L'homélie du dimanche (prochain)

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11 février 2024

Mercredi des Cendres

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Mercredi des Cendres

 

Cf. les années précédentes :

Mercredi des Cendres dans Communauté spirituelle cendresLa radieuse tristesse du Carême
Cendres : « Revenez à moi ! »
Cendres : une conversion en 3D
Cendres : soyons des justes illucides
Mercredi des Cendres : le lien aumône-prière-jeûne
Déchirez vos cœurs et non vos vêtements
Mercredi des cendres : de Grenouille à l’Apocalypse, un parfum d’Évangile
Carême : quand le secret humanise
Mercredi des Cendres : 4 raisons de jeûner
Le symbolisme des cendres

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10 février 2024

Êtes-vous plutôt colère ou compassion ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 10 h 30 min

Êtes-vous plutôt colère ou compassion ?

 

Homélie pour le 6° Dimanche du Temps ordinaire  /  Année B 

11/02/2024

 

Cf. également :
Quand parler ? Quand se taire ?
Fréquenter les infréquentables
Pour en finir avec les lèpres
Carême : quand le secret humanise
Ce n’est pas le savoir qui sauve


Une tente au feu rouge

Êtes-vous plutôt colère ou compassion ? dans Communauté spirituelleÀ 200 m de chez moi, au carrefour, une tente squatte la maigre bande d’herbes entre deux voies. Une silhouette hirsute et barbue en sort entre les gouttes, un gobelet à la main, pour mendier auprès des automobilistes arrêtés au feu. Que faire ? …
Je n’ai jamais réussi à trouver de réponse entièrement satisfaisante à cette interrogation qui se répète des dizaines de fois lorsqu’on circule dans une métropole.

Ma première réaction est la colère.
Colère envers cette société qui malgré son 6° rang mondial tolère encore 330 000 SDF en 2023 (chiffres de la Fondation Emmaüs, en comptant les personnes en hébergement d’urgence). Est-ce si difficile de planifier la construction de 500 000 logements sociaux sur les 10 années qui viennent ? Est-ce impossible d’accompagner les SDF les plus à la dérive pour les réinsérer progressivement ?

Je dois cependant avouer que ma colère est parfois dirigée contre le SDF lui-même : lorsqu’il est suffisamment jeune et en bonne santé pour trouver du boulot facilement, lorsqu’il capitule trop vite en laissant l’alcool le dominer, lorsqu’il laisse la dépression s’installer alors que d’innombrables associations lui tendent la main. Chacun a sa part de responsabilité.

J’ai suffisamment travaillé avec l’une de ces associations qui essaient de les sortir de la rue pour ne pas ignorer combien c’est compliqué. Alors, en repensant aux visages de ceux  qu’on accueillait – et qui sont morts pour la plupart, tant leur espérance de vie est plus courte que la nôtre – je ressens plus de compassion que de colère. Je sais qu’une poignée de main, un sourire, du temps passé à parler, écouter, échanger, jouer aux cartes etc. est plus précieux qu’un billet de 5 € à travers la vitre d’une voiture. Offrir un peu de chaleur humaine et de compréhension est aussi important que d’offrir un panier-repas.

 

Le problème, c’est que la compassion soigne les symptômes, et non les causes. Il y aurait beau y avoir 10 Mère Teresa et 10 Sœur Emmanuelle par pays, cela n’éradiquerait en rien la pauvreté et la misère… Pire encore : la compassion peut avoir des effets pervers, en maintenant les SDF par exemple en état de dépendance alors que la colère pourrait les forcer à vouloir sortir de leur état, ou en permettant à l’État de se défausser sur les associations alors que la colère obligerait à réformer un système entier. Pire encore : on a vu des organisations fondamentalistes comme les Frères Musulmans instrumentaliser la misère en Égypte pour apparaître comme le sauveur du peuple par le biais d’associations de charité auprès des pauvres… La compassion peut devenir le cheval de Troie d’une dictature.

 

Pourquoi évoquer ce dilemme où choisir entre colère et compassion est toujours un mauvais choix ? Parce que les copistes de l’évangile de notre dimanche (Mc 1,40-45) ont eux-mêmes été troublés par l’attitude de Jésus envers le lépreux. Les manuscrits les plus anciens, en grec, parlent de la colère de Jésus : « en colère (ργζω, orgizō), il étendit la main ». Cette réaction violente de Jésus est d’ailleurs renforcée par les deux autres verbes décrivant la suite : « le rudoyant, il le chassa aussitôt ». Bigre ! Engueuler un lépreux parce qu’il lui demande sa guérison, puis le chasser vertement, voilà qui ne correspond pas vraiment au portrait bonhomme d’un gentil Jésus guérisseur !

Les copistes ultérieurs ont été choqués par cette colère de Jésus. Ne pouvant pas la comprendre, ils ont cru à une erreur, ils ont remplacé la colère par la compassion : « Jésus, ému de compassion (σπλαγχνζομαι, splagchnizomai), étendit la main » (traduction liturgique). D’un mot à l’autre, on rétablissait un portrait de Jésus plus rassurant et plus conforme à son image de miséricorde.

Alors : colère ou compassion ?

 

La colère de Jésus

La colère justifiée. Jésus contre les vendeurs du temple.Pourquoi Jésus réagit-il par la colère à cette demande somme toute logique de guérison ? Pas par sentiment d’injustice politique ou sociale : Jésus n’est pas venu inaugurer un royaume terrestre. Pas par ressentiment envers ce lépreux qui ne sait que mendier : Jésus a guéri tant d’autres malades dont la détresse le bouleversait au cœur. Non, mais il faut se souvenir qu’en Mc 1,41 nous sommes au début de l’Évangile. Marc vient de montrer Jésus empêcher les démons de parler pour révéler qui il est vraiment (1,34) : c’est le fameux secret messianique cher à Marc. Et quand Simon et les autres veulent en faire l’exorciste officiel de Capharnaüm (ce qui les aurait bien servis !), Jésus refuse et n’est pas loin de se fâcher : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti » (Mc 1,38).

