorme pas, ton gardien.
Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d’Israël.

Le Seigneur, ton gardien, le Seigneur, ton ombrage,
se tient près de toi.
Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.

Le Seigneur te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
Le Seigneur te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.

DEUXIÈME LECTURE
« Grâce à l’Écriture, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien » (2 Tm 3, 14 – 4, 2)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures : elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus Christ. Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien.
Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire.

ÉVANGILE
« Dieu fera justice à ses élus qui crient vers lui » (Lc 18, 1-8) Alléluia. Alléluia. Elle est vivante, efficace, la parole de Dieu ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Alléluia. (cf. He 4, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ » Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »
Patrick BRAUD

 

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14 juillet 2019

Le rire fait chair

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le rire fait chair

Homélie pour le 16° Dimanche du temps ordinaire / Année C
21/07/2019

Cf. également :

Choisir la meilleure part
Le je de l’ouïe
Bouge-toi : tu as de la visite !

La Trinité, icône de notre humanité dans Communauté spirituelle Ic%C3%B4ne-de-la-Trinit%C3%A9-171x213L’icône de la Trinité de Roublev a immortalisé notre première lecture (Gn 18, 1-10a) : nous y voyons l’hospitalité d’Abraham faire merveille auprès de trois visiteurs inconnus qui lui promettent un fils lors de leur prochain passage. L’alternance étrange entre le Je et le Nous dans la bouche de ces trois personnages fait irrésistiblement penser à la Trinité, et les chrétiens ne se sont pas privés de voir dans cette visite à l’improviste l’annonce du Dieu de Jésus-Christ, capable d’unir le singulier et le pluriel en une seule communion d’amour.

Allons un peu plus loin dans le texte et attardons-nous sur le rire de Sarah, qui a fasciné des générations de lecteurs de la Genèse. Car le rire de Sarah (après celui d’Abraham) est la première évocation du rire dans la Bible et Isaac va être l’héritier de ce rire.

À vrai dire, il y a trois rires dans cette histoire, et même un quatrième.

 

Le premier rire

Le rire fait chair dans Communauté spirituelle levy-homme-chapeau-rireLe premier est celui d’Abraham lorsqu’il entend la promesse de la naissance d’un fils :

Abraham se jeta face contre terre et il rit ; il se dit en lui-même:  » Un enfant naîtrait-il à un homme de cent ans ? Ou Sara avec ses quatre-vingt-dix ans pourrait-elle enfanter ? (Gn 17,17)

On devine un rire nerveux, plein d’interrogation et de perplexité devant le caractère hautement improbable d’une telle annonce. C’est tellement énorme qu’Abraham éclate de rire ! Alors que cette naissance, il en rêve depuis son mariage avec Sarah, belle comme le jour, mais stérile. « À notre âge, tu es fou Seigneur – et cruel – de nous laisser entrevoir un tel bonheur impossible… On a tout essayé, et j’ai même couché avec ma servante Agar sur le conseil de Sarah pour ne pas être privé totalement de descendance. Ismaël n’est pas tout à fait le fils attendu, mais maintenant j’ai fait mon deuil et je m’en contente ».

Nous rions comme Abraham lorsque nous considérons comme impossible ce que Dieu désire pour nous…

 

Le deuxième rire

9782296049086f Abraham dans Communauté spirituelleLe deuxième rire est celui de Sarah, beaucoup plus ironique et railleur. Pour elle, l’enjeu est le plaisir tout autant que la fécondité :

Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge, et Sara avait cessé d’avoir ce qu’ont les femmes. Sara se mit à rire en elle-même et dit:  » Tout usée comme je suis, pourrais-je encore jouir ? Et mon maître est si vieux!  » (Gn 18, 11-12)

Sans fausse pudeur, Sarah constate devant Dieu que le désir, le plaisir, la jouissance sexuelle ont disparu de sa vie de couple avec les années. Et l’on devine une pointe de regret dans ce constat amer. Son rire sonne comme une défense devant une promesse incroyable qui réveille en elle la nostalgie du plaisir perdu et d’une fécondité que la vie lui a refusée. Dieu sait bien ce qu’il y a de négatif dans ce rire, et le reproche à Sarah via Abraham :

Le Seigneur dit à Abraham:  » Pourquoi ce rire de Sara ? Et cette question:  » Pourrais-je vraiment enfanter, moi qui suis si vieille ?  » Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le Seigneur ? (Gn 18,13)

Elle se justifie en bricolant un mensonge :

Sara nia en disant:  » Je n’ai pas ri « , car elle avait peur (Gn 18,15).

