L'homélie du dimanche (prochain)

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14 avril 2022

La danse pascale du labyrinthe

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 35 min

La danse pascale du labyrinthe

 Homélie du Dimanche de Pâques / Année C
17/04/2022

Cf. également :

Conjuguer Pâques au passif
Incroyable !
La Madeleine de Pâques
Pâques : le Jour du Seigneur, le Seigneur des jours
Pâques : les 4 nuits
Pâques : Courir plus vite que Pierre
Pâques n’est décidément pas une fête sucrée
Comment annoncer l’espérance de Pâques ?
Trois raisons de fêter Pâques
Le courage pascal
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Faut-il shabbatiser le Dimanche ?

La chorégraphie de Chartres

La danse pascale du labyrinthe dans Communauté spirituelle 3921168_origSi vous avez déjà visité la somptueuse cathédrale de Chartres, vous vous souvenez sans doute de ses deux flèches guidant les pèlerins de très loin dans la plaine, du célèbre bleu de ses vitraux admirables, de ses proportions imposantes etc. Vous souvenez-vous également du labyrinthe qui est dessiné depuis l’an 1200 environ sur le pavement ? De l’extérieur, vous entrez en traversant la nef, et pour aller vers l’autel vous êtes obligés de traverser ce labyrinthe étrange. Car à bien y regarder, ce n’est pas un labyrinthe en réalité, mais un long chemin sinueux dont les circonvolutions conduisent très sûrement au motif floral du centre. Ce n’est donc pas un dédale où se perdre, mais un chemin à parcourir pour aller au centre. Certains le suivront précieusement, parcourant les 261,55 m des volutes serrées les unes contre les autres comme s’ils parcouraient les années de leur existence humaine, à la manière d’un mandala nous ramenant à notre centre de gravité intérieur. D’autres y devineront, à juste titre, un cheminement de type catéchuménal, où le futur baptisé passe de la nef à l’autel en étant initié aux mystères du Christ.

En fait, sans le savoir, vous êtes là… sur une piste de danse !
On a retrouvé un vieux texte qui décrit un usage liturgique étonnant à nos yeux mais assez courant au Moyen Âge [1]. Il date du 13 avril 1396, est rédigé à l’initiative du chapitre de la cathédrale d’Auxerre et s’intitule ‘Ordinatio de pila facienda’ (‘Règlement du jeu de balle’). Il concerne le lundi de Pâques. On en connait l’essentiel par un article consacré à Auxerre dans le Mercure de France et paru en mai 1726 :

« Ayant reçu la pelote d’un prosélyte ou chanoine nommé récemment, le doyen, ou quelqu’un d’autre le remplaçant, portant son aumusse et les autres pareillement entonnait la prose prévue pour le jour de la fête de Pâques, qui commence par ‘Victimae paschali laudes‘ : alors bloquant contre lui la pelote de sa main gauche, il emprunte un pas à trois temps (tripudium), sur les sons répétés de la prose chantée, les autres se prenant la main, menant une danse autour du dédale. Pendant ce temps et par différentes fois, la pelote est transmise ou jetée à un ou plusieurs des choristes. Il est joué, le rythme aussi donné par l’orgue. Le chœur après cette danse, prose et bond étant achevés, se dépêche d’aller manger ».

Le labyrinthe de la cathédrale de ChartresOn sait même que la pelote, au vu d’une délibération de 1412, était de couleur jaune, ne devait pas dépasser la mesure raisonnable, pourtant assez volumineuse pour ne pouvoir être tenue d’une seule main. La meilleure confirmation provient des archives de la cathédrale de Sens, en date du mercredi 14 avril 1443, puisqu’un décret du chapitre précise à propos du labyrinthe « qu’on y jouerait à volonté pendant la cérémonie de Pâques ».
On sait que de tels jeux de balle pouvaient aussi avoir lieu en dehors de la cathédrale, dans les bâtiments canoniaux ou épiscopaux [2]. C’est ce que dit Sicard de Crémone, qui l’appelle jeu de chorea (danse ronde) ou de la pelote – ludus chorae vel pilae, les deux aspects (cercle et balle) étant liés.
Une ordonnance de 1366 précise d’ailleurs, suite à des débordements répétitifs lors de la ‘fête des fous’, que celle-ci est expressément supprimée. « On ne conservera, est-il ajouté, que le jeu de l’évêque des enfants d’aube, auquel les enfants seuls prendront part, et le chant que l’on appelle Chorea, chant accoutumé au temps pascal. Et encore ces deux usages, le chapitre les tolérera tant qu’il les jugera bon » [3].

Le lien avec notre dimanche de Pâques est évident, puisque le chant qui servait à jouer à la pelote autour du labyrinthe était la séquence pascale qui introduit l’alléluia de Pâques avant l’Évangile de ce jour. Ce chant, dérivé du grégorien, a été composé au XI° siècle pour être mémorisé facilement, notamment grâce à son rythme très sautillant (la consigne d’interprétation indique : molto ritmico), à ses reprises musicales, à ses jeux de mots et ses rimes. Il servait ainsi de comptine aux enfants ou aux paysans qui la danseraient pour mimer Pâques.

Le symbolisme est clair : le labyrinthe représente la Passion-Résurrection du Christ qui, tel Thésée combattant le Minotaure tapi au fond du labyrinthe, descend aux enfers pour combattre la mort et sortir vainqueur au matin pascal. Le doyen qui tient la pelote jaune (couleur du soleil)  représente le Christ ressuscité (soleil levant) qui le premier parcourt ce chemin, du Vendredi saint au dimanche de Pâques, et ensuite appelle chacun de nous à marcher à sa suite. C’est pourquoi il lance sa pelote à chacun à tour de rôle, pelote jaune dont la forme et la couleur rappelait le « soleil invaincu » qui triomphe des ténèbres, et dont le fil qui le relie à lui est le nouveau fil d’Ariane permettant de ne pas se perdre en cours de route.

Gilles Fresson, attaché de coordination du rectorat de la Cathédrale de Chartres – qui a étudié en détail le symbolisme de ce labyrinthe – en conclut fort justement :
« Derrière l’impression d’un ‘jeu’, était en réalité représentée – symboliquement – l’une des vérités essentielles de la foi chrétienne : le Christ ressuscité ».
« Dans la chorégraphie qui avait lieu au Moyen Âge, le Christ (Thésée) traverse les enfers (le labyrinthe), affronte Satan (le minotaure), triomphe des puissances de la mort, offrant sa lumière (jaune) à tous ceux qui sont prêts à la recevoir : soit un chemin sûr (le fil de la la pelote) vers la vie éternelle. Le Christ, à Pâques, devient le premier né d’entre les morts. Tous les hommes et femmes, au fil de l’année, sont invités à le suivre » [4].

Tout cela se faisait dans une atmosphère de joie et de danse, dans les chants et les rires, qui évoque bien sûr la joie choquante du roi David dansant devant l’arche d’alliance : « comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur » (2S 6,16). Ce que les textes de Chartres appellent chorea est donc une véritable chorégraphie pascale, dont l’enjeu est d’éprouver corporellement l’ivresse de la Résurrection, et pas seulement intellectuellement par la lecture du texte liturgique.
Belle intuition : pour que Pâques devienne une fête populaire, il faut qu’elle passe par le corps. La quête des œufs de Pâques dans le jardin par les enfants répond à ce même besoin. Et quoi de mieux que la danse pour vivre Pâques comme un élan, une dynamique, une joie de tout l’être ?

Bien sûr, les autorités ecclésiastiques finirent par se méfier de ces danses dans les églises… David le premier n’avait-il pas suscité moqueries et réprobations lorsqu’il dansait à demi dévêtu devant l’Arche ?

« Or, comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur. Dans son cœur, elle le méprisa. […] Mikal, fille de Saül, sortit à sa rencontre et dit : ‘Comme il s’est honoré aujourd’hui, le roi d’Israël ! Lui qui s’est découvert aux yeux des servantes de ses esclaves comme se découvrirait un homme de rien !’ David dit à Mikal : ‘Devant le Seigneur, lui qui m’a choisi de préférence à ton père et à toute sa maison pour m’instituer chef sur Israël, sur le peuple du Seigneur, oui, je danserai devant le Seigneur. Je me déshonorerai encore plus que cela, et je serai abaissé à mes propres yeux, mais auprès des servantes dont tu parles, auprès d’elles je serai honoré’ » (2S 6,16-22).

