L'homelie du dimanche

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1 août 2021

L’antidote absolu, remède d’immortalité

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’antidote absolu, remède d’immortalité

Homélie pour le 19° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
08/08/2021

Cf. également :

Bonne année !
Le peuple des murmures
Le caillou et la barque
Traverser la dépression : le chemin d’Elie
Reprocher pour se rapprocher
Ascension : « Quid hoc ad aeternitatem ? »

L’eucharistie, quel cirque !

Pendant les trois premiers siècles, demander le baptême ou aller à l’assemblée du dimanche était risqué. Une dénonciation, une rafle, quelques légionnaires romains encerclant une communauté rassemblée, et les fauves du cirque se léchaient les babines… Les martyrs chrétiens de ces persécutions nous ont laissé des témoignages bouleversants, notamment sur l’importance de l’eucharistie pour affronter la mort imminente. Ainsi Ignace d’Antioche, troisième évêque de cette ville de l’actuelle Turquie où les disciples reçurent pour la première fois le nom de ‘chrétiens’ (Ac 11,26) : vers 107-110, il marche au supplice, sachant que le cirque de Rome va bientôt résonner des clameurs de la foule fascinée par le massacre, et des rugissements des bêtes transformées en bourreaux, bouchers, nettoyeurs de la fange chrétienne…

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Pour Ignace, l’eucharistie est source d’une force extraordinaire, non-violente et miséricordieuse. Il y trouve le courage d’affronter la condamnation injuste, l’humiliation du cirque, la fin prochaine dans les souffrances physiques infligées par les dents des fauves. Plus encore, il considère que la mort a déjà perdu la partie, malgré l’assassinat légal tout proche, à cause de la présence de vie que l’eucharistie lui procure :
« Vous vous réunissez dans une même foi, et en Jésus-Christ « de la race de David selon la chair » (Rm 1,3), fils de l’homme et fils de Dieu, pour obéir à l’évêque et au presbyterium, dans une concorde sans tiraillements, rompant un même pain qui est remède d’immortalité, antidote pour ne pas mourir, mais pour vivre en Jésus-Christ pour toujours » (Lettre d’Ignace d’Antioche aux Éphésiens).

Antidote, remède d’immortalité : les mots d’Ignace d’Antioche font écho à ceux de Jésus dans notre Évangile de ce dimanche (Jn 6, 41-51) : « le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde ».

Pour Jésus, faire eucharistie c’est se livrer corps et âme par amour, pour que l’autre vive, fut-il le pire des bourreaux. Nourrir la foule, c’est lui distribuer le pain de la Parole et devenir soi-même pain rompu pour la vie du monde.

Ignace d'AntiocheEn écrivant aux chrétiens de Rome qui vont le voir périr dans l’arène, Ignace fait le parallèle entre son supplice à venir et l’eucharistie plus forte que la mort :
« Moi, j’écris à toutes les Églises, et je mande à tous que moi c’est de bon cœur que je vais mourir pour Dieu, si du moins vous vous ne m’en empêchez pas. Je vous en supplie, n’ayez pas pour moi une bienveillance inopportune. Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu, et je suis moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ. Flattez plutôt les bêtes, pour qu’elles soient mon tombeau, et qu’elles ne laissent rien de mon corps, pour que, dans mon dernier sommeil, je ne sois à charge à personne. C’est alors que je serai vraiment disciple de Jésus-Christ, quand le monde ne verra même plus mon corps. Implorez le Christ pour moi, pour que, par l’instrument des bêtes, je sois une victime offerte à Dieu » (Lettre d’Ignace d’Antioche aux Romains).

Voilà pourquoi on cherchait toujours à enchâsser une petite relique d’un martyr dans le nouvel autel à consacrer dans une église : pour rappeler que la véritable eucharistie est de faire de sa vie une offrande d’amour, gratuitement, jusqu’à se donner entièrement soi-même s’il le faut.

Un peu après Ignace, Irénée de Lyon attestera lui aussi que la communion eucharistique est remède d’immortalité : « De même que le pain terrestre, après avoir reçu l’invocation de Dieu, n’est plus du pain ordinaire mais Eucharistie, de même nos corps qui participent à l’Eucharistie ne sont plus corruptibles puisqu’ils ont l’espérance de la résurrection » (Adversus haereses 4,18).

 

Mourir à chaque messe

Jean-Marie Vianney, curé d'Ars, montrant ç un enfant le chemin du cielL’eucharistie et la mort sont tellement liées ! On se souvient du mot du curé d’Ars : « si on savait ce qu’est la messe, on en mourrait ». Et c’est vrai que chaque eucharistie est une petite mort, transition déjà accomplie vers la vie éternelle. « Nul ne peut voir Dieu sans mourir », affirme la Torah (Ex 33,20). Or en chaque eucharistie, Dieu se laisse voir, sacramentellement, et nous fait ainsi passer dans une autre façon de penser, d’agir, d’aimer, ce qui nous demande de mourir à nos anciennes manières de faire. Lorsque Jésus nous promet que « celui qui mangera de ce pain ne mourra jamais », nous savons bien qu’il ne parle pas de la mort physique - la première mort – mais de l’autre mort – la seconde – bien plus redoutable (cf. « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises. Le vainqueur ne pourra être atteint par la seconde mort » Ap 2, 11). Nous pourrions presque renverser le programme que Montaigne fixait à la philosophie : « que philosopher c’est apprendre à mourir », en affirmant simplement : communier, c’est apprendre à vivre, d’une vie plus forte que ce que nous en voyons matériellement.

Associés à la Passion du Christ dont nous faisons mémoire en chaque célébration, nous mourons avec lui pour ressusciter avec lui, dès maintenant. L’Évangile de Jean le fait dire non sans humour à Thomas : « allons mourir avec lui ! » (Jn 11, 16). Dès maintenant nous avons part à sa mort-résurrection, dès maintenant et pas seulement à la fin des temps ! La vie éternelle est déjà commencée en chaque eucharistie…

 

Souviens-toi de ton futur

Souviens-toi de ton futurLes rabbins aimaient déjà rappeler à Israël que c’est le futur qui est déterminant, pas le passé. Le présent n’est jamais pour la Torah que l’irruption eschatologique de l’intervention de Dieu dans l’histoire, pour nous conformer à notre vocation ultime : être un peuple de fils et de filles, vivant dans l’Alliance avec Dieu et entre nous. « Souviens-toi de ton futur » : cette maxime rabbinique trouve un accomplissement, une plénitude extraordinaire dans l’eucharistie de Jésus. L’Église est un peuple d’appelés, dont la vocation est de vivre la communion d’amour même qui unit le Père et le Fils dans l’Esprit. « Devenir participants de la nature divine » (2P 1,4) est à ce titre la raison profonde de toute l’action sacramentelle.

Nous ne venons pas à la messe offrir notre passé, mais recevoir notre avenir : devenir Dieu. En communiant, nous n’assimilons pas le Christ, au contraire : nous le laissons nous assimiler à lui, faire de nous son corps, pour devenir par lui avec lui et en lui une vivante offrande à la louange de la gloire de Dieu le Père (prière eucharistique n° 3). Saint Augustin avait bien compris que c’est de l’avenir que nous vient notre dignité, et que c’est notre union au Ressuscité qui nous transforme peu à peu, irréversiblement, en Celui avec qui nous sommes appelés à ne plus faire qu’un. Dans ses Confessions, il fait dire au Christ : « Je suis la nourriture des forts : grandis et tu me mangeras. Tu ne me changeras pas en toi, comme la nourriture de ton corps, c’est toi qui seras changé en moi ». C’est bien Lui qui aimante notre histoire, et nous attire en Dieu-Trinité.

