L'homélie du dimanche (prochain)

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13 février 2022

La force de la non-violence

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Efficace non-violence

Homélie du 7° Dimanche du temps ordinaire / Année C
20/02/2022

Cf. également :

Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel
Boali, ou l’amour des ennemis
Pardonner 70 fois 7 fois

La force de la non-violence dans Communauté spirituelle

Quand Gandhi s’envolait…

Gandhi avait été fortement impressionné par la lecture de l’Évangile de ce dimanche (Lc 6, 27-38), dans la version de Matthieu : « Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre » (Mt 5,39). On raconte que dans les années 1888-1891, lorsque le jeune Gandhi étudiait le droit à Londres, il avait un professeur du nom de Peters avec qui la relation était tendue, notamment parce que le professeur blanc ne supportait pas que son élève indien ne baisse pas les yeux devant lui. Un jour, M. Peters prenait son repas à la cafétéria de l’Université, Gandhi est venu avec son plateau et s’est assis à côté de lui. Le professeur lui dit avec sa morgue habituelle : « M. Gandhi vous ne comprenez pas … Un porc et un oiseau ne s’assoient pas ensemble pour manger ». Gandhi lui répondit : « pas de soucis professeur, je m’envole », et il alla s’asseoir à une autre table…
Cette anecdote londonienne montre que, très jeune, Gandhi concevait déjà l’humour comme alternative à la réponse physique, la non-violence comme un combat et non une résignation passive. Tendre l’autre joue à son adversaire, c’est le désarçonner, le mettre devant la vérité pour qu’il puisse changer. La doctrine politique de la non-violence a permis à Gandhi de conduire une décolonisation beaucoup plus tôt et dans de bien meilleures conditions que d’autres colonies de par le monde…

 

Desmond Tutu, ou la force de la non-violence

L’Afrique du Sud a récemment célébré un autre apôtre de la non-violence : l’archevêque anglican du Cap, Desmond Tutu, décédé en décembre 2021. Lors de la cérémonie d’adieu à Nelson Mandela en 2013, Desmond Tutu lui avait rendu un hommage à sa façon, mélange de danse, d’humour, de mime et de prière : « Dieu, je te demande de bénir notre pays. Tu nous as donné un trésor merveilleux, avec cette icône de la réconciliation (Mandela)… », s’était-il écrié en afrikaner, la langue des blancs, la langue du pouvoir de l’apartheid autrefois, comme pour sceller la nouvelle alliance entre noirs et blancs d’Afrique du sud. Traiter Mandela d’icône de la réconciliation était si juste ! Desmond Tutu faisait danser sa soutane violette au service de l’égalité entre tous, et il est lui-même associé pour toujours à l’immense œuvre de réconciliation voulue par Madiba. Il a présidé pendant 3 ans la Commission nationale Vérité et Réconciliation, dont le slogan : « aveux contre rédemption » a permis de refonder une cohésion nationale fragile. En échange du récit de leurs exactions, les anciens tortionnaires de l’apartheid et leurs complices pouvaient espérer le pardon et le droit de vivre comme des citoyens à part entière. En 1998, après avoir auditionné 30 000 personnes, la commission remet un rapport de 3000 pages et plaide pour l’amnistie des coupables. Tutu ne disait-il pas : « Il faut aller plus loin que la justice. Il faut arriver au pardon, car sans pardon il n’y a pas d’avenir » ?

Desmond Tutu a exporté cette pédagogie de la transformation d’ennemis en partenaires au Rwanda : après le génocide rwandais (1 million de morts !), le pays aurait pu imploser lui aussi. Grâce à cet apôtre infatigable du pardon, l’amour des ennemis a pris une figure politique extraordinaire. Mieux que le procès de Nuremberg où il s’agissait en dévoilant leurs crimes de punir et d’éliminer les anciens nazis, mieux que les procès israéliens (dont celui d’Eichmann) visant à rendre justice aux victimes de la Shoah, la commission Vérité et Réconciliation a su promouvoir une justice restauratrice, et pas seulement punitive.

Voilà une traduction très réaliste – et très puissante – du passage d’évangile de ce dimanche : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue ».
Ce ne sont pas les paroles d’un doux rêveur, car Jésus les a signées de son sang et a pratiqué l’amour des ennemis jusque sur le bois de la croix : envers ses bourreaux romains, envers la foule juive haineuse, envers les criminels qui l’insultaient à ses côtés.
Non ce n’est pas une marque de faiblesse que de répondre au mal par le bien : c’est la marque de notre identité divine.
Non ce n’est pas illusoire de pratiquer la non-violence jusqu’au bout : au contraire, c’est le chemin le plus efficient pour établir une paix durable.

 

La monnaie de Simon Bar Kokhba

Joue droite, joue gauche

Au temps de Jésus, les Messies autoproclamés et violents pullulaient, qui voulaient tous libérer Israël de l’occupation romaine. L’histoire ne se souvient que de quelques-uns, parce que leur fiasco a été particulièrement lamentable. Simon Bar Kochba (« fils de l’étoile ») est le plus célèbre, et souvent présenté comme « l’anti-Jésus ». Au II° siècle, il réussit à fédérer le peuple juif pour le soulever contre Rome et chasser par l’épée de la révolte la légion qui gardait Jérusalem. Il rétablit ainsi un État en Judée, juif et indépendant, pendant quelques années, battant même sa propre monnaie. L’empereur Hadrien ne pouvait tolérer cette enclave dans l’empire, et la reconquête de Jérusalem fut sanglante. Pas moins de 12 légions romaines écrasèrent le soulèvement militaire de Bar Kochba, et dévastèrent Jérusalem et son Temple, illustrant ainsi tristement le constat prophétique de Jésus : « celui qui vit par l’épée périra par l’épée ». Dans ses moments de découragement dans sa lutte non-violente, Gandhi se raccrochait lui aussi à ce constat historique : « Quand je désespère, je me souviens qu’à travers toute l’histoire, les chemins de la vérité et de l’amour ont toujours triomphé. Il y a eu des tyrans et des meurtriers, et parfois ils ont semblé invincibles, mais à la fin, ils sont toujours tombés. Pensez toujours à cela ».
Que ce soit le soulèvement des vaincus ou l’expansion guerrière des vainqueurs, on a toujours vu au final les dictateurs périr, les tyrans être châtiés et chassés, les violents périr par la violence.

Répondre à la force par la force ne suffit pas, même si cela peut être légitime dans un premier temps, celui de la légitime défense (à condition que la riposte soit proportionnée à l’agression). Après les millions de morts de la première guerre mondiale, le Traité de Versailles n’a pu ramener la paix, car les vainqueurs prenaient leur revanche et imposaient par la force des conditions injustes et impossibles aux vaincus. Ce traité violent qui humiliait les ennemis a malheureusement préparé la guerre suivante. Prions pour qu’on ne rejoue pas un scénario semblable entre la Russie et l’OTAN, avec l’Ukraine au milieu…

Plus près de nous hélas, la présence des soldats français au Sahel s’enlise dans une démonstration de force inefficace. Plus le temps passe, plus les populations locales se rapprochent des djihadistes. Plus les armes sont puissantes, moins l’avenir est assuré. Le triste exemple des interventions en Libye, en Syrie, en Afghanistan, en Iran, en Irak et ailleurs aurait dû nous avertir ! La violence n’est jamais la solution, et l’issue ne peut être militaire seulement…

3b4775df_285795 Gandhi dans Communauté spirituelleS’il n’y a pas la diplomatie, c’est-à-dire le dialogue avec l’ennemi pour le changer en partenaire, la victoire violente d’un jour engendrera la défaite sanglante d’un autre jour. Le but ultime de la non-violence est de résoudre la crise comme un conflit se terminant sans rancœur, où les ennemis deviennent des amis.

