L'homélie du dimanche (prochain)

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23 janvier 2022

Le match Nazareth vs Capharnaüm

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le match Nazareth vs Capharnaüm

Homélie du 4° Dimanche du temps ordinaire / Année C
30/01/2022

Cf. également :

De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm
L’oubli est le pivot du bonheur
Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !
La grâce étonne ; c’est détonant !
Un nuage d’inconnaissance
Dès le sein de ta mère…
Aux arbres, citoyens !
Amoris laetitia : la joie de l’amour
La hiérarchie des charismes
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies
Toussaint : le bonheur illucide

La rivalité jalouse

Le match Nazareth vs Capharnaüm dans Communauté spirituelle 400px-GalileeOn appelle ça un derby local. Lorsque deux équipes géographiquement proches s’affrontent sur une pelouse de foot ou de rugby, les passions sont exacerbées pour faire briller la gloire d’une ville plus haut que l’autre. Ainsi les derbys Toulon-Toulouse au rugby, ou Marseille-Nice au football, ou Nantes-Rennes, Lille-Lens etc. Dans notre Évangile du jour, c’est le match entre Nazareth et Capharnaüm qui s’annonce. Car les nazaréens ont entendu parler des miracles que l’enfant du pays a faits un peu plus loin au bord du lac, à Capharnaüm ; et ils s’étonnent qu’il n’ait rien accompli de spectaculaire chez eux ! Certes il parle bien, et dans la synagogue de Nazareth « tous ont les yeux fixés sur lui ». Mais quand il s’agit de passer à l’acte pour faire la Une des journaux locaux avant Capharnaüm, il n’y a plus personne !
Jésus a finement perçu cette hostilité qui ne dit pas son nom : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine!’ »

Encore une fois, le mimétisme se révèle meurtrier lorsqu’il suscite la jalousie et la rivalité ! Au lieu de se réjouir de ce qui se passe à Capharnaüm, la petite assemblée de Nazareth se compare à sa voisine, voudrait au moins être pareille en termes de miracles accomplis chez elle. Du coup, elle va chercher à éliminer le champion de Capharnaüm qui ose se produire ‘à la maison’… Sa jalousie augmente lorsqu’elle apprend que Jésus a élu domicile en fait chez Pierre, dans sa maison de Capharnaüm, délaissant Nazareth et faisant ainsi de Capharnaüm « sa » ville : « Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali » (Mt 4,13). « Jésus monta en barque, refit la traversée, et alla dans sa ville de Capharnaüm » (Mt 9,1).

Nous sommes Nazareth chaque fois qu’au lieu de nous réjouir de ce que le Christ réalise de grand ailleurs que chez nous grinçons des dents en nous comparant et en nous plaignant de ce que nous aurions voulu obtenir de lui…

 

La campagne et la ville

Campagne vs villeCette opposition est également classique, et marque encore aujourd’hui la France d’en bas contre celle d’en haut, celle des périphéries contre les centres, des gilets jaunes contre les énarques etc. Car Nazareth est un petit village à l’époque de Jésus : 500 habitants environ, à l’écart de tout. Un coin un peu paumé et reculé en fait… Alors que Capharnaüm grouille de vie au croisement des routes commerciales le long du lac de Tibériade : 2000 habitants, une garnison romaine, des fonctionnaires juifs et romains (dont Lévi-Matthieu collecteur de taxes), des commerces, des prostituées, des flux incessants d’arrivées et de départs… Capharnaüm est citée 16 fois dans les évangiles, ce qui en fait le lieu le plus cité après Jérusalem.
Si Capharnaüm a un certain mépris pour les bouseux de Nazareth, ceux-ci lui rendent bien en la traitant de ville de perdition, amoncellement de populations, de croyances et de pratiques diverses. Un vrai capharnaüm !
Jésus relèvera le défi : aller en ville, là où la foi juive est exposée et en danger, là où les peuples se mélangent, là où l’argent et les affaires règnent en maîtres.

À nous aujourd’hui de plonger au cœur de nos mégapoles, de leurs bidonvilles géants, de leurs mélanges explosifs, pour y annoncer l’Évangile de Capharnaüm et pas seulement celui de Nazareth…

 

L’élévation et l’abaissement

kénoseNazareth est situé en hauteur, à 400 m au-dessus du niveau de la mer. Capharnaüm – elle – est au contraire en dessous de la mer, à -200 m. L’une domine de haut les vallées aux alentours et les regarde avec condescendance, les surveille avec supériorité. D’ailleurs, Nazareth peut signifier « celle qui observe ». La bourgade voit les autres de haut et surveille leur obéissance à la Loi. Capharnaüm, elle, sait être vue de tous, car située au creux de la Galilée des nations. Quand Jésus va de Nazareth à Capharnaüm, il descend, littéralement. Il quitte ses sèches hauteurs d’enfance pour plonger au plus bas de l’humanité boueuse au bord du lac.
Peut-être est-ce pour cela que l’assemblée (synagogue en grec) de Nazareth veut le précipiter tout en bas, comme pour accélérer la chute que représente son départ pour Capharnaüm. « Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas ».

En filigrane, c’est déjà la kénose du Christ qui se profile : quitter les hauteurs divines pour s’abaisser, prenant la condition de serviteur, afin de chercher et sauver ceux qui étaient perdus, au plus bas de l’humanité, au plus bas des enfers mêmes (cf. Ph 2,6–11). D’ailleurs, les habitants de Capharnaüm feraient bien de ne pas se gargariser de leur familiarité avec Jésus qui accomplit tant de miracles chez eux ! Car si elle ne se convertit pas, Capharnaüm finira plus mal que Sodome et Gomorrhe : « Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd’hui » (Mt 11, 23).

Quitter sa position d’origine, élevée et en surplomb, pour aller se mêler aux plus petits, tout en bas de l’échelle sociale, reste une kénose nécessaire à tout baptisé. Impossible de se dire chrétien et en même temps de traverser la vie en première classe ! Descendre de Nazareth à Capharnaüm est un incontournable de la mission chrétienne. Souvenons-nous que le lieu où Jésus a été baptisé dans le journal est ce lieu souillé par les villes du lac, au plus bas, là où le Jourdain s’enlise de nos ordures après avoir jailli du sommet de l’Hermon au plus haut des montagnes du Liban. Yarden : ‘le descendeur’ est le nom du Jourdain, et annonce la mission de Jésus qui jaillit du Père pour plonger au plus bas de notre humanité et en remonter à la surface ceux que l’on croyait perdus pour Dieu et pour la société.