 

La communion des temps

Il s’opère donc dans l’eucharistie une inversion des temps dont l’enjeu est la transformation de notre présent, pour toujours. En écho à la communion des saints du Credo, la célébration de la messe accomplit une communion des temps où chacun reçoit de quoi anticiper la façon de vivre qui est celle du Christ : sa vie devient nôtre, par anticipation, pour toujours.

Le temps liturgique n’est pas fermé, mais ouvert, au sens mathématique du terme : il ouvre le temps humain sur une limite qui n’appartient pas au temps humain.
En chaque eucharistie, nous fêtons un évènement qui n’est pas encore arrivé : la venue du Christ dans la gloire (cf. l’anamnèse) ! Nous nous souvenons de notre avenir, pour qu’il transforme notre présent, en s’appuyant sur le passé où tout s’est joué.
Le temps eucharistique n’est donc pas un temps linéaire, ni un temps cyclique.
La liturgie opère une « communion des temps » très originale.
En racontant ce qui s’est passé avec Israël ou Jésus, elle nous rend contemporains des « merveilles » de Dieu accomplies pour son peuple. En faisant ainsi mémoire, l’Église s’ouvre à l’avenir, à l’ad-venir de Dieu, elle s’ouvre à tous les possibles de l’Histoire. Elle proclame que c’est la fin qui informe le présent et non l’inverse ; c’est le terme de l’histoire qui transforme l’aujourd’hui, selon la très belle intuition du sage : « Hâte le temps, rappelle-toi le terme, et que soient racontées tes merveilles ! » (Si 36, 7).

L’eucharistie contient toute une philosophie du temps, irréductible aux autres philosophies humaines.
Les civilisations traditionnelles croient qu’il y a eu un âge d’or auquel il faudrait revenir pour retrouver l’harmonie primordiale (in illo tempore = en ce temps-là) : un temps cyclique.
La civilisation moderne des Lumières et du Progrès industriel croit que le temps est linéaire, et que le progrès permet d’aller toujours de l’avant. Ce mythe du Progrès a nourri aussi bien le marxisme que la recherche scientifique et les Trente Glorieuses…
Les catastrophistes actuels, collapsologues écologistes ou nihilistes, nous prédisent un temps d’effondrement qui nous conduit à la perte de l’homme dans l’univers.

Les chrétiens quant à eux reçoivent de leur liturgie une philosophie du temps qui ne ressemble à aucune autre. On pourrait l’appeler « la communion des temps » en référence à la communion des saints qui est à l’œuvre dans la communion eucharistique. Raconter le passé, en faire mémoire, permet de s’ouvrir à l’avenir ouvert dans la Résurrection de Jésus, et cet avenir reflue dès maintenant sur notre présent pour le transformer à l’image de ce qu’il sera un jour en plénitude, lorsque le Christ viendra, Roi de gloire, tout récapituler en lui.

Dans l’eucharistie, nous faisons mémoire de la Passion du Christ, nous rendant ainsi contemporains de sa Pâque qui nous ouvre à l’avenir en Dieu qui nous attend.

On peut risquer la schématisation suivante :

Communion des temps 

Quelques petites conséquences au passage de cette conception du temps :

- Nous ne sommes pas surdéterminés par notre passé. C’est notre avenir qui nous transforme : « Soyez ce que vous voyez (sur l’autel eucharistique), et recevez ce que vous êtes » (St Augustin). Le passé ne suffit pas pour guérir de ses blessures : l’ouverture à l’avenir compte encore plus.
- L’espérance est le moteur qui maintient notre vie ouverte sur l’avenir. Sans l’espérance, ni la foi ni la charité ne peuvent tenir.
- Si le temps humain est ouvert sur la venue du Christ, alors notre société doit devenir une société ouverte, et non fermée, ainsi que nos familles, nos paroisses.

Communier change notre rapport au temps, et l’agrandit à la mesure de notre immense espérance : la venue du Christ, Roi de gloire, à la plénitude des temps…
Communier nous repose la question de notre rapport au temps : quelle est notre philosophie du temps qui passe ? Vivons-nous dans la mémoire et le souvenir ? ou tendus vers les buts que nous nous sommes fixés ? ou goûtons-nous le présent sans penser à autre chose ?
Ni cyclique quoique mémoriel, ni linéaire quoique eschatologique, le temps liturgique nous invite à nous recevoir du futur promis, afin de transformer le présent à son image, appuyés sur ce que Dieu a déjà réalisé dans le passé pour nous.

Prenons le temps de méditer sur le temps à la lumière de l’eucharistie !
- Ne pas sacraliser le passé avec nostalgie, mais y relire l’action de Dieu qui a commencé en nous. Car comme dit le psaume, Dieu n’arrêtera pas l’œuvre de ses mains.
- Ne pas construire l’avenir, mais l’accueillir comme une promesse que Dieu va réaliser pour nous, avec nous. C’est là sans doute le point le plus difficile pour l’Occident : se laisser façonner par l’avenir qui reflue au-devant de nous, au lieu de croire que nous pouvons comme des dieux fabriquer notre destinée tout seuls.
- Ne pas éviter le présent, mais l’habiter comme ouvert à tous les possibles qu’il nous faut nous orienter vers la fin, l’accomplissement de l’histoire.

Il y a bien une idolâtrie païenne du temps dont l’eucharistie nous délivre.
Plus que jamais, les chrétiens sont des dissidents temporels : ils ne s’affolent pas avec le temps médiatique, ils ne s’engloutissent pas dans le court-terme du temps financier ou de la consommation, ils résistent aux futurs idéologiques construits par les hommes contre eux-mêmes.

Ils se tiennent, libres et indéterminés, sur la ligne de crête eucharistique qui unit l’avenir et le passé en un présent d’une intensité redoublée.

 

Tout voir à partir de Dieu

quid hoc ad aeternitatem : voir les choses d'un autre point de vue, à partir de la finCette notion d’anticipation eschatologique, dont l’eucharistie est source et sommet, nous permet dès lors de ne plus voir les choses et les gens à la manière purement humaine. Comme un drone révèle tout à coup l’ordonnancement des géoglyphes sur le sol du désert chilien d’Atacama en prenant de la hauteur, la communion eucharistique nous donne de lire les lignes de force que Dieu dessine dans notre histoire personnelle et collective.

Une abbesse à qui ses sœurs venaient se plaindre des multiples mesquineries ordinaires de la vie monastique les invitaient à changer de point de vue : ‘quid hoc ad aeternitatem ?’ Qu’est-ce que cela par rapport à l’éternité ? Et si vous vous placez du côté de l’éternité, à partir d’elle, cela donne quoi ?

Voir les choses à partir de Dieu permet de relativiser l’anecdotique et de goûter l’essentiel, de déchiffrer le fatras de l’histoire, de laisser notre vocation nous transformer en celui/celle que nous sommes appelés à devenir ultimement.

