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20 novembre 2022

La venue. Quelle venue ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La venue. Quelle venue ?

 

Homélie pour le 1° Dimanche de l’Avent / Année A 

27/11/2022 

 

Cf. également :

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Encore un Avent…

Gravity, la nouvelle arche de Noé ?

Ce déluge qui nous rend mabouls

L’absence réelle

Le syndrome du hamster

Dans l’évènement, l’avènement

L’évènement sera notre maître intérieur

 

L’évènement du jardin de Milan

Au IV° siècle, Augustin traverse une grave crise intérieure. Avec sa concubine, il a déjà eu un enfant, mais sa vie de couple non engagé le laisse insatisfait. Il a traîné dans tous les milieux interlopes de Milan, et particulièrement dans le groupe très fermé des Manichéens. Mais il a du mal à croire Dieu du Mal… Et sa vie de plaisirs (ripailles, aventures, soûleries) lui laisse un goût amer en bouche.

La venue. Quelle venue ? dans Communauté spirituelle previewJe disais et je pleurais dans toute l’amertume d’un cœur brisé. Et tout à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait souvent : « Prends et lis ! (« Tolle et lege ») ; prends et lis ! » 

Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai sérieusement à me rappeler si c’était un refrain en usage dans quelque jeu d’enfant ; et rien de tel ne me revint à la mémoire. Je réprimai l’essor de mes larmes, et je me levai, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de l’Apôtre, et de lire le premier Chapitre venu. (…) 

Je revins vite à la place où Alypius était assis ; car, en me levant, j’y avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux : « Ne vivez pas dans les festins, dans les débauches, ni dans les voluptés impudiques, ni en conteste, ni en jalousie ; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez pas à flatter votre chair dans ses désirs » (Rm 13,11-14). Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire davantage. Ces ligues à peine achevées ; il se répandit dans mon cœur comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude.

Saint Augustin, Confessions VIII, 12 n°29. 

 

Il suffit parfois de la voix d’un enfant dans le jardin voisin (« Tolle et lege ») pour que l’imprévu fasse irruption et change le cours d’une vie en un instant.

Ce jour-là, on peut dire que le Fils de l’homme est venu dans la vie d’Augustin. Il datera symboliquement sa conversion au Christ de ce jour où il a laissé un texte de la Bible – notre deuxième lecture de ce dimanche (Rm 13,11-14) ! – devenir une parole percutante, écrite spécialement pour lui, le bouleversant de fond en comble.

 

Ce fameux « Tolle et lege » est devenu l’archétype de bien des conversions flash qui, depuis Saül sur la route de Damas, parsèment l’histoire de l’Église de ces renversements subits où quelque chose d’unique arrive dans l’existence de quelqu’un et le transforme instantanément : la confession de Charles de Foucauld dans une église parisienne par l’abbé Huvelin, la vue de vieillards à l’agonie dans les rues de Calcutta pour Mère Teresa, le chant du Magnificat derrière un pilier de Notre-Dame de Paris pour Claudel, le soupir de son père devant les chaussons de Noël dans la cheminée pour la petite Thérèse, la découverte de la Bible dans une malle chinoise par des lettrés coréens etc.

Comme pour nous, il y a des évènements qui font date, dans lesquels nous reconnaissons après coup la venue du Christ en nous.

 

C’est l’une des interprétations possibles de notre évangile de ce dimanche (Mt 24,37-44), annonçant la venue du Fils de l’homme :

« Ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. (…) Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ».

Pour Augustin comme pour les autres, le Fils de l’homme est venu jusqu’à lui à partir de ce Tolle et lege singulier.

Les mystiques ont longuement développé cette intuition au cours des siècles : la venue du Fils de l’homme peut se réaliser en moi, aujourd’hui. C’est le château intérieur de Thérèse d’Avila, la vive flamme d’amour de Saint Jean de la Croix, la naissance du Verbe en nous des mystiques rhénans (Tauler, Eckhart, Suso), la déification des starets orthodoxes, l’union à Dieu des béguines (Hildegarde von Bingen, Hadewith d’Anvers).

Autrement dit : l’Avent, c’est aujourd’hui ! Il nous est possible, en laissant l’Esprit du Christ devenir notre intime, de goûter la venue du Fils de l’homme en toutes choses, dès maintenant.

 

Les 4 venues du Fils de l’homme

La première venue du Fils de l’homme est bien sûr l’Incarnation, la venue en notre chair.

La deuxième venue est celle dont parle notre évangile, du moins en première interprétation : à la fin (= l’accomplissement) des temps, lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts comme nous le rappelle le Credo.

Comme ces deux venues sont très loin de nous (la probabilité pour nous de voir le retour ultime du Christ est… infime !), les chrétiens ont vite réalisé que pour chacun d’entre eux, il y a une rencontre assez probable du Christ venant à nous : notre propre mort. L’eschatologie alors été remplacée en pratique dans l’Occident du Moyen Âge par « l’art de bien mourir », c’est-à-dire la préparation de cette venue personnelle du Fils de l’homme qu’est notre mort. Loin de l’euthanasie contemporaine, la « bonne mort » du Moyen Âge était l’art de cultiver la conscience d’être fragile et éphémère, et de mettre sa vie en ordre sans tarder, car la mort pouvait survenir à tout moment. C’est la troisième venue du Fils de l’Homme.

 Augustin dans Communauté spirituelleLa quatrième venue du Christ est celle d’Augustin, celle que les mystiques de tous les âges ont désirée et recherchée : l’union intime avec le Christ, la naissance du Verbe en nous.

 

Intéressons-nous à cette quatrième venue.

Dans notre Évangile, Jésus semble la lier à l’arrivée d’un évènement extraordinaire : le déluge, le voleur. La venue du Fils de l’homme en nous est toujours médiatisée par un évènement : comment reconnaître celui-ci lorsqu’il survient ? Comment discerner parmi tout ce qui nous arrive ce qui est signe du Christ qui s’approche ? Ce qui est porteur d’une communion profonde avec lui ? Il y a tant de bruit et de fureur autour de nous… Les faits divers s’amoncellent et disparaissent, les grands titres des journaux télévisés ne changent pas forcément notre proximité avec le Christ, les rumeurs des réseaux sociaux n’ont pas toutes le même impact. Les évènements extraordinaires de ma vie ne sont pas tous porteurs d’une signification spirituelle etc.

 

Proposons ici cinq critères de discernement auquel un évènement doit satisfaire pour pouvoir médiatiser la venue du Fils de l’homme en nous [1] : la surprise, l’imprévu, l’altérité, l’irréversible, le récit.

 

L’évènement est une surprise

Un Dieu plein de surprises Sinon c’est un fait attendu, la conclusion logique d’une série de forces en présence.

À tel point qu’on a voulu sauvegarder le potentiel de nouveauté cachée en toute naissance par exemple en l’appelant « heureux évènement », alors qu’elle est le plus souvent programmée, voire déclenchée. Car se laisser surprendre par l’enfant nouveau-né est bien un enjeu parental : ces quelques kilos de chair et de sang ne sont pas que la résultante de nos désirs et de nos projections.

L’évènement est d’abord une surprise de la conscience : « Je ne m’y attendais pas ».

Pour discerner des évènements, il faut donc commencer par apprendre à être surpris ! Ce qui n’est pas loin de la capacité à s’étonner, être curieux de ce qui sort de l’ordinaire. Moïse est surpris par ce buisson qui brûle sans se consumer. Abraham est surpris de voir ce bélier pris par les cornes dans les ronces. Joseph est étonné du ventre de Marie qui s’arrondit sans qu’il y soit pour rien. Paul est littéralement désarçonné par cette lumière intérieure qui le bouleverse sur le chemin de Damas. Jésus lui-même est surpris par la foi du centurion romain, l’insistance de la femme hémorroïsse, ou l’universalisme de la libanaise qui réclame les miettes des petits chiens sous la table…

Parce qu’il est surprenant, l’évènement nous arrache à notre référentiel habituel ; il nous ouvre à une autre manière de voir le monde. Il est ce « jaillissement continu d’imprévisible nouveauté », comme aimait à le qualifier Bergson.
Divine surprise !

 

L’évènement est imprévisible

Sinon c’est le résultat d’un calcul.

Rabbi Zeira disait à des rabbis qui discutaient de l’arrivée du Messie en sa présence: « Je vous en prie, ne la rendez pas lointaine [par vos discours] car on nous a enseigné que trois choses peuvent arriver à l’improviste : le Messie, une trouvaille et la piqure d’un scorpion » (Traité Sanhedrin 97a).


Nulle programmation dans l’évènement : il jaillit, sans nécessité autre que lui-même. Ainsi la Création : pour Dieu, elle n’est pas nécessaire. Mais elle jaillit, librement, de
la liberté divine, sans autre contrainte qu’elle-même. Beaucoup de nos rencontres humaines sont ainsi : non préparées, non nécessaires, elles nous frappent de plein fouet au moment où nous nous y attendons le moins. De la rencontre amoureuse à l’éblouissement spirituel, du choc de l’émotion artistique à la révélation provoquée par une lecture, qui aurait pu prédire que tel livre, telle musique, tel visage, deviendrait sa source d’inspiration, son mari, sa femme, son ami, son maître à penser ?