 

La Loi et la consolation

003883219 Capharnaüm dans Communauté spirituelleUne autre étymologie fait de Nazareth ‘la ville de la loi’, au sens où elle garde la loi et l’observe, veille sur elle comme une tour en surplomb de la vallée. En bas, Capharnaüm est plutôt ‘la ville de la consolation’ (kaphar-nahum en hébreu).
La rigueur et l’austérité de la Loi telle que Nazareth la défend dans ses hauteurs de pierres sèches ne convient pas au melting-pot de Capharnaüm. Il y faut davantage de pédagogie, de douceur, de gradualité. Prendre les païens de Capharnaüm là où ils en sont pour les amener à accueillir le don de la grâce est un long cheminement, pas toujours couronné de succès. Jésus va y manifester beaucoup de compassion, notamment en guérissant les blessés de la vie qui se massent autour de la folle espérance qu’il suscite.
Ce côté austère du village encerclé de cailloux brûlants sur les hauteurs est encore renforcé par une autre étymologie de Nazareth, venant de nazir => nzr => Nazareth. Or nazir = ascète qui se voue à Dieu (en ne se coupant pas les cheveux, en ne buvant pas d’alcool, en jeûnant et priant sans cesse etc.). On dit que de telles ascètes auraient fondé le village, appelé Nazareth en leur souvenir. C’est en tout cas un gage de plus donné à la réputation de pieuse sévérité qui entourait Nazareth.
Nazareth peut encore venir de netzer = rameau, surgeon, en référence à la prophétie d’Isaïe 11,1 : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines » (Is 11,1). Nazareth est la ville de David, alors que Capharnaüm n’est la ville de personne, plutôt la ville-métèque par excellence (symbolisant la ‘créolisation’ en marche, dirait Mélenchon !).

Certes, la Loi et la compassion normalement ne s’opposent pas. Mais selon que l’on met l’accent sur l’une ou l’autre, on n’a pas du tout la même démarche d’évangélisation ! Les rigoristes de la Loi veulent dénoncer, condamner, réprimer, imposer là où Jésus va accueillir, soigner, relever, guérir.

Le cléricalisme est la conséquence de nos crispations sur l’autorité, sur l’observance des positions institutionnelles, sur le permis et le défendu. La miséricorde est à l’inverse le fruit du partage de la condition de vie de nos contemporains. Souvenons-nous que le Messie a deux prénoms : Dieu-sauve (Jésus) et Dieu-avec-nous (Emmanuel). Car c’est en étant-avec que l’on peut sauver, et c’est pour sauver que nous désirons vivre-avec.

Descendre à Capharnaüm avec Jésus, c’est mettre la miséricorde au-dessus de la Loi, selon les mots du prophète Osée repris par Jésus : « Allez apprendre ce que signifie : c’est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. » (Mt 9,13 ; Os 6,6)

 

Traverser la foule hostile

À la fin du passage d’évangile, on s’attend à ce que la foule des nazaréens, puissante et compacte, pousse Jésus au bord du précipice et lui fasse passer un sale quart d’heure. Or, étonnamment, cela ne semble pas du tout troubler Jésus, qui passe tranquillement au milieu d’eux : « lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ».
On se dit alors qu’il doit être possible de demeurer serein au milieu de la persécution, confiant au cœur du trouble, libre malgré le feu de l’épreuve. Jésus manifeste ici notre étonnante liberté : nulle hostilité ne peut arrêter la marche de l’Évangile, nulle opposition ne peut empêcher la parole de Dieu de continuer son chemin vers ceux qui l’acceptent.

980318-foule-traine-place-centrale-ville kénoseLe verbe employé pour décrire cette traversée de la foule en colère est utilisé 10 fois par Luc : διρχομαι (dierchomai). C’est le même mouvement que celui du glaive qui transpercera le cœur de Marie et dévoilera les pensées de beaucoup (« et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre » Lc 2,35). C’est le même voyage que celui qui fait passer d’une rive à l’autre du lac, et symboliquement de la mort à la vie (« Jésus monta dans une barque avec ses disciples et il leur dit : ‘Passons sur l’autre rive du lac.’ Et ils gagnèrent le large » Lc 8,22).
On pourrait comparer cette liberté de Jésus à la capacité de dilatation d’un gaz qui remplit de manière optimale tout espace dans lequel il se trouve…
Rien ne peut empêcher la parole de Dieu d’atteindre sa cible, quitte à séparer chirurgicalement ce qui doit l’être. Cette puissance de la parole à un goût de fruit de la Passion, car elle crucifie au passage nos attachement les plus légitimes.

Nous voilà rassurés : il n’est pas de foule si hostile que nous ne puissions la traverser ; pas de lac si profond que nous ne sachions passer sur l’autre rive ; pas de cœur si fermé que la parole ne puisse transpercer…
Affrontons donc avec courage, sereinement, l’adversité qui menace notre Église, notre communauté, notre foi même : le Christ nous fait passer au milieu, sans craindre de tomber dans le précipice.

397px-Capharnaum_the_Town_of_Jesus_48 Nazareth 

Rétablir le vainqueur

Le derby local Nazareth versus Capharnaüm se solde apparemment par une victoire écrasante de la ville basse et mélangée sur le village haut et protégé. Pourtant on ne dit pas ‘Jésus de Capharnaüm’, mais ‘Jésus de Nazareth’. Pourtant Jérusalem a supplanté Capharnaüm dans l’imaginaire des lieux qui révélèrent le Christ…
Que voudrait dire traverser la foule hostile de notre pays d’origine aujourd’hui ?
Comment ne pas être jaloux de Capharnaüm ?
Comment y descendre nous-même ?

 

 

 

Lectures de la messe

 

Première lecture
« Je fais de toi un prophète pour les nations » (Jr 1, 4-5.17-19)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Au temps de Josias, la parole du Seigneur me fut adressée : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi, tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon c’est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses princes, à ses prêtres et à tout le peuple du pays. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer – oracle du Seigneur. »

Psaume
(Ps 70 (71), 1-2, 3, 5-6ab, 15ab.17)
R/ Sans fin, je proclamerai ta justice et ton salut.
 (cf. Ps 70, 15)

En toi, Seigneur, j’ai mon refuge :
garde-moi d’être humilié pour toujours.
Dans ta justice, défends-moi, libère-moi,
tends l’oreille vers moi, et sauve-moi.

Sois le rocher qui m’accueille,
toujours accessible ;
tu as résolu de me sauver :
ma forteresse et mon roc, c’est toi !

Seigneur mon Dieu, tu es mon espérance,
mon appui dès ma jeunesse.
Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m’as choisi dès le ventre de ma mère.

Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut.
Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse,
jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles.

 

Deuxième lecture
« Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité » (1Co 12, 31 – 13, 13)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, recherchez avec ardeur les dons les plus grands. Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.
J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante. J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.
L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais.
Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée. En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé. Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.

 

Évangile
Jésus, comme Élie et Élisée, n’est pas envoyé aux seuls Juifs (Lc 4, 21-30) Alléluia. Alléluia.
Le Seigneur m’a envoyé, porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération. Alléluia. (Lc 4, 18cd)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !’ » Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.. En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »
À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.
Patrick BRAUD

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16 janvier 2022

Fixer les yeux sur le Christ

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Fixer les yeux sur le Christ

Homélie du 3° Dimanche du temps ordinaire / Année C
23/01/2022

Cf. également :
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies
Faire corps
Saules pleureurs
L’événement sera notre maître intérieur
Accomplir, pas abolir

Plus d’écran, moins de regard

Un TGV ordinaire. Une cinquantaine de voyageurs dans la rame. Il y règne un silence humain incompréhensible pour un non-occidental. Chacun a les yeux rivés sur son écran : smartphone, tablette, PC portable. Personne n’adresse la parole à son voisin, ni à personne. On fait Paris-Marseille sans lever les yeux vers autre chose que le contrôleur ou le panneau de la gare étape. Et puis on part en étant incapable de reconnaître son voisin de siège si on le croise à nouveau sur le quai…
Les Français de moins de 50 ans passent plus d’une heure par jour devant l’écran de leur smartphone. Ils le défouraillent compulsivement des dizaines de fois par jour.