849_big Chartres dans Communauté spirituelle

Chartres - rosaceDavid sait bien que ce sont les petits, les servantes, les moins-que-rien qui comprennent le sens de sa danse devant YHWH, pas les puissants…
Alors, malheureusement, cette danse pascale du labyrinthe a progressivement disparu, le plus souvent interdite par les clercs, si bien que le dessin sur le sol de la cathédrale de Chartres est aujourd’hui une énigme aux yeux des visiteurs se demandant pourquoi reproduire en faux le labyrinthe du Minotaure dans un tel édifice !

Ce symbolisme christique est renforcé par le lien du labyrinthe avec la rosace de la cathédrale. Cette majestueuse verrière montre le Fils de l’homme venant sur les nuées (vaguelettes blanches) à la fin des temps (Mt 24,30). Le Christ central, inscrit dans un quadrilobe sur fond rouge, est représenté assis, dans la gloire de sa résurrection, montrant les cinq plaies de la Passion. Or, quand on projette cette rosace sur le pavement, elle correspond exactement au cercle du labyrinthe, et le centre de la rosace où apparaît le Christ en majesté se superpose exactement au centre du labyrinthe ! C’est donc la projection sur terre de l’itinéraire du Christ que le labyrinthe matérialise : nous mettons nos pas dans ses pas, et cela nous conduira à travers sa Passion à partager la gloire de sa Résurrection au plus haut des cieux.
Comme quoi un peu de géométrie symbolique ne nuit pas pour déchiffrer l’essentiel…

 

La structure de la séquence

Heureusement, si la liturgie a oublié la danse, elle a au moins conservé la comptine !
Le terme séquence signifiant « suite »», en toute rigueur l’on devrait parler de « prose » lorsque ce chant précède l’Alléluia et de « séquence » lorsqu’il le suit. Pourtant, dans la liturgie actuelle, le Victimae, quoiqu’appelé séquence, précède l’Alléluia (l’inversion date du concile de Trente).
Regardons sa structure. Elle est composée de trois parties : une invitation faite à l’assemblée / le dialogue entre les apôtres et Marie Madeleine / la proclamation finale du chœur.

Latin Français
Victimae paschali laudes immolent Christiani
Agnus redemit oves:
Christus innocens Patri reconciliavit peccatores.

Mors et vita duello conflixere mirando,
Dux vitae mortuus, regnat vivus.

Dic nobis Maria, quid vidisti in via?
Sepulcrum Christi viventis,
et gloriam vidi resurgentis:

Angelicos testes, sudarium et vestes.
Surrexit Christus spes mea:
praecedet suos in Galilaeam.

Credendum est magis soli Mariae veraci quam Judaeorum turbae fallaci.
Scimus Christum surrexisse a mortuis vere:
Tu nobis, victor Rex, miserere.

Amen.
À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis;
le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.

La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux.
Le Maître de la vie mourut; vivant, il règne.

« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant,
j’ai vu la gloire du Ressuscité.

J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est ressuscité!
Il vous précédera en Galilée ».
Il faut plus croire la seule Marie disant la vérité que la foule des Juifs perfides
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié!
Amen.

 

La structure dialogale de la séquence

art3 danseLa séquence est chantée sur une musique syllabique, c’est-à-dire qui fait correspondre à chaque syllabe une note, principe largement utilisé par Bach dans ses chorals liturgiques pour qu’ils soient plus facilement repris par la foule. Comme en plus il y a des rimes à chaque demi-verset, il est ainsi facile d’apprendre cette séquence par cœur pour pouvoir la chanter en jouant, sans partition.

D’emblée, il est frappant de constater que c’est une structure dialogale, faite de questions–réponses, d’alternances de prises de parole qui se répondent. C’est donc qu’entrer dans le mystère pascal se fait par le dialogue : poser des questions, y répondre, se parler. Les catéchumènes étaient formés selon cette pédagogie tout au long du Carême autrefois, jusqu’au dialogue ultime de leur baptême : « Crois-tu en Dieu… ? » / « Oui je crois » (credo). Rappelons qu’en islam par exemple, la profession de foi (la Chahada) n’est pas dialoguée : elle est énoncée sous forme d’un constat impersonnel (« il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah… ») d’où le « Je » est banni. Tiens donc : il y aurait peut-être un lien entre le jeu de la pelote christique et le Je du croyant…
Rappelons que par contre dans le repas pascal juif, les enfants doivent poser quatre questions en dialogue avec les adultes : la structure dialogale de la liturgie pascale  vient de loin !
C’est en jouant avec les paroles de la séquence comme avec la pelote que le sujet chrétien se constitue. 

La foi pascale n’est pas une vérité objective qui s’impose de l’extérieur et à laquelle il faudrait se soumettre (comme en islam). C’est un dialogue, que la séquence met en scène entre le célébrant et l’assemblée, entre les apôtres et Marie Madeleine, comme la pelote jaune qui fait la navette entre le doyen et les fidèles autour du labyrinthe pour les y faire entrer.

 

Les 3 parties de la séquence

Première partie

On ne sait pas trop qui prononce les trois premiers versets qui constituent la première partie de la séquence, mais en tout cas il s’adresse à tous les chrétiens et plus précisément à ceux  qui sont rassemblés là : « À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange ».

Invitation leur est faite d’immoler non pas un animal ou une autre victime – car le Christ et lui seul, une fois pour toutes, a accompli ce sacrifice sanglant – mais un sacrifice de louange : « que les chrétiens immolent leur louange ». Le vrai sens de la danse du labyrinthe pascal est bien la louange, admiration joyeuse de l’œuvre accomplie par le Christ en notre faveur. Car le vrai sacrifice est la louange de nos lèvres.
Le 2° verset reprend la théologie traditionnelle de la rédemption des pécheurs par le Juste, des brebis par l’Agneau. Les deux couples forment des jeux de mots faciles à mémoriser, et scandés par le rythme musical : agnus-oves / Christus-peccatores.
Le 3° verset met en scène un duel presque manichéen entre la mort et la vie, d’où le Maître de la vie sort vainqueur.

Ces trois versets plantent le décor en quelque sorte, à la manière d’une tragédie grecque : voilà le drame qui s’est joué lors de la Passion de Jésus, et voilà la source de la joie des chrétiens aujourd’hui.

 

Deuxième partie

Les versets suivants rompent le style du début, en introduisant un autre dialogue au cœur de la séquence. Il s’agit du dialogue entre les apôtres et Marie Madeleine, que nous avons vue dans l’Évangile de ce dimanche courir vers Pierre et Jean (Jn 20,1-9). D’après la séquence, c’est « en chemin » que Marie a vu les signes de la Résurrection, et non au tombeau vide, car c’est bien du chemin du labyrinthe dont il s’agit : « Dis-nous Marie, qu’as-tu vu en chemin ? » Indice précieux : c’est le témoignage de ceux qui ont déjà parcouru le chemin catéchuménal qui éclairera les futurs baptisés. Marie parle de sépulture, d’anges, du suaire, des vêtements. Et nous, qu’allons-nous répondre à ceux qui nous demanderont, curieux de notre parcours et inquiets du leur : « Dis-nous, qu’as-tu vu en chemin ? » Cette interrogation est également celle de nos contemporains, et nous leur devons une réponse. Cette réponse n’est pas une vérité à apprendre ou imposer, c’est un témoignage qui appelle les autres à s’engager eux aussi sur le chemin pascal, fut-il long et sinueux comme le labyrinthe de Chartres.

 

Un mot sur Marie-Madeleine

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On sait que dans la tradition judaïque, il faut deux témoins au minimum pour qu’un témoignage soit recevable devant un tribunal. Et deux hommes de préférence… Ici nous n’avons qu’un seul témoin et non deux. Et quel témoin ! Une femme, et non un homme – or le témoignage féminin a peu de valeur en ce temps-là – et en plus une ex-prostituée ! C’était tellement choquant que la séquence comportait autrefois un verset justifiant ce choix étonnant par Dieu d’un seul témoin peu qualifié aux yeux des juifs :
« Credendum est magis soli Mariae veraci quam Judaeorum turbae fallaci ».
« Il faut plus croire la seule Marie disant la vérité que la foule des Juifs perfides ».
La mention des « juifs perfides (fallacieux) » était certes malheureuse, et on a eu raison de supprimer cet ancien verset en 1570 dans le Missel Romain découlant du Concile de Trente (1545–1563). Reste que le fragile témoignage de Marie-Madeleine, disqualifié aux yeux de la Loi et de la culture de son époque, est la première manifestation de la gloire du Ressuscité dans l’Évangile de Jean ! Ne désespérons donc pas, nous autres pauvres Madeleines, de rendre au Christ le plus beau des témoignages devant l’Église et devant le monde !

