L'homélie du dimanche (prochain)

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28 janvier 2024

Sacrée belle-mère !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Sacrée belle-mère !

 

Homélie pour le 5° Dimanche du Temps ordinaire  /  Année B 

04/02/2024

 

Cf. également :
Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile !
Des sommaires pas si sommaires
Sortir, partir ailleurs…
Avec Job, faire face à l’excès du mal
Vers un diaconat féminin ?
Conjuguer Pâques au passif
La Résurrection est un passif
Recevoir de se recevoir

 

La matrone de Capharnaüm

Blague - Sacrée Belle-mèreCe pourrait être une blague belge :

– Pourquoi Pierre a-t-il trahi Jésus, trois fois ?

– Parce qu’il a guéri sa belle-mère, une fois…

Les belles-mères ont mauvaise réputation, c’est bien connu ! C’est sans doute freudien : une histoire de rivalité d’attachements possessifs…

Mais dans l’Évangile de Marc, la belle-mère est carrément une icône, un modèle pour la communauté croyante. À l’image de l’autre belle-mère célèbre dans la Bible – Noémi – qui a accueilli chez elle Ruth l’étrangère de Moab lorsque celle-ci est devenue veuve. C’est grâce à sa belle-mère que Ruth put épouser Booz, devenir juive, et incarner ainsi l’une des plus belles figures d’Israël à tel point qu’un livre de la Bible lui est entièrement dédié. Comme Noémi, la belle-mère de Pierre a accueilli chez elle sa fille, sans doute parce que le couple avait besoin d’une habitation près du lac où Pierre exerçait son métier de pêcheur. Le premier pape était donc marié [1], comme tout bon juif adulte qui se respecte (Jésus en restant célibataire est hors normes, voire choquant). Plus tard, il emmènera sa femme lors de ses missions, comme l’atteste Paul (marié également, mais qui lui s’est sans doute séparé de sa femme pour ses voyages missionnaires) : « N’aurions-nous pas le droit d’emmener avec nous une femme croyante, comme les autres apôtres, les frères du Seigneur et Pierre ? » (1Co 9,5). La tradition attribue même à Pierre une fille nommée Pétronille, honorée comme martyre dans la catacombe romaine de Domitille, puis au sein même de la basilique Saint-Pierre.

 

La belle-mère de Pierre assumait donc la vie ordinaire de cette petite famille chez elle, et en plus elle assurait l’intendance régulièrement pour le groupe des disciples qui venaient manger et se réunir chez elle.

 

Mettons-nous donc dans la peau de cette belle-mère iconique, en éprouvant pour nous-mêmes les étapes de son parcours à Capharnaüm. Suivons-la avec les 4 qualificatifs qui jalonnent son parcours : elle est successivement alitée / fiévreuse / relevée / servante.

 

Alitée

Sacrée belle-mère ! dans Communauté spirituelle agyhoz-kotott-betegRappelez-vous quand vous avez été obligé de rester au lit : à cause d’une grippe, du Covid, après une opération, parce que vous étiez exténué etc. Être alité est signe d’une faiblesse généralisée, où l’on ne tient plus sur ses pieds. Comme le paralysé couché sur son brancard (Mc 2,4), comme les foules des malades couchés sous les colonnades de la piscine de Bethzatha (Jn 5,2-3), la belle-mère de Pierre est momentanément impotente, incapable de faire quoi que ce soit par elle-même, sinon garder le lit.

 

Nous avons tous de ces périodes où le corps dit : ‘stop’, où l’esprit exige de s’arrêter pour récupérer. Je me souviens d’un ami hospitalisé après une prothèse de hanche. Il trouvait le temps long, trop long, lui d’habitude si actif. Je lui ai dit, avec le plus de douceur possible : « mon ami, c’est le moment d’expérimenter ta radicale inutilité… » 

Conseil un peu scandaleux dans un monde où chacun se définit par ce qu’il fait. Et plus il fait, plus il existe aux yeux de tous. Mais voilà que la maladie ou autre motif de faiblesse oblige à être passif, alité (professionnellement, socialement, spirituellement etc.). Comment dès lors continuer à se définir par ses titres, ses cartes de visite, ses missions importantes ? Ce serait risquer de condamner tous les inutiles à être sans valeur : handicapés, malades psychiatriques, seniors trop âgés, et tous ceux qui ne peuvent ‘rien faire’ aux yeux de l’activisme ambiant.

Apprendre à être alité fait donc partie de la maturité spirituelle. Il s’agit de ne pas s’attacher à ses œuvres (réussite professionnelle, famille, responsabilité, réalisations diverses). La faiblesse de la belle-mère de Pierre nous sera salutaire si elle nous libère de la vanité d’exister par nous-même.

 

Et vous, quand avez-vous été alité d’une manière ou d’une autre ? Qu’est-ce cela vous a appris sur votre ‘radicale inutilité’ ?

 

Fiévreuse

coloriage-fievre-dl11754 belle-mère dans Communauté spirituelleLa fièvre est plus qu’une fièvre dans la Bible. À travers la poussée de température, elle y voit la symbolique du feu dévorant des passions humaines consumant chacun dans des convoitises épuisantes. En hébreu, le mot fièvre קַדַּחַת qaddachath vient de קָדַח qadach qui veut dire brûler comme un feu : feu de bois qui flambe (Dt 32,22 ; Is 50,11 ; 64,2), c’est également le feu de la colère de Dieu (Dt 32,22 ; Jr 15,14 ; 17,4).

De plus, le mot belle-mère en hébreu se dit חָמוֹת (chamowth) qui vient de la racine חָם (cham) signifiant beau-père mais également chaud, bouillant :

« Voyez notre pain : il était encore chaud (cham) quand nous en avons fait provision… » (Jos 9,12). « Toi, dont les habits sont trop chauds (cham)  quand repose la terre au vent du midi… » (Jb 37,17).

La belle-mère brûle donc ‘par nature’ pourrait-on dire avec humour : les beaux-parents ont toujours une certaine difficulté à laisser leur fille partir avec un autre… C’est chaud-bouillant !

 

En tout cas cette fièvre est symbole de jalousie et d’amertume.

Fiévreuse, la belle-mère de Pierre est la figure de notre humanité en proie au feu intérieur du désir d’avoir toujours plus : plus de richesse, plus de pouvoir, plus de reconnaissance etc. Cette soif inextinguible se trompe de cible : elle nous fait brûler pour des idoles alors que la vraie libération est de brûler nos idoles, comme Moïse a brûlé le veau d’or au désert pour affranchir les hébreux de son esclavage. Et Moïse les a forcés à boire les cendres du veau d’or fondu (« Il se saisit du veau qu’ils avaient fait, le brûla, le réduisit en poussière, qu’il répandit à la surface de l’eau. Et cette eau, il la fit boire aux fils d’Israël » Ex 32,20), pour que « la fièvre de l’or » ne les consume plus et qu’ils en soient dégoûtés à jamais.

 

Jésus en guérissant la belle-mère de Pierre nous libère de nos fièvres intérieures, de nos passions brûlantes d’un désir mal orienté.

 

Et vous : de quoi êtes-vous fiévreux en ce moment ?

