L'homélie du dimanche (prochain)

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27 novembre 2022

Abraham & Co, pierres et fils

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Abraham & Co, pierres et fils

 

Homélie pour le 2° Dimanche de l’Avent / Année A 

04/12/2022 

 

Cf. également :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

Réinterpréter Jean-Baptiste 

Isaïe, Marx, et le vol de bois mort

Crier dans le désert

Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?

Maintenant, je commence

 

La pierre, le père, le fils

Abraham & Co, pierres et fils dans Communauté spirituelleJean-Baptiste annonce la venue de plus grand que lui dans notre évangile d’Avent (Mt 3,1‑12). Les notables juifs espèrent bien être les premiers à en profiter. D’ailleurs, ne font-ils pas preuve d’humilité en se rangeant bien sagement dans la file au milieu des pécheurs de toute la région sur la rive du Jourdain ? Voyez tous les pèlerins chics qui se sont rués sur Lourdes à l’occasion du pèlerinage du Rosaire en octobre : ils se mélangeaient aux malades, récitaient force chapelets, achetaient médailles et cierges, et rivalisaient de piété à qui serait le plus marial. Eh bien, Jean-Baptiste leur dirait aujourd’hui comme aux Pharisiens et Sadducéens d’autrefois : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham ».

Jean traite d’engeance de vipères ces fils d’Abraham. La filiation n’est pas la même… Voilà de quoi choquer les pratiquants traditionnels ou scrupuleux qui essaient en toute bonne conscience de ‘faire ce qu’il faut’.

Le reproche qui leur est adressé, c’est de ne pas produire un fruit de conversion. Les prières, les pèlerinages, les médailles, les chapelets, les processions sont des fruits de piété, pas forcément de conversion. Car la conversion se joue ailleurs, ou du moins se manifeste ailleurs qu’à la grotte de Massabielle ou sur le prie-Dieu de la paroisse. Elle se joue dans la justice pratiquée ou non au travail, en famille, en politique. Elle se joue dans la défense des petits et non des intérêts particuliers. Elle se joue dans le combat pour la vérité, pour la vie. Elle se joue dans l’accueil de la nouveauté du Christ et non dans l’observance obsessionnelle de la Loi, quelle que soit la loi.

Les paroissiens en règle protestent, choqués par l’agression du Baptiste : ‘quand même, nous on est des baptisés, on vient régulièrement à la messe, on donne même au Denier du culte… !’

‘N’allez pas vous cacher derrière votre statut de pratiquants’, leur répliquera Jean-Baptiste, car « des pierres que voici Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham ».

 

 Avent dans Communauté spirituelleDrôle de réplique, dont nous avons du mal à percevoir l’origine. Changer des pierres en pain sera certes une tentation de Jésus au désert, mais changer des pierres en fils ! ?

Il faut revenir à l’hébreu pour percevoir le jeu de mots du Baptiste. Pierre se dit en hébreu אֶבֶן =eben. Il suffit de lui enlever la petite lettre אֶ pour trouver le fils : בֶן = ben.

Il n’y a donc pas loin de la pierre au fils ! Avec plus de chances encore qu’au jeu du Millionnaire, il suffit de gratter un peu pour faire apparaître l’héritier d’Abraham caché sous le païen… Dieu est libre dans la dispensation de sa grâce ; il peut vous rejeter de son royaume et de ces pierres-là (que Jean montrait au bord du Jourdain), c’est-à-dire des hommes les plus endurcis, les plus méprisés, il peut susciter, par sa puissance créatrice, de vrais enfants d’Abraham, qui auront sa foi et son obéissance à Dieu.

 

Voilà de quoi ne jamais désespérer de nous-même ! Lorsque nous nous jugeons indignes du Christ, il suffit d’être là devant lui, comme les pierres au bord du Jourdain, et Dieu saura comment changer ‘eben en ben !

Voilà de quoi également ne jamais désespérer de nos ennemis : même s’ils nous tendent une joue de pierre, glaciale, dure, inhumaine, je peux croire qu’ils possèdent une autre joue, filiale, fraternelle, qu’ils se cachent souvent à eux-mêmes.

 

À y regarder de près, il y a le père et le fils dans la pierre אָבֶן en hébreu : אָבֶ c’est le père, ab (racine qui a donné abba, père) + בֶן ben. C’est donc en s’absentant que le père permet à la pierre de devenir fils… Au milieu, il y a la lettre בֶ Beth, qui est la 1° lettre de la Bible, car le premier mot de la Genèse est בראשית = Bereshit : « au commencement… » C’est donc une nouvelle Genèse qui est en jeu dans cette transformation de ‘eben en ben, dans la conversion des fils d’Israël, dans l’accueil des païens que Dieu transforme en fils d’Abraham.

Abraham pierres et fils est le peuple de ceux qui se reconnaissent enfants de Dieu sans en être étouffés, ayant abandonné la dureté de leur cœur de pierre pour un cœur de chair, filial, donc fraternel.

 

Les briques de Babel

photo-minaret-great-mosque-of-samarra-38428 BaptisteUn autre exemple – a contrario – de cette conversion ‘eben => ben est fourni par la Tour de Babel. La Bible mentionne exprès qu’elle est construite en briques et non en pierres : « Ils se dirent l’un à l’autre : ‘Allons ! Fabriquons des briques et mettons-les à cuire !’ Les briques leur servaient de pierres, et le bitume, de mortier » (Gn 11,3).

Pourquoi en briques et pas en pierres ? C’est qu’en hébreu, la brique se dit : Libenah, לְּבֵנָה. On voit que ben – le fils – est présent mais où est le père ? Il n’est plus là dans la tour construite sans lui…

Babel est le symbole de l’humanité tuant le Père, ne voulant plus se recevoir d’un Autre…

« La brique est pour eux pierre »… 

Là où la pierre gardait la racine ab (père, abba), la brique l’enlève et ne veut plus se recevoir d’un autre. Sa dignité d’enfant de Dieu est inaliénable (il y a toujours ben dans le nom), mais la volonté d’autonomie absolue élimine le Père de la construction commune en briques.

Alors que Jacob au contraire dresse une pierre à Bethel pour faire mémoire du songe où il avait vu des anges monter et descendre l’échelle reliant la terre au ciel. « Cette pierre dressée dont j’ai fait une stèle sera la maison de Dieu » (Gn 28, 22).

Le péché structurel de la modernité occidentale est bien là : s’émanciper de toute transcendance en la renvoyant, au mieux à la sphère privée, au pire à une superstition dangereuse.

Notre époque est de briques alors que nos cathédrales sont en pierre…

 

Les Tables de pierre de la Loi

Abraham est le rocher à partir duquel Israël a été taillé, la carrière de pierres d’où il a été extrait : « regardez le rocher dans lequel vous avez été taillés, la carrière d’où vous avez été tirés. Regardez Abraham votre père, et Sara qui vous a enfantés ; car il était seul quand je l’ai appelé, mais je l’ai béni et multiplié » (Is 51,1‑2).

La pierre engendre les fils et les filles de l’Alliance. C’est pourquoi on appelle Abraham « le rocher d’Israël ». C’est d’ailleurs en suivant les 10 Paroles gravées sur deux tables de pierre au Sinaï qu’ils deviendront peu à peu le Peuple de Dieu, le fils aîné d’une multitude.

Moïse, en bon pédagogue, apprend ainsi aux esclaves de Pharaon à devenir des fils de Dieu, grâce à la pierre des deux tables qui changent leur cœur, peu à peu. D’ailleurs, la valeur numérique du mot pierre en hébreu est 10, comme les 10 paroles gravées sur la pierre, comme les 10 juifs minimum du miniane pour réciter les prières.

 

170px-Rembrandt_Harmensz._van_Rijn_079 briqueL’épisode est célèbre : Cécil B. De Mille a imaginé une sorte de laser qui découpe les tables dans le rocher de la montagne et grave directement dessus les 10 Commandements. On oublie souvent qu’il y a eu deux fois la scène, puisque Moïse brisa les tables de pierre en voyant le veau d’or. Mais la seconde fois, Dieu n’a pas découpé le roc de la montagne pour tailler lui-même les tables : il a demandé à Moïse de le faire à sa place.

La 1° fois, Dieu taille lui-même les deux tables de pierre : « Quand le Seigneur eut fini de parler avec Moïse sur le mont Sinaï, il lui donna les deux tables du Témoignage, les tables de pierre écrites du doigt de Dieu » (Ex 31, 18). « Elles étaient l’œuvre de Dieu, et l’écriture, c’était l’écriture de Dieu, gravée sur ces tables » (Ex 32, 16).