 

Troisième partie

La fin de la séquence est chantée par le chœur : « Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts ».
Elle reprend peut-être la coutume du matin de Pâques encore pratiquées par nos frères orthodoxes : se saluer non pas par un « bonjour » mais par un dialogue (là encore) : « Christ est ressuscité », dit le premier qui salue / « il est vraiment ressuscité », répond le second.
Et la dernière phrase : « Roi victorieux, prends-nous tous en pitié ! » est peut-être un écho de la prière du cœur chère aux orthodoxes, qui fait prier comme un mantra sur le souffle de la respiration l’invocation suivante : « Seigneur Jésus, fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ».
Le chœur peut alors enchaîner avec l’Alléluia pascal qui introduit la lecture de l’Évangile de Jean.

 

La postérité musicale de la séquence

Innombrables sont les compositions musicales qui s’inspirent du Victimae  paschali ! Les plus anciennes remontent au XIV° siècle (Guillaume Dufay) ; les plus récentes au XX° (Laurent Perosi) [5]. Signalons l’harmonisation de Jehan Revert, enregistrée à Notre-Dame de Paris en 2009 sous forme de dialogue (encore !) entre le grand orgue et le chœur. Le caractère rythmé, joyeux et dansant de la séquence y apparaît clairement.

N’oublions pas la célébrissime cantate BWV 4 intitulée « Christ lag in Todesbanden » de Jean-Sébastien Bach. La mélodie qu’il emprunte à Luther est fondée sur un ancien hymne pascal du XI° siècle, « Christ ist erstanden », qui reprend le texte et la mélodie de notre séquence « Victimae paschali laudes ». En voici le texte, proche du nôtre :

Christ lag in Todesbanden / Christ gisait dans les liens de la mort
Für unsre Sünd gegeben / Sacrifié pour nos péchés,
Er ist wieder erstanden / Il est ressuscité
Und hat uns bracht das Leben / Et nous a apporté la vie ;
Des wir sollen fröhlich sein / Nous devons nous réjouir,
Gott loben und ihm dankbar sein / Louer Dieu et lui être reconnaissants
Und singen hallelujah / Et chanter Alléluia
Halleluja ! / Alléluia !


Conclusion : Pâques est à danser !

Comme David devant l’Arche, comme les catéchumènes du labyrinthe de Chartres, dansons la joie immense de ce jour sans pareil !
Que tout notre corps exulte !
Que le plaisir du jeu de la pelote christique nous entraîne sur son chemin de vie !

 


[1]. Voir l’article de référence de Gilles Fresson : https://www.cathedrale-chartres.org/cathedrale/monument/le-labyrinthe/le-labyrinthe-enfin-devoile/ à qui j’emprunte l’essentiel de sa documentation et de son interprétation.

[2]. « Aussi étonnant que cela paraisse, il existait encore une survivance folklorique de ce rituel dans le sud de la France au début du XIX° siècle, que l’on appelait « danse candiote » ou « danse crétoise des grecs » (sic). Sa date ordinaire était le mardi gras, mais on l’utilisait pour d’autres fêtes. Des danses labyrinthiques de Pâques existaient encore récemment dans certains villages de Haute-Corse, où elles se déroulaient durant la soirée du vendredi saint. Les processionnaires s’y enroulaient selon des volutes successives, les plus serrées possibles, le centre de la danse figurant à l’évidence le Christ-roi descendu aux enfers. On note qu’une cérémonie assez identique avait lieu jusqu’au XX° siècle en Calabre, dans le bourg de Caulonia » (ibid.).

[3]. Jean Beleth, dans son Rationale divinorum officiorum (vers 1155) mentionne de semblables jeux de balle, organisés au temps de Pâques, à Amiens et à Reims. L’usage est attesté par Guillaume Durand pour l’archevêché de Vienne, selon lequel une partie de pelote se tenait à l’issue d’un repas pris au lundi de Pâques, auquel participaient tous les chanoines. L’archevêque, éventuellement représenté, prenait traditionnellement part à ce jeu dans une salle de l’archevêché, ce qui ne manque pas d’offusquer le prélat de Mende. Plus tardivement, en 1582, les mêmes coutumes sont attestées à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Besançon, dans le cloître – à défaut dans l’église en cas d’intempérie. Sans doute faut-il établir un lien avec deux petits labyrinthes, datables de la fin du XIV° siècle, faits en carreaux vernissés, qui existaient dans les bâtiments monastiques de Saint-Étienne de Caen, où il a disparu et dans les bâtiments canoniaux de la cathédrale de Bayeux, où il est encore visible actuellement » (idid.).

[4]. Gilles Fresson, ibid.

MESSE DU JOUR DE PÂQUES

1ère lecture : « Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts » (Ac 10, 34a.37-43)
Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se manifester, non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts. C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage : Quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon de ses péchés.  

Psaume : Ps 117 (118), 1.2, 16-17, 22-23
R/ Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! (Ps 117, 24)

Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !

Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !
Non, je ne mourrai pas, je vivrai,
pour annoncer les actions du Seigneur.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

2ème lecture : « Purifiez-vous des vieux ferments, et vous serez une Pâque nouvelle » (1 Co 5, 6b-8)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, ne savez-vous pas qu’un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ? Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ.
Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité.

Séquence :
À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis ;
le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.
La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux.
Le Maître de la vie mourut ; vivant, il règne.
« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant, j’ai vu la gloire du Ressuscité.
J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est ressuscité ! Il vous précédera en Galilée. »
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié !
Amen.

Evangile : « Il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 1-9)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Notre Pâque immolée, c’est le Christ ! Célébrons la Fête dans le Seigneur ! Alléluia. (cf. 1 Co 5, 7b-8a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.
Patrick BRAUD

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26 décembre 2021

Épiphanie : l’étoile de Balaam

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Épiphanie : l’étoile de Balaam

Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année C
02/01/2022

Cf. également :

Signes de reconnaissance épiphaniques
L’Épiphanie du visage

Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Épiphanie : l’économie du don
Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations

A Star is BornA star is born

Si vous aimez le genre film musical, notamment le style country-rock, vous avez sans doute adoré l’étonnant opus de Bradley Cooper (2018), où l’on voit Lady Gaga débarrassée de ses excentriques accoutrements habituels pour incarner une voix rauque en pleine ascension.

« A star is born », « Une étoile est née » : le titre du film annonce le parcours extraordinaire de cette humble serveuse de bar propulsée aux Grammy Awards. L’apparition de cette étoile dans le ciel musical est due au sacrifice de son découvreur et ensuite mari, qui s’efface jusqu’à l’extrême afin qu’elle puisse briller au firmament. Une version amoureuse somme toute de l’humilité spirituelle de Jean-Baptiste devant Jésus au désert : « il faut qu’il grandisse et que je diminue ».

 

Le goût du vrai

Épiphanie : l’étoile de Balaam dans Communauté spirituelle 41cksTTjMUL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_L’étoile de Bethléem joue un rôle similaire pour les mages : il faut que leur science humblement s’incline devant l’enfant, pour que le Messie d’Israël brille de mille feux pour toutes les cultures de la terre. En marchant vers l’étoile, les mages pressentent qu’ils vont vers plus grand qu’eux. L’étoile de l’Épiphanie proclame à sa manière que la science est utile pour chercher la vérité, mais qu’elle n’est pas la vérité.

