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15 août 2022

Les premiers et les derniers

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les premiers et les derniers

Homélie pour le 21° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
21/08/2022

Cf. également :

Maigrir pour la porte étroite
Qui aime bien châtie bien ?
Dieu aime les païens
Chameau et trou d’aiguille
Les sans-dents, pierre angulaire
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Premiers de cordée façon Jésus

Un Évangile anti réussite ?

Récemment, avec un ami chirurgien, on discutait de la thèse du politologue Jérôme Fourquet sur ce qu’il appelle « la sécession des riches », cette tendance sociologiquement observable de se regrouper entre gens aisés (quartier, immeuble, clubs, loisirs, écoles etc.) en se coupant ainsi des neufs dixièmes de la population restante. Soudain, mon ami a explosé de colère : «  J’en ai marre que sous prétexte d’avoir de l’argent on me traite comme un pestiféré et qu’on me classe d’office parmi les suppôts de Satan. La bonne conscience catho qui désigne les élites à la vindicte populaire, ça suffit !  » De fait, après 11 années d’études, des journées de 10 heures à opérer, consulter, accompagner, former, il avait sauvé des centaines de vies tout au long de sa carrière. Son dur et délicat travail et son savoir-faire lui avaient valu un train de vie très confortable, statistiquement dans les 5% des revenus les plus élevés… Était-il pour autant condamné par la sentence de Jésus devenu proverbiale : « les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » ? Si oui, il faudrait reconnaître une certaine injustice à ce renversement révolutionnaire systématique. Pourquoi des gens de bien, même riches et importants, ne pourraient-ils pas faire partie de l’autre élite, celle des proches du Christ dans l’autre vie ?

 

Les 4 paroles sur les premiers et les derniers

À bien y regarder, il n’y a pas 1 mais 4 façons dans les Évangiles de parler de ce renversement de perspective entre les premiers et les derniers. Le passage lu ce dimanche (Lc 13,22-30) nous livre la version de Luc, très nuancée : « il y a des premiers qui seront derniers, et des derniers qui seront premiers ». Marc nous en livre une autre, et Matthieu encore deux autres, avec des différences notables. On peut classer ces 4 citations dans l’ordre, de la plus radicale (Matthieu) à la plus bienveillante (Luc), selon le tableau suivant :

CONTEXTE Radicalité INTERPRÉTATION


« 
C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers » (Mt 20,16)

 


Perspective eschatologique : « quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire… »

 

 

++++

 


À la fin des temps, le renversement des hiérarchies habituelles humaines sera total. Les païens passeront avant les Juifs, les pauvres avant les riches, les humbles avant les puissants. Dieu ne juge pas comme les hommes.

 


« Beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers seront les premiers » (Mc 10,31)


Pierre dit à Jésus :
« nous avons tout laissé pour te suivre ». 

 

+++

 


Pierre a tout quitté pour suivre Jésus ; il recevra au centuple. Jésus annonce alors l’élévation des derniers au premier rang, mais nuance le mouvement inverse : seulement  ‘beaucoup’ de premiers seront rétrogradés, ce qui laisse la possibilité à quelques-uns de rester parmi le Top 10.

 


« Beaucoup de premiers seront derniers, beaucoup de derniers seront premiers » (Mt 19,30)

 


Parabole des ouvriers de la 11° heure

 

++

 


La parabole vise l’arrivée des païens dans la vigne du Seigneur, c’est-à-dire l’expansion de l’Église naissante. Ils seront admis au même titre que les Juifs,  premiers ouvriers de cette vigne (le même salaire leur est versé par le maître de la vigne). La modération concerne les deux mouvements du renversement : ‘beaucoup’ (pas tous) seront élevés ou abaissés, ce qui laisse la possibilité à quelques-uns de rester parmi le Top 10,  mais également laisse planer une incertitude sur le sort des derniers, avertissement sans doute lancé aux baptisés qui croiraient que leur sort est assuré par le seul baptême. Rien n’est automatique, ni le salut, ni la chute.

 


« Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers » (Lc 13,30)

 


Appel des Douze

 

+

 


Comme pour les disciples qui ont tout quitté pour suivre Jésus, la promesse est faite aux nouveaux baptisés de rejoindre la multitude des saints. Mais là encore, rien n’est automatique, ni dans un sens ni dans un autre, pas même le ‘beaucoup’ : il se peut que seuls quelques-uns soient élevés ou abaissés. Ce qui souligne l’enjeu de la responsabilité de chacun. La miséricorde chère à Luc s’applique au traitement des premiers de cordée, alors que son exigence de conversion s’applique aux derniers.

 

Le fonds commun à ces passages est le chassé-croisé qui se produit dès ici-bas – et encore plus dans l’au-delà – entre ceux qui étalent leur réussite apparente et ceux qui galèrent en bas de l’échelle sociale. Dans son Magnificat, Marie le chantait pour elle-même, comme tant de femmes de l’Ancien Testament avant elle : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles » (Lc 1,52). Jésus en a fait un fil rouge de ses paraboles : ne pas choisir les premières places lorsqu’on est invité ; fêter le fils prodigue plus que l’aîné fidèle ; donner le même salaire aux ouvriers de la 11° heure qu’à ceux de la première ; bâtir en s’appuyant sur les exclus, pierres angulaires de la construction divine ; reconnaître l’hérétique samaritain comme le véritable observateur de la Loi et non le prêtre ou le lévite etc.

Ses actions publiques opèrent ce même renversement spectaculaire : la prostituée montre plus d’amour que le pharisien ; le lépreux étranger guéri montre plus de reconnaissance que les neuf autres qui sont juifs ; la foi d’un centurion romain – cet occupant impur – est la plus grande en Israël ; la femme adultère est rétablie dans son honneur ; Zachée le riche collabo redevient un enfant bien-aimé d’Abraham ; le bon larron devient le premier à entrer au paradis avec le Christ etc.
Et finalement c’est Jésus lui-même, rabaissé au dernier rang parmi les derniers par l’infamie de la croix, qui va surgir Premier-né d’entre les morts.
« La pierre rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux (Ps 117,22-23) ».

Notons que la radicalité ne va jamais jusqu’à exclure automatiquement les premiers du Royaume de Dieu : ils seront derniers, derrière les petits et les humbles, mais pas jetés dehors ici dans ces paroles sur les renversements des hiérarchies.

Notons également que tous les verbes de ces 4 passages sont au futur : ce n’est pas en cette vie ici-bas que nous connaîtrons ce chamboule-tout des hiérarchies humaines !

Si ce fonds commun de renversement des hiérarchies humaines est très clair, les nuances de leur mise en forme dans les 4 sentences sont plus subtiles.
Matthieu écrit pour des chrétiens issus du judaïsme, donc toujours tentés de revenir à la lettre de la Loi, comme le montre le conflit au sujet de la circoncision et de la nourriture lors du concile de Jérusalem (Ac 15). Ils étaient aussi tentés de se considérer comme les aînés, comme le montre la plainte des baptisés d’origine grecque dénonçant l’inégalité de traitement entre leurs veuves et les autres d’origine hébreu (Ac 7). Matthieu est donc obligé de taper du poing sur la table en quelque sorte, en avertissant ses lecteurs que se considérer comme premier dans la foi à cause de sa judéité ou à cause de son antériorité dans le baptême, c’est se condamner à être dernier aux yeux du Seigneur (Mt 19,30).
Quelques versets plus loin, il adoucit cependant sa sentence pour encourager les quelques notables de sa communauté à ne pas désespérer, et pour avertir les autres que rien ne sera fait sans eux (Mt 21,16).

Entre ces deux positions, Marc, sans doute assez proche de la parole historique de Jésus comme toujours, assure aux petits une promotion évangélique pleine d’espoir, alors que la menace pèse lourdement sur l’élite. Certains cependant peuvent y échapper en mettant leur réussite, leur notabilité, leur richesse au service des derniers.

En bas de l’échelle de la radicalité, c’est-à-dire en haut de l’échelle de la bienveillance, la version lucanienne de ce dimanche, rédigée à l’intention de lecteurs non juifs et n’habitant pas en Israël, laisse à la responsabilité de chacun le choix de monter avec l’ascenseur christique ou de descendre, lesté par le poids de son orgueil.

On a donc au total 4 cas de figures : des premiers qui deviennent derniers ou qui restent  premiers, des derniers qui deviennent premiers au qui restent derniers. On peut les disposer selon le carré magique suivant :

 Carré magique Premiers Derniers


Quelques premiers et derniers historiques

Parcourons les 4 cases de ce carré magique en les illustrant par quelques figures connues. L’histoire en effet fourmille de ces personnages qui illustrent le chassé-croisé spectaculaire entre premiers et derniers.

Les notables précipités en bas de leur piédestal par la proclamation de l’Évangile sont légion : Hérode, Néron, les pharisiens et autres savants ou chefs en Israël, les anciens cultes païens, les tyrans de toutes les époques etc.