Ce qui est vrai entre les États l’est également entre les individus. Jésus le savait d’expérience : la violence engendre la violence, la punition fabrique le désir de représailles, la force couve la révolte. D’où la phrase devenue proverbiale : « à celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue ». Chez Mathieu, le texte est plus précis : « si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre » (Mt 5,39). Car, pour frapper quelqu’un sur la joue droite avec la main droite (la main gauche est impure en Orient et en Afrique, réservée aux besoins hygiéniques naturels), il faut le faire du revers de la main, ce qui est plus humiliant et dévalorisant (la loi juive prescrivait d’ailleurs une amende de 200 zuzims – un zuzim était une pièce de 3,7 grammes d’argent – en cas de gifle avec la paume, et de 400 zuzims en cas de gifle d’un revers de main). Un peu comme le « soufflet » du Moyen Âge, où le gant de l’offenseur claquant sur la joue de l’offensé valait un duel à fleurets non mouchetés…

 

triangle Karpmann

Sortir du triangle infernal

Que faire alors ? Répondre par une claque équivalente, c’est tomber dans le cycle infernal violence–représailles dénoncé plus haut. Se plaindre, pleurer, c’est rester devant son offenseur à lui tendre la même joue meurtrie, sans autre perspective que de jouer le rôle de victime. Une ancienne version du triangle de Karpman en somme, où l’identification au rôle de persécuteur, de sauveur ou de victime induit des situations de manipulation et de domination psychologique au sein d’un groupe ou d’un couple. Le persécuteur croit qu’il peut dominer par la force. Le sauveur croit qu’il peut y répondre par une force plus grande. La victime s’installe dans un état de soumission permanente et présente toujours sa même joue meurtrie à qui la frappe.

Tendre l’autre joue pour Jésus, c’est sortir de ce piège triangulaire : non, je ne suis pas la victime qui se résigne, je suis ton égal en humanité, et ma part de visage non meurtri est semblable au tien. À travers le visage apparaît à la fois la vulnérabilité de l’être et sa transcendance. La découverte du visage de l’autre homme me fait prendre conscience à la fois de la possibilité et l’impossibilité du meurtre; cette prise de conscience est l’affirmation de ma conscience morale. « La relation au visage, affirme le philosophe Emmanuel Lévinas, est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : « Tu ne tueras point » » (Éthique et Infini).

Je ne suis pas la victime qui se résigne. Je ne suis pas non plus le sauveur, super-héros qui rêve de faire tomber le persécuteur pour enfin renverser les rôles. Combien de victimes d’une domination se sont révélées être à leur tour des bourreaux une fois la situation renversée ? La dictature soviétique du prolétariat, la longue marche de Mao, la résistance de Fidel Castro ou du Che, la soif de libération des Khmers rouges, les colonnes infernales en Vendée… : tant de révolutions n’ont fait qu’intervertir les maîtres sans supprimer la violence !

En famille, c’est encore plus vrai. Et le triangle de Karpman fait des ravages lorsqu’il n’y a pas la parole et le pardon pour conjurer la violence. Combien de couples se déchirent lors d’une séparation pour la garde des enfants, de la maison, des appareils ménagers ou des objets de valeur ? Même « à l’amiable », un divorce demande de sortir du triangle violent persécuteur/sauveur/victime pour établir de nouvelles relations pacifiques. Le pardon est l’arme la plus efficace pour cela. Pardon envers soi-même, car la culpabilité à raison nous taraude. Pardon envers l’autre, car lui aussi se débat dans ses contradictions, et seule la non-violence permettra de trouver la juste distance.

 

2008-03-lmrj-fra Karpman

Une justice restauratrice

Au-dessus de la justice punitive, il y a la justice restauratrice. La première emploie la force (amende, prison), la deuxième mise sur le dialogue et le pardon.
Jésus giflé humilié par les soldats romains lors de son procès en donne une incarnation : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18, 23). Il empêche ses partisans de réagir par le glaive lors de l’arrestation à Gethsémani : « L’un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui trancha l’oreille. Alors Jésus lui dit : Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » (Mt 26, 51 52).
Il lui demande de pardonner 70 fois 7 fois (Mt 18,22), comme lui le fera à ceux qui l’insulteront et l’élimineront comme un déchet de la société : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34).
Les Messies violents fascinent les foules, connaissent leur heure de gloire, puis périssent sous les coups de la même violence qui les a portés au pouvoir. Machiavel a vraiment tout faux lorsqu’il fait de son cynique calcul à court terme la clé de l’exercice du pouvoir ! Tout violent rencontrera plus violent que lui et sera défait (même s’il faut comme pour Lénine et Staline attendre parfois des années après sa mort pour voir sa statue déboulonnée !).
Jésus est le non-violent par excellence, c’est sans doute pour cela que son royaume n’aura pas de fin. Car, basé sur le pardon, il rétablit la relation de communion avec l’adversaire d’hier au lieu de l’éliminer. Basé sur la parole, il refuse d’endosser le rôle de victime, de bourreau ou de sauveur, et désire seulement rétablir l’autre dans son égale humanité.

Puissions-nous apprendre ce que tendre l’autre joue signifie !
Heureux ceux qui seront assez forts pour mettre cela réellement en pratique, sans lâcheté ni vengeance !

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Le Seigneur t’avait livré entre mes mains, mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur » (1 S 26, 2.7-9.12-13.22-23)

Lecture du premier livre de Samuel
 En ces jours-là, Saül se mit en route, il descendit vers le désert de Zif avec trois mille hommes, l’élite d’Israël, pour y traquer David. David et Abishaï arrivèrent de nuit, près de la troupe. Or, Saül était couché, endormi, au milieu du camp, sa lance plantée en terre près de sa tête ; Abner et ses hommes étaient couchés autour de lui. Alors Abishaï dit à David : « Aujourd’hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains. Laisse-moi donc le clouer à terre avec sa propre lance, d’un seul coup, et je n’aurai pas à m’y reprendre à deux fois. » Mais David dit à Abishaï : « Ne le tue pas ! Qui pourrait demeurer impuni après avoir porté la main sur celui qui a reçu l’onction du Seigneur ? » David prit la lance et la gourde d’eau qui étaient près de la tête de Saül, et ils s’en allèrent. Personne ne vit rien, personne ne le sut, personne ne s’éveilla : ils dormaient tous, car le Seigneur avait fait tomber sur eux un sommeil mystérieux. David passa sur l’autre versant de la montagne et s’arrêta sur le sommet, au loin, à bonne distance. Il appela Saül et lui cria : « Voici la lance du roi. Qu’un jeune garçon traverse et vienne la prendre ! Le Seigneur rendra à chacun selon sa justice et sa fidélité. Aujourd’hui, le Seigneur t’avait livré entre mes mains, mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur. »

Psaume
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13)
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié.
 (Ps 102, 8a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés ;
comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du Seigneur pour qui le craint !

Deuxième lecture
« De même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel » (1 Co 15, 45-49)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, l’Écriture dit : Le premier homme, Adam, devint un être vivant ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie. Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le physique ; ensuite seulement vient le spirituel. Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. Et de même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel.