 

Relevée

2021-02-07-Hitda-EvangeliarHeilungSchwiegermutter-Guerison-belle-mere-de-Pierre-731x1024 CapharnaümMarc fait exprès d’inverser les moments logiques de la guérison. Normalement, Jésus aurait dû prendre la belle-mère par la main avant de la relever. Là c’est l’inverse : « il la fit se lever / en lui prenant la main ». C’est pour souligner la primauté de la résurrection : le verbe se lever (γερω = egeirō) est celui que Marc et les évangélistes emploient pour la résurrection de Jésus : « Dieu l’a relevé d’entre les morts » (Ac 13,30). « Christ s’est levé d’entre les morts » (Rm 6,4). La belle-mère est la figure du disciple parce qu’elle est ressuscitée, gratuitement, et se conduit ensuite comme telle. Mais le don de la résurrection est premier.

Elle ne demande rien. Elle n’a rien fait pour mériter cela. Jésus la guérit sans conditions. Rien n’est dit sur la qualité de sa foi, ni de ses œuvres avant. Jésus lui offre son secours gratuitement, inconditionnellement. Telle est la chance du chrétien, ressuscité par grâce pour porter du fruit. Autrement dit, les bonnes œuvres viennent après le don reçu, comme une conséquence et non pas avant comme une condition.

 

Être chrétien est donc d’abord un passif : se laisser aimer, recevoir le don de la résurrection dès maintenant, accepter d’être guéri au lieu de vouloir se guérir soi-même. C’est cependant un passif actif : la belle-mère saisit la main tendue. Elle l’agrippe. Elle se remet sur pieds et aussitôt se met à servir la petite communauté qui squatte chez elle. Marie est d’ailleurs le plus bel exemple de cette passivité active, elle qui accueille le don de la vie en son sein et y coopère de toutes ses forces.

 

À nous de redécouvrir sans cesse le bon ordre de la séquence : résurrection–œuvres, salut reçu–charité donnée, afin d’accomplir les œuvres que Dieu veut et non les nôtres.

 

Et vous : que pourrait signifier ‘être ressuscité’ pour vous dès maintenant ? Qu’est-ce que cela changerait dans les chantiers que vous menez ?

 

Servante

diaconessesDiaconesse serait le mot exact : elle les servait (ιακονω = diakoneō). Comme, juste avant,  les anges servaient le Christ au désert selon Mc 1,13 : « dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient ». En servant le corps du Christ qui est la communauté, la belle-mère est l’ange de l’Église…

Comme seules les femmes savent le faire jusqu’au bout : « Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem » (Mc 15,40-41).

Servir est la vraie manière d’être configuré au Christ, « car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). Ce sont les quatre seuls usages du verbe servir chez Marc.

 

Normalement la fièvre, même après avoir baissé, laisse le malade affaibli. Pourtant la belle-mère de Pierre n’eut pas besoin de prendre un temps de repos pour retrouver toutes ses forces. Cette guérison immédiate est typique des miracles de Jésus : il s’agit toujours d’une restauration totale et immédiate des forces et de la santé. Ce que Dieu ressuscite  est plus neuf que le neuf !

Pour la belle-mère de Pierre, comme pour nous, la reconnaissance se manifeste dans le service. Le temps employé (l’aoriste = un imparfait qui se prolonge) implique une action qui dure, et non un service occasionnel. C’est donc que la belle-mère de Pierre remplit longtemps cet office : servir l’Église, à travers Jésus et les Douze.

La diaconie du Christ-serviteur trouve dès le début de l’Évangile une figure féminine pour l’incarner : la belle-mère de Pierre, première diaconesse en quelque sorte !, en tout cas la première dans l’Évangile de Marc à servir Jésus et ses disciples, juste après les anges….

De quoi renouveler la réflexion sur le diaconat féminin, dont le Nouveau Testament et les Pères de l’Église gardent une trace bien vivante pendant plusieurs siècles.

 

Recevoir la vie de ressuscité en plénitude se manifeste donc aussitôt par le service. C’est un indicateur précieux pour discerner si je progresse dans la mise en œuvre du don reçu : servir est-il pour moi un vrai bonheur, une évidence intérieure, une seconde nature ? ou un devoir, une performance, une preuve à donner ?

 

Notons que c’est un jour de shabbat que la guérison a eu lieu : cela n’empêche pas la belle-mère de reprendre son rôle de matrone de Capharnaüm en allumant le feu et en remuant chaudrons et ustensiles pour la communauté, toutes activités interdites le jour du shabbat. La résurrection affranchit du shabbat. Ce n’est plus l’observance de la Loi qui compte, mais la force de la reconnaissance pour le salut offert.

 

Servir ainsi n’est pas forcément multiplier les actions en volume. C’est plutôt une qualité de relation, une façon d’être.

Servir n’est pas une question de quantité. La grâce n’est pas stakhanoviste ! Bernadette Soubirous a passé des années à Nevers à accomplir les tâches ménagères de son couvent avec amour, sans rien faire d’extraordinaire, mais en servant, par reconnaissance, par amour, jusque dans sa maladie où elle était ‘radicalement inutile’. Et c’est pour cela qu’elle a été reconnue sainte, pas pour ses visions à Lourdes.

 

Et vous : votre désir de servir est-il hypertendu, forcé, dicté par un surmoi exigeant ? Ou découle-t-il avec simplicité de votre expérience spirituelle intérieure ?

 

Alitée, fiévreuse, relevée, servante : la belle-mère de Pierre, c’est vous, c’est moi, c’est nous. Elle est la figure du disciple qui a conscience du présent offert, et en tire toutes les conséquences.

À nous de saisir la main tendue…

 __________________________________________

[1]. Selon Eusèbe de Césarée, citant saint Clément d’Alexandrie, l’épouse de Pierre serait morte martyre avant son mari. Il l’assista et l’encouragea dans l’épreuve (Histoire Ecclésiastique, 3, ch. 30).

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ne compte que des nuits de souffrance » (Jb 7, 1-4.6-7)

Lecture du livre de Job
Job prit la parole et dit : « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée, il fait des journées de manœuvre. Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre, comme le manœuvre qui attend sa paye, depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance. À peine couché, je me dis : “Quand pourrai-je me lever ?” Le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube. Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, ils s’achèvent faute de fil. Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur. »

PSAUME
(Ps 146 (147a), 1.3, 4-5, 6-7)
R /  Bénissons le Seigneur qui guérit nos blessures ! ou : Alléluia ! (Ps 146, 3)

Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange :
il guérit les cœurs brisés
et soigne leurs blessures.

Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n’a mesuré son intelligence.

Le Seigneur élève les humbles
et rabaisse jusqu’à terre les impies.
Entonnez pour le Seigneur l’action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !

DEUXIÈME LECTURE
« Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Co 9, 16-19.22-23)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! Certes, si je le fais de moi-même, je mérite une récompense. Mais je ne le fais pas de moi-même, c’est une mission qui m’est confiée. Alors quel est mon mérite ? C’est d’annoncer l’Évangile sans rechercher aucun avantage matériel, et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Évangile. Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible. Avec les faibles, j’ai été faible, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l’Évangile, pour y avoir part, moi aussi.

ÉVANGILE
« Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies » (Mc 1, 29-39)
Alléluia. Alléluia. Le Christ a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. Alléluia. (Mt 8, 17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm, Jésus et ses disciples allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André. Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade. Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.
Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte. Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. » Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. »
Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.
Patrick BRAUD

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21 janvier 2024

Pas comme leurs scribes

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Pas comme leurs scribes

 

Homélie pour le 4° Dimanche du Temps ordinaire / Année B 

28/01/2024

 

Cf. également :
 
Un prophète comme Moïse

Aliéné, possédé, exorcisé…

Qu’est-ce que « faire autorité » ? 