 

51HSHR3V61L._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ AventLa théorie du chaos nous enseigne qu’il y a deux formes d’imprédictibilité. Quand nous n’avons pas toutes les données ni toute la puissance de calcul nécessaire, même s’il y a des lois précises, leurs résultats nous échappent. On parle alors de chaos déterministe. En théorie, il est possible de prévoir, mais en pratique, c’est trop compliqué et trop sensible pour avancer des conclusions certaines.
Mais il existe d’autres situations où, structurellement, il nous est impossible de prédire ce qui va arriver. En mathématiques, des courbes divergent sans qu’on puisse à l’avance savoir vers quelle valeur elles le feront (bifurcation de Feigenbaum). En physique quantique, il est impossible de prédire en même temps la vitesse et la position d’une particule (principe d’incertitude d’Heisenberg). On parle alors de chaos indéterministe, c’est-à-dire d’une impossibilité structurelle d’annoncer ce qui va se passer.

 

L’évènement au sens biblique relève bien sûr de cette seconde catégorie : il surgit, sans qu’on puisse l’annoncer, tel Cyrus permettant aux juifs exilés de revenir à Jérusalem. En plein exil, qui aurait parié sur un roi perse pour revenir de Babylone ? En plein désert, quel hébreu aurait parié sur la manne pour nourrir le peuple ? Sur les cailles ? Et qui aurait pu imaginer que le grand Dieu d’Israël irait s’incarner dans un nourrisson d’un obscur village de la Galilée méprisée… ?

Discerner les évènements nous demande donc de guetter ce qui dépasse nos prévisions, ce qui déborde nos calculs, ce qui ne faisait pas partie de nos stratégies initiales.

 

L’évènement est signe d’altérité

Affiche de l'exposition - Venus d'ailleurs. Matériaux et objets voyageurs - 40 x 60 cmSinon c’est le train-train qui continue.

Le mot évènement dit bien qu’il vient d’ailleurs : ex-venire. Il atteste qu’il y a un au-dehors de notre système ordinaire. Et dans la Bible, il est le signe du Tout-Autre qui se manifeste tout proche.

Grâce à l’évènement, nous découvrons qu’il y a un autre monde possible : d’autres relations (amoureuses, amicales, intellectuelles etc.), d’autres peuples, d’autres lectures, musiques, danses, peintures ; d’autres infinis à explorer…

L’évènement est d’ailleurs et d’autrui. S’il « arrive », c’est que nous n’en sommes pas les auteurs ni les acteurs. Notre action ne sera jamais qu’une réponse : il a toujours déjà pris les devants. Pour qui ne pense la liberté qu’en termes d’autonomie et d’indépendance, l’évènement est une épreuve. Par définition, il n’est pas choisi, il vient d’ailleurs. En langage stoïcien, il est toujours du mauvais côté, de celui des « choses qui ne dépendent pas de nous » et qui, à ce titre, troublent la liberté. Mais puisque la vie est pleine d’évènements, et que de plus ils ne sont pas tous malheureux, ne faut-il pas plutôt s’efforcer de déchiffrer le sens, pour la liberté, de cette altérité qui vient sans cesse déranger son autonomie ?

Parce qu’il nous révèle une altérité inconnue, l’évènement est un appel à ouvrir notre cœur et notre intelligence à ce que nous ne connaissions pas auparavant.

 

L’évènement est irréversible

irreversibilite évènementSinon il n’est qu’un feu de paille sans lendemain.

Le surgissement de l’évènement marque une frontière : il y a un avant et un après. Il nous marque au fer rouge pour transformer radicalement nos manières de vivre, penser, consommer, travailler, aimer. C’est toute la différence entre le touriste et le missionnaire. Le touriste trouve le pays très joli, il prend des photos, il en parle savamment à son retour, mais en réalité il ne change rien à sa vie d’avant. Il ne fait qu’ajouter à son tableau de chasse. Le missionnaire est bouleversé par la culture de l’autre, au point souvent d’apprendre sa langue, ses mœurs, et de vivre avec lui, comme lui.

Irréversible, l’évènement ne se répète pas, sinon c’est de la mécanique, ou un symptôme. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », disait déjà le vieil Héraclite…


Il y a de l’irréversible (au sens positif) dans l’évènement biblique : rien ne sera plus comme avant pour Paul après le chemin de Damas ; Sarah la stérile sera enceinte après la visite surprise des trois voyageurs ; Marie de Magdala suivra Jésus jusqu’à la croix après avoir été guérie etc.

Si l’évènement ne change rien dans nos vies après, ce n’est pas un évènement, c’est un fait divers. Et les faits divers peuplent inutilement les journaux télévisés en se faisant passer pour importants.

 

L’évènement appelle notre récit

41qF91w0SQL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ MessieSinon, il demeure enfoui dans l’inconscient personnel et collectif.

Le récit permet de donner un sens à ce qui est arrivé de manière surprenante, imprévisible, hors normes, irréversible. Ce besoin de raconter les évènements pour les inscrire dans une histoire et ainsi leur donner du sens est à la racine de l’écriture biblique. Sans ces textes, les rencontres extraordinaires d’Abraham à Moïse, de David à Marie, seraient cachées, oubliées, stériles.

Si je ne raconte pas ce qui m’est arrivé, je ne suis qu’un bateau ivre ballotté au gré des vagues contradictoires. Les Confessions de Saint Augustin ont marqué en Occident le début de ce genre littéraire où un auteur se raconte pour comprendre la cohérence de son parcours personnel et collectif. Écrit à l’époque du déclin de l’empire romain, il est frappant de voir combien le récit d’Augustin nous permet de comprendre l’effondrement à venir, et nos propres déclins …

Parce qu’il fait brèche dans l’ordinaire, l’évènement rend possible une autre intelligibilité de mon histoire. Si personne ne raconte la Shoah, elle n’aura servi à rien et la Bête de l’antisémitisme réapparaîtra, sous une forme sous une autre. Si le romancier n’écrit pas ses bouquins, tout un pan de la conscience contemporaine ne sera pas exploré. Si nous ne racontons pas l’évènement de l’élection de Jean-Paul II en pleine crise communiste, nous ne comprendrons rien au conflit actuel avec la Russie etc.

 

Raconter un évènement, c’est le situer rétrospectivement dans une séquence causale intelligible, le mettre à la première personne, c’est-à-dire l’assumer comme sien, et l’inscrire dans une trame temporelle qu’il contribue alors à orienter. En hébreu, évènement et parole se disent par le même terme : davar. Tant que l’évènement n’est pas venu à la parole, tant que la parole n’est pas elle-même devenue évènement, le premier reste un fait brut, sinon brutal, la seconde risque l’insignifiance et le bavardage.

 

Cette rupture que l’évènement opère entre le passé et l’avenir, au point de « faire date », n’est pas déchiffrable en l’instant. Même si l’évènement est spectaculaire, nous ne pouvons jamais saisir son sens sur le fait, ni le dominer de surplomb ; nous ne savons jamais sur le moment les promesses ou les menaces qu’il renferme : l’évènement, comme Dieu, ne se laisse voir que de dos. Il faut du temps, de la rumination, de la prière, pour qu’ensuite, par le récit, de possibles interprétations de ce qui est arrivé se fassent jour et éclairent notre avenir à partir de ce point singulier de notre histoire.

 

Parce qu’il est source d’intelligibilité, l’évènement ouvre notre compréhension du monde à d’autres possibles, et c’est en trouvant les mots pour le dire que nous en faisons un aiguillage efficace et sûr.

 

L’évènement du jardin de Milan a bouleversé la vie d’Augustin.

Comme pour lui, le Fils de l’homme vient aujourd’hui frapper à notre porte.

Comment l’entendre ? Comment lui ouvrir ?

Apprenons à discerner les évènements des faits divers, à écouter dans ces évènements l’appel à changer de vie qu’ils recèlent, en racontant ce qui nous est arrivé…

_____________________________________________

[1]. Je m’inspire ici librement de l’excellent article : La grâce du possible. Quand l’imprévu bouscule nos attentes, Dossier du numéro CHRISTUS N°198 Avril 2003
Cf. https://www.revue-christus.com/article/la-grace-du-possible-866

 

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE

Le Seigneur rassemble toutes les nations dans la paix éternelle du royaume de Dieu (Is 2, 1-5)


Lecture du livre du prophète Isaïe

Parole d’Isaïe, – ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. » Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.
Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur.

 

PSAUME

(Ps 121 (122), 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

 

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

 

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus,
les tribus du Seigneur.

 

C’est là qu’Israël doit rendre grâce
au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.