Jésus est sorti de Nazareth / de Capharnaüm / de la divinité même, afin de proclamer l’Évangile. Et voilà qu’on veut l’enfermer dans un rôle finalement secondaire par rapport à sa mission, en le cantonnant à Capharnaüm : or guérisseur n’est pas Messie, Capharnaüm n’est pas le monde.

 

Le lépreux veut le forcer à briller aux yeux des foules en tant que thaumaturge. Il fait d’ailleurs courir un grand risque à Jésus car certaines lèpres se transmettent par les postillons et pas seulement par le toucher. Dès lors qu’il s’approche pour parler à Jésus de sa guérison, le lépreux le force à réagir sinon il sera contaminé comme lui. Ce coup de force ne plaît pas à Jésus qui lui fait savoir qu’on n’exige pas le don de Dieu, et que réduire la proclamation de l’Évangile aux guérisons spectaculaires est une trahison de sa vocation messianique.

 

Jésus a de quoi être doublement en colère donc : on lui force la main, et on dénature sa mission. Mais cela cadrait assez peu avec l’image que les évangélistes après Marc voulaient transmettre. Alors Matthieu et Luc ont fait disparaître cette colère de Jésus, trop peu conventionnelle à leur goût : « Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : “Je le veux, sois purifié.” Et aussitôt il fut purifié de sa lèpre » (Mt 8,3 ; Lc 5,13). Et les pieux copistes ont ensuite transformé le texte de Marc pour le rendre plus acceptable en remplaçant la colère par la compassion. Ils se souvenaient sans doute de l’avertissement de Jésus lui-même sur la gravité de la colère : « Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal » (Mt 5,22).

 

Quand on examine les 8 seules occurrences du terme colère dans le Nouveau Testament, on constate que l’épisode du lépreux est l’unique passage où cette colère est attribuée à Jésus. Les 5 autres recours à la colère dans les évangiles sont des figures de style dans des paraboles (Mt 18,34 ; 22,7 ; Lc 14,21 ; 15,28) où le roi / le maître / le fils aîné se mettent en colère contre ceux qui n’acceptent pas leur volonté. Autant dire que cette colère est plutôt négative, comme la colère des nations contre le Messie (Ap 11,18) et du dragon contre la femme (Ap 12,17).

La seule colère de Jésus en Mc 1,41 n’en est que plus impressionnante et significative : renverser un ordre injuste est peut-être plus important que de consoler le pauvre qui en souffre ; trouver un remède et un vaccin compte peut être plus qu’embrasser un lépreux…

 

La compassion de Jésus

 colère dans Communauté spirituelleÉvidemment, à trop durcir les traits positifs de la colère, on peut en devenir inhumain, insensible et froid. Quand les copistes remplaçaient la colère par la compassion, ils n’avaient pas tout à fait tort. Car les 12 usages du mot compassion dans le Nouveau Testament plaident pour un portrait de Jésus pétri d’humanité, se laissant toucher et même bouleverser par le malheur des autres rencontré en chemin. Il est « ému de compassion (σπλαγχνζομαι, splagchnizomai) » devant les foules languissantes et abattues comme des brebis sans berger (Mt 9,36;14,14;15,32 ; Mc 6,34;8,2), devant des aveugles de naissance (Mt 20,34), devant un débiteur incapable de rembourser sa dette (Mt 18,27), devant l’épileptique aux tendances suicidaires (Mc 9,22), devant le chagrin de la veuve de Naïn portant en terre son fils unique (Lc 7,13), à l’image du samaritain touché par la détresse du blessé sur la route (Lc 10,33) ou du père du fils prodigue qui court se jeter à son cou pour l’embrasser (Lc 15,20).

 

La compassion est donc dans l’ADN de Jésus. Elle fait écho à la hesed de YHWH (cf. la belle encyclique de Jean-Paul : Dives in misericordia, 1980), la tendresse miséricordieuse par laquelle ses entrailles divines sont bouleversées à la vue de la misère de son peuple. C’est un trait féminin, quasi maternel : la compassion de Jésus est sans doute sa part de féminité – son anima dirait Jung – qui lui donne de percevoir de l’intérieur la souffrance de l’autre.

 

Impossible d’être le Messie sans cette empathie fondamentale : éprouver au plus intime la détresse d’autrui, pour la partager, pour la soulager.

C’est cette empathie–compassion–miséricorde–hesed qui a poussé Jésus à prendre la dernière place, celle des exclus, afin qu’ils ne soient plus seuls. Ainsi dans notre texte, le lépreux ayant réussi son coup (de force, c’est Jésus qui devient comme lépreux en quelque sorte, puisqu’ « il ne peut plus entrer ouvertement dans une ville et est obligé de rester à l’écart dans des endroits déserts » (Mc 1,45), comme les lépreux à son époque.

 

Êtes-vous plutôt Père Damien ou Alice Augusta Ball ?

Alors finalement, qu’est-ce qui est le plus important : la colère ou la compassion ?

Répondre par un « en même temps » serait une solution trop facile, car chacune des deux réponses demande de s’y engager absolument, sans compromission. « Que votre oui soit oui, que votre non soit non » (Mt 5,37). On ne peut se laisser submerger par le sentiment si on veut éradiquer la lèpre. Et on ne peut faire semblant d’être ému si on veut vivre avec les lépreux d’aujourd’hui.
Prenons l’exemple du lépreux de ce dimanche qui s’adresse à Jésus : la compassion demande de le serrer dans ses bras, et de ne pas le laisser seul ; la colère contre la maladie demande de trouver des remèdes pour soigner, et mieux encore pour éradiquer la lèpre.