La 2° fois, il ne fait « que » les graver lui-même, c’est Moïse qui la a taillées.

« Le Seigneur dit à Moïse : Taille deux tables de pierre, semblables aux premières : j’écrirai sur ces tables les paroles qui étaient sur les premières, celles que tu as brisées » (Ex 34, 1). Pourquoi Dieu n’a-t-il pas taillé les tables lui-même après le veau d’or ?

La première fois, Dieu avait tout fourni, et l’homme n’avait rien à apporter. Il a cru alors pouvoir ne rien changer, et continuer à juxtaposer le don de la Loi avec les cultes anciens, puisque tout lui était fourni. La seconde fois, il doit apporter quelque chose qu’il a taillé lui-même dans l’ancien système de ses croyances. L’Alliance entre Dieu et l’homme doit être bilatérale en quelque sorte, sinon l’homme ne s’y attache pas vraiment. La pierre vient du peuple et l’écriture vient de Dieu. C’est le signe du pardon après l’idolâtrie du veau d’or, le signe qu’Israël désire cette fois être le support vivant sur lequel Dieu écrira sa Loi. En revenant ainsi vers le Dieu de l’Alliance, le peuple se convertit, fait techouva. C’est pourquoi le jour où Moïse est redescendu avec les deuxièmes tables est Yom Kippour, le premier Yom Kippour de l’histoire. C’est pourquoi la conversion annoncée par Jean-Baptiste demande qu’on y apporte ce fruit de techouva. Rien ne sert de se faire baptiser si le veau d’or n’est pas encore fondu…

 

Georgia_Guidestones_2014-03-18_01 PierreRappelons à tous les fans de l’émission « Culture Pub » qui racontait la saga des marques publicitaires autrefois sur M6 que les premiers panneaux publicitaires de la Bible sont sur la pierre, vantant la Torah de Moise ! En effet, Moïse demande à la génération qui va entrer en Israël de marquer cette entrée d’un acte symbolique : écrire l’Alliance avec Dieu sur des tables de pierre géantes dressées à l’entrée du pays, comme de gigantesques panneaux publicitaires de l’Alliance…. :

« Le jour où vous passerez le Jourdain pour vous rendre au pays que le Seigneur ton Dieu te donne, tu dresseras de grandes pierres et tu les enduiras de chaux. Tu écriras sur ces pierres toutes les paroles de cette Loi, lors de ton passage, pour entrer dans le pays que le Seigneur ton Dieu te donne » (Dt 27, 2‑3).

Comme quoi la pierre peut devenir le panneau Decaux de l’Alliance !

Décidément, Dieu peut faire surgir beaucoup de choses de la pierre…

 

La pierre angulaire

220px-BywaterStVincentCornerstone2Quand on parle des pierres pouvant devenir des fils d’Abraham, on pense à la pierre rejetée par les bâtisseurs et qui est devenue la pierre d’angle. « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » (Ps 118,22). Jésus n’a cessé de s’identifier à ce rebut de l’humanité mis à la déchèterie, que pourtant Dieu choisit comme fondation du monde nouveau (Mt 21,4 ; Mc 12,10 ; Lc 20,1 ; cf. aussi Ac 4,11 ; 1P 2,7).

 

Dieu peut faire surgir un fils de l’exclu, une construction nouvelle des ruines de l’ancienne, la vie de la mort. Notre attention doit donc se porter sur tous ceux qui sont les germes de nouveaux commencements, et particulièrement ceux qui sont méprisés ou rejetés par la société ambiante. C’est à partir des exclus que Dieu construit son royaume, comme c’est à partir des pierres du désert qu’il fait surgir des enfants d’Abraham hors du Jourdain.

 

On se souvient aussi que c’est une petite pierre de rien du tout qui, en se détachant de la montagne, finit par abattre le colosse aux pieds d’argile symbolisant les royaumes tyranniques annexant tour à tour le pays :

« Tu regardais, lorsqu’une pierre (‘eben) se détacha sans le secours d’aucune main, frappa les pieds de fer et d’argile de la statue, et les mit en pièces. Alors le fer, l’argile, l’airain, l’argent et l’or, furent brisés ensemble, et devinrent comme la bale qui s’échappe d’une aire en été; le vent les emporta, et nulle trace n’en fut retrouvée. Mais la pierre (‘eben) qui avait frappé la statue devint une grande montagne, et remplit toute la terre » (Dn 2,34-35). « C’est ce qu’indique la pierre (‘eben) que tu as vue se détacher de la montagne sans le secours d’aucune main, et qui a brisé le fer, l’airain, l’argile, l’argent et l’or » (Dn 2,45).

Dieu peut se servir d’humbles pierres pour renverser les tyrans (toute allusion à l’actualité guerrière serait bien sûr volontaire).

 

tummim-4Les pierres-tribus sur le cœur du Grand-Prêtre

Le lien entre les pierres et les fils d’Abraham était visible… sur la poitrine du grand prêtre ! En effet, il portait dans son pectoral 12 pierres précieuses symbolisant les 12 tribus d’Israël, une pierre par tribu, chacune d’une couleur différente. « Pour que le Saint Béni Soit-Il voit les noms des tribus inscrits devant lui et se rappelle leurs mérite », nous dit Rachi. Pierres rangées en 4 groupes de 3 qui rappellent l’ordre du campement dans le désert du Sinaï.

« Tu placeras dans le pectoral du jugement les Ourim et les Toummim. Ces objets seront sur le cœur d’Aaron quand il se présentera devant le Seigneur. Aaron portera sur son cœur le jugement des fils d’Israël, devant le Seigneur, perpétuellement » (Ex 28,30).

« Il mit sur lui le pectoral, dans lequel il plaça les Ourim et les Toummim » (Lv 8,8).

Les Ourim seraient, selon la tradition, deux pierres de sardoine, conservées dans une pochette carrée cousue sur le pectoral du grand prêtre. Le nom des douze tribus d’Israël était gravé sur ces deux pierres, 6 noms sur chaque pierre. Selon l’historien juif Flavius Josèphe, une des deux pierres se mettait à briller avec éclat lorsque Dieu était présent.

Les Toummim étaient 12 pierres suspendues sur le pectoral du grand prêtre. Chaque pierre avait le nom d’une tribu gravé dessus. Elles étaient insérées dans le pectoral et, toujours selon Flavius Josèphe, brillaient avec splendeur lorsque Dieu leur indiquait qu’ils seraient vainqueurs au combat.

Même si ces Ourim et Toummim étaient les traces d’anciennes divinations païennes à l’aide de ces pierres (comme en Afrique Noire avec des cauris, des osselets etc.), ces pierres matérialisaient le lien filial entre chaque tribu et YHWH, qui tient chacune pour son enfant comme le Grand Prêtre tenait les pierres contre son cœur. Les juifs savaient ainsi que les fils d’Abraham sont comme des pierres précieuses serrées contre le cœur de Dieu…

 

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Pierres vivantes

Terminons l’évocation du symbolisme des pierres dans la Bible par la mention des pierres vivantes que Dieu fait de nous par le baptême, encore mieux que les pierres du Jourdain devenant des enfants d’Abraham : « Approchez-vous de lui : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu. Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ. En effet, il y a ceci dans l’Écriture : Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse » (1 P 2,4‑6).

C’est à juste titre que le recueil catéchistique des évêques de France s’intitule « Pierres vivantes » : la sélection de textes bibliques invite à graver ces paroles dans le cœur et pas seulement sur la pierre. « De toute évidence, vous êtes cette lettre du Christ, produite par notre ministère, écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non pas, comme la Loi, sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs » (2 Co 3, 3).

 

Le Frère Ibrahim Faltas, de la Custodie franciscaine de Terre Sainte, témoigne du lien entre les pierres des sites archéologiques en Terre sainte et les pierres vivantes des populations alentour : « Les franciscains sont ici depuis plus de 800 ans ; nous sommes les gardiens des pierres mémorielles de tous les lieux saints, mais nous sommes aussi les gardiens des pierres vivantes, des gens de ce lieu, et c’est la chose la plus importante. C’est pourquoi, près d’un sanctuaire, les franciscains ont toujours construit la paroisse, des écoles, des centres sportifs, sociaux, spirituels, des logements et des maisons à louer ; nous donnons aussi du travail et des bourses d’études ».

 

Devenir des pierres vivantes du nouveau Temple de Dieu récapitule toutes les significations précédentes : la conversion, la fraternité nouvelle, la construction commune, l’intégration des pierres rejetées par les autres, le passage de la Loi à l’Esprit, l’Alliance bilatérale…

 

« Dieu peut faire surgir de ces pierres des enfants d’Abraham » : que l’avertissement de Jean-Baptiste aux bien-pensants faisant semblant d’être des pénitents nous réveille, nous invite à nous convertir, et nous fasse voir autrement les pierres non-chrétiennes d’où Dieu peut faire surgir des héritiers à Abraham.