Vieux débat ! On souhaiterait qu’il passionne encore les foules de nos jours. Force est de constater – avec Étienne Klein [1] par exemple – que le goût du vrai s’est affaibli dans notre société. Trump a pu utiliser le concept baroque de « post-vérité ». Les complotistes et antivax inondent les réseaux sociaux de fausses études, de jugements soi-disant scientifiques. Les fake news envahissent la twittosphère. Le deep fake devient un art de communication…

Où est passé le goût du vrai qui passionnait les Lumières du XVIII° siècle ? Qu’est devenue la soif des mages d’aller voir de près ce qui brille au loin ? Pourquoi les théories les plus fumeuses – des soi-disant élites cachées jusqu’aux extraterrestres ! – séduisent davantage aujourd’hui, au détriment d’une approche rationnelle méthodique ?

L’étoile de l’Épiphanie ne disqualifie pas l’astronomie (proche de l’astrologie à l’époque) au bénéfice de la foi : elle articule les deux autour d’une quête sans cesse inachevée.

 

Ni reportage, ni mythe

Y a-t-il vraiment eu une étoile dans le ciel de Bethléem ? Ou bien Matthieu a-t-il tout inventé ?

Dans cette célèbre fresque de l'Adoration des Mages, réalisée par Giotto en 1303, l'étoile de la Nativité est représentée sous forme d'un astre chevelu, autrement dit une comète. Nombre d'historiens estiment qu'il s'agit probablement d'une fidèle reproduction de la brillante comète vue en 1301 dans les cieux d'Europe, comète qui sera plus tard identifiée comme étant la comète périodique de Halley. Les tenants d’une lecture littérale – et fondamentaliste – de la Bible la croient vraie à la lettre. Et si la science la contredit, c’est la science qui est en tort selon eux. Les plus nuancés de ces fondamentalistes versent dans ce qu’on appelle le concordisme : ils essaient à tout prix de faire concorder les données bibliques et scientifiques, quitte à tordre la réalité des unes et des autres pour cela [2]. Ici par exemple, on essaierait comme Giotto de dire que la comète de Halley aurait pu guider les mages, et d’ailleurs Giotto peindra en 1303 (superbement !) la comète au-dessus de l’étable parce qu’il l’avait observée en 1301. Mais les calculs montrent aujourd’hui qu’elle n’est passée qu’en -12 et +66 dans le ciel palestinien… Ou bien encore on imaginera une supernova singulière qui aurait illuminé le ciel. Là encore, les calculs et les observations aujourd’hui démentent ce petit arrangement entre amis. Le problème des concordistes est qu’ils accordent plus de crédit à la science qu’aux textes bibliques en fait, puisqu’ils voudraient en quelque sorte démontrer la foi par la science ! En plus, s’appuyer sur les sciences en l’état actuel est dangereux, car l’histoire nous a appris que les certitudes scientifiques d’aujourd’hui seront remises en cause et chamboulées demain…

À l’inverse, d’autres lecteurs affirment sans précaution que rien de tout cela n’est historiquement arrivé, et que Matthieu a habilement construit un récit mythique en empruntant à diverses traditions, afin de montrer le caractère messianique et universel de la naissance de Jésus. Par exemple, Matthieu aurait pu observer la fameuse comète de Halley en +66 et l’utiliser pour décrire le sens de l’évènement de Bethléem, même si elle n’est pas passée dans le ciel cette année-là…

Le problème de ces lectures est qu’à force de démythologiser, il ne reste plus rien d’historique.
Capture d'écran de l'application SkySafari5, carte du ciel virtuelle permettant comme ici de reconstituer le ciel en l'an 6 avant J.C. Le 18 avril de cette année, le Soleil était dans le Bélier et la nouvelle lune était à proximité (d'ailleurs une éclipse annulaire était visible ce jour-là en Atlantique). Les planètes Jupiter, Saturne et Vénus étaient alignées en dessous, dans le Bélier et les Poissons. Plus haut, Mars et Mercure brillaient dans le Taureau, non loin des Pléiades. © SkySafari5
Or il s’est bien passé quelque chose, que Matthieu a travaillé certes, mais pas totalement inventé. C’est peut-être un alignement astral, produisant une clarté intense, comme une éclipse. Les calculs montrent qu’il s’est produit un rapprochement spectaculaire de Jupiter et de Vénus (les deux astres les plus brillants dans le ciel après le Soleil et la Lune et avant l’étoile Sirius) le 17 juin de l’an 2 avant Jésus-Christ. Cette date est plausible, l’année précise de naissance du Christ étant incertaine ; de plus la présence des bergers dehors avec des agneaux s’expliquerait mieux par une nuit de juin qu’une nuit de décembre. Par ailleurs un autre rapprochement planétaire spectaculaire s’est produit en l’an 7 avant Jésus-Christ. Jupiter s’est déplacé dans la constellation des Poissons et s’est rapproché de Saturne à trois reprises en l’espace de quelques mois. C’est cet événement qui a la faveur des historiens car ils datent le fameux recensement du temps d’Hérode de l’an 6 ou 7 avant notre ère, d’après des tablettes découvertes à Ankara en 1924. Or Jupiter est le roi des dieux chez les Romains, la constellation des Poissons a (plus ou moins !) la forme géographique de la Palestine, et Saturne symbolise la protection divine. La conjonction des trois donne alors l’interprétation symbolique suivante : Dieu (Jupiter) envoie sa protection (Saturne) en Palestine chez les Juifs (Poissons).

Ni reportage caméra au poing (on sait d’ailleurs aujourd’hui qu’il faut se méfier des images soi-disant brutes !), ni mythe purement et simplement inventé à partir de rien, l’étoile de Bethléem est sans doute une composition de Matthieu prenant quelque chose de communément admis dans son temps pour en faire le signe d’autre chose, transformant un phénomène astronomique en signe de la vocation universelle du Messie-Jésus. Un fait n’est jamais pur : il est composé d’interprétations, d’angles de vue, de théories sous-jacentes, conscientes ou non. « Un fait, ça se fait ». Nous pouvons comme Matthieu repérer ce qu’il y a de nouveau dans le ciel, et l’habiller de notre propre lecture symbolique.

 

rois-mages-epiphanie-1024x1024 Balaam dans Communauté spirituelle

Garder la tête dans les étoiles

L’Épiphanie nous invite donc à garder la tête dans les étoiles, doublement : avec Mathieu pour raconter l’action de Dieu à nos contemporains de telle manière que ces récits leur parlent et les touchent ; avec les mages pour cheminer hors de notre zone de confort, en scrutant les signes qui nous indiquent où aller.

L’étoile épiphanique que nous avons à faire briller est peut-être l’apparition de tel ou tel leader au service du bien commun, ou la prise de conscience écologique qui change tout. L’étoile scintillante à suivre comme les mages est peut-être telle réforme religieuse, tel retour à l’Évangile, telle innovation sociale prophétique. Sur le plan personnel, l’étoile sera une rencontre, une lecture, une conférence… La suivre demandera de sortir de son univers habituel et de revenir chez soi par un autre chemin, à l’instar des mages, pour ne pas perdre la trace de la naissance de Dieu en nous…

 

L’astre de Balaam

external-content.duckduckgo concordismePour un juif qui lit Matthieu, la première pensée n’est pas scientifique, mais bien évidemment biblique. Impossible en lisant : « nous avons vu son étoile se lever » de ne pas penser à Balaam et son ânesse célèbre ! Rappelez-vous : le roi Balaq de Moab demande à son devin attitré de maudire les tribus d’Israël qui menacent son territoire [3]. Or bizarrement, à cause de son ânesse, Balaam est obligé de bénir Israël au lieu de le maudire. Plus encore, il annonce qu’un Messie sortira de ce peuple et éclairera toutes les nations : « Balaam prononça encore ces paroles énigmatiques : Oracle de Balaam, fils de Béor, oracle de l’homme au regard pénétrant, oracle de celui qui entend les paroles de Dieu, qui possède la science du Très-Haut. Il voit ce que le Puissant lui fait voir, il tombe en extase, et ses yeux s’ouvrent. Ce héros, je le vois – mais pas pour maintenant – je l’aperçois – mais pas de près : Un astre se lève, issu de Jacob, un sceptre se dresse, issu d’Israël. Il brise les flancs de Moab, il décime tous les fils de Seth » (Nb 24, 15 17).
On comprend pourquoi Matthieu s’est précipité sur ce texte pour interpréter l’événement de Bethléem. L’étoile au-dessus de la mangeoire sera l’accomplissement de la prophétie du devin païen Balaam annonçant la venue d’un roi pour toutes les nations.

