L'homelie du dimanche

  • Accueil
  • > Recherche : homelie attentats

22 novembre 2020

Dans l’événement, l’avènement

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Dans l’événement, l’avènement

Homélie pour le premier Dimanche de l’Avent / Année B
29/11/2020

Cf. également :

L’événement sera notre maître intérieur
Se laisser façonner
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta
Quand le cœur s’alourdit
Laissez le présent ad-venir
Encore un Avent…
L’absence réelle
Le syndrome du hamster

Le cygne noir

Dans l’événement, l’avènement dans Communauté spirituelle 41Ptb+MJrsL._SX330_BO1,204,203,200_Avant la découverte de l’Australie au XVIIe siècle, les Européens étaient persuadés que tous les cygnes étaient blancs sans exception. Ils procédaient par induction, c’est-à-dire en généralisant ce que leur expérience empirique leur fournissait comme renseignements : ‘nous n’avons vu que des cygnes blancs jusqu’à présent, et des milliers. C’est donc qu’ils doivent être tous blancs’. Quel choc lorsque les explorateurs témoignèrent avoir vu des cygnes noirs sur la terre australe ! L’événement fit sensation. Il suffit d’un seul volatile sombre pour ruiner une croyance de plusieurs générations…

Depuis, l’expression « cygne noir » est devenue le symbole de ces événements surprenants qui viennent casser la trajectoire établie des idées et des croyances. C’est un ancien trader américain, statisticien de formation, qui en a popularisé l’usage en 2007 avec son best-seller : « Le cygne noir. La puissance de l’imprévisible » (Éditions Belles-Lettres). Nassim Taleb discernait ainsi quelques événements, inattendus et puissants, qui ont occasionné autant de bifurcations dans l’histoire contemporaine : les attentats du 11 septembre 2001, la guerre civile libanaise, le krach boursier de 1987 ou encore l’ouragan Katrina.

Pour Taleb, le « cygne noir » a trois caractéristiques : son « aberration » (il sort totalement du cadre ordinaire), son impact extrêmement fort, et sa prévisibilité rétrospective (on élabore après coup des théories explicatives).

Il se montrait même prophétique en envisageant un jour qu’un virus profitant de la mondialisation pourrait remettre en cause bien des croyances en économie et en politique : « Plus l’on voyagera sur cette planète, plus graves seront les épidémies. (…) Je pressens le risque qu’un grave virus, très étrange, se répande à travers la planète. » (p. 1093 dans l’édition française). La mondialisation, à travers la complexification des échanges et l’ultra-connexion démultiplient l’impact des « cygnes noirs » : nous vivons selon le mot de Taleb en « Extremistan », là où les risques systémiques extrêmes sont accrus.

 

Les quatre Avents

Traditionnelle couronne de l'Avent.Par bien des aspects, l’Évangile de ce premier dimanche de l’Avent (Mc 13, 33-37) rejoint l’avertissement de Nassim Taleb sur les cygnes noirs qui surgissent autour de nous : « Veillez ! ».  « Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis ».

C’est comme si Jésus nous prévenait : il y aura des cygnes noirs que vous devrez discerner pour repérer la venue du maître de maison, à l’improviste. Discerner les cygnes des temps, en quelque sorte, en attendant la venue du Christ. C’est bien le sens profond de cette période de l’Avent qui commence : mettre tous nos sens en éveil afin de repérer ce qui pourrait révéler la venue du Fils de l’Homme. Les Pères de l’Église distinguaient deux avènements du Christ : dans l’histoire (à Bethléem), et à la plénitude de l’histoire (le retour du Christ, sa Parousie). Ainsi saint Jean Chrysostome (IV° siècle) : « Nous annonçons l’avènement du Christ : non pas un avènement seulement, mais aussi un second, qui est beaucoup plus beau que le premier. Celui-ci, en effet, comportait une signification de souffrance, et celui-là porte le diadème de la royauté divine ».

Plus tard, la Parousie tardant (c’est le moins que l’on puisse dire !), les chrétiens, fatigués d’attendre l’étape ultime de l’humanité, se sont concentrés sur leur fin individuelle : la mort omniprésente depuis la grande peste et les guerres qui déchiraient l’Occident. Heureusement, en même temps, s’est développé un courant mystique d’intériorisation de la venue du Verbe en nous : aujourd’hui Christ prend naissance en nous. Chaque instant présent peut avoir une intensité eschatologique.

Nous avons donc quatre interprétations de l’Avent (= ad-ventus = venue) du Christ : Noël, la Parousie, la mort individuelle, le présent mystique.
Explorons davantage ce dernier sens de l’Avent, à l’aide de l’événement-cygne-noir qui nous prévient de la venue du maître de maison.

Deux mots du texte de Marc peuvent nous aider à repérer les caractéristiques de cette venue intérieure : moment de grâce / καιρὸς (kairos) et soudain /ἐξαίφνης (exaiphnes).

 

L’événement Kairos

Cronos vs. KairosLa distinction entre Kronos et Kairos est bien connu : le premier est un sens linéaire, mesurable (chronométrable) qui s’écoule selon des lois numériques précises ; il est donc prédictible. Le second est davantage de l’ordre de la disruption, d’une fracture qui rompt la continuité et la linéarité de l’histoire ; il est imprédictible. Le Kairos est l’événement de grâce en qui se manifeste et se récapitule l’amour de Dieu pour tous et pour chacun. Chez Marc, c’est le temps du royaume de Dieu (Mc 1,5 : « Le temps (kairos) est accompli, et le royaume de Dieu est proche »), le temps de récolter les figues sur l’arbre (Mc 11, 13 : « en s’approchant, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison (kairos) des figues. »), le temps de vendanger la vigne dont Dieu désire les fruits (Mc 12, 2 : « Le moment (kairos) venu, il envoya un serviteur auprès des vignerons pour se faire remettre par eux ce qui lui revenait des fruits de la vigne. »), le temps où l’on criera : ‘voilà le Messie !’ (Mc 13,33). Matthieu précise : « mon temps (kairos) est proche » (Mt 26,18) et l’on devine que ce Kairos est lié à l’heure de Jésus selon saint Jean, dont l’événement de la Croix constitue l’accomplissement paradoxal et étonnant.

Retrouver la capacité de discerner l’événement-Kairos dans l’instant présent de notre Kronos est un enjeu spirituel de ce temps de l’Avent.

Cela demande d’être présent à soi-même, de guetter les bifurcations, les ruptures, les disruptions qui viennent soudain percuter notre trajectoire personnelle. Veiller ainsi, c’est reconnaître le passage de Dieu dans le présent, ce que l’engourdissement de la routine habituelle risque de nous faire manquer. Ce Kairos peut advenir lors d’une lecture intense, une musique bouleversante, un croisement de regards, un visage, un silence contemplatif, tout ce qui dilate le cœur à l’infini… Dieu se faufile dans nos vies mieux que les fragrances à travers les pores d’un diffuseur de parfum !