Proclamons haut et fort cette espérance universelle, avec en tête l’autre avertissement du Christ : « je vous le dis, si vous vous taisez, les pierres crieront » (Lc 19,40).

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Il jugera les petits avec justice » (Is 11, 1-10)

 

Lecture du livre du prophète Isaïe

En ce jour-là, un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur – qui lui inspirera la crainte du Seigneur. Il ne jugera pas sur l’apparence ; il ne se prononcera pas sur des rumeurs. Il jugera les petits avec justice ; avec droiture, il se prononcera en faveur des humbles du pays. Du bâton de sa parole, il frappera le pays ; du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant. La justice est la ceinture de ses hanches ; la fidélité est la ceinture de ses reins. Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur toute ma montagne sainte ; car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. Ce jour-là, la racine de Jessé sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et la gloire sera sa demeure.

 

PSAUME

(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 12-13, 17)
R/ En ces jours-là, fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des temps. (cf. Ps 71, 7)

 

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

 

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

 

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

 

Que son nom dure toujours ;
sous le soleil, que subsiste son nom !
En lui, que soient bénies toutes les familles de la terre ;
que tous les pays le disent bienheureux !

 

DEUXIÈME LECTURE
Le Christ sauve tous les hommes (Rm 15, 4-9)

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints l’a été pour nous instruire, afin que, grâce à la persévérance et au réconfort des Écritures, nous ayons l’espérance. Que le Dieu de la persévérance et du réconfort vous donne d’être d’accord les uns avec les autres selon le Christ Jésus. Ainsi, d’un même cœur, d’une seule voix, vous rendrez gloire à Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ. Accueillez-vous donc les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu. Car je vous le déclare : le Christ s’est fait le serviteur des Juifs, en raison de la fidélité de Dieu, pour réaliser les promesses faites à nos pères ; quant aux nations, c’est en raison de sa miséricorde qu’elles rendent gloire à Dieu, comme le dit l’Écriture : C’est pourquoi je proclamerai ta louange parmi les nations, je chanterai ton nom.

 

ÉVANGILE

« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (Mt 3, 1-12)
Alléluia. Alléluia. Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers : tout être vivant verra le salut de Dieu. Alléluia. (cf. Lc 3, 4.6)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.
Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés. Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens se présenter à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu.
Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »
Patrick BRAUD

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18 septembre 2022

Professer sa foi

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Professer sa foi

 

Homélie pour le 26° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
25/09/2022

 

Cf. également :

Qui est votre Lazare ?

Le pauvre Lazare à nos portes

La bande des vautrés n’existera plus

Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?

Chameau et trou d’aiguille

À quoi servent les riches ?

Plus on possède, moins on est libre

 

La profession de foi

Professer sa foi dans Communauté spirituelle I-Moyenne-33576-image-de-communion-solennelle-garcon-j-ai-renouvele-les-promesses-de-mon-bapteme-blanc-sur-fond-bleu.netL’expression est devenue un peu péjorative, car on pense immédiatement aux enveloppes électorales qui polluent nos boîtes aux lettres à chaque échéance avec des papiers de mauvaise qualité sur lesquels les candidats promettent la main sur le cœur qu’ils feront tout pour notre bonheur. « Comptez sur moi, je suis fidèle à mes convictions », essaient-ils de nous persuader… Mais nous avons eu tant de revirements politiques, tant de changements de cap sous prétexte de pragmatisme que ces belles paroles nous paraissent suspectes.

Pour les plus anciens, la Profession de foi les ramène à leur ‘communion solennelle’ : procession en aube blanche, cierge allumé à la main, avec l’énorme repas de famille qui s’ensuit, et les cadeaux tant attendus des parrains, marraines et parents.

Image désuète, car la profession de foi ne concerne plus que 5% à 10% des enfants français maximum, la plupart en Enseignement catholique. Et encore, on ne parle pas de la Confirmation, qui a tout simplement disparu du paysage !

Désintérêt électoral, abandon populaire : la profession de foi n’a pas la cote ! Raison de plus pour retrouver son importance grâce à la deuxième lecture de ce dimanche (1Tim 6,11-16).

Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins.

Il y est question de deux professions de foi : celle de Timothée et celle du Christ. Examinons en quoi elles peuvent (elles doivent) devenir les nôtres.

 

La profession de foi de Timothée

Paul fait explicitement allusion à un moment donné de la vie de Timothée où celui-ci a  proclamé sa foi en public :

Combats le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, et pour laquelle tu as professé (μαρτύρων = martureo) une belle confession en présence d’un grand nombre de témoins (1Tim 6,12).

Cela se voit au temps du verbe employé par Paul : c’est l’aoriste actif, le passé simple en grec, qui désigne un moment précis, dans des circonstances bien particulières. Lesquelles ? Le texte ne le dit pas. Plusieurs hypothèses ont été avancées.

 

 foi dans Communauté spirituelle– Paul ferait référence au martyr de Timothée, ou du moins à sa comparution devant un tribunal romain devant lequel il n’a pas renié Jésus mais a proclamé sa foi en lui. Le verbe μαρτύρων (martureo) employé par Paul semble nous mettre sur cette piste. Les martyrs chrétiens sont ceux qui témoignent publiquement de leur adhésion au Christ, quelles que soient les conséquences mortelles pour eux ou leurs proches. Rappelons la différence fondamentale entre martyrs et djihadistes ou kamikazes : les premiers préfèrent mourir plutôt que de renier leur foi, les seconds veulent faire mourir pour imposer leur foi aux autres. Rien à voir ! Timothée a peut-être été obligé de proclamer devant les autorités romaines ou juives sa foi au Christ : il a eu ce courage, et en cela il a été martyr, au sens premier du verbe martureo : témoigner devant tous, proclamer publiquement.

Nous est-il demandé d’être martyr nous aussi comme Timothée ? Vous me direz qu’heureusement on n’en est pas là en France. C’est vrai que la liberté religieuse garantie par la République nous protège en ce sens. Pour autant, nous n’en sommes pas quittes avec le martyre. Car il existe bien d’autres formes de martyres que la prison ou le goulag. Le martyre éthique par exemple nous demande d’assumer avec courage, publiquement, des positions éthiques au nom de notre attachement au Christ. Même si elles sont à contre-courant de l’opinion majoritaire. Même si elles nous valent à cause de cela l’opprobre, l’insulte, le mépris si facilement accordée aux fachos, aux gauchos, aux intolérants que nous sommes alors accusés d’être.

Le martyre idéologique est une autre forme de témoignage : à cause du Christ, nous osons penser différemment, nous osons contester des référentiels admis par tous, nous argumentons pour d’autres manières de penser le monde et l’humanité.

En entreprise par exemple, prendre position pour les plus petits au nom du Christ peut nous conduire à l’ostracisation, voire au rejet. En société, parler de Création et pas seulement de nature, dénoncer l’idolâtrie du marché, défendre la vie humaine dès le début et jusqu’à la fin, critiquer tous les ‘ismes’ qui s’érigent en pensée ultime sont des hérésies aux yeux de nos contemporains et peuvent nous valoir leur farouche opposition, voire leur haine.

Chacun de nous est appelé à devenir martyr comme Timothée : prendre publiquement position pour le Christ, quoi qu’il en coûte.

 

– Paul emploie également le mot ὁμολογία (homologia) [1] pour désigner la profession de foi de Timothée.

Combats le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, et pour laquelle tu as fait une belle confession (homologia) en présence d’un grand nombre de témoins (1Tim 6,12).

En grec, ce terme signifie : une parole conforme, une parole pareille à une première, cohérente avec elle. Il s’agit là de la proclamation publique de Timothée, cohérente avec celle de toute l’Église. Certains exégètes ont pensé à l’ordination de Timothée. Lorsque Paul lui a imposé les mains, il a sûrement au préalable proclamé devant l’assemblée son ‘orthodoxie’, sa ‘pensée droite’ s’accordant à celle des Apôtres. L’appel de Paul concernerait donc ici particulièrement les ministres ordonnés de l’Église, ces « hommes de Dieu » (1Tim 6,11)  mis à part pour servir la communion ecclésiale.