Le parallélisme entre les deux textes est frappant [4] :
1) des personnages venus d’orient,
2) un roi inquiet de l’arrivée d’un rival (le Messie pour Hérode, le peuple d’Israël pour Balaq),
3) un roi qui tente de négocier avec des personnages « venus d’Orient » (les mages ou Balaam) afin de pouvoir éradiquer la menace,
4) un signe de Dieu qui vient guider les héros (l’étoile pour les mages, l’ânesse arrêtée par l’ange de Dieu pour Balaam),
5) une prosternation (devant l’enfant à Bethléem, devant l’apparition divine à travers l’ange),
6)  un retour des héros qui devient possible car les plans des rois ont été détournés.
L’étoile de Matthieu accomplit l’oracle de Balaam : l’enfant de Bethléem incarnera le royaume promis.

mosaïque en couleur représentant trois mages avec bonnets phrygiens et porteurs de cadeaux, regardant une étoile qui les guide.Jésus est l’astre véritable devant qui s’éclipse finalement l’astrologie.
Jean dans son Apocalypse reprendra ce symbolisme de l’étoile : « Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous apporter ce témoignage au sujet des Églises. Moi, je suis le rejeton, le descendant de David, l’étoile resplendissante du matin » (Ap 22,16).
« Le vainqueur, celui qui reste fidèle jusqu’à la fin à ma façon d’agir, je lui donnerai autorité sur les nations, et il les conduira avec un sceptre de fer, comme des vases de potier que l’on brise. Il sera comme moi qui ai reçu autorité de mon Père, et je lui donnerai l’étoile du matin » (Ap 2, 26 28).
Et Pierre pourra comparer la venue du Christ à la fin des temps à une nouvelle venue de cette étoile du matin : « Ainsi se confirme pour nous la parole prophétique ; vous faites bien de fixer votre attention sur elle, comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs » (2 P 1, 19).

L’étoile du matin est devenue le signe de la renaissance du fils de David, et de ceux qui s’unissent à lui.
Fêtons donc l’Épiphanie, la tête dans les étoiles, les pieds sur le chemin…

 


[1]. Étienne Klein, Le goût du vrai, Collection Tracts n° 17, Gallimard, 2020.
[2]. Cf. la dernière tentative concordiste en date : Dieu : La science – Les preuves – L’aube d’une révolution, Michel-Yves Bolloré & Olivier Bonnassies, Les Éditions Trédaniel, 2021.
[3]. Là encore, il y a bien un soubassement historique à ce récit. En 1967, en Transjordanie, a été découverte une inscription dans laquelle Balaam, fils de Béor, paraît comme « voyant » à qui sont attribuées des annonces de bonheur ou de malheur.
[4]. Cf. André Paul, L’évangile de l’enfance selon saint Matthieu, Cerf, 1984.

 


Lectures de la messe

Première lecture
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

Psaume
(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi.
 (cf. Ps 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Deuxième lecture
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

Évangile
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12) Alléluia. Alléluia.

Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick BRAUD

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15 août 2021

« En même temps » : pas très biblique !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

« En même temps » : pas très biblique !

21° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
22/08/2021

Cf. également :

Le polythéisme des valeurs
Sur quoi fonder le mariage ?
L’homme, la femme, et Dieu au milieu
Voulez-vous partir vous aussi ?
La liberté de partir ou de rester
Le peuple des murmures

Un marqueur macronien

« En même temps » : pas très biblique ! dans Communauté spirituelle« Celui qui court deux lièvres à la fois n’en prend aucun » (Érasme).
Un chasseur qui voudrait tirer sur deux lièvres en même temps est sûr de rentrer  bredouille, car ces derniers s’enfuient chacun dans des directions opposées. Les chasseurs savent qu’il ne leur faut chasser qu’un lièvre à la fois. L’expression est ainsi née pour montrer qu’il ne sert à rien de vouloir faire plusieurs choses contradictoires en même temps : ça se finit toujours mal.

Dès sa déclaration de candidature en 2016, Emmanuel Macron a employé cette expression qui est devenue ensuite un leitmotiv de ses discours et de sa pensée : « en même temps ». C’est même devenu le titre d’une émission d’actualité sur une chaîne d’information en continu ! Il voulait être à la fois de gauche et de droite, social-démocrate et libéral, souverainiste et européen, pour la rigueur et pour la relance, pour la liberté et la sécurité… Même si ses détracteurs l’accusent d’avoir depuis fait pencher la balance vers le deuxième  terme, il assume encore aujourd’hui cette volonté de dépasser les anciens clivages pour inaugurer un Nouveau Monde réconciliant deux Français sur trois, comme l’avait dit Giscard il y a quelques décennies. Lors d’un rassemblement de son mouvement à Paris-Bercy en avril 2017, il relevait qu’on le moquait à ce sujet, et demandait à ses militants de scander la formule. Il affirmait : « Je continuerai de le dire dans mes phrases et dans ma pensée, car ça signifie que l’on prend en compte des principes qui paraissaient opposés ».

La tentative semble se retourner contre lui, si l’on en croit les sondages. Seul un second  tour avec Marine Le Pen lui assurerait une réélection confortable, lui faisant ainsi gagner à nouveau le pari du « en même temps ». Pourtant, les contradictions accumulées par ses ambitions paradoxales deviennent de plus en plus impopulaires.

Chantal Del Sol (de l’Institut) critique avec pertinence cette logique politique qui veut tout et son contraire, ou pour le dire plus vulgairement : le beurre et l’argent du beurre (et la crémière avec !) :

tu ne peux désirer une chose et cultiver son contraire« La pensée inclusive représente un courant de pensée très actif au sein de l’Occident contemporain. Les hiérarchies morales étant bannies parce que discriminantes, tous les comportements ou façons de voir sont également bons. Cette indistinction éthique engendre ce qu’on appelle ici l’inclusion : rien n’est exclu, tout est inclus. Dans la vie sociale, l’exemple souvent invoqué est celui des types de famille : ladite « famille normale » (père mère enfants) perd sa prééminence et tous les autres types de famille sont également légitimes et considérés. La hantise présente de la discrimination relève d’un imbroglio conceptuel. Que tous les humains quels que soient leur rang ou leurs capacités soient également dignes et égaux en valeur, c’est pour nous une certitude profonde, enracinée dans nos origines culturelles. De cette dignité substantielle égale un déduit, dans un raccourci saisissant, que tous les comportements sont égaux en valeur.
L’indistinction éthique produit des retombées significatives sur l’éthique de la décision. En effet, pourquoi choisir tel parti plutôt que tel autre, telle option plutôt que telle autre ? (…)
Vouloir tous les bienfaits à la fois : conscient de cette apparente contradiction, un fonctionnaire européen (Ulrich Pieck) lui conférait un nouveau nom : « le loyalisme polygame ».
La pensée du « en même temps » ne rejette ni ne repousse rien. Exclure, c’est décréter incompatible avec un ensemble. Dans cette vision des choses, rien n’est incompatible tout doit être inclus. Il n’existe plus de divergences, seulement des différences qui sont toutes bienvenues, puisque toutes ont la même valeur. (…)
La philosophie de l’inclusion qui se trouve derrière le fameux « en même temps » traduit à la fois une forme de relativisme moral et une neutralisation volontaire des convictions, bien caractéristique de l’époque. (…)
L’appel à « tout choisir » révèle aussi cette incapacité du choix révélatrice du caractère infantile de la modernité. Cette incapacité de choix que l’on voyait à l’œuvre, par exemple, chez Gide : « ce qu’il y a de perles dans la mer, de plumes blanches au bord des gaffes, je ne les ai pas encore toutes comptées. Choisir c’était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste » dit l’auteur des Nourritures terrestres : hé oui ! Cela s’appelle grandir. Infantile, cette incapacité à choisir traduit le refus du caractère substantiellement tragique de l’existence. (…)
La volonté de tout aimer est un oubli de la conviction, et par là un refus de croire et d’espérer, un état d’ataraxie pragmatique où tout se vaut et où rien ne vaut. C’est en fait un état d’esprit flottant et dilatoire, qui relève du papillonnage immature et du refus des convictions profondes. (…)
Nous n’avons pas besoin d’infantilisme politique.
Le Figaro, 14/05/2020, p. 17

 

Israël ne sait pas sur quel pied danser

A cloche-piedC’est bien cette hésitation perpétuelle entre les deux termes d’une alternative que vise notre première lecture (Jos 24, 1-18) :
« Élie se présenta devant la foule et dit : ‘Combien de temps allez-vous danser pour l’un et pour l’autre (‘clocherez-vous des deux jarrets’, trad. BJ) ? Si c’est le Seigneur qui est Dieu, suivez le Seigneur ; si c’est Baal, suivez Baal.’ Et la foule ne répondit mot » (1 R 18, 21).