 

La soudaineté de l’événement

 avènement dans Communauté spirituelleUne deuxième caractéristique de la venue du maître de maison dans notre Évangile est sa soudaineté, à l’improviste (Mc 13,36). Le terme ἐξαίφνης (exaiphnes) est utilisé cinq fois dans le nouveau Testament :

- dans notre évangile : « s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. » (Mc 13, 36)
- à Bethléem : « Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : » (Lc 2, 13)
- lors de la libération subite d’un épileptique de sa maladie : « et il arrive qu’un esprit s’empare de lui, pousse tout à coup des cris, le secoue de convulsions et le fait écumer ; il ne s’éloigne de lui qu’à grand-peine en le laissant tout brisé. » (Lc 9, 39)
- sur la route de Damas, quand Saül est soudain enveloppé de lumière : « Comme il était en route et approchait de Damas, soudain une lumière venant du ciel l’enveloppa de sa clarté » (Ac 9, 3). « Donc, comme j’étais en route et que j’approchais de Damas, soudain vers midi, une grande lumière venant du ciel m’enveloppa de sa clarté » (Ac 22, 6).

Veiller nous invite alors être attentifs à tous ces éclairs qui zèbrent nos ciels d’orage : lorsque soudain quelque chose ou quelqu’un traverse notre espace intérieur et y laisse une trace éblouissante, inoubliable. La surprise et l’événement sont liés : se laisser étonner par ce qui arrive est sans doute une condition pour rester vigilant comme le Christ nous y appelle. Ce qui nous arrive soudainement, à l’improviste, de façon imprévue et imprévisible a de fortes chances de pouvoir être interprété comme un des signes (des cygnes) avant-coureurs d’une venue divine en nous. Rien d’automatique à cela : à nous de discerner, d’éprouver la fécondité de ces éclaire de foudre, de les connecter à notre travail ordinaire de serviteurs.

Kairos et soudaineté : ces deux caractéristiques de l’événement de grâce nous permettent  de discerner l’avènement du Christ dans le présent de nos vies.
L’Avent, c’est maintenant : c’est aujourd’hui le jour du salut (2 Co 6,2).
On peut d’ailleurs sans peine relier ces caractéristiques à celles que décrivait Taleb pour le cygne noir : leur étrangeté, leur fort impact, l’éclairage qu’ils projettent après coup sur notre histoire.

« Les événements ont cessé de faire grève », écrivait le sociologue Jean Baudrillard quelques jours après le 11 Septembre 2001 : les avions se fracassant sur les tours jumelles venaient mettre un point final à une décennie d’apparente « fin de l’histoire ». Imprévisible, inattendu, aux conséquences inouïes, le 11 Septembre avait tout de ce que Nassim Taleb appelle un « cygne noir ». La pandémie du Coronavirus prend le relais, ainsi que – hélas ! – les attentats en France en Octobre.

Et chacun connait de tels cygnes noirs, petits ou grands, dans sa vie personnelle.

Réapprenons pendant ces cinq semaines d’avant à repérer les moments privilégiés (Kairos) et soudains où le Christ vient au-devant de nous, à l’improviste, comme par effraction.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais ! » (Is 63, 16b-17.19b ; 64, 2b-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

C’est toi, Seigneur, notre père ; « Notre-rédempteur-depuis-toujours », tel est ton nom. Pourquoi, Seigneur, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ? Reviens, à cause de tes serviteurs, des tribus de ton héritage. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face.
Voici que tu es descendu : les montagnes furent ébranlées devant ta face. Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul œil n’a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend. Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins. Tu étais irrité, mais nous avons encore péché, et nous nous sommes égarés. Tous, nous étions comme des gens impurs, et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés. Tous, nous étions desséchés comme des feuilles, et nos fautes, comme le vent, nous emportaient. Personne n’invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi. Car tu nous as caché ton visage, tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes. Mais maintenant, Seigneur, c’est toi notre père. Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main.

PSAUME
(79 (80), 2ac.3bc, 15-16a, 18-19)
R/ Dieu, fais-nous revenir ;que ton visage s’éclaire,et nous serons sauvés !  (79, 4)

Berger d’Israël, écoute,
resplendis au-dessus des Kéroubim !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

 

DEUXIÈME LECTURE
Nous attendons de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ (1 Co 1, 3-9)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, à vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ. Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu. Car le témoignage rendu au Christ s’est établi fermement parmi vous. Ainsi, aucun don de grâce ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus Christ. Car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.

 

ÉVANGILE
« Veillez, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison » (Mc 13, 33-37)
Alléluia. Alléluia.Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , , ,

11 octobre 2020

Charlie, César et Dieu

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Charlie, César et Dieu

Homélie pour le 29° Dimanche du temps ordinaire / Année A
18/10/2020

Cf. également :

Résistez à la dictature du format court !
Refusez la pression fiscale !
« Tous pourris » ?
Charlie Hebdo”: la revue de presse des prises de position philosophiques

Droit au blasphème

Charlie Hebdo Le procès des complices des attentats contre Charlie Hebdo de 2015 s’est interrompu ce vendredi 26 septembre. Il a suffi d’un jeune Pakistanais voulant venger l’honneur de Mahomet insulté selon lui par les caricatures publiées à nouveau à la une de Charlie pour que les victimes de 2015, atterrées, revivent l’angoisse devant la haine islamiste. Sans oublier les blessés graves de la rue Nicolas Appert dans le 11e arrondissement de Paris. La question n’est donc pas réglée ? La liberté d’expression ne fait-elle pas consensus ? Le droit français de critiquer les religions n’a-t-il pas été validé une fois pour toutes ?
Il faut croire que non… La religion (musulmane en l’occurrence) s’invite comme acteur de la scène publique, cherchant à imposer sa conception du bien et du mal : caricatures, vêtements ‘décents’ des femmes, nourriture halal, certificats de virginité, séparatisme, rôle trouble du Hezbollah au Liban etc. Un sondage Ifop, en 2018, montrait que 37 % des enseignants s’étaient déjà autocensurés pour éviter un incident au sujet de la laïcité (venant essentiellement des enfants ou familles musulmanes), une proportion qui grimpait jusqu’à 53 % pour ceux de l’éducation prioritaire…

La vieille distinction entre Dieu et César de notre évangile d’aujourd’hui (Mt 22, 15-21) a du plomb dans l’aile ! Un autre récent sondage IFOP indique que 17 % des Français font passer leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République, 37 % des moins de 25 ans, 74 % des jeunes musulmans ! La jeunesse a toujours été ferment de radicalité – c’est vrai – mais là on est très loin de la laïcité officielle.
Au même moment, Donald Trump nommait à la Cour suprême des États-Unis une catholique pratiquante, réputée pour faire passer ses convictions chrétiennes dans sa pratique juridique, contre l’avortement notamment. Et bien sûr, les médias français ne comprennent pas ce qu’ils appellent une régression et le retour de l’obscurantisme américain. Comment !? Dieu pourrait-il faire plier César ? On n’a pas fait 1905 pour rien !
La question est décidément complexe.
Suivons de plus près le fameux épisode du denier rendu à César de ce dimanche pour apporter quelques éléments de réflexion.