Appel d’une urgence contemporaine absolue, si on veut bien voir les dégâts provoqués par les clergés de tous bords lorsqu’ils agissent en contradiction avec la proclamation publique de leur ordination ! Qu’on pense aux centaines d’autochtones canadiens pour le génocide culturel desquels le Pape François a demandé pardon lors de son dernier voyage au Canada. Qu’on pense bien sûr aux milliers de victimes d’abus en tout genre par des prêtres en tous pays. Sans tomber dans l’obsession pathologique de la repentance, force est de constater que plus on a de responsabilités dans l’Église, plus il faut écouter l’exhortation de Paul à Timothée afin de ne pas trahir en secret ce qu’on a proclamé en public.

Ordonné ou pas, l’avertissement vaut finalement pour chacun de nous : fais corps avec l’Église, sois cohérent, mets tes actes en accord avec tes paroles !

 

– Une troisième hypothèse, plus vraisemblable encore que les deux autres, serait que Paul fait allusion à la profession de foi baptismale de Timothée. En effet, baptisé adulte, Timothée a dû comme tous les autres confesser la foi de l’Église devant l’assemblée avant de recevoir le sacrement.

Celebration-de-la-Vigile-pascale martyrCertains pensent pouvoir se passer d’un tel acte public pour être chrétien. Ainsi Saint Augustin nous raconte l’histoire d’un certain Victorinus, rhéteur à Rome, qui se disait chrétien en privé, mais ne se joignait jamais à l’assemblée du dimanche (Confessions, Livre VIII, II, 3-4). Il raillait ouvertement ce qu’il considérait comme une hypocrisie : « Alors ce sont les murs qui font les chrétiens ? » aimait-il à répéter en riant. Pourtant, à force de lire et de ruminer l’Écriture tout seul, il désira bientôt rejoindre l’assemblée locale pour dire le Credo avec elle :

« En plongeant plus profondément dans ses lectures, il y puisa de la fermeté, il craignit d’être désavoué du Christ devant ses saints anges, s’il craignait de le confesser devant les hommes (Mt 10,33), et reconnaissant qu’il serait coupable d’un grand crime s’il rougissait des sacrés mystères de l’humilité de ton Verbe, […] et tout à coup, il surprit son ami Simplicianus par ces mots: ’Allons à l’église; je veux être chrétien !’ Et lui, ne se sentant pas de joie, l’y conduisit à l’instant. Aussitôt qu’il eut reçu les premières instructions sur les mystères, il donna son nom pour être régénéré dans le baptême, à l’étonnement de Rome, à la joie de l’Église. […]

Puis, quand l’heure fut venue de faire la profession de foi, qui consiste en certaines paroles retenues de mémoire, et que récitent ordinairement d’un lieu plus élevé, en présence des fidèles de Rome, ceux qui demandent l’accès de ta grâce ; les prêtres, ajouta Simplicianus, offrirent à Victorinus de réciter en particulier, comme c’était l’usage de le proposer aux personnes qu’une solennité publique pouvait intimider ; mais lui aima mieux professer son salut en présence de la multitude sainte. 

[…] Il prononça le symbole de vérité avec une admirable foi, et tous auraient voulu l’enlever dans leur cœur ; et tous l’y portaient dans les bras de leur joie et de leur amour ».

Que vient faire l’Église dans le salut ? Pourquoi est-il vital de s’agréger à la communauté des croyants ? Cette question rejoint celles que nous entendons souvent autour de nous : je suis croyant, mais à quoi sert l’Église ? Pourquoi serait-elle nécessaire pour croire, prier, et être sauvé ?

Ce récit d’Augustin montre plusieurs choses [2] :

- l’expérience individuelle de la foi peut prétendre se passer de l’appartenance à l’Église dans un premier temps. Or, si l’on considère la foi sous l’angle de l’expérience individuelle seulement, nous dit Saint Augustin, on la condamne à l’isolement. C’est donc qu’on ne peut séparer ce  qui est dit dans le Credo de ceux qui disent ensemble le Credo. Tous les « Je » qui disent ensemble « Je crois » forment un « Nous »: l’Esprit-Saint forme ce « Nous » des chrétiens qui constitue alors l’Église, dans la conjonction de la personne (« Je ») et de la communauté (« Nous »). C’est pour cela que le texte du Credo est fort justement appelé un Symbole (syn-balein en grec = acte de réunir ensemble des éléments séparés) : le fait de le réciter ensemble permet symboliquement à l’assemblée de se reconnaître d’Église.

- Victorinus, si savant et connaissant tous les philosophes, reconnaît avoir besoin du langage de l’Église pour dire sa foi personnelle. Nous sommes parlés avant que de parler nous-mêmes, dirions-nous aujourd’hui… Victorinus articula la formule de vérité avec assurance ; c’est dire que l’Église nous engendre à la foi tout autant que notre profession de foi constitue l’Église.

- la proclamation de foi publique devient proclamation du salut. Victorinus préféra proclamer hautement son salut devant la multitude sainte, plutôt que dans la sacristie. Il s’agit de ne pas rougir devant les hommes de « l’opprobre de la Croix ». « Car la foi du cœur obtient la justice, et la confession des lèvres le salut » (Rm 10,10).

 

Professer sa foi comme Timothée, c’est donc revenir à la source de notre baptême, faire Église avec d’autres pour témoigner du Christ et proclamer ainsi publiquement notre attachement à Jésus de Nazareth, son message, sa personne.

Nul doute que l’importance de cette profession de foi baptismale a largement influencé Mohammed et la tradition musulmane : il suffit en effet de proclamer à haute voix la Chahada (« Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mohamed est son prophète ») pour devenir musulman. Tout le baptême chrétien a été comme ‘cristallisé’ par les musulmans en cet élément fondamental : témoigner du Dieu unique à haute voix devant tous. Notons cependant la différence : la Chahada énonce la foi en un Dieu unique comme un constat objectif (« il n’y a pas d’autre dieu que Dieu ») alors que le Credo chrétien manifeste un attachement subjectif, personnel : « je crois », « nous croyons ». La première se veut une vérité s’imposant à tous ; la seconde est le résultat d’une expérience relationnelle qui invite l’autre à vivre la sienne propre.

Notons d’ailleurs au passage que la profession de foi juive marie les deux aspects : « Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique » (Dt 6,4). En effet, elle est en même temps dialogale (Écoute, Israël) et objective (le Seigneur notre Dieu est l’Unique).

 

La profession de foi de Jésus-Christ

Jésus devant PilateC’est sur la question de la vérité de foi que Paul rebondit en comparant la profession de foi de Timothée à celle du Christ devant Pilate :

Je te recommande, devant Dieu qui donne la vie à toutes choses, et devant Jésus-Christ, qui fit une belle confession (homologia) devant Ponce Pilate (1Tim 6,13), de garder le commandement…

En quoi consiste-t-elle ? Paul ne le dit pas. Mais il a écouté les Apôtres et lu les Évangiles. Il sait que Jean met la question de la vérité au cœur de la comparution de Jésus devant Pilate : « qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18,38) À la question de Pilate, Jésus se tait. Car Pilate cherchait une doctrine, une vérité objective, alors que Jésus propose une relation personnelle, une adhésion de confiance, une amitié vitale : « Je suis la vérité, le chemin et la vie » (Jn 14,6). Jésus devant Pilate témoigne que la vérité n’est pas un objet à croire ou à imposer. C’est une personne, avec qui entrer en communion. Professer sa foi comme Jésus-Christ devant Pilate signifie alors quitter le terrain meurtrier des idéologies érigées en système. Et proclamer que seule la relation vivante est source de salut.

 

Jésus devant Pilate témoigne… que la vérité est ailleurs ! Pilate veut lui faire préciser en quoi consiste le royaume prêché, et s’il est vraiment le Roi des juifs que les foules acclament. En répondant à côté : « mon royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18,36), Jésus témoigne de l’altérité absolue de Dieu, qui ne se laisse enfermer dans aucun de nos concepts : royaume, grandeur, puissance etc. Témoigner que Dieu est toujours au-delà, indicible, irréductible à nos approches, plus grand que nos concepts : voilà également une belle profession de foi à laquelle notre baptême nous appelle, comme Jésus devant Pilate !

La vérité est ailleurs ; elle est relationnelle et non objective ; elle ne peut servir d’alibi à nos intérêts car nous engage à suivre le Christ dans sa Passion.

 

Notre profession de foi

Charles de Foucauld priait pour mourir martyr au milieu des Touaregs qu’il aimait tant. Prions nous-mêmes pour vivre martyrs au milieu de nos proches : en témoignant publiquement pour le Christ, en nous engageant à sa suite, en cherchant à mettre nos actes en cohérence avec cette belle proclamation de foi qui fut celle de Timothée, et d’abord de Jésus.