Alice Augusta Ball

Alice Augusta Ball

Père Damien

Dans le premier cas, vous êtes le Père Damien, missionnaire belge qui a tout quitté pour vivre au milieu des lépreux de l’île de Molokaï à Hawaï au XIX° siècle (1873-1889), jusqu’à mourir lui-même de la lèpre.

Dans le second cas, vous êtes Alice Augusta Ball, qui a réussi en 1915 à extraire le principe actif d’une plante pour fabriquer le premier vrai traitement de la lèpre, annonçant sa guérison généralisée [1].

 

Êtes-vous plutôt Père Damien ou Alice Augusta Bal ? …


Sur la durée d’une vie humaine, il y a peut-être un temps pour la colère, et un temps pour la compassion, ou une alternance de ces temps.

Il nous faut des acteurs engagés résolument dans le combat contre les structures injustes, contre tout ce qui dégrade notre humanité.

Et il nous faut d’autres acteurs engagés tout aussi résolument dans l’accompagnement, l’être-avec des plus souffrants.


Si vous choisissez la colère, allez jusqu’au bout du combat qu’elle exige.

Si vous choisissez la compassion, allez jusqu’au bout de la communion qu’elle appelle.
« Tout le reste vient du Mauvais » (Mt 5,37).

________________________________________

[1]. Aujourd’hui, la lèpre est une maladie curable. Le schéma thérapeutique actuellement recommandé est une polychimiothérapie qui comprend trois médicaments : la dapsone, la rifampicine et la clofazimine. La durée du traitement est de 6 mois pour les cas paucibacillaires et de 12 mois pour les cas de multibacillaires. La science fait mieux que les guérisseurs…

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Le lépreux habitera à l’écart, son habitation sera hors du camp » (Lv 13, 1-2.45-46)

Lecture du livre des Lévites
Le Seigneur parla à Moïse et à son frère Aaron, et leur dit : « Quand un homme aura sur la peau une tumeur, une inflammation ou une pustule, qui soit une tache de lèpre, on l’amènera au prêtre Aaron ou à l’un des prêtres ses fils. Le lépreux atteint d’une tache portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre, il se couvrira le haut du visage jusqu’aux lèvres, et il criera : “Impur ! Impur !” Tant qu’il gardera cette tache, il sera vraiment impur. C’est pourquoi il habitera à l’écart, son habitation sera hors du camp. »

PSAUME
(31 (32), 1-2, 5ab, 5c.11)
R/ Tu es un refuge pour moi ; de chants de délivrance, tu m’as entouré. (31, 7acd)

Heureux l’homme dont la faute est enlevée,
et le péché remis !
Heureux l’homme dont le Seigneur ne retient pas l’offense,
dont l’esprit est sans fraude !

Je t’ai fait connaître ma faute,
je n’ai pas caché mes torts.
J’ai dit : « Je rendrai grâce au Seigneur
en confessant mes péchés. »

Toi, tu as enlevé l’offense de ma faute.
Que le Seigneur soit votre joie !
Exultez, hommes justes !
Hommes droits, chantez votre allégresse !

DEUXIÈME LECTURE
« Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ » (1 Co 10, 31 – 11, 1)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, tout ce que vous faites : manger, boire, ou toute autre action, faites-le pour la gloire de Dieu. Ne soyez un obstacle pour personne, ni pour les Juifs, ni pour les païens, ni pour l’Église de Dieu. Ainsi, moi-même, en toute circonstance, je tâche de m’adapter à tout le monde, sans chercher mon intérêt personnel, mais celui de la multitude des hommes, pour qu’ils soient sauvés. Imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ.

ÉVANGILE
« La lèpre le quitta et il fut purifié » (Mc 1, 40-45)
Alléluia. Alléluia. Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, un lépreux vint auprès de Jésus ; il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit : « Si tu le veux, tu peux me purifier. » Saisi de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. » À l’instant même, la lèpre le quitta et il fut purifié. Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt en lui disant : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage. » Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui.

Patrick BRAUD

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28 janvier 2024

Sacrée belle-mère !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Sacrée belle-mère !

 

Homélie pour le 5° Dimanche du Temps ordinaire  /  Année B 

04/02/2024

 

Cf. également :
Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile !
Des sommaires pas si sommaires
Sortir, partir ailleurs…
Avec Job, faire face à l’excès du mal
Vers un diaconat féminin ?
Conjuguer Pâques au passif
La Résurrection est un passif
Recevoir de se recevoir

 

La matrone de Capharnaüm

Blague - Sacrée Belle-mèreCe pourrait être une blague belge :

– Pourquoi Pierre a-t-il trahi Jésus, trois fois ?

– Parce qu’il a guéri sa belle-mère, une fois…

Les belles-mères ont mauvaise réputation, c’est bien connu ! C’est sans doute freudien : une histoire de rivalité d’attachements possessifs…

Mais dans l’Évangile de Marc, la belle-mère est carrément une icône, un modèle pour la communauté croyante. À l’image de l’autre belle-mère célèbre dans la Bible – Noémi – qui a accueilli chez elle Ruth l’étrangère de Moab lorsque celle-ci est devenue veuve. C’est grâce à sa belle-mère que Ruth put épouser Booz, devenir juive, et incarner ainsi l’une des plus belles figures d’Israël à tel point qu’un livre de la Bible lui est entièrement dédié. Comme Noémi, la belle-mère de Pierre a accueilli chez elle sa fille, sans doute parce que le couple avait besoin d’une habitation près du lac où Pierre exerçait son métier de pêcheur. Le premier pape était donc marié [1], comme tout bon juif adulte qui se respecte (Jésus en restant célibataire est hors normes, voire choquant). Plus tard, il emmènera sa femme lors de ses missions, comme l’atteste Paul (marié également, mais qui lui s’est sans doute séparé de sa femme pour ses voyages missionnaires) : « N’aurions-nous pas le droit d’emmener avec nous une femme croyante, comme les autres apôtres, les frères du Seigneur et Pierre ? » (1Co 9,5). La tradition attribue même à Pierre une fille nommée Pétronille, honorée comme martyre dans la catacombe romaine de Domitille, puis au sein même de la basilique Saint-Pierre.