Ce n’est pas le savoir qui sauve

Medium is message


« C’est une bonne situation, ça, scribe ? »

La scène est devenue culte (plus de 4 millions de vues sur YouTube). Dans le film : Astérix & Obélix : Mission Cléopâtre (2002), lorsque que Panoramix demande au scribe Otis (ainsi nommé parce qu’il a imaginé un projet d’ascenseur pour aller en haut de la pyramide !) s’il a une bonne situation, Otis lui répond, avec un faux air angélique, pendant que Astérix et Obélix ont du mal à ne pas pouffer de rire :

- Panoramix : C’est une bonne situation, ça, scribe ? 

- Otis : Vous savez, moi je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation. Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres. Des gens qui m’ont tendu la main, peut-être à un moment où je ne pouvais pas, où j’étais seul chez moi. Et c’est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres, forgent une destinée… Parce que quand on a le goût de la chose, quand on a le goût de la chose bien faite, le beau geste, parfois on ne trouve pas l’interlocuteur en face je dirais, le miroir qui vous aide à avancer. Alors ça n’est pas mon cas, comme je disais là, puisque moi au contraire, j’ai pu : et je dis merci à la vie, je lui dis merci, je chante la vie, je danse la vie… je ne suis qu’amour !

Voilà un autoportrait flatteur – et hilarant – du métier de scribe que les évangélistes ne cautionneraient sûrement pas ! On voit en effet ce dimanche Jésus prêcher à la synagogue de Capharnaüm, et on entend la foule l’admirer : « On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes » (Mc 1,22).

Quelques années plus tard, Matthieu renforcera le trait lorsqu’il écrira : « il les enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes. » (Mt 7,29). Comme s’il n’appartenait déjà plus à cette communauté qui ont leurs scribes, dont la figure n’existe plus dans l’Église naissante. La rupture est consommée avec ces personnages juifs érudits, souvent associés aux pharisiens.

Pourtant, les scribes étaient des notables au temps de Jésus.

À une époque où la majorité de la population ne sait ni lire, ni écrire, ni en araméen (la langue courante), ni en hébreu (la langue du culte), ni en grec (la langue officielle), le scribe est le lettré par excellence, l’homme du savoir. Sa connaissance des Écritures ne se limite pas à une fonction religieuse. Il n’est pas seulement celui qui enseigne à la synagogue mais aussi l’écrivain public, le notaire, et parfois le juge de paix. Il est la personne qui, par ses compétences, fait autorité, même s’il n’a aucune fonction officielle.

Les scribes enseignaient le peuple et interprétaient la Loi. Ils étaient à l‘honneur à cause de leur connaissance, de leur dévouement et de leur apparence de piété. L’autorité et le prestige des scribes suivent la courbe de l’évolution de la religion juive qui, après l’Exil et la faillite des institutions anciennes (royauté et sacerdoce), est progressivement devenue la religion du Livre. Toute la vie religieuse consiste donc à se pénétrer de la Torah, à l’interpréter en fonction des situations nouvelles de l’existence. Les scribes prennent en quelque sorte le relais des prophètes en tant qu’éducateurs et guides spirituels du peuple de Dieu. Les prêtres, quant à eux, sont des fonctionnaires du culte.

Pourquoi les premiers chrétiens ont-ils rompu avec les scribes ? Pourquoi Jésus le premier a-t-il contesté radicalement leur rôle ?

Examinons les reproches qui les ont disqualifiés aux yeux de la foi chrétienne. Et comme la tentation existe toujours d’annuler la nouveauté du Christ, examinons comment ces reproches pourraient aujourd’hui encore nous aider à purifier notre pratique religieuse.


Pas comme leurs scribes

Ce mot scribe (γραμματες = grammateus en grec, qui a donné grammaire) apparaît surtout dans l’Évangile de Marc (20 usages) et Matthieu (23 usages), écrits en milieu juif où l’autorité des scribes contestait celle du Christ. Dans Marc, il n’y a qu’un seul passage favorable aux scribes, quand l’un d’entre eux demande à Jésus quel est le premier de tous les commandements (Mc 12,28), et se voit ensuite encourager à persévérer : « tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (Mc 12,34).

Toutes les autres apparitions du mot scribe sont connotées négativement. Ils murmurent en eux-mêmes contre Jésus (2,6) et critiquent sa proximité avec les gens de mauvaise vie (2,16). Ils l’accusent d’être un possédé (3,22) et s’associent aux pharisiens pour accuser Jésus, le rejeter et finalement le faire périr (7,1 ; 8,31 ; 10,33 ; 11,18 ; 14, à. 43. 53 ; 15,1. 31).

En relisant ces controverses entre Jésus et les scribes, on peut repérer au moins 4 reproches qui leur sont faits, et qui devraient nous tenir en alerte pour ne pas y tomber à notre tour.


1. Répéter sans actualiser

Pas comme leurs scribes dans Communauté spirituelle bazarre-photocopieC’est le métier des scribes que de recopier fidèlement les rouleaux de la Torah et autres écrits, afin d’offrir au plus grand nombre de synagogues des exemplaires à lire, étudier, méditer. C’est grâce aux scribes que l’Ancien Testament a été préservé pour faire partie de nos Bibles. Ils prenaient très au sérieux cette responsabilité de transmettre les Écritures sans les altérer.

Les traducteurs interprètent, les copistes répètent. La version grecque (la Septante) des écrits hébreux avait marqué un tournant dans l’exégèse juive, car elle avait obligé à interpréter les anciens textes dans un contexte nouveau. À l’inverse, la photocopie des scribes rendait le texte immobile, sans rien changer à la lettre.

La récitation coranique ressemble à cette obsession des scribes : répéter un texte soi-disant sacré qui serait sorti de la bouche de Dieu-même. Alors que les textes bibliques sont inspirés, et non dictés, et dépendent largement de la culture dans laquelle ils ont été produits. Mais les scribes, et plus tard les copistes du Moyen Âge, voulaient répéter à l’identique ; ils comptaient même les lettres et les espaces sur le parchemin afin de s’assurer que chaque copie était exacte.

Voilà le premier reproche auquel nous devons réfléchir : sacraliser le texte au point de le rendre immobile, desséché, obsolète. La vraie fidélité n’est pas de répéter mécaniquement. À l’image des fondamentalismes de tous poils qui pullulent sous couvert de ferveur religieuse, ces nouveaux scribes se réclament des textes, mais leur autorité n’est pas reconnue par le peuple, car leur enseignement est hors-sol, hors du temps. Ils préfèrent la lettre à l’esprit, le texte à la vie.


2. Couper les cheveux en quatre

couper_les_cheveux_en_4_c_est_peigne_p--i:141385124218514138520;d:1242185;w:520;b:000000;m:1 autorité dans Communauté spirituelleDevenus des professionnels de la lettre de la Loi, les scribes en ont profité pour y ajouter des traditions humaines censées combler les lacunes du texte pour l’appliquer dans le concret. Multipliant les cas où il faut trancher ce qui est permis ou défendu, ils ont versé dans une casuistique de plus en plus compliquée, incompréhensible sauf pour eux les experts.

D’où le reproche de Jésus : « Guides aveugles ! Vous filtrez le moucheron, et vous avalez le chameau ! » (Mt 23,24).