Il se peut que les puissants semblent triompher encore longtemps, et les petits subir sans fin. À nous cependant d’anticiper le jugement final en regardant tout dernier comme un premier potentiel et en le promouvant comme tel. À nous de ne pas nous laisser impressionner par le pouvoir des gens importants promis à retrouver une juste place en Dieu…

Heureusement, comme dirait Luc, il y a des premiers qui sont restés premiers grâce à leur humilité et leur sens du service : les mages ; Gamaliel ; le centurion romain à la foi si grande ; Lydie la riche notable soutenant l’action de Paul ; Paul lui-même, énarque mettant sa culture et ses relations au service de la mission etc.
Plus tard, des rois et des reines seront canonisés, témoignant qu’il est possible à l’élite de passer par la porte étroite : Charles d’Autriche, Louis IX de France, Sigismond de Burgondie, Dagobert II d’Austrasie, Adélaïde (impératrice du Saint Empire Romain Germanique), Vladimir Ier de Russie, Étienne Ier et Ladislas Ier de Hongrie, Henri II de Germanie, Édouard le martyre et Édouard le confesseur en Angleterre, Canut IV de Danemark, Olav II de Norvège, Éric IX de Suède, Ferdinand III de Castille, Marguerite d’Écosse, Edwige de Pologne, Isabelle du Portugal etc. Cette liste un peu hétéroclite montre en tout cas que la politique peut-être un chemin de sainteté malgré la complexité des personnages !
« Jésus-Christ parlait de la sorte afin que les uns ne se découragent point par le désespoir d’avoir part à ce royaume; et que les autres ne se relâchent point, pour être trop assurés de le posséder »  (Chrysostome sur Mt 26).
Jésus ne disait-il pas : « À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance » (Mt 13,12) ?

Du côté des derniers, les humbles élevés au plus haut encouragent ceux qui souffrent du rejet par les hommes. Ainsi Bernadette Soubirous n’était-elle qu’une petite bergère pauvre parlant le patois d’un petit bourg perdu des Pyrénées ; mais elle devint une sainte extraordinaire, et à cause d’elle des foules immenses de plusieurs millions de pèlerins se déplacent à Lourdes bien plus que pour des présidents, des reines ou des Jeux Olympiques !
Ainsi Benoît Joseph Labre n’était-il qu’un SDF un peu illuminé dont on se moquait (« l’illustre  crasseux »), mais il est devenu le saint promettant à ses compagnons de misère de tous les temps une demeure en Dieu.

La 4e case du carré magique est plus douloureuse : il y a des derniers… qui resteront derniers lors du Jugement, et dès maintenant. Car pauvreté ne vaut pas canonisation : les Thénardier des Misérables de Victor Hugo incarnent ce paradoxe de la misère qui exploite la misère, de la déchéance qui crée de la déchéance, du vice se surajoutant à la basse condition. Les exploités ne sont pas automatiquement des saints, loin s’en faut. La misère est un piège qui peut faire tomber dans la cupidité, l’intolérance, la violence, l’injustice. Canoniser trop vite les couches populaires sous prétexte que ces derniers de cordée seraient les seuls à détenir la vérité reviendrait à annuler la parole rapportée par Luc entre les lignes : il y aura des derniers qui resteront derniers. Comme disait Jésus : « À celui qui n’a rien, on enlèvera même ce qu’il a » (Mt 13,12). Le communisme façon XX° siècle en Russie (ou façon France Insoumise actuellement !) est tombé dans ce piège du messianisme social, faisant d’une catégorie le salut de l’humanité, en déniant en pratique toute responsabilité personnelle.


Conclusion : traiter les gueux comme des rois et les rois comme des gueux

Terminons par une anecdote telle que l’avait retenue mon ami chirurgien du début : la célèbre fistule anale de Louis XIV le faisait souffrir atrocement, et dégradait aussi bien son organisme que son image royale. Devant l’impuissance des médecins officiels, il se résolut à faire appel à un chirurgien inconnu, Charles-François Félix de Tassy, pour tenter une opération inédite. Ledit chirurgien sentait bien qu’il jouait là sa carrière et sa vie. Il s’entraîna sur de nombreux malheureux indigents à l’hôpital de Versailles, afin de mettre au point un bistouri spécial adapté à la délicate intervention royale. Au moment fatidique, le Roi-Soleil, les fesses en l’air, l’anus écarté, aurait dit à son chirurgien : « Monsieur, n’oubliez pas que vous avez affaire à votre roi. Ne me traitez pas comme vos gueux ». Félix de Tassy aurait répondu : « Sire, je traite tous mes gueux comme des rois » [1].
Magnifique réplique ! Outre le fait qu’elle peut inspirer une éthique médicale réellement évangélique, elle nous habitue à ce renversement de perspective auquel Luc nous appelle aujourd’hui : regardez les gueux comme des rois et les rois comme des gueux, car « il y a des premiers qui seront derniers et des derniers qui sont premiers ».

 


[1]. En réalité, le roi aurait dit : « Est-ce fait, messieurs ? Achevez et ne me traitez pas en roi ; je veux guérir comme si j’étais un paysan ». Pour l’anecdote, signalons que l’air du « God save the King » du Te Deum composé par Lully pour célébrer cette guérison de la fistule royale a ensuite traversé la Manche pour devenir le « God save the Queen » ! Les supporters britishs qui chantent leur hymne national au stade ne se doutent pas qu’ils glorifient la guérison très frenchie d’une illustre fistule anale…

 

Lectures de la messe

Première lecture
« De toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères » (Is 66, 18-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : connaissant leurs actions et leurs pensées, moi, je viens rassembler toutes les nations, de toute langue. Elles viendront et verront ma gloire : je mettrai chez elles un signe ! Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés vers les nations les plus éloignées, vers les îles lointaines qui n’ont rien entendu de ma renommée, qui n’ont pas vu ma gloire ; ma gloire, ces rescapés l’annonceront parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur, sur des chevaux et des chariots, en litière, à dos de mulets et de dromadaires, jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem, – dit le Seigneur. On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël, dans des vases purs, à la maison du Seigneur. Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux, – dit le Seigneur.

Psaume
(Ps 116 (117), 1, 2)
R/ Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile. ou : Alléluia !
 (Mc 16, 15)

Louez le Seigneur, tous les peuples ;
fêtez-le, tous les pays !

Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
éternelle est la fidélité du Seigneur !

Deuxième lecture
« Quand Dieu aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons » (He 12, 5-7.11-13)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches. Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ; il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils. Ce que vous endurez est une leçon. Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ; et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ? Quand on vient de recevoir une leçon, on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse. Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon, celle-ci produit un fruit de paix et de justice. C’est pourquoi, redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent, et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux. Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ; bien plus, il sera guéri.

Évangile
« On viendra de l’orient et de l’occident prendre place au festin dans le royaume de Dieu » (Lc 13, 22-30)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’ Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »
Patrick BRAUD

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26 mai 2022

Étienne, protomartyr, maître es-témoignage

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Étienne, protomartyr, maître es-témoignage

Homélie pour le 7° Dimanche de Pâques / Année C
29/05/2022

Cf. également :

Sans séparation ni confusion …
Lapidation : le retour !

Poupées russes et ruban de Möbius…
Le dialogue intérieur
Sois un être de désir !
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs

La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste

La médecine narrative d’Étienne

La médecine narrative - Raconte-moi la guérisonConnaissez-vous la « médecine narrative » ? Née dans les années 90 aux USA, cette pratique médicale vise à enrichir la relation médecin-patient grâce à l’écoute du récit du malade. L’université et le CHU de Bordeaux en sont des pionniers, notamment en créant en 2021 un Diplôme universitaire (DU) de médecine narrative, le premier en France.
La médecine narrative, c’est prendre le temps d’écouter le patient raconter ce qui lui arrive. Ce qui implique de former les soignants au récit afin d’améliorer leurs capacités d’écoute, de mieux prendre en compte le récit du patient, de permettre d’accéder à ses émotions et de poser des mots, les plus précis possible, pour avoir une conscience plus fine de ce qu’il ressent…
La médecine narrative est une approche des soins de santé centrée sur le patient, qui se développe dans les pays anglophones, en particulier dans le nord de l’Amérique, à partir des années 1990. Son objectif est de (re)mettre le récit du patient et son écoute attentive au cœur de l’acte médical et d’établir une relation de qualité, marquée par l’empathie, entre le soignant et le soigné. Pas inutile, quand on sait qu’un médecin interrompt son patient 17 secondes en moyenne après sa première prise de parole…
La théoricienne de ce courant, Rita Charon, formalise les principes de la médecine narrative et la décrit comme « une médecine exercée avec une compétence narrative permettant de reconnaître, d’absorber, d’interpréter les histoires de maladie, et d’être ému par elles » [1]. Son hypothèse est que « tout ce qui manque à la médecine aujourd’hui – en humilité, en responsabilité, en empathie, en individualisation – peut être apporté, en partie, par un entraînement narratif intensif ». Charon mobilise des outils d’analyse littéraire dans le contexte de la relation soignant/soigné : la prise en considération du cadre dans lequel la narration a lieu, l’intrigue, les métaphores employées, mais aussi le désir du narrateur, le sens qu’il veut donner à son récit etc. Ce sont autant d’éléments qui permettent d’accueillir un récit, qu’il s’agisse de celui d’auteur d’un roman ou de celui d’un patient.
« La médecine narrative aide à aiguiser le regard sur l’histoire du malade, complète Serge Perrot. Le parcours d’un patient, c’est un peu comme un polar. Au médecin de repérer des indices qui ont pu lui échapper » [2]. La médecine narrative ressemble effectivement à une enquête de Sherlock Holmes qui laisse les indices et les lieux parler avant que d’émettre des hypothèses : le patient est un polar à décrypter, et cela ne peut se faire sans qu’il raconte tout ce qui lui arrive, et pas seulement le symptôme en bout de chaîne.
Une plus grande empathie, une meilleure efficacité de diagnostic, des capacités relationnelles renforcées : voilà les effets positifs que recherche la médecine narrative.