 

Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

 

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Le salut est plus près de nous » (Rm 13, 11-14a)

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

 

ÉVANGILE

Veillez pour être prêts (Mt 24, 37-44)
Alléluia. Alléluia. Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Patrick BRAUD

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1 novembre 2022

Vos enfants ou petits-enfants seront-ils des Ginks ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Vos enfants ou petits-enfants seront-ils des Ginks ?

 

Homélie du 32° Dimanche du temps ordinaire / Année C 

06/11/2022 

 

Cf. également :

Mourir pour une côtelette ?

Aimer Dieu comme on aime une vache ?

N’avez-vous pas lu dans l’Écriture ?

Sur quoi fonder le mariage ?

D’Amazonie monte une clameur

 

Les générations childfree

Les mariages de l’été sont de bonnes occasions de discuter avec les jeunes générations. J’ai été surpris de rencontrer au moins quatre trentenaires qui affirmaient catégoriquement : « Je ne ferai pas d’enfant ». Pourquoi ? « Par conviction écologique, car les enfants c’est ce qui fait le plus de mal à la planète ». Le phénomène prend de l’ampleur : la proportion de femmes en âge de procréer ne souhaitant pas avoir d’enfant a triplé en vingt ans : elles étaient 12 % en 2000, elles sont désormais 33 % en 2022 selon l’IFOP !

Les bras m’en tombaient ! La militance écologique pouvait donc conduire à refuser d’être parent ? L’écologiste Yves Cochet soutient même la proposition d’une « allocation familiale inversée », qui diminuerait à chaque enfant supplémentaire…

Il suffit de pianoter rapidement sur Internet pour trouver d’où vient cette conviction étonnante. C’est une étude de l’université suédoise de Lund de 2017, qui classe l’impact carbone de différents actes de la vie quotidienne, depuis l’ampoule LED jusqu’à la voiture ou l’enfant.

Vos enfants ou petits-enfants seront-ils des Ginks ? dans Communauté spirituelleSelon cette étude, avoir un enfant en moins serait 30 fois plus efficace que d’abandonner sa voiture à essence ! Une idée se répand comme une traînée de poudre : ne pas faire d’enfants, c’est sauver la planète ! L’éco-anxiété « engendre » décidément des fruits étonnants…

Aux États-Unis c’est l’université du Michigan qui a publié une autre étude en juin 2021 : « Nous avons découvert que 21,6 % des adultes du Michigan, soit environ 1,7 million de personnes, ne voulaient pas d’enfants. Il s’agit d’un nombre supérieur à la population des neuf plus grandes villes de l’État », mentionne Zachary Neal, professeur associé au département de psychologie de l’université, et coauteur de l’étude. « Les gens prennent la décision d’être sans enfant rapidement dans leur vie, le plus souvent à l’adolescence et au début de la vingtaine. Et ce ne sont pas seulement les jeunes qui affirment ne pas vouloir d’enfants. Les femmes qui ont décidé de ne pas avoir d’enfants, lors de leur adolescence, ont maintenant, en moyenne, près de 40 ans et n’en veulent toujours pas ».

 

Ces jeunes ont même un nom : les « Ginks », pour « Green Inclination, No Kids » (« engagement vert, pas d’enfant »). « Ce monde sera meilleur s’il est moins peuplé », estiment-ils. « Si nous voulons sauver cette planète, nous n’avons pas d’autre choix que d’aborder le problème de la surpopulation humaine », assume Leilani Münter, ex-pilote de course automobile américaine, dont les vidéos sont largement partagées sur les réseaux sociaux. Très active également, l’ONG britannique Population Matters s’est spécialisée dans la promotion d’une vie « sans enfant », ou avec « moins d’enfants ». Malthus ressuscité, en quelque sorte…

 

consumption-co2-per-capita Source : Our World in dataPourtant, ces deux études sont contestables, et contestées. Car elles reposent sur des trains de vie de famille américaine dont l’empreinte carbone est 50 fois supérieure à celles d’une famille africaine par exemple.
En 2019, les USA émettaient environ 30 fois plus de CO2 par habitant que la Côte d’Ivoire; la France ou la Chine 11 fois plus…

Comme le note le démographe Hervé le Bras dans un entretien donné en 2011 à la revue Sciences Humaines : « Les pays développés se servent de l’argument démographique pour rejeter la responsabilité sur des pays peuplés et en croissance démographique comme la Chine ou l’Inde. Entretenir l’angoisse populationnelle est une façon de ne pas remettre en cause la structure de la consommation des pays les plus riches ».

Pour ce démographe et auteur de l’essai « Vie et mort de la population mondiale » (Le Pommier, 2009), le seul moyen de résoudre le problème serait « un changement drastique du type de consommation d’énergie au Nord (de même qu’un changement du type d’alimentation), car alors le Nord pourra dire au Sud: faites comme nous ».

 

Par contre, dire qu’on ne veut pas d’enfant sans raison, la pilule a du mal à passer. Alors le respect de l’environnement, la survie de l’espèce, etc. ne serait-ce pas autant de justifications-alibis pour ces femmes lassées de devoir constamment se justifier ? Toujours est-il que pour Émilie Tixador, ancienne Gink et auteur du blog Green Girl, l’écologie a porté ses fruits. « Je choquais les gens quand je disais que je ne voulais pas d’enfant parce que j’avais envie de m’épanouir dans mon métier. Mais dès que j’ai parlé de limiter la surconsommation et la surpopulation, ma cause est devenue noble aux yeux de tous »… Le greenwashing  peut s’infiltrer là où on ne l’attend pas !

 

Il y a beaucoup d’autres raisons pour lesquelles de jeunes occidentaux ne veulent pas d’enfants. Là encore, on peut trouver des listes pleines d’humour sur le Net, énumérant tous les problèmes qui s’accumulent à partir de la venue d’un enfant :

Pourquoi vaut-il mieux réfléchir avant de dire oui à un enfant ?

1 | Pour rester jeune et cool

2 | Pour préserver ta santé mentale et physique

3 | Parce que tu as déjà un conjoint

4 | Parce que tu ne veux pas devenir n°2

5 | Parce que bébé va te coûter un bras (chaque mois)

6 | Parce que tu aimes le silence

7 | Parce que tu aimes dormir

8 | Parce que le rêve n’a rien à voir avec la réalité 

9 | Parce que toi aussi tu as été enfant puis ado

10 | Parce que tu ne pourras pas l’abandonner sur une aire d’autoroute [1].

 

41a9vIdzBDL._ célibat dans Communauté spirituelleOn appelle childfree (sans enfant, par choix) ce mouvement venu des États-Unis de contestation radicale du devoir de parentalité, pour des questions d’épanouissement personnel, d’intérêt individuel, de combat écologique. 

La chantre du mouvement est Corinne Maier, avec son livre de référence : No Kid, Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant, Paris, 2008 [2].

Entre acte écologique et angoisse de l’avenir, ne pas avoir d’enfant – ou n’en avoir qu’un – pour sauver la planète ou pour s’épanouir est un discours qui résonne chez une partie de la jeunesse de plus en plus préoccupée par les questions environnementales. Qu’ils aillent au bout ou non de la démarche, ce questionnement témoigne d’un regard nouveau sur les conséquences de la parentalité.

On a même instauré une Journée Internationale des « non-parents », le 11 Novembre : « single day ». La journée n’a pas été choisie au hasard : 11-11 = 4 fois le chiffre 1. C’est censé représenter “l’individualité heureuse”. Parce que oui, on peut être heureux en étant célibataire. Des études cherchent d’ailleurs à établir que les personnes vivant seules seraient plus épanouies…

 

Jésus était-il childfree ?

711S8XNTvWL childfreeC’est ce que pensent des auteurs proches de l’extrême gauche écologiste. Théophile Giraud par exemple, jeune philosophe belge, a écrit un pamphlet de 65 pages sur l’antinatalisme supposé du christianisme primitif, qu’aurait trahi les Églises ensuite [3] :

« Pas une année ne se passe sans que le pape ou un autre dignitaire chrétien chante les louanges de la fécondité et les vertus de la famille, nombreuse de préférence. Pourtant, la lecture des Évangiles nous fait découvrir un Christ farouchement hostile à la famille biologique et plus encore à la reproduction. Parmi les quelques penseurs qui se sont penchés sur la question, Kierkegaard arrivera à la conclusion que le christianisme visait à « bloquer notre espèce ». Dans le sillage du Christ, qui est resté sans enfant tout en nous exhortant à devenir eunuques pour le Royaume des Cieux, les premiers pères de l’Église glorifieront également la virginité perpétuelle et dénigreront la fertilité charnelle. Saint Augustin a même souhaité que chacun s’abstienne de procréer pour que la fin du monde soit précipitée ! Le natalisme des Églises chrétiennes contemporaines serait-il la plus grande tromperie de tous les temps ? En tout cas, c’est une trahison absolue, qui, en ce siècle de surpopulation mondiale, est encore plus désastreuse que celle de Judas. Le but de cet essai sera de redécouvrir une vérité soigneusement occultée : le christianisme originel était bien un antinatalisme ».