Grâce à l’eucharistie, nous ne voyons plus les choses ni les gens tels qu‘ils sont actuellement, mais tels qu’ils seront en Dieu, de façon ultime, en plénitude. Voilà pourquoi nous ne désespérons de personne, jusqu’à son souffle final.

Bien des virus contaminent notre existence ; bien des poisons polluent notre nourriture physique et spirituelle. Voir dans l’eucharistie l’antidote absolu aux poisons anti-évangéliques nous permet d’y puiser le courage du martyre. Croire que le pain eucharistique est remède d’immortalité nous ouvre à une vie plus intense, dès maintenant, à jamais.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Fortifié par cette nourriture, il marcha jusqu’à la montagne de Dieu » (1 R 19, 4-8)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie, fuyant l’hostilité de la reine Jézabel, marcha toute une journée dans le désert. Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson, et demanda la mort en disant : « Maintenant, Seigneur, c’en est trop ! Reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères. » Puis il s’étendit sous le buisson, et s’endormit. Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange ! » Il regarda, et il y avait près de sa tête une galette cuite sur des pierres brûlantes et une cruche d’eau. Il mangea, il but, et se rendormit. Une seconde fois, l’ange du Seigneur le toucha et lui dit : « Lève-toi, et mange, car il est long, le chemin qui te reste. » Élie se leva, mangea et but. Puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu.

 

PSAUME
(Ps 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7, 8-9)

R/ Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur ! (Ps 33, 9a)

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Magnifiez avec moi le Seigneur,
exaltons tous ensemble son nom.
Je cherche le Seigneur, il me répond :
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
Un pauvre crie ; le Seigneur entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.

L’ange du Seigneur campe alentour
pour libérer ceux qui le craignent.
Goûtez et voyez : le Seigneur est bon !
Heureux qui trouve en lui son refuge !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Vivez dans l’amour, comme le Christ » (Ep 4, 30 – 5, 2)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, n’attristez pas le Saint Esprit de Dieu, qui vous a marqués de son sceau en vue du jour de votre délivrance. Amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes, tout cela doit être éliminé de votre vie, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. Vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant en sacrifice à Dieu, comme un parfum d’agréable odeur.

 

ÉVANGILE
« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel » (Jn 6, 41-51)
Alléluia. Alléluia.Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. » Ils disaient : « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire maintenant : ‘Je suis descendu du ciel’ ? » Jésus reprit la parole : « Ne récriminez pas entre vous. Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi. Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. Amen, amen, je vous le dis : il a la vie éternelle, celui qui croit. Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »
.Patrick Braud

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9 mai 2021

Ascension : apprivoiser la disparition

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ascension : apprivoiser la disparition

 Homélie pour la fête de l’Ascension / Année B
13/05/2021

Cf. également :

Ascension : les pleins pouvoirs
Désormais notre chair se trouve au ciel !
Jésus : l’homme qui monte
Ascension : « Quid hoc ad aeternitatem ? »
Ascension : la joyeuse absence
Ascension : l’ascenseur christique
Une Ascension un peu taquine : le temps de l’autonomie
Les vases communicants de l’Ascension

Dire adieu au temps de la Covid

Ascension : apprivoiser la disparition dans Communauté spirituelle 41-m-BqU93L._SX339_BO1,204,203,200_Sur les 100 000 morts qu’a provoqué la Covid jusqu’à maintenant en France, combien d’enterrements ont pu se dérouler ‘normalement’, en présence des proches et des amis ? Très peu… La plupart était limités à 30 personnes maximum, et même moins. Beaucoup n’ont pas pu voir le corps de leur défunt, ni l’accompagner en lui tenant la main en lit de réanimation. À tel point qu’il est question d’instituer une journée de commémoration des victimes de la Covid, pour rétablir un peu de leur dignité perdue dans ces disparitions sans au-revoir, sans corps visible, sans célébration ni cérémonie.

Lorsque quelqu’un de notre entourage disparaît, nous avons besoin de poser des gestes, de prononcer quelques paroles, d’utiliser quelques symboles (fleurs, musique, gestes, tombeau…) pour surmonter l’épreuve de l’absence.

La disparition soudaine de Jésus aux yeux des disciples a peut-être été un choc de cette nature : on le voyait – ressuscité - marcher, manger et parler avec nous, et puis plus rien. Il a brusquement cessé de se manifester. Il a disparu à leurs yeux. Cette disparition sans laisser de traces a duré symboliquement 10 jours, de l’Ascension à Pentecôte, car avec la venue de l’Esprit cette disparition revêtira une tout autre signification.

Chaque année, environ 60 000 personnes en France disparaissent sans laisser de traces. Impressionnant ! Le fichier des personnes recherchées (FPR) recensait en 2019 environ 580 000 personnes répondant à des situations très diverses : évadés, étrangers avec obligation de quitter le territoire, mais aussi mineurs en fugue ou encore personnes vulnérables introuvables etc. On en retrouve 55 000 par an (fugues, suicides, accidents) mais il reste cependant 5000 disparus par an, évanouis dans la nature. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute Xavier Dupont de Ligonnès, dont l’affaire défraie la chronique depuis 2011. Il est soupçonné d’avoir massacré sa famille à Nantes, puis de s’être évanoui dans la nature, dans une fuite savamment préparée et organisée. Dupont de Ligonnès est en quelque sorte l’anti-Ascension par excellence : vivant, il donne la mort et disparaît pour fuir la justice humaine. Tué, le Ressuscité donne la vie et disparaît pour accomplir la justice de Dieu. L’un  disparaît sans laisser de traces pour être oublié. L’autre disparaît physiquement pour rester présent autrement, à travers des traces que l’Esprit de Pentecôte nous fera déchiffrer.

Élevé au ciel, Jésus disparaît à leurs yeux, ce qui rendit paradoxalement les apôtres joyeux et remplis d’ardeur missionnaire. C’est donc que nous pouvons apprivoiser les disparitions qui sont les nôtres comme autant d’invitations à continuer joyeusement notre route. Il nous faut pour cela accepter de disparaître, et accepter les disparitions d’autrui.

 

Accepter de disparaître

Disparaitre absence dans Communauté spirituelleUn très bon ami, 65 ans : hospitalisation 15 jours, longue convalescence, grande faiblesse généralisée. Lui qui est maire de sa commune et même président de l’agglomération et conseiller régional, il a été obligé de suspendre tous ses mandats et responsabilités politiques depuis sa maladie. Expérience physique douloureuse, qui fait toucher de près les limites de son corps. Expérience humaine révélatrice, puisqu’on ne peut plus se définir par l’action lorsqu’on est faible au point de se traîner du lit au fauteuil et du fauteuil au lit. Expérience spirituelle également, car se cogner à notre finitude nous avertit qu’un jour le monde se passera de nous sans trop de difficultés… Prendre conscience soudainement que dans 10 ou 20 ans, l’univers continuera imperturbablement sans nous peut donner le vertige.

Un tel breakdown peut cependant être salutaire, comme le furent les longs mois de convalescence d’Ignace de Loyola pour le détourner des plaisirs mondains de la noblesse de son époque. Quelle illusion de croire que c’est l’action qui nous maintient en vie ! Quelle folie de croire qu’on peut laisser des traces de notre passage ! Quel aveuglement de faire comme si nous n’allions jamais disparaître, individuellement ou même collectivement !