L’archéologie moderne a confirmé la permanence de cette valse-hésitation parmi les douze tribus pendant des siècles en fait. Car on a retrouvé des statuettes de déesses païennes étrangères dans des ruines de villes israélites dans tout Canaan, à toutes les époques. Il semble bien que le monothéisme n’ait jamais complètement réussi à s’imposer dans les esprits hébreux ! D’où l’engueulade d’Élie qui reproche au peuple de vouloir jouer sur tous les tableaux, au cas où… Un Dieu unique pour la sortie d’Égypte, beaucoup de dieux païens pour la pluie, les récoltes, la famille etc.

Cette indécision est le marqueur de l’immaturité spirituelle d’Israël.
Avouons qu’elle est toujours de notre époque : les soi-disant voyants, sorciers et autres guérisseurs et charlatans pullulent pour exploiter la crédulité grandissante des gens ne sachant plus qui croire. La question de la vérité disparaît au profit de la tolérance, érigée en idole du vivre-ensemble. Dès lors, toutes les opinions, toutes les mœurs, toutes les religions se valent et chacun peut naviguer de l’une à l’autre selon les opportunités, selon ses intérêts, comme cela lui chante.

Or la première Alliance n’aime pas le « en même temps », parce qu’il est polythéiste.
Le grand sociologue allemand Max Weber appelait d’ailleurs « polythéisme des valeurs »  cette caractéristique de la modernité : ne pas pouvoir/vouloir choisir entre des valeurs pourtant antagonistes, conflictuelles, irréconciliables :

Il s’agit en fin de compte, partout et toujours, à propos de l’opposition entre valeurs, non seulement d’alternatives, mais encore d’une lutte mortelle et insurmontable, comparable à celle qui oppose « Dieu » et le « diable ». [1]
Pour autant que la vie a en elle-même un sens et qu’elle se comprend d’elle-même, elle ne connaît que le combat éternel que les dieux se font entre eux ou, en évitant la métaphore, elle ne connaît que l’incompatibilité des points de vue ultimes possibles, l’impossibilité de régler leurs conflits et par conséquent la nécessité de se décider en faveur de l’un ou de l’autre. [2]

Faire croire qu’on peut tout choisir en même temps, c’est tomber dans le piège du relativisme où se dissolvent les convictions, les identités, engendrant l’indifférenciation et à la fin une violence extrême comme réaction de survie.

 

L’ambiguïté du « en même temps » catholique

 décision dans Communauté spirituelleCependant, les cathos paraissent à l’aise avec ce « en même temps » macronien. C’est qu’il y a dans la foi catholique une prime au et inclusif par rapport au ou exclusif. Ainsi Jésus-Christ est vrai homme et vrai Dieu. Dieu est un et trine. Il faut laisser pousser l’ivraie et le bon grain ensemble. Et tenir ensemble la foi et les œuvres, l’unique médiation du Christ et l’intercession de Marie, l’égale dignité de tous les baptisés et la hiérarchie ecclésiastique, le royaume déjà là et pas encore réalisé etc. La théologie est bourrée de ces paires paradoxales qui doivent rester en tension. La foi catholique ressemble parfois à la traversée du funambule sur un câble au-dessus de l’abîme… : tout se joue sur un fil, et le moindre excès d’un côté ou de l’autre fait tomber dans l’hérésie, le schisme, la superstition, le fanatisme…

À y regarder de près, Jésus quant à lui n’est pas très à l’aise avec ce « en même temps ». Il demande à ceux qui le suivent de choisir entre lui et la richesse (cf. le jeune homme riche), lui et le culte des morts (« laisse les morts enterrer leurs morts »), lui et la famille de sang (« qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi »). Il exige que ses disciples fassent des choix courageux : « vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent » ; « qui n’est pas avec moi est contre moi » ; « il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » ; « secouez la poussière de vos pieds »…

Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers, décrivait avec justesse cette ambiguïté du « en même temps » pour les catholiques :

Le chrétien se trouve à l’aise avec cette expression, elle résonne avec le cœur de sa foi : elle dit la personne de Jésus Christ, qui est vrai Dieu et qui est vrai homme. Elle est aussi le test de la justesse de la formulation de cette foi qui toujours conjoint et jamais ne sépare. On a pu souligner que la conjonction de coordination qui appartient à la logique chrétienne, c’est le « et » et non le « ou bien ». Ainsi de Jésus Christ et ainsi de la vocation du chrétien : il est pleinement de ce monde et pleinement du Royaume des cieux, vivant d’une double citoyenneté.
« Je choisis tout »
Cependant – pour ne pas dire en même temps – l’expression macronienne résonne aussi avec la culture des premières décennies du XXI° siècle, elle exprime la difficulté ou le refus du choix. C’est un peu comme si tout le monde, sans bien sûr s’en revendiquer explicitement, prenait pour modèle sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et son : « je choisis tout ».
En fait, on ne veut rien s’interdire, on estime même que l’on n’a pas le droit de s’interdire quoi que ce soit, jusqu’à être transgressif. Cette attitude produit des vies perpétuellement sollicitées, jusqu’à une extrême fatigue, physique peut-être, existentielle surtout.
Je constate que l’éducation des enfants est trop souvent inscrite sous ce paradigme : plutôt que de les aider à approfondir, ou bien un sport, ou bien un art, ce qui, je le reconnais, est exigeant, chaque année les verra s’initier au javelot, puis au foot, puis au violon, puis au hip-hop, etc. Paradoxe d’une société des 35 heures et de la réduction des heures scolaires qui voit la fatigue se développer.
(La Croix 03/07/2018).

 

Le « en même temps » freudien

91Lnvf1Fd6L en même tempsLa psychanalyse apporte elle aussi un flot d’arguments pour se méfier du « en même temps » caractéristique de l’adolescence. La nostalgie de la fusion maternelle où prévalait le principe de plaisir (‘tout, tout de suite’) amène l’être humain en construction à vouloir régresser vers cet état fantasmé de toute-puissance où tout était possible à la fois. Or grandir c’est choisir. La sagesse populaire ajoute : choisir, c’est mourir un peu ; ce qui est vrai, car renoncer à l’une ou l’autre branche d’une alternative implique de mourir à tous les possibles contenus dans cette voie. Mais c’est pour renaître à l’accomplissement adulte de l’exploration d’un choix.

Vouloir être en même temps homme et femme, plombier et policier, parisien et marseillais, hindou et musulman etc. ne peut mener qu’à l’éclatement de l’identité personnelle. Et à une immaturité dangereuse. L’adolescence – ou plutôt l’adulescence – de notre société est révélatrice d’une structuration psychologique inachevée de bon nombre des citoyens, générant une culture relativiste où toutes les options sont valables. Et ne rêvons pas ne pas être concerné nous-même ! Vouloir tout et son contraire est une tentation qui guette chacun d’entre nous, dans bien des domaines.

 

Une éthique de la décision

Alors, laissons Élie nous réveiller à nouveau ce dimanche : « choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir ! », et réécoutons le Christ dans notre Évangile (Jn 6, 60-69) nous demande de chute de choisir ou de partir, mais non de rester dans l’entre-deux : « Voulez-vous partir, vous aussi ? »

C26b MacronL’indécision n’est pas éthique. C’est de l’infantilisme (spirituel, politique, psychologique).
Une éthique de la décision suppose le courage de choisir, donc de renoncer, d’éliminer.
Ne pas décider est la pire des irresponsabilités.

Choisir est possible
Nous sommes en effet dans une société de sollicitations perpétuelles, tant pour les objets, que pour les passions, que pour les amours ; on estime que l’on n’a pas le droit de dire « non » à quoi, ou à qui que ce soit.
A contrario, l’enjeu principal de l’éducation ne serait-il pas de montrer que choisir est possible, possible et nécessaire ? Mais pour cela, il faut accepter de ne pas être tout, de ne pas faire tout. Il faut accepter de se reconnaître des limites, aussi de s’en choisir. Il faut accepter d’être un homme et non une divinité du panthéon romain (Mgr. Pascal Wintzer, ibid.)