Évangile
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6, 27-38)
Alléluia. Alléluia. 
Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Alléluia. (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus déclarait à ses disciples : « Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue. À celui qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. Donne à quiconque te demande, et à qui prend ton bien, ne le réclame pas. Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs en font autant. Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. »
Patrick BRAUD

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30 janvier 2022

Quand le Christ nous choisit

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quand le Christ nous choisit

Homélie du 5° Dimanche du temps ordinaire / Année C
06/02/2022

Cf. également :

La seconde pêche
La relation maître-disciple
Porte-voix embarqué
Du hérisson à la sainteté, puis au management
Dieu en XXL
Démêler le fil du pêcheur
Ruptures et continuités : les conversions à vivre pour répondre à un appel

The Chosen

Une série télévisée fait grand bruit aux USA et a déjà débarqué en France sur C8 : The Chosen [1]. « Ceux qui ont été choisis », en anglais. Chaque épisode d’une heure environ nous montre non pas le parcours de Jésus, mais celui des protagonistes de son histoire. La série est plutôt érudite, en ce sens qu’elle fourmille de détails historiquement attestés ou vraisemblables sur la vie en Palestine au premier siècle. Financée entièrement par les dons des spectateurs (plus de 10 millions d’euros !) et distribuée en dehors des plateformes traditionnelles, la série traduite dans plus de 50 langues cumule déjà plus de 300 millions de vues dans le monde.

Le 4° épisode nous fait découvrir Simon et son frère André avec leurs associés Jean et Jacques. On voit bien qu’à eux tous, ils forment une PME déjà conséquente : 2 barques au moins, plusieurs marins-pêcheurs à leurs ordres, des commandes à honorer, des taxes romaines à payer (c’est Lévi qui s’en charge pour l’occupant !). Tout cela est fort bien rendu. Sauf peut-être la fiction romanesque où le scénariste montre Simon accablé par les dettes, ne pouvant payer l’impôt romain, et finalement bien content de la pêche miraculeuse pour apurer son bilan comptable… Sans aller jusqu’à ce degré de fiction, on peut néanmoins imaginer avec The Chosen que Simon, Jacques et Jean tels que décrits dans l’Évangile de Luc ce dimanche (Lc 5, 1-11) faisaient tourner effectivement une PME de pêche assez conséquente sur le lac de Tibériade. Une classe moyenne sans doute aisée pour l’époque. Mais un métier surprenant ! Car l’eau, la mer, la pêche ne font pas partie du génie d’Israël à cette époque, et depuis des siècles ! À tel point que les autres évangélistes juifs comme Mathieu et Marc, parlant à des juifs, utilisent toujours le terme de mer pour désigner ce que Luc a raison d’appeler lac, tellement ils avaient peur de la moindre flaque d’eau ! La retenue d’eau naturelle qui transforme le Jourdain en lac n’a guère que 21 kms de long et 13 kms de large : pas de quoi effrayer de vrais marins, comme les Phéniciens de la côte ou les autres peuples de la mer ayant envahi le pourtour de la Méditerranée quelques siècles avant. Israël n’a jamais excellé dans l’industrie maritime, ni l’art de la guerre sur l’eau. Seuls quelques textes anciens vantent la flotte de Salomon d’autrefois, mais on n’en a guère la trace. De plus, la mer faisait peur aux juifs, qui la considéraient comme la demeure des monstres marins terrifiants comme le Léviathan, ou des poissons géants comme celui qui avala Jonas, ou des tempêtes soudaines qu’ils étaient incapables d’affronter. Si bien que le moindre coup de vent sur le lac de Tibériade paraissait une tornade pour les terriens alentours.

Sombre et maléfique, lieu de la mort et de la perdition, la mer ne donnait pas bonne réputation aux métiers qui lui sont liés. Un peu comme les dockers plus tard à l’ère industrielle dans les ports, les marins-pêcheurs étaient plutôt mal vus, constituant une caste un peu à part. La majorité des habitants du pays travaillait la terre, les autres étaient artisans ou fonctionnaires. C’était le génie des peuples étrangers que de s’occuper de la pêche et de la navigation, pas d’Israël. Une autre version de l’opposition sédentaires-nomades, agriculteurs-bergers en somme.

 

Appeler non pas les justes mais les pécheurs

Et voilà que Jésus choisit 3 pêcheurs comme premiers disciples ! Choix étonnant, et même déroutant, comme Augustin en témoigne encore au IV° siècle :
Quand le Christ nous choisit dans Communauté spirituelle banniere_nl_-texte_du_j.16_01« Si le Christ avait choisi en premier lieu un orateur, l’orateur aurait pu dire: « J’ai été choisi pour mon éloquence ». S’il avait choisi un sénateur, le sénateur aurait pu dire: « J’ai été choisi à cause de mon rang ». Enfin, s’il avait choisi un empereur, l’empereur aurait pu dire : « J’ai été choisi en raison de mon pouvoir ». Que ces gens-là se taisent, qu’ils attendent un peu, qu’ils se tiennent tranquilles. Il ne faut pas les oublier ni les rejeter, mais les faire attendre un peu; ils pourront alors se glorifier de ce qu’ils sont en eux-mêmes.
« Donne-moi, dit le Christ, ce pêcheur, donne-moi cet homme simple et sans instruction, donne-moi celui avec qui le sénateur ne daigne pas parler, même quand il lui achète un poisson. Oui, donne-moi cet homme. Certes, j’accomplirai aussi mon œuvre dans le sénateur, l’orateur et l’empereur. Un jour viendra où j’agirai aussi dans le sénateur, mais mon action sera plus évidente dans le pêcheur. Le sénateur, l’orateur et l’empereur peuvent se glorifier de ce qu’ils sont : le pêcheur, uniquement du Christ. Que le pêcheur vienne leur enseigner l’humilité qui procure le salut. Que le pêcheur passe en premier. C’est par lui que l’empereur sera plus aisément attiré. »
Songez donc à ce pêcheur saint, juste, bon et rempli du Christ, qui a reçu la charge de prendre ce peuple et tous les autres en jetant son filet jusqu’au bout du monde ».
Saint Augustin (+ 430), Sermon 43, 5-6, CCL41, 510-511

Quand Dieu choisit, il ne le fait pas à la manière humaine, en appelant les plus nobles, les plus riches ou les plus réputés. Le 4e disciple appelé par Jésus confirmera cette tendance divine à contre-courant de nos critères habituels. Il choisira Lévi, le collecteur d’impôts assis au bureau des taxes de Capharnaüm (Lc 5,27-32). Un collabo ! Après les trois marins-pêcheurs, ce choix ne rehausse pas le prestige social du groupe ! D’ailleurs, la racaille invitée au festin donné par Lévi dans sa maison à cette occasion incommode fortement les pharisiens et leurs scribes ! Ce qui permet à Jésus de donner la clé de ces appels étonnants : « je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs ».

Annulus_piscatorius appel dans Communauté spirituelle

L’anneau du pêcheur porté par le pape

Paul refera ce constat anormal, justement à Corinthe, port maritime grouillant de tous les extrêmes à l’entrée de l’isthme de Corinthe. Dockers, esclaves, prostituées, gens de basse condition formaient le gros de la petite assemblée de Corinthe, dont le prestige intellectuel, spirituel et social était du coup quasi nul :
« Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort » (1 Co 1, 26 27).

Quelle Église aujourd’hui est fidèle à ce critère de choix ?
Les assemblées évangéliques dans les quartiers défavorisés débordant d’immigrés et d’Outre-Mer. Les groupes réunis par le Secours catholique, la fondation Emmaüs ou ATD Quart-Monde. Les aumôneries d’hôpital, d’EHPAD, de prison, de pavillons de psychiatrie… Les assemblées plus huppées des beaux quartiers protesteront : ‘la vraie pauvreté ne se voit pas toujours ; nous en avons aussi chez nous !’. C’est vrai, mais avouez qu’il y a quand même moins de ‘gens de rien’ à la paroisse d’Auteuil (fort respectable au demeurant !) qu’à l’aumônerie de la prison de la Santé…

Le critère évangélique du choix par Dieu des mal vus et des humbles doit nous provoquer à une relecture critique de la composition de nos assemblées, et à en tirer les conséquences : non pas renvoyer les riches, mais appeler les pauvres, les mal vus, et leur donner une place centrale !