Suivre Jésus dans son Ascension, n’est-ce pas commencer par accepter de disparaître un jour aux yeux de nos proches ? Loin de nous angoisser, cette perspective peut au contraire donner sens à ce que nous entreprenons, et surtout à la manière dont nous le faisons : sans nous attacher à nos œuvres, sans exiger des autres une immortalité qu’ils ne peuvent nous donner, en relativisant toutes les grandeurs humaines qui en réalité ne sont qu’éphémères. Accepter de disparaître, c’est s’attacher sans s’attacher, goûter sans posséder, préparer la relève, garder humblement à l’esprit que la mesure d’ici-bas n’a rien à voir avec celle d’après. Jésus, sachant qu’il ne serait pas toujours avec eux, a éduqué ses disciples à l’autonomie, et envoyé l’Esprit pour cela. Celui qui renâcle à disparaître s’arc-boute sur sa réputation, ses richesses, sa famille, son métier, jusqu’à épuisement, jusqu’à peser lourdement sur les autres…

Consentir avec le Christ à être soustrait au regard de ses proches, c’est être enlevé, être élevé, s’asseoir à la droite de Dieu…

 

Accepter la disparition d’autrui

800px-Remebrance_poppy_ww2_section_of_Aust_war_memorial AscensionLa mort de nos proches nous est bien souvent plus proche que notre propre mort !
À l’inverse du Moyen Âge où préparer sa mort était la grande affaire de la vie (« priez pour nous à l’heure de notre mort »), guérir de la mort d’autrui semble être la grande affaire de ce siècle. On pourrait penser que c’est de l’altruisme. Hélas c’est plutôt survivre à la mort de l’autre qui intéresse, et non que l’autre survive à sa propre mort ! Alors on déploie tout l’arsenal de l’accompagnement psychologique : faire son deuil, les étapes traversées pour cela, les groupes de paroles dédiés etc. Et l’on déploie l’arsenal des techniques de bien-être pour s’en sortir : relaxation, méditation, sophrologie, pratiques de développement personnel les plus exotiques etc. Tout cela n’empêche pas d’ailleurs la consommation d’anxiolytiques, de somnifères et d’antidépresseurs d’atteindre des sommets qui devraient nous inquiéter.

Or, accepter que l’autre disparaisse est grande sagesse, et grande paix.

En effet, si vraiment on l’aime, c’est son sort à lui qui importe avant tout. Si je suis croyant, j’espère avec le Christ de l’Ascension que celui que j’aimais est désormais enlevé au ciel, assis à la droite de Dieu : en quoi cela serait-il triste pour lui ? Comment ne pas m’en réjouir pour lui et avec lui, à l’image des apôtres tout joyeux de l’absence du Ressuscité ?

Et si je ne suis pas croyant, alors celui que j’ai aimé retourne au néant, et c’est bien ainsi, car le néant est justement ce qui supprime toute peine puisqu’il n’y a plus de sujet pour éprouver quoi que ce soit. Impossible d’être triste pour lui, car il n’existe plus. Je peux être triste pour moi-même, mais ce n’est que la trace (relativement égoïste) de l’intérêt que je trouvais à cette relation…

Lorsque la disparition est un à-Dieu, alors elle est fondamentalement pleine de promesses. Depuis l’Ascension, ceux qui nous sont enlevés, disparus à nos yeux, sont désormais assis à la droite de Dieu en Christ. Nous ne savons pas très bien ce que signifie cette image des psaumes, mais nous devinons qu’il est question d’une plénitude qui nous attend au-delà du terme de nos années sur terre.

 

Être présent autrement

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Le Christ de l’Ascension renvoie ses disciples en Galilée et leur demande d’attendre la venue de l’Esprit. L’absence réelle de Jésus en personne ouvre alors sur une autre présence :

– présence sacramentelle : le sacrement de l’autel uni au sacrement du frère nous rendent présent le Christ. À travers l’eucharistie et la diaconie, la rencontre du Ressuscité se fait, autrement, réellement.

– présence par la Parole : la table de la Parole est indissociable de celle de l’eucharistie, et c’est le Christ en personne qui parle quand on lit les Écritures, quand on les médite, les commente, les actualise, les met en pratique.

– présence par la vie spirituelle : l’Esprit de Pentecôte nous est donné pour habiter en Christ, et lui en nous. Cet Esprit ouvre notre intelligence à sa Parole, ouvre notre corps à la réception des sacrements, ouvre notre cœur à l’amour du Christ en l’autre et de l’autre en Christ.

Disparaître le jour de l’Ascension est pour le Christ une autre manière de se rendre présent. Envisager notre mort, ou celle de nos proches, comme une Ascension peut changer bien des choses dans nos choix et nos engagements dès maintenant…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva » (Ac 1, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le moment où il commença, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ; il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu.
Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père. Il déclara : « Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche : alors que Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours. » Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »
Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs, qui leur dirent : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

 

PSAUME
(46 (47), 2-3, 6-7,8-9)
R/ Dieu s’élève parmi les ovations, le Seigneur, aux éclats du cor. ou : Alléluia ! (46, 6)

Tous les peuples, battez des mains,
acclamez Dieu par vos cris de joie !
Car le Seigneur est le Très-Haut, le redoutable,
le grand roi sur toute la terre.

Dieu s’élève parmi les ovations,
le Seigneur, aux éclats du cor.
Sonnez pour notre Dieu, sonnez,
sonnez pour notre roi, sonnez !

Car Dieu est le roi de la terre,
que vos musiques l’annoncent !
Il règne, Dieu, sur les païens,
Dieu est assis sur son trône sacré.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Parvenir à la stature du Christ dans sa plénitude » (Ep 4, 1-13)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte donc à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous. À chacun d’entre nous, la grâce a été donnée selon la mesure du don fait par le Christ. C’est pourquoi l’Écriture dit : Il est monté sur la hauteur, il a capturé des captifs,il a fait des dons aux hommes. Que veut dire : Il est monté ? – Cela veut dire qu’il était d’abord descendu dans les régions inférieures de la terre. Et celui qui était descendu est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux pour remplir l’univers. Et les dons qu’il a faits, ce sont les Apôtres, et aussi les prophètes, les évangélisateurs, les pasteurs et ceux qui enseignent. De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude.

 

ÉVANGILE
« Jésus fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu » (Mc 16, 15-20)
Alléluia. Alléluia.Allez ! De toutes les nations faites des disciples, dit le Seigneur. Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Alléluia. (Mt 28, 19a.20b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus ressuscité se manifesta aux onze Apôtres et leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné. Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ; ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien. »
Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Évangile. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.
Patrick Braud

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7 mars 2021

Quels sont ces serpents de bronze ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quels sont ces serpents de bronze ? 

Homélie pour le 4° Dimanche de Carême / Année B
14/03/2021

Cf. également :

À chacun son Cyrus !
Démêler le fil du pêcheur
L’identité narrative : relire son histoire
Le chien retourne toujours à son vomi
La soumission consentie

En bon juif nourri de la Torah avec le lait de sa mère, Jésus puise dans les écrits de l’Alliance de quoi déchiffrer son identité et sa mission. Ce dimanche (Jn 3, 14-21), il se souvient de l’épisode du serpent de bronze de Moïse, et s’identifie au salut ainsi offert pendant l’Exode au désert : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle ». La scène des serpents est encore dans toutes les mémoires. Relisons-la pas à pas, pour voir comment Jésus se l’est appropriée, et comment nous pouvons nous-mêmes en faire notre miel.