 

La belle-mère de Pierre assumait donc la vie ordinaire de cette petite famille chez elle, et en plus elle assurait l’intendance régulièrement pour le groupe des disciples qui venaient manger et se réunir chez elle.

 

Mettons-nous donc dans la peau de cette belle-mère iconique, en éprouvant pour nous-mêmes les étapes de son parcours à Capharnaüm. Suivons-la avec les 4 qualificatifs qui jalonnent son parcours : elle est successivement alitée / fiévreuse / relevée / servante.

 

Alitée

Sacrée belle-mère ! dans Communauté spirituelle agyhoz-kotott-betegRappelez-vous quand vous avez été obligé de rester au lit : à cause d’une grippe, du Covid, après une opération, parce que vous étiez exténué etc. Être alité est signe d’une faiblesse généralisée, où l’on ne tient plus sur ses pieds. Comme le paralysé couché sur son brancard (Mc 2,4), comme les foules des malades couchés sous les colonnades de la piscine de Bethzatha (Jn 5,2-3), la belle-mère de Pierre est momentanément impotente, incapable de faire quoi que ce soit par elle-même, sinon garder le lit.

 

Nous avons tous de ces périodes où le corps dit : ‘stop’, où l’esprit exige de s’arrêter pour récupérer. Je me souviens d’un ami hospitalisé après une prothèse de hanche. Il trouvait le temps long, trop long, lui d’habitude si actif. Je lui ai dit, avec le plus de douceur possible : « mon ami, c’est le moment d’expérimenter ta radicale inutilité… » 

Conseil un peu scandaleux dans un monde où chacun se définit par ce qu’il fait. Et plus il fait, plus il existe aux yeux de tous. Mais voilà que la maladie ou autre motif de faiblesse oblige à être passif, alité (professionnellement, socialement, spirituellement etc.). Comment dès lors continuer à se définir par ses titres, ses cartes de visite, ses missions importantes ? Ce serait risquer de condamner tous les inutiles à être sans valeur : handicapés, malades psychiatriques, seniors trop âgés, et tous ceux qui ne peuvent ‘rien faire’ aux yeux de l’activisme ambiant.

Apprendre à être alité fait donc partie de la maturité spirituelle. Il s’agit de ne pas s’attacher à ses œuvres (réussite professionnelle, famille, responsabilité, réalisations diverses). La faiblesse de la belle-mère de Pierre nous sera salutaire si elle nous libère de la vanité d’exister par nous-même.

 

Et vous, quand avez-vous été alité d’une manière ou d’une autre ? Qu’est-ce cela vous a appris sur votre ‘radicale inutilité’ ?

 

Fiévreuse

coloriage-fievre-dl11754 belle-mère dans Communauté spirituelleLa fièvre est plus qu’une fièvre dans la Bible. À travers la poussée de température, elle y voit la symbolique du feu dévorant des passions humaines consumant chacun dans des convoitises épuisantes. En hébreu, le mot fièvre קַדַּחַת qaddachath vient de קָדַח qadach qui veut dire brûler comme un feu : feu de bois qui flambe (Dt 32,22 ; Is 50,11 ; 64,2), c’est également le feu de la colère de Dieu (Dt 32,22 ; Jr 15,14 ; 17,4).

De plus, le mot belle-mère en hébreu se dit חָמוֹת (chamowth) qui vient de la racine חָם (cham) signifiant beau-père mais également chaud, bouillant :

« Voyez notre pain : il était encore chaud (cham) quand nous en avons fait provision… » (Jos 9,12). « Toi, dont les habits sont trop chauds (cham)  quand repose la terre au vent du midi… » (Jb 37,17).

La belle-mère brûle donc ‘par nature’ pourrait-on dire avec humour : les beaux-parents ont toujours une certaine difficulté à laisser leur fille partir avec un autre… C’est chaud-bouillant !

 

En tout cas cette fièvre est symbole de jalousie et d’amertume.

Fiévreuse, la belle-mère de Pierre est la figure de notre humanité en proie au feu intérieur du désir d’avoir toujours plus : plus de richesse, plus de pouvoir, plus de reconnaissance etc. Cette soif inextinguible se trompe de cible : elle nous fait brûler pour des idoles alors que la vraie libération est de brûler nos idoles, comme Moïse a brûlé le veau d’or au désert pour affranchir les hébreux de son esclavage. Et Moïse les a forcés à boire les cendres du veau d’or fondu (« Il se saisit du veau qu’ils avaient fait, le brûla, le réduisit en poussière, qu’il répandit à la surface de l’eau. Et cette eau, il la fit boire aux fils d’Israël » Ex 32,20), pour que « la fièvre de l’or » ne les consume plus et qu’ils en soient dégoûtés à jamais.

 

Jésus en guérissant la belle-mère de Pierre nous libère de nos fièvres intérieures, de nos passions brûlantes d’un désir mal orienté.

 

Et vous : de quoi êtes-vous fiévreux en ce moment ?

 

Relevée

2021-02-07-Hitda-EvangeliarHeilungSchwiegermutter-Guerison-belle-mere-de-Pierre-731x1024 CapharnaümMarc fait exprès d’inverser les moments logiques de la guérison. Normalement, Jésus aurait dû prendre la belle-mère par la main avant de la relever. Là c’est l’inverse : « il la fit se lever / en lui prenant la main ». C’est pour souligner la primauté de la résurrection : le verbe se lever (γερω = egeirō) est celui que Marc et les évangélistes emploient pour la résurrection de Jésus : « Dieu l’a relevé d’entre les morts » (Ac 13,30). « Christ s’est levé d’entre les morts » (Rm 6,4). La belle-mère est la figure du disciple parce qu’elle est ressuscitée, gratuitement, et se conduit ensuite comme telle. Mais le don de la résurrection est premier.