Les rabbins juifs contemporains perpétuent hélas cette casuistique alambiquée. Vous êtes-vous déjà par exemple posé la question : peut-on pendant le shabbat tremper un croûton de pain dans une soupe [1] ? Ou bien peut-on boire un coca dans un verre avec une tranche de citron ? Ou bien peut-on utiliser un parapluie ce jour-là ? Utiliser l’ascenseur ?

Cf. Peut mettre un crouton dans sa soupe le jour de shabbat ?

Voici les réponses rabbiniques qu’on peut trouver sur Internet :

Pendant le shabbat, lorsqu’on presse un fruit, on sépare le jus du fruit comme lorsqu’on bat le blé, et cette activité est interdite par la Torah car assimilée à un travail. Il est donc interdit de presser des poires pendant le shabbat, car certains endroits dans le monde ont l’usage de les presser pour en boire le jus. Si l’on veut presser un citron pour faire une citronnade, on ne pressera pas le citron au-dessus d’un récipient vide, ni au-dessus de l’eau. On pressera le citron sur le sucre, de façon que tout le jus soit absorbé par le sucre ; alors, on considère que l’on extrait un comestible pour le transférer à un autre comestible, ce qui n’est pas interdit. On peut donc boire un coca avec une tranche de citron, car le but n’est pas de produire un nouveau produit.

 

Cuire le jour de shabbat est interdit, car la cuisson transforme l’aliment, le faisant accéder à un statut nouveau, d’aliment cru à aliment cuit. Mais si l’aliment est déjà cuit, il n’y a pas d’interdit à le réchauffer, car le réchauffage ne dote pas l’aliment d’une nature nouvelle. Même quand le fait de le réchauffer a pour effet d’en améliorer le goût, cela n’est pas interdit, en vertu du principe suivant : « il n’y a pas de cuisson après cuisson » (ein bichoul a’har bichoul). Aussi, la question centrale qui se pose en matière de lois du bichoul est de savoir quand donc l’aliment est considéré comme cuit. En effet, s’il est considéré comme cuit, il est permis de le réchauffer pendant Shabbat ; sinon, il est interdit de faire un acte qui puisse aider à son réchauffage.

Par exemple, il existe, sur les plaques chauffantes électriques, des endroits plus chauds que d’autres. Il est donc interdit de faire passer à un endroit plus chaud un plat dont la cuisson n’est pas encore achevée. De même, il est interdit de mettre une serviette sur son couvercle. Et si l’on a soulevé le couvercle de la marmite afin de vérifier l’état du plat, et qu’il apparaisse que sa cuisson n’est pas achevée, il est interdit de le recouvrir, car cela aurait pour effet de hâter la cuisson.

 

Pour l’ascenseur, comme faire du feu est interdit le jour du shabbat, et que l’électricité est du feu, il faudra demander à un non-juif d’appuyer sur le bouton pour avoir le droit d’y monter.

   

La liste est interminable des situations plus ou moins cocasses où le raisonnement des scribes d’aujourd’hui parvient à des conclusions surprenantes, voire ridicules. Jésus a bataillé contre ce formalisme d’experts qui enserrent le peuple dans une forêt de permis/défendus étouffants. L’islam a malheureusement prolongé cette déviation juive, et les universités coraniques débattent à l’infini de ce qui est haram (péché) ou pas, de ce qui est permis ou défendu.

Voilà comment l’orthopraxie juive ou musulmane prolifère là où l’orthodoxie chrétienne simplifie et ne garde que l’essentiel : aimer Dieu est le plus grand de tous les commandements, tout le reste en découle, sans avoir besoin de légiférer sur tout.

En judaïsme et en Islam, c’est la pratique qui compte : faire ce qui est permis, éviter le défendu. En christianisme, c’est la foi qui importe : crois en Dieu, et le reste te sera donné.

Prenons donc garde à ne pas orthopraxiser la foi de l’Église : l’essentiel n’est pas la liste de ce qu’il faut faire ou non, l’essentiel c’est d’être aimé et d’aimer.


3. L’hypocrisie religieuse

Sodoma scribe« Ils disent et ne font pas » (Mt 23,3). Les scribes se cachent derrière leur savoir de lettrés, et leurs arguties de pseudo-experts des traditions pour dissimuler ce qu’ils sont et pensent en eux-mêmes. Sous couvert de références bibliques, ils s’autorisent eux-mêmes des comportements inavouables. Aux États-Unis, les évangéliques les plus radicaux sont régulièrement démasqués pour des affaires de corruption financière, de scandales sexuels ou d’abus de pouvoir. « Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. » (Mt 23,4).

Prenons garde à cette hypocrisie religieuse qui revient aujourd’hui : derrière les cols romains, les soutanes et les frou-frous liturgiques, certains à Rome ou à Paris s’autorisent des comportements inacceptables [2]. Ceux qui brandissent la Tradition pour asseoir leur autorité sont souvent ceux qui la bafouent en secret.


4. Se servir de son rôle religieux pour une promotion sociale

Cal-Antonio-Canizares-pr-fet-culte-divin-2009Jésus avait bien noté que le statut de scribes les associait à l’élite, avec tous ses privilèges : « Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges ; ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi » (Mt 23,5-7).

Jésus lui a choisi la dernière place, celle du serviteur qui lave les pieds de ses amis, du maître qui donne sa vie pour ses disciples. Les scribes d’aujourd’hui font claquer leurs titres, leurs habits religieux, leurs nominations prestigieuses, pour se faire servir au lieu de servir. Beaucoup de nos frères prêtres africains sont culturellement piégés par cette déformation tribale du pouvoir qui a contaminé autrefois le haut clergé avant la Révolution française. Croire qu’on reconnaît un pasteur au nombre de gens qui le servent, à la taille de sa voiture, de son presbytère ou de son palais épiscopal est un contresens évangélique.

Les nouveaux scribes instrumentalisent la religion pour obtenir un rang social qu’ils n’auraient pas obtenu dans la société civile. Par exemple, au sein des petits réseaux identitaires catholiques, le statut de prêtre confère à certains une position sociale dominante (cadeaux, repas, argent, considération…) qu’ils n’auraient jamais eu autrement.

Si accepter un ministère est une promotion sociale, alors ne nous étonnons pas que l’autorité de l’Église faiblisse auprès du peuple comme celle des scribes autrefois.

Répéter sans actualiser, couper les cheveux en quatre, être hypocrite sous couvert de religion, se servir de son rôle religieux pour une promotion sociale : que l’Esprit du Christ nous aide à réfléchir à ces quatre reproches que Jésus nous fait encore. Qu’il nous inspire une autorité enracinée dans le service et le don de soi, pas comme leurs scribes.

___________________________

[2]. Cf. le livre Sodoma, où l’auteur Frédéric Martel enquête sur la double vie homosexuelle de membres du clergé au Vatican (Robert Laffont, 2019).

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Je ferai se lever un prophète ; je mettrai dans sa bouche mes paroles » (Dt 18, 15-20)


Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Au milieu de vous, parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez. C’est bien ce que vous avez demandé au Seigneur votre Dieu, au mont Horeb, le jour de l’assemblée, quand vous disiez : “Je ne veux plus entendre la voix du Seigneur mon Dieu, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir !” Et le Seigneur me dit alors : “Ils ont bien fait de dire cela. Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai. Si quelqu’un n’écoute pas les paroles que ce prophète prononcera en mon nom, moi-même je lui en demanderai compte.
Mais un prophète qui aurait la présomption de dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d’autres dieux, ce prophète-là mourra.” »

 

PSAUME
(94 (95), 1-2, 6-7abc, 7d-9)

R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur. (cf. 94, 8a.7d)

 

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

 

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit
le troupeau guidé par sa main.