Répartition des possesseurs de téléphone mobile en France en 2017, selon l’âge et la durée d’utilisation par jour

Répartition des possesseurs de téléphone mobile en France en 2017

https://fr.statista.com/statistiques/690016/temps-passe-telephone-mobile-smartphone-age-france/

À cela s’ajoute les heures devant l’écran de télévision, de l’ordinateur etc. Le résultat de cette démultiplication de miroirs narcissiques est étrange : il semble que plus il y a d’écran, moins il y a de regard ! Qui prend le temps de dévisager une face inconnue plutôt que de jouer à Angry Birds ? Qui s’abstrait du reflet de sa propre image sur son écran pour se tourner vers l’autre ?
Car c’est bien là le bénéfice majeur du regard : nous détourner de nous-même pour accepter la présence de l’autre. Ne pas regarder quelqu’un en face, ne pas lui exposer son visage, c’est refuser la relation. Le voile islamique est en ce sens profondément a-relationnel : comment établir une relation avec l’autre si je ne peux pas l’en-visager ?

L’évangile de ce dimanche (Lc 1,1-4; 4,14-21) mentionne incidemment cette puissance du regard lorsqu’il décrit la foule en attente, suspendue aux lèvres de Jésus après sa lecture de la Torah, dans la synagogue de Nazareth : « tous avaient les yeux fixés sur lui ». Après un passage aussi brûlant que celui du livre d’Isaïe annonçant le jubilé messianique, on devine l’attente, la soif de l’assemblée envers Jésus : que va-t-il annoncer ? est-ce de lui dont parle le texte ? que peut-on espérer de lui ?

Origène nous invitait à lever les yeux nous aussi vers le Christ :
Fixer les yeux sur le Christ dans Communauté spirituelle jesus%20lit%20a%20la%20synagogue« Après avoir lu ces paroles, Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui (Lc 4,20) ».
« En ce moment aussi, dans notre synagogue, c’est-à-dire dans notre assemblée, vous pouvez, si vous le voulez, fixer les yeux sur le Sauveur. Car, lorsque vous tenez le regard le plus profond de votre cœur attaché à la contemplation de la sagesse, de la vérité et du Fils unique de Dieu, vos yeux sont fixés sur Jésus. Bienheureuse assemblée dont l’Écriture atteste que tous avaient les yeux fixés sur lui ! Comme je voudrais que cette assemblée mérite un témoignage semblable, que tous, catéchumènes, fidèles, femmes, hommes et enfants, regardent Jésus avec les yeux non du corps, mais de l’âme ! Lorsque, en effet, vous tournerez vers lui votre regard, sa lumière et sa contemplation rendront vos visages plus lumineux, et vous pourrez dire : Sur nous, Seigneur, la lumière de ton visage a laissé ton empreinte (cf. Ps 4,7), toi à qui appartiennent la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen ». Origène (+ 253), Homélie 32, 1-3.6

Fixer les yeux sur quelqu’un, c’est vraiment se concentrer sur qui il est, sur son identité telle qu’elle transparaît à travers les traits de son visage, de tout son corps. C’est parfois pour le reconnaître, comme la servante qui scrute le visage de Pierre se chauffant devant le brasero dans la cour du grand prêtre pendant l’interrogatoire de Jésus (Lc 22,56). C’est peut-être pour contempler ce visage habité d’une telle intensité qu’on vient y boire comme à une source. C’est le plus souvent pour essayer de déchiffrer le message vivant qu’est le regard de l’autre, son visage, pour établir un contact qui appelle une relation.

À Nazareth, l’assemblée de la synagogue a les yeux fixés sur Jésus après sa lecture. En exerçant ainsi son regard, elle creuse son désir de voir l’actualisation que Jésus va faire de cette parole. Elle agrandit sa soif d’en recevoir l’interprétation pour s’en nourrir, maintenant. Elle élargit le manque qui la pousse à espérer.

Nous qui venons d’entendre les lectures de la liturgie, nous en sommes à ce point où nous tournons les yeux vers le Christ pour lui demander : qu’y a-t-il pour moi/pour nous dans ces textes ? Comment peuvent-ils devenir Parole de Dieu pour moi/pour nous aujourd’hui ?
La messe nous donne Christ à regarder intensément, sous les deux formes de la Bible et de l’eucharistie notamment.

 

Fixer le Christ dans les yeux de l’Écriture

14eme-dimanche-2020-2-1200x791 Christ dans Communauté spirituelleAprès les deux lectures et le psaume, le prêtre (diacre) soulève le lectionnaire et invite l’assemblée : « acclamons la parole de Dieu ! ». Elle répond : « louange à toi seigneur Jésus ! », en regardant le livre tendu à bout de bras par le prêtre.
Nous sommes donc invités à fixer nos yeux sur l’Écriture, en proclamant que ces textes nous parlent (ils deviennent parole), et nous parlent du Christ, Verbe de Dieu (parole, logos) ayant pris chair de notre chair. Dès lors, scruter intensément les Écritures c’est  contempler le visage du Christ. En sens inverse, impossible de prétendre connaître le Christ sans lire attentivement l’Écriture ! « Ignorer les Écritures, c’est ignorer le Christ »  (saint Jérôme).

La plupart des temples protestants sont d’une austérité redoutable : pas de vitraux, pas de tableaux ni d’icônes, pas de statues ni de sculptures. Mais ils comportent toujours une Bible ouverte qui trône sur la table de la Cène ou sur la chaire de prédication. Lire, étudier la Bible est le premier moyen privilégié pour fixer les yeux sur le Christ. Quelques versets chaque jour, une lecture continue de temps en temps, une étude biblique ou une prédication : la posologie est simple et s’adapte à chacun ! Respecter cette ordonnance biblique permet de ne pas perdre de vue le Christ tout au long de sa journée, de ses années, de sa vie.

 

Fixer le Christ dans les yeux de l’eucharistie

%C3%A9l%C3%A9vation-CIRIC-200x300 regardMon institutrice de CM1 – une vieille fille légèrement acariâtre – m’a légué un cadeau inestimable. Elle nous avait appris à regarder fixement l’hostie au moment où elle est élevée après la consécration. Déjà c’était osé, puisque les gens pieux inclinaient la tête pour ne pas voir, avec une ostentatoire humilité qui les ployait à genoux les yeux contre le sol. Il fallait au contraire être debout, ressuscité, et dévisager le plus intensément possible ce « pain de misère ». Pour y confesser le Christ, notre institutrice nous invitait à redire à ce moment-là les mots de l’apôtre Thomas constatant les plaies du Ressuscité : « mon Seigneur et mon Dieu ! » Depuis le CM1, cette habitude m’a aidé à tenir debout dans l’adversité, à confesser Dieu présent dans la misère des mauvais jours comme dans la beauté des élévations les plus sublimes. L’adoration eucharistique n’est jamais que le prolongement de ce regard intense face à l’hostie consacrée élevée au plus haut.
« Il m’avise et je l’avise » : le mot du paysan au curé d’Ars pour décrire sa prière devant le tabernacle est si juste ! Car le regard là encore est d’abord un passif : je suis regardé par le Christ avant que de porter les yeux sur lui. De ce croisement « d’avisements » jaillit une parole de salut comme à Nazareth, un dialogue intérieur comme Marie de Béthanie aux pieds de Jésus, les yeux levés vers lui (cf. Ps 123,1).