Étienne, protomartyr, maître es-témoignage dans Communauté spirituelle ic%C3%B4ne.du-martyr-St-.EtiennePourquoi évoquer cette médecine narrative en ce dimanche où nous lisons le texte du martyre d’Étienne (Ac 7,55-60) ? Parce qu’en regardant le contexte de notre première lecture, nous tombons sur le très ample chapitre 7 des Actes des Apôtres où Étienne fait un long discours devant le Sanhédrin réuni pour le juger suite aux accusations de blasphème portées contre lui (Ac 6,8–15).
Une véritable plaidoirie ce chapitre 7 des Actes ! Pas besoin d’avocat : l’Esprit lui-même vient mettre sur les lèvres d’Étienne les arguments de sa défense, selon la promesse de Jésus : « l’Esprit Saint vous enseignera à cette heure-là ce qu’il faudra dire » (Lc 12,12).
Et quel argumentaire lui suscite l’Esprit ? Une longue récapitulation historique, depuis Abraham jusqu’à Jésus, où Étienne livre sa relecture des événements et révélations successives. Malheureusement, c’est le même procédé narratif – mais délirant ! – que Poutine a utilisé pour justifier son invasion de l’Ukraine, revisitant l’histoire de la Russie depuis le IX° siècle à sa façon… Si nous ne faisons pas cet exercice, les violents le feront à notre place, en mentant sans vergogne.

Étienne pratique ainsi ce qu’on pourrait appeler une médecine narrative inversée.
Dans la médecine narrative, il s’agit d’apprendre à écouter le patient pour mieux le soigner.
Dans le martyre d’Étienne, il s’agit d’apprendre à raconter aux bourreaux pour mieux témoigner.
Ici, c’est la victime qui soigne son bourreau en choisissant les mots qui lui parleront au cœur, afin qu’il soit touché et se détourne du mal. La fameuse identité narrative de Paul Ricœur trouve ici une incarnation exemplaire : c’est en racontant qu’on devient témoin, martyr. Imaginer des ukrainiens s’adressant à des soldats russes en les traitant de cousins, de frères slaves, et en racontant tous les liens qui unissent les familles et les cultures des deux côtés de la frontière ! Nombre de soldats russes seraient touchés, et changeraient d’attitude, comme ceux qui ne voulaient plus continuer cette guerre atroce qu’on leur imposait.

La médecine inversée d’Étienne nous demande de ne pas nous taire devant l’injustice, d’avoir le courage de dénoncer le mal, et de parler à nos ennemis avec la même tendresse qu’Étienne au Sanhédrin : « frères et pères… » (Ac 7,2). Pour cela, il nous faut comme lui nous exercer auparavant à cette relecture chrétienne des événements de notre vie personnelle et collective. C’est dans la force du récit que réside le témoignage. C’est par le choix des mots que l’Esprit conduit vers la vérité tout entière (Jn 16,13) les auditeurs les plus endurcis.

Soigner les violents, guérir les meurtriers, sauver les bourreaux demande d’apprendre cet art de la médecine narrative inversée qui est celle d’Étienne. Sinon, comment aimer nos ennemis et bénir ceux qui nous persécutent, selon le commandement de Jésus (Mt 5,44) ?

 

Le martyr, cet autre Christ

Devenir Un Autre Christ: Lidentification À Jésus-Christ Selon Basile Moreau de Cécile PerreaultAlter Christus était autrefois un titre réservé aux prêtres dans la théologie médiévale, qui les mettait à part, sur un piédestal. Le Nouveau Testament élargit à tous les baptisés cette dignité christique : par l’onction du baptême, nous devenons tous des oints, des Christs. Étienne n’est pas prêtre, rappelons-le. Il est l’un des Sept, c’est-à-dire un diacre permanent dans le vocabulaire d’aujourd’hui. Dans son témoignage et sa mort, Étienne est présenté par le livre des Actes comme un authentique « autre Christ ». L’accumulation des similitudes est voulue :

– Les motifs de son accusation et de condamnation sont les mêmes que ceux portés contre Jésus : blasphème contre Moïse et contre Dieu (Ac 6,11), propos hostiles contre le Temple et la Loi (6,13–14) jusqu’à annoncer sa destruction/reconstruction par Jésus.
Soulignons à nouveau que ce sont des motifs essentiellement religieux (blasphème) et rituels (les obligations de la Loi juive). Comme quoi les personnalités prestigieuses les plus religieuses sont souvent les pires persécuteurs ! Écoutez par exemple les imprécations du patriarche Kyrill de Moscou contre ceux qui doutent de la confusion État-religion dans la ‘sainte Russie orthodoxe’…

- Comme Jésus, Étienne est conduit hors la ville (7,58) pour être tué. C’est le signe de l’expulsion hors de la communauté - déshonneur ajouté à la condamnation -, de la volonté d’anéantir l’adversaire, de le déshériter des promesses d’Abraham. Étienne fait écho à la crucifixion de Jésus, conduit au Golgotha à l’écart de Jérusalem, comme le fils jeté hors de la vigne dans la parabole, pour le déshonorer à tout jamais et faire peser sur lui une malédiction infamante.
Les chrétiens font de tous temps corps avec ceux qu’on expulse, qu’on veut priver de dignité, qui sont mis à l’écart de la société.

Étienne en Jésus, Jésus en Étienne– Comme Jésus, Étienne est transfiguré de l’intérieur pour affronter sa Passion qui approche. Même ses accusateurs « virent son visage comme le visage d’un ange » (6,15) ; et à la fin de sa plaidoirie, il fixe le ciel et voit la gloire de Dieu avec Jésus debout à sa droite (7,55–56).
La transfiguration du Christ au Thabor ne lui était pas réservée : elle est largement offerte à tous les témoins qui vont comme lui plonger dans l’enfer de leur Passion.

– Comme Jésus, Étienne se donne tout entier à Dieu, jusqu’à son dernier souffle : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit » (7,59). On y entend la prière du Christ en croix : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46), en élevant Jésus au même rang de seigneurie que le Père.

– Comme Jésus, Étienne prie pour ceux qui le lapident pendant qu’ils lui jettent des pierres : « Seigneur, ne leurs compte pas ce péché » (Ac 7,60). Il fait ainsi écho à la prière de Jésus : « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34).
À nous de pratiquer en actes et en paroles cet amour de nos ennemis, qui va jusqu’à prier pour eux, sans pour autant nous rendre complice du mal commis.

– Comme Jésus, Étienne est enseveli par « des hommes pieux qui font sur lui de grandes lamentations »(8,2). La tradition orale a conservé le souvenir du lieu de l’ensevelissement d’Étienne, si bien que des reliques (vraies et fausses !) furent ensuite dispersées dans toute l’Europe, à l’instar de celles de Jésus (couronne d’épines, suaire, bois de la Croix etc.).

– Comme pour Jésus, la mort d’Étienne sera le début d’une nouvelle aventure pour l’Église. D’abord par le biais de la persécution qui s’abat sur les hellénistes baptisés dont Étienne est le premier martyr (protomartyr). « Ce jour-là, éclata une violente persécution contre l’Église de Jérusalem. Tous se dispersèrent dans les campagnes de Judée et de Samarie, à l’exception des Apôtres » (Ac 8,1). Cette dispersion deviendra la première grande mission hors de Jérusalem. Les catastrophes qui s’abattent sur nous peuvent devenir de nouveaux départs…
Ensuite par le biais de Saul qui deviendra Paul : il avait gardé les vêtements de ceux qui lapidaient Étienne, approuvant et participant ainsi au meurtre (7,57 ; 22,20). Saul voyait dans Étienne la figure même du Juif qui a trahi la foi d’Israël. Sa radicalité le poussera à persécuter l’Église, « animé d’une rage meurtrière contre les disciples du Seigneur » (9,1). De persécuteur il deviendra pourtant apôtre après son éblouissement sur le chemin de Damas. Entre la prière du martyr et la vocation de l’apôtre, le lien est clair. La radicalité de Saul participe à la mort du disciple de Jésus, qui obtiendra la foi de son persécuteur.
Tertullien avait raison de dire : « le sang des martyrs est semence de chrétiens ». Indirectement, la lapidation d’Étienne donne à l’Église un apôtre exceptionnel en la personne de Paul ! Comment désespérer de nos pires ennemis en voyant Saul se transformer en Paul, en partie grâce à Étienne ?

On le voit : Étienne est bien un autre Christ ! Il lui ressemble tellement dans sa Passion qu’on a décidé de le fêter le 26 décembre, juste après la naissance de Jésus, pour bien montrer que tout chrétien sera comme Étienne configuré au Christ dans l’offrande qu’il fera de sa vie, jusqu’au martyre s’il le faut.

 

Allez les Verts !