Notons au passage deux autres caractéristiques du choix par Jésus de ses disciples : ils exercent tous un métier et cela va compter dans leur mission ; ils sont appelés à tout quitter pour suivre Jésus, et pas seulement à lui faire de la publicité.

 

Un métier, une vocation

Politik als BerufSur leur métier : il y a à la fois rupture et continuité entre leur métier et leur vocation, leur mission. Songez qu’en allemand c’est le même mot : Beruf qui veut dire métier et vocation ! Et en français, le mot métier vient du latin ministerium = ministère, service de celui qui se fait plus petit (minus) que l’autre pour le servir.
Le jeu de mots de Jésus : pêcheurs de poissons / pêcheurs d’hommes traduit cette rupture et cette continuité. Ce que marque également le détail mentionné par Luc pour Lévi : assis à son bureau de taxes, il sait manier la plume et le calcul. Il mettra ces talents au service de la rédaction de l’Évangile en devenant Matthieu. Pierre et ses compagnons mettent eux leur talent de marins-pêcheurs au service de l’avancée de la barque-Église au large, en eau profonde, c’est-à-dire chez les nations païennes (Chypre, Malte, Rome, la Turquie, la Grèce etc.).

Exercer son métier avec compétence et talent est donc l’une des meilleures préparations au ministère apostolique ! Nous l’avons peut-être oublié en Occident dans la formation des futurs prêtres… En tout cas, c’est à partir de notre métier que le Christ discerne comment nous appeler. De quoi redonner une valeur hautement spirituelle à la déontologie, à la conscience professionnelle, à l’éthique au travail, à l’excellence dans son métier. L’aventure des prêtres-ouvriers en France aurait pu développer cette veine spirituelle de l’appel lié à un métier. Mais les compromissions idéologiques avec le marxisme des années d’après-guerre ont malheureusement fait échouer cette tentative, qui nous manque cruellement à l’heure actuelle. Le Père Joseph Wrezinski, fondateur d’ATD Quart-Monde, le Père Bernard Dewaere, fondateur d’Habitat et Humanisme, Sr Irène Devos, fondatrice de Magdala etc. sont avec quelques autres des figures contemporaines du lien entre compétence professionnelle et mission ecclésiale. Mais trop rares… Les diacres permanents pourraient relever le défi (à condition qu’on ne les cantonne pas dans des fonctions liturgiques ou sacramentelles de suppléance…).

 

Tout quitter : vraiment ?

Dernière caractéristique du choix par Jésus : « tout quitter ». C’est Luc qui insiste particulièrement sur cette dimension de l’appel : « laissant tout » (les trois pêcheurs en Lc 5,11), « quittant tout » (Lévi en Lc 5,28), ils le suivirent. On peut se demander d’ailleurs comment cela s’est passé en réalité. Car on ne ferme pas une PME de pêche comme cela. Et on ne démissionne pas de la fonction publique non plus en claquant des doigts. Luc exagère donc un peu, pour montrer combien suivre le Christ se traduit tôt ou tard par de vraies coupures, des renoncements et des séparations radicales. Pas même le temps de vendre la pêche miraculeuse et les 2 barques pour se constituer un petit capital d’avance ! Pas même le temps de négocier le solde de tout compte que l’État romain doit à Lévi !

riche métier« Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre », dira Pierre (Mc 10,28). Tout quitter  restera un idéal à atteindre, que François d’Assise, Charles de Foucauld, Mère Teresa et quelques grandes figures de sainteté ont réellement mis en œuvre. Mais la plupart du temps, il est humain, très humain de reprendre d’une main ce qu’on a cru donner de l’autre. Certains prêtres et religieuses ont quitté une possible vie de famille ou de succès séculier, mais récupèrent très vite un prestige, une autorité, une notoriété, un statut social fort enviables, sans compter une sécurité matérielle aujourd’hui appréciable. N’oublions pas que rentrer dans les ordres fut une promotion sociale pendant des siècles ! Et paradoxalement cela le redevient, avec le cléricalisme de nombre de jeunes prêtres dans des petits cercles de catholiques privilégiés…

 

Qu’as-tu quitté pour suivre le Christ ?
Qu’as-tu récupéré, plus ou moins consciemment ?
Si tu as panaché ton adhésion comme on ventile une épargne entre des fonds à risque, des assurances-vie, de l’immobilier etc. alors tu vas jouer sur tous les tableaux en même temps, et tu vas perdre sur l’essentiel !

Laissons donc le Christ choisir à sa manière qui il veut.
Cultivons le métier où nous pourrons entendre cet appel.
Préparons-nous à tout quitter, c’est-à-dire au moins davantage que nos petites concessions à l’Évangile…

 


[1]. Cf. https://watch.angelstudios.com/thechosen (choisissez « French » dans les sous-titres en cliquant sur les 3 points en bas à droite)

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Me voici : envoie-moi ! » (Is 6, 1-2a.3-8)

Lecture du livre du prophète Isaïe
L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ; les pans de son manteau remplissaient le Temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui. Ils se criaient l’un à l’autre : « Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur de l’univers ! Toute la terre est remplie de sa gloire. » Les pivots des portes se mirent à trembler à la voix de celui qui criait, et le Temple se remplissait de fumée. Je dis alors : « Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! » L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel. Il l’approcha de ma bouche et dit : « Ceci a touché tes lèvres, et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est pardonné. » J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait : « Qui enverrai-je ? qui sera notre messager ? » Et j’ai répondu : « Me voici : envoie-moi ! »

Psaume

(Ps 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 4-5, 7c-8)
R/ Je te chante, Seigneur, en présence des anges.
 (cf. Ps 137, 1c)

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Tous les rois de la terre te rendent grâce
quand ils entendent les paroles de ta bouche.
Ils chantent les chemins du Seigneur :
« Qu’elle est grande, la gloire du Seigneur ! »

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

Deuxième lecture
« Voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez » (1 Co 15, 1-11)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Évangile, vous l’avez reçu ; c’est en lui que vous tenez bon, c’est par lui que vous serez sauvés si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement, c’est pour rien que vous êtes devenus croyants. Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, il est apparu à Pierre, puis aux Douze ; ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois – la plupart sont encore vivants, et quelques-uns sont endormis dans la mort –, ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les Apôtres. Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l’avorton que je suis. Car moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu. Mais ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile. Je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi.
Bref, qu’il s’agisse de moi ou des autres, voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez.

Évangile
« Laissant tout, ils le suivirent » (Lc 5, 1-11)
Alléluia. Alléluia. 
« Venez à ma suite, dit le Seigneur, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Alléluia. (Mt 4, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, la foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth. Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets. Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon, et lui demanda de s’écarter un peu du rivage. Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. » Simon lui répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. » Et l’ayant fait, ils capturèrent une telle quantité de poissons que leurs filets allaient se déchirer. Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques, à tel point qu’elles enfonçaient. à cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. » En effet, un grand effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ; et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. » Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.
Patrick BRAUD

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9 janvier 2022

La pureté ne sert à rien

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La pureté ne sert à rien

Homélie du 2° Dimanche du temps ordinaire / Année C
16/01/2022

Cf. également :

Notre angoisse de Cana
Intercéder comme Marie
La hiérarchie des charismes
Jésus que leur joie demeure
Le mariage et l’enfant : recevoir de se recevoir

Toc, toc…

 trouble obsessionnel compulsif« Pour moi, tout ce qui a pu être en contact avec l’extérieur est contaminé. Je peux me laver les mains plus de 60 fois par jours par peur de tomber malade. Même mes propres affaires comme mon portable ou mes clés sont à risque. Je suis obligé de les nettoyer et de me laver les mains pour enlever les microbes. C’est devenu un vrai cauchemar. Même lorsque les personnes de ma famille touchent à des objets comme la télécommande de la télé, je me sens obligé de les nettoyer avec une lingette antibactérienne pour les désinfecter. En fait, que ce soit les clefs, les sacs, etc., tout objet doit être désinfecté. Cette situation est source d’une grande anxiété et me fait perdre des heures chaque jour » [1].