Il s’appuie pour dire cela sur des passages comme l’Évangile de notre dimanche (Lc 20,27-38), où le Christ semble bien prôner le mode de vie des enfants du monde à venir, qui ne prennent ni femme ni mari, et ne font pas enfants :

« Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection ».

Si on ajoute ce passage à ceux où Jésus relativise très fortement les liens du sang, de la famille humaine (cf. Dieu est le plus court chemin d’un homme à un autre), où il prône de devenir « eunuque pour le Royaume » (Mt 19,12), ainsi qu’à ceux où Paul recommande de ne pas se marier (1Co 7,8), le lecteur rapide peut être troublé… 

Comment expliquer cet apparent radicalisme anti-mariage et anti-enfants dans le Nouveau Testament ?

 

L’urgence eschatologique

074_calendrier eschatologieNous l’avons oubliée ! La petite frayeur du passage à l’an 2000 n’était rien comparée à l’effervescence eschatologique qui maintenait la société juive en ébullition au premier siècle. Le peuple était persuadé que le Messie annoncé allait enfin venir les délivrer de toute occupation étrangère. Les faux Messies pullulaient, générant beaucoup d’espérance, de révoltes, de déceptions. En préparation de cette venue, des sectes regroupaient leurs adeptes à l’écart de la société, tels des survivalistes religieux : les Esséniens, la communauté de Massada etc. N’importe quel prédicateur ayant un peu de talent, de charisme, pouvait soulever les foules en leur annonçant l’arrivée imminente du Jour du Seigneur. N’importe quel guérisseur pouvait faire croire qu’avec lui les derniers temps allaient arriver. Pierre se fait l’écho de cette attente : « Le jour du Seigneur viendra, comme un voleur. Alors les cieux disparaîtront avec fracas, les éléments embrasés seront dissous, la terre, avec tout ce qu’on a fait ici-bas, ne pourra y échapper » (2P 3,10). Paul également : « Vous savez très bien que le jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit » (1Th 5,2).

À tel point que Jésus est obligé de mettre en garde : « On vous dira : ‘Voilà, le Royaume est là-bas !’ ou bien : ‘Voici, il est ici !’ N’y allez pas, n’y courez pas ! » (Lc 17,23). Et Paul alerte les communautés contre les dérives de ces survivalistes du dernier jour : « Frères, nous avons une demande à vous faire à propos de la venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui : si l’on nous attribue une inspiration, une parole ou une lettre prétendant que le jour du Seigneur est arrivé, n’allez pas aussitôt perdre la tête, ne vous laissez pas effrayer » (2Th 2,1-2). Comme certains prétextaient de  cette venue imminente pour se la couler douce et se faire entretenir par les autres sans rien faire, Paul réagit : « Quand nous étions chez vous, nous vous donnions cet ordre : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2Th 3,10).

 

Jésus était pris lui-même dans ce tourbillon eschatologique qui voyait arriver la fin, et l’espérait. Il annonçait le Royaume de Dieu tout proche. Ses guérisons, ses paroles et ses actes étaient autant de signes de sa messianité : c’est donc qu’avec lui « les temps sont accomplis ». Sa mort a semblé mettre en échec la venue du jour ultime. Alors ses disciples ont reporté leur espérance sur sa deuxième venue, à la fin des temps, lorsqu’il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. Ainsi, du temps de Jésus ou juste après, on est persuadé de vivre « ces temps qui sont les derniers ». Si donc la fin de l’histoire est pour demain, à quoi bon un accumuler des richesses, se marier, avoir des enfants ? Parce que le Royaume est là avec lui, Jésus choisit de rester célibataire, sans enfant. Car dans le monde de la résurrection qu’il inaugure et qu’il incarne, on n’a plus besoin de faire des enfants pour survivre ! 

Dans le monde d’après, il n’y a plus ni homme ni femme (ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre cf. Ga 3,28), alors à quoi sert de se marier, puisque la différence homme-femme n’est que pour ce monde-ci ? Après la résurrection de Jésus, Paul poursuivra ce raisonnement, en étant persuadé que le retour du Christ est pour demain. « Frères, je dois vous le dire : le temps est limité. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme, ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui ont de la joie, comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien, ceux qui profitent de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car il passe, ce monde tel que nous le voyons » (1Co 7,29-31).

Si on avait pris au sérieux l’affirmation eschatologique de Paul, on aurait dû abolir l’esclavage beaucoup plus tôt ! Puisqu’il n’y a ni esclave ni homme libre en Christ, on devrait en tirer toutes les conséquences sociales sans atteindre la fin de ce monde !

Ajoutons au passage que les Églises ne sont pas allées jusqu’au bout, à part les protestants, de ce raisonnement eschatologique : s’il n’y a plus la différence homme-femme dans le monde à venir, alors il faudrait en témoigner dès maintenant dans la vie de l’Église, en l’anticipant, en répartissant les ministères, les responsabilités et rôles divers à égalité entre hommes et femmes, puisque cette distinction n’existe pas dans le Royaume de Dieu que l’Église a charge d’anticiper !

Si la fin des temps est pour très bientôt, mieux vaut donc se préparer et ne pas gaspiller le temps qui reste à amasser des fortunes, à se marier ou avoir des enfants.

On le voit : la position de Jésus ou de Paul n’est pas du tout anti-nataliste.

Elle relève de l’anticipation eschatologique. Il s’agit de manifester dès maintenant en ce monde notre espérance en la résurrection qui vient. Évidemment, avec les siècles, on s’est très vite aperçu que cette seconde venue du Christ ne serait pas pour tout de suite… Pierre était déjà obligé de trouver des raisons au retard apparent de cette venue : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion » (2P 3,9)…

Alors, au lieu de se préparer à l’ultime, on s’est installé dans l’éphémère, et le langage nataliste de co-création de la vie a pris le pas en Église sur l’attestation d’un autre monde.

Pourtant, on a gardé le célibat de quelques-un(e)s comme un signe de l’espérance d’aimer et de donner la vie autrement dans l’au-delà de ce monde. Comme un avertissement de ne pas trop s’installer, car nous ne sommes que de passage. L’Occident fait de ce célibat une obligation pour les prêtres alors que les Églises orientales ont gardé la plus ancienne tradition d’un double clergé marié et célibataire, selon le choix de chacun. Les prêtres catholiques mariés au Liban (maronites) et en Grèce (melkites) rappellent que le célibat ne s’impose pas, mais garde toute sa valeur comme libre attestation prophétique du monde de la résurrection.

 

Le fondement du célibat est donc essentiellement eschatologique.

Vatican II a réaffirmé cet ancrage eschatologique du célibat dans l’Église :

La chasteté « pour le royaume des cieux » Mt 19,12, dont les religieux font profession, doit être regardée comme un grand don de la grâce. Elle libère singulièrement le cœur de l’homme 1Co 7,32-35 pour qu’il brûle de l’amour de Dieu et de tous les hommes; c’est 31GKjJPiNUL Ginkpourquoi elle est un signe particulier des biens célestes, ainsi qu’un moyen très efficace pour les religieux de se consacrer sans réserve au service divin et aux œuvres de l’apostolat. Ils évoquent ainsi aux yeux de tous les fidèles cette admirable union établie par Dieu et qui doit être pleinement manifestée dans le siècle futur, par laquelle l’Église a le Christ comme unique époux.

Décret Perfectae Caritatis n°12, 1965.

 

Paul VI l’a clairement rappelé :

Le célibat comme signe des biens célestes 

Notre Seigneur et Maître a déclaré  » qu’à la résurrection… on ne prendra ni femme ni mari, mais que tous seront comme les anges de Dieu dans le Ciel  » (Mt 22,30). Au milieu du monde tellement engagé dans les tâches terrestres et si souvent dominé par les convoitises de la chair (cf. 1Jn 3,2), le don précieux et divin de la chasteté parfaite en vue du royaume des cieux constitue précisément  » un signe particulier des biens célestes  » ; il proclame la présence parmi nous des temps derniers de l’histoire du salut (cf. 1Co 7,29-31) et l’avènement d’un monde nouveau. Il anticipe en quelque sorte la consommation du royaume en en affirmant les valeurs suprêmes, qui resplendiront un jour en tous les fils de Dieu. Il constitue donc un témoignage de l’aspiration du Peuple de Dieu vers le but dernier de son pèlerinage terrestre, et une invitation pour tous à lever les yeux vers le ciel, là où le Christ siège à la droite de Dieu, là où notre vie est cachée en Dieu avec le Christ, jusqu’à ce qu’elle se manifeste dans la gloire (Col 3,1-4). 

Paul VI, Encyclique Sacerdotalis caelibatus n°34, 1967).

 

Le célibat consacré n’est pas mépris de la chair comme celui des cathares dans le sud de la France à partir de l’an Mil.

Il n’est pas ascétique comme le célibat des ermites hindous ou des moines bouddhistes.

Il n’est pas militant comme le célibat des révolutionnaires tout donnés à leur cause comme Louise Michel ou Arlette Laguiller (ce qui est fort respectable au demeurant !).