220px-Golden_laurel_wreath_T_HL_04_Kerameikos_Athens Etienne dans Communauté spirituelleQui n’a pas vibré autrefois à la belle aventure du club de football de Saint-Étienne dans les années 60-80 ? On parlait des stéphanois comme de la crème du football national et européen, club mythique titulaire de 10 titres de champion de France ! Seul le PSG du Qatar l’a égalé cette année… . Ces stéphanois nous rappellent que Étienne en grec se dit στέφανος (stéphanos), qui signifie couronne. Étienne est si populaire qu’en France neuf cathédrales lui sont dédiées, et des dizaines de communes. Pensez par exemple à Saint-Étienne-du-Rouvray, où le Père Hamel est mort assassiné par un djihadiste en 2016 : commune prédestinée hélas pour recevoir la couronne du martyre…

Le premier chrétien qui reçoit la couronne du martyre s’appelle donc justement… couronne !

C’est le mot qui désigne la couronne royale de David (2Sa 12,30).
Le même mot est employé pour la couronne d’épines posée sur la tête de Jésus (Mt 27,29). Elle devient ainsi la couronne du vainqueur (1Co 9,25 ; 2Tim 4,8) promise aux athlètes de la foi comme celle convoitée par les sportifs. C’est encore la marque d’une autorité fraternelle et d’un engagement de service. Par exemple, pour l’apôtre Paul, ses frères bien-aimés sont « sa joie et sa couronne » (Ph 4,1; 1Th 2,19). Quant à l’apôtre Jacques, il utilise ce mot pour désigner celui qui aura traversé les épreuves : « Heureux l’homme qui supporte l’épreuve avec persévérance, car, sa valeur une fois vérifiée, il recevra la couronne de la vie promise à ceux qui aiment Dieu » (Jc 1,12). Enfin, Jean dans l’Apocalypse résume bien le sens du mot στέφανος, quand il écrit: « Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de la vie » (Ap 2,10).

Les témoins du Christ ne courent pas après les médailles, les décorations, les rubans rouges au revers des vestes. Ils recherchent d’abord cette couronne dont Étienne était le nom et le prototype. Cela devrait se voir…

 

La lapidation Étienne selon Rubens

Rubens lapidation Etienne

Terminons par un rapide flash pictural. Le génial Rubens a peint un superbe triptyque sur la lapidation du protomartyr qu’on peut admirer au musée de Valenciennes [3].

On y voit sur le volet de gauche Étienne désigner le Temple pour annoncer son remplacement par le corps du Christ et l’adoration en esprit et en vérité.

Sur le volet de droite, on assiste à l’ensevelissement d’Étienne, à la manière d’une descente de croix, soulignant le parallélisme avec Jésus.

Le panneau du milieu est superbement composé. Une diagonale sépare le monde terrestre du céleste : en bas des couleurs violentes, des contrastes criards, des hommes à la musculature noueuse exagérée pour montrer la brutalité de la violence en action. Et ces lapidateurs forment un tourbillon de mains, de bras et de visages qui entraîne le spectateur dans la spirale infernale de leur violence. Ils sont 10 d’ailleurs : peut-être une allusion au nombre minimum pour constituer une assemblée cultuelle juive (le miniane). Comme si à leur insu ils accomplissaient une liturgie. C’est bien le cas, et cette liturgie est eucharistique. Car le martyre est l’eucharistie véritable. La dalmatique que porte Étienne en est le signe. Dans ce groupe de lapidateurs, il y a des jeunes, des vieux, des barbus et des imberbes, et même un noir : devenir persécuteur n’est hélas pas une question d’âge ni de couleur de peau ! Peinture terriblement actuelle si l’on songe aux exactions des troupes armées en Ukraine, au Mali, en Syrie ou ailleurs.
Au-dessus de la diagonale, dans le monde céleste, le visage d’Étienne rayonne de la gloire qu’il reçoit d’en haut, transfiguré au milieu de sa Passion, alors que son visage apparaît tuméfié par les premières pierres. Il contemple le Christ debout auprès du Père, et il lui est semblable : même posture debout (= ressuscité), même tunique rouge-sang qui souligne son association à la Passion du Christ, même lumière douce qui tranche avec l’agressivité des tons du dessous, mêmes couleurs pastel évoquant la paix après le déchaînement de la violence.
Fidèle à la vocation de son nom, Étienne reçoit de la main des anges sa couronne qui va l’associer à la royauté du Christ. Une ligne verticale joint la pierre du bas, le bras du bourreau, le visage d’Étienne et la couronne du martyre : l’injuste violence des hommes sera changée par Dieu en témoignage éclatant de son amour. C’est là ce qu’opère le martyre, le témoignage rendu au Christ jusqu’au don de soi.

 

Si Étienne est le premier des martyrs (protomartyr), c’est pour que chacun de nous puisse à son tour participer comme lui à la Passion du Christ, avec la force que donne sa Résurrection.
Méditons donc sur notre propre témoignage en relisant le cycle d’Étienne (Ac 6,1–8,4) ou en contemplant le tableau de Rubens : quel Étienne serai-je à mon tour ?

 


[1]. Rita CHARON, Narrative Medicine. Honoring the Stories of Illness, 2006.

[2]. Cf. La Médecine narrative. Une révolution pédagogique ?, sous la direction de François Goupy et Claire Le Jeunne, Med-Line Éditions, 2016.

[3]. Cf. https://www.prixm.org/articles/lapidation-etienne-bible-martyr-rubens

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je contemple le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » (Ac 7, 55-60)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, Étienne était en face de ses accusateurs. Rempli de l’Esprit Saint, il fixait le ciel du regard : il vit la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu. Il déclara : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » Alors ils poussèrent de grands cris et se bouchèrent les oreilles. Tous ensemble, ils se précipitèrent sur lui, l’entraînèrent hors de la ville et se mirent à le lapider. Les témoins avaient déposé leurs vêtements aux pieds d’un jeune homme appelé Saul. Étienne, pendant qu’on le lapidait, priait ainsi : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » Puis, se mettant à genoux, il s’écria d’une voix forte : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » Et, après cette parole, il s’endormit dans la mort.

Psaume
(Ps 96 (97), 1-2b, 6.7c, 9)

R/ Le Seigneur est roi, le Très-Haut sur toute la terre !
ou : Alléluia !
 (Ps 96, 1a.9a)

Le Seigneur est roi ! Exulte la terre !
Joie pour les îles sans nombre !
justice et droit sont l’appui de son trône.

Les cieux ont proclamé sa justice,
et tous les peuples ont vu sa gloire.

À genoux devant lui, tous les dieux !
Tu es, Seigneur, le Très-Haut sur toute la terre :

tu domines de haut tous les dieux.

Deuxième lecture
« Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 12-14.16-17.20)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Moi, Jean, j’ai entendu une voix qui me disait : « Voici que je viens sans tarder, et j’apporte avec moi le salaire que je vais donner à chacun selon ce qu’il a fait. Moi, je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. Heureux ceux qui lavent leurs vêtements : ils auront droit d’accès à l’arbre de la vie et, par les portes, ils entreront dans la ville. Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous apporter ce témoignage au sujet des Églises. Moi, je suis le rejeton, le descendant de David, l’étoile resplendissante du matin. » L’Esprit et l’Épouse disent : « Viens ! » Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! » Celui qui a soif, qu’il vienne. Celui qui le désire, qu’il reçoive l’eau de la vie, gratuitement. Et celui qui donne ce témoignage déclare : « Oui, je viens sans tarder. » – Amen ! Viens, Seigneur Jésus !

Évangile

« Qu’ils deviennent parfaitement un » (Jn 17, 20-26)
Alléluia. Alléluia. 
Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur, je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (cf. Jn 14, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent ma gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde. Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé. Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux. »

Patrick BRAUD

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22 mai 2022

Ascension : sur la terre comme au ciel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ascension : sur la terre comme au ciel

Homélie pour la fête de l’Ascension / Année C
26/05/2022

Cf. également :

Ascension : apprivoiser la disparition
Ascension : la joyeuse absence
Ascension : les pleins pouvoirs
Désormais notre chair se trouve au ciel !
Jésus : l’homme qui monte
Ascension : « Quid hoc ad aeternitatem ? »
Ascension : la joyeuse absence
Ascension : l’ascenseur christique
Une Ascension un peu taquine : le temps de l’autonomie
Les vases communicants de l’Ascension

Ton absence

La prolifération de l’irrationnel

Rapport d’activités 2018-2020 de la MIVILUDESLa crise du Covid a donné des ailes aux gourous de la santé et aux complotistes ! Dans son dernier rapport [1] (pour les années 2018–2020), la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) rapporte une hausse importante des signalements concernant des pratiques pseudo-médicales. Les pseudo-thérapeutes ont profité de la crise sanitaire pour alpaguer les foules, avec Internet comme vecteur idéal de diffusion de leurs pratiques. En toile de fond, des théories conspirationnistes acquièrent une audience de plus en plus importante. La multiplication de ces thèses exploite habilement l’inquiétude engendrée par les confinements successifs, et se nourrit de la défiance du grand public envers la science officielle, si peu pédagogue il est vrai !