Elle ne demande rien. Elle n’a rien fait pour mériter cela. Jésus la guérit sans conditions. Rien n’est dit sur la qualité de sa foi, ni de ses œuvres avant. Jésus lui offre son secours gratuitement, inconditionnellement. Telle est la chance du chrétien, ressuscité par grâce pour porter du fruit. Autrement dit, les bonnes œuvres viennent après le don reçu, comme une conséquence et non pas avant comme une condition.

 

Être chrétien est donc d’abord un passif : se laisser aimer, recevoir le don de la résurrection dès maintenant, accepter d’être guéri au lieu de vouloir se guérir soi-même. C’est cependant un passif actif : la belle-mère saisit la main tendue. Elle l’agrippe. Elle se remet sur pieds et aussitôt se met à servir la petite communauté qui squatte chez elle. Marie est d’ailleurs le plus bel exemple de cette passivité active, elle qui accueille le don de la vie en son sein et y coopère de toutes ses forces.

 

À nous de redécouvrir sans cesse le bon ordre de la séquence : résurrection–œuvres, salut reçu–charité donnée, afin d’accomplir les œuvres que Dieu veut et non les nôtres.

 

Et vous : que pourrait signifier ‘être ressuscité’ pour vous dès maintenant ? Qu’est-ce que cela changerait dans les chantiers que vous menez ?

 

Servante

diaconessesDiaconesse serait le mot exact : elle les servait (ιακονω = diakoneō). Comme, juste avant,  les anges servaient le Christ au désert selon Mc 1,13 : « dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient ». En servant le corps du Christ qui est la communauté, la belle-mère est l’ange de l’Église…

Comme seules les femmes savent le faire jusqu’au bout : « Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem » (Mc 15,40-41).

Servir est la vraie manière d’être configuré au Christ, « car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). Ce sont les quatre seuls usages du verbe servir chez Marc.

 

Normalement la fièvre, même après avoir baissé, laisse le malade affaibli. Pourtant la belle-mère de Pierre n’eut pas besoin de prendre un temps de repos pour retrouver toutes ses forces. Cette guérison immédiate est typique des miracles de Jésus : il s’agit toujours d’une restauration totale et immédiate des forces et de la santé. Ce que Dieu ressuscite  est plus neuf que le neuf !

Pour la belle-mère de Pierre, comme pour nous, la reconnaissance se manifeste dans le service. Le temps employé (l’aoriste = un imparfait qui se prolonge) implique une action qui dure, et non un service occasionnel. C’est donc que la belle-mère de Pierre remplit longtemps cet office : servir l’Église, à travers Jésus et les Douze.

La diaconie du Christ-serviteur trouve dès le début de l’Évangile une figure féminine pour l’incarner : la belle-mère de Pierre, première diaconesse en quelque sorte !, en tout cas la première dans l’Évangile de Marc à servir Jésus et ses disciples, juste après les anges….

De quoi renouveler la réflexion sur le diaconat féminin, dont le Nouveau Testament et les Pères de l’Église gardent une trace bien vivante pendant plusieurs siècles.

 

Recevoir la vie de ressuscité en plénitude se manifeste donc aussitôt par le service. C’est un indicateur précieux pour discerner si je progresse dans la mise en œuvre du don reçu : servir est-il pour moi un vrai bonheur, une évidence intérieure, une seconde nature ? ou un devoir, une performance, une preuve à donner ?

 

Notons que c’est un jour de shabbat que la guérison a eu lieu : cela n’empêche pas la belle-mère de reprendre son rôle de matrone de Capharnaüm en allumant le feu et en remuant chaudrons et ustensiles pour la communauté, toutes activités interdites le jour du shabbat. La résurrection affranchit du shabbat. Ce n’est plus l’observance de la Loi qui compte, mais la force de la reconnaissance pour le salut offert.

 

Servir ainsi n’est pas forcément multiplier les actions en volume. C’est plutôt une qualité de relation, une façon d’être.

Servir n’est pas une question de quantité. La grâce n’est pas stakhanoviste ! Bernadette Soubirous a passé des années à Nevers à accomplir les tâches ménagères de son couvent avec amour, sans rien faire d’extraordinaire, mais en servant, par reconnaissance, par amour, jusque dans sa maladie où elle était ‘radicalement inutile’. Et c’est pour cela qu’elle a été reconnue sainte, pas pour ses visions à Lourdes.

 

Et vous : votre désir de servir est-il hypertendu, forcé, dicté par un surmoi exigeant ? Ou découle-t-il avec simplicité de votre expérience spirituelle intérieure ?

 

Alitée, fiévreuse, relevée, servante : la belle-mère de Pierre, c’est vous, c’est moi, c’est nous. Elle est la figure du disciple qui a conscience du présent offert, et en tire toutes les conséquences.

À nous de saisir la main tendue…

 __________________________________________

[1]. Selon Eusèbe de Césarée, citant saint Clément d’Alexandrie, l’épouse de Pierre serait morte martyre avant son mari. Il l’assista et l’encouragea dans l’épreuve (Histoire Ecclésiastique, 3, ch. 30).

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ne compte que des nuits de souffrance » (Jb 7, 1-4.6-7)

Lecture du livre de Job
Job prit la parole et dit : « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée, il fait des journées de manœuvre. Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre, comme le manœuvre qui attend sa paye, depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance. À peine couché, je me dis : “Quand pourrai-je me lever ?” Le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube. Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, ils s’achèvent faute de fil. Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur. »

PSAUME
(Ps 146 (147a), 1.3, 4-5, 6-7)
R /  Bénissons le Seigneur qui guérit nos blessures ! ou : Alléluia ! (Ps 146, 3)

Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange :
il guérit les cœurs brisés
et soigne leurs blessures.

Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n’a mesuré son intelligence.