 

Évangéliser la pulsion scopique

Le judaïsme privilégie l’ouïe. Il n’a pas tort ! La prière la plus importante commence par « Shema Israël… » : « Écoute Israël ! » (Dt 6,4). Il s’agit d’abord d’écouter, de veiller dans la nuit comme Samuel en alerte pour ne pas manquer la parole de l’autre : « parle Seigneur, ton serviteur écoute » (1S 3,9).
Pourquoi mettre l’ouïe en avant et non la vue ? Parce que les cultes païens environnants pullulaient de statut d’idoles, de déesses et de grigris à accrocher partout en guise de protection imaginaire. Les idoles sont à voir. YHWH est à entendre. « Dieu, nul ne l’a jamais vu » (Jn 1,18). On peut donc se méfier légitimement de ce vieux rêve humain de façonner un veau d’or selon sa projection du moment pour se prosterner devant ce qu’il voit.

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Avec Freud, on peut également se méfier de notre tendance à capter l’autre par la vue pour en jouir selon notre imaginaire. Ce que Freud appelait la pulsion scopique : il y a dans le regard une impulsion, un désir de convoitise, de possession, de domination, dont les « voyeurs » sont le pur produit [1].

La pulsion du regard est utile, car elle nous oblige malgré tout à découvrir qu’il y a un autre que nous-même. Elle prépare la sublimation lorsque nous renonçons à capter l’autre. Fixer intensément les yeux sur quelqu’un, c’est découvrir que je ne suis pas tout, que l’autre me manque. Hélas, ce manque nourrit également la convoitise, qui conduit à la domination et l’instrumentalisation de l’autre nié en tant qu’autre. L’histoire de Caïn voyant le sacrifice d’Abel accepté par Dieu et sautant sur lui pour le tuer nous avertit : la pulsion scopique n’est pas pure d’emblée. Elle est à évangéliser. À limiter et à sublimer, dira Freud. Fixer les yeux sur le Christ de l’Écriture et de l’eucharistie évangélise la force puissante et violente de notre regard, en l’éduquant à ne pas mettre la main sur l’autre lorsque nous le touchons des yeux.

La crise iconoclaste des VIII°-IX° siècles a été fort utile pour clarifier ce point. Face aux rigoristes qui voulaient garder l’intransigeance du judaïsme (et plus tard de l’islam) interdisant toute représentation divine (ou même humaine), le concile de Nicée de 787 a plaidé pour que les représentations du visage du Christ nous réconcilient avec notre regard sur l’autre. Les icônes orientales expriment au plus haut point – en parallèle pourrait-on dire avec l’adoration eucharistique occidentale – la conviction des compagnons de Jésus : nous laisser regarder par lui convertit notre regard sur les autres, sur le monde. Il est possible, à partir de la beauté relative du visage de l’autre, de percevoir la beauté sans limites du visage du Christ. De manière symétrique, il est possible, à partir de la contemplation du Christ (dans l’Écriture et l’eucharistie notamment) les yeux dans les yeux, de dévisager autrement ceux qui nous entourent, avec respect et vérité, dans une quête de communion et non de domination.

 

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Fixer le Christ dans les yeux

Nous sommes dans la synagogue de Nazareth. Le Christ vient de rouler le parchemin dans lequel il a lu l’oracle d’Isaïe. Ces mots continuent de danser entre lui et nous, et son visage en acquiert une profondeur, une intensité inconnue.
Suspendons le temps pour nous accrocher à ses lèvres, plonger dans ses yeux, pour boire à son regard, dans l’attente de l’aujourd’hui qu’il nous révèle : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ».
Fixons intensément les yeux sur le Christ, par l’Écriture et l’eucharistie, par les événements, par la beauté et le drame de ce monde, par la musique et le silence, par le souffle et la béance…

 


[1]. La pulsion scopique est définie par Sigmund Freud comme le plaisir de posséder l’autre par le regard. Il s’agit d’une pulsion sexuelle indépendante des zones érogènes où l’individu s’empare de l’autre comme objet de plaisir qu’il soumet à son regard contrôlant. «Manifestation sexuelle spontanée » chez l’enfant, elle est essentielle car originaire aussi d’autres pulsions – la pulsion de savoir ou encore la sublimation. La scopophilie désigne plus exactement la prise de plaisir en regardant quelqu’un d’autre. La personne observée ne serait perçue que comme un simple objet, que le scopophile aurait l’impression de « contrôler » en le regardant.

 

Lectures de la messe

1ère lecture : « Tout le peuple écoutait la lecture de la Loi » (Ne 8, 2-4a.5-6.8-10)
Lecture du livre de Néhémie
En ces jours-là, le prêtre Esdras apporta le livre de la Loi en présence de l’assemblée, composée des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre. C’était le premier jour du septième mois. Esdras, tourné vers la place de la porte des Eaux, fit la lecture dans le livre, depuis le lever du jour jusqu’à midi, en présence des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre : tout le peuple écoutait la lecture de la Loi. Le scribe Esdras se tenait sur une tribune de bois, construite tout exprès. Esdras ouvrit le livre ; tout le peuple le voyait, car il dominait l’assemblée. Quand il ouvrit le livre, tout le monde se mit debout. Alors Esdras bénit le Seigneur, le Dieu très grand, et tout le peuple, levant les mains, répondit : « Amen ! Amen ! » Puis ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant le Seigneur, le visage contre terre. Esdras lisait un passage dans le livre de la loi de Dieu, puis les Lévites traduisaient, donnaient le sens, et l’on pouvait comprendre.
 Néhémie le gouverneur, Esdras qui était prêtre et scribe, et les Lévites qui donnaient les explications, dirent à tout le peuple : « Ce jour est consacré au Seigneur votre Dieu ! Ne prenez pas le deuil, ne pleurez pas ! » Car ils pleuraient tous en entendant les paroles de la Loi. Esdras leur dit encore : « Allez, mangez des viandes savoureuses, buvez des boissons aromatisées, et envoyez une part à celui qui n’a rien de prêt. Car ce jour est consacré à notre Dieu ! Ne vous affligez pas : la joie du Seigneur est votre rempart ! »

 

Psaume : Ps 18 (19), 8, 9, 10, 15
R/ Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie. (cf. Jn 6, 63c)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables.

Accueille les paroles de ma bouche,
le murmure de mon cœur ;
qu’ils parviennent devant toi,
Seigneur, mon rocher, mon défenseur !