Tracts (N°17) - Le Goût du vraiÉtienne Klein, philosophe des sciences (et centralien) de haute volée, a publié un ‘Tract’ : Le goût du vrai chez Gallimard pendant cette période pour alerter justement sur le déclin de la pensée rationnelle en France :
« La philosophie des Lumières défendait l’idée que la souveraineté d’un peuple libre se heurte à une limite, celle de la vérité, sur laquelle elle ne saurait avoir de prise : les « vérités scientifiques », en particulier, ne relèvent pas d’un vote. La crise sanitaire a toutefois montré avec éclat que nous n’avons guère retenu la leçon, révélant l’ambivalence de notre rapport à la science et le peu de crédit que nous accordons à la rationalité qu’il lui revient d’établir. Lorsque, d’un côté, l’inculture prend le pouvoir, que, de l’autre, l’argument d’autorité écrase tout sur son passage, lorsque la crédibilité de la recherche ploie sous la force de l’événement et de l’opinion, comment garder le goût du vrai – celui de découvrir, d’apprendre, de comprendre ? Quand prendrons-nous enfin sereinement acte de nos connaissances, ne serait-ce que pour mieux vivre dans cette nature dont rien d’absolu ne nous sépare ? » [2]

Nous préférons vanter des idées qui nous plaisent, plutôt que d’aimer celles qui sont justes. Le goût du vrai est peu à peu remplacé par la recherche de l’adhésion du plus grand nombre. Dans le domaine de la santé, cela engendre le complotisme antivax ; dans le domaine de l’information : des fake news ou de la propagande comme celle des Russes sur la guerre en Ukraine. Dans le domaine religieux, c’est l’affolement des croyances. Les gens sont prêts à croire à peu près n’importe quoi, du moment que cela leur fait du bien (croient-ils !). Les gourous se réclamant de Dieu pullulent, même au sein des congrégations religieuses respectées, comme l’ont tristement montré les affaires sur les frères Marie-Dominique et Thomas Philippe, ou sur Jean Vanier etc. Les théories les plus fumeuses se répandent, mélangeant allègrement le soi-disant surnaturel avec des médecines alternatives, des sagesses orientales détournées, ou même les ovnis et autres extraterrestres… Sur Internet, n’importe qui se prétend expert de n’importe quoi, et les gogos retwittent aussitôt sans réfléchir ni analyser, propageant ainsi les rumeurs les plus folles.

On voit par exemple de plus en plus de gens courir de sanctuaire en sanctuaire, pour chercher dans les apparitions mariales une réponse à leur inquiétude. Lourdes, Fatima, La Salette, Međugorje, Garabandal, Dozulé… : certains organisent des circuits comme des Tour operators, d’autres sont persuadés que les messages cachés, les secrets réservés aux voyants vont pouvoir sauver le monde, ou au moins leur petite existence.

C’est à tous ceux-là que les deux hommes vêtus de blanc (figure de style codée s’il en est) de l’Ascension répètent inlassablement : « pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel » (Ac 1, 1-11). À force de regarder le nez en l’air pour essayer de voir l’invisible, votre pied va buter sur une pierre et vous faire tomber à la renverse ! Chercher le Christ dans les nuages, dans un ciel fantasmé, dans l’imaginaire de nos délires religieux est terriblement dangereux. Fixer le ciel ne sert à rien, sinon à nous distraire de l’essentiel. Mieux vaut comme les pèlerins d’Emmaüs se réjouir de l’absence du Christ, et aller rejoindre l’Église de Jérusalem dont ils s’éloignaient. Depuis l’Ascension, rester là le nez en l’air à fixer le ciel pour en attendre des miracles est une injure faite au Christ.

Ascension : sur la terre comme au ciel dans Communauté spirituelleSaint Jean de la Croix fustigeait ses contemporains lorsqu’ils demandaient toujours plus de miracles, comme autant de marmites de viande et de puits égyptiens :
Celui qui voudrait maintenant l’interroger, ou désirerait une vision ou une révélation, non seulement ferait une folie, mais ferait injure à Dieu, en ne jetant pas les yeux uniquement sur le Christ, sans chercher autre chose ou quelque nouveauté. Dieu pourrait en effet lui répondre de la sorte : ‘Si je t’ai déjà tout dit dans ma parole, qui est mon Fils, je n’ai maintenant plus rien à te révéler ou à te répondre qui soit plus que lui. Fixe ton regard uniquement sur lui ; c’est en lui que j’ai tout déposé, paroles et révélations ; en lui tu trouveras même plus que tu ne demandes et que tu ne désires. Tu me demandes des paroles, des révélations ou des visions, en un mot des choses particulières; mais si tu fixes les yeux sur lui, tu trouveras tout cela d’une façon complète, parce qu’il est toute ma parole, toute ma réponse, toute ma vision, toute ma révélation. Or, je te l’ai déjà dit, répondu, manifesté, révélé, quand je te l’ai donné pour frère, pour maître, pour compagnon, pour rançon, pour récompense. […] Mais maintenant si quelqu’un vient m’interroger comme on le faisait alors et me demande quelque vision ou quelque révélation, c’est en quelque sorte me demander encore le Christ ou me demander plus de foi que je n’en ai donné : de la sorte, il offenserait profondément mon Fils bien-aimé, parce que non seulement il montrerait par là qu’il n’a pas foi en lui, mais encore il l’obligerait une autre fois à s’incarner, à recommencer sa vie et à mourir. Vous ne trouverez rien de quoi me demander, ni de quoi satisfaire vos désirs de révélations et de visions. Regardez-y bien. Vous trouverez que j’ai fait et donné par lui beaucoup plus que ce que vous demandez’.
Jean de la Croix, La montée du Carmel, ch. XX

La course au surnaturel a quelquefois tellement éloigné les chrétiens de leur véritable responsabilité envers leurs frères que la religion en devenait l’opium du peuple. Au lieu de rencontrer le Christ et de le servir dans les personnes les plus pauvres, on lui offrait or et encens à l’autel pour mieux le piétiner à la sortie de l’église dans l’usine ou dans les guerres. C’est ainsi qu’aujourd’hui encore Kyrill, le patriarche de Moscou, revêt des chasubles d’or pour bénir la guerre de Poutine…

 

Lourdes, ou la lutte antidrogue

Lourdes. Les hospitaliers au service des pèlerins et des maladesCet opium-là, je sais que Lourdes n’en vend pas. Le message de Bernadette Soubirous est à la fois de venir en procession et que les malades soient au cœur de cette procession. Nulle autre ville au monde ne met ainsi les personnes handicapées au premier rang : tout y est conçu pour elles et à partir d’elles. Les hôtels, les accès, les transports, les sanctuaires leur sont tout entier dédiés. Ainsi, en mettant les malades au centre, Lourdes rend un culte véritable au Christ de l’Ascension. Celui qui resterait le nez en l’air à fixer la grotte en espérant un miracle s’entendrait vite dire par un brancardier de l’Hospitalité : ‘venez nous donner un coup de main. Il y a des malades à baigner, des repas à servir, des dortoirs à nettoyer, des frères et sœurs à écouter, parce que ces jours de pèlerinage sont les rares jours de fraternité de leur année en hôpital, en EHPAD ou seul chez eux’.

Si elle restait là à fixer le ciel pour attendre que Dieu intervienne directement, la foi chrétienne ne serait qu’une drogue de plus, une tentative d’évasion désespérée, détournant l’énergie des pauvres et assurant l’alibi des puissants pour que rien ne change ici-bas.

La guerre atroce en Ukraine menée avec la bénédiction du patriarche Kirill de Moscou devrait nous avertir : à quoi sert une belle liturgie orthodoxe nous faisant entrer dans la sphère céleste par les chants superbes, les habits dorés, la fumée des encens et des cierges, la beauté des icônes… si à la sortie ceux qui ont communié vont massacrer des enfants, exécuter des vieillards et violer des femmes à Boutcha, Marioupol, Kramatorsk ou Odessa ?
Rappelez-vous saint Paul, pour qui le véritable culte eucharistique est l’offrande de soi et non l’évasion au ciel : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre » (Rm 12,1). Imaginez que vous vous approchiez du Christ pour l’embrasser au visage alors que vous lui écrasez les pieds avec de gros souliers ferrés. Eh bien – s’écriait saint Augustin – « le Christ criera plus fort pour ses pieds qu’on écrase que pour sa tête qu’on honore » !
Et le cardinal Ratzinger (futur Benoît XVI) écrivait autrefois : « seul célèbre vraiment l’Eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel » [3].

Ceux qui reviennent de Lourdes n’ont pas la tête dans les nuages, mais le cœur sur la main. S’il y a 70 miracles reconnus par l’Église à Lourdes, ce n’est pas pour arrêter tous les traitements médicaux et remettre sa santé à la prière ! C’est pour avoir confiance dans la puissance de la foi qui transforme l’être humain tout entier. En plus, nul théologien un peu sérieux ne prétendra que le miracle relève de l’irrationnel, mais plutôt d’une rationalité plus profonde, plus large, plus intégrale que l’ordinaire.

L’Ascension nous détourne de l’irrationnel comme les hommes en blanc détournent le regard des apôtres sidérés vers la communauté qui les attend à Jérusalem, et les païens au-delà d’Israël.