 

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
comme au jour de tentation et de défi,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

 

DEUXIÈME LECTURE
La femme qui reste vierge a le souci des affaires du Seigneur, afin d’être sanctifiée » (1 Co 7, 32-35)

 

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, j’aimerais vous voir libres de tout souci. Celui qui n’est pas marié a le souci des affaires du Seigneur, il cherche comment plaire au Seigneur. Celui qui est marié a le souci des affaires de ce monde, il cherche comment plaire à sa femme, et il se trouve divisé. La femme sans mari, ou celle qui reste vierge, a le souci des affaires du Seigneur, afin d’être sanctifiée dans son corps et son esprit. Celle qui est mariée a le souci des affaires de ce monde, elle cherche comment plaire à son mari. C’est dans votre intérêt que je dis cela ; ce n’est pas pour vous tendre un piège, mais pour vous proposer ce qui est bien, afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.

 

ÉVANGILE
« Il enseignait en homme qui a autorité » (Mc 1, 21-28)
Alléluia. Alléluia. Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. Alléluia. (Mt 4, 16)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Jésus et ses disciples entrèrent à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit impur, qui se mit à crier : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. » Jésus l’interpella vivement : « Tais-toi ! Sors de cet homme. » L’esprit impur le fit entrer en convulsions, puis, poussant un grand cri, sortit de lui. Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent. » Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée.
Patrick BRAUD

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14 janvier 2024

Ninive, ou le succès du catastrophisme éclairé

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ninive, ou le succès du catastrophisme éclairé

 

Homélie pour le 3° Dimanche du Temps ordinaire / Année B 

21/01/2024

 

Cf. également :
Que nous faut-il quitter ?
Il était une fois Jonas…
Ruptures et continuités : les conversions à vivre pour répondre à un appel
La « réserve eschatologique »
De la baleine au ricin : Jonas, notre jalousie
La soumission consentie
Les 153 gros poissons
La seconde pêche
Secouez la poussière de vos pieds

Êtes-vous éco-anxieux ?
Ninive, ou le succès du catastrophisme éclairé dans Communauté spirituelle
Une enquête Ipsos du 25/10/2023 chiffre à 80% la proportion de français se disant atteints d’éco-anxiété, qui désigne l’angoisse face à l’avenir climatique de la planète. Il n’était que 67% en septembre 2022 : le moral ne s’améliore donc pas… Les jeunes générations paraissent particulièrement touchées par cette peur de l’avenir, au point parfois de ne plus vouloir voyager en avion, ni même avoir d’enfant !
On nous annonce qu’à la fin du siècle les 1,5 degrés maximum d’augmentation de l’Accord de Paris (COP 21) ne seraient pas tenus : ce sera plutôt 3 ou 4 degrés. Les médias nous inondent d’images catastrophiques liées à ce réchauffement : typhons, sécheresses, inondations, fonte des glaciers, chute de la biodiversité etc.

Comment réagir face à ce malheur annoncé ? Selon Ipsos, c’est d’abord la colère qui prédomine (30%), et la peur (34%). Certains baissent les bras et dépriment (14%).

Et vous : êtes-vous éco-anxieux ? Quels sentiments cela suscite-t-il en vous ?

Si le dérèglement climatique n’est pas votre peur principale, identifiez celle qui est majeure pour vous : peur d’une troisième guerre mondiale contre Russie-Chine-pays islamiques ? Peur de mal vieillir et d’une fin dégradante ? Peur d’une séparation que vous sentez venir ?…

 

Soyons honnêtes : il est difficile de vivre sans peurs, individuelles et/ou collectives.

Que faire alors de nos angoisses ? Peuvent-elles devenir utiles et fécondes ?

L’histoire de Jonas à Ninive dans notre première lecture (Jon 3,1-5.10) est à cet égard très pertinente, et rejoint le sens de la conversion tel que le proclame Jésus dans notre Évangile (Mc 1, 14-20) : « le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ».

Voyons comment.

 

Jonas le collapsologue

« Encore 40 jours et Ninive sera détruite ! »

Bigre : voilà un avertissement qui fait froid dans le dos. Jonas est le prophète du malheur qui vient. Il annonce l’effondrement (collapse en anglais) de la cité la plus puissante de la région.

Transposez au domaine de l’écologie : Jonas est remplacé par le Club de Rome des années 70, qui préconisait une croissance zéro pour essayer d’éviter la catastrophe d’un effondrement général de l’économie mondiale vers 2030 !

L’université du MIT a publié en 1972 le fameux Rapport Meadows, modèle mathématique de la croissance qui prédisait un effondrement planétaire à partir des années 2020–2030.

Meadows Collapse 2030 

Les collapsologues, partisans de cette théorie du crash mondial, ont depuis peaufiné leur modèle. Tel Jonas dans Ninive, ils parcourent les sommets mondiaux pour crier : « notre Terre brûle et nous regardons ailleurs » (Jacques Chirac). Telle Greta Thunberg tonnant contre l’inaction coupable des grands de ce monde, les collapsologue veulent convaincre de la certitude de la catastrophe à venir, et changer de système avant qu’il ne soit trop tard.

 

Les plus anciens d’entre nous se souviendront du contexte de guerre froide dans lequel se déroulait le concile Vatican II (1962-65), avec la peur d’un conflit nucléaire Est-Ouest qui pouvait anéantir l’humanité. Pourtant, Jean XXIII lorsqu’il a convoqué ce concile récusait par avance les faux prophètes de malheur qui finiraient par précipiter la catastrophe proclamée :

« Il arrive souvent que dans l’exercice quotidien de notre ministère apostolique nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu’enflammés de zèle religieux manquent de justesse, de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la société, ils ne voient que ruines et calamités; ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés; ils se conduisent comme si l’histoire, qui est maîtresse de vie, n’avait rien à leur apprendre. Il Nous semble nécessaire de dire notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin ».

 

Jonas-300x211 catastrophisme dans Communauté spirituelleJonas est malheureux, car il sait bien que si Ninive en réchappe ce sera la fin du privilège du salut pour Israël (et c’est bien ce qui est arrivé avec l’Église !). C’est pourquoi il bâcle sa mission prophétique en parcourant Ninive en un jour seulement au lieu des trois jours normalement nécessaires pour la traversée. Autrement dit, il n’a pas envie que les Ninivites entendent vraiment son avertissement. Il espère secrètement que ces maudits païens idolâtres et sanguinaires n’écouteront pas et seront engloutis par la ruine qui vient.

Une autre interprétation – plus bienveillante – est qu’il a tellement conscience de l’urgence du message à transmettre qu’il met les bouchées doubles (triples) pour laisser à  Ninive le temps de réagir.