Des témoignages comme celui-ci, il en existe malheureusement des milliers. Ce genre de rituels de propreté, répétitifs, épuisants et disproportionnés, est connu sous l’appellation bien choisie de « trouble obsessionnel compulsif » (‘toc’). Le ‘toc’ porte souvent sur le lavage des mains, le ménage, le nettoyage des objets touchés etc. C’est une vraie maladie, dont il est difficile de guérir totalement. Médicaments et psychothérapies sont des remèdes, mais le chemin est long pour ceux qui veulent s’affranchir de leur toc.

À y regarder de près, beaucoup de religions semblent souffrir de ‘toc’ de pureté. Les hindous se baignent dans le Gange dès qu’ils le peuvent, les juifs font ablution sur ablution, les musulmans également se nettoient symboliquement avant la mosquée et à maintes autres occasions. Même les chrétiens ont gardé un vague souvenir de ces anciennes obsessions, avec par exemple au cours des offices les multiples prières pour demander pardon, l’aspersion de l’assemblée au début de la messe ou le lavabo du prêtre avant l’offertoire [2]. Ce qui était une mesure d’hygiène devient vite un toc religieux légèrement malsain…

L’obsession de la pureté rituelle est quasi maladive dans les grandes religions. Sauf normalement en christianisme. Car s’il en est un qui a contesté la primauté de cette obsession, c’est bien Jésus de Nazareth ! Il fréquente les impurs (lépreux, collecteurs d’impôts, prostituées etc.), il guérit les impurs (par exemple la femme hémorroïsse), il est lui-même impur au plus haut point sur le bois de la croix où la malédiction de ce châtiment l’assimile à un maudit de Dieu : « maudit soit qui pend au bois du gibet » (Dt 21,23 ; Ga 3,13). Il se permet des libertés choquantes avec les rituels juifs de purification. Ainsi il ne se lave pas forcément les mains avant de passer à table, ce qui lui vaut une polémique célèbre où il développe ce qu’est la vraie pureté pour lui : la pureté du cœur, intérieure, et non la soi-disant pureté du corps, extérieure. « Il y eut une dispute entre les disciples de Jean et un Juif au sujet des bains de purification » (Jn 3,25). « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous purifiez l’extérieur de la coupe et de l’assiette, mais l’intérieur est rempli de cupidité et d’intempérance ! » (Mt 23, 25). On le soupçonne même d’être un ivrogne et un glouton (Mt 11,19), puisqu’il n’est pas ascétique comme son cousin Jean-Baptiste !

 

Les 6 jarres de Cana

La pureté ne sert à rien dans Communauté spirituelle 53263_7Au premier regard, l’Évangile des noces de Cana de ce dimanche (Jn 2, 1-11) ne paraît pas aborder ce sujet. On entend bien qu’il s’agit de mariage, de festin, de vin, de fête, de noce ratée ou réussie. C’est visiblement la nouvelle Alliance conclue dans le sang de Jésus – que le vin annonce – qui constitue la trame principale de ce récit si bien construit. On entend ensuite que Marie a un rôle bien précis dans l’avènement de « l’heure » de son fils (sa Passion) : « faites tout ce qu’il vous dira ». Et là, les commentaires mariaux sont innombrables.
On peut entendre également, comme une harmonique trois octaves au-dessus, la critique sévère des rites de purification que le signe de Cana opère.

Comment ! ? Il y a là 6 jarres de 100 litres, et personne ne s’étonnerait qu’elles soient vides, ni qu’elles se remplissent d’autre chose ? Personne ne relèverait le contraste entre l’austère neutralité de l’eau et la chaleur enivrante du meilleur vin pour la noce ? entre la dureté du grès des jarres et la douceur de vivre du vin versé pour la noce ?

Car ces jarres ne sont pas là pour la décoration, ni pour boire. Ce sont des jarres de purification (καθαρισμς = katharismos en grec) où les invités vont puiser de l’eau pour faire leurs ablutions rituelles avant de passer à table. C’est pour cela qu’on appelait les albigeois du nom grec « cathares », les « purs », car ils se voulaient les seuls vrais chrétiens en méprisant la chair, en étant végétaliens, et en vivant à part, séparés des impurs. Mais 600 litres, c’est énorme ! Même s’il y a foule au mariage, elle a dû exagérer sur la propreté pour épuiser une telle réserve d’eau ! D’ailleurs, si Jean précise qu’elles sont 6, c’est sans doute parce que 6 est le chiffre de l’imperfection (la semaine sans le shabbat), le chiffre qui désignera Néron faisant mourir les baptisés (666 cf. Ap 13,18). Dire qu’il y avait 6 jarres à Cana sous-entend que le vieux système de purification rituelle est imparfait, voire meurtrier…

Le geste de Jésus renverse donc les mentalités religieuses de toute époque.
En remplaçant l’eau par le vin, il conteste l’ascèse comme clé d’entrée à la table de l’Alliance.
En demandant de servir le vin aux convives et non plus de prendre de l’eau pour se laver, il indique que recevoir est plus important que prendre, que la joie des noces est un don gratuit et non le fruit d’un effort.
La dure pierre opaque des jarres d’eau – dure loi des purifications innombrables et obsessionnelles – est remplacée par le fin cristal des verres à vin, doux et transparent comme la grâce…

 

Recevoir d’abord, donner ensuite

imperf Cana dans Communauté spirituelleComment mieux dire que la joie de l’amour ne se mérite pas, mais s’accueille ? Elle ne vient pas suite à nos efforts, à notre ascèse, à la force du poignet. Elle est versée gratuitement, par surprise, indépendamment de nos tentatives d’y arriver par nous-mêmes.

L’obsession de la pureté n’est pas chrétienne. Elle est centrée sur le mérite à acquérir, au lieu de préparer à recevoir la grâce. Elle nous enferme dans des répétitions rituelles maladives, au lieu de goûter la joie qui coule à flots.
Jésus ne méprise pas le souci de purification. Ainsi il demande au lépreux guéri d’aller au Temple offrir le sacrifice d’action de grâces. Mais il inverse le cours des choses : d’abord la grâce (la guérison, le vin nouveau, le salut), puis la purification. Recevoir d’abord, donner ensuite. Jésus formule clairement ce qui est finalement la loi anthropologique la plus fondamentale : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » (Mt 10,8). La vie est d’abord un passif, puis ce passif devient actif. Personne ne se fait naître lui-même, il se reçoit de l’union de deux êtres. Personne ne sait aimer en premier : il a d’abord été aimé, désiré, choyé. Alors il peut aimer à son tour.

Cana nous place sous le signe du don et non du mérite. L’ancienne obsession de la pureté à obtenir par soi-même fait place à la joie d’être avec l’époux, sans conditions.
Certes il y a des conséquences à une telle expérience. ! On ne vit plus après comme avant. La morale, l’ascèse, la pureté du cœur viennent comme des conséquences et non plus des préalables : la grâce accueillie avec reconnaissance produit des fruits de conversion, de droiture, de générosité. Mais l’accumulation de rituels ne fait qu’assécher la source de la joie avec l’eau des jarres de purification.