Il n’est pas angoissé comme celui des Ginks, ni individualiste comme celui des childfree.

Il n’est pas pastoral comme on le dit trop souvent pour les prêtres : ce n’est pas pour avoir plus de temps disponible pour leurs ouailles (ce qui ne se vérifie guère…) !

 

9782755001655 mariageVoilà pourquoi le célibat évangélique est largement incompréhensible pour nos contemporains : ne croyant plus guère en l’au-delà, ils voient mal pourquoi se priver aujourd’hui au nom d’un hypothétique lendemain…

Ce mépris est d’autant plus paradoxal que suite au veuvage, aux séparations, aux exigences des études et des carrières professionnelles, le célibat a progressé de façon spectaculaire en Occident. On estime que dans les grandes villes comme Paris ou Lille, un logement sur deux au moins est occupé par une personne seule !

 

Le monde de la Résurrection est notre avenir. Nous pouvons en témoigner, en attestant que les liens de parentalité ne disent pas tout de notre vocation humaine. Le célibat consacré est le témoignage prophétique de notre espérance du monde à venir. Il ne disqualifie en rien la générosité et l’amour parental. Donner la vie reste une magnifique participation à l’élan créateur qui vient de Dieu lui-même (cf. Gn 1,28). 

Apprenons à écouter chez les jeunes générations leurs aspirations légitimes à plus d’épanouissement personnel, à plus de respect de la planète. 

Aidons-les à choisir en conscience d’être parent ou non, libre de toute pression idéologique d’un côté ou de l’autre. 

Et accompagnons-les dans leur choix, quel qu’il soit.

___________________________________

[1]. Cf. https://www.je-suis-papa.com/10-bonnes-raisons-de-ne-pas-avoir-enfant/
[2]. Cf. également : Moins nombreux, plus heureux : l’urgence écologique de repenser la démographie, ouvrage collectif dirigé par Michel Sourrouille, Ed. Sang de la Terre, Paris, 2014.

[3]. Théophile de Giraud, The Childfree Christ: Antinatalism in early Christianity (Le Christ sans enfants: l’antinatalisme dans le christianisme primitif), Kindle Edition, 2021.

  

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE
« Le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle » (2 M 7, 1-2.9-14)

 

Lecture du deuxième livre des Martyrs d’Israël

En ces jours-là, sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. À coups de fouet et de nerf de bœuf, le roi Antiocos voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara : « Que cherches-tu à savoir de nous ? Nous sommes prêts à mourir plutôt que de transgresser les lois de nos pères. » Le deuxième frère lui dit, au moment de rendre le dernier soupir : « Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente, mais puisque nous mourons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. » Après cela, le troisième fut mis à la torture. Il tendit la langue aussitôt qu’on le lui ordonna et il présenta les mains avec intrépidité, en déclarant avec noblesse : « C’est du Ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver. » Le roi et sa suite furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme qui comptait pour rien les souffrances. Lorsque celui-ci fut mort, le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices. Sur le point d’expirer, il parla ainsi : « Mieux vaut mourir par la main des hommes, quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie. »

 

PSAUME
(Ps 16 (17), 1ab.3ab, 5-6, 8.15)

R/ Au réveil, je me rassasierai de ton visage, Seigneur. (Ps 16, 15b)

 

Seigneur, écoute la justice !
Entends ma plainte, accueille ma prière.
Tu sondes mon cœur, tu me visites la nuit,
tu m’éprouves, sans rien trouver.

 

J’ai tenu mes pas sur tes traces,
jamais mon pied n’a trébuché.
Je t’appelle, toi, le Dieu qui répond :
écoute-moi, entends ce que je dis.

 

Garde-moi comme la prunelle de l’œil ;
à l’ombre de tes ailes, cache-moi,
Et moi, par ta justice, je verrai ta face :
au réveil, je me rassasierai de ton visage.

 

DEUXIÈME LECTURE

« Que le Seigneur vous affermisse « en tout ce que vous pouvez faire et dire de bien » (2 Th 2, 16 – 3, 5)

 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

Frères, que notre Seigneur Jésus Christ lui-même, et Dieu notre Père qui nous a aimés et nous a pour toujours donné réconfort et bonne espérance par sa grâce, réconfortent vos cœurs et les affermissent en tout ce que vous pouvez faire et dire de bien. Priez aussi pour nous, frères, afin que la parole du Seigneur poursuive sa course, et que, partout, on lui rende gloire comme chez vous. Priez pour que nous échappions aux gens pervers et mauvais, car tout le monde n’a pas la foi. Le Seigneur, lui, est fidèle : il vous affermira et vous protégera du Mal. Et, dans le Seigneur, nous avons toute confiance en vous : vous faites et continuerez à faire ce que nous vous ordonnons. Que le Seigneur conduise vos cœurs dans l’amour de Dieu et l’endurance du Christ.

 

ÉVANGILE

« Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Lc 20, 27-38)
Alléluia. Alléluia. Jésus Christ, le premier-né d’entre les morts, à lui, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Alléluia. (Ap 1, 5a.6b)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, quelques sadducéens – ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection – s’approchèrent de Jésus et l’interrogèrent : « Maître, Moïse nous a prescrit : Si un homme a un frère qui meurt en laissant une épouse mais pas d’enfant, il doit épouser la veuve pour susciter une descendance à son frère. Or, il y avait sept frères : le premier se maria et mourut sans enfant ; de même le deuxième, puis le troisième épousèrent la veuve, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d’enfants. Finalement la femme mourut aussi. Eh bien, à la résurrection, cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse, puisque les sept l’ont eue pour épouse ? »
Jésus leur répondit : « Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection. Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Tous, en effet, vivent pour lui. »
Patrick BRAUD

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9 octobre 2022

La pédagogie du « combien plus ! »

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La pédagogie du « combien plus ! »

 

Homélie pour le 29° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
16/10/2022

 

Cf. également :

Lutte et contemplation

À temps et à contretemps

Ne baissez pas les bras !

La grenouille qui ne se décourageait jamais

 

La pédagogie du

Dossier retraite : quelle galère !

Un ami me racontait son parcours du combattant un an avant de partir en retraite. Le relevé de carrière de l’Assurance Retraite avait tout simplement oublié ses deux années de coopération militaire, et l’équivalent de trois années d’études et de jobs divers dans sa jeunesse pendant les années 70, où évidemment les traces informatiques n’existaient pas ! Il s’est débattu pendant plus de 12 mois avec des administrations diverses : des heures au téléphone avec les ‘Quatre saisons’ de Vivaldi en boucle (on a beau aimer, c’est très vite insupportable !), des correspondants qui se déclarent incompétents (et qui le sont !) pour traiter la demande, des responsables qui se défaussent en cascade etc. Il se disait : ‘ils ne m’auront pas à l’usure. Je tiendrai bon jusqu’à ce qu’ils me rendent justice’. Il usait de la riposte graduée à chaque fois qu’il cherchait à récupérer un trimestre égaré : coups de fil répétés, insistants ; colère et menaces de scandale ; puis lettres recommandées avec accusé de réception ; puis commission de recours amiable ; puis intervention d’un avocat pour mettre en demeure… Bataille épuisante qui aurait poussé plus d’un à capituler ! Pourtant la persévérance fut payante, et il a pu prendre sa retraite à taux plein, en ayant récupéré 21 trimestres que l’Assurance Retraite ne lui avait initialement pas comptés.

 

L’administration française ressemble un peu au juge inique de la parabole de ce dimanche (Lc 18,1-8) ! Elle est souvent impersonnelle et froide comme le juge est insensible et dur ; elle se croit au-dessus de tout comme le juge qui ne craignait même pas Dieu. Ce n’est qu’à force de persévérance, en leur « cassant les oreilles » jusqu’à ce qu’ils craquent, que l’on peut espérer obtenir finalement justice…

On a déjà longuement commenté le courage de cette veuve qui ne désespère jamais. On a également fait le rapprochement avec la prière de Moïse de notre première lecture (Ex 17,8-13) qui nous invite à ne pas baisser les bras dans les combats qui sont les nôtres. Et cette prière tenace nous permet d’unir lutte et contemplation pour tenir bon jusqu’à obtenir justice.

Intéressons-nous aujourd’hui à la pédagogie de Jésus lorsqu’il invente cette histoire de juge inique, puis à la pédagogie de la veuve elle-même envers ce juge, afin que toutes deux  nous inspirent.

 

La pédagogie du « combien plus ! »

Jésus utilise une méthode rabbinique (kol wa- omer = léger et lourd, en hébreu) bien connue à son époque dans les débats toujours vifs entre interprètes de la Torah : s’appuyer sur un cas léger (kol) pour montrer qu’a fortiori cela s’appliquera dans un cas lourd (omer). Si un juge inique finit par rendre justice à cause d’une pression insistante, combien plus Dieu – lui qui est juste et Père miséricordieux – fera justice à ses élus, et rapidement !