 

1. Le venin de la tentation

Serpent Serpent Bronze Illustration Vecteur PremiumTout commence par les murmures du peuple contre Moïse. Les esclaves en fuite ont chaud, soif et faim dans le désert effrayant, « chaos de hurlements sauvages » (Dt 32,10). Ils en deviennent nostalgiques de la période de leur esclavage où il y avait des marmites de viande et une sécurité relative. La Boétie soulignera plus tard que la soumission ne dure que si elle est volontaire, intérieurement acceptée et normalisée par ceux qui en sont victimes. Et Marx remarquera que la plupart des esclaves aiment leurs chaînes, les opprimés leurs oppresseurs. Alors, cette horde de fuyards se rebelle contre celui qui les a conduits jusqu’ici, au milieu des cailloux rouges, poussiéreux et desséchés. La tentation refait surface : pourquoi prendre tous ces risques sous prétexte d’être libres ? Et si l’eau venait à manquer ? Et si tout cela n’en valait pas la peine ? Et si la terre promise n’était qu’un mythe ? Et s’il valait mieux retourner en Égypte malgré le châtiment qui nous y attend ?
« En chemin, le peuple récrimina contre Dieu et contre Moïse : “Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable !” Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël. Le peuple vint vers Moïse et dit : “Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents.” Moïse intercéda pour le peuple, et le Seigneur dit à Moïse : “Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront !” Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet du mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! Les fils d’Israël partirent et campèrent à Oboth » (Nb 21, 5 10).

Cette tentation est la nôtre : préférer revenir à nos anciens esclavages plutôt que de prendre le risque de la liberté, préférer la servitude (de pharaon) au service (de YHWH). Un proverbe biblique le constatait avec cynisme : « le chien retourne toujours à son vomi » (Pr 26,11 ; 2P 2,22)…

Cette tentation est un venin qui se répand dans le peuple, empoisonne sa marche, pollue son espérance. Le texte biblique raconte que des serpents brûlants se faufilaient alors dans le désert pour mordre les hébreux rebelles. En fait, c’est le remords qui les empoisonne. Ils se font du mal à eux-mêmes en se détournant du but promis. Ils s’empoisonnent en regardant en arrière. Ils s’enfièvrent de passions brûlantes au lieu de faire confiance et de se laisser conduire.

La punition des serpents peut être une référence au serpent qui a tenté le premier couple humain. Il a en effet utilisé la calomnie pour arriver à ses fins en faisant croire que Dieu était un Dieu jaloux qui ne voulait pas que l’humain devienne semblable à lui (Gn 3,4-5).

Moïse fait le bon diagnostic : le venin qui enfièvre le peuple est bien celui du consentement à son esclavage. Il réagit aussitôt, avec un fort sens du symbolisme.

 

2. Figer en bronze le serpent

Quels sont ces serpents de bronze ? dans Communauté spirituelle france-doubs-labergement-sainte-marie-fonderie-cloches-charles-obertino-coule-bronze-fusion-moulesC’est Dieu qui souffle à Moïse le chemin de guérison : « fais-toi un serpent », et Moïse l’interprète en fondant un serpent de bronze. Symboliquement, ce serpent est l’antidote de ceux qui se sont faufilés au milieu du peuple : il était brûlant (le bronze en fusion) et le voilà froid, figé. Il se glissait parmi les pierres et maintenant il est immobile. Il mordait et il est inactif. Bref : ce serpent est bien semblable à ceux qui décimaient les hébreux, et pourtant il est neutralisé, inoffensif.

Figer en bronze le serpent de notre tentation reste un chemin de guérison pour nous aujourd’hui : avoir le courage de saisir à pleines mains le mal qui nous ronge, lui faire cracher son venin, le rendre inoffensif au point qu’il ne bougera plus de là… Traiter la tentation comme une chose à modeler au lieu de subir son emprise en la considérant comme un être vivant. La force de la tentation réside dans la capacité du tenté à lui donner vie, à lui accorder du pouvoir. La nommer, la figer en bronze, c’est lui ôté la possibilité de nuire.

En s’identifiant au serpent de bronze, Jésus comprend qu’il va de devenir l’image-même du péché aux yeux de ses contemporains. Sur la croix, il subira la vieille malédiction du Deutéronome (Dt 21,23 : « maudit soit qui pend au bois du gibet ! »).

Il incarnera celui qui est abandonné de Dieu et des hommes. Il sera défiguré au point de ne plus voir en lui que le péché dévorant chacun de nous jusqu’à sa perte. « Il a été fait péché  pour nous », dira Paul (2 Co 5,21), effrayé et admiratif. Mais dans sa Passion, Jésus était en train de figer en bronze le mal se déferlant sur lui. En aimant ses bourreaux, en pardonnant à ceux qui le clouaient, en répondant au mal par le bien, en ouvrant le ciel au criminel à sa droite, Jésus refaisait ce qui a permis à Moïse de sauver le peuple des morsures brûlantes des serpents : il endosse le mal pour lui ôter toute puissance, il saisit la haine à bras-le-corps pour la désarmer, il fait cracher à la haine son venin pour qu’elle devienne inoffensive.

 

3. Élever le serpent de bronze

91868669-serpent-en-bronze-de-mo%C3%AFse-mont-n%C3%A9bo croix dans Communauté spirituelleAprès avoir fondu le serpent en bronze, Dieu demande à Moïse de l’élever au plus haut, sur un mât. Ce geste d’élévation est là aussi éminemment symbolique. Celui qui ne pouvait que ramper à l’horizontale sur le sol se retrouve ainsi au-dessus, à la verticale du peuple. La tentation de l’immanence est retournée comme un gant : la verticalité du mât marque la transcendance de Dieu qui ouvre le peuple à de nouveaux horizons de liberté. Prendre de la hauteur à la manière de YHWH est donc le remède pour ne pas ramper comme des reptiles ! Le peuple murmurait contre Moïse car il ne pensait qu’à ses besoins immédiats : boire et manger. Le serpent de bronze dressé à la verticale va les obliger à décoller leur regard de la poussière de leur quotidien à court-terme.

On comprend que Jean ait vu en Jésus crucifié celui qui rétablissait l’accès au Dieu transcendant. Élevé sur la croix, Jésus conteste nos enfermements trop horizontaux. Exalté dans sa résurrection, il ouvre le regard à chercher plus haut. Glorifié dans son Ascension, il nous oblige à lever les yeux et à espérer plus grand.

« Élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32) : cette promesse de Jésus s’accomplit actuellement, depuis que le gibet de la croix est devenu le signe paradoxal de notre espérance.

 

4. Regarder vers le serpent de bronze

qiafkvkb0oMtMcCAKyfu-Mzm5-U@500x707 JésusCar le serpent de bronze ainsi dressé par Moïse dans le désert ou par Dieu sur la croix attire à lui tous les regards. Il s’agit bien de regarder le mal en face, figé désormais par le pardon, rendu inoffensif par l’amour de celui qu’il voulait empoisonner. Lever les yeux pour reconnaître la morsure du mal et implorer pitié a sauvé les hébreux au désert : « Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! ».