 

Sacré César ?

Faire parler Jésus pour le mettre à l’épreuve et le prendre au piège : la tactique perverse des pharisiens est vite éventée. Pour percer leur hypocrisie et échapper au piège, Jésus, plutôt que de se lancer dans un long discours, plutôt que de répondre oui ou non comme il y est sommé, va poser un geste énigmatique, à la façon des rabbins : « Montrez-moi la monnaie de l’impôt ». Tiens ! C’est donc que Jésus n’a pas un sou en poche, sinon il l’aurait tiré de sa tunique. Première indication : la liberté de Jésus face à César s’enracine dans son rapport à l’argent. Il refuse d’être régi par les lois habituelles des échanges marchands. Il revendiquera ce même droit pour le Temple, qu’il libérera des trafics des marchands d’animaux et de bondieuseries. Est-ce pour autant qu’il méprise l’argent ? Non, puisqu’il demande le faire fructifier, et qu’il y reconnaît le juste salaire d’une journée de travail, ou l’offrande inestimable de la pauvre veuve. Simplement, il ne veut pas que sa parole et ses actes soient régis Charlie, César et Dieu dans Communauté spirituelle Traianus_denarius_105_90020184par les lois de l’argent.
La monnaie romaine présentait  d’ailleurs pour les juifs de Palestine un double sacrilège : les pièces portaient l’inscription de la divinité de César (« Empereur Tibère, auguste fils de l’auguste dieu »), et une effigie du portrait impérial prétendant incarner l’image de ce Dieu vivant. Le denier présenté par les pharisiens alors a dû leur brûler les doigts : qui voudrait garder en ses mains une telle monnaie impie qui bafoue publiquement les deux premiers commandements de Moïse (ne pas avoir d’autre dieu que Dieu, ne pas en faire d’image) ? ! C’est pourquoi les pharisiens répondent du bout des lèvres : « de César », car ils n’ont pas envie d’en dire plus sur le double blasphème gravé sur la pièce.

Vient alors la célébrissime réplique de Jésus : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Ce n’est peut-être pas le fondement de notre laïcité qui est en jeu ici – ce qui serait anachronique – mais plutôt la désacralisation du pouvoir politique. Jésus en quelque sorte répond : ‘laissez César à sa prétention d’être un Dieu vivant. Ne soyez pas complices du mensonge d’État sur lequel il veut asseoir son pouvoir. Par contre, témoignez  que Dieu est Dieu : à lui seul rendez l’adoration et la louange’ [1].

domaine-des-dieux-cesar-asterix César dans Communauté spirituelleLes pharisiens n’ont sans doute rien compris. D’ailleurs, pendant la parodie de procès de Jésus, ils iront jusqu’à proclamer : « nous n’avons d’autre roi que César » (Jn 19,15), contredisant ainsi leurs déclarations de fidélité à l’Alliance où seul Dieu est le roi de son peuple. Ils utiliseront également la peur que César inspire à Pilate pour le contraindre : « si tu délivres celui-ci, tu n’es pas ami de César ; car quiconque se fait Roi, est contraire à César » (Jn 19,12). Tordant la réponse de Jésus au sujet de l’impôt à César, ils iront même jusqu’à affirmer : « nous avons trouvé cet homme sollicitant la nation à la révolte, et défendant de donner le tribut à César » (Lc 23,2). Évidemment, Jésus n’a jamais rien dit de tel. Mais la calomnie est toujours utile pour faire condamner l’innocent. Non seulement Jésus n’a pas demandé de boycotter l’impôt dû à César, mais il s’y est lui-même soumis, avec là encore une liberté étonnante. C’est l’autre fameux passage sur l’impôt où Jésus demande à Pierre d’aller pêcher un poisson pour en extraire les pièces d’argent qui suffiront à payer l’impôt pour eux deux. Peut-être une allusion à la prise en charge financière des apôtres par leurs communautés chrétiennes (les ‘poissons’) ? En tout cas, la solution au dilemme est élégante : Jésus aurait le droit d’échapper à cet assujettissement à la taxe romaine, parce qu’il est le fils, mais il préfère changer les cœurs avant les structures sociales, et s’acquitter de son impôt en manifestant que ce n’est pas lui qui paie, donc il est libre vis-à-vis de César.

Comme ils étaient venus à Capharnaüm, les collecteurs du didrachme s’approchèrent de Pierre et lui dirent : « Est-ce que votre maître ne paie pas le didrachme ? »  « Mais si », dit-il. Quand il fut arrivé à la maison, Jésus devança ses paroles en lui disant: « Qu’en penses-tu, Simon ? Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils taxes ou impôts ? De leurs fils ou des étrangers ? »  Et comme il répondait: « Des étrangers », Jésus lui dit: « Par conséquent, les fils sont exempts.  Cependant, pour ne pas les scandaliser, va à la mer, jette l’hameçon, saisis le premier poisson qui montera, et ouvre-lui la bouche: tu y trouveras un statère ; prends-le et donne-le leur, pour moi et pour toi. » (Mt 17, 24-27)

Ces deux passages sur l’impôt désacralisent le pouvoir politique, quel qu’il soit.