Mais Jonas le collapsologue reste là, pétrifié par le message qu’il vient de crier. Il voulait faire peur – et il y est parvenu – sans pour autant indiquer un chemin pour éviter le malheur tout proche. Il est comme le lapin figé dans le faisceau des phares d’une voiture déboulant sur lui. Proclamer que la fin est proche peut tétaniser, ou provoquer fatalisme et résignation, ou noyer dans une explication coupable. Le pire est que ces prophéties de malheur sont souvent auto-réalisatrices ! Les Anglais parlent de self-fullfilling prophecy, c’est-à-dire d’une annonce qui s’accomplit elle-même par le seul fait de la proclamer. On parle aussi d’énoncé performatif, en référence à la théorie du langage performatif de Tracy Austin (« Quand dire, c’est faire »). Un peu comme une prévision boursière peut provoquer un chaos financier par le seul fait d’être publiée par un organisme digne de confiance.

 

Jonas le collapsologue est la figure des prophètes de malheur actuels qui désespèrent au lieu de réveiller, qui paralysent au lieu de mobiliser.

Heureusement, il y a Ninive !

 

Ninive la catastrophiste éclairée

Que font les Ninivites en entendant Jonas ?
Le prophète Jonas rejeté sur le rivage de Ninive par le poisson, peinture sur manuscrit, Hortus Deliciarum par Herrade de Landsberg (vers 1180).« Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu. Ils annoncèrent un jeûne [1], et tous, du plus grand au plus petit, se vêtirent de toile à sac ».

Ils établissent donc le lien entre leur comportement et la catastrophe qui s’approche. Car Ninive était idolâtre (Ninive signifie « maison de la déesse Ishtar »), débauchée (prostitution sacrée), sanguinaire (massacres épouvantables de cités ennemies, adonnée à la magie-divination), et riche à l’écœurement (palais somptueux, jardins suspendus, bibliothèque incroyable etc.). Les Ninivites ont corrigé d’eux-mêmes le message de Jonas : « Si vous ne changez pas de conduite, Ninive sera détruite ». Ils abandonnèrent leur mauvaise conduite, et eurent la vie sauve.

Ce salut n’est pas pour autant garanti pour toujours : Ninive entendit la prédication de Jonas vers -800. Elle est retombée ensuite dans ses errements, et le livre du prophète Nahum décrit sa chute, sa destruction complète (en -612) jusqu’à être enfouie sous des tonnes de terre et oubliée pendant des siècles :

Maintenant je m’adresse à toi, Ninive – oracle du Seigneur de l’univers – : Je ferai flamber tes chars et les réduirai en fumée ; tes lionceaux, l’épée les dévorera. Je supprimerai de la terre tes rapines, et l’on n’entendra plus la voix de tes messagers. Malheur à la ville sanguinaire toute de mensonge, pleine de rapines, et qui ne lâche jamais sa proie » (Na 2,14-3,1).

 

61CIvqbbMjL._SL1318_ collapsologie« Si vous ne changez pas de conduite, Ninive sera détruite » : c’est ce que Jean-Pierre Dupuy (polytechnicien et professeur à Stanford) appelle le catastrophisme éclairé : prêcher la venue d’un malheur – écrit-il – empêche qu’il advienne. À condition que la peur suscitée soit forte et radicale. C’est une performativité à l’envers en quelque sorte : énoncer le danger oblige à le conjurer.

Pour que les hommes changent radicalement de comportement (ce qui empêche la venue de la catastrophe), il faut qu’ils soient certains que la catastrophe va arriver. Sinon, ils en restent à des demi-mesures qui restent inutiles.

Jean-Pierre Dupuy réfléchit sur le destin apocalyptique de l’humanité. Celle-ci est devenue capable au siècle dernier de s’anéantir elle-même, soit directement par les armes de destruction massive, soit indirectement par l’altération des conditions qui sont nécessaires à sa survie. Le franchissement de ce seuil était préparé depuis longtemps, mais il a rendu manifeste et critique ce qui n’était jusqu’alors que danger potentiel. Nous savons ces choses, mais nous ne les croyons pas. C’est cela le principal obstacle à une prise de conscience. Théoricien du catastrophisme éclairé, il s’oppose au fatalisme des collapsologues qu’il juge dangereux à cause de l’idée que la population peut se faire de l’avenir. Pour lui, l’effondrement est possible, mais pas certain. La catastrophe ne doit pas être présentée comme inévitable.

S’il établit le même constat catastrophiste que les collapsologues, il précise que, selon lui, la catastrophe n’est pas certaine du tout. C’est ce qu’il appelle « le point de divergence fondamental » :

« Si on dit que la catastrophe est certaine, on mésestime quelle peut être la réaction des gens face à cela dès lors que l’on pense que c’est certain. Au point qu’une date est donnée pour confirmer cette certitude. C’est comme si nous connaissions la date de notre propre mort au titre individuel, en réalité ça gâcherait complètement notre vie ».

Donner une date pour la fin est une erreur fondamentale commise par beaucoup de lanceurs d’alertes.

Le collapsologue cite le psychiatre et philosophe Karl Jaspers qui l’a beaucoup influencé. Voici ce qu’il disait en 1948, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale :

« Quiconque tient une guerre imminente pour certaine contribue à son arrivée, précisément par la certitude qu’il en a. Quiconque tient la paix pour certaine se conduit avec insouciance et nous mène sans le vouloir à la guerre ».

« Les deux certitudes, ajoute-t-il, qu’elles soient pessimiste et optimiste, sont dans tous les cas à éviter complètement car seul celui qui voit le péril et ne l’oublie pas un seul instant se montre capable de se comporter rationnellement et de faire tout son possible pour l’exorciser ».

 

Le pape François ne disait rien d’autre avant la COP 28 où il voulait se rendre à Dubaï en décembre 2023 :

« Dire qu’il n’y a rien à espérer serait un acte suicidaire qui conduirait à exposer toute l’humanité, en particulier les plus pauvres, aux pires impacts du changement climatique ».

 

Et Jésus lui-même couronnera en quelque sorte la réaction salutaire des Ninivites leur permettant d’échapper à la catastrophe : « Lors du Jugement, les habitants de Ninive se lèveront en même temps que cette génération, et ils la condamneront ; en effet, ils se sont convertis en réponse à la proclamation faite par Jonas, et il y a ici bien plus que Jonas » (Mt 12,41).

 

Ayez le courage d’avoir peur !

51AQX8YXWSL._SY466_ DupuyLe catastrophisme éclairé dans sa version évangélique serait plutôt une euphorie efficace ! Car Jésus prêche le royaume de Dieu tout proche, et non un effondrement terrible. Il invite à accueillir le don gratuit en lui faisant de la place en nos vies, en nos cœurs : « convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! ». Il libère la capacité d’agir en ce sens, en appelant aussitôt Simon et André à le suivre, puis Jacques et Jean.

Autrement dit : le bonheur qui vient transforme notre conduite, nous provoque à quitter ce qu’il nous faut quitter, à suivre ce qu’il nous faut suivre.

Et si vous n’avez pas le courage d’accueillir ce bonheur qui vient, alors au moins bougez-vous par peur de ce qui arriverait autrement. Retrouvez le courage d’avoir peur [2] et alors vous aurez la force de rompre avec ce qui vous lie, et de choisir qui vous voulez servir.

Si Jésus pratique l’euphorie efficace, il manie également le catastrophisme éclairé : si vous ne vous convertissez pas par amour, faites-le au moins par peur : « Lors du Jugement, les habitants de Ninive se lèveront en même temps que cette génération, et ils la condamneront ; en effet, ils se sont convertis en réponse à la proclamation faite par Jonas, et il y a ici bien plus que Jonas » (Mt 12,41).