Mais Dieu n’est pas dupe : « Non. Tu as ri ». « Assume ! Assume ce que tu ressens, et je t’exaucerai au-delà de ton désir ».

Nous rions comme Sarah lorsque nous ne voulons pas réveiller nos désirs les plus vrais enfouis en nous…

 

Rire à tout âge

Copyright Irina NedyalkovaNotons au passage que cette question de la vie sexuelle pendant le grand âge devient de plus en plus actuelle [1]. Avec l’allongement de l’espérance de vie, le boum des seniors nés après-guerre, la multiplication des habitats collectifs pour les plus de 70 ans (EHPAD, Résidences services, Maisons de retraite, Foyer logements etc.), la promiscuité qui y est plus ou moins bien gérée, le veuvage de la majorité qui les rend à nouveau disponibles pour d’autres relations, le suivi médical, toutes ces conditions créent la possibilité et l’envie de jouir de la vie, dans tous les sens du terme, jusqu’au bout. Et la Bible, qui appelle un chat un chat, semble bien approuver cette revendication des seniors à une sexualité épanouie ! La naissance d’Isaac marquera le retour de ce que Sarah croyait disparu. Le plaisir et la jouissance sexuelle sont ici un don de Dieu lui-même, à tout âge, pour faire réussir la promesse faite à Abraham d’avoir une descendance aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel ! On retrouve cette connotation sexuelle du rire dans le terme employé pour décrire les caresses amoureuses d’Isaac envers Rébecca, sa femme, plus tard :

Comme son séjour à Gérare se prolongeait, il arriva qu’Abimélech, roi des Philistins, regardant par la fenêtre, aperçut Isaac qui riait avec sa femme (traduit souvent par : jouait, faisait des caresses à Rebecca) (Gn 26,8).

Pour l’hébreu, rire et jouer physiquement avec l’autre sont de la même racine…

 

Le troisième rire

Le troisième rire est celui d’Ismaël. Lors d’un banquet donné pour fêter le sevrage de son demi-frère Isaac, Ismaël rit (Gn 21,9), et Sarah interprète ce rire comme une moquerie vis-à-vis d’Isaac. Elle décide alors de chasser Ismaël avec sa mère Agar. Le rire d’Ismaël a provoqué sa chute en déclenchant la jalousie de Sarah : elle ne supporte plus de voir son ancienne déchéance sans cesse évoquée sous ses yeux par la seule présence d’Ismaël. Quant à lui, s’il a ri, rien ne nous empêche d’y déceler une nuance d’amertume, une souffrance, celle d’un aîné évincé de son droit d’aînesse par un cadet, au destin privilégié et fixé « arbitrairement ». Vu sous cet angle, le comportement d’Ismaël pourrait être rapproché de celui d’Ésaü, le frère du patriarche Jacob….

Nous rions comme Ismaël lorsque nous jalousons ce que l’autre a, ce que l’autre est, qui le transforme à nos yeux en un rival…

moquer_2-2b291 Isaac

 

Le quatrième rire

Ajoutons le quatrième rire que Sarah nous annonce :

Sara s’écria:  » Dieu m’a donné sujet de rire! Quiconque l’apprendra rira à mon sujet (Gn 21,6).

Boule et BillFaut rigoler !Le lecteur est donc impliqué dans le récit, car lui aussi rira en entendant l’histoire de Sarah ! Son rire (mon rire) sera-t-il de perplexité comme Abraham, de raillerie amère comme Sarah, de jalousie comme Ismaël ? Ou sera-t-il l’avant-goût du plaisir à venir comme il l’est devenu pour Sarah dans sa vieillesse, comme il arriva à Isaac (dont le nom signifie : « il rira ») caressant sa femme Rébecca ? À vous de décider !

En tout cas, nous sommes tous concernés : en riant de ce qui arrive à Sarah, nous nous exposons nous-mêmes à ce qu’il nous arrive une belle aventure semblable !