Ils le dédiabolisent également. César n’est pas Dieu, mais il n’est pas le diable non plus. Il a le droit de lever l’impôt (tout dépend de ce qu’il en fera !). Les pharisiens voudraient ici que Jésus conteste frontalement ce droit du politique à organiser la vie sociale. Et Judas espère sans doute secrètement que son idole va sonner l’heure de la révolte violente contre cette oppression de l’occupant romain. En rendant à César ce qui est à César, Jésus refuse de le diaboliser (« tous pourris ! ») : s’il accepte de ne pas prendre la place de Dieu, César doit pouvoir compter sur la participation de tous pour construire le bien commun. À condition que l’impôt serve vraiment à cela. Le collecteur d’impôts Lévi devenu l’apôtre et évangéliste Matthieu est un vivant témoignage de la dédiabolisation que Jésus opère. Paul confirme l’enseignement de Jésus : « C’est encore la raison pour laquelle vous payez des impôts ; ceux qui les perçoivent sont chargés par Dieu de s’appliquer à cet office. Rendez à chacun ce qui lui est dû… » (Rm 13,1-7)

On est bien loin en fait de nos débats actuels sur la laïcité. Désacraliser le pouvoir politique sans le diaboliser pour autant, réaffirmer que Dieu est Dieu, bien au-dessus de César (« tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t’avait été donné d’en haut » Jn 19,11) : le geste de Jésus avec le denier romain ne nous donne pas de solution pour gérer les relations entre les religions et les États. Il nous invite seulement à distinguer Dieu et César, sans séparation ni confusion, selon la belle formule des premiers conciles à propos de la double identité de Jésus, vrai homme et vrai Dieu.

 

Ne séparez pas…

La-separation-des-eglises-de-de-l-etat CharlieÀ ce titre, la séparation complète prônée par certains idéologues de la laïcité à la française est assez étrangère aux Évangiles. Ceux qui voudraient que la religion relève uniquement de la sphère privée ignorent complètement la nature même de l’élan religieux : relier (religare en latin) les hommes entre eux en les reliant à Dieu, ce qui a obligatoirement des conséquences sociales, collectives, structurelles. Comment s’étonner que des évangélistes et des catholiques américains défendent sur la scène publique leur conviction que la vie humaine est sacrée, de la conception à la mort ? Si vraiment l’avortement est à leurs yeux l’élimination d’une vie humaine, pourquoi ne chercheraient-ils pas (démocratiquement) à protéger les futurs embryons de ce qu’ils considèrent comme un meurtre objectif ?
Comment s’étonner également que des musulmans du Pakistan ou d’Iran ressentent comme un douloureux blasphème les caricatures de Charlie Hebdo ? Digne successeur d’Hara Kiri, « journal satirique bête et méchant » comme il se définissait lui-même, Charlie Hebdo utilise la grossièreté, la vulgarité et la laideur contre les religions, au lieu d’engager un débat de fond – qui serait fort utile ! – sur la véracité et la cohérence des doctrines religieuses, sur l’interprétation des textes sacrés etc.

Vouloir organiser la vie sociale sans tenir aucun compte des opinions religieuses ne peut engendrer que violence et oppression. Croire en Dieu a une répercussion publique. Mieux vaut chercher à harmoniser les conséquences sociales des religions plutôt que de les ignorer ou de les combattre.

Les chrétiens se souviendront que pendant les trois premiers siècles ils ont été en butte à l’hostilité et aux persécutions du pouvoir civil. On les considérait comme de dangereux athées (puisqu’ils disaient que César n’est pas Dieu, ni les autres divinités romaines ou grecques), des séditieux qui recrutaient parmi les esclaves et les prostituées, des fanatiques qui préféraient mourir en bénissant leurs bourreaux plutôt que de renier leur foi. Les apôtres ne chantaient-ils pas après avoir reçu le fouet du Sanhédrin, en proclamant : « mieux vaut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5,29) ? Au II° siècle, la Lettre à Diognète témoigne de la volonté des chrétiens de cohabiter tranquillement avec leurs concitoyens, du moment qu’on leur laisse la liberté de suivre « les lois extraordinaires et paradoxales de leur république spirituelle » :

« … les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. […] Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. »

 

Confusion des pouvoirs

Malheureusement, après trois siècles de séparation plus ou moins violente à leurs dépens, l’histoire des Églises s’est ensuite vautrée dans la confusion des pouvoirs, à l’opposé de la distinction Dieu/César. En Orient, l’aigle byzantin bicéphale symbolise l’immixtion (toujours actuelle) des Églises orthodoxes dans la vie politique. En Occident, la théorie des deux glaives a voulu soumettre le temporel au spirituel, allant jusqu’à humilier le roi germanique Henri IV à Canossa, jusqu’à ce que la modernité des Lumières sonne l’émancipation des peuples de cette trop lourde tutelle ecclésiale.

Bref : à l’image des pharisiens, les chrétiens ont été capables des pires hypocrisies sur les relations entre Dieu et César, confondant le royaume de Dieu avec les intérêts terrestres des rois, des empereurs, des papes, du clergé…

Cela ne supprime pas pour autant l’impératif de Jésus : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Outre l’humilité à laquelle l’histoire nous appelle, il nous faut sans cesse scruter cette parole pour discerner comment elle pourrait s’accomplir aujourd’hui. Musulmans et chrétiens américains voudront trop soumettre César à Dieu (à leur conception de Dieu). Les laïques français voudront plutôt chasser Dieu de la vie publique. Ni les uns ni les autres ne seront satisfaits de l’appel à la responsabilité que Jésus pose dans son geste énigmatique sur le denier de l’impôt ou sur le poisson pour le payer. On peinera à chercher une doctrine de la laïcité dans la bouche du Christ. C’est comme s’il nous disait : « pourquoi voulez-vous me faire juge de vos affaires ? (Lc 12,14) Vous avez l’Esprit Saint : à vous de discerner, de juger, d’inventer ce qui est bon pour l’homme à une époque donnée pour bien gérer les relations entre Dieu et César » [2].

Ne cédons pas aux sirènes majoritaires d’un camp ou d’un autre : le Christ nous rend assez libres pour contester César s’il le faut, et dénoncer les partisans de Dieu lorsqu’ils le défigurent.

L’Église catholique a mis plus d’un siècle en France pour finalement accepter la laïcité républicaine, après bien des déchirements. L’islam mettra-t-il autant de temps ? Pourra-t-il interpréter le Coran en ce sens ? De sa réponse dépendra la paix civile et la concorde nationale.


[1]. Jean Paul II, dans sa lettre aux Évêques de France en 2005, à l’occasion du centenaire de la loi de 1905, revient sur cette question en évoquant la même référence évangélique : « Le principe de laïcité auquel votre pays est très attaché, s’il est bien compris, appartient aussi à la Doctrine sociale de l’Église. Il rappelle la nécessité d’une juste séparation des pouvoirs, qui fait écho à l’invitation du Christ à ses disciples : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Lc 20,25) Encore faut-il s’entendre sur les termes, préciser ce qu’est, pour l’Église une « légitime et saine laïcité » ».

[2]. Ainsi le Concile Vatican II a-t-il pris fermement position : « « sur le terrain qui leur est propre, la communauté politique et l’Église sont indépendantes l’une de l’autre et autonomes. (…) Elles exerceront d’autant plus efficacement ce service pour le bien de tous qu’elles rechercheront davantage entre elles une saine coopération, en tenant également compte des circonstances de temps et de lieu » (GS 76, 3).