____________________________________________________

[1]. Il y a 6 occurrences du terme dans le NT. Outre les 2 usages dans notre lecture :
2Co 9,13 : « les fidèles glorifient Dieu de votre obéissance dans la profession (homologia) de l’Evangile de Christ ».
He 3,1 : « Ainsi donc, frères saints, vous qui avez en partage une vocation céleste, considérez Jésus, l’apôtre et le grand prêtre de notre confession de foi (homologia) ».
He 4.14 : « En Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux ; tenons donc ferme l’affirmation de notre foi  (homologia) » (He 4,14).
He 10.23 : « Retenons fermement la profession (homologia) de notre espérance, car celui qui a fait la promesse est fidèle.

[2]. Cf. OCVIRK D., La foi et le Credo, Cerf, Coll. Cogitatio Fidei n°131, Paris, 1985, pp. 161-168.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

 

1ère LECTURE 

« La bande des vautrés n’existera plus » (Am 6, 1a.4-7)


Lecture du livre du prophète Amos

Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus.

 

PSAUME 

Ps 145 (146), 6c.7, 8.9a, 9bc-10

R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 145, 1b)

 

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

 

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

 

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

 

2ÈME LECTURE 

« Garde le commandement jusqu’à la Manifestation du Seigneur » (1 Tm 6, 11-16)


Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins.

Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation, voici ce que je t’ordonne : garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c’est Dieu, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, lui seul possède l’immortalité, habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir. À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.

 

ÉVANGILE 

« Tu as reçu le bonheur, et Lazare, le malheur. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance » (Lc 16, 19-31)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’ Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’ Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’ Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »
Patrick BRAUD

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15 août 2022

Les premiers et les derniers

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les premiers et les derniers

Homélie pour le 21° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
21/08/2022

Cf. également :

Maigrir pour la porte étroite
Qui aime bien châtie bien ?
Dieu aime les païens
Chameau et trou d’aiguille
Les sans-dents, pierre angulaire
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Premiers de cordée façon Jésus

Un Évangile anti réussite ?

Récemment, avec un ami chirurgien, on discutait de la thèse du politologue Jérôme Fourquet sur ce qu’il appelle « la sécession des riches », cette tendance sociologiquement observable de se regrouper entre gens aisés (quartier, immeuble, clubs, loisirs, écoles etc.) en se coupant ainsi des neufs dixièmes de la population restante. Soudain, mon ami a explosé de colère : «  J’en ai marre que sous prétexte d’avoir de l’argent on me traite comme un pestiféré et qu’on me classe d’office parmi les suppôts de Satan. La bonne conscience catho qui désigne les élites à la vindicte populaire, ça suffit !  » De fait, après 11 années d’études, des journées de 10 heures à opérer, consulter, accompagner, former, il avait sauvé des centaines de vies tout au long de sa carrière. Son dur et délicat travail et son savoir-faire lui avaient valu un train de vie très confortable, statistiquement dans les 5% des revenus les plus élevés… Était-il pour autant condamné par la sentence de Jésus devenu proverbiale : « les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » ? Si oui, il faudrait reconnaître une certaine injustice à ce renversement révolutionnaire systématique. Pourquoi des gens de bien, même riches et importants, ne pourraient-ils pas faire partie de l’autre élite, celle des proches du Christ dans l’autre vie ?

 

Les 4 paroles sur les premiers et les derniers

À bien y regarder, il n’y a pas 1 mais 4 façons dans les Évangiles de parler de ce renversement de perspective entre les premiers et les derniers. Le passage lu ce dimanche (Lc 13,22-30) nous livre la version de Luc, très nuancée : « il y a des premiers qui seront derniers, et des derniers qui seront premiers ». Marc nous en livre une autre, et Matthieu encore deux autres, avec des différences notables. On peut classer ces 4 citations dans l’ordre, de la plus radicale (Matthieu) à la plus bienveillante (Luc), selon le tableau suivant :

CONTEXTE Radicalité INTERPRÉTATION


« 
C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers » (Mt 20,16)

 


Perspective eschatologique : « quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire… »

 

 

++++

 


À la fin des temps, le renversement des hiérarchies habituelles humaines sera total. Les païens passeront avant les Juifs, les pauvres avant les riches, les humbles avant les puissants. Dieu ne juge pas comme les hommes.

 


« Beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers seront les premiers » (Mc 10,31)


Pierre dit à Jésus :
« nous avons tout laissé pour te suivre ». 

 

+++

 


Pierre a tout quitté pour suivre Jésus ; il recevra au centuple. Jésus annonce alors l’élévation des derniers au premier rang, mais nuance le mouvement inverse : seulement  ‘beaucoup’ de premiers seront rétrogradés, ce qui laisse la possibilité à quelques-uns de rester parmi le Top 10.

 


« Beaucoup de premiers seront derniers, beaucoup de derniers seront premiers » (Mt 19,30)

 


Parabole des ouvriers de la 11° heure

 

++

 


La parabole vise l’arrivée des païens dans la vigne du Seigneur, c’est-à-dire l’expansion de l’Église naissante. Ils seront admis au même titre que les Juifs,  premiers ouvriers de cette vigne (le même salaire leur est versé par le maître de la vigne). La modération concerne les deux mouvements du renversement : ‘beaucoup’ (pas tous) seront élevés ou abaissés, ce qui laisse la possibilité à quelques-uns de rester parmi le Top 10,  mais également laisse planer une incertitude sur le sort des derniers, avertissement sans doute lancé aux baptisés qui croiraient que leur sort est assuré par le seul baptême. Rien n’est automatique, ni le salut, ni la chute.

 


« Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers » (Lc 13,30)

 


Appel des Douze

 

+

 


Comme pour les disciples qui ont tout quitté pour suivre Jésus, la promesse est faite aux nouveaux baptisés de rejoindre la multitude des saints. Mais là encore, rien n’est automatique, ni dans un sens ni dans un autre, pas même le ‘beaucoup’ : il se peut que seuls quelques-uns soient élevés ou abaissés. Ce qui souligne l’enjeu de la responsabilité de chacun. La miséricorde chère à Luc s’applique au traitement des premiers de cordée, alors que son exigence de conversion s’applique aux derniers.

 

Le fonds commun à ces passages est le chassé-croisé qui se produit dès ici-bas – et encore plus dans l’au-delà – entre ceux qui étalent leur réussite apparente et ceux qui galèrent en bas de l’échelle sociale. Dans son Magnificat, Marie le chantait pour elle-même, comme tant de femmes de l’Ancien Testament avant elle : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles » (Lc 1,52). Jésus en a fait un fil rouge de ses paraboles : ne pas choisir les premières places lorsqu’on est invité ; fêter le fils prodigue plus que l’aîné fidèle ; donner le même salaire aux ouvriers de la 11° heure qu’à ceux de la première ; bâtir en s’appuyant sur les exclus, pierres angulaires de la construction divine ; reconnaître l’hérétique samaritain comme le véritable observateur de la Loi et non le prêtre ou le lévite etc.

Ses actions publiques opèrent ce même renversement spectaculaire : la prostituée montre plus d’amour que le pharisien ; le lépreux étranger guéri montre plus de reconnaissance que les neuf autres qui sont juifs ; la foi d’un centurion romain – cet occupant impur – est la plus grande en Israël ; la femme adultère est rétablie dans son honneur ; Zachée le riche collabo redevient un enfant bien-aimé d’Abraham ; le bon larron devient le premier à entrer au paradis avec le Christ etc.
Et finalement c’est Jésus lui-même, rabaissé au dernier rang parmi les derniers par l’infamie de la croix, qui va surgir Premier-né d’entre les morts.
« La pierre rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux (Ps 117,22-23) ».

Notons que la radicalité ne va jamais jusqu’à exclure automatiquement les premiers du Royaume de Dieu : ils seront derniers, derrière les petits et les humbles, mais pas jetés dehors ici dans ces paroles sur les renversements des hiérarchies.

Notons également que tous les verbes de ces 4 passages sont au futur : ce n’est pas en cette vie ici-bas que nous connaîtrons ce chamboule-tout des hiérarchies humaines !

Si ce fonds commun de renversement des hiérarchies humaines est très clair, les nuances de leur mise en forme dans les 4 sentences sont plus subtiles.
Matthieu écrit pour des chrétiens issus du judaïsme, donc toujours tentés de revenir à la lettre de la Loi, comme le montre le conflit au sujet de la circoncision et de la nourriture lors du concile de Jérusalem (Ac 15). Ils étaient aussi tentés de se considérer comme les aînés, comme le montre la plainte des baptisés d’origine grecque dénonçant l’inégalité de traitement entre leurs veuves et les autres d’origine hébreu (Ac 7). Matthieu est donc obligé de taper du poing sur la table en quelque sorte, en avertissant ses lecteurs que se considérer comme premier dans la foi à cause de sa judéité ou à cause de son antériorité dans le baptême, c’est se condamner à être dernier aux yeux du Seigneur (Mt 19,30).
Quelques versets plus loin, il adoucit cependant sa sentence pour encourager les quelques notables de sa communauté à ne pas désespérer, et pour avertir les autres que rien ne sera fait sans eux (Mt 21,16).