 

2ème lecture : « Vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps » (1 Co 12, 12-30)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, prenons une comparaison : notre corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit. Le corps humain se compose non pas d’un seul, mais de plusieurs membres.
Le pied aurait beau dire : « Je ne suis pas la main, donc je ne fais pas partie du corps », il fait cependant partie du corps. L’oreille aurait beau dire : « Je ne suis pas l’œil, donc je ne fais pas partie du corps », elle fait cependant partie du corps. Si, dans le corps, il n’y avait que les yeux, comment pourrait-on entendre ? S’il n’y avait que les oreilles, comment pourrait-on sentir les odeurs ? Mais, dans le corps, Dieu a disposé les différents membres comme il l’a voulu. S’il n’y avait en tout qu’un seul membre, comment cela ferait-il un corps ? En fait, il y a plusieurs membres, et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates sont indispensables. Et celles qui passent pour moins honorables, ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur ; celles qui sont moins décentes, nous les traitons plus décemment ; pour celles qui sont décentes, ce n’est pas nécessaire. Mais en organisant le corps, Dieu a accordé plus d’honneur à ce qui en est dépourvu. Il a voulu ainsi qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie.
Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps.
Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l’Église, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement ceux qui ont charge d’enseigner ; ensuite, il y a les miracles, puis les dons de guérison, d’assistance, de gouvernement, le don de parler diverses langues mystérieuses. Tout le monde évidemment n’est pas apôtre, tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner ; tout le monde n’a pas à faire des miracles, à guérir, à dire des paroles mystérieuses, ou à les interpréter.

 

Evangile : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture » (Lc 1, 1-4 ; 4, 14-21)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Le Seigneur m’a envoyé, porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération. Alléluia. (Lc 4, 18cd)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus. En ce temps-là, lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues, et tout le monde faisait son éloge. Il vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit : L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre »
Patrick BRAUD

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9 janvier 2022

La pureté ne sert à rien

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La pureté ne sert à rien

Homélie du 2° Dimanche du temps ordinaire / Année C
16/01/2022

Cf. également :

Notre angoisse de Cana
Intercéder comme Marie
La hiérarchie des charismes
Jésus que leur joie demeure
Le mariage et l’enfant : recevoir de se recevoir

Toc, toc…

 trouble obsessionnel compulsif« Pour moi, tout ce qui a pu être en contact avec l’extérieur est contaminé. Je peux me laver les mains plus de 60 fois par jours par peur de tomber malade. Même mes propres affaires comme mon portable ou mes clés sont à risque. Je suis obligé de les nettoyer et de me laver les mains pour enlever les microbes. C’est devenu un vrai cauchemar. Même lorsque les personnes de ma famille touchent à des objets comme la télécommande de la télé, je me sens obligé de les nettoyer avec une lingette antibactérienne pour les désinfecter. En fait, que ce soit les clefs, les sacs, etc., tout objet doit être désinfecté. Cette situation est source d’une grande anxiété et me fait perdre des heures chaque jour » [1].

Des témoignages comme celui-ci, il en existe malheureusement des milliers. Ce genre de rituels de propreté, répétitifs, épuisants et disproportionnés, est connu sous l’appellation bien choisie de « trouble obsessionnel compulsif » (‘toc’). Le ‘toc’ porte souvent sur le lavage des mains, le ménage, le nettoyage des objets touchés etc. C’est une vraie maladie, dont il est difficile de guérir totalement. Médicaments et psychothérapies sont des remèdes, mais le chemin est long pour ceux qui veulent s’affranchir de leur toc.

À y regarder de près, beaucoup de religions semblent souffrir de ‘toc’ de pureté. Les hindous se baignent dans le Gange dès qu’ils le peuvent, les juifs font ablution sur ablution, les musulmans également se nettoient symboliquement avant la mosquée et à maintes autres occasions. Même les chrétiens ont gardé un vague souvenir de ces anciennes obsessions, avec par exemple au cours des offices les multiples prières pour demander pardon, l’aspersion de l’assemblée au début de la messe ou le lavabo du prêtre avant l’offertoire [2]. Ce qui était une mesure d’hygiène devient vite un toc religieux légèrement malsain…

L’obsession de la pureté rituelle est quasi maladive dans les grandes religions. Sauf normalement en christianisme. Car s’il en est un qui a contesté la primauté de cette obsession, c’est bien Jésus de Nazareth ! Il fréquente les impurs (lépreux, collecteurs d’impôts, prostituées etc.), il guérit les impurs (par exemple la femme hémorroïsse), il est lui-même impur au plus haut point sur le bois de la croix où la malédiction de ce châtiment l’assimile à un maudit de Dieu : « maudit soit qui pend au bois du gibet » (Dt 21,23 ; Ga 3,13). Il se permet des libertés choquantes avec les rituels juifs de purification. Ainsi il ne se lave pas forcément les mains avant de passer à table, ce qui lui vaut une polémique célèbre où il développe ce qu’est la vraie pureté pour lui : la pureté du cœur, intérieure, et non la soi-disant pureté du corps, extérieure. « Il y eut une dispute entre les disciples de Jean et un Juif au sujet des bains de purification » (Jn 3,25). « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous purifiez l’extérieur de la coupe et de l’assiette, mais l’intérieur est rempli de cupidité et d’intempérance ! » (Mt 23, 25). On le soupçonne même d’être un ivrogne et un glouton (Mt 11,19), puisqu’il n’est pas ascétique comme son cousin Jean-Baptiste !

 

Les 6 jarres de Cana

La pureté ne sert à rien dans Communauté spirituelle 53263_7Au premier regard, l’Évangile des noces de Cana de ce dimanche (Jn 2, 1-11) ne paraît pas aborder ce sujet. On entend bien qu’il s’agit de mariage, de festin, de vin, de fête, de noce ratée ou réussie. C’est visiblement la nouvelle Alliance conclue dans le sang de Jésus – que le vin annonce – qui constitue la trame principale de ce récit si bien construit. On entend ensuite que Marie a un rôle bien précis dans l’avènement de « l’heure » de son fils (sa Passion) : « faites tout ce qu’il vous dira ». Et là, les commentaires mariaux sont innombrables.
On peut entendre également, comme une harmonique trois octaves au-dessus, la critique sévère des rites de purification que le signe de Cana opère.

Comment ! ? Il y a là 6 jarres de 100 litres, et personne ne s’étonnerait qu’elles soient vides, ni qu’elles se remplissent d’autre chose ? Personne ne relèverait le contraste entre l’austère neutralité de l’eau et la chaleur enivrante du meilleur vin pour la noce ? entre la dureté du grès des jarres et la douceur de vivre du vin versé pour la noce ?