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« J’ai pris Cyrus par la main pour lui soumettre les nations » (Is 45, 1.4-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur à son messie, à Cyrus, qu’il a pris par la main pour lui soumettre les nations et désarmer les rois, pour lui ouvrir les portes à deux battants, car aucune porte ne restera fermée : « À cause de mon serviteur Jacob, d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné un titre, alors que tu ne me connaissais pas. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre : hors moi, pas de Dieu. Je t’ai rendu puissant, alors que tu ne me connaissais pas, pour que l’on sache, de l’orient à l’occident, qu’il n’y a rien en dehors de moi. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre. »

PSAUME
(Ps 95 (96), 1.3, 4-5, 7-8, 9-10ac)
R/ Rendez au Seigneur la gloire et la puissance. (Ps 95, 7b)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Il est grand, le Seigneur, hautement loué,
redoutable au-dessus de tous les dieux :
néant, tous les dieux des nations !
Lui, le Seigneur, a fait les cieux.

Rendez au Seigneur, familles des peuples,
rendez au Seigneur la gloire et la puissance,
rendez au Seigneur la gloire de son nom.
Apportez votre offrande, entrez dans ses parvis.

Adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté :
tremblez devant lui, terre entière.
Allez dire aux nations : « Le Seigneur est roi ! »
Il gouverne les peuples avec droiture.

DEUXIÈME LECTURE
« Nous nous souvenons de votre foi, de votre charité, de votre espérance » (1 Th 1, 1-5b)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

Paul, Silvain et Timothée, à l’Église de Thessalonique qui est en Dieu le Père et dans le Seigneur Jésus Christ. À vous, la grâce et la paix. À tout moment, nous rendons grâce à Dieu au sujet de vous tous, en faisant mémoire de vous dans nos prières. Sans cesse, nous nous souvenons que votre foi est active, que votre charité se donne de la peine, que votre espérance tient bon en notre Seigneur Jésus Christ, en présence de Dieu notre Père. Nous le savons, frères bien-aimés de Dieu, vous avez été choisis par lui. En effet, notre annonce de l’Évangile n’a pas été, chez vous, simple parole, mais puissance, action de l’Esprit Saint, pleine certitude.

ÉVANGILE
« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 15-21)
Alléluia. Alléluia.Vous brillez comme des astres dans l’univers en tenant ferme la parole de vie. Alléluia. (Ph 2, 15d.16a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode : « Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens. Alors, donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? » Connaissant leur perversité, Jésus dit : « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Montrez-moi la monnaie de l’impôt. » Ils lui présentèrent une pièce d’un denier. Il leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? » Ils répondirent : « De César. » Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

20 septembre 2020

L’évangile de la seconde chance

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’évangile de la seconde chance

Homélie pour le 26° Dimanche du temps ordinaire / Année A
27/09/2020

Cf. également :

Justice punitive vs justice restaurative
Changer de regard sur ceux qui disent non
Les collabos et les putains
Rameaux, kénose et relèvement

La société française est-elle plus violente qu’avant ?

Ensauvagement, incivilités, faits divers sanglants, procès Charlie Hebdo… : la fin de l’été a été marquée en France par une résurgence de la question sécuritaire, qui vient juste après les inquiétudes autour du Covid et de l’explosion du chômage annoncée. Comme souvent, la proximité d’élections explique en partie cette surenchère sécuritaire que les médias amplifient avec délices. Car, si l’on compare notre début de siècle avec le siècle précédent et ses 231 millions de morts violentes [1], nous vivons une période presque paisible… Jean-François Dortier, sociologue et directeur de la publication du magazine Sciences Humaines, distingue cinq formes de violence sociale [2] : la guerre / la violence d’État / la criminalité / la violence domestique / la violence verbale. Les trois premières formes de violence sont manifestement en régression au XXI° siècle jusqu’à présent. Les deux dernières formes de violence – verbale et domestique – sont maintenant mises en lumière et mieux mesurées qu’auparavant, mais on ne sait pas ce qu’elles représentaient quantitativement au siècle précédent. Le bilan est donc clair : notre société est beaucoup moins marquée par la violence qu’avant, mais certains ont intérêt à faire croire le contraire.

L’instrumentalisation du sentiment d’insécurité n’est pas nouvelle. Elle nourrit dans l’opinion des avis de plus en plus durs au sujet de la condamnation des coupables. Ainsi, un récent sondage indique que 55% des français sont pour le rétablissement de la peine de mort ! Or l’Évangile de ce dimanche (Mt 21, 28-32) prend à rebrousse-poil ces jugements à l’emporte-pièce : le premier fils apparemment rebelle sera finalement plus obéissant que son frère, les publicains et les prostituées précéderont les gens très religieux dans le royaume de Dieu, et « le méchant qui se détourne de sa méchanceté sauvera sa vie » (comme l’écrit Ézéchiel dans la première lecture : Ez 18, 25–28).

 

Punir et haïr les coupables ?

L’évangile de la seconde chance dans Communauté spirituelle 41Dab6544KL._SX313_BO1,204,203,200_Michel Foucault a bien montré que les sociétés modernes s’organisent pour « surveiller et punir ». Pratiquant une mauvaise lecture de la loi du talion, beaucoup voudraient faire souffrir les coupables à hauteur de ce qu’ils ont infligé à leurs victimes. Comme c’est impossible, même en tuant des assassins (cf. le procès des attentats contre Charlie Hebdo), il ne reste que la haine envers les criminels, et la volonté farouche de les punir, de se venger, de les voir souffrir autant qu’ils ont fait souffrir. « Criminels un jour, criminels toujours » : cette conviction si populaire est inhumaine et dangereuse…

Pourtant, un père de famille touché dans la chair de sa chair par les attentats a su montrer un autre chemin : « vous n’aurez pas ma haine » (Antoine Leiris). Tant qu’on demeure dans la haine, impossible d’accorder une seconde chance à l’agresseur. La prison ne sert alors qu’à punir, ou soi-disant protéger la société le temps de l’emprisonnement. Sauf que toutes les études montrent que la récidive se nourrit du passage en prison, qui ne protège alors qu’un temps, préparant hélas un ‘après’ encore plus violent [3]. La justice punitive peut être utile pour faire prendre conscience aux coupables de la gravité de leurs actes, mais elle ne peut suffire à retrouver la paix. Il faut la conjuguer avec une justice restauratrice du lien social entre agresseurs, victimes et société.

La justice de Dieu dans la Bible est dite salvifique justement à cause de cela : elle vise la transformation du non en oui, du méchant en juste, des collabos en résistants, des prostituées en dames de cœur.