Entre ces deux positions, Marc, sans doute assez proche de la parole historique de Jésus comme toujours, assure aux petits une promotion évangélique pleine d’espoir, alors que la menace pèse lourdement sur l’élite. Certains cependant peuvent y échapper en mettant leur réussite, leur notabilité, leur richesse au service des derniers.

En bas de l’échelle de la radicalité, c’est-à-dire en haut de l’échelle de la bienveillance, la version lucanienne de ce dimanche, rédigée à l’intention de lecteurs non juifs et n’habitant pas en Israël, laisse à la responsabilité de chacun le choix de monter avec l’ascenseur christique ou de descendre, lesté par le poids de son orgueil.

On a donc au total 4 cas de figures : des premiers qui deviennent derniers ou qui restent  premiers, des derniers qui deviennent premiers au qui restent derniers. On peut les disposer selon le carré magique suivant :

 Carré magique Premiers Derniers


Quelques premiers et derniers historiques

Parcourons les 4 cases de ce carré magique en les illustrant par quelques figures connues. L’histoire en effet fourmille de ces personnages qui illustrent le chassé-croisé spectaculaire entre premiers et derniers.

Les notables précipités en bas de leur piédestal par la proclamation de l’Évangile sont légion : Hérode, Néron, les pharisiens et autres savants ou chefs en Israël, les anciens cultes païens, les tyrans de toutes les époques etc.

Il se peut que les puissants semblent triompher encore longtemps, et les petits subir sans fin. À nous cependant d’anticiper le jugement final en regardant tout dernier comme un premier potentiel et en le promouvant comme tel. À nous de ne pas nous laisser impressionner par le pouvoir des gens importants promis à retrouver une juste place en Dieu…

Heureusement, comme dirait Luc, il y a des premiers qui sont restés premiers grâce à leur humilité et leur sens du service : les mages ; Gamaliel ; le centurion romain à la foi si grande ; Lydie la riche notable soutenant l’action de Paul ; Paul lui-même, énarque mettant sa culture et ses relations au service de la mission etc.
Plus tard, des rois et des reines seront canonisés, témoignant qu’il est possible à l’élite de passer par la porte étroite : Charles d’Autriche, Louis IX de France, Sigismond de Burgondie, Dagobert II d’Austrasie, Adélaïde (impératrice du Saint Empire Romain Germanique), Vladimir Ier de Russie, Étienne Ier et Ladislas Ier de Hongrie, Henri II de Germanie, Édouard le martyre et Édouard le confesseur en Angleterre, Canut IV de Danemark, Olav II de Norvège, Éric IX de Suède, Ferdinand III de Castille, Marguerite d’Écosse, Edwige de Pologne, Isabelle du Portugal etc. Cette liste un peu hétéroclite montre en tout cas que la politique peut-être un chemin de sainteté malgré la complexité des personnages !
« Jésus-Christ parlait de la sorte afin que les uns ne se découragent point par le désespoir d’avoir part à ce royaume; et que les autres ne se relâchent point, pour être trop assurés de le posséder »  (Chrysostome sur Mt 26).
Jésus ne disait-il pas : « À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance » (Mt 13,12) ?

Du côté des derniers, les humbles élevés au plus haut encouragent ceux qui souffrent du rejet par les hommes. Ainsi Bernadette Soubirous n’était-elle qu’une petite bergère pauvre parlant le patois d’un petit bourg perdu des Pyrénées ; mais elle devint une sainte extraordinaire, et à cause d’elle des foules immenses de plusieurs millions de pèlerins se déplacent à Lourdes bien plus que pour des présidents, des reines ou des Jeux Olympiques !
Ainsi Benoît Joseph Labre n’était-il qu’un SDF un peu illuminé dont on se moquait (« l’illustre  crasseux »), mais il est devenu le saint promettant à ses compagnons de misère de tous les temps une demeure en Dieu.

La 4e case du carré magique est plus douloureuse : il y a des derniers… qui resteront derniers lors du Jugement, et dès maintenant. Car pauvreté ne vaut pas canonisation : les Thénardier des Misérables de Victor Hugo incarnent ce paradoxe de la misère qui exploite la misère, de la déchéance qui crée de la déchéance, du vice se surajoutant à la basse condition. Les exploités ne sont pas automatiquement des saints, loin s’en faut. La misère est un piège qui peut faire tomber dans la cupidité, l’intolérance, la violence, l’injustice. Canoniser trop vite les couches populaires sous prétexte que ces derniers de cordée seraient les seuls à détenir la vérité reviendrait à annuler la parole rapportée par Luc entre les lignes : il y aura des derniers qui resteront derniers. Comme disait Jésus : « À celui qui n’a rien, on enlèvera même ce qu’il a » (Mt 13,12). Le communisme façon XX° siècle en Russie (ou façon France Insoumise actuellement !) est tombé dans ce piège du messianisme social, faisant d’une catégorie le salut de l’humanité, en déniant en pratique toute responsabilité personnelle.


Conclusion : traiter les gueux comme des rois et les rois comme des gueux

Terminons par une anecdote telle que l’avait retenue mon ami chirurgien du début : la célèbre fistule anale de Louis XIV le faisait souffrir atrocement, et dégradait aussi bien son organisme que son image royale. Devant l’impuissance des médecins officiels, il se résolut à faire appel à un chirurgien inconnu, Charles-François Félix de Tassy, pour tenter une opération inédite. Ledit chirurgien sentait bien qu’il jouait là sa carrière et sa vie. Il s’entraîna sur de nombreux malheureux indigents à l’hôpital de Versailles, afin de mettre au point un bistouri spécial adapté à la délicate intervention royale. Au moment fatidique, le Roi-Soleil, les fesses en l’air, l’anus écarté, aurait dit à son chirurgien : « Monsieur, n’oubliez pas que vous avez affaire à votre roi. Ne me traitez pas comme vos gueux ». Félix de Tassy aurait répondu : « Sire, je traite tous mes gueux comme des rois » [1].
Magnifique réplique ! Outre le fait qu’elle peut inspirer une éthique médicale réellement évangélique, elle nous habitue à ce renversement de perspective auquel Luc nous appelle aujourd’hui : regardez les gueux comme des rois et les rois comme des gueux, car « il y a des premiers qui seront derniers et des derniers qui sont premiers ».

 


[1]. En réalité, le roi aurait dit : « Est-ce fait, messieurs ? Achevez et ne me traitez pas en roi ; je veux guérir comme si j’étais un paysan ». Pour l’anecdote, signalons que l’air du « God save the King » du Te Deum composé par Lully pour célébrer cette guérison de la fistule royale a ensuite traversé la Manche pour devenir le « God save the Queen » ! Les supporters britishs qui chantent leur hymne national au stade ne se doutent pas qu’ils glorifient la guérison très frenchie d’une illustre fistule anale…

 

Lectures de la messe

Première lecture
« De toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères » (Is 66, 18-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : connaissant leurs actions et leurs pensées, moi, je viens rassembler toutes les nations, de toute langue. Elles viendront et verront ma gloire : je mettrai chez elles un signe ! Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés vers les nations les plus éloignées, vers les îles lointaines qui n’ont rien entendu de ma renommée, qui n’ont pas vu ma gloire ; ma gloire, ces rescapés l’annonceront parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur, sur des chevaux et des chariots, en litière, à dos de mulets et de dromadaires, jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem, – dit le Seigneur. On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël, dans des vases purs, à la maison du Seigneur. Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux, – dit le Seigneur.

Psaume
(Ps 116 (117), 1, 2)
R/ Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile. ou : Alléluia !
 (Mc 16, 15)

Louez le Seigneur, tous les peuples ;
fêtez-le, tous les pays !

Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
éternelle est la fidélité du Seigneur !

Deuxième lecture
« Quand Dieu aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons » (He 12, 5-7.11-13)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches. Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ; il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils. Ce que vous endurez est une leçon. Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ; et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ? Quand on vient de recevoir une leçon, on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse. Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon, celle-ci produit un fruit de paix et de justice. C’est pourquoi, redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent, et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux. Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ; bien plus, il sera guéri.