Lever les yeux vers le Christ en croix en reconnaissant notre péché et en implorant son pardon nous sauve bien plus encore du venin de nos tentations intimes. « Ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé », prophétisait Zacharie (Za 12,10). Jésus en fait même le signe de sa divinité : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS » (Jn 8,28).

Nommer le mal, le regarder en face, croire que tout pouvoir de nuire peut lui être enlevé fait partie de l’expérience du salut chrétien.

C’est ce qu’a voulu faire Nelson Mandela en sortant de prison, avec la commission Vérité et Réconciliation pour sortir de l’apartheid. C’est ce que veut faire encore le Rwanda avec le génocide de 1994 qui a fait un million de morts. C’est ce que les Alliés ont voulu faire à Nuremberg avec le procès des chefs nazis responsables de la ‘solution finale’. C’est ce que veut faire l’Église catholique en France comme ailleurs pour guérir les blessures des affaires de pédocriminalité et empêcher que cela revienne. C’est l’apaisement que cherche le Président Macron en reconnaissant la torture pratiquée par l’armée française pendant la guerre d’Algérie (on souhaiterait la réciproque du côté algérien…). C’est ce qu’a exprimé le Pape François avec sa visite en Irak ce week-end, célébrant la messe à Mossoul au milieu d’une église réduite à des ruines par la folie de Daesh…

Regarder le mal en face et lui ôter son pouvoir : le combat des chrétiens est non-violent, mais intransigeant sur la vérité du mal infligé.

 

5. Une vis sans fin

Fer d’autel - serpent fetiche Bitis - Gan - Burkina Faso - FersUne fois guéris des morsures des serpents brûlants, les Hébreux ont quasiment idolâtré ce serpent de bronze élevé par Moïse. À tel point que le roi Ézéchias dans sa réforme religieuse du retour d’Exil a jugé bon de le détruire, car la magie remplaçait la foi : le peuple avait finir par invoquer un totem, une amulette, là où leurs ancêtres confessaient leur péché et se convertissaient.
« Ézéchias supprima les lieux sacrés, brisa les stèles, coupa le Poteau sacré et mit en pièces le serpent de bronze que Moïse avait fabriqué ; car jusqu’à ces jours-là les fils d’Israël brûlaient de l’encens devant lui ; on l’appelait Nehoushtane » (2 R 18, 4).

Avertissement sans frais : exorciser nos démons intérieurs n’est jamais fini… ! Celui qui croirait que le mal n’a plus aucune emprise sur lui se retrouverait vite en train de brûler de l’encens devant son serpent de bronze !

 

Regarder vers nos serpents brûlants vaincus par la vérité, le pardon et l’amour de Dieu, c’est faire l’expérience du salut gratuit que Paul garantissait aux Éphésiens dans notre deuxième lecture (Ep 2, 4-10) : « C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des actes : personne ne peut en tirer orgueil ».

Alors, quels sont ces serpents que nous devons figer en bronze ? Comment les élever – rendus ainsi inoffensifs - au-dessus de nos préoccupations habituelles ?
En ce temps de Carême, allons chercher les vrais antidotes aux morsures brûlantes des venins qui empoisonnent notre marche…

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
La colère et la miséricorde du Seigneur manifestées par l’exil et la délivrance du peuple (2 Ch 36, 14-16.19-23)

Lecture du deuxième livre des Chroniques

En ces jours-là, tous les chefs des prêtres et du peuple multipliaient les infidélités, en imitant toutes les abominations des nations païennes, et ils profanaient la Maison que le Seigneur avait consacrée à Jérusalem. Le Seigneur, le Dieu de leurs pères, sans attendre et sans se lasser, leur envoyait des messagers, car il avait pitié de son peuple et de sa Demeure. Mais eux tournaient en dérision les envoyés de Dieu, méprisaient ses paroles, et se moquaient de ses prophètes ; finalement, il n’y eut plus de remède à la fureur grandissante du Seigneur contre son peuple. Les Babyloniens brûlèrent la Maison de Dieu, détruisirent le rempart de Jérusalem, incendièrent tous ses palais, et réduisirent à rien tous leurs objets précieux. Nabuchodonosor déporta à Babylone ceux qui avaient échappé au massacre ; ils devinrent les esclaves du roi et de ses fils jusqu’au temps de la domination des Perses. Ainsi s’accomplit la parole du Seigneur proclamée par Jérémie : La terre sera dévastée et elle se reposeradurant 70 ans,jusqu’à ce qu’elle ait compensé par ce repostous les sabbats profanés.
Or, la première année du règne de Cyrus, roi de Perse, pour que soit accomplie la parole du Seigneur proclamée par Jérémie, le Seigneur inspira Cyrus, roi de Perse. Et celui-ci fit publier dans tout son royaume – et même consigner par écrit – : « Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : Le Seigneur, le Dieu du ciel, m’a donné tous les royaumes de la terre ; et il m’a chargé de lui bâtir une maison à Jérusalem, en Juda. Quiconque parmi vous fait partie de son peuple, que le Seigneur son Dieu soit avec lui, et qu’il monte à Jérusalem ! »

PSAUME
(136 (137), 1-2, 3, 4-5, 6)
R/ Que ma langue s’attache à mon palais si je perds ton souvenir ! (cf. 136, 6a)

Au bord des fleuves de Babylone
nous étions assis et nous pleurions,
nous souvenant de Sion ;
aux saules des alentours nous avions pendu nos harpes.

C’est là que nos vainqueurs
nous demandèrent des chansons,
et nos bourreaux, des airs joyeux :
« Chantez-nous, disaient-ils, quelque chant de Sion. »

Comment chanterions-nous un chant du Seigneur
sur une terre étrangère ?
Si je t’oublie, Jérusalem,
que ma main droite m’oublie !

Je veux que ma langue s’attache à mon palais
si je perds ton souvenir,
si je n’élève Jérusalem
au sommet de ma joie.

DEUXIÈME LECTURE
« Morts par suite des fautes, c’est bien par grâce que vous êtes sauvés » (Ep 2, 4-10)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ : c’est bien par grâce que vous êtes sauvés. Avec lui, il nous a ressuscités et il nous a fait siéger aux cieux, dans le Christ Jésus. Il a voulu ainsi montrer, au long des âges futurs, la richesse surabondante de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus. C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des actes : personne ne peut en tirer orgueil. C’est Dieu qui nous a faits, il nous a créés dans le Christ Jésus, en vue de la réalisation d’œuvres bonnes qu’il a préparées d’avance pour que nous les pratiquions.

 

ÉVANGILE
« Dieu a envoyé son Fils pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 14-21)

Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (Jn 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à Nicodème : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle. Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement, celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. Et le Jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ; mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu. »
 Patrick BRAUD

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4 octobre 2020

Paul et Coldplay, façon Broken

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Paul et Coldplay, façon Broken

Homélie pour le 28° Dimanche du temps ordinaire / Année A
11/10/2020

Cf. également :

Le festin obligé
Tenue de soirée exigée…
Un festin par-dessus le marché
Christ-Roi : Reconnaître l’innocent
Premiers de cordée façon Jésus
Jésus et les « happy few » : une autre mondialisation est possible
Ascension : « Quid hoc ad aeternitatem ? »
Quelle est votre écharde dans la chair ?

Le vélo envolé !