 

La lettre écarlate

Ne pas accorder de seconde chance à ces coupables revient à reproduire les vieilles pratiques par lesquelles on clouait littéralement les criminels au pilori en place publique. Ainsi la flétrissure, châtiment royal qui marquait au fer rouge le coupable devant le village réuni pour l’occasion. En France, ce fer chauffé au rouge avait la forme d’une fleur de lys, puis au XVIII° siècle d’une lettre : V pour voleur, M pour marchand, GAL pour galérien. Napoléon y rajoutera le T pour travaux forcés, D pour déporté, F pour faussaire. Nul doute que l’étoile juive imposée par les nazis s’inscrit dans ce droit-fil du mépris public dû aux supposés coupables, réduits à leur flétrissure.

La lettre écarlate - couverture livre occasionUn roman américain a rendu célèbre cette lettre écarlate qui marquait à jamais les pécheurs aux yeux de tous. Vers 1642, Hester Pryne se voit condamnée à porter toujours sur son corsage une lettre rouge : A, pour l’adultère qui a donné naissance à Pearl, dont elle persiste à cacher le nom du père. Cela se passe dans la communauté très puritaine de Boston, où les premiers colons veulent imposer une morale biblique fondamentaliste et hypocrite. Or le père de Pearl n’est autre que… le pasteur de la communauté, celui-là même qui prêche la rigueur morale au nom de Dieu ! Nathaniel Hawthorne, l’auteur du roman, est né en 1804 à Salem, dont la tristement célèbre chasse aux sorcières de 1694 l’avait marqué par son intransigeance soi-disant religieuse, devenue folle et meurtrière.

La lettre écarlate condamne à jamais Esther à vivre en rebut de la communauté. Aucune rédemption. Aucune possibilité de réintégration. Un châtiment à perpétuité en somme, sans remise de peine. Alors, elle coud un fil d’or autour de cette lettre A qui l’expose au mépris public, comme si elle pressentait l’Évangile de ce jour : les adultères précéderont les époux fidèles dans le royaume de Dieu (mais qui peut se prétendre toujours fidèle ?)…

Marquer au fer rouge, stigmatiser par une lettre écarlate infamante, ne pas offrir de seconde chance, c’est faire mentir Dieu qui désire la conversion du méchant, le oui du fils rebelle, la réintégration de tous « ceux qui suivent une autre route », comme le chantait Brassens.

 

Méchant, fils rebelle, putains et collabos

Entendons bien nos lectures de ce Dimanche : ce n’est pas la méchanceté que loue Dieu dans Ézéchiel, c’est la capacité du méchant à se détourner du mal commis. Et qui n’en commet jamais ? Ce n’est pas le « non » adolescent et rebelle du premier fils que Jésus propose en exemple, mais sa capacité à réfléchir, à revenir sur une mauvaise décision pour finalement aller travailler à la vigne. Ce n’est pas la collaboration avec l’occupant romain que Jésus fait entrer en premier dans le royaume de Dieu, mais la capacité de Zachée à l’accueillir et à changer sa pratique professionnelle à cause de lui. Ce n’est pas la prostitution que Jésus valide faisant entrer les prostituées en premier, c’est la capacité de cette « femme de la ville, une pécheresse » (Luc 7,36–50) à mouiller ses pieds de ses larmes en les embrassant et en y versant du parfum.

41KE8PVH6BL._SX286_BO1,204,203,200_ chance dans Communauté spirituelleOn retrouve là la distinction si fondamentale entre le péché et le pécheur : le péché est à condamner, le pécheur à sauver.

Les plus grands pécheurs sentent bien au fond d’eux-mêmes qu’ils se détruisent. Parce qu’ils ont plus à gagner que les autres, ils écoutent le Christ avec plus d’intensité, car leur enjeu est plus important que les gens bien soi-disant impeccables. Voilà pourquoi les premiers à suivre Jésus sont souvent des candidats à la deuxième chance : esclaves de Rome, dockers de Corinthe, prostituées de Capharnaüm, des Lévy et des Zachée, des Marie de Magdala et des possédées, bref une fange pas très reluisante aux yeux des juifs pieux et religieux.

Aujourd’hui encore, un criminel comme Jacques Fesch se convertit avant de monter sur l’échafaud ; une institutrice pour école dorée d’enfants riches en Inde part avec un sari et un seau recueillir les mourants de Calcutta ; le sensuel et sectaire Augustin change de vie en lisant l’Évangile ; l’ex khmer rouge Duch (Kang Kek Iew) ayant dirigé le camp d’extermination S 21 (13 000 détenus torturés puis exécutés) lit la Bible et se convertit en prison ; Léo le tortionnaire nazi de Maïti Girtanner lui téléphone 40 ans après pour lui demander pardon. « Même les bourreaux ont une âme », écrira-t-elle.

Ce n’est pas par hasard si Jésus est mort sur le bois de la croix – l’équivalent de la lettre écarlate à son époque – entouré de deux bandits assez criminels pour mériter cette sentence romaine infamante. La prophétie de Jésus : « les publicains et les prostituées vous précéderont dans le royaume des cieux » se réalise le soir du Vendredi Saint, avec l’entrée en premier d’un des deux criminels en croix : « aujourd’hui, tu seras avec moi on paradis ».

 

Seconde chance à tous les étages

Qui serions-nous alors pour refuser aux autres ce que Dieu lui-même accorde aux méchants, aux rebelles, aux putains et aux collabos ?

Accorder une deuxième chance à ceux qui nous ont fait mal n’est pas de la faiblesse, ni même un calcul social : c’est de notre ressemblance avec Dieu qu’il s’agit, car c’est l’image de Dieu en nous qui nous fait voir le bourreau autrement que sous l’angle de la punition et de la vengeance.