Car ces jarres ne sont pas là pour la décoration, ni pour boire. Ce sont des jarres de purification (καθαρισμς = katharismos en grec) où les invités vont puiser de l’eau pour faire leurs ablutions rituelles avant de passer à table. C’est pour cela qu’on appelait les albigeois du nom grec « cathares », les « purs », car ils se voulaient les seuls vrais chrétiens en méprisant la chair, en étant végétaliens, et en vivant à part, séparés des impurs. Mais 600 litres, c’est énorme ! Même s’il y a foule au mariage, elle a dû exagérer sur la propreté pour épuiser une telle réserve d’eau ! D’ailleurs, si Jean précise qu’elles sont 6, c’est sans doute parce que 6 est le chiffre de l’imperfection (la semaine sans le shabbat), le chiffre qui désignera Néron faisant mourir les baptisés (666 cf. Ap 13,18). Dire qu’il y avait 6 jarres à Cana sous-entend que le vieux système de purification rituelle est imparfait, voire meurtrier…

Le geste de Jésus renverse donc les mentalités religieuses de toute époque.
En remplaçant l’eau par le vin, il conteste l’ascèse comme clé d’entrée à la table de l’Alliance.
En demandant de servir le vin aux convives et non plus de prendre de l’eau pour se laver, il indique que recevoir est plus important que prendre, que la joie des noces est un don gratuit et non le fruit d’un effort.
La dure pierre opaque des jarres d’eau – dure loi des purifications innombrables et obsessionnelles – est remplacée par le fin cristal des verres à vin, doux et transparent comme la grâce…

 

Recevoir d’abord, donner ensuite

imperf Cana dans Communauté spirituelleComment mieux dire que la joie de l’amour ne se mérite pas, mais s’accueille ? Elle ne vient pas suite à nos efforts, à notre ascèse, à la force du poignet. Elle est versée gratuitement, par surprise, indépendamment de nos tentatives d’y arriver par nous-mêmes.

L’obsession de la pureté n’est pas chrétienne. Elle est centrée sur le mérite à acquérir, au lieu de préparer à recevoir la grâce. Elle nous enferme dans des répétitions rituelles maladives, au lieu de goûter la joie qui coule à flots.
Jésus ne méprise pas le souci de purification. Ainsi il demande au lépreux guéri d’aller au Temple offrir le sacrifice d’action de grâces. Mais il inverse le cours des choses : d’abord la grâce (la guérison, le vin nouveau, le salut), puis la purification. Recevoir d’abord, donner ensuite. Jésus formule clairement ce qui est finalement la loi anthropologique la plus fondamentale : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » (Mt 10,8). La vie est d’abord un passif, puis ce passif devient actif. Personne ne se fait naître lui-même, il se reçoit de l’union de deux êtres. Personne ne sait aimer en premier : il a d’abord été aimé, désiré, choyé. Alors il peut aimer à son tour.

Cana nous place sous le signe du don et non du mérite. L’ancienne obsession de la pureté à obtenir par soi-même fait place à la joie d’être avec l’époux, sans conditions.
Certes il y a des conséquences à une telle expérience. ! On ne vit plus après comme avant. La morale, l’ascèse, la pureté du cœur viennent comme des conséquences et non plus des préalables : la grâce accueillie avec reconnaissance produit des fruits de conversion, de droiture, de générosité. Mais l’accumulation de rituels ne fait qu’assécher la source de la joie avec l’eau des jarres de purification.

 

Tout est pur pour les purs (Ti 1,15)

L'apôtre Pierre a reçu une vision avec des bêtes impures qu'il n'a pas le droit de mangerUn juif aussi intègre que Pierre a eu du mal à accepter cette libération de l’obsession de pureté rituelle. Hélas, les juifs, musulmans ou hindous n’ont toujours pas franchi ce seuil aujourd’hui ! Le chapitre 10 des Actes des apôtres montre Pierre très hésitant après un songe où Dieu lui demande de manger des animaux impurs selon la loi juive. Pourtant, il écoutera l’Esprit l’autorisant à consommer l’impur ! Mieux : il fera le lien entre l’abolition de l’impureté rituelle et l’abolition des barrières entre les peuples. Car, lorsqu’il est appelé à entrer dans la maison du centurion romain Corneille à Jaffa, il se souvient qu’en tant que juif il ne devrait pas entrer. Mais rien n’est impur aux yeux de Dieu, sinon le mal qui sort du cœur de l’homme. « Saisi par la faim, il voulut prendre quelque chose. Pendant qu’on lui préparait à manger, il tomba en extase. Il contemplait le ciel ouvert et un objet qui descendait : on aurait dit une grande toile tenue aux quatre coins, et qui se posait sur la terre. Il y avait dedans tous les quadrupèdes, tous les reptiles de la terre et tous les oiseaux du ciel. Et une voix s’adressa à lui : ‘Debout, Pierre, offre-les en sacrifice, et mange !’ Pierre dit : ‘Certainement pas, Seigneur ! Je n’ai jamais pris d’aliment interdit et impur !’ À nouveau, pour la deuxième fois, la voix s’adressa à lui : ‘Ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne le déclare pas interdit.’ » (Ac 10, 10 15). Pierre s’est peut-être souvenu alors de l’épisode où Jésus « déclarait purs tous les aliments » (Mc 7,19).
Chez Corneille, il découvre le lien si fort entre l’abolition de la pureté rituelle et la communion avec les païens, les étrangers, les autres. « Vous savez qu’un Juif n’est pas autorisé à fréquenter un étranger ni à entrer en contact avec lui. Mais à moi, Dieu a montré qu’il ne fallait déclarer interdit ou impur aucun être humain » (Ac 10, 28).

L’antidote au séparatisme pourrait-on dire ! Car croire qu’on devient impur en faisant ceci ou cela interdit de fréquenter ceux qui le font… Le véritable universalisme chrétien naît à Cana et s’épanouit à Jaffa ! Sans ce chamboulement religieux, le rite étouffe la grâce, et l’obsession de la pureté empêche la fraternité avec tous.

Personne n’est assez pur pour prétendre mériter paraître face à Dieu ! Abandonner ce toc de la pureté nous libère de nous-mêmes, et nous ouvre à la joie promise. Le vin coule à flots là où l’eau stagnait, le cristal remplace le grès, la joie de la communion efface l’austérité de l’ascèse, le don reçu prime sur le mérite acquis, la surprise sur l’attendu…

Cana relègue les immenses jarres de purification au rang de collections de musée : utiles en leur temps où l’homme tâtonnait vers Dieu, obsolètes en ce temps où Dieu vient à l’homme.

Serons-nous en tirer toutes les conséquences pour les impurs d’aujourd’hui ?

 


[2]. « Lavabo » est un mot latin signifiant « Je laverai ». Il est tiré du psaume : « Je laverai mes mains en signe d’innocence pour approcher de ton autel, Seigneur » (Psaume 25,6).



Lectures de la messe

Première lecture
« Comme la jeune mariée fait la joie de son mari » (Is 62, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse que sa justice ne paraisse dans la clarté, et son salut comme une torche qui brûle. Et les nations verront ta justice ; tous les rois verront ta gloire. On te nommera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur dictera. Tu seras une couronne brillante dans la main du Seigneur, un diadème royal entre les doigts de ton Dieu. On ne te dira plus : « Délaissée ! » À ton pays, nul ne dira : « Désolation ! » Toi, tu seras appelée « Ma Préférence », cette terre se nommera « L’Épousée ». Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra « L’Épousée ». Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu.