Ce catastrophisme éclairé vaut pour le climat, mais aussi pour votre couple, votre entreprise, votre santé physique et spirituelle…
Alors, finalement : quelle peur vous sera réellement utile ?

 ________________________________________

[1]. En mémoire de cette conversion, les chrétiens d’Irak (où est la ville de Mossoul, proche de l’ancienne Ninive) font encore pénitence annuellement trois jours, du lundi au jeudi de la troisième semaine avant le grand Carême. Ce jeûne de repentance que l’on appelle Supplications ou Rogations des Ninivites, continue à être fidèlement pratiqué chaque année depuis 2 500 ans.

[2]. Marie-Dominique Molinié, Le Courage d’avoir peur, Poche, 2017.


 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Les gens de Ninive se détournèrent de leur conduite mauvaise » (Jon 3, 1-5.10)

Lecture du livre de Jonas
La parole du Seigneur fut adressée de nouveau à Jonas : « Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne, proclame le message que je te donne sur elle. » Jonas se leva et partit pour Ninive, selon la parole du Seigneur. Or, Ninive était une ville extraordinairement grande : il fallait trois jours pour la traverser. Jonas la parcourut une journée à peine en proclamant : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! » Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu. Ils annoncèrent un jeûne, et tous, du plus grand au plus petit, se vêtirent de toile à sac.
En voyant leur réaction, et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise, Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés.
 
PSAUME
(24 (25), 4-5ab, 6-7bc, 8-9)
R/ Seigneur, enseigne-moi tes chemins. (24, 4a)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,

ton amour qui est de toujours.
Dans ton amour, ne m’oublie pas,
en raison de ta bonté, Seigneur.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,

lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.
 
DEUXIÈME LECTURE
« Il passe, ce monde tel que nous le voyons » (1 Co 7, 29-31)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, je dois vous le dire : le temps est limité. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme, ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui ont de la joie, comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien, ceux qui profitent de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car il passe, ce monde tel que nous le voyons.
 
ÉVANGILE
« Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1, 14-20)
Alléluia. Alléluia. Le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. Alléluia. (Mc 1, 15)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
Après l’arrestation de Jean le Baptiste, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »
Passant le long de la mer de Galilée, Jésus vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter les filets dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. Il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. Jésus avança un peu et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque et réparaient les filets. Aussitôt, Jésus les appela. Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers, ils partirent à sa suite.
Patrick BRAUD

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31 décembre 2023

Hérode, ou le côté obscur de l’Épiphanie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Hérode, ou le côté obscur de l’Épiphanie

 

Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année B 

07/01/2024

 

Cf. également :
Épiphanie : que peuvent les religions en temps de guerre ?
Signes de reconnaissance épiphaniques
L’Épiphanie du visage
Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Épiphanie : l’économie du don
Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations
Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?


Le massacre des innocents

Hérode, ou le côté obscur de l’Épiphanie dans Communauté spirituelle OTAGES-430x400

Photo d’enfants kidnappés par le Hamas le 07/10/23

7 octobre 2023 : les vidéos et photos publiées après les attaques terroristes du Hamas en Israël montrent des enfants tués devant leurs parents, des parents tués devant leurs enfants, des cadavres profanés au-delà de l’horreur, des femmes enceintes éventrées, des adolescents pris en otage, des femmes violées, des personnes âgées exécutées ou emmenées de force, des maisons brûlées avec leurs habitants : plus de 1400 morts et 240 otages en un jour. Le premier pogrom après la Shoah.
On pourrait lire Péguy au milieu des larmes : 

« Ils avaient fait ceci 

Qu’ils étaient venus au monde. Un point, c’est tout.

Ou si vous préférez,

Ils avaient fait ceci qu’ils étaient des petits nouveau-nés.

C’étaient des espèces de petits nourrissons juifs » 

(Charles Péguy, Cahiers de la Quinzaine, 1912, Le Mystère des saints Innocents)

Les représailles israéliennes ont déjà fait plus de 20 000 morts dans la bande de Gaza, dont une grande partie de civils. Encore tant de larmes, encore tant de souffrances. Comme d’habitude, les innocents payent un lourd tribut à la guerre dans les deux camps. Rappelez-vous les familles massacrées dans le génocide du Rwanda, ou les enfants-soldats du Congo,  criminels de guerre à 8 ans…

 

Nous fêtons aujourd’hui l’Épiphanie, cette fête si familiale qui réjouit les enfants par la galette des rois, la fève, la couronne, le choix d’une reine ou d’un roi. Pourquoi faut-il qu’Épiphanie et Massacre des Innocents aillent toujours ensemble ? Les premiers à attester de la naissance du Christ dans l’Évangile de Matthieu sont les nouveau-nés de Bethléem qu’Hérode élimine avec méthode pour ne pas avoir de rival plus tard. L’apparition de la Lumière des nations suscite le déchaînement des forces obscures. Ce mystère d’iniquité se reproduit sous nos yeux de siècle en siècle, et apparemment nous n’arrivons pas à enrayer ce cercle infernal de violence jalouse.

drapeau-d-israël-les-emirats-arabes-unis-l-eau-avec-la-colombe-de-paix-traité-196412867 Epiphanie dans Communauté spirituelle
C’est par exemple au moment où Israël allait conclure des négociations de paix avec l’Arabie Saoudite, la Jordanie, les pays arabes du Maghreb (les ‘Accords d’Abraham’) que le Hamas a lancé ses attaques : torpiller la paix possible était visiblement un de ses objectifs, appuyé en cela par l’Iran chiite nostalgique de l’empire perse, ou la Turquie nostalgique de l’empire ottoman.


Pour nous rassurer, les historiens nous rappellent que Bethléem était une petite bourgade à l’époque de Jésus, peu peuplée en fait. Tuer tous les nouveau-nés de moins de deux ans ne devait concerner qu’une vingtaine de bébés au maximum, ce qui bien sûr est déjà monstrueux, mais n’atteint pas les proportions des massacres d’innocents des deux derniers siècles. Ce qui explique d’ailleurs que les sources historiques extrabibliques n’en parlent pas. Seul un certain Macrobe, historien et païen au IV° siècle, mentionne une tuerie d’enfants par Hérode en Syrie.


Notre époque s’émeut – à raison – du massacre des innocents en Palestine, Israël, Ukraine, Arménie. Mais elle ferme les yeux sur les enfants sacrifiés du Congo, les enfants kidnappés par Boko Haram, les tout-petits exilés d’Afghanistan, puis du Pakistan, du Tibet, de la  terre des Ouïgours, de l’exploitation humaine, de la prostitution etc.


En Occident, notre conscience morale s’est même obscurcie jusqu’à considérer comme un progrès et un droit fondamental le nombre d’avortements qui pourtant traduit des situations de détresse incommensurable. En France, une grossesse sur 4 se termine par un IVG : 234 000 pour 726 000 naissances en 2022. Au lieu de sonner le tocsin sur cette question de santé publique, afin d’améliorer l’efficacité des politiques de contraception ou d’éducation sexuelle, la Doxa bien-pensante se réjouit d’y voir un signe d’émancipation féminine, et va inscrire la liberté d’avorter dans la Constitution. C’est toujours plus facile de dénoncer la barbarie chez les autres.