11h30. Je garde mon vélo électrique récemment acheté devant la Poste centrale. Magnifique, rouge cerise, efficace et écolo : pas peu fier ! Le temps de déposer un chèque, je ressors une demi-heure après. Hélas, consterné, je vois tout de suite le cadenas gisant au sol, désossé, et le vélo volé, envolé ! Une « incivilité » de plus, mais celle-là me contrarie particulièrement, sur tous les plans : finances, transport, insécurité… Je sens la colère grandir en moi. Pourtant, sans savoir comment, une chanson recouvre progressivement le tumulte intérieur et me rend léger, voire joyeux. Je fredonne Broken, du groupe Coldplay, dont j’ai appris les paroles par cœur, ce qui est bien utile en ce moment. Car ce sont des paroles qui invitent à s’établir en Dieu pour trouver la paix même dans l’adversité :

Lord, when I’m broken
And I’m in need
Feel that ocean
Swallowing me
Head is hanging
So sorrowfully
Oh Lord
Come shine your light on me

On that morning
Scared and blue
When I’m hungry
And thirsty too
Send this raindrop
Down to the sea
Oh Lord
Come shine your light on me

Oh, shine your light
Oh, shine a light
And I know
That in the darkness I’m alright
See there’s no sun rising
But inside I’m free
‘Cause the Lord will shine a light for me
Oh, the Lord will shine a light on me
Sing it now

Seigneur quand je suis brisé
Et en détresse
Quand je sens cet océan
M’engloutir
Ma tête est si lourde
Si douloureuse
Oh Seigneur
Fais briller sur moi ta lumière

Ce matin
Effrayé et perdu
Quand j’ai faim
Et soif aussi
Renvoie cette goutte d’eau
À la mer
Oh Seigneur
Fais briller sur moi ta lumière

Oh, Fais briller ta lumière
Oh, Fais briller une lumière
Et je sais
Que dans la ténèbre je suis en paix
Regarde : il n’y a aucune lueur d’espoir
Mais au fond de moi je suis libre
Car le Seigneur va faire briller une lumière pour moi
Oui le Seigneur va faire briller une lumière sur moi.
À toi de chanter maintenant.


Faire face dans le dénuement comme dans l’abondance

J’avais déjà fait cette expérience avec les paroles des psaumes : lorsqu’on connaît des psaumes par cœur (par le cœur), l’inconscient va facilement y puiser ce dont il a besoin en cas de grande difficulté ou de grande joie. « Dieu tu es mon Dieu je te cherche dès l’aube ». « Mon refuge, mon rempart, mon Dieu dans je suis sûr ! » « Dans cette nuit où je crie en ta présence… ». « Des profondeurs je crie vers toi Seigneur ». « Chante ô mon âme la louange du Seigneur ! » etc.

Il se produit alors une dilatation de tout l’être : la douleur est sublimée par le chant et la prière, la joie est magnifiée et décuplée en la rapportant à Dieu. Après tout, un vélo électrique n’est jamais qu’un objet, dont je pourrai me passer s’il m’est enlevé. Quid hoc ad aeternitatem ? : qu’est-ce que cela par rapport à l’éternité ?

Bon, vous me direz peut-être : un vélo, ce n’est pas grand-chose. Si c’était un divorce, un cancer… Évidemment. Mais s’habituer à trouver sa joie en Dieu au milieu des contrariétés petites peut nous aider à nous préparer aux grandes détresses. En tout cas, je me suis surpris à devenir joyeux, allégé du vélo envolé, et je n’en reviens toujours pas…

Paul et Coldplay, façon Broken dans Communauté spirituelle philippiens-412Cette sérénité est celle de Paul lorsqu’il écrit aux Philippiens : « je peux tout en celui qui me fortifie » (Ph 4,13). Notre deuxième lecture (Ph 4, 12-14. 19-20) est empreinte de ce lâcher-prise intérieur de Paul qui ne fait pas dépendre sa joie des aléas extérieurs : « je sais vivre de peu, je sais aussi être dans l’abondance. J’ai été formé à tout et pour tout : à être rassasié et à souffrir la faim, à être dans l’abondance et dans les privations. Je peux tout en celui qui me donne la force ».

Question dénuement, Paul en connaît un rayon ! À cause de sa ‘grande gueule’ pour le Christ, il a connu une longue série d’oppositions hostiles : arrestations, procès, fouet, lapidation, menaces… Sa lettre aux Philippiens est dictée à Timothée alors qu’ils sont en prison, avec des perspectives assez sombres. La communauté chrétienne de Philippes a été fondée par Paul lors de son deuxième voyage missionnaire. Elle a toujours été chère au cœur de l’Apôtre. De cette Église, seulement, Paul a accepté jadis une aide financière : « Quand je quittai la Macédoine, aucune Église ne m’assista par mode de contribution pécuniaire ; vous fûtes les seuls, vous qui, dès mon séjour à Thessalonique, m’avez envoyé, et par deux fois, ce dont j’avais besoin. Je ne recherche pas les dons ; ce que je recherche, c’est le bénéfice qui s’ajoutera à votre compte. » (Ph 4,15-17)

Cette générosité et cette affection des Philippiens se manifestent encore lors de la captivité de Paul : ils lui font parvenir des subsides par l’intermédiaire de l’un d’entre eux : Épaphrodite, que Paul appelle son frère et son collaborateur. Celui-ci est ensuite tombé malade, frôlant la mort. Les Philippiens ont appris cette nouvelle. Une fois Épaphrodite rétabli, Paul le renvoie à Philippes, sans doute porteur de la lettre, pour rassurer la communauté de la ville et la remercier. Cette lettre est aussi remplie d’une atmosphère de joie, qui dit bien le cœur de Paul malgré la prison. Les mots « joie »ou « réjouir » reviennent 14 fois dans la lettre. « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous. » (Ph 4,4) Qui de nous oserait dire cela alors qu’il est en prison, en chimiothérapie ou au chômage ?

Ne pas se laisser déstabiliser par l’épreuve est l’une des grandes forces de Paul. Le secret de cette force, c’est – nous dit-il – que ce n’est pas la sienne, mais celle du Christ en lui : « je peux tout en celui qui me rend fort ». Il ne s’agit pas ici d’une toute-puissance délirante, mais de pouvoir faire face à l’adversité (la prison, le dénuement) sans se laisser détruire par elle. À l’opposé de la trop célèbre phrase de Nietzsche : « ce qui ne me tue pas me rend plus fort », Paul sait bien qu’il y a des épreuves d’où l’on sort amoindri, blessé à vie, handicapé ou détruit. Vivant certes, mais détruit. Allez vivre avec des SDF, des personnes âgées en EHPAD, discutez avec ceux que la dépression a défigurés, que le burn-out a fragilisés : il est des épreuves dont il vaudrait mieux ne pas sortir vivant… Le mythe du surhomme nietzschéen qui – à la force du poignet – transforme tout en occasion de progrès est aux antipodes de l’humble confiance de Paul en un Autre que lui-même. Il le répète inlassablement dans ses lettres :« ce n’est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi ». « C’est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les insultes, dans les détresses, dans les persécutions, dans les angoisses pour Christ, car quand je suis faible, c’est alors que je suis fort »  (2 Co 12,10). « À celui qui peut faire, par la puissance qui agit en nous, infiniment plus que tout ce que nous demandons ou pensons, à lui soit la gloire dans l’Église [et] en Jésus-Christ, pour toutes les générations, aux siècles des siècles ! Amen ! » (Ep 3, 20-21).