Psaume
(Ps 95 (96), 1-2a, 2b-3, 7-8a, 9a.10ac)
R/ Racontez à tous les peuples les merveilles du Seigneur !
 (Ps 95, 3)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
chantez au Seigneur et bénissez son nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Rendez au Seigneur, familles des peuples,
rendez au Seigneur, la gloire et la puissance,
rendez au Seigneur la gloire de son nom.

Adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté.
Allez dire aux nations : Le Seigneur est roi !
Il gouverne les peuples avec droiture.

Deuxième lecture
« L’unique et même Esprit distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier » (1 Co 12, 4-11)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien. À celui-ci est donnée, par l’Esprit, une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit ; un autre reçoit, dans le même Esprit, un don de foi ; un autre encore, dans l’unique Esprit, des dons de guérison ; à un autre est donné d’opérer des miracles, à un autre de prophétiser, à un autre de discerner les inspirations ; à l’un, de parler diverses langues mystérieuses ; à l’autre, de les interpréter. Mais celui qui agit en tout cela, c’est l’unique et même Esprit : il distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier.

Évangile
« Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée » (Jn 2, 1-11)
Alléluia. Alléluia. 
Dieu nous a appelés par l’Évangile à entrer en possession de la gloire de notre Seigneur Jésus Christ. Alléluia. (cf. 2 Th 2, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures, (c’est-à-dire environ cent litres). Jésus dit à ceux qui servaient : « Remplissez d’eau les jarres. » Et ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent. Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. » Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
Patrick BRAUD

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2 janvier 2022

L’Esprit de la colombe

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’Esprit de la colombe

Homélie pour le Baptême du Seigneur / Année C
09/01/2022

Cf. également :

Une parole performative
La voix de la résilience
Jésus, un somewhere de la périphérie
De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur
Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs
Le principe de gratuité

La pyxide de Limoges

Gracieuse et fragile, elle est là presque chaque matin, perchée sur la rambarde de mon balcon. Attirée par les graines déposées à son attention, elle s’enhardit jusqu’à ce pavaner fièrement sur la table, picorant çà et là de quoi justifier sa présence. Cette colombe est devenue la convive régulière de mes petits déjeuners, et du coup les mésanges charbonnières des branches alentour se risquent elles aussi à s’inviter au festin préparé pour elle.
Pourquoi la colombe symbolise-t-elle aussi facilement la simplicité et la beauté, la candeur et la familiarité ? Sa blancheur sans doute (que la bave du crapaud ne peut atteindre !) ; son air de ne pas y toucher ; sa confiance pour s’approcher ; sa grâce pour dodeliner de la tête en approuvant la compagnie humaine par des coups d’œil répétés…

L’évangile de ce dimanche du Baptême du Seigneur (Lc 3, 15-22) semble l’avoir bien compris en mettant en vedette une colombe dans le ciel qui deviendra l’icône de l’Esprit Saint :
« Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie » ».

Colombe pyxide LimogesDes colombes, il y en a eu très tôt dans toute l’iconographie chrétienne : gravées ou peintes sur les murs des catacombes, sur des lampes, rayonnant au plafond des chaires baroques, désignant l’Agneau de Dieu sur les retables polychromes, coloriées par les plus grands pinceaux de la Renaissance, soufflant ses homélies à l’oreille de Grégoire le Grand, omniprésente sur les icônes orientales etc.
Un objet liturgique particulièrement témoigne du lien entre l’Esprit et l’eucharistie : c’est une pyxide en émail conservée à Limoges. Bien avant la trouvaille du tabernacle en Occident, les Églises orientales conservaient précieusement les hosties consacrées en surplus, non pour les adorer mais pour les porter ensuite aux malades et aux absents, après la célébration. Elles utilisaient pour cela une petite boîte – pyxide en grec – qui pouvait être en bois, en ivoire, en émail. Celle-ci a naturellement la forme d’une colombe, qu’on suspendait avec des chaînes au-dessus de l’hôtel après l’eucharistie. Ainsi la colombe qui planait sur les eaux primordiales de la Genèse, sur l’eau souillée du Jourdain au désert lorsque Jean-Baptiste y plongea Jésus, ainsi cette même colombe plane-t-elle sur l’autel pour désigner l’Agneau de Dieu eucharistique.

On ne comprend rien à l’identité de Jésus sans l’Esprit qui est son élan intime vers le Père. Mais l’Esprit, lui, qui est-il ? Plus mystérieux que Jésus dont on connaît les paroles, les faits et gestes en personne, il est pourtant plus présent car toujours à l’œuvre dans notre histoire alors que le Christ s’en est allé le jour de l’Ascension. Voilà pourquoi l’image de la colombe nous est précieuse : elle dit qui est l’Esprit mieux qu’un discours. Voyons comment.

 

La blanche colombe

L’Esprit de la colombe dans Communauté spirituelle 85179951_pEn dehors de toute référence biblique, l’animal colombe évoque dans toutes les cultures la grâce, l’innocence, la simplicité, la douceur. Elle n’est la prédatrice d’aucun autre ; elle est fidèle à son couple et roucoule en amoureuse éperdue ; elle a la blancheur de l’immaculé ; elle se laisse amadouer et approcher. Avec ses cousins les pigeons elle peut devenir un messager hors-pair, capable de voler des kilomètres et des kilomètres pour retrouver son port d’attache. Rien d’étonnant à ce qu’on l’ait choisie pour figurer les qualités équivalentes chez l’Esprit de Dieu. L’Esprit est simple, au sens étymologique (sim-plex = sans pli) : sans repli sur soi, l’Esprit court d’une personne à l’autre pour faire le lien. Il sort de soi pour que l’autre se trouve. Il est le mouvement perpétuel, l’élan infini qui porte l’un vers l’autre. Il est la douceur même, puisque unissant sans confondre. Il est la candeur et l’innocence, puisqu’il ne se retourne pas sur lui-même. Il est la grâce, la beauté qui se donne gratuitement, la gratuité qui s’offre avec panache.

 

La colombe de Noé

san-marco_-noe-envoie-la-co baptême dans Communauté spirituelleLa première colombe biblique est évidemment celle de Noé et du déluge (Gn 8). Après 40 jours de pluie ininterrompue, le corbeau envoyé par Noé depuis l’Arche ne revient pas. Noir et rapace, le corbeau ne peut incarner l’Esprit de Dieu ! Alors Noé envoie une colombe, qui revient bredouille après avoir exploré les environs. Une deuxième fois, Noé lui confie un vol de reconnaissance. Et là, elle revient avec un rameau d’olivier dans son bec. C’est donc qu’un monde nouveau, sauvé des eaux, est là à quelques encablures !

L’Esprit est bien celui qui nous fait découvrir le monde nouveau inauguré en Christ : un monde où nous nous sommes plus submergés par le déluge de nos iniquités, un monde où  humains et animaux vivent en concorde comme dans l’arche, un monde où la menace de la mort ultime est éliminée une fois pour toutes (« Yahvé jura de ne plus jamais détruire la terre… »).