Évangile
« On viendra de l’orient et de l’occident prendre place au festin dans le royaume de Dieu » (Lc 13, 22-30)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’ Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »
Patrick BRAUD

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7 août 2022

Le grand dragon rouge feu de l’Assomption

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le grand dragon rouge feu de l’Assomption

Homélie pour la fête de l’Assomption / Année C
15/08/2022

Cf. également :

Assomption : entraîne-moi !
Marie et le drapeau européen
Le Magnificat de l’Assomption : exalter / exulter
Quelle place a Marie dans votre vie ?
Assomption : Ne vous faites pas voler votre espérance
L’Assomption : Marie, bien en chair
Assomption : les sentinelles de l’invisible
L’Assomption de Marie, étoile de la mer
L’Assomption de Marie : une femme entre en Résistance
Marie, parfaite image de l’Église à venir
Marie en son Assomption : une femme qui assume !

Néron 666

Le grand dragon rouge feu de l’Assomption dans Communauté spirituelle 51VvT4YxOGL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_Rome est en feu. Rome brûle. En ce mois de juillet caniculaire de 64 ap. J.C., l’empereur Néron est sur la côte dans sa villa au bord de la mer. Un incendie accidentel se déclare du côté du marché et embrase bientôt les deux tiers de la ville. Il y a des milliers de morts. Plus de 12 000 immeubles consumés. 200 000 habitants se retrouvent sans-abris (à cette époque, Rome compte près de 800 000 habitants).

Néron revient en hâte et met tout en œuvre pour voler au secours des sinistrés, mais le peuple gronde. Il veut des coupables. Alors Néron leur désigne les chrétiens, boucs émissaires tout désignés pour canaliser la colère du peuple. Ne raconte-t-on pas des rumeurs atroces sur les mœurs de cette secte nouvelle ? On dit qu’ils mangent de la chair et boivent du sang lors de leurs rassemblements. Ils refusent d’adorer l’empereur et contestent sa divinité. Ces athées sont subversifs et dangereux. D’ailleurs ce n’est qu’un ramassis d’esclaves et de gens de basse condition : dockers, prostituées, esclaves, le lumpenprolétariat romain, le Quart-Monde de l’époque en quelque sorte. Ce sont des nuisibles qu’il est donc sain et légitime d’éradiquer de la Cité. Alors, tel Hitler désignant les juifs après l’incendie du Reichstag en 1933, Néron désigne les chrétiens à la vindicte populaire comme coupables de l’incendie de la Ville éternelle. Ils sont arrêtés, crucifiés, livrés aux fauves dans les arènes romaines, ou transformés en torches vivantes le soir pour des exécutions publiques qui consolent les Romains après l’incendie : ceux qui ont répandu le feu doivent périr par le feu, c’est bien ainsi.

On comprend que Néron soit devenu pour les communautés chrétiennes de cette époque le symbole de l’opposition au Christ, l’Antéchrist de l’Apocalypse. Dans la tradition juive chaque lettre avait une valeur numérique en hébreu ; or l’addition des lettres de César-Néron en hébreu forme un total de 666, et Jean s’est empressé de coder son allusion au tyran avec ce nombre devenu maudit (Ap 13,18), d’autant plus symbolique qu’il comporte 3 fois – summum de plénitude négative – le chiffre 6, symbolique de l’inachevé puisque coincé entre le 5 de la Torah et le 7 de la Création.
666, c’est le comble de l’inachevé, de l’informe.

 

L’Apocalypse façon Jean Moulin

 666 dans Communauté spirituelleLe livre de l’Apocalypse, première lecture de notre fête de l’Assomption (Ap 11,19a ; 12,1-6a.10ab), est un livre de la Résistance face aux persécuteurs : Jean l’a écrit en pleines persécutions romaines et juives, afin de soutenir la foi et le courage de ceux qui savaient marcher vers leur supplice en demandant le baptême. En ces temps-là, devenir chrétien était risqué, très risqué ; les discriminations étaient nombreuses contre eux dans la fonction publique, les menaces également : perdre son métier, être muté ailleurs, ne jamais être promu, perdre son logement, et dans son quartier être à la merci d’une dénonciation anonyme etc. Il fallait être discret. Le Dominicum - ce rassemblement eucharistique du dimanche caractéristique de l’Église naissante – devait être clandestin. Les messages entre baptisés circulaient sous le manteau, codés et cryptés pour ne pas tomber entre les mains de la police ou de l’armée. À la façon de Jean Moulin coordonnant et unissant les réseaux la Résistance en France, Jean veut par l’Apocalypse encourager les chrétiens de la clandestinité, fortifier leur espérance, les assurer de la victoire finale au bout des persécutions. Voilà pourquoi l’Apocalypse est truffée de symboles réservés aux initiés, d’images codées, d’allusions compréhensibles par les seuls convertis au Christ. Contrairement aux délires des Témoins de Jéhovah ou autre groupes plus ou moins illuminés, l’Apocalypse de Jean n’a jamais voulu prédire l’avenir, annoncer des catastrophes de fin des temps ni se mêler de la politique du XX° siècle ! C’est un livre pour résister en temps d’oppression, un livre pour continuer à espérer alors que l’Église semble mise à mort.

 

Le dragon rouge feu

alors-que-la-femme-c%C3%A9leste-l-organisation-spirituelle-de-dieu-est-sur-le-point-de-donner-naissance-aux-futurs-dirigeants-de-la-terre-appara%C3%AEt-un-dragon-couleur-rouge-feu-avec-7-t%C3%AAtes-et-10-cornes-comme-les-b%C3%AAtes-d-apocalypse-13-et-17 ApocalypseC’est dans ce contexte que notre lecture met en scène deux signes grandioses dans le ciel : une femme et un dragon. On a déjà longuement commenté la figure de la femme couronnée d’étoiles, qui peut être Marie, Israël, l’Église ou l’humanité tout entière.

Intéressons-nous aujourd’hui à la bête extraordinaire des versets 3 à 18.
Ici, c’est un dragon. L’Ancien Testament utilisait déjà ce bestiaire fantastique, par exemple : « Dieu, mon roi dès l’origine, vainqueur des combats sur la face de la terre, c’est toi qui fendis la mer par ta puissance, qui fracassas les têtes des dragons sur les eaux ; toi qui écrasas la tête de Léviathan pour nourrir les monstres marins » (Ps 74, 12-15). Ce Léviathan est décrit dans des poésies cananéennes comme un monstre marin à 7 têtes, qui n’est pas sans rappeler la multicéphale Hydre de Lerne vaincue par Héraclès, créature mythologique ressemblant, encore, au serpent.

D’autres passages évoquent le combat contre le mal incarné par ces bêtes effrayantes :
« Ce jour-là, le Seigneur châtiera de son épée dure et grande et forte, Léviathan, le serpent fuyard, Léviathan, le serpent tortueux ; il tuera le dragon de la mer » (Is 27,1).
« Éveille-toi, éveille-toi, revêts-toi de force, bras du Seigneur ! Éveille-toi comme aux jours anciens, au temps des générations d’autrefois. N’est-ce pas toi qui taillas en pièces Rahab, qui transperças le Monstre marin ? » (Is 51,9)
« Jérusalem dit : Il m’a dévorée, avalée, Nabuchodonosor, le roi de Babylone ; il m’a laissée telle un plat vide. Comme un dragon, il m’a engloutie, il a rempli son ventre de mes délices ; il m’a rejetée » (Jr 51,34).
« Parle. Tu diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Me voici contre toi, Pharaon, roi d’Égypte, grand dragon tapi parmi les bras du Nil ; tu as dit : il est à moi, le Nil, c’est moi qui l’ai fait. » (Ez 29,3)

Tel Philippe Druillet et son univers BD onirique et fantastique, Jean prolonge cette tradition et imagine un bestiaire qui inspirera longtemps encore des artistes de toutes disciplines, dont les tapisseries de Lurçat à Angers sont un joyau.
Ce dragon est rouge feu. Le feu évoque immédiatement l’incendie de Rome dont Néron s’est servi pour accuser les chrétiens et les pourchasser dans tout l’empire. Sans le vouloir, l’Apocalypse offre un effet de miroir – tragique – à l’Évangile de dimanche dernier (Lc 12,49-53) : « je suis venu allumer un feu sur la terre… ». L’incendie désiré par le Christ est celui de l’amour de Dieu venant embraser le cœur de chacun. Le pouvoir politique idolâtre répond à ce brasier intérieur en transformant le croyant en torche vivante, supplicié dans la liesse générale…

118 Assomption« Avant tout, il y a le dragon rouge, très puissant, avec une manifestation impressionnante et inquiétante du pouvoir sans grâce, sans amour, de l’égoïsme absolu, de la terreur, de la violence. Au moment où saint Jean écrivit l’Apocalypse, pour lui ce dragon était la représentation du pouvoir des empereurs romains anti-chrétiens, de Néron à Domitien. Ce pouvoir apparaissait illimité ; le pouvoir militaire, politique, propagandiste de l’empire romain était tel que devant lui, la foi, l’Église, apparaissait comme une femme sans défense, sans possibilité de survivre, encore moins de vaincre. Qui pouvait s’opposer à ce pouvoir omniprésent, qui semblait capable de tout? Et toutefois, nous savons qu’à la fin, la femme sans défense a vaincu ; ce n’est pas l’égoïsme, ce n’est pas la haine ; mais c’est l’amour de Dieu qui l’a emporté et l’empire romain s’est ouvert à la foi chrétienne » (Homélie du Pape Benoît XVI, 15 Août 2007).