Le Seigneur élève les humbles
et rabaisse jusqu’à terre les impies.
Entonnez pour le Seigneur l’action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !

DEUXIÈME LECTURE
« Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Co 9, 16-19.22-23)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! Certes, si je le fais de moi-même, je mérite une récompense. Mais je ne le fais pas de moi-même, c’est une mission qui m’est confiée. Alors quel est mon mérite ? C’est d’annoncer l’Évangile sans rechercher aucun avantage matériel, et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Évangile. Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible. Avec les faibles, j’ai été faible, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l’Évangile, pour y avoir part, moi aussi.

ÉVANGILE
« Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies » (Mc 1, 29-39)
Alléluia. Alléluia. Le Christ a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. Alléluia. (Mt 8, 17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm, Jésus et ses disciples allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André. Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade. Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.
Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte. Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. » Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. »
Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.
Patrick BRAUD

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21 janvier 2024

Pas comme leurs scribes

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Pas comme leurs scribes

 

Homélie pour le 4° Dimanche du Temps ordinaire / Année B 

28/01/2024

 

Cf. également :
 
Un prophète comme Moïse

Aliéné, possédé, exorcisé…

Qu’est-ce que « faire autorité » ? 

Ce n’est pas le savoir qui sauve

Medium is message


« C’est une bonne situation, ça, scribe ? »

La scène est devenue culte (plus de 4 millions de vues sur YouTube). Dans le film : Astérix & Obélix : Mission Cléopâtre (2002), lorsque que Panoramix demande au scribe Otis (ainsi nommé parce qu’il a imaginé un projet d’ascenseur pour aller en haut de la pyramide !) s’il a une bonne situation, Otis lui répond, avec un faux air angélique, pendant que Astérix et Obélix ont du mal à ne pas pouffer de rire :

- Panoramix : C’est une bonne situation, ça, scribe ? 

- Otis : Vous savez, moi je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation. Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres. Des gens qui m’ont tendu la main, peut-être à un moment où je ne pouvais pas, où j’étais seul chez moi. Et c’est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres, forgent une destinée… Parce que quand on a le goût de la chose, quand on a le goût de la chose bien faite, le beau geste, parfois on ne trouve pas l’interlocuteur en face je dirais, le miroir qui vous aide à avancer. Alors ça n’est pas mon cas, comme je disais là, puisque moi au contraire, j’ai pu : et je dis merci à la vie, je lui dis merci, je chante la vie, je danse la vie… je ne suis qu’amour !

Voilà un autoportrait flatteur – et hilarant – du métier de scribe que les évangélistes ne cautionneraient sûrement pas ! On voit en effet ce dimanche Jésus prêcher à la synagogue de Capharnaüm, et on entend la foule l’admirer : « On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes » (Mc 1,22).

Quelques années plus tard, Matthieu renforcera le trait lorsqu’il écrira : « il les enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes. » (Mt 7,29). Comme s’il n’appartenait déjà plus à cette communauté qui ont leurs scribes, dont la figure n’existe plus dans l’Église naissante. La rupture est consommée avec ces personnages juifs érudits, souvent associés aux pharisiens.

Pourtant, les scribes étaient des notables au temps de Jésus.

À une époque où la majorité de la population ne sait ni lire, ni écrire, ni en araméen (la langue courante), ni en hébreu (la langue du culte), ni en grec (la langue officielle), le scribe est le lettré par excellence, l’homme du savoir. Sa connaissance des Écritures ne se limite pas à une fonction religieuse. Il n’est pas seulement celui qui enseigne à la synagogue mais aussi l’écrivain public, le notaire, et parfois le juge de paix. Il est la personne qui, par ses compétences, fait autorité, même s’il n’a aucune fonction officielle.

Les scribes enseignaient le peuple et interprétaient la Loi. Ils étaient à l‘honneur à cause de leur connaissance, de leur dévouement et de leur apparence de piété. L’autorité et le prestige des scribes suivent la courbe de l’évolution de la religion juive qui, après l’Exil et la faillite des institutions anciennes (royauté et sacerdoce), est progressivement devenue la religion du Livre. Toute la vie religieuse consiste donc à se pénétrer de la Torah, à l’interpréter en fonction des situations nouvelles de l’existence. Les scribes prennent en quelque sorte le relais des prophètes en tant qu’éducateurs et guides spirituels du peuple de Dieu. Les prêtres, quant à eux, sont des fonctionnaires du culte.

Pourquoi les premiers chrétiens ont-ils rompu avec les scribes ? Pourquoi Jésus le premier a-t-il contesté radicalement leur rôle ?

Examinons les reproches qui les ont disqualifiés aux yeux de la foi chrétienne. Et comme la tentation existe toujours d’annuler la nouveauté du Christ, examinons comment ces reproches pourraient aujourd’hui encore nous aider à purifier notre pratique religieuse.


Pas comme leurs scribes

Ce mot scribe (γραμματες = grammateus en grec, qui a donné grammaire) apparaît surtout dans l’Évangile de Marc (20 usages) et Matthieu (23 usages), écrits en milieu juif où l’autorité des scribes contestait celle du Christ. Dans Marc, il n’y a qu’un seul passage favorable aux scribes, quand l’un d’entre eux demande à Jésus quel est le premier de tous les commandements (Mc 12,28), et se voit ensuite encourager à persévérer : « tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (Mc 12,34).

Toutes les autres apparitions du mot scribe sont connotées négativement. Ils murmurent en eux-mêmes contre Jésus (2,6) et critiquent sa proximité avec les gens de mauvaise vie (2,16). Ils l’accusent d’être un possédé (3,22) et s’associent aux pharisiens pour accuser Jésus, le rejeter et finalement le faire périr (7,1 ; 8,31 ; 10,33 ; 11,18 ; 14, à. 43. 53 ; 15,1. 31).