Dans un couple, accorder une seconde chance à l’autre – à son couple – peut devenir une bouleversante expérience de pardon après une infidélité, un éloignement, une blessure. Brel ne chantait-il pas : « on a vu souvent rejaillir le feu d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux » ? Tant de couples volent en éclats à la première incompréhension grave ! Mais tant d’autres peuvent témoigner que leur relation est plus forte et plus vraie après avoir traversé l’orage. À condition de ne pas enfermer l’autre dans ce qu’il a un jour commis. À condition de se remettre en question pour comprendre. Faire la vérité, chercher une issue, proposer de repartir sur d’autres bases : la relation amoureuse n’en finit pas de se réinventer en reconstruisant patiemment le lien fragile.

winFail écarlateAu travail, la deuxième chance évangélique se traduira notamment par ce que le management appelle le droit à l’erreur. Si une entreprise veut favoriser l’initiative, la créativité, et finalement la performance de ses employés, elle a intérêt à leur laisser carte blanche au maximum, quitte à ce qu’il y ait beaucoup d’erreurs et d’échecs. Ainsi Google laisse régulièrement une journée libre à ses salariés, sans charge de travail précise, pour qu’ils puissent poursuivre des études, des projets, des chantiers qui les passionnent. La seule exigence de ce « Fedex Day » est de rendre compte (Fedex) à l’équipe de ce que chacun a essayé, cherché, expérimenté, trouvé ou non. Nombre d’innovations de Google viennent de là, car les passionnés explorent des pistes inédites, originales, que l’encadrement n’aurait jamais pu produire. Se tromper est alors le chemin normal pour inventer : le droit à l’erreur est écrit noir sur blanc, pour que chacun puisse risquer des chemins nouveaux sans avoir peur. Bien sûr, persévérer dans l’erreur là comme ailleurs ne sera pas admis à la longue ! Mais savoir qu’on aura une seconde chance est une condition de réussite de l’apprentissage et de l’innovation. Et Jésus parlera même d’accorder 77×7 fois cette nouvelle chance… !

Entre nations également, la seconde chance évangélique a prouvé sa pertinence. Tant que le vainqueur d’une guerre veut humilier le vaincu, l’infernal cercle des vengeances-représailles se reproduit sans fin. C’est la victoire de Napoléon à Iéna en 1806 qui prépare la revanche prussienne de 1870, puis celle allemande de 1914, puis celle de 1939. Il a fallu De Gaulle-Adenauer, avec l’aide du plan Marshall, pour qu’enfin cette spirale infernale soit brisée et que le couple franco-allemand devienne un des moteurs de l’Europe. De même au Rwanda, après l’épouvantable génocide ayant fait 800 000 morts en 1994, la commission nationale de réconciliation entre Hutus et Tutsis, dans laquelle les Églises participent activement, offre une seconde chance à la coexistence ethnique, pour que ne revienne jamais la folie raciste.

 

L’évangile de la seconde chance

La promesse de Jésus sur les publicains et prostituées est donc une bonne nouvelle (= évangile en grec) pour tous (car qui ne l’est jamais ?). Si l’on revient à l’Évangile, la figure la plus aboutie de la deuxième chance est bien le bon larron. L’anti-type en est sans doute Judas : ayant cru à une révolution politique (façon Khmer rouge), ayant trahi, il n’a pas cru que le Christ pourrait à nouveau lui proposer son amitié. Là où Pierre par trois fois confessait aimer Jésus malgré son triple reniement, Judas désespère d’avoir une seconde chance. Son suicide traduit sa conviction que la porte du royaume des cieux lui est fermée, alors qu’elle est pourtant promise à des renégats comme lui par Jésus lui-même.

Puisque les lectures de ce dimanche mettent à l’honneur les méchants, les rebelles, les putains et les collabos lorsqu’ils accueillent le royaume de Dieu, changeons de regard sur ceux qui aujourd’hui sont marqués d’une lettre écarlate aux yeux de tous.

À l’image du Christ, offrons-leur une deuxième chance.
Ce qui revient d’ailleurs à nous l’offrir à nous-même…

 


[3]. En France, 80 000 personnes sortent de prison tous les ans. Après plusieurs années passées derrière les barreaux, beaucoup ont du mal à retrouver un logement, un emploi ou simplement une vie normale. Livrés à eux-mêmes, ces ex-détenus sont trop souvent menés vers la récidive. 63% d’entre eux ont été recondamnés dans les 5 ans après leur première sortie de prison.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Si le méchant se détourne de sa méchanceté, il sauvera sa vie » (Ez 18, 25-28)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur : « Vous dites : ‘La conduite du Seigneur n’est pas la bonne’. Écoutez donc, fils d’Israël : est-ce ma conduite qui n’est pas la bonne ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? Si le juste se détourne de sa justice, commet le mal, et meurt dans cet état, c’est à cause de son mal qu’il mourra. Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Il a ouvert les yeux et s’est détourné de ses crimes. C’est certain, il vivra, il ne mourra pas. »

 

PSAUME
(Ps 24 (25), 4-5ab, 6-7, 8-9)
R/ Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse. (Ps 24, 6a)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse ;
dans ton amour, ne m’oublie pas.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 1-11)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Frères, s’il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage avec amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la compassion, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité. Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres.
Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : ayant la condition de Dieu, il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

 

ÉVANGILE
« S’étant repenti, il y alla » (Mt 21, 28-32)
Alléluia. Alléluia.Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Quel est votre avis ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : ‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’ Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’ Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla. Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière. Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur !’ et il n’y alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ? » Ils lui répondent : « Le premier. »
Jésus leur dit : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru. Tandis que vous, après avoir vu cela, vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à sa parole. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

17 novembre 2019

Christ-Roi : Reconnaître l’innocent

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Christ-Roi : Reconnaître l’innocent

Homélie pour la fête du Christ Roi  / Année C
24/11/2019

Cf. également :

Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures
Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?
Les trois tentations du Christ en croix
La violence a besoin du mensonge
Divine surprise
Le Christ Roi fait de nous des huiles
Non-violence : la voie royale
Roi, à plus d’un titre
Un roi pour les pires

Christ-Roi : Reconnaître l’innocent dans Communauté spirituelle Robert_Campin_004On ne le répétera jamais assez : le premier à entrer dans le royaume du Christ ressuscité, ce n’est pas un des douze apôtres, ni même Marie. Non : c’est un bandit condamné à mort pour ses crimes ! À l’époque, la peine de mort paraissait juste pour ces hommes-là. D’ailleurs, il accepte le châtiment qui lui est infligé : « pour nous (les deux crucifiés aux côtés de Jésus) ce n’est que justice. Nous récoltons ce que nous avons semé. » (cf. Lc 23, 35 43) Déjà en cela cet homme est remarquable, car il assume ses actes criminels et leur conséquence : la mort. L’autre condamné veut encore échapper à son sort en suppliant le Christ d’éclabousser la foule de sa puissance : « sauve-toi toi-même, et nous avec ». Mais le point de bascule entre les deux attitudes est le moment où le deuxième bandit atteste devant tous de l’innocence de Jésus crucifié : « lui n’a rien fait de mal ».

Au moment de mourir dans l’opprobre et la dérision, ce malfaiteur prend parti pour Jésus, et dépose une dernière fois à la barre du procès qui lui est fait : il est innocent. Au moment où la logique sacrificielle du bouc émissaire est à son paroxysme (éliminer celui qui compromet la stabilité de la nation : « il vaut mieux qu’un seul homme meure plutôt que tout le peuple » Jn 18,14), le bon larron dénonce le mensonge qui permet à la violence de se déchaîner : non, Jésus n’est pas coupable de blasphème ni de sédition ; il est innocent de tout ce dont on l’accuse.