 

Tout est pur pour les purs (Ti 1,15)

L'apôtre Pierre a reçu une vision avec des bêtes impures qu'il n'a pas le droit de mangerUn juif aussi intègre que Pierre a eu du mal à accepter cette libération de l’obsession de pureté rituelle. Hélas, les juifs, musulmans ou hindous n’ont toujours pas franchi ce seuil aujourd’hui ! Le chapitre 10 des Actes des apôtres montre Pierre très hésitant après un songe où Dieu lui demande de manger des animaux impurs selon la loi juive. Pourtant, il écoutera l’Esprit l’autorisant à consommer l’impur ! Mieux : il fera le lien entre l’abolition de l’impureté rituelle et l’abolition des barrières entre les peuples. Car, lorsqu’il est appelé à entrer dans la maison du centurion romain Corneille à Jaffa, il se souvient qu’en tant que juif il ne devrait pas entrer. Mais rien n’est impur aux yeux de Dieu, sinon le mal qui sort du cœur de l’homme. « Saisi par la faim, il voulut prendre quelque chose. Pendant qu’on lui préparait à manger, il tomba en extase. Il contemplait le ciel ouvert et un objet qui descendait : on aurait dit une grande toile tenue aux quatre coins, et qui se posait sur la terre. Il y avait dedans tous les quadrupèdes, tous les reptiles de la terre et tous les oiseaux du ciel. Et une voix s’adressa à lui : ‘Debout, Pierre, offre-les en sacrifice, et mange !’ Pierre dit : ‘Certainement pas, Seigneur ! Je n’ai jamais pris d’aliment interdit et impur !’ À nouveau, pour la deuxième fois, la voix s’adressa à lui : ‘Ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne le déclare pas interdit.’ » (Ac 10, 10 15). Pierre s’est peut-être souvenu alors de l’épisode où Jésus « déclarait purs tous les aliments » (Mc 7,19).
Chez Corneille, il découvre le lien si fort entre l’abolition de la pureté rituelle et la communion avec les païens, les étrangers, les autres. « Vous savez qu’un Juif n’est pas autorisé à fréquenter un étranger ni à entrer en contact avec lui. Mais à moi, Dieu a montré qu’il ne fallait déclarer interdit ou impur aucun être humain » (Ac 10, 28).

L’antidote au séparatisme pourrait-on dire ! Car croire qu’on devient impur en faisant ceci ou cela interdit de fréquenter ceux qui le font… Le véritable universalisme chrétien naît à Cana et s’épanouit à Jaffa ! Sans ce chamboulement religieux, le rite étouffe la grâce, et l’obsession de la pureté empêche la fraternité avec tous.

Personne n’est assez pur pour prétendre mériter paraître face à Dieu ! Abandonner ce toc de la pureté nous libère de nous-mêmes, et nous ouvre à la joie promise. Le vin coule à flots là où l’eau stagnait, le cristal remplace le grès, la joie de la communion efface l’austérité de l’ascèse, le don reçu prime sur le mérite acquis, la surprise sur l’attendu…

Cana relègue les immenses jarres de purification au rang de collections de musée : utiles en leur temps où l’homme tâtonnait vers Dieu, obsolètes en ce temps où Dieu vient à l’homme.

Serons-nous en tirer toutes les conséquences pour les impurs d’aujourd’hui ?

 


[2]. « Lavabo » est un mot latin signifiant « Je laverai ». Il est tiré du psaume : « Je laverai mes mains en signe d’innocence pour approcher de ton autel, Seigneur » (Psaume 25,6).



Lectures de la messe

Première lecture
« Comme la jeune mariée fait la joie de son mari » (Is 62, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse que sa justice ne paraisse dans la clarté, et son salut comme une torche qui brûle. Et les nations verront ta justice ; tous les rois verront ta gloire. On te nommera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur dictera. Tu seras une couronne brillante dans la main du Seigneur, un diadème royal entre les doigts de ton Dieu. On ne te dira plus : « Délaissée ! » À ton pays, nul ne dira : « Désolation ! » Toi, tu seras appelée « Ma Préférence », cette terre se nommera « L’Épousée ». Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra « L’Épousée ». Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu.

Psaume
(Ps 95 (96), 1-2a, 2b-3, 7-8a, 9a.10ac)
R/ Racontez à tous les peuples les merveilles du Seigneur !
 (Ps 95, 3)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
chantez au Seigneur et bénissez son nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Rendez au Seigneur, familles des peuples,
rendez au Seigneur, la gloire et la puissance,
rendez au Seigneur la gloire de son nom.

Adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté.
Allez dire aux nations : Le Seigneur est roi !
Il gouverne les peuples avec droiture.

Deuxième lecture
« L’unique et même Esprit distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier » (1 Co 12, 4-11)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien. À celui-ci est donnée, par l’Esprit, une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit ; un autre reçoit, dans le même Esprit, un don de foi ; un autre encore, dans l’unique Esprit, des dons de guérison ; à un autre est donné d’opérer des miracles, à un autre de prophétiser, à un autre de discerner les inspirations ; à l’un, de parler diverses langues mystérieuses ; à l’autre, de les interpréter. Mais celui qui agit en tout cela, c’est l’unique et même Esprit : il distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier.

Évangile
« Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée » (Jn 2, 1-11)
Alléluia. Alléluia. 
Dieu nous a appelés par l’Évangile à entrer en possession de la gloire de notre Seigneur Jésus Christ. Alléluia. (cf. 2 Th 2, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures, (c’est-à-dire environ cent litres). Jésus dit à ceux qui servaient : « Remplissez d’eau les jarres. » Et ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent. Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. » Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
Patrick BRAUD

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19 décembre 2021

Noël : assumer notre généalogie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Noël : assumer notre généalogie

 Homélie pour la fête de Noël / Année C
25/12/2021

Cf. également :

Noël : La contagion du Verbe
Y aura-t-il du neuf à Noël ?
Noël : évangéliser le païen en nous
Tenir conte de Noël
Noël : solstices en tous genres
Noël : Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune…
Noël : la trêve des braves
Noël : croyance dure ou croyance molle ?
Le potlatch de Noël
La bienveillance de Noël
Noël « numérique », version réseaux sociaux…
Noël : « On vous écrira… »
Enfanter le Verbe en nous…

Raconter notre histoire familiale

African music roots Senegal Soundioulou Sissoko cora kora griot musique africaine traditional traditionnelle anthologyJe me souviens de funérailles en Afrique noire, il y a bien longtemps. Des funérailles immenses à la mesure du défunt, chef important d’un village important. Il y eut trois jours de festivités, avec une foule incroyable qui arrivait et repartait sans cesse, des sacrifices d’animaux par dizaines, des danses, des masques… Je me souviens notamment de l’éloge funèbre prononcé par le griot devant la case du chef, sa veuve étant sur le seuil sans franchir son confinement symbolique. Pendant longtemps, très longtemps, le griot accompagné d’un tambour a chanté les louanges du chef en racontant l’histoire de sa famille depuis aussi loin que la mémoire humaine le pouvait. Je me faisais traduire, et j’écoutais les noms défiler, leurs hauts faits, leurs alliances, leurs victoires.

Depuis, en relisant la généalogie de ce jour de Noël, j’ai à chaque fois l’impression que Matthieu s’est transformé en griot pour nous présenter le héros de son livre ! C’est vrai que le début de l’Évangile de Matthieu nous met d’emblée devant l’histoire d’un nom, d’une famille, sur des générations. Matthieu fait de cette généalogie une nouvelle Genèse ; il utilise le même mot : commencement (genêsis en grec, bereshit en hébreu) que lors de la création du monde (Gn 1,1). On doit faire ici la distinction entre origine et commencement : l’origine concerne l’histoire-avant, le commencement est ce qui naît à partir de. Matthieu n’est pas intéressé par l’origine de Jésus, mais par son commencement. L’enjeu du récit familial n’est donc pas archéologique, mais existentiel.

Quels sont les commencements qui prennent corps dans mon histoire ?

Quand on sait que Matthieu terminera son Évangile par la perspective grandiose de la fin des temps (« et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » Mt 28,20), on voit que Matthieu veut embrasser toute histoire humaine, du commencement à sa fin. Et la généalogie en est sa porte d’entrée.
« Engendrer » est l’unique verbe employé dans ces versets. Sa répétition vaut pour une insistance sur la cohérence et la progression du déroulement des événements : la naissance de Jésus est ici racontée en termes d’accomplissement.