Et comme si Sarah nous disait : ‘vous qui pensez que le plaisir a disparu de votre vie, riez avec moi de bon cœur, car ce qui vous paraît impossible aujourd’hui pour tout un tas de raisons vous sera donné sans que vous sachiez comment’.

 

 

Le rire dans la Bible

masque rireLes lecteurs de la Bible ont depuis longtemps remarqué que le rire n’y tient pas une grande place ; et quand il est mentionné, c’est souvent sous ce sous un angle négatif. Dans le Nouveau Testament, non seulement on ne dit jamais que Jésus a ri, mais quand il parle du rire, c’est pour dire : « malheur à vous qui riez maintenant, demain vous pleurerez » (Lc 6,25). Pas très réjouissant…

C’est que le rire dans la Bible est toujours une expression contre quelqu’un. Quand Dieu rit, le rire divin surgit explicitement sous forme d’ironie ou même de colère… Les exemples en ce sens, ne sont pas rares. Parmi d’autres :

- Puisque vous avez repoussé tous mes conseils (…) en retour, je rirai moi de votre malheur, je vous raillerai quand éclatera votre épouvante (Pr 1,25-26).
- Si un cataclysme entraîne des morts soudaines, Dieu se rit de l’épreuve des innocents (Job 9,23)

Le rire humain est souvent associé à l’ivresse. Ainsi lors la débauche idolâtre, dans la faute du Veau d’or :

- Le peuple s’assit pour manger et pour boire ; puis ils se levèrent pour rire (Ex 32,6).

Le rire peut également faire allusion à la sexualité de caractère illicite, dans l’épisode de séduction manquée, entre la femme de Putiphar et Joseph :

- II est venu vers moi pour coucher avec moi (…) L’esclave hébreu, que tu nous as amené, est venu vers moi pour rire de (dans) moi (Gn 34,14-17)

Il peut préluder au meurtre, en référence au Livre 2 de Samuel :

- Et Avner dit à Yoav : que les plus jeunes s’avancent, jouent, rient (s’escriment) devant nous (2S 2,14).

Il est la plupart du temps synonyme de moquerie :

- Ainsi parle le Seigneur Dieu: La coupe de ta sœur, tu la boiras; elle est profonde, elle est large. Elle sera l’occasion de rire et de moquerie, à cause de sa grande contenance (Ez 23,32)
- Comment ! il s’est effondré ! hurlez ! Comment ! de honte, Moab tourne le dos ! Moab provoque rire et stupeur chez tous ses voisins (Jr 48,39).
- Tu nous exposes aux outrages de nos voisins, à la moquerie et au rire de notre entourage (Ps 44,14).
- Tu fais de nous la querelle de nos voisins, et nos ennemis ont de quoi rire (Ps 80,7).

La sagesse des Proverbes constate, désabusée, que le rire masque mal le chagrin qui pointe toujours derrière :

- Même dans le rire le cœur s’attriste, et la joie finit en chagrin (Pr 14,13).

Et l’Ecclésiaste en a fait le tour, comme du reste :

- Du rire, j’ai dit : » C’est fou !  » Et de la joie:  » Qu’est-ce que cela fait ?  » (Qo 2,2)
- Mieux vaut le chagrin que le rire, car sous un visage en peine, le cœur peut être heureux (Qo 7,3)

Le rire est éphémère et insignifiant en fin de compte :

- Car, tel le pétillement des broussailles sous la marmite, tel est le rire de l’insensé. Mais cela aussi est vanité (Qo 7,6)

Jésus et Jacques dans le Nouveau Testament sont les héritiers de cette longue tradition qui dénonce le rire comme la domination des puissants sur les faibles :

- Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez ! (Lc 6,25)
- Reconnaissez votre misère, prenez le deuil, pleurez; que votre rire se change en deuil et votre joie en abattement ! (Jc 4,9)

Le rire biblique est donc ambivalent, et les quatre rires de Gn 17-18 n’y échappent pas.

 

Notre vieille Église rira !

L’hospitalité d’Abraham peut devenir la nôtre : en accueillant des inconnus de passage, qui sait si un plaisir oublié ou d’une fécondité impossible ne nous sera pas donnée ?