 

Prenons le temps cet été de réfléchir sur les indécisions qui sont les nôtres.
Jusqu’à quand allons-nous courir plusieurs lièvres à la fois ?

 


[1]. Max Weber, Essais sur la théorie de la science, Quatrième essai : « Essai sur le sens de la « neutralité axiologique » dans les sciences sociologiques et économiques” (1917), p. 21.

[2]ibid., p. 26.

 

 

LECTURES DE LA MESSR

PREMIÈRE LECTURE
« Nous voulons servir le Seigneur, car c’est lui notre Dieu » (Jos 24, 1-2a.15-17.18b)

Lecture du livre de Josué

En ces jours-là, Josué réunit toutes les tribus d’Israël à Sichem ; puis il appela les anciens d’Israël, avec les chefs, les juges et les scribes ; ils se présentèrent devant Dieu. Josué dit alors à tout le peuple : « S’il ne vous plaît pas de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : les dieux que vos pères servaient au-delà de l’Euphrate, ou les dieux des Amorites dont vous habitez le pays. Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur. » Le peuple répondit : « Plutôt mourir que d’abandonner le Seigneur pour servir d’autres dieux ! C’est le Seigneur notre Dieu qui nous a fait monter, nous et nos pères, du pays d’Égypte, cette maison d’esclavage ; c’est lui qui, sous nos yeux, a accompli tous ces signes et nous a protégés tout le long du chemin que nous avons parcouru, chez tous les peuples au milieu desquels nous sommes passés. Nous aussi, nous voulons servir le Seigneur, car c’est lui notre Dieu. »

PSAUME
(Ps 33 (34), 2-3, 16-17, 20-21, 22-23)
R/ Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur ! (cf. Ps 33, 9)

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Le Seigneur regarde les justes,
il écoute, attentif à leurs cris.
Le Seigneur affronte les méchants
pour effacer de la terre leur mémoire.

Malheur sur malheur pour le juste,
mais le Seigneur chaque fois le délivre.
Il veille sur chacun de ses os :
pas un ne sera brisé.

Le mal tuera les méchants ;
ils seront châtiés d’avoir haï le juste.
Le Seigneur rachètera ses serviteurs :
pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge.

DEUXIÈME LECTURE
« Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l’Église » (Ep 5, 21-32)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres ; les femmes, à leur mari, comme au Seigneur Jésus ; car, pour la femme, le mari est la tête, tout comme, pour l’Église, le Christ est la tête, lui qui est le Sauveur de son corps. Eh bien ! puisque l’Église se soumet au Christ, qu’il en soit toujours de même pour les femmes à l’égard de leur mari.
Vous, les hommes, aimez votre femme à l’exemple du Christ : il a aimé l’Église, il s’est livré lui-même pour elle, afin de la rendre sainte en la purifiant par le bain de l’eau baptismale, accompagné d’une parole ; il voulait se la présenter à lui-même, cette Église, resplendissante, sans tache, ni ride, ni rien de tel ; il la voulait sainte et immaculée. C’est de la même façon que les maris doivent aimer leur femme : comme leur propre corps. Celui qui aime sa femme s’aime soi-même. Jamais personne n’a méprisé son propre corps : au contraire, on le nourrit, on en prend soin.
C’est ce que fait le Christ pour l’Église, parce que nous sommes les membres de son corps. Comme dit l’Écriture : À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. Ce mystère est grand : je le dis en référence au Christ et à l’Église. 

ÉVANGILE
« Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 60-69)
Alléluia. Alléluia. Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie ; tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. Jn 6, 63c.68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus avait donné un enseignement dans la synagogue de Capharnaüm. Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, déclarèrent : « Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ? » Jésus savait en lui-même que ses disciples récriminaient à son sujet. Il leur dit : « Cela vous scandalise ? Et quand vous verrez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant !… C’est l’esprit qui fait vivre, la chair n’est capable de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. » Jésus savait en effet depuis le commencement quels étaient ceux qui ne croyaient pas, et qui était celui qui le livrerait. Il ajouta : « Voilà pourquoi je vous ai dit que personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné par le Père. »
 À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner. Alors Jésus dit aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu. »
.Patrick Braud

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30 mai 2021

L’Alliance dans le sang

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’Alliance dans le sang

Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ / Année B
06/06/2021

Cf. également :

Les 4 présences eucharistiques
Bénir en tout temps en tout lieu
Les deux épiclèses eucharistiques
Les trois blancheurs
Comme une ancre jetée dans les cieux
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite
De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ?
Donnez-leur vous-mêmes à manger
Impossibilités et raretés eucharistiques
Je suis ce que je mange
L’eucharistie selon Melchisédech
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie

L’Alliance dans le sang dans Communauté spirituelle rambouilletLa presse n’a guère souligné un aspect terrifiant du meurtre de Stéphanie Monfermé, l’officier de police assassinée le 23 avril dernier dans le commissariat de Rambouillet : son égorgement. Parler d’assassinat d’une policière était déjà suffisamment horrible ; pas besoin d’en rajouter. Pourtant, le fait que l’assassin ait utilisé un poignard et égorgé sa victime en citant le nom d’Allah comme on procède à un sacrifice rituel en islam ou à l’abattage d’un animal selon le rite halal fait immanquablement penser à un sacrifice religieux [1]. Circonstance aggravante : c’était un vendredi, jour de la prière, et le jour ne fut pas choisi au hasard. Et c’était pendant le mois du ramadan pendant lequel les djihadistes croient que leur soi-disant martyr les conduit  directement au paradis d’Allah.

Cette pratique d’égorgement nous est peu familière, depuis que le christianisme a aboli les sacrifices d’animaux en proclamant que le Christ est l’unique victime, rendant inutiles les sacrifices de la première Alliance. Et depuis la destruction du second Temple de Jérusalem en 70 après J.-C., les juifs ne pratiquent plus les sacrifices rituels qui lui étaient réservés, hormis peut-être le traditionnel agneau pascal, mais sans rites particuliers.

Or, nous redécouvrons avec l’abattage rituel que des religions pratiquent encore cet égorgement bestial en croyant obéir à Dieu (les animistes en Afrique, les musulmans partout dans le monde). Le Coran est clair sur ce point :

« Vous sont interdits la bête trouvée morte, le sang, la chair de porc, ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui de Dieu, la bête étouffée, la bête assommée ou morte d’une chute ou morte d’un coup de corne, et celle qu’une bête féroce a dévoré – sauf celle que vous égorgez avant qu’elle ne soit morte » (Sourate 5,3, La Table servie).

Abattage hallalLa tradition musulmane a fixé le déroulement de l’abattage rituel (dhabiha en arabe) pour qu’il soit certifié halal. Il faut tuer l’animal en respectant trois points essentiels :
- il faut qu’il soit conscient, donc non étourdi
- il faut qu’il soit égorgé de façon large jusqu’aux vertèbres cervicales
- il faut que l’animal soit tourné vers La Mecque et que soit prononcée par un musulman agréé la formule : “Bismillah  Allahou Akbar”.
Cette invocation du nom d’Allah au moment de l’égorgement est une obligation. Sans cette invocation, le rituel sacrificiel n’est pas « hallal ».
Cet égorgement ne peut pas être fait par un non musulman.
La saignée doit être réalisée par une personne, forcément musulmane, formée et habilitée par l’un des trois organismes agréés depuis les années 1990 par l’État : la Grande Mosquée de Paris, la Mosquée d’Évry et la Grande Mosquée de Lyon. Par ailleurs, la tête de l’animal abattu doit être tournée vers la Kaaba, la pierre sacrée de La Mecque, pendant qu’il se vide de son sang. Enfin, la viande halal ne doit avoir aucun contact avec des carcasses qui ne le seraient pas.

Dans la pratique, il est très difficile de savoir si ces rites sont respectés. Car l’État n’intervient à aucun moment dans le processus de certification de la viande halal, et n’exerce aucun contrôle sur l’abattage rituel. La certification est donc le fait d’une quarantaine d’organismes privés et indépendants des pouvoirs publics.