 

Sur la terre comme au ciel

Terre Avec Un Ciel Bleu. Journée Mondiale De L'environnement Photo PremiumFinalement, la seule utilité de lever le nez en l’air serait de contempler - de l’intérieur de l’amour trinitaire pourrait-on dire - le Christ assis à la droite du Père afin de reproduire ici-bas les relations de communion qui unisse les trois Personnes divines. Depuis l’Ascension, les cieux sont ouverts, non pour y monter de façon imaginaire mais au contraire pour en laisser descendre l’Esprit de Pentecôte qui renouvelle toutes choses et tout être vivant, en nous accoutumant à vivre comme Dieu vit.

Notre vraie soif de surnaturel est celle qu’exprime le Notre Père : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». « Nous ajoutons : Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, non pas pour que Dieu fasse ce qu’il veut, mais pour que nous puissions faire ce que Dieu veut » (Saint Cyprien, Commentaire sur la prière du Seigneur).

Un théologien protestant, John Ortberg, interprète cette phrase comme suit : « Beaucoup de gens pensent que notre travail est de s’occuper de ma destination après la mort, puis de marcher sur l’eau jusqu’à ce que nous soyons tous éjectés et que Dieu revienne et incendie cet endroit. Mais Jésus ne l’a jamais dit à personne – ni à ses disciples, ni à nous – pour prier : « Sortez-moi d’ici pour que je puisse y aller. » Sa prière était: « Faites venir ici ».   »Faites en sorte que les choses fonctionnent comme elles le font là-haut ». La demande « que ta volonté soit faite » est l’invitation de Dieu à se joindre à lui pour faire les choses ici-bas comme elles sont là-haut » [4].

376_big Ascension dans Communauté spirituelleContempler Dieu, c’est s’engager à construire avec lui un monde trinitaire. Que dirait-on d’un architecte qui s’extasierait sur la beauté des plans d’un monument et ne se lancerait pas dans sa construction ? Un tel savant n’aurait d’architecte que le titre…

 

L’Ascension nourrit on nous le goût du vrai, pas de l’irrationnel.
L’Ascension nous désintoxique de toute drogue d’évasion soi-disant spirituelle.
L’Ascension convertit notre soif de surnaturel en une quête du divin caché en chacun.
L’Ascension nous engage à faire la volonté de Dieu sur la terre comme elle est faite « au ciel ».
Pour cela, il nous faut l’Esprit du Christ, sans lequel le ciel est vide et la terre inhumaine.
Vivement Pentecôte en moi, en toi, en nous !

 


[2]. Etienne Klein, Le Goût du vrai, Tract n° 17, Gallimard, 2020.

[3]. Joseph Ratzinger, Le nouveau peuple de Dieu, Paris, 1971, p. 17.

[4]. John Ortberg, Dieu est plus proche que vous ne le pensez, Zondervan, 2005, p. 176.

 

 

Lectures de la messe

1ère lecture : L’Ascension du Seigneur (Ac 1, 1-11)
Commencement du livre des Actes des Apôtres
Mon cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le commencement, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel après avoir, dans l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux qu’il s’était montré vivant après sa Passion : il leur en avait donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur était apparu, et leur avait parlé du royaume de Dieu. Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre ce que le Père avait promis. Il leur disait : « C’est la promesse que vous avez entendue de ma bouche. Jean a baptisé avec de l’eau ; mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici quelques jours. » Réunis autour de lui, les Apôtres lui demandaient : « Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les délais et les dates que le Père a fixés dans sa liberté souveraine. Mais vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit, qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » Après ces paroles, ils le virent s’élever et disparaître à leurs yeux dans une nuée. Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se tenaient devant eux et disaient : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

Psaume : Ps 46, 2-3, 6-7, 8-9
R/ Dieu monte parmi l’acclamation, le Seigneur aux éclats du cor.

Tous les peuples, battez des mains,
acclamez Dieu par vos cris de joie !
Car le Seigneur est le Très-Haut, le redoutable,
le grand roi sur toute la terre.

Dieu s’élève parmi les ovations,
le Seigneur, aux éclats du cor.
Sonnez pour notre Dieu, sonnez,
sonnez pour notre roi, sonnez !

Car Dieu est le roi de la terre :
que vos musiques l’annoncent !
Il règne, Dieu, sur les païens,
Dieu est assis sur son trône sacré.

2ème lecture : Domination universelle du Christ assis à la droite du Père (Ep 1, 17-23)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens
Frères, que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse pour le découvrir et le connaître vraiment.
Qu’il ouvre votre coeur à sa lumière, pour vous faire comprendre l’espérance que donne son appel, la gloire sans prix de l’héritage que vous partagez avec les fidèles, et la puissance infinie qu’il déploie pour nous, les croyants. C’est la force même, le pouvoir, la vigueur, qu’il a mis en oeuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux.
Il l’a établi au-dessus de toutes les puissances et de tous les êtres qui nous dominent, quel que soit leur nom, aussi bien dans le monde présent que dans le monde à venir.
Il lui a tout soumis et, le plaçant plus haut que tout, il a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps, et l’Église est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble totalement de sa plénitude.

Evangile : « Allez vers toutes les nations…je suis avec vous »(Mt 28, 16-20)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Le Seigneur s’élève parmi l’acclamation, il s’élève au plus haut des cieux. Alléluia. (cf. Ps 46, 6.10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »
Patrick BRAUD

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14 avril 2022

La danse pascale du labyrinthe

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 35 min

La danse pascale du labyrinthe

 Homélie du Dimanche de Pâques / Année C
17/04/2022

Cf. également :

Conjuguer Pâques au passif
Incroyable !
La Madeleine de Pâques
Pâques : le Jour du Seigneur, le Seigneur des jours
Pâques : les 4 nuits
Pâques : Courir plus vite que Pierre
Pâques n’est décidément pas une fête sucrée
Comment annoncer l’espérance de Pâques ?
Trois raisons de fêter Pâques
Le courage pascal
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Faut-il shabbatiser le Dimanche ?

La chorégraphie de Chartres

La danse pascale du labyrinthe dans Communauté spirituelle 3921168_origSi vous avez déjà visité la somptueuse cathédrale de Chartres, vous vous souvenez sans doute de ses deux flèches guidant les pèlerins de très loin dans la plaine, du célèbre bleu de ses vitraux admirables, de ses proportions imposantes etc. Vous souvenez-vous également du labyrinthe qui est dessiné depuis l’an 1200 environ sur le pavement ? De l’extérieur, vous entrez en traversant la nef, et pour aller vers l’autel vous êtes obligés de traverser ce labyrinthe étrange. Car à bien y regarder, ce n’est pas un labyrinthe en réalité, mais un long chemin sinueux dont les circonvolutions conduisent très sûrement au motif floral du centre. Ce n’est donc pas un dédale où se perdre, mais un chemin à parcourir pour aller au centre. Certains le suivront précieusement, parcourant les 261,55 m des volutes serrées les unes contre les autres comme s’ils parcouraient les années de leur existence humaine, à la manière d’un mandala nous ramenant à notre centre de gravité intérieur. D’autres y devineront, à juste titre, un cheminement de type catéchuménal, où le futur baptisé passe de la nef à l’autel en étant initié aux mystères du Christ.

En fait, sans le savoir, vous êtes là… sur une piste de danse !
On a retrouvé un vieux texte qui décrit un usage liturgique étonnant à nos yeux mais assez courant au Moyen Âge [1]. Il date du 13 avril 1396, est rédigé à l’initiative du chapitre de la cathédrale d’Auxerre et s’intitule ‘Ordinatio de pila facienda’ (‘Règlement du jeu de balle’). Il concerne le lundi de Pâques. On en connait l’essentiel par un article consacré à Auxerre dans le Mercure de France et paru en mai 1726 :

« Ayant reçu la pelote d’un prosélyte ou chanoine nommé récemment, le doyen, ou quelqu’un d’autre le remplaçant, portant son aumusse et les autres pareillement entonnait la prose prévue pour le jour de la fête de Pâques, qui commence par ‘Victimae paschali laudes‘ : alors bloquant contre lui la pelote de sa main gauche, il emprunte un pas à trois temps (tripudium), sur les sons répétés de la prose chantée, les autres se prenant la main, menant une danse autour du dédale. Pendant ce temps et par différentes fois, la pelote est transmise ou jetée à un ou plusieurs des choristes. Il est joué, le rythme aussi donné par l’orgue. Le chœur après cette danse, prose et bond étant achevés, se dépêche d’aller manger ».

Le labyrinthe de la cathédrale de ChartresOn sait même que la pelote, au vu d’une délibération de 1412, était de couleur jaune, ne devait pas dépasser la mesure raisonnable, pourtant assez volumineuse pour ne pouvoir être tenue d’une seule main. La meilleure confirmation provient des archives de la cathédrale de Sens, en date du mercredi 14 avril 1443, puisqu’un décret du chapitre précise à propos du labyrinthe « qu’on y jouerait à volonté pendant la cérémonie de Pâques ».
On sait que de tels jeux de balle pouvaient aussi avoir lieu en dehors de la cathédrale, dans les bâtiments canoniaux ou épiscopaux [2]. C’est ce que dit Sicard de Crémone, qui l’appelle jeu de chorea (danse ronde) ou de la pelote – ludus chorae vel pilae, les deux aspects (cercle et balle) étant liés.
Une ordonnance de 1366 précise d’ailleurs, suite à des débordements répétitifs lors de la ‘fête des fous’, que celle-ci est expressément supprimée. « On ne conservera, est-il ajouté, que le jeu de l’évêque des enfants d’aube, auquel les enfants seuls prendront part, et le chant que l’on appelle Chorea, chant accoutumé au temps pascal. Et encore ces deux usages, le chapitre les tolérera tant qu’il les jugera bon » [3].