Cette promesse ne vaut pas que pour les individus : elle vaut également pour l’Église en tant que communauté. Surtout dans la vieille Europe, la figure de Sarah peut changer notre regard sur nos communautés vieillissantes, sur une histoire chargée de siècles en clair-obscur. La France qui a engendré autrefois tant de saints et de saintes, tant de missionnaires, tant de théologiens reconnus semblent aujourd’hui à bout de souffle sur le plan spirituel. Pas besoin d’énumérer les statistiques des vocations, des baptêmes, des pratiquants etc. Nos assemblées clairsemées et aux cheveux blancs (sauf dans certains quartiers des métropoles) auraient bien du mal à ne pas rire si on leur promettait un avenir radieux.

Et pourtant…

300px-Communes_du_plateau_de_Millevaches SaraEn 1970, le vicaire général du diocèse de Limoges, Hervé de Bellefon, a écrit un texte remarquable appelant les communautés de la Creuse à l’espérance. Ce message, intitulé : « Pourquoi ris-tu Sarah ? » a rencontré un énorme écho, pas seulement diocésain. Il lisait dans la situation de Sarah celle de son Église en Creuse, apparemment faible et sans descendance, mais promise à un renouveau inespéré. Elle portera des fruits pour tous. Elle saura accueillir le don de Dieu à travers les mutations sociales et économiques du plateau de Millevaches.

Elle était vieille, Sara, vieille et usée.
Abraham accueille les 3 Visiteurs. Sara écoute dans l’embrasure de la porte de la tente, et elle rit quand on prédit qu’elle aura un fils
Elle pensait, Sara, et sans doute avait-elle raison, qu’elle ne pouvait plus donner la vie. C’était trop drôle… elle en riait.
Elle est vieille notre Église de Creuse, vieille et usée.
Elle pense, notre Église de Creuse, et semble avoir raison, que dans ce pays lui-même usé, elle ne peut plus guère donner la vie. Elle se dit : « il n’y a plus qu’à donner l’extrême-onction à ce pays qui meurt ; soyons réalistes, ne rêvons pas : c’est trop risible ! »
Semaine religieuse de Limoges, Octobre 1970

De fait, nombre d’initiatives ecclésiales et associatives sont nées dans la foulée de cette lecture de Gn 18. Et d’autres diocèses s’en sont également largement inspirés.

Avec Abraham, ouvrons notre table aux inconnus de passage.
Avec Sarah, n’ayons pas peur de rire de nos faiblesses.
Avec Isaac (« il rira »), gardons le rire dans notre programme de vie, et jouons de tous les plaisirs par lequel Dieu comble la descendance d’Abraham.

 


[1]. Cf. par exemple : Du rire de Sarah à l’enfant du rire ou le désir des âges dans la bible, Pierre Gibert, dans Gérontologie et société 2012/1 (vol. 35 / n° 140), pages 171 à 178 accessible ici : https://www.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe1-2012-1-page-171.htm

 

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Mon seigneur, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur » (Gn 18, 1-10a)

Lecture du livre de la Genèse

En ces jours-là, aux chênes de Mambré, le Seigneur apparut à Abraham, qui était assis à l’entrée de la tente. C’était l’heure la plus chaude du jour. Abraham leva les yeux, et il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui. Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de la tente et se prosterna jusqu’à terre. Il dit : « Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur. Permettez que l’on vous apporte un peu d’eau, vous vous laverez les pieds, et vous vous étendrez sous cet arbre. Je vais chercher de quoi manger, et vous reprendrez des forces avant d’aller plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur ! » Ils répondirent : « Fais comme tu l’as dit. » Abraham se hâta d’aller trouver Sara dans sa tente, et il dit : « Prends vite trois grandes mesures de fleur de farine, pétris la pâte et fais des galettes. » Puis Abraham courut au troupeau, il prit un veau gras et tendre, et le donna à un serviteur, qui se hâta de le préparer. Il prit du fromage blanc, du lait, le veau que l’on avait apprêté, et les déposa devant eux ; il se tenait debout près d’eux, sous l’arbre, pendant qu’ils mangeaient. Ils lui demandèrent : « Où est Sara, ta femme ? » Il répondit : « Elle est à l’intérieur de la tente. » Le voyageur reprit : « Je reviendrai chez toi au temps fixé pour la naissance, et à ce moment-là, Sara, ta femme, aura un fils. »

Psaume
(Ps 14 (15), 2-3a, 3bc-4ab, 4d-5)
R/ Seigneur, qui séjournera sous ta tente ?
(Ps 14, 1a)

Celui qui se conduit parfaitement,
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son cœur.