Et nous ? Sommes-nous capable de raconter d’où nous venons et ce qui naît en nous ? Les hauts et les bas de notre famille sur plusieurs générations ?
Il existe d’ailleurs un métier qui consiste à aider des anciens à coucher par écrit leur histoire et celle de leurs aïeux avant qu’ils ne s’en aillent. Un proverbe africain ne dit-il pas : « un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » ?
Fêter Noël, c’est d’abord selon Matthieu reconstituer l’histoire qui nous a façonnés, pour y discerner ce dont elle accouche. Histoire familiale bien sûr. Mais également l’histoire de notre pays (ce que l’on appelle le roman historique national), par exemple de Lascaux à Clovis, de Clovis à Charlemagne, de Charlemagne à Louis XVI, de la révolution aux guerres mondiales etc. L’humanité elle-même a besoin de se raconter son histoire globale depuis les origines. Le succès du livre « Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » (2011), de Yuval Noah Harari, est à ce titre révélateur. D’où les grandes cosmogonies (récits de conception du monde) qui caractérisent chaque culture : la création par les divinités, le déluge, et aujourd’hui le Big-bang ou le vide quantique etc.
Pour le Messie de Noël comme pour chacun de nous, impossible de naître vraiment sans se rattacher à une histoire longue, qu’il faut pouvoir raconter à d’autres pour dire qui nous sommes, et pour la transmettre à nos enfants [1].
Que puis-je raconter de mon histoire familiale, depuis les origines ?

 

Périodiser l’histoire

Les généalogies de JésusMatthieu a travaillé avec soin son découpage de sa généalogie. En 3 périodes égales, de 14 générations chacune. Avec 2 moments charnières entre les périodes : David et l’exil à Babylone.
3 est le chiffre divin (Dieu 3 fois Saint, la Trinité) : distinguer 3 périodes est pour Matthieu le moyen le plus simple d’affirmer que Dieu est à l’œuvre dans cette généalogie. Un regard de foi va permettre de relire la succession des noms humains comme la trace de l’œuvre de Dieu en faveur de son peuple, jusqu’à lui donner le Messie (Christ), l’homme du 8e jour.
14 est un nombre très humain : c’est le chiffre du couple homme-femme (2) multiplié par 7 (le chiffre de la première création en 7 jours). C’est donc toute l’histoire humaine en attente de la 2e création. Rien que par la symbolique de ces nombres 3, 14, 2 et 7, Matthieu nous avertit que l’histoire familiale de Jésus est humaine, très humaine, et que Dieu va porter à son accomplissement l’effort de cette succession de générations pour l’amener de 2 à 3, de 7 à 8.

Ce découpage répond également à un autre besoin : pouvoir mémoriser facilement cette généalogie afin de la raconter sans se tromper le soir autour du feu, à la manière du griot accompagné du tambour. Périodiser notre histoire familiale, personnelle et collective, demande de déceler les époques-charnières, les moments-pivots où quelqu’un, quelque chose a changé le cours des événements. Matthieu a choisi 2 événements clés pour découper ces 3 périodes : la royauté de David et l’exil à Babylone. Le premier est judicieux : c’est un choix qui parle au cœur de tous les juifs. Le grand roi David incarne en effet un idéal de roi juste et religieux, couronné de paix et de prospérité, grâce à l’onction messianique reçue de Samuel. À tel point que « fils de David » sera le titre le plus populaire décerné à Jésus par les foules en attente. Par contre, le choix de la déportation à Babylone a dû choquer les lecteurs de Matthieu. Un peu comme si on faisait de la conférence de Wannsee (1942) sur la solution finale le repère de l’histoire juive contemporaine ! Rappeler Babylone pour Matthieu correspondant donc à un choix délibéré. Avant David, il aurait pu choisir le don de la loi au Sinaï, après lui le retour d’exil. Mais non : le seul nom de Babylone rappelait aux lecteurs que Jésus est né dans une lignée ayant connu bien des catastrophes, bien des revers. Ce n’est pas à la force du poignet qu’Israël a engendré le Messie, parce qu’il aurait été le plus fort ou le plus juste. C’est par don gratuit de Dieu. Insérer Babylone dans la généalogie de Jésus oblige à rester humble, à ne pas écrire l’histoire du point de vue des vainqueurs seulement.

Quels sont les moments charnières où notre histoire personnelle a basculé ?
Quels sont nos David et nos Babylone dont nous devons croiser les fils pour notre propre récit sur nos origines ?

Dans une famille, il y a toujours des figures glorieuses qu’on veut mettre en avant. Il y a inévitablement d’autres figures qu’on préférerait taire, des ‘cadavres dans le placard’ (suicides, divorces, prisons, faillites etc.) dont le silence sur elles engendre mal-être et troubles divers chez les descendants.
À nous d’enquêter s’il le faut pour reconstituer une histoire honnête et franche, sans l’embellir (Babylone) ni la dévaloriser (David).

 

Les femmes du scandale

5 femmes à scandale dans la généalogie de JésusÀ la différence de Luc qui n’en mentionne aucune dans sa généalogie si différente (Lc 3, 23-38), Matthieu nomme 5 femmes dans l’ascendance de Jésus. Et ce sont 5 femmes à scandale [2], hors normes, choisies volontairement par Matthieu qui montre ainsi que Dieu assume nos contradictions, nos écarts pour tracer son chemin.
Tamar est cette veuve sans enfants (double malheur) qui va quand même obtenir par la ruse ce que la vie ne lui accordait pas. Elle se déguise en prostituées et couche avec son beau-père pour donner malgré tout à son mari un fils de son sang (Gn 38).
Et voilà que Jésus compte un inceste dans ses origines !
Puis vient Rahab, la prostituée de Jéricho (Jo 2;6;7) qui a caché les éclaireurs envoyés par Josué pour conquérir la ville. Le fil écarlate accroché à sa fenêtre en guise de signal d’invasion est devenu célèbre.
Et voilà que Jésus compte une prostituée parmi ses ancêtres !
Puis vient Ruth, cette étrangère de Moab, qui séduit Booz à Bethléem, se convertit, devient l’arrière-grand-mère de David (cf. le livre de Ruth).
Et voilà que Jésus est de sang-mêlé, puisqu’il a une étrangère (païenne de surcroît) dans ses origines !
Puis vient la femme d’Ourias. Nous savons qu’elle s’appelle Bethsabée. Mais Matthieu ne la nomme pas, comme pour rappeler le forfait de David qui l’a prise à Ourias, son mari, général d’armée que David va envoyer au front pour l’éliminer. Ainsi il recueillait dans son lit la maîtresse avec qui il avait déjà commis l’adultère en la violant.
Et voilà que Jésus est fils d’un roi adultère, violeur, voleur, assassin !
Puis enfin vient Marie, la seule femme dont Matthieu dit qu’elle ait engendré. Femme hors normes, puisque cela se fait sans Joseph d’après ce que le texte indique.
Et voilà que Jésus a pour mère une vierge !

5 étant le chiffre de la loi (les 5 livres du Pentateuque), on voit que les 5 femmes choisies par Matthieu annoncent une Loi nouvelle, où la vertu morale n’est pas la condition du salut, où la pureté du sang n’est qu’une chimère, où les hors-normes sont des relais de la grâce divine. Matthieu aurait pu citer des femmes bien plus prestigieuses : Sarah, Rebecca, Rachel, Déborah, Esther, Judith ou Anne etc. Mais non : les 5 femmes du scandale font entrer le Messie de Noël dans une humanité où la norme humaine n’est pas divine, où Dieu écrit droit avec des lignes courbes (selon le proverbe portugais que Claudel met en exergue du « Soulier de satin »).