 

Argumentum a fortioriCe n’est pas le seul endroit où Jésus a recours à cette pédagogie du combien plus. Ainsi lorsqu’il invite ses disciples à demander l’Esprit Saint dans leurs prières, il s’appuie sur la responsabilité parentale (paternelle à l’époque) qui cherche à donner le meilleur à ses enfants, et non ce qui pourrait leur faire du mal : 

« Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus [kol wa- omer] le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Lc 11,13, cf. Mt 7,11).

Même pédagogie pour inciter les disciples à faire confiance à Dieu, à partir de l’observation… des oiseaux ou de l’herbe des champs !

« Observez les corbeaux : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’ont ni réserves ni greniers, et Dieu les nourrit. Combien plus Dieu fera-t-il pour vous qui surpassez les oiseaux ! » (Lc 12,24)

« Si Dieu revêt ainsi l’herbe qui aujourd’hui est dans le champ et demain sera jetée dans le feu, combien plus fera-t-il pour vous, hommes de peu de foi ! » (Lc 12,28)

Le combien plus vaut également en sens inverse, pour souligner négativement par exemple que les insultes et calomnies envers le maître retomberont également sur ses disciples : « Si les gens ont traité de Béelzéboul le maître de maison, combien plus pour ceux de sa maison » (Mt 10,25).

 

Paul, en digne élève de Gamaliel, utilise lui aussi cette rhétorique du combien plus. Notamment pour espérer la réunification finale des juifs et des païens dans l’Église du Christ : 

« Or, si leur faute (des juifs) a été richesse pour le monde, si leur amoindrissement a été richesse pour les nations, combien plus le sera leur rassemblement ! » (Rm 11,12)

« En effet, toi qui étais par ton origine une branche d’olivier sauvage (nation païenne), tu as été greffé, malgré ton origine, sur un olivier cultivé (Israël) ; combien plus ceux-ci, qui sont d’origine, seront greffés sur leur propre olivier » (Rm 11,24)

Paul demande à Onésime d’accueillir son esclave Philémon encore mieux que lui : 

« S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. » (Phm 1,15-16)

Il s’appuie à nouveau sur le raisonnement a fortiori pour prouver l’efficacité du sacrifice sanglant du Christ : 

« S’il est vrai qu’une simple aspersion avec le sang de boucs et de taureaux, et de la cendre de génisse, sanctifie ceux qui sont souillés, leur rendant la pureté de la chair, combien plus fait le sang du Christ… ! » (He 9,13-14)
Et il souligne la supériorité de la grâce sur la Loi, de l’Esprit sur la lettre de la Loi :

« Le ministère de la mort, celui de la Loi gravée en lettres sur des pierres, avait déjà une telle gloire que les fils d’Israël ne pouvaient pas fixer le visage de Moïse à cause de la gloire, pourtant passagère, qui rayonnait de son visage. Combien plus grande alors sera la gloire du ministère de l’Esprit ! » (2Co 3,7‑8)

 

a58a9b_52c844e726054c9bb9f2cb54f14f1d9f~mv2_d_2350_2362_s_2 juge dans Communauté spirituelleOn le voit : la rhétorique du combien plus est particulièrement adaptée pour établir la crédibilité de quelque chose qui n’est pas évidente au départ. Un aspect intéressant de cette pédagogie (qui rejoint celle de la veuve que nous étudierons ensuite) est qu’elle prend acte avec réalisme du mal qui est dans l’homme. Oui, il y a des juges iniques. Oui il y a des violents qui se croient au-dessus de tout. Oui il y a des puissants qui se croient tout permis. Oui il y a des forts insensibles à la détresse des petits. Et pourtant, à bien y regarder, même ces gens-là sont capables, dans certaines circonstances, de faire ce qui est bien ou juste. Peu importe leur motivation à ce moment-là (qui peut être très égoïste), le résultat final est là : personne n’est si mauvais qu’il ne soit capable de faire parfois ce qui est bon, personne n’est si inique qu’il ne soit pas conduit à faire parfois ce qui est juste.

La tentation n’est pas tant de désespérer de Dieu que de désespérer de l’homme ! Si vous croyez en l’étincelle divine au fond de chacun, vous verrez que même le pire des bourreaux peut être capable d’humanité, voire de tendresse, au moins de justice. Cela demande persévérance, ténacité, obstination. Mais Jésus reconnaît que ce qu’a fait ce magistrat sans foi ni loi est finalement juste.

Combien plus devrions-nous utiliser nous aussi cette pédagogie !

 

La pédagogie de la veuve-judoka

Voilà qui nous amène à regarder de près l’obstination de la veuve. Comment s’y prend-elle ?

Ce juge, on ne peut ni le menacer de l’enfer, puisqu’il ne croit ni en Dieu ni en diable, ni l’apitoyer, car il est de glace. Il est cuirassé, invulnérable, invincible. Ni verticale ni horizontale ne peuvent opérer une brèche dans ce personnage. Seul son intérêt personnel le motive. La veuve sait qu’il n’a rien à gagner à l’écouter, mais il aurait peut-être beaucoup à perdre : sa tranquillité (‘elle me casse les oreilles’), celle de sa famille, sa réputation etc. 

‘Très bien : tu ne veux écouter ni Dieu ni ma détresse. Eh bien je vais te pourrir l’existence jusqu’à ce que tu changes d’avis !’

Miser sur l’égoïsme du méchant peut s’avérer plus payant que de faire appel à son humanité. 

Parler à l’adversaire de ses intérêts… 

41RkyE1DCwL._SX308_BO1,204,203,200_ paraboleC’est sans doute la citation la plus célèbre de la science économique. Selon Adam Smith : 

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur, ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur propre intérêt. Nous nous adressons, non à leur humanité mais à leur amour-propre (self-love) ». « Ne leur parlez jamais de nos propres nécessités, mais de leur avantage » (Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776).
Le self-love n’est pas forcément de l’égoïsme. Il relève plutôt de ce que Jésus appelle l’amour de soi, préalable indispensable à l’amour d’autrui : « aimer son prochain comme soi-même » demande d’abord de s’aimer soi-même ! C’est-à-dire de veiller à sa survie, son intégrité, sa santé, son éducation etc. Faire appel au self-love d’autrui, c’est lui reconnaître le droit et le devoir de prendre soin de lui-même.

Ce que dit Adam Smith, c’est que le marché nous force à nous intéresser aux intérêts des autres (« regard to their own interest »), pas aux nôtres ! Il nous faut convaincre le boucher que nous servir lui profite, ce qui nécessite d’abord que nous nous intéressions à ses intérêts. Comme le dit Smith, nous ne parlons pas de nous, nous nous adressons aux autres. Les marchés ne sont donc pas fondés sur l’avidité uniquement, qui ne renvoie qu’à nous-mêmes. Ils reposent également sur la recherche de la satisfaction des intérêts des autres.

Certes, pourrait-on objecter, cet objectif n’est qu’instrumental : les autres ne nous intéressent que comme moyen de nous faire plaisir. Mais on relèvera que même dans ce cas, il est impossible d’ignorer les intérêts de l’autre, contrairement à ce que suppose la vue du marché comme seule recherche de l’intérêt individuel. Si la bienveillance d’autrui n’est pas suffisante pour obtenir l’aide constante dont nous avons besoin, Smith nous conseille de parler à ses intérêts !

Personne d’autre qu’un mendiant volontaire ne veut dépendre entièrement de la bienveillance d’autrui.

Notre comportement intéressé est médiatisé par la nécessité de répondre aux intérêts personnels de l’autre partie, pas aux nôtres ! En effet, nous montrons à l’autre partie comment ce que nous voulons négocier (acheter notre dîner) sert les intérêts du boucher, du brasseur et du boulanger (c’est ainsi qu’ils obtiennent les moyens d’acheter aux autres ce qu’ils veulent), et nous ne parlons pas de la façon dont l’obtention d’ingrédients pour notre dîner nous ‘avantage’  nous-mêmes.

AP_19240480821916-e1567241810960-640x400 pédagogie 

Maline, la veuve !

Plutôt de que d’essayer en vain de culpabiliser son adversaire, elle cherche la faille dans ses intérêts : ‘tu vivras mieux si tu me rends justice’. Appliquez cette tactique aux négociations avec Poutine, Xi Jinping ou Erdogan… Bien sûr la pointe de la parabole est de persévérer dans la prière confiante en Dieu, qui ne manquera pas de l’exaucer (à sa manière). Reste que la stratégie de la veuve est finalement la plus efficace, et à ce titre louée par Jésus.

Qu’attendons-nous pour faire comme elle ? Parions sur les intérêts de nos adversaires, ne désespérons jamais de leur capacité à faire objectivement ce qui est juste, quelle que soit leur motivation subjective !

 

Les deux pédagogies de Jésus et de la veuve se rejoignent : prenons acte avec réalisme du mal autour de nous et en nous, ne désespérons pas pour autant de nos adversaires, et apprenons tel un judoka à utiliser le mal contre lui-même afin de lui faire produire du bien !