Il met un frein à sa langue.
Il ne fait pas de tort à son frère
et n’outrage pas son prochain.

À ses yeux, le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du Seigneur.
Il ne reprend pas sa parole.

Il prête son argent sans intérêt,
n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.

Deuxième lecture
« Le mystère qui était caché depuis toujours mais qui maintenant a été manifesté » (Col 1, 24-28)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens

Frères, maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église. De cette Église, je suis devenu ministre, et la mission que Dieu m’a confiée, c’est de mener à bien pour vous l’annonce de sa parole, le mystère qui était caché depuis toujours à toutes les générations, mais qui maintenant a été manifesté à ceux qu’il a sanctifiés. Car Dieu a bien voulu leur faire connaître en quoi consiste la gloire sans prix de ce mystère parmi toutes les nations : le Christ est parmi vous, lui, l’espérance de la gloire !
Ce Christ, nous l’annonçons : nous avertissons tout homme, nous instruisons chacun en toute sagesse, afin de l’amener à sa perfection dans le Christ.

Évangile
« Marthe le reçut. Marie a choisi la meilleure part » (Lc 10, 38-42)
Alléluia. Alléluia.
Heureux ceux qui ont entendu la Parole dans un cœur bon et généreux, qui la retiennent et portent du fruit par leur persévérance. Alléluia. (cf. Lc 8, 15)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut. Elle avait une sœur appelée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »
Patrick BRAUD

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7 juillet 2019

Les multiples interprétations du Bon Samaritain

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les multiples interprétations du Bon Samaritain

Homélie pour le 15° Dimanche du temps ordinaire / Année C
14/07/2019

Cf. également :

Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
J’ai trois amours
Aime ton Samaritain !
Réintroduisons le long-terme dans nos critères de choix
Amoris laetitia : la joie de l’amour
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
L’amour du prochain et le « care »
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?

 

Lire aux éclats

« Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu ne pourras t’égarer… »
Rabbi Nahman de Braslav.

Lire aux éclats par OuakninCette citation est placée en exergue du livre du rabbin Marc Alain Ouaknin: « Lire aux éclats » (Seuil, 1993). Rabbi Nahman y indique avec son humour habituel une règle devenue essentielle en herméneutique (= science de l’interprétation) moderne : se laisser dérouter par le texte, accepter d’y trouver ce qu’on y a pas cherché. Internet avec son principe de sérendipité ne dit pas autre chose : surfer sur la toile sans prédéterminer ce que vous cherchez vous permettra de trouver de l’inattendu bien plus intéressant…

On peut lire aux éclats la Bible, savourer l’infinité des possibles que la lecture d’un texte est capable de nous ouvrir, selon notre siècle, notre culture, notre curiosité, notre disposition intérieure. Le texte éclate en une multitude d’harmoniques, souvent très différentes voire contradictoires. Si bien qu’il est impossible d’affirmer : la leçon de cette parabole c’est ceci ou cela. Par contre, on peut jouer – jusqu’à rire aux éclats – des différentes interprétations possibles qui chacune ont besoin des autres pour ne pas enclore le texte, pour le garder ouvert, pour ne pas en faire un prétexte de soi-disant vérités que je voudrais asséner à un auditoire.

C’est le rôle de la tradition orale – et notamment le Talmud – pour les juifs, ou des Pères de l’Église pour les chrétiens que de montrer comment tirer d’un même texte toute une gamme de significations de tous ordres, dilatant le texte à l’infini. Le Talmud appelle une lecture éclatée, infiniment ouverte, renvoyant tout sens à un autre sens…

Pour paraphraser Rabbi Nahman, celui qui refuse de s’égarer dans l’Écriture n’y trouvera jamais que ce qu’il y pensait en entrant. Seul celui qui parcourt l’inépuisable spectre des couleurs de l’arc-en-ciel peut dire qu’il apprend à vivre dans la lumière.