C’est par ces femmes aussi que Jésus est « fils d’Abraham », alors que Luc dans sa  généalogie l’établira « fils d’Adam » : l’un veut montrer l’accomplissement des promesses de l’Alliance d’Abraham en Jésus, l’autre annonce que ces promesses sont étendues à toute l’humanité en Jésus nouvel Adam.

 

Les anonymes, les petits

À partir de la déportation à Babylone, les personnages évoqués ne sont guère connus, même en Israël. On revient à une lignée d’anonymes, de gens simples et modestes qui n’ont guère laissé de traces dans l’histoire. Mais justement, Matthieu veut souligner que Dieu naît aussi au milieu des petits, grâce à eux. Les frasques des puissants sont un peu le miroir aux alouettes des histoires officielles. L’existence des gens simples et ordinaires est tout aussi essentielle pour que Dieu naisse en nous. Matthieu aura particulièrement le souci de ces petits : le massacre des innocents à Noël, les petits du jugement dernier etc.
À nous de réintégrer les petits, les gens simples et ordinaires dans nos récits, nos mémoires, en famille comme en société.

 

Le but du récit : savoir qui je suis

La finale de notre texte dit clairement son intention : « … Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l’on appelle Christ ». Le but du récit est clairement d’établir l’identité messianique (christique) de Jésus. Les troubles de l’identité viennent souvent d’une absence d’ancrage historique. Matthieu veut établir que le Messie qui prend corps à travers Israël depuis des siècles est bien Jésus, né à Bethléem de Marie.

Si je dois raconter d’où je viens, c’est d’abord pour dire qui je suis. Ce que Paul Ricœur appelle l’identité narrative. C’est en racontant que je prends conscience de ma singularité, et que je peux l’exposer aux autres. Comment savoir qui je suis sans remonter le fil du temps ? À travers les séparations, les brouilles, les oublis, je peux m’inscrire dans une vague de visages et d’événements qui ont leur cohérence.

Noël : assumer notre généalogie dans Communauté spirituelle arbre-de-jesse-920x500

 

Laisser un vide dans le récit

Le jeu du taquin (Michelin)En finale, le lecteur sera un peu surpris de constater… que Matthieu ne sait pas compter ! On effet, il annonce 3 × 14 générations, mais la dernière période n’en compte que 13 et non 14 ! Où est passée la 14e ?
Si Matthieu laisse un blanc, c’est sans aucun doute voulu.
S’il laisse ouverte la liste, c’est pour nous y inscrire.
S’il ne boucle pas la 14e génération, c’est parce qu’elle est là sous nos yeux.
Le vide laissé dans cette succession – à la manière du jeu du taquin – nous permet de nous y insérer. Nous sommes de la génération Jésus-Christ qui couronne l’action de Dieu dans l’histoire en lui faisant porter ses fruits messianiques de justice et de paix, d’amour et de vérité, de pardon et de fidélité.

 

 

Prenons donc place dans cette longue lignée d’illustres et d’obscurs, de pécheurs et de justes, qui a engendré le Messie de Noël et continue de le faire en nos cœurs.

 


[1]. L’ensemble de cet article s’inspire de Céline Rohmer, « L’écriture généalogique au service d’un discours théologique : une lecture de la généalogie de Jésus dans l’évangile selon Matthieu », Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires, 2017. Cf. https://journals.openedition.org/cerri/1697

[2]. E. De Luca, Les saintes du scandale, Paris, Mercure de France, 2013.


MESSE DE LA VEILLE AU SOIR

PREMIÈRE LECTURE
« Tu seras la joie de ton Dieu » (Is 62, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe

 Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse que sa justice ne paraisse dans la clarté, et son salut comme une torche qui brûle. Et les nations verront ta justice ; tous les rois verront ta gloire. On te nommera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur dictera. Tu seras une couronne brillante dans la main du Seigneur, un diadème royal entre les doigts de ton Dieu. On ne te dira plus : « Délaissée ! » À ton pays, nul ne dira : « Désolation ! » Toi, tu seras appelée « Ma Préférence », cette terre se nommera « L’Épousée ». Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra « L’Épousée ». Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu.

PSAUME
(Ps 88 (89), 4-5, 16-17, 27.29)
R/ L’amour du Seigneur, sans fin je le chante ! (cf. Ps 88, 2a)

« Avec mon élu, j’ai fait une alliance,
j’ai juré à David, mon serviteur :
J’établirai ta dynastie pour toujours,
je te bâtis un trône pour la suite des âges. »

Heureux le peuple qui connaît l’ovation !
Seigneur, il marche à la lumière de ta face ;
tout le jour, à ton nom il danse de joie,
fier de ton juste pouvoir.

« Il me dira : Tu es mon Père,
mon Dieu, mon roc et mon salut !
Sans fin je lui garderai mon amour,
mon alliance avec lui sera fidèle. »

DEUXIÈME LECTURE
Le témoignage de Paul au sujet du Christ, fils de David (Ac 13, 16-17.22-25)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Invité à prendre la parole dans la synagogue d’Antioche de Pisidie, Paul se leva, fit un signe de la main et dit : « Israélites, et vous aussi qui craignez Dieu, écoutez : Le Dieu de ce peuple, le Dieu d’Israël a choisi nos pères ; il a fait grandir son peuple pendant le séjour en Égypte et il l’en a fait sortir à bras étendu. Plus tard, Dieu a, pour eux, suscité David comme roi, et il lui a rendu ce témoignage : J’ai trouvé David, fils de Jessé ;c’est un homme selon mon cœurqui réalisera toutes mes volontés. De la descendance de David, Dieu, selon la promesse, a fait sortir un sauveur pour Israël : c’est Jésus, dont Jean le Baptiste a préparé l’avènement, en proclamant avant lui un baptême de conversion pour tout le peuple d’Israël. Au moment d’achever sa course, Jean disait : ‘Ce que vous pensez que je suis, je ne le suis pas. Mais le voici qui vient après moi, et je ne suis pas digne de retirer les sandales de ses pieds.’ »

ÉVANGILE
« Généalogie de Jésus, Christ, fils de David » (Mt 1, 1-25)
Alléluia. Alléluia. Demain sera détruit le péché de la terre, et sur nous régnera le Sauveur du monde. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Commencement (Généalogie) de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham.
Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères, Juda, de son union avec Thamar, engendra Pharès et Zara, Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram, Aram engendra Aminadab, Aminadab engendra Naassone, Naassone engendra Salmone, Salmone, de son union avec Rahab, engendra Booz, Booz, de son union avec Ruth, engendra Jobed, Jobed engendra Jessé, Jessé engendra le roi David.
David, de son union avec la femme d’Ourias, engendra Salomon, Salomon engendra Roboam, Roboam engendra Abia, Abia engendra Asa, Asa engendra Josaphat, Josaphat engendra Joram, Joram engendra Ozias, Ozias engendra Joatham, Joatham engendra Acaz, Acaz engendra Ézékias, Ézékias engendra Manassé, Manassé engendra Amone, Amone engendra Josias, Josias engendra Jékonias et ses frères à l’époque de l’exil à Babylone.
Après l’exil à Babylone, Jékonias engendra Salathiel, Salathiel engendra Zorobabel, Zorobabel engendra Abioud, Abioud engendra Éliakim, Éliakim engendra Azor, Azor engendra Sadok, Sadok engendra Akim, Akim engendra Élioud, Élioud engendra Éléazar, Éléazar engendra Mattane, Mattane engendra Jacob, Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l’on appelle Christ.
Le nombre total des générations est donc : depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations ; depuis David jusqu’à l’exil à Babylone, quatorze générations ; depuis l’exil à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.
Patrick BRAUD

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