Revenons à Hérode. Les exégètes pointent le parallèle voulu par Matthieu entre la naissance de Jésus et celle de Moïse, quand Pharaon ordonnait la mort de tous les nouveau-nés hébreux mâles (Ex 1,16–22) afin de supprimer un rival potentiel. Pour Matthieu, camper  Hérode en nouveau Pharaon permet d’identifier Jésus comme le nouveau Moïse accomplissant la première Alliance, renouvelant la Pâque et conduisant vers la Terre promise.

Reste que les premiers à attester la vocation messianique de Jésus sont des enfants qui témoignent du Christ par leur mise à mort sans paroles (in-fans = ‘qui ne peut pas parler’, en latin) …


Quel mystère qu’il faille payer le prix du sang et subir la tyrannie du mal pour prêcher le salut !

Quel retournement de l’histoire qu’Hérode accomplisse sans le savoir les Écritures alors qu’il croit affermir sa domination !

Quelle accusation terrible que Dieu ait laissé le mal se déchaîner alors qu’il mettait l’amour en terre ! Pourquoi tant de Shoah en Israël et de Nakba en Palestine alors que le Prince de la paix est là, offert à tous ?


Hérode, l’Antéchrist

Herode_le_Grand HérodeEn mettant Hérode en scène, Matthieu veut sans doute ancrer la naissance de Jésus dans l’histoire. Pas de chance, on sait qu’Hérode est mort en 4 av. J.-C. : Jésus est donc né… avant lui-même, puisque Matthieu le fait naître alors qu’Hérode est encore en vie ! Ce que nous appelons l’exactitude historique n’était pas du tout la préoccupation des évangélistes, pour qui les dates importent bien moins que la signification des événements. Mettre  Hérode en scène permet à Matthieu de faire un parallèle antithétique entre les deux « rois des juifs » : Hérode et Jésus, deux manières de gouverner, antagonistes.


Pourtant Hérode fut un grand roi (d’où son nom d’Hérode le Grand), cruel et cynique à la manière des puissants de tous les temps. Il régna de -36 à -4, soit environ 32 ans. Ce qui lui laissa le temps de bâtir des merveilles architecturales aujourd’hui encore admirées par les pèlerins en Terre sainte : le second Temple de Jérusalem, les murailles de la ville, des forteresses grandioses comme Massada ou Hérodion, le magnifique port artificiel de Césarée, des monuments publics à Tyr, Sidon ou Tripoli, des villes nouvelles comme Sébaste, un palais somptueux à Jéricho etc. Même le Talmud le reconnaît : « Qui n’a pas vu de bâtiment du roi Hérode n’a rien vu de beau de sa vie ».


Jésus lui n’a rien bâti. Il n’avait même pas une pierre où reposer sa tête ! La frénésie de bâtisseur d’Hérode relève de la peur de mourir : les « grands » veulent laisser une trace de leur nom derrière eux. Ils croient naïvement que leurs palais, pyramides, monuments ou statues leur apportent l’immortalité. Vanité des vanités…

« Ils croyaient leur maison éternelle, leur demeure établie pour les siècles ; sur des terres ils avaient mis leur nom.  L’homme comblé ne dure pas : il ressemble au bétail qu’on abat » (Ps 49,12–13).

Si vous voulez bâtir (une entreprise, une famille, une œuvre, un monument, une ville…) pour soi-disant survivre dans le souvenir des générations futures, malheureux êtes-vous !
Si vous voulez écrire un livre pour être célèbre et que votre nom vous survive quelques décennies sur Amazon, malheureux êtes-vous !


Jésus n’a rien écrit. Et ce n’est pas parce que nous parlons de lui aujourd’hui qu’il est vivant : c’est parce qu’il est vivant que nous parlons de lui.

Sa royauté – et la nôtre – n’est pas celle d’Hérode, cherchant à graver son nom dans la pierre pour qu’on ne l’oublie pas.


Jésus est d’autant moins Hérode que celui-ci fut cruel, usant de toutes les perfidies pour accéder au pouvoir et s’y maintenir. Machiavélique avant l’heure. Ainsi il fait exécuter 45 opposants politiques entre -36 et -25, noie le frère de sa femme dans une piscine près de Jéricho, élimine son beau-frère et emprisonne sa belle-mère. Il épouse successivement 10 femmes, mais assassine Mariamme la seule qu’il aimait, ainsi que trois de ses propres fils. D’où l’humour noir de Macrobe : « mieux vaut être un cochon d’Hérode que son fils »…

Macrobe fait un jeu de mots (douteux) entre cochon (υἷεϛ, hus) et fils (υιός, huios) pour souligner l’inhumanité d’Hérode, pour qui la vie d’un de ses enfants a moins de prix que celle  d’un animal impur. La décapitation de Jean-Baptiste et le massacre des innocents de Bethléem viennent s’ajouter à la longue liste des crimes d’Hérode, digne des pires régimes totalitaires.

Le poète et philosophe Fabrice Hadjadj relaie cette interrogation profonde d’Hannah Arendt :

Hérode

Giuseppe Arcimboldo (1527-1593), Tête d’Hérode

« Ô mon Dieu comment, 
Comment se fait-il, 
Comment cela s’est fait que, de ces petits qui ne savent point parler, 
Le massacre soit votre premier témoignage 
Et qu’ainsi le premier témoignage 
Soit aussi la première objection ? »

(Fabrice Hadjadj, Massacre des innocents, Les provinciales, 2006, Paris)

Hannah Arendt rappelle que les systèmes totalitaires se caractérisent par le « refus de la naissance », c’est-à-dire le refus d’une singularité inattendue, réfractaire à tout programme contrôlé par le pouvoir. Hérode le Grand, non-juif auxiliaire de l’Empire, apparaît comme le sbire de ce monde inquiétant : il fait massacrer les enfants de Bethléem parce que le caractère irréductible de la foi juive empêche les croyants de se prosterner devant l’empereur, troublant ainsi l’ordre de la pax romana.

Se sachant haï par le peuple, Hérode avait même prévu de faire exécuter un grand nombre de notables juifs le jour de sa mort, pour être sûr que les foules pleurent lors de ses funérailles… Le Talmud résume son règne avec mépris : « Il a volé le trône comme un renard, a régné comme un tigre et est mort comme un chien ».


Le contraste avec Jésus intronisé roi des juifs sur le gibet de la croix est total. Hérode est l’Antéchrist par excellence, son négatif : si vous voulez savoir comment exercer la royauté baptismale, regardez Hérode, et faites l’inverse !


L’Épiphanie manifeste (c’est le sens étymologique du nom) la royauté de Jésus sur toutes les nations, représentées par les mages.

Le côté brillant de l’étoile de Bethléem est cette réconciliation de tous les peuples célébrée par Paul dans notre 2e lecture (Ep 3,2-6) : « Toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile ».

Le côté sombre de l’Épiphanie se dévoile en la personne d’Hérode, qui nous lance cet avertissement : se prosterner devant le Christ nous attirera toujours les foudres des puissants, eux qui se croient grands et éternels alors qu’ils ne sont que cruels et cyniques. Les nouveau-nés du baptême chrétien courent les mêmes dangers, subissent les mêmes menaces que les innocents de Bethléem.

Fêtons l’Épiphanie en démasquant les Hérode de notre temps, autour de nous (peut-être en nous) et au-delà.



 
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE

« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.
 
PSAUME
(71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi. (cf. 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !


En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !


Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.


Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

 
DEUXIÈME LECTURE
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens
Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.
 
ÉVANGILE
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12)
Alléluia. Alléluia. Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick BRAUD

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