En dévoilant ainsi l’imposture qui engendre le déchaînement de la violence, ce malfaiteur prend le parti de Jésus, et s’unit à lui jusque dans la mort. C’est pourquoi le Christ constate : « aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis ».

Dès lors que quelques-uns dénoncent le sort fait aux innocents dans un système violent, que ce système soit religieux (conquêtes musulmanes, Inquisitions chrétiennes, guerres de religion…) ou politiques (URSS de Staline, Cambodge de Pol Pot…), le royaume de Dieu advient !

Reconnaître l’innocent là où tous jettent des pierres ou se moquent, c’est démasquer le mensonge à la racine de cette violence. C’est ce que Jésus a fait avec la femme adultère que tous voulaient lapider. Ce n’est pas sans risques. Jésus savait qu’il exposait sa vie en intervenant pour les exclus injustement stigmatisés dans la société de son temps. Le bon larron n’a plus rien à perdre au seuil de la mort : il est libéré du qu’en-dira-t-on et du jugement des autres désormais. Il a alors ce courage que personne n’avait jusque-là au sommet du Golgotha : reconnaître publiquement l’innocent et prendre son parti. Du coup, il ouvre la voie au courage des autres, pas des disciples (qui ont fui !) mais d’un centurion romain qui proclame lui aussi l’innocence de Jésus après sa mort : « vraiment, cet homme était fils de Dieu » (Mc 15,39). Autrement dit, s’il existe un cycle infernal de la violence s’abattant par mimétisme sur des innocents, il existe également un cercle symétrique, vertueux, qui rompt  cette chaîne de violence par le seul fait de reconnaître publiquement l’innocence des sacrifiés.

Inévitablement, des rapprochements avec les déchaînements contemporains de violence sautent aux yeux. Songez aux 200 000 enfants environ qui chaque année ne naissent pas en France. Pourquoi les éliminer ? Serait-il une chose, capable de troubler l’équilibre de leurs parents potentiels ? En les proclamant innocents, l’Église – sachant qu’elle-même est coupable par ailleurs de bien d’autres crimes – veut être le bon larron attestant devant tous de l’injustice faite à ces non-nés.

Songez encore aux centaines de personnes qui chaque année en France meurent dans la rue, sans logement ni entourage (500 à 600 selon les associations). Leur corps rejoignent le ‘carré des indigents’ dans les cimetières, fosse commune recouverte d’oubli. Certains voudraient nous faire croire que la réussite se mérite, et que donc les pauvres ne le doivent qu’à eux-mêmes. Eh bien non ! Des collectifs (chrétiens et aconfessionnels) dénoncent ces morts indignes comme une violence faite à des innocents, car les pauvres ne sont pas coupables de leur misère.

FB_modele_COCO1 innocent dans Communauté spirituelle

De même, criminaliser les migrants qui fuient la pauvreté chronique de leur pays d’origine n’est pas juste. La racine du mal est dans la domination des nations gagnantes de la mondialisation : elles fixent le terme des échanges, répartissent les inégalités, culpabilisent les perdants. Réguler les flux migratoires n’implique pas ces traitements inhumains dans nos ‘jungles’ et autres camps de détention administratifs.

On nous dit qu’il n’y a plus d’idéologie depuis la chute du communisme en 1989 : que nenni ! L’idéologie de la violence sacrificielle qui a éliminé Jésus est toujours là, terriblement efficace : faire passer les innocents pour des coupables, les victimes pour des dommages collatéraux inévitables.

Fêter le Christ-Roi nous engage.

Ils ne savent pas ce qu'ils fontNon pas à brandir des étendards, ni à constituer des mini royaumes à l’écart. Pour fêter le Christ-Roi, le mieux est de suivre la voie du bon larron : reconnaître nos torts et avoir le courage de reconnaître publiquement l’innocence de ceux que l’on a cloués au pilori de la dérision publique. D’ailleurs, Jésus lui-même n’a-t-il pas jusqu’au bout plaidé en faveur de ses bourreaux ? « Ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34). S’ils savaient qui ils condamnent, qui ils crucifient, qui ils éliminent aujourd’hui encore, ils ne le feraient pas. Le mensonge est père de la violence. Si le mensonge de la culpabilité des autres était levé, ils reculeraient horrifiés devant l’abomination de leurs actes, les Hutus devant les Tutsis et les Tutsis  devant les Hutus, les djihadistes devant les blessés de leurs attentats, les millionnaires devant les souffrances des pauvres, les abattoirs indignes devant la détresse animale etc.…

Il y a en chacun de nous – même les pires – une part d’innocence qui vient du voile de mensonge manipulant notre liberté à notre insu. C’est pourquoi nous espérons que chacun, jusqu’à son dernier souffle, peut comme le bon larron confesser ses torts, reconnaître l’innocent et prendre son parti.

Que le Christ-Roi nous aide à anticiper son royaume de justice et de paix, où les innocents ne sont plus tournés en dérision puis éliminés par les vainqueurs du moment.

Prenons leur défense avec courage.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ils donnèrent l’onction à David pour le faire roi sur Israël » (2 S 5, 1-3)

Lecture du deuxième livre de Samuel

En ces jours-là, toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : « Vois ! Nous sommes de tes os et de ta chair. Dans le passé déjà, quand Saül était notre roi, c’est toi qui menais Israël en campagne et le ramenais, et le Seigneur t’a dit : ‘Tu seras le berger d’Israël mon peuple, tu seras le chef d’Israël.’ » Ainsi, tous les anciens d’Israël vinrent trouver le roi à Hébron. Le roi David fit alliance avec eux, à Hébron, devant le Seigneur. Ils donnèrent l’onction à David pour le faire roi sur Israël.

PSAUME
(Ps 121 (122), 1-2, 3-4, 5-6)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur,
là qu’Israël doit rendre grâce au nom du Seigneur.

C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.
Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment ! »

DEUXIÈME LECTURE
« Dieu nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé » (Col 1, 12-20)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens

Frères, rendez grâce à Dieu le Père, qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints, dans la lumière. Nous arrachant au pouvoir des ténèbres, il nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé : en lui nous avons la rédemption, le pardon des péchés.  Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.

ÉVANGILE
« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » (Lc 23, 35-43)
Alléluia. Alléluia. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Béni soit le Règne qui vient, celui de David notre père. Alléluia. (cf. Mc 11, 9b.10a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, on venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, en disant : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! »
Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs. » L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » Mais l’autre lui fit de vifs reproches : « Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » Jésus lui déclara : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , ,
123456