Un exemple frappant de la beauté et de la fécondité de cette polysémie (= sens multiples) du texte biblique est notre parabole du bon samaritain de ce dimanche (Lc 10, 25-37). Appliquons-lui  quelques filtres de lecture, pour y puiser sans l’épuiser.

 

Les lectures éthiques

Les multiples interprétations du Bon Samaritain dans Communauté spirituelleCe sont actuellement les plus connues. Depuis le catéchisme des enfants jusqu’à l’expression courante en français, être le bon samaritain de quelqu’un c’est lui venir en aide lorsqu’il est blessé et en détresse. Au Canada et aux États-Unis, il existe même une loi dite « du bon samaritain » qui protège de poursuites quelqu’un portant assistance à autrui.
Les papes ont commenté cette parabole en en faisant l’archétype de la miséricorde pour autrui à pratiquer comme le Christ.
C’est déjà beaucoup. Et la morale occidentale, même coupée de ses racines bibliques, continue à accorder beaucoup d’importance aux victimes de la violence. S’arrêter sur sa route pour les soigner, les conduire à ceux qui pourront faire plus : Jésus porte le souci du prochain à terre à un très haut niveau d’exigence.

Cette éthique semble aujourd’hui évidente. Reste que cela se passe entre deux ennemis (les samaritains sont en conflit ouvert avec Jérusalem [1]). Jésus demande donc de prendre soin de son ennemi alors qu’il est faible (cf. David épargnant son rival Saül alors qu’il l’avait à portée de lance 1S 24), ce qui avouons-le est beaucoup moins dans l’air du temps. Nous y reviendrons dans la lecture politique de la parabole.

Une éthique de compassion, une éthique du « care » (= prendre soin de l’autre) : nul doute que notre parabole marquera encore longtemps notre culture pour y rappeler l’exigence de l’amour du prochain à travers les soins accordés aux victimes, même ennemies.

 

Les lectures allégoriques

Une parabole vise à illustrer un sens global, ici la réponse à la question : qui est mon prochain ? Le sens global importe plus que les détails. Une allégorie est une transposition terme à terme d’une situation donnée. Chaque détail compte. Les Pères de l’Église ont ainsi lu cette parabole de manière allégorique, en essayant d’identifier chaque personnage ou lieu comme symbolique d’un personnage ou de lieux réels.

 Origène - Exégèse spirituelle - Tome 5, Les paraboles évangéliques.Par exemple, Origène (185-254) n’a aucun mal à lire dans la parabole l’histoire du salut depuis Adam. L’homme qui descend de Jérusalem à Jéricho représente Adam ou la doctrine de la chute dans le péché à cause de sa désobéissance. Jérusalem symbolise le ciel et Jéricho le monde. Les brigands sont les adversaires puissants ou démons, ou les faux prophètes qui vécurent avant le Christ. Lorsqu’Adam fut créé, il tomba dans le péché à la suite des attaques du diable et de ses anges. Les blessures correspondent aux désobéissances et aux péchés. L’homme dépouillé de ses vêtements est l’homme qui a perdu son incorruptibilité, son immortalité et toutes ses vertus. Il est « à moitié mort » parce que, même si son âme est immortelle, sa nature humaine, elle, est morte. Le sacrificateur et le Lévite représentent la Loi et les Prophètes de l’Ancien Testament. La Loi et les Prophètes ne pouvaient pas sauver l’humanité déchue. Le bon Samaritain représente évidemment Jésus-Christ. Il est venu sauver l’humanité déchue. Le vin représente la Parole qui instruit et corrige, et l’huile représente la doctrine de l’amour, de la pitié et de la compassion. L’âne représente le corps de Christ qui transporte l’homme dans l’Église. L’auberge représente l’Église et l’aubergiste les apôtres et leurs successeurs, comme les évêques et autres responsables de l’Église. Les deux pièces d’argent représentent la foi dans le Père et dans le Fils, ou les deux Testaments de la Bible, ou encore l’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain. Jésus sauve l’humanité déchue en donnant son corps pour mourir sur la croix et en établissant l’Église comme un lieu qui protège les croyants en attendant la seconde venue. La promesse du bon Samaritain de revenir et de rembourser les frais engagés par l’aubergiste représente le retour de Christ. Telle était l’interprétation d’Origène. Il pensait que tous les détails de l’histoire revêtaient une signification particulière.