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort » (Ex 17, 8-13)

 

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, le peuple d’Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et attaquèrent Israël à Rephidim. Moïse dit alors à Josué : « Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites. Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main. » Josué fit ce que Moïse avait dit : il mena le combat contre les Amalécites. Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline. Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort. Mais les mains de Moïse s’alourdissaient ; on prit une pierre, on la plaça derrière lui, et il s’assit dessus. Aaron et Hour lui soutenaient les mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.

 

PSAUME
(Ps 120 (121), 1-2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. (Ps 120, 2)

 

Je lève les yeux vers les montagnes :
d’où le secours me viendra-t-il ?
Le secours me viendra du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.

 

Qu’il empêche ton pied de glisser,
qu’il ne dorme pas, ton gardien.
Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d’Israël.

 

Le Seigneur, ton gardien, le Seigneur, ton ombrage,
se tient près de toi.
Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.

 

Le Seigneur te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
Le Seigneur te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Grâce à l’Écriture, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien » (2 Tm 3, 14 – 4, 2)

 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures : elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus Christ. Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien.
Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire.

 

ÉVANGILE
« Dieu fera justice à ses élus qui crient vers lui » (Lc 18, 1-8) Alléluia. Alléluia. Elle est vivante, efficace, la parole de Dieu ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Alléluia. (cf. He 4, 12)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ » Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

Patrick BRAUD

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25 septembre 2022

Savoir se rendre inutile

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Savoir se rendre inutile

 

Homélie pour le 27° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
02/10/2022

 

Cf. également :

Foi de moutarde !

Les deux serviteurs inutiles

L’ « effet papillon » de la foi

L’injustifiable silence de Dieu

Jesus as a servant leader

Manager en servant-leader

Servir les prodigues 

Restez en tenue de service

Agents de service

18/20, c’est normal ?
Savoir se rendre inutile dans Communauté spirituelle 41886342._SY475_
Au lycée, quand je ramenais tout fier à la maison mon carnet de notes avec 18/20 de moyenne, je m’attendais les premières années à des torrents de félicitations et de louange pour tout ce travail scolaire que j’avais décidément bien fait. Ma fierté enthousiaste était vite douchée ! Mon père parcourait les notes avec attention et sérieux, et le signait en disant : « c’est bien, ne te relâche pas ». Ma mère lisait les comme
ntaires élogieux des professeurs, et rajoutait le sien : « c’est normal ; tu n’as aucun mérite, c’est ton niveau ». Et mon père renchérissait : « tu verras plus tard que tu es loin d’être le meilleur ; tu n’as pas à te vanter d’obtenir les notes que tu dois obtenir parce que tu as les facilités pour cela ». Effectivement, les classes préparatoires ensuite m’ont ramené au réalisme du bon élève de province qui se retrouve parmi les cracks de tout le pays ! Impossible de fanfaronner lorsqu’on est au coude à coude avec les autres, les meilleurs.

3b7a00e90b66ea9f4823305cb1410008 David dans Communauté spirituelleSi vous n’avez pas eu un bon carnet de notes au Lycée, consolez-vous : il y a sûrement un autre domaine d’excellence où il est normal que vous produisiez de l’excellent. Chacun de nous est très bon dans un domaine ou un autre (manuel, intellectuel, artistique, relationnel etc.). Le psychologue Howard Gardner a même distingué neuf formes d’intelligence chez l’enfant (théorie des intelligences multiples) [1], ce qui implique qu’il peut toujours trouver un champ d’application où il sera au top : atteindre un haut niveau dans ce domaine n’a alors rien d’exceptionnel, c’est normal.

La parabole de Jésus ce dimanche sur le serviteur inutile (Lc 17,5-10) me renvoie à ces souvenirs scolaires : celui qui donne ce qu’il peut n’a aucune gloire en tirer. Serait-il orgueilleux que très vite d’autres – beaucoup plus forts – lui rabattraient son caquet !

« Nous sommes de simples (χρεος achreiosserviteurs ».

Comment traduire l’adjectif grec χρεος de la parabole ? Inutile est passé dans le langage courant pour désigner le serviteur qui reste modeste, ‘qui ne se la pète pas’ comme dit joliment le langage populaire. La liturgie traduit : « simple serviteur ». D’autres disent : serviteur quelconque, ordinaire, sans mérite particulier. L’adjectif ἀχρεῖος est difficile à traduire car il ne se trouve que 3 fois dans la Bible grecque : pour qualifier David dansant devant l’Arche, pour éliminer le serviteur stérile de la parabole des talents, et ici dans notre parabole des serviteurs qui ne font que leur devoir.


David, le roi indécent

La seule apparition du terme ἀχρεῖος dans l’Ancien Testament (LXX) est en 2S 6,21-22 : « David dit à Mikal : ‘Oui, je danserai devant le Seigneur. Je me déshonorerai encore plus que cela, et je serai abaissé (ἀχρεῖοςà mes propres yeux, mais auprès des servantes dont tu parles, auprès d’elles je serai honoré’ ».

L’épisode est célèbre : David entre à Jérusalem pour fêter la victoire sur les Philistins et il est persuadé que c’est le soutien de YHWH symbolisé par l’Arche d’Alliance qui lui a permis de triompher. Alors, sans aucune pudeur ni retenue, lui le jeune roi laisse éclater sa joie en dansant devant l’Arche portée en procession. Il est à moitié dépenaillé, si bien que la cour royale est choquée de voir le plus haut personnage de l’État se contorsionner à moitié nu devant le peuple. La réponse de David à ceux qui le raillent montre bien le contenu de son attitude ἀχρεῖος : il est sans malice, naturel, sans calcul, il est simple au sens étymologique c’est-à-dire sans-pli, sans repli ni pensées tordues.

Être ἀχρεῖος pour David signifie alors : ‘je sais bien que ce n’est pas moi qui ai remporté la victoire ; toute la gloire en revient à Dieu et je me réjouis d’être ainsi entouré d’amour bien au-delà de ma valeur personnelle, bien au-delà de mes actes valeureux ou non’.

David est simple et sa cour le trouve simplet. Il est humble et les petites gens se reconnaissent en lui. Il rend toute gloire à Dieu, car depuis Bethsabée il se sait adultère, violeur, assassin. Il fait tout ce qu’il peut en tant que roi pour protéger son peuple, en comptant sur Dieu plus que sur ses propres forces.

Du coup il danse ! Quoi de plus inutile que la danse ? Danser n’est pas nécessaire. C’est gratuit ; c’est par-dessus le marché, et d’ailleurs il n’y a pas de marché avec Dieu !


danse de David devant l'Arche

Nous sommes David lorsque nous nous réjouissons de ce que Dieu réalise à travers nous, ou sans nous. Voilà le serviteur inutile de la parabole : quelqu’un qui n’est pas attaché à ses œuvres, libre de toute suffisance, qui ne se laisse pas troubler par le bien qu’il accomplit car cela lui a été donné. Cela ne vient pas de lui. Il n’a aucune gloire à en tirer pour lui-même.

La danse de David ajoute un petit grain de folie et de gratuité à l’humilité du simple serviteur qu’il a conscience d’être.

C’est un indice pour nous : quand dans nos vies il y a de l’exubérance, de la joie, de l’élan artistique, de l’excès créatif, alors nous ne sommes pas loin du serviteur inutile de la parabole.


L’enfouisseur de talents

ob_c7914b920ae63d1d641718f4cd1e9439_a7a humilitéLe 2e emploi de l’adjectif ἀχρεῖος est plus douloureux. C’est l’exigence du maître de la parabole des talents qui se manifeste envers celui qui a enfoui en terre l’argent reçu :

« Quant à ce serviteur inutile (ἀχρεῖος), jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents ! » (Mt 25,30)

Ce serviteur-là est plus qu’inutile : il est stérile, contre-productif, voire dangereux. Alors que l’inflation rogne chaque année 5 % à 10 % du capital du maître, il le laisse dépérir. Pire que le livret A ! Avec de tels intendants on se retrouve vite sur la paille ! Ce bon-à-rien est alors dépouillé de tout et chassé au loin. Bigre ! C’est le même adjectif ἀχρεῖος dans les deux paraboles… : le serviteur bon-à-rien et le serviteur inutile sont qualifiés de même, mais n’ont pas le même traitement ! L’un est chassé ; l’autre est maintenu. C’est donc qu’il y a deux formes d’inutilité en réalité : celle qui ne travaille pas et a peur, et celle qui fait tout son devoir avec sérénité. Se savoir non-indispensable n’est pas un alibi pour la paresse ! Se déclarer inutile ne vaut qu’après une journée de labeur aux champs et de service à table. Sinon, c’est se défausser trop vite en refusant de s’impliquer.