Le lien avec notre dimanche de Pâques est évident, puisque le chant qui servait à jouer à la pelote autour du labyrinthe était la séquence pascale qui introduit l’alléluia de Pâques avant l’Évangile de ce jour. Ce chant, dérivé du grégorien, a été composé au XI° siècle pour être mémorisé facilement, notamment grâce à son rythme très sautillant (la consigne d’interprétation indique : molto ritmico), à ses reprises musicales, à ses jeux de mots et ses rimes. Il servait ainsi de comptine aux enfants ou aux paysans qui la danseraient pour mimer Pâques.

Le symbolisme est clair : le labyrinthe représente la Passion-Résurrection du Christ qui, tel Thésée combattant le Minotaure tapi au fond du labyrinthe, descend aux enfers pour combattre la mort et sortir vainqueur au matin pascal. Le doyen qui tient la pelote jaune (couleur du soleil)  représente le Christ ressuscité (soleil levant) qui le premier parcourt ce chemin, du Vendredi saint au dimanche de Pâques, et ensuite appelle chacun de nous à marcher à sa suite. C’est pourquoi il lance sa pelote à chacun à tour de rôle, pelote jaune dont la forme et la couleur rappelait le « soleil invaincu » qui triomphe des ténèbres, et dont le fil qui le relie à lui est le nouveau fil d’Ariane permettant de ne pas se perdre en cours de route.

Gilles Fresson, attaché de coordination du rectorat de la Cathédrale de Chartres – qui a étudié en détail le symbolisme de ce labyrinthe – en conclut fort justement :
« Derrière l’impression d’un ‘jeu’, était en réalité représentée – symboliquement – l’une des vérités essentielles de la foi chrétienne : le Christ ressuscité ».
« Dans la chorégraphie qui avait lieu au Moyen Âge, le Christ (Thésée) traverse les enfers (le labyrinthe), affronte Satan (le minotaure), triomphe des puissances de la mort, offrant sa lumière (jaune) à tous ceux qui sont prêts à la recevoir : soit un chemin sûr (le fil de la la pelote) vers la vie éternelle. Le Christ, à Pâques, devient le premier né d’entre les morts. Tous les hommes et femmes, au fil de l’année, sont invités à le suivre » [4].

Tout cela se faisait dans une atmosphère de joie et de danse, dans les chants et les rires, qui évoque bien sûr la joie choquante du roi David dansant devant l’arche d’alliance : « comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur » (2S 6,16). Ce que les textes de Chartres appellent chorea est donc une véritable chorégraphie pascale, dont l’enjeu est d’éprouver corporellement l’ivresse de la Résurrection, et pas seulement intellectuellement par la lecture du texte liturgique.
Belle intuition : pour que Pâques devienne une fête populaire, il faut qu’elle passe par le corps. La quête des œufs de Pâques dans le jardin par les enfants répond à ce même besoin. Et quoi de mieux que la danse pour vivre Pâques comme un élan, une dynamique, une joie de tout l’être ?

Bien sûr, les autorités ecclésiastiques finirent par se méfier de ces danses dans les églises… David le premier n’avait-il pas suscité moqueries et réprobations lorsqu’il dansait à demi dévêtu devant l’Arche ?

« Or, comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur. Dans son cœur, elle le méprisa. […] Mikal, fille de Saül, sortit à sa rencontre et dit : ‘Comme il s’est honoré aujourd’hui, le roi d’Israël ! Lui qui s’est découvert aux yeux des servantes de ses esclaves comme se découvrirait un homme de rien !’ David dit à Mikal : ‘Devant le Seigneur, lui qui m’a choisi de préférence à ton père et à toute sa maison pour m’instituer chef sur Israël, sur le peuple du Seigneur, oui, je danserai devant le Seigneur. Je me déshonorerai encore plus que cela, et je serai abaissé à mes propres yeux, mais auprès des servantes dont tu parles, auprès d’elles je serai honoré’ » (2S 6,16-22).

849_big Chartres dans Communauté spirituelle

Chartres - rosaceDavid sait bien que ce sont les petits, les servantes, les moins-que-rien qui comprennent le sens de sa danse devant YHWH, pas les puissants…
Alors, malheureusement, cette danse pascale du labyrinthe a progressivement disparu, le plus souvent interdite par les clercs, si bien que le dessin sur le sol de la cathédrale de Chartres est aujourd’hui une énigme aux yeux des visiteurs se demandant pourquoi reproduire en faux le labyrinthe du Minotaure dans un tel édifice !

Ce symbolisme christique est renforcé par le lien du labyrinthe avec la rosace de la cathédrale. Cette majestueuse verrière montre le Fils de l’homme venant sur les nuées (vaguelettes blanches) à la fin des temps (Mt 24,30). Le Christ central, inscrit dans un quadrilobe sur fond rouge, est représenté assis, dans la gloire de sa résurrection, montrant les cinq plaies de la Passion. Or, quand on projette cette rosace sur le pavement, elle correspond exactement au cercle du labyrinthe, et le centre de la rosace où apparaît le Christ en majesté se superpose exactement au centre du labyrinthe ! C’est donc la projection sur terre de l’itinéraire du Christ que le labyrinthe matérialise : nous mettons nos pas dans ses pas, et cela nous conduira à travers sa Passion à partager la gloire de sa Résurrection au plus haut des cieux.
Comme quoi un peu de géométrie symbolique ne nuit pas pour déchiffrer l’essentiel…

 

La structure de la séquence

Heureusement, si la liturgie a oublié la danse, elle a au moins conservé la comptine !
Le terme séquence signifiant « suite »», en toute rigueur l’on devrait parler de « prose » lorsque ce chant précède l’Alléluia et de « séquence » lorsqu’il le suit. Pourtant, dans la liturgie actuelle, le Victimae, quoiqu’appelé séquence, précède l’Alléluia (l’inversion date du concile de Trente).
Regardons sa structure. Elle est composée de trois parties : une invitation faite à l’assemblée / le dialogue entre les apôtres et Marie Madeleine / la proclamation finale du chœur.

Latin Français
Victimae paschali laudes immolent Christiani
Agnus redemit oves:
Christus innocens Patri reconciliavit peccatores.

Mors et vita duello conflixere mirando,
Dux vitae mortuus, regnat vivus.

Dic nobis Maria, quid vidisti in via?
Sepulcrum Christi viventis,
et gloriam vidi resurgentis:

Angelicos testes, sudarium et vestes.
Surrexit Christus spes mea:
praecedet suos in Galilaeam.

Credendum est magis soli Mariae veraci quam Judaeorum turbae fallaci.
Scimus Christum surrexisse a mortuis vere:
Tu nobis, victor Rex, miserere.

Amen.
À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis;
le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.

La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux.
Le Maître de la vie mourut; vivant, il règne.

« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant,
j’ai vu la gloire du Ressuscité.

J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est ressuscité!
Il vous précédera en Galilée ».
Il faut plus croire la seule Marie disant la vérité que la foule des Juifs perfides
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié!
Amen.

 

La structure dialogale de la séquence

art3 danseLa séquence est chantée sur une musique syllabique, c’est-à-dire qui fait correspondre à chaque syllabe une note, principe largement utilisé par Bach dans ses chorals liturgiques pour qu’ils soient plus facilement repris par la foule. Comme en plus il y a des rimes à chaque demi-verset, il est ainsi facile d’apprendre cette séquence par cœur pour pouvoir la chanter en jouant, sans partition.

D’emblée, il est frappant de constater que c’est une structure dialogale, faite de questions–réponses, d’alternances de prises de parole qui se répondent. C’est donc qu’entrer dans le mystère pascal se fait par le dialogue : poser des questions, y répondre, se parler. Les catéchumènes étaient formés selon cette pédagogie tout au long du Carême autrefois, jusqu’au dialogue ultime de leur baptême : « Crois-tu en Dieu… ? » / « Oui je crois » (credo). Rappelons qu’en islam par exemple, la profession de foi (la Chahada) n’est pas dialoguée : elle est énoncée sous forme d’un constat impersonnel (« il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah… ») d’où le « Je » est banni. Tiens donc : il y aurait peut-être un lien entre le jeu de la pelote christique et le Je du croyant…
Rappelons que par contre dans le repas pascal juif, les enfants doivent poser quatre questions en dialogue avec les adultes : la structure dialogale de la liturgie pascale  vient de loin !
C’est en jouant avec les paroles de la séquence comme avec la pelote que le sujet chrétien se constitue. 

La foi pascale n’est pas une vérité objective qui s’impose de l’extérieur et à laquelle il faudrait se soumettre (comme en islam). C’est un dialogue, que la séquence met en scène entre le célébrant et l’assemblée, entre les apôtres et Marie Madeleine, comme la pelote jaune qui fait la navette entre le doyen et les fidèles autour du labyrinthe pour les y faire entrer.

 

Les 3 parties de la séquence

Première partie

On ne sait pas trop qui prononce les trois premiers versets qui constituent la première partie de la séquence, mais en tout cas il s’adresse à tous les chrétiens et plus précisément à ceux  qui sont rassemblés là : « À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange ».