D’autres Pères de l’Église y verront une annonce allégorique de l’histoire de l’Église. L’homme qui descend de Jérusalem à Jéricho est le Christ lui-même, qui descend de la divinité (Jérusalem) pour épouser notre humanité (Jéricho). Il est blessé lors de sa Passion ; les cohens et les lévites (symbole du Temple et de la Loi devenue inutiles depuis Jésus) l’ont ignoré, mais les hérétiques et les païens (symbolisés par le samaritain) l’ont accueilli. Depuis, le Christ est dans cette auberge figurant l’Église où avec Pierre elle a reçu la mission de restaurer l’humanité dans son image et sa ressemblance avec Dieu (les deux pièces de monnaie). L’Église est cette auberge, cet hôpital de campagne dirait le pape François, qui reconnaît le Christ en tout homme blessé et le soigne jusqu’à restaurer sa  condition divine. Cette hôtellerie c’est l’Église, la maison, l’auberge où nous sommes confiés les uns aux autres pour guérir et retrouver la santé personnelle de l’âme et du corps.

Le Samaritain verse de l’huile et du vin sur les plaies du blessé. C’est ce que fait l’huile du baptême, l’huile de la confirmation, et le vin de l’eucharistie.

220px-Chartres_Bay_44_Good_Samaritan_Panel_07 allégorie dans Communauté spirituelleD’autres Pères de l’Église en feront une lecture plus christique. Effectivement le Verbe s’est fait chair, descendant de Jérusalem à Jéricho. Il a été dépouillé de ses vêtements lors de sa Passion. On l’a laissé à demi-mort, mais ce n’était que sa nature humaine qui était morte, pas sa nature divine. Le Christ est également (cela n’est nullement gênant de l’identifier à deux personnages) le samaritain (cf. « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? » Jn 8,48) qui s’approche de l’humanité blessée et la conduit à l’Église pour la restaurer. Puis il s’absente (Ascension) et demande à l’Église de continuer sa mission de salut jusqu’à ce qu’il revienne (la Parousie ou le retour du Christ en gloire).

Un des buts de ces interprétations allégoriques est de montrer que tout se passe comme l’avait annoncé le Christ. Il n’y a donc pas à se scandaliser de la déchéance de Jésus dans sa Passion : c’était pour manifester la puissance de l’amour de Dieu. Il n’y a pas lieu de s’offusquer du passage de l’Église aux samaritains puis aux païens : c’est en fidélité au Christ lui-même.

 

Les lectures sémiotiques

image009 DoltoL’analyse sémiotique (du grec semeïon = signe) part du texte tel qu’il est, sans avoir besoin du contexte ou de la soi-disant intention de l’auteur (qui n’est souvent que la projection de celle du lecteur…). Ici, elle s’intéresserait au jeu des différents acteurs, à leur position physique (assis, debout, couché), aux mouvements spatiaux (haut-bas, de côté, dans l’auberge), aux alliances qui se nouent, à la progression du récit. Le légiste interrogeant Jésus est dans une position moitié mort – moitié vivant en termes spirituels. L’humain de la parabole tombé aux mains des brigands est aussi abandonné à moitié-mort (c’est-à-dire aussi à moitié vivant). Et Jésus fait au légiste ce que le Samaritain fait à l’humain à moitié mort de la Parabole. Jésus utilise ce qui lui appartient – la Loi et la Parabole – pour conduire le légiste dans le chemin de la vie (c’est qui lui manquait au début) comme le Samaritain utilise ce qui lui appartiennent, l’huile, le vin et la monture, pour conduire l’humain de la Parabole à un espace où la vie devient possible.