L’Ancien Testament ne cesse de le rappeler à Israël :
« En effet, ce n’est pas par leur épée qu’ils se sont emparés du pays, ce n’est pas leur bras qui les a sauvés, mais c’est ta main droite, c’est ton bras, c’est la lumière de ton visage, parce que tu les aimais » (Ps 44,4).

La sagesse des nations a pressenti que le détachement de l’instinct de possession était la clé de cette sérénité face à l’adversité :
Savoir se contenter de ce que l’on a, c’est être riche (Lao-Tseu).
Ce qui te manque, cherche-le dans ce que tu as (kôan zen).
Soyez content de votre sort, ami, c’est là la sagesse (Horace).
De la possessivité naît le manque ; du non-attachement, la satisfaction (Bouddha ; Les sentences bouddhistes)
Savoir se contenter de ce que l’on a constitue le plus haut degré de bonheur (Yoga Sûtra).

La foi chrétienne valide ces intuitions en les ancrant en Dieu même : c’est lui qui nous libère de notre convoitise, de notre volonté de maîtrise, de notre instinct de possession.

 

Un footballeur très paulinien

Plus de tatouagesOlivier Giroud (attaquant de l’équipe de France de football) s’est fait tatouer sur le bras un verset du psaume 22 de ce dimanche : « le Seigneur est mon Berger. Je ne manque de rien. » Et de fait, quelle richesse pourrait faire envie à celui qui est dans l’intimité de Dieu. ? Il raconte comment sa foi évangélique l’a aidé pendant les moments de doute dans sa carrière * :
« Le dernier mercato hivernal a été très dur, je ne savais pas dans quel club j’allais jouer. J’ai beaucoup prié, pour avoir une réponse. Et j’ai aussi demandé à ma mère de prier, et à Nicole, une personne qui reçoit des prophéties. On n’est pas seul dans la prière. Je l’ai compris au fil des années. Pendant le confinement, j’ai réuni un groupe d’amis avec qui nous avons suivi un parcours Alpha (sessions de formation à la foi chrétienne, NDLR). Nous prions ensemble, c’est d’une telle puissance! »
Il témoigne également de la reconnaissance toute paulinienne qui l’habite lorsqu’il réussit :
« Jésus est là quand je marque un but, mais il est encore là quand on échoue, bien sûr! Je prie très souvent dans un souci de reconnaissance par rapport à la santé de ma famille, pour la chance que j’ai de vivre de ma passion. Dans la prière, je veux remercier, confier mes projets, mais aussi demander pardon pour mes erreurs. »

Faire face dans l’abondance n’est pas si facile ! Beaucoup s’y sont brûlés les ailes en oubliant d’où ils venaient, qui les avait faits roi, et la fragilité de leur succès. Par contre, nous connaissons tous des gens riches qui ne le font jamais peser sur leurs invités, ayant gardé une humilité, une simplicité, une ouverture du cœur qui met à l’aise l’employé comme le banquier invités à leur table. L’abondance peut être matérielle, ou bien culturelle, spirituelle, intellectuelle etc. : ceux qui sont à l’aise comme Saint Paul avec cette abondance-là sauront facilement en témoigner, la partager, s’en réjouir simplement, en faire un cadeau pour les autres et non une domination.

Une bénédiction lors des célébrations de mariage appelle cette sérénité en toutes circonstances sur les mariés :
« Que votre travail à tous deux soit béni, sans que les soucis vous accablent, sans que le bonheur vous égare loin de Dieu ».
Car le bonheur peut éloigner de Dieu ! Il y a des gens si satisfaits de leur sort, de leur  réussite, de leur équilibre, qu’ils en deviennent athées en pratique, car ils avaient confondu Dieu avec le remède à leurs manques. Lorsqu’ils ne manquent plus de rien, ils n’ont plus besoin de lui… Or Dieu est au-delà du besoin. Il est plus grand que toutes nos projections sur lui. Le jeune homme riche lui au moins était travaillé par le désir de la vie éternelle. Zachée savait bien que sa richesse sentait mauvais. Mais l’homme qui remplit ses greniers à ras bord croit qu’il peut se reposer et jouir de la vie : « insensé, cette nuit même on va te demander ton âme ! » (Lc 12,20). Les psaumes répètent à l’oreille des puissants : « l’homme comblé ne dure pas, il ressemble au bétail qu’on abat » (Ps 48,13).

Le secret pour ne pas laisser le bonheur nous égarer loin de Dieu est sans doute cette non-possession vécue et prônée par Paul : « que ceux qui pleurent soient comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui ont de la joie, comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien, ceux qui profitent de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas vraiment » (1 Co 7, 30-31).

 

Posséder sans posséder, être heureux sans être heureux.
Réjouissons-nous de ce qui nous est donné. Abandonnons à Dieu ce qui nous est enlevé. Fut-ce le plus beau vélo électrique ! Et nous goûterons à l’incroyable résilience de Paul : « je peux tout en celui qui me rend fort ».

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* Cf. le quotidien La Croix du 18/09/2020, pp. 11-13 : « Jésus est avec moi sur le terrain ».

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le Seigneur préparera un festin ; il essuiera les larmes sur tous les visages » (Is 25, 6-10a)

Lecture du livre du prophète Isaïe

 Le Seigneur de l’univers préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés. Sur cette montagne, il fera disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations. Il fera disparaître la mort pour toujours. Le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages, et par toute la terre il effacera l’humiliation de son peuple. Le Seigneur a parlé.
Et ce jour-là, on dira : « Voici notre Dieu, en lui nous espérions, et il nous a sauvés ; c’est lui le Seigneur, en lui nous espérions ; exultons, réjouissons-nous : il nous a sauvés ! » Car la main du Seigneur reposera sur cette montagne.

 

PSAUME

(Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6)
R/ J’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours. (Ps 22, 6cd)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

DEUXIÈME LECTURE
« Je peux tout en celui qui me donne la force » (Ph 4, 12-14.19-20)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Frères, je sais vivre de peu, je sais aussi être dans l’abondance. J’ai été formé à tout et pour tout : à être rassasié et à souffrir la faim, à être dans l’abondance et dans les privations. Je peux tout en celui qui me donne la force. Cependant, vous avez bien fait de vous montrer solidaires quand j’étais dans la gêne. Et mon Dieu comblera tous vos besoins selon sa richesse, magnifiquement, dans le Christ Jésus. Gloire à Dieu notre Père pour les siècles des siècles. Amen.

ÉVANGILE
« Tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce » (Mt 22, 1-14)
Alléluia. Alléluia.Que le Père de notre Seigneur Jésus Christ ouvre à sa lumière les yeux de notre cœur, pour que nous percevions l’espérance que donne son appel. Alléluia. (cf. Ep 1, 17-18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus se mit de nouveau à parler aux grands prêtres et aux pharisiens, et il leur dit en paraboles : « Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : ‘Voilà : j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce.’ Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et incendia leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : ‘Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce.’ Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce. Il lui dit : ‘Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?’ L’autre garda le silence. Alors le roi dit aux serviteurs : ‘Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents.’ Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
Patrick BRAUD

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