Invitation leur est faite d’immoler non pas un animal ou une autre victime – car le Christ et lui seul, une fois pour toutes, a accompli ce sacrifice sanglant – mais un sacrifice de louange : « que les chrétiens immolent leur louange ». Le vrai sens de la danse du labyrinthe pascal est bien la louange, admiration joyeuse de l’œuvre accomplie par le Christ en notre faveur. Car le vrai sacrifice est la louange de nos lèvres.
Le 2° verset reprend la théologie traditionnelle de la rédemption des pécheurs par le Juste, des brebis par l’Agneau. Les deux couples forment des jeux de mots faciles à mémoriser, et scandés par le rythme musical : agnus-oves / Christus-peccatores.
Le 3° verset met en scène un duel presque manichéen entre la mort et la vie, d’où le Maître de la vie sort vainqueur.

Ces trois versets plantent le décor en quelque sorte, à la manière d’une tragédie grecque : voilà le drame qui s’est joué lors de la Passion de Jésus, et voilà la source de la joie des chrétiens aujourd’hui.

 

Deuxième partie

Les versets suivants rompent le style du début, en introduisant un autre dialogue au cœur de la séquence. Il s’agit du dialogue entre les apôtres et Marie Madeleine, que nous avons vue dans l’Évangile de ce dimanche courir vers Pierre et Jean (Jn 20,1-9). D’après la séquence, c’est « en chemin » que Marie a vu les signes de la Résurrection, et non au tombeau vide, car c’est bien du chemin du labyrinthe dont il s’agit : « Dis-nous Marie, qu’as-tu vu en chemin ? » Indice précieux : c’est le témoignage de ceux qui ont déjà parcouru le chemin catéchuménal qui éclairera les futurs baptisés. Marie parle de sépulture, d’anges, du suaire, des vêtements. Et nous, qu’allons-nous répondre à ceux qui nous demanderont, curieux de notre parcours et inquiets du leur : « Dis-nous, qu’as-tu vu en chemin ? » Cette interrogation est également celle de nos contemporains, et nous leur devons une réponse. Cette réponse n’est pas une vérité à apprendre ou imposer, c’est un témoignage qui appelle les autres à s’engager eux aussi sur le chemin pascal, fut-il long et sinueux comme le labyrinthe de Chartres.

 

Un mot sur Marie-Madeleine

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On sait que dans la tradition judaïque, il faut deux témoins au minimum pour qu’un témoignage soit recevable devant un tribunal. Et deux hommes de préférence… Ici nous n’avons qu’un seul témoin et non deux. Et quel témoin ! Une femme, et non un homme – or le témoignage féminin a peu de valeur en ce temps-là – et en plus une ex-prostituée ! C’était tellement choquant que la séquence comportait autrefois un verset justifiant ce choix étonnant par Dieu d’un seul témoin peu qualifié aux yeux des juifs :
« Credendum est magis soli Mariae veraci quam Judaeorum turbae fallaci ».
« Il faut plus croire la seule Marie disant la vérité que la foule des Juifs perfides ».
La mention des « juifs perfides (fallacieux) » était certes malheureuse, et on a eu raison de supprimer cet ancien verset en 1570 dans le Missel Romain découlant du Concile de Trente (1545–1563). Reste que le fragile témoignage de Marie-Madeleine, disqualifié aux yeux de la Loi et de la culture de son époque, est la première manifestation de la gloire du Ressuscité dans l’Évangile de Jean ! Ne désespérons donc pas, nous autres pauvres Madeleines, de rendre au Christ le plus beau des témoignages devant l’Église et devant le monde !

 

Troisième partie

La fin de la séquence est chantée par le chœur : « Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts ».
Elle reprend peut-être la coutume du matin de Pâques encore pratiquées par nos frères orthodoxes : se saluer non pas par un « bonjour » mais par un dialogue (là encore) : « Christ est ressuscité », dit le premier qui salue / « il est vraiment ressuscité », répond le second.
Et la dernière phrase : « Roi victorieux, prends-nous tous en pitié ! » est peut-être un écho de la prière du cœur chère aux orthodoxes, qui fait prier comme un mantra sur le souffle de la respiration l’invocation suivante : « Seigneur Jésus, fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ».
Le chœur peut alors enchaîner avec l’Alléluia pascal qui introduit la lecture de l’Évangile de Jean.

 

La postérité musicale de la séquence

Innombrables sont les compositions musicales qui s’inspirent du Victimae  paschali ! Les plus anciennes remontent au XIV° siècle (Guillaume Dufay) ; les plus récentes au XX° (Laurent Perosi) [5]. Signalons l’harmonisation de Jehan Revert, enregistrée à Notre-Dame de Paris en 2009 sous forme de dialogue (encore !) entre le grand orgue et le chœur. Le caractère rythmé, joyeux et dansant de la séquence y apparaît clairement.

N’oublions pas la célébrissime cantate BWV 4 intitulée « Christ lag in Todesbanden » de Jean-Sébastien Bach. La mélodie qu’il emprunte à Luther est fondée sur un ancien hymne pascal du XI° siècle, « Christ ist erstanden », qui reprend le texte et la mélodie de notre séquence « Victimae paschali laudes ». En voici le texte, proche du nôtre :

Christ lag in Todesbanden / Christ gisait dans les liens de la mort
Für unsre Sünd gegeben / Sacrifié pour nos péchés,
Er ist wieder erstanden / Il est ressuscité
Und hat uns bracht das Leben / Et nous a apporté la vie ;
Des wir sollen fröhlich sein / Nous devons nous réjouir,
Gott loben und ihm dankbar sein / Louer Dieu et lui être reconnaissants
Und singen hallelujah / Et chanter Alléluia
Halleluja ! / Alléluia !


Conclusion : Pâques est à danser !

Comme David devant l’Arche, comme les catéchumènes du labyrinthe de Chartres, dansons la joie immense de ce jour sans pareil !
Que tout notre corps exulte !
Que le plaisir du jeu de la pelote christique nous entraîne sur son chemin de vie !

 


[1]. Voir l’article de référence de Gilles Fresson : https://www.cathedrale-chartres.org/cathedrale/monument/le-labyrinthe/le-labyrinthe-enfin-devoile/ à qui j’emprunte l’essentiel de sa documentation et de son interprétation.

[2]. « Aussi étonnant que cela paraisse, il existait encore une survivance folklorique de ce rituel dans le sud de la France au début du XIX° siècle, que l’on appelait « danse candiote » ou « danse crétoise des grecs » (sic). Sa date ordinaire était le mardi gras, mais on l’utilisait pour d’autres fêtes. Des danses labyrinthiques de Pâques existaient encore récemment dans certains villages de Haute-Corse, où elles se déroulaient durant la soirée du vendredi saint. Les processionnaires s’y enroulaient selon des volutes successives, les plus serrées possibles, le centre de la danse figurant à l’évidence le Christ-roi descendu aux enfers. On note qu’une cérémonie assez identique avait lieu jusqu’au XX° siècle en Calabre, dans le bourg de Caulonia » (ibid.).

[3]. Jean Beleth, dans son Rationale divinorum officiorum (vers 1155) mentionne de semblables jeux de balle, organisés au temps de Pâques, à Amiens et à Reims. L’usage est attesté par Guillaume Durand pour l’archevêché de Vienne, selon lequel une partie de pelote se tenait à l’issue d’un repas pris au lundi de Pâques, auquel participaient tous les chanoines. L’archevêque, éventuellement représenté, prenait traditionnellement part à ce jeu dans une salle de l’archevêché, ce qui ne manque pas d’offusquer le prélat de Mende. Plus tardivement, en 1582, les mêmes coutumes sont attestées à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Besançon, dans le cloître – à défaut dans l’église en cas d’intempérie. Sans doute faut-il établir un lien avec deux petits labyrinthes, datables de la fin du XIV° siècle, faits en carreaux vernissés, qui existaient dans les bâtiments monastiques de Saint-Étienne de Caen, où il a disparu et dans les bâtiments canoniaux de la cathédrale de Bayeux, où il est encore visible actuellement » (idid.).

[4]. Gilles Fresson, ibid.

MESSE DU JOUR DE PÂQUES

1ère lecture : « Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts » (Ac 10, 34a.37-43)
Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se manifester, non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts. C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage : Quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon de ses péchés.  

Psaume : Ps 117 (118), 1.2, 16-17, 22-23
R/ Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! (Ps 117, 24)

Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !

Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !
Non, je ne mourrai pas, je vivrai,
pour annoncer les actions du Seigneur.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

2ème lecture : « Purifiez-vous des vieux ferments, et vous serez une Pâque nouvelle » (1 Co 5, 6b-8)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, ne savez-vous pas qu’un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ? Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ.
Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité.

Séquence :
À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis ;
le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.
La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux.
Le Maître de la vie mourut ; vivant, il règne.
« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant, j’ai vu la gloire du Ressuscité.
J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est ressuscité ! Il vous précédera en Galilée. »
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié !
Amen.

Evangile : « Il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 1-9)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Notre Pâque immolée, c’est le Christ ! Célébrons la Fête dans le Seigneur ! Alléluia. (cf. 1 Co 5, 7b-8a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.
Patrick BRAUD

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