Les chrétiens ont superposé à la colombe annonciatrice du monde post-déluge une autre symbolique : celle du bois de l’Arche figurant le bois de la croix, de l’Arche-Église avec Christ-Noé en son sein pour la conduire en Terre promise, de l’eau du déluge annonçant l’eau du baptême où nos péchés sont noyés, de la colombe-Esprit désignant le monde nouveau où la vie nouvelle est enfin possible, dès maintenant !
La colombe de Noé donne donc un visage à l’Esprit qui planait sur les eaux de la Genèse, sur les eaux du déluge.

 

La colombe du Cantique des cantiques

Couple de colombesL’autre symbolisme puissamment associé à la colombe dans la Bible est celui de l’élan amoureux. Le Cantique des cantiques déborde d’appellations intimes où la bien-aimée est désignée par son petit nom : « ma colombe ». « Ma colombe, dans les fentes du rocher, dans les retraites escarpées, que je voie ton visage, que j’entende ta voix ! Ta voix est douce, et ton visage, charmant » (Ct 2, 14). « Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma toute pure, car ma tête est humide de rosée et mes boucles, des gouttes de la nuit » (Ct 5, 2). « Unique est ma colombe, ma parfaite… » (Ct 6, 9).

Impossible de ne pas penser au Cantique des cantiques en lisant qu’une colombe planait au-dessus de Jésus remonté des eaux ! D’autant plus que l’Esprit est féminin en hébreu (ruah). L’Esprit est la bien-aimée avec qui Jésus entretient ce lien si intime que seuls les amants peuvent comprendre. Elle cherche passionnément celui qu’elle aime parmi les rues de la cité, jusqu’à le trouver, l’étreindre et le perdre encore, pour le chercher à nouveau… Elle s’enivre de sa présence et défaille à sa voix. Elle fait l’expérience de la puissance de l’amour, « fort comme la mort ». « Les abîmes ne peuvent l’atteindre ». Figure de notre humanité en quête d’amour absolu, la colombe-Esprit nous fait désirer jusqu’à gémir, et chercher jusqu’à perdre cœur. Isaïe l’écrivait : « Comme l’hirondelle, je crie ; je gémis comme la colombe. À regarder là-haut, mes yeux faiblissent : Seigneur, je défaille ! Sois mon soutien ! » (Is 38, 14). « Nous gémissons sans trêve comme des colombes. Nous attendons le droit : il n’y en a pas ; le salut : il reste loin de nous ! » (Is 59, 11). Les psaumes en font l’oiseau de la libération : « qui me donnera les ailes de la colombe ? Je m’envolerais, et je trouverais le repos » (Ps 55, 7).

La colombe du Cantique des cantiques, d’Isaïe et des psaumes nous dit que la soif de l’autre est constitutive de la Trinité, et qu’agrandir ce désir à l’infini est l’œuvre de l’Esprit en nous. Par notre baptême en Christ, nous laissons nous aussi cette colombe nous appeler « bien-aimé » et nous entraîner à tire-d’aile vers le Père.

 

La colombe au Temple

dessin-cate-3eme-dim-careme-2021 CantiqueLes colombes jouent encore un autre rôle – mineur - dans l’accomplissement des sacrifices au Temple de Jérusalem. Pour les gens à faible revenu, difficile d’offrir un bœuf, un taureau ou une grosse somme d’argent. La Torah leur prescrit alors d’offrir un couple de tourterelles (ou colombes, c’est le mot grec : περιστερά, peristera) : « si l’homme n’a pas les moyens de se procurer une tête de petit bétail, il amènera au Seigneur, en sacrifice de réparation pour la faute commise, deux tourterelles ou deux jeunes pigeons (peristera), l’un en sacrifice pour la faute et l’autre en holocauste » (Lv 5, 7).
Ce que font les parents de Jésus pour sa circoncision : « Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes (peristera) » (Lc 2, 24). Jésus renversera d’ailleurs les comptoirs des marchands de colombes dans le Temple afin de le purifier de tout trafic (Mt 21,12). 
Ce faisant, il libère les colombes de leur esclavage et de leur mort certaine…

Cet humble animal bon marché était donc le signe de l’humble condition de ceux qui y avaient recours. La colombe du baptême au Jourdain est peut-être un clin d’œil à cette humilité-là, que la blanche candeur de la colombe incarnait si bien.
On comprend pourquoi Jésus la conjugue au serpent : « Soyez prudents comme les serpents, et candides comme les colombes » (Mt 10, 16). Si l’Esprit est naturellement offert et disponible comme une colombe, la nature humaine elle est mélangée et doit composer avec ce zeste de ruse quasi reptilienne qui traverse toute action humaine.

 

Résumons-nous : quand Matthieu utilise l’image de la colombe, il nous met sur la piste du lien intime qui unit Jésus de Nazareth à l’Esprit de Dieu. La colombe-Esprit est celle de Noé qui désigne la vie nouvelle à portée de main, celle de la Genèse planant sur les eaux primordiales d’où émerge la vie. Elle désigne la bien-aimée du Cantique des cantiques, en qui notre humanité se reconnaît, éperdue d’amour, désirant à l’infini, assoiffée de Dieu. Elle incarne l’humilité des sacrifices des petites gens. Elle partage sa simplicité où nul repli n’entrave l’élan de la communion entre les êtres.

Habituez-vous à prier l’Esprit Saint au féminin en pensant à la colombe, et vous verrez que toutes ces dimensions de la quête spirituelle vous apparaîtront aussi naturelles qu’une compagnie d’oiseaux sur votre balcon le matin…

 

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« La gloire du Seigneur se révélera, et tout être de chair verra » (Is 40, 1-5.9-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes.
Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. »
Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! » Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.

Psaume

(Ps 103 (104), 1c-3a, 3bc-4, 24-25, 27-28, 29-30)
R/ Bénis le Seigneur, ô mon âme ; Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
 (Ps 103, 1)

Revêtu de magnificence,
tu as pour manteau la lumière !
Comme une tenture, tu déploies les cieux,
tu élèves dans leurs eaux tes demeures.

Des nuées, tu te fais un char,
tu t’avances sur les ailes du vent ;
tu prends les vents pour messagers,
pour serviteurs, les flammes des éclairs.

Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
Tout cela , ta sagesse l’a fait ;
la terre s’emplit de tes biens.
Voici l’immensité de la mer,
son grouillement innombrable d’animaux grands et petits.

Tous, ils comptent sur toi
pour recevoir leur nourriture au temps voulu.
Tu donnes : eux, ils ramassent ;
tu ouvres la main : ils sont comblés.

Tu caches ton visage : ils s’épouvantent ;
tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Deuxième lecture
« Par le bain du baptême, Dieu nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint » (Tt 2, 11-14 ; 3, 4-7)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Tite
Bien-aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété, attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus Christ. Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien. Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. Cet Esprit, Dieu l’a répandu sur nous en abondance, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, rendus justes par sa grâce, nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle.

Évangile
« Comme Jésus priait, après avoir été baptisé, le ciel s’ouvrit » (Lc 3, 15-16.21-22) Alléluia. Alléluia.

Voici venir un plus fort que moi, proclame Jean Baptiste ; c’est lui qui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
Alléluia. (cf. Lc 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, le peuple venu auprès de Jean le Baptiste était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. »
Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »
Patrick BRAUD

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