Le rouge du dragon est la couleur du sang, le sang des martyrs qui selon Tertullien est semence de chrétiens lorsqu’il coule à flots sans renier l’amour des ennemis et le pardon des offenses. Mais ce dragon élargit l’image d’un pouvoir sanguinaire à la plupart des empires qui ont dominé le monde connu jusqu’alors. Car il a 7 têtes, et 7 est le chiffre désignant toute la Création (les 7 jours de la semaine, que les Babyloniens avaient adopté pour leur mois lunaire = 4×7 jours). Il n’y a pas que Rome à vouloir se faire adorer comme divinité devant laquelle se prosterner et à qui tout sacrifier. Il y a également l’Égypte, l’Assyrie, Babylone, les Mèdes, la Perse, la Grèce, Rome, 7 empires au moins qui ont ensanglanté la terre, conquis des territoires en incendiant leurs villes. L’ours russe en Ukraine pourrait succéder au dragon rouge feu : rien de nouveau sous le soleil hélas…

Chacune des 7 têtes du dragon était ceinte d’un diadème, ce qui confirme l’interprétation politique de cette bête. Curieusement, elle a 10 couronnes et non 7, ce qui est peu pratique pour les porter sur 7 têtes ! C’est donc là encore une signification cachée : ces 10 diadèmes constituent comme un anti Décalogue, comme un anti miniane, ce groupe de 10 fidèles juifs minimum pour pouvoir célébrer le culte. La Loi à l’envers en quelque sorte.
Jean avertit ainsi les nouveaux convertis que, plus ils brûlent du désir du Christ en eux, plus ils seront haïs, rejetés par les pouvoirs en place : ‘Si vous voulez suivre le Christ, soyez forts, préparez-vous au déchaînement du mal et de la violence sur vous et sur vos proches’.
Sacrée douche froide pour ceux qui n’auraient pas perçu l’enjeu existentiel du baptême ! Soyons réalistes : ils étaient nombreux du coup ceux qui reniaient leur foi devant de tels dangers pesant sur eux et leurs familles. On les appelle les lapsi, ceux qui ont chuté (lapsus) en latin, et il y aura un grand débat dans l’Église ensuite pour savoir s’il faut ou non réintégrer les lapsi qui demandait à revenir après avoir renié.

Les cornes portées par le dragon étaient le symbole de la puissance, celle du taureau encornant tout sur son passage, celle de l’orage grondant dans l’obscurité comme le meuglement du taureau en colère. Il y avait 4 cornes aux 4 coins de l’autel des sacrifices du Temple de Jérusalem, et c’est avec une corne remplie d’huile que Samuel fit l’onction messianique sur la tête de David. Les cornes du dragon font allusion à tous les envahisseurs qui ont causé la ruine d’Israël au cours des exodes et déportations successives, selon Za 2,2 par exemple : « Je dis à l’ange qui me parlait : ‘Ces cornes, que sont-elles ?’ Il me répondit : ‘Ce sont les cornes qui ont dispersé Juda, Israël et Jérusalem’ ».
Avec ses 10 cornes, le dragon de l’Apocalypse semble étendre sa domination sur toute la terre.

Ainsi couronné de 7 têtes, 7 diadèmes, 10 cornes, le grand dragon rouge feu avait de quoi effrayer quiconque voulait naître de la femme-Église, car il est posté devant elle, prêt à dévorer dès leur naissance les baptisés qui sortent du ventre de la mère-Église. Avertissement à ceux qui voudraient devenir chrétiens : dès leur conversion au Christ, le pouvoir les guettera pour détruire leur réputation, les enfermer, les supplicier, en leur enjoignant de renier leur foi pour se prosterner devant César.

 

Les dragons d’aujourd’hui

M02266086111-large dragonLes pouvoirs politiques ou religieux n’ont pas manqué au cours des siècles de poursuivre cette guerre faite aux croyants lorsqu’ils osent contester la prétention totalitaire des régimes en place. De Néron à Poutine en passant par Mao, Pol Pot ou Pinochet, les totalitarismes de tous poils se transforment en dragon rouge feu contre ceux qui, par la seule affirmation de leur foi, les empêchent d’être tout-puissants. Les talibans afghans, les partis communistes encore au pouvoir, les ultranationalistes hindous, les djihadistes de Boko Haram, du Yémen ou du Pakistan, et même l’orthodoxie alliée à Poutine ou le christianisme façon Bolsonaro : la liste des dragons contemporains est trop longue…

« Puissent les chrétiens de cette nation être une force généreuse de renouveau spirituel en chaque milieu de la société. Qu’ils combattent l’attrait du matérialisme qui étouffe les authentiques valeurs spirituelles et culturelles, ainsi que l’esprit de compétition débridée qui génère égoïsme et conflits. Qu’ils rejettent également les modèles économiques inhumains qui créent de nouvelles formes de pauvreté et marginalisent les travailleurs, ainsi que la culture de la mort qui dévalue l’image de Dieu, le Dieu de la vie, et viole la dignité de chaque homme, femme et enfant » (Homélie du Pape François en Corée du Sud pour la fête de l’Assomption, 15 Août 2014).

Le combat contre ces dragons modernes fait partie de notre mission de baptisés :

« La prière avec Marie, en particulier le Rosaire, a aussi cette dimension ‘agonistique’, c’est-à-dire de lutte, une prière qui soutient dans la bataille contre le malin et ses complices » (Homélie du Pape François, 15 Août 2013).

Le livre de l’Apocalypse est là pour que nous ne soyons pas effrayés par ces tyrans rouge feu.
Gardons en tête cet hymne de l’Apocalypse que la Liturgie des Heures nous fait chanter au temps pascal (Ap 12,10–13) :

Maintenant voici le salut +
et le règne et la puissance de notre Dieu, *
voici le pouvoir de son Christ !

L’accusateur de nos frères est rejeté, *
lui qui les accusait, jour et nuit,
 devant notre Dieu.

Ils l’ont vaincu par le sang de l’Agneau, +
par la parole dont ils furent les témoins : *
renonçant à l’amour d’eux-mêmes, jusqu’à mourir.

Soyez donc dans la joie, *
cieux, et vous, habitants des cieux !

 

MESSE DU JOUR

PREMIÈRE LECTURE
« Une Femme, ayant le soleil pour manteau et la lune sous les pieds » (Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s’ouvrit, et l’arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire.
Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement. Un autre signe apparut dans le ciel : un grand dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et, sur chacune des sept têtes, un diadème. Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. Or, elle mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les conduisant avec un sceptre de fer. L’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône, et la Femme s’enfuit au désert, où Dieu lui a préparé une place. Alors j’entendis dans le ciel une voix forte, qui proclamait : « Maintenant voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu, voici le pouvoir de son Christ ! »

PSAUME
(Ps 44, (45), 11-12a, 12b-13, 14-15a, 15b-16)
R/ Debout, à la droite du Seigneur,se tient la reine, toute parée d’or.(cf. Ps 44, 10b)

Écoute, ma fille, regarde et tends l’oreille ;
oublie ton peuple et la maison de ton père :
le roi sera séduit par ta beauté.

Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant lui.
Alors, les plus riches du peuple,
chargés de présents, quêteront ton sourire.

Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,
vêtue d’étoffes d’or ;
on la conduit, toute parée, vers le roi.

Des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
on les conduit parmi les chants de fête :
elles entrent au palais du roi.

DEUXIÈME LECTURE
« En premier, le Christ ; ensuite, ceux qui lui appartiennent » (1 Co 15, 20-27a)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort, caril a tout mis sous ses pieds.

ÉVANGILE
« Le Puissant fit pour moi des merveilles : il élève les humbles » (Lc 1, 39-56)
Alléluia. Alléluia.Aujourd’hui s’est ouverte la porte du paradis : Marie est entrée dans la gloire de Dieu ; exultez dans le ciel, tous les anges ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. » Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. » Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.
Patrick BRAUD

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