En relisant ces controverses entre Jésus et les scribes, on peut repérer au moins 4 reproches qui leur sont faits, et qui devraient nous tenir en alerte pour ne pas y tomber à notre tour.


1. Répéter sans actualiser

Pas comme leurs scribes dans Communauté spirituelle bazarre-photocopieC’est le métier des scribes que de recopier fidèlement les rouleaux de la Torah et autres écrits, afin d’offrir au plus grand nombre de synagogues des exemplaires à lire, étudier, méditer. C’est grâce aux scribes que l’Ancien Testament a été préservé pour faire partie de nos Bibles. Ils prenaient très au sérieux cette responsabilité de transmettre les Écritures sans les altérer.

Les traducteurs interprètent, les copistes répètent. La version grecque (la Septante) des écrits hébreux avait marqué un tournant dans l’exégèse juive, car elle avait obligé à interpréter les anciens textes dans un contexte nouveau. À l’inverse, la photocopie des scribes rendait le texte immobile, sans rien changer à la lettre.

La récitation coranique ressemble à cette obsession des scribes : répéter un texte soi-disant sacré qui serait sorti de la bouche de Dieu-même. Alors que les textes bibliques sont inspirés, et non dictés, et dépendent largement de la culture dans laquelle ils ont été produits. Mais les scribes, et plus tard les copistes du Moyen Âge, voulaient répéter à l’identique ; ils comptaient même les lettres et les espaces sur le parchemin afin de s’assurer que chaque copie était exacte.

Voilà le premier reproche auquel nous devons réfléchir : sacraliser le texte au point de le rendre immobile, desséché, obsolète. La vraie fidélité n’est pas de répéter mécaniquement. À l’image des fondamentalismes de tous poils qui pullulent sous couvert de ferveur religieuse, ces nouveaux scribes se réclament des textes, mais leur autorité n’est pas reconnue par le peuple, car leur enseignement est hors-sol, hors du temps. Ils préfèrent la lettre à l’esprit, le texte à la vie.


2. Couper les cheveux en quatre

couper_les_cheveux_en_4_c_est_peigne_p--i:141385124218514138520;d:1242185;w:520;b:000000;m:1 autorité dans Communauté spirituelleDevenus des professionnels de la lettre de la Loi, les scribes en ont profité pour y ajouter des traditions humaines censées combler les lacunes du texte pour l’appliquer dans le concret. Multipliant les cas où il faut trancher ce qui est permis ou défendu, ils ont versé dans une casuistique de plus en plus compliquée, incompréhensible sauf pour eux les experts.

D’où le reproche de Jésus : « Guides aveugles ! Vous filtrez le moucheron, et vous avalez le chameau ! » (Mt 23,24).

Les rabbins juifs contemporains perpétuent hélas cette casuistique alambiquée. Vous êtes-vous déjà par exemple posé la question : peut-on pendant le shabbat tremper un croûton de pain dans une soupe [1] ? Ou bien peut-on boire un coca dans un verre avec une tranche de citron ? Ou bien peut-on utiliser un parapluie ce jour-là ? Utiliser l’ascenseur ?

Cf. Peut mettre un crouton dans sa soupe le jour de shabbat ?

Voici les réponses rabbiniques qu’on peut trouver sur Internet :

Pendant le shabbat, lorsqu’on presse un fruit, on sépare le jus du fruit comme lorsqu’on bat le blé, et cette activité est interdite par la Torah car assimilée à un travail. Il est donc interdit de presser des poires pendant le shabbat, car certains endroits dans le monde ont l’usage de les presser pour en boire le jus. Si l’on veut presser un citron pour faire une citronnade, on ne pressera pas le citron au-dessus d’un récipient vide, ni au-dessus de l’eau. On pressera le citron sur le sucre, de façon que tout le jus soit absorbé par le sucre ; alors, on considère que l’on extrait un comestible pour le transférer à un autre comestible, ce qui n’est pas interdit. On peut donc boire un coca avec une tranche de citron, car le but n’est pas de produire un nouveau produit.

 

Cuire le jour de shabbat est interdit, car la cuisson transforme l’aliment, le faisant accéder à un statut nouveau, d’aliment cru à aliment cuit. Mais si l’aliment est déjà cuit, il n’y a pas d’interdit à le réchauffer, car le réchauffage ne dote pas l’aliment d’une nature nouvelle. Même quand le fait de le réchauffer a pour effet d’en améliorer le goût, cela n’est pas interdit, en vertu du principe suivant : « il n’y a pas de cuisson après cuisson » (ein bichoul a’har bichoul). Aussi, la question centrale qui se pose en matière de lois du bichoul est de savoir quand donc l’aliment est considéré comme cuit. En effet, s’il est considéré comme cuit, il est permis de le réchauffer pendant Shabbat ; sinon, il est interdit de faire un acte qui puisse aider à son réchauffage.

Par exemple, il existe, sur les plaques chauffantes électriques, des endroits plus chauds que d’autres. Il est donc interdit de faire passer à un endroit plus chaud un plat dont la cuisson n’est pas encore achevée. De même, il est interdit de mettre une serviette sur son couvercle. Et si l’on a soulevé le couvercle de la marmite afin de vérifier l’état du plat, et qu’il apparaisse que sa cuisson n’est pas achevée, il est interdit de le recouvrir, car cela aurait pour effet de hâter la cuisson.

 

Pour l’ascenseur, comme faire du feu est interdit le jour du shabbat, et que l’électricité est du feu, il faudra demander à un non-juif d’appuyer sur le bouton pour avoir le droit d’y monter.

   

La liste est interminable des situations plus ou moins cocasses où le raisonnement des scribes d’aujourd’hui parvient à des conclusions surprenantes, voire ridicules. Jésus a bataillé contre ce formalisme d’experts qui enserrent le peuple dans une forêt de permis/défendus étouffants. L’islam a malheureusement prolongé cette déviation juive, et les universités coraniques débattent à l’infini de ce qui est haram (péché) ou pas, de ce qui est permis ou défendu.