 

Les lectures psychanalytiques

L'Evangile au risque de la psychanalyse, tome 1 par DoltoOn a déjà évoqué (cf. Aime ton Samaritain !) la trouvaille géniale de Françoise Dolto lisant cette parabole avec ses lunettes de psychanalyste. À quelle question doit répondre la parabole ? La voici : ‘qui est mon prochain ?’ Jésus lui-même reprend le fil de sa démonstration après avoir raconté la parabole : « qui s’est montré le prochain ? » « Celui qui a fait preuve de compassion envers le blessé » est obligé de concéder l’interrogateur du début, ne voulant même pas prononcer le nom de samaritain qu’il exècre. La conclusion de Dolto s’impose, logique : aimer son prochain, c’est aimer ceux qui nous ont secouru, ceux qui ont été pour nous comme le samaritain transgressant les lois sociales et religieuses pour nous venir en aide. Elle inverse ainsi la perspective de la lecture éthique : Jésus ne nous parle pas de faire du bien au prochain mais d’aimer ceux qui nous ont fait du bien. C’est fort différent ! C’est alors la question de la dette qui est au cœur de la parabole : reconnaître la dette d’amour que j’ai envers ceux qui m’ont aidé suscite en moi gratitude et désir de faire de même (puisque je ne peux pas le rendre à mon sauveur qui a disparu). Ainsi circule un don gratuit et désintéressé qui n’attend pas de retour et ne se referme jamais sur lui-même.

 

Les lectures politiques

Ivan Illich affirme qu’une longue tradition liturgique s’est contentée de trouver dans cette parabole un exemple de bon comportement. Cette dimension morale dissimule ce que la parabole avait de radical et nouveau à l’époque. Illich propose de voir le Samaritain comme un Palestinien prenant soin d’un Juif blessé. En plus d’outrepasser sa préférence ethnique afin de prendre soin de son semblable, il commet une sorte de trahison en s’occupant de son ennemi. En faisant cela il exprime sa liberté de choix, répondant ainsi à la question « qui est mon prochain ? » non par l’expression d’un devoir, mais par un don librement offert. La portée politique de la parabole est immense (comme celle du riche et du pauvre Lazare) et concerne les peuples, pas seulement les individus.

On peut imaginer transposer cette parabole à d’autres situations politiques : l’apartheid au siècle dernier, les migrations internationales dans les décennies à venir, l’archipélisation de la France etc.

GAT15-06-Lapinbleu

 

La liste des multiples interprétations de cette parabole n’est pas close. Lire aux éclats ce passage sur l’amour du prochain d’un finit pas de résonner, de faire vibrer d’autres harmoniques, d’éclairer d’autres réalités sociales, personnelles, religieuses…

Ne croyons jamais connaître l’Évangile.
Ne demandons à personne quelle leçon il faudrait soi-disant en tirer.
Laissons ces mots tracer en nous leur chemin, produire en nous leur effet, jusqu’à ce que nous puissions entendre ce que signifie pour chacun aujourd’hui : « va, et fais de même ».

 


[1]. D’après Flavius Josèphe, cette hostilité réciproque se serait envenimée à la suite d’une profanation du Temple de Jérusalem, des Samaritains y ayant jeté des ossements humains sous les portiques. Circonstance aggravante au regard du judaïsme, le fait de manipuler des ossements humains, et donc de toucher un cadavre, est interdit (Lévitique 21,1-4). C’est à la suite de ces événements que, selon Josèphe, les Samaritains n’ont plus accès au lieu saint et que, pour leur part, les Juifs préfèrent ne pas s’aventurer en Samarie.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Elle est tout près de toi, cette Parole, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 10-14)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi, et reviens au Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme. Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »

Psaume
(Ps 68, 14, 17, 30-31, 33-34, 36ab.37)
R/ Cherchez Dieu, vous les humbles et votre cœur vivra.

Moi, je te prie, Seigneur :
c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

Réponds-moi, Seigneur,
car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse,
regarde-moi.

Et moi, humilié, meurtri,
que ton salut, Dieu, me redresse.
Et je louerai le nom de Dieu par un cantique,
je vais le magnifier, lui rendre grâce.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.

Car Dieu viendra sauver Sion
et rebâtir les villes de Juda.
patrimoine pour les descendants de ses serviteurs,
demeure pour ceux qui aiment son nom.

Deuxième lecture
« Tout est créé par lui et pour lui » (Col 1, 15-20)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens

Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui.
Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.

Évangile
« Qui est mon prochain ? » (Lc 10, 25-37)
Alléluia. Alléluia.
Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie ; tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. Jn 6, 63c.68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. » Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’ Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
Patrick BRAUD

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