Le serviteur inutile
Le 3e emploi de l’adjectif ἀχρεῖος, celui de notre parabole, se situe quelque part entre David et le bas de laine : il s’agit pas de ne rien faire, mais de faire de son mieux sans orgueil ni vanité. C’est bien connu : le cimetière est rempli de gens indispensables…
L’avertissement sera précieux pour les Douze : Jésus va les envoyer en mission deux par deux, et ils vont connaître eux aussi leur quart d’heure de gloire promis par Andi Warhol (« À l’avenir, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale »). En guérissant les malades, en prêchant avec talent et autorité, en subjuguant les foules, les Douze vont très vite voir le succès leur monter à la tête ! Ils vont par exemple vouloir faire tomber « le feu de Dieu » sur leurs contradicteurs, pour être sûrs de les écraser devant tout le monde (Lc 9,54). Heureusement Jésus résistera à leur orgueil, et les ramènera à plus d’humilité : ‘ne prenez pas la grosse tête ; vous n’êtes pas plus grands que celui qui vous a envoyé. Réjouissez-vous parce que Dieu agit à travers vous, et ne cherchez pas en tirer profit ou prestige’.

Se considérer comme un serviteur inutile est source de sérénité. Je peux accomplir mon devoir avec cœur sans trop en attendre. Car ma valeur personnelle n’est pas dans ce que je fais : elle est dans le fait d’être moi, et aimé pour ce que je suis. Et cela suffit.

C’est la vieille leçon du jour du shabbat : ce jour-là, un juif ne travaille pas, ne produit rien, n’est utile à rien, et pourtant il existe encore, il vaut tout autant qu’hier ou demain. La non-activité du shabbat libère les juifs de l’obsession productiviste sans abolir le sens du devoir, au contraire. D’ailleurs le shabbat ce n’est pas ne rien faire ! C’est consacrer du temps à la famille, à la culture, à l’art, au repos, avec créativité et génie artistique. C’est danser devants l’Arche sans autre but que la danse elle-même…

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Marc Pernot, Pasteur de l’Église Protestante de Genève, commente [2] :

51crYiOaemS._SX322_BO1,204,203,200_ parabole« J’aime bien ce passage de l’Évangile selon Luc. L’idée que j’en tire est la joie d’avoir fait ce que l’on a pu, tel que ça vient, et de ne pas en tirer d’orgueil personnel de ne pas y chercher un statut. Il y a là comme un calme et une tranquillité qui me plaît […] Il me semble qu’alors l’action, si elle devient possible, trouve une motivation bien placée, pour elle-même, parfois pour la beauté du geste, parfois parce que c’est utile et juste, parfois parce que cela me correspond, comme un jaillissement. Et c’est alors une action juste, sincère, pure ».

Parce que l’être est premier, parce qu’en Dieu il est inconditionnel, l’action peut en découler, libre de tout attachement. Cette action-là n’est pas remplie de l’angoisse de se prouver aux autres ou à soi-même, elle coule, tranquille et gratuite, de la source où je suis assuré dans l’être.

Non pas faire pour être, mais être et donc faire (ou ne pas faire) de manière égale.

Marc Pernot apprécie alors le serviteur à sa juste valeur :

« Son travail peut sembler bien peu de chose, rien de spectaculaire, et pourtant, revenant d’avoir accompli ces soins, il lui est donné de nourrir et servir Dieu lui-même avant de se servir soi-même. Je trouve cela beau, un peu comme David dansant devant l’arche. Ce n’est pas un sacrifice de soi-même, c’est même tout le contraire, c’est un amour du meilleur, dans le monde, pour le monde et en soi-même, pour soi-même. Sans oublier de manger après. C’est peut-être sa propre créativité qu’il a nourrie en nourrissant Dieu et en servant Dieu ? Avec la force aussi qu’il n’a pas oublié de prendre ensuite (bien sûr), ce serviteur a fait un travail sur l’être se concentrant là-dessus en mettant de côté le paraître. C’est peut-être cela la façon d’être mise ici en relief par Jésus. Le serviteur n’a certes pas été inutile puisqu’il a fait ce qu’il devait. Mais sa façon d’être est à la face du monde comme un manifeste de cette tranquillité de celui qui s’attache à faire ce qu’il peut en mettant la priorité sur ce qui est bien dans la profondeur de l’être.

Et ce serviteur se met alors à parler au pluriel, semblant rejoindre ainsi d’autres serviteurs de la profondeur. Ou rejoindre Dieu lui-même, spécialiste de cet humble travail en profondeur ? »


L’adjectif hébreu

4e5e95c8b7f0acb7f93fc7fc8c438cf6 serviteurQuel serait l’équivalent hébreu de l’adjectif grec ἀχρεῖος ? On le trouve dans la version hébraïque du passage concernant David : שָׁפָל (sha.phal)littéralement celui qui est en bas. En français, on dirait ‘humble’. David, tout roi prestigieux qu’il était, dansait humblement devant l’Arche, se sachant tout petit devant le Très-Haut. Les usages de ce terme abondent dans l’Ancien Testament pour encourager les petits qui comptent sur Dieu :

« YHWH élève les humbles שָׁפָל, les affligés parviennent au salut » (Jb 5,11).

« Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble שָׁפָל ; de loin, il reconnaît l’orgueilleux » (Ps 138,6).

« L’orgueil d’un homme l’humiliera, l’esprit humble שָׁפָל obtiendra la gloire » (Pr 29,23).

« Car ainsi parle Celui qui est plus haut que tout, lui dont la demeure est éternelle et dont le nom est saint : J’habite une haute et sainte demeure, mais je suis avec qui est broyé, humilié שָׁפָל dans son esprit, pour ranimer l’esprit des humiliés שָׁפָל, pour ranimer le cœur de ceux qu’on a broyés » (Is 57,15).

Le royaume de David lui-même doit rester humble et modeste, sinon il s’éloignera de l’alliance :

« YHWH a pris quelqu’un de souche royale et a conclu une alliance avec lui ; il lui a fait prêter serment, après avoir enlevé les puissants du pays, pour que le royaume reste modeste שָׁפָל, sans s’élever, qu’il garde son alliance et qu’elle subsiste » (Ez 17,13-14).

L’Égypte également après l’orgueil des pharaons sera ramenée à plus de modestie afin de ne plus être le tyran qui asservit ses voisins :

« Je changerai la destinée des Égyptiens ; je les ferai revenir au pays de Patros, leur pays d’origine. Ils formeront un royaume modeste שָׁפָל. Il sera plus modeste שָׁפָל que les autres royaumes ; il ne s’élèvera plus au-dessus des nations. Je l’amoindrirai pour qu’il ne domine plus les nations » (Ez 29,14-15).

Comme quoi les royaumes, les régimes politiques eux aussi peuvent être de simples serviteurs, pour peu qu’ils mettent leur orgueil ultra-nationaliste de côté… Toute allusion à l’actualité de la guerre dans le monde serait bien sûr voulue.

Finalement, on devine dans l’adjectif hébreu שָׁפָל l’attitude de Marie coopérant de tout son cœur à l’œuvre de Dieu en elle, en sachant en sachant que tout vient de lui : « Je suis la servante du Seigneur », « Il a jeté les yeux sur son humble servante » (Luc, 1,38.48) …
Marie ne revendique rien pour elle, elle attribue tout à Dieu, ce qui la rend libre pour participer corps et âme au salut qui la traverse.

Puissions-nous dire ensemble : « nous sommes de simples serviteurs ».
Puissions-nous apprendre à nous rendre inutiles !

_____________________


[1]
 Intelligence linguistique, logico-mathématique, spatiale, intra-personnelle, interpersonnelle, corporelle-kinesthésique, musicale, naturaliste, existentielle (ou spirituelle).


[2]
https://jecherchedieu.ch/question/comment-vous-interpretez-et-vivez-cette-parabole-de-jesus-sur-le-serviteur-inutile-ou-quelconque/

 

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE
« Le juste vivra par sa fidélité » (Ha 1, 2-3 ; 2, 2-4)

 

Lecture du livre du prophète Habacuc

Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent.
Alors le Seigneur me répondit : Tu vas mettre par écrit une vision, clairement, sur des tablettes, pour qu’on puisse la lire couramment. Car c’est encore une vision pour le temps fixé ; elle tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, sans retard.
Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité.

 

PSAUME
(Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur !
 (cf. Ps 94, 8a.7d)

 

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

 

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit.

 

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

 

DEUXIÈME LECTURE
« N’aie pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur » (2 Tm 1, 6-8.13-14)

 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu ce don qui est en toi depuis que je t’ai imposé les mains. Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération. N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur, et n’aie pas honte de moi, qui suis son prisonnier ; mais, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile. Tiens-toi au modèle donné par les paroles solides que tu m’as entendu prononcer dans la foi et dans l’amour qui est dans le Christ Jésus. Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous.

 

ÉVANGILE
« Si vous aviez de la foi ! » (Lc 17, 5-10) Alléluia. Alléluia.
La parole du Seigneur demeure pour toujours ; c’est la bonne nouvelle qui vous a été annoncée. Alléluia. (cf. 1 P 1, 25)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi.
Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite prendre place à table’ ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ »
Patrick BRAUD

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