Voilà comment l’orthopraxie juive ou musulmane prolifère là où l’orthodoxie chrétienne simplifie et ne garde que l’essentiel : aimer Dieu est le plus grand de tous les commandements, tout le reste en découle, sans avoir besoin de légiférer sur tout.

En judaïsme et en Islam, c’est la pratique qui compte : faire ce qui est permis, éviter le défendu. En christianisme, c’est la foi qui importe : crois en Dieu, et le reste te sera donné.

Prenons donc garde à ne pas orthopraxiser la foi de l’Église : l’essentiel n’est pas la liste de ce qu’il faut faire ou non, l’essentiel c’est d’être aimé et d’aimer.


3. L’hypocrisie religieuse

Sodoma scribe« Ils disent et ne font pas » (Mt 23,3). Les scribes se cachent derrière leur savoir de lettrés, et leurs arguties de pseudo-experts des traditions pour dissimuler ce qu’ils sont et pensent en eux-mêmes. Sous couvert de références bibliques, ils s’autorisent eux-mêmes des comportements inavouables. Aux États-Unis, les évangéliques les plus radicaux sont régulièrement démasqués pour des affaires de corruption financière, de scandales sexuels ou d’abus de pouvoir. « Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. » (Mt 23,4).

Prenons garde à cette hypocrisie religieuse qui revient aujourd’hui : derrière les cols romains, les soutanes et les frou-frous liturgiques, certains à Rome ou à Paris s’autorisent des comportements inacceptables [2]. Ceux qui brandissent la Tradition pour asseoir leur autorité sont souvent ceux qui la bafouent en secret.


4. Se servir de son rôle religieux pour une promotion sociale

Cal-Antonio-Canizares-pr-fet-culte-divin-2009Jésus avait bien noté que le statut de scribes les associait à l’élite, avec tous ses privilèges : « Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges ; ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi » (Mt 23,5-7).

Jésus lui a choisi la dernière place, celle du serviteur qui lave les pieds de ses amis, du maître qui donne sa vie pour ses disciples. Les scribes d’aujourd’hui font claquer leurs titres, leurs habits religieux, leurs nominations prestigieuses, pour se faire servir au lieu de servir. Beaucoup de nos frères prêtres africains sont culturellement piégés par cette déformation tribale du pouvoir qui a contaminé autrefois le haut clergé avant la Révolution française. Croire qu’on reconnaît un pasteur au nombre de gens qui le servent, à la taille de sa voiture, de son presbytère ou de son palais épiscopal est un contresens évangélique.

Les nouveaux scribes instrumentalisent la religion pour obtenir un rang social qu’ils n’auraient pas obtenu dans la société civile. Par exemple, au sein des petits réseaux identitaires catholiques, le statut de prêtre confère à certains une position sociale dominante (cadeaux, repas, argent, considération…) qu’ils n’auraient jamais eu autrement.

Si accepter un ministère est une promotion sociale, alors ne nous étonnons pas que l’autorité de l’Église faiblisse auprès du peuple comme celle des scribes autrefois.

Répéter sans actualiser, couper les cheveux en quatre, être hypocrite sous couvert de religion, se servir de son rôle religieux pour une promotion sociale : que l’Esprit du Christ nous aide à réfléchir à ces quatre reproches que Jésus nous fait encore. Qu’il nous inspire une autorité enracinée dans le service et le don de soi, pas comme leurs scribes.

___________________________

[2]. Cf. le livre Sodoma, où l’auteur Frédéric Martel enquête sur la double vie homosexuelle de membres du clergé au Vatican (Robert Laffont, 2019).

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Je ferai se lever un prophète ; je mettrai dans sa bouche mes paroles » (Dt 18, 15-20)


Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Au milieu de vous, parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez. C’est bien ce que vous avez demandé au Seigneur votre Dieu, au mont Horeb, le jour de l’assemblée, quand vous disiez : “Je ne veux plus entendre la voix du Seigneur mon Dieu, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir !” Et le Seigneur me dit alors : “Ils ont bien fait de dire cela. Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai. Si quelqu’un n’écoute pas les paroles que ce prophète prononcera en mon nom, moi-même je lui en demanderai compte.
Mais un prophète qui aurait la présomption de dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d’autres dieux, ce prophète-là mourra.” »

 

PSAUME
(94 (95), 1-2, 6-7abc, 7d-9)

R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur. (cf. 94, 8a.7d)

 

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

 

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit
le troupeau guidé par sa main.

 

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
comme au jour de tentation et de défi,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

 

DEUXIÈME LECTURE
La femme qui reste vierge a le souci des affaires du Seigneur, afin d’être sanctifiée » (1 Co 7, 32-35)

 

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, j’aimerais vous voir libres de tout souci. Celui qui n’est pas marié a le souci des affaires du Seigneur, il cherche comment plaire au Seigneur. Celui qui est marié a le souci des affaires de ce monde, il cherche comment plaire à sa femme, et il se trouve divisé. La femme sans mari, ou celle qui reste vierge, a le souci des affaires du Seigneur, afin d’être sanctifiée dans son corps et son esprit. Celle qui est mariée a le souci des affaires de ce monde, elle cherche comment plaire à son mari. C’est dans votre intérêt que je dis cela ; ce n’est pas pour vous tendre un piège, mais pour vous proposer ce qui est bien, afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.

 

ÉVANGILE
« Il enseignait en homme qui a autorité » (Mc 1, 21-28)
Alléluia. Alléluia. Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. Alléluia. (Mt 4, 16)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Jésus et ses disciples entrèrent à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit impur, qui se mit à crier : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. » Jésus l’interpella vivement : « Tais-toi ! Sors de cet homme. » L’esprit impur le fit entrer en convulsions, puis, poussant un grand cri, sortit de lui. Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent. » Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée.
Patrick BRAUD

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