Selon des chiffres de la Direction générale de l’alimentation, dépendante du ministère de l’Agriculture, 30% du gros milliard de bêtes abattues en France le sont selon des rites religieux. Mais rapporté au tonnage, la proportion tombe à 14%. Cette différence s’explique par le fait que le mouton ou l’agneau, plus légers que le bœuf ou le veau, sont privilégiés par les clients musulmans ou juifs. Cette production reste pourtant supérieure à la demande. À en croire l’Interbev (association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes), qui regroupe tous les acteurs du secteur, la demande de viande halal dans l’Hexagone représente environ 7% de la consommation totale, auquel il faut ajouter 2,5% pour la demande de viande casher.

Notons au passage qu’il y a un enjeu économique important à ce contrôle par les mosquées. Une rémunération de 10 à 15 centimes d’euros le kilogramme de viande est prélevée au titre de la certification, au bénéfice des organismes certificateurs.

Il y a des débats éthiques – légitimes – sur la souffrance animale provoquée par cet égorgement sans anesthésie, sans étourdissement préalable. Pas sûr que le bien-être animal soit vraiment respecté dans ces coutumes d’un autre âge.

Un boucher montre à des écoliers comment sacrifier un animal pour l'Aïd el-Kebir, Le Caire, Egypte, le 11 novembre 2010.Le sang coule également à flots lors de la fête de l’Aïd (ou Tabaski), la « fête du mouton », lorsque ces animaux sont égorgés par centaines de milliers pour commémorer le remplacement d’Isaac (Ismaël en fait dans la version arrangée du Coran) par un bélier.

Et il (Abraham) dit:  » Moi, je pars vers mon Seigneur et Il me guidera. Seigneur, fais-moi don d’une (progéniture) d’entre les vertueux « .
Nous lui fîmes donc la bonne annonce d’un garçon (Ismaïl) longanime.
Puis quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, (Abraham) dit:  » Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler Vois donc ce que tu en penses « .
(Ismaël) dit:  » Ô mon cher père, fais ce qui t’es commandé: tu me trouveras, s’il plaît à Allah, du nombre des endurants « .
Puis quand tous deux se furent soumis (à l’ordre d’Allah) et qu’il l’eut jeté sur le front, voilà que Nous l’appelâmes :  » Abraham ! Tu as confirmé la vision C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants « .
C’était là certes, l’épreuve manifeste. Nous le rançonnâmes d’une immolation généreuse. Et Nous perpétuâmes son renom dans la postérité :  » Paix sur Abraham  » (Sourate 37, 99-109).

Le Christ a rendu inutile ce sacrifice sanglant en prenant sur lui la violence symbolique de ces anciens rites. Quelle régression spirituelle d’en revenir à des sacrifices d’animaux pour célébrer une alliance avec Dieu !

Le rite de la première Alliance que nous avons lu dans la première lecture (Ex 24, 3-8) est certes sanglant : Moïse asperge les 4 points de l’autel avec le sang des bêtes égorgées en l’honneur de HYWH. Dans la Bible, le sang c’est la vie, et la vie appartient à Dieu seul, qui en est le maître. L’homme ne peut donc pas prendre la part de sang qui ne lui revient pas :: en le laissant s’écouler hors de la bête sacrifiée, en le répandant sur l’autel, l’homme reconnaît ainsi symboliquement qu’il n’est pas le maître de la vie, et qu’à Dieu seul revient le titre de Créateur et Seigneur de tous les êtres vivants. Aucun souci hygiénique ou sanitaire dans ces pratiques qui sont avant tout religieuses.

image alliance dans Communauté spirituelleCe que Moïse accomplissait au désert avec le sang des animaux, ce que les prêtres juifs répétaient ensuite au Temple de Jérusalem, Jésus l’a accompli une fois pour toutes avec son propre sang, abolissant ainsi toutes les pratiques anciennes où égorger l’animal était supposé s’attirer les faveurs du divin. Parler de l’unique sacrifice du Christ, réalisé une fois pour toutes, non réitérable, est donc révolutionnaire : le vrai sacrifice dans l’eucharistie est de s’offrir soi-même, uni au Christ, et non d’offrir quelque chose d’extérieur à soi. L’eucharistie ne nous demande pas de tuer (un animal, un ennemi) pour être agréable à Dieu (que ce soit YHWH ou Allah), mais au contraire de donner notre vie pour ceux que nous aimons, et même pour ceux que nous n’aimons pas (nos ennemis).

La subversion du sacrifice est totale en christianisme : le sang de l’Alliance est celui du Christ, unique dans l’histoire humaine, et non celui d’animaux ou d’adversaires. Dans l’eucharistie, nous ne répétons pas cet unique sacrifice, accompli une fois pour toutes comme aime à le répéter cinq fois la Lettre aux Hébreux. Nous nous rendons contemporains de ce sacrifice, pour laisser le Christ nous unir à lui dans cette dépossession de lui-même, par amour, qui le conduit à la mort. « Afin que notre vie ne soit plus à nous-même, mais à lui qui est mort et ressuscité pour nous… », aime à dire la Prière eucharistique n° 4.

1409168298_99225_medium coranDepuis la croix, les sacrifices d’animaux nous paraissent à juste titre des rites régressifs et dangereux. De même que nous paraissent archaïques et obsolètes les interdits alimentaires de la cacherout et du halal, qui reposent sur une vision du monde périmée (le pur et l’impur, le permis et le défendu).

Respecter les autres croyants n’implique pas de supprimer le débat théologique ! Comment ne pas dénoncer le retour à ces pratiques d’un autre âge, qui enchaînent dans la peur et la soumission les enfants de Dieu appelés à la liberté, qui utilisent le sang des animaux comme ‘garantie’ de l’alliance ?

Célébrons donc l’eucharistie avec reconnaissance : nous n’avons plus à faire couler le sang des autres, mais à laisser celui du Christ nous unir à l’offrande de lui-même qu’il fait à son Père, dans la force de l’Esprit. Le sang sacramentel que nous buvons dans la coupe de la nouvelle Alliance est la subversion des anciens sacrifices païens, des sacrifices animistes ou musulmans d’aujourd’hui.

Notons au passage que cela devrait nous faire réfléchir sur l’utilisation de nos compagnons animaux, et notamment sur notre manière de les tuer pour nous nourrir…

Puisse la fête du Corps et du Sang du Christ nous faire voir autrement ce que conclure une alliance de sang signifie : donner sa vie par amour, et non prendre la vie des autres en instrumentalisant le Nom de Dieu, le plus manipulé de tous les noms en ce siècle…

 


[1]. La décapitation du professeur Samuel Paty le 16 octobre 2020 au nom d’Allah relevait d’une logique similaire.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Voici le sang de l’Alliance que le Seigneur a conclue avec vous » (Ex 24, 3-8)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles du Seigneur et toutes ses ordonnances. Tout le peuple répondit d’une seule voix : « Toutes ces paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique. » Moïse écrivit toutes les paroles du Seigneur. Il se leva de bon matin et il bâtit un autel au pied de la montagne, et il dressa douze pierres pour les douze tribus d’Israël. Puis il chargea quelques jeunes garçons parmi les fils d’Israël d’offrir des holocaustes, et d’immoler au Seigneur des taureaux en sacrifice de paix. Moïse prit la moitié du sang et le mit dans des coupes ; puis il aspergea l’autel avec le reste du sang. Il prit le livre de l’Alliance et en fit la lecture au peuple. Celui-ci répondit : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. » Moïse prit le sang, en aspergea le peuple, et dit : « Voici le sang de l’Alliance que, sur la base de toutes ces paroles, le Seigneur a conclue avec vous. »

PSAUME
(115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)

R/ J’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur.
ou : Alléluia ! (115, 13)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

DEUXIÈME LECTURE
 Le sang du Christ purifiera notre conscience » (He 9, 11-15)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, le Christ est venu, grand prêtre des biens à venir. Par la tente plus grande et plus parfaite, celle qui n’est pas œuvre de mains humaines et n’appartient pas à cette création, il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, en répandant, non pas le sang de boucs et de jeunes taureaux, mais son propre sang. De cette manière, il a obtenu une libération définitive. S’il est vrai qu’une simple aspersion avec le sang de boucs et de taureaux, et de la cendre de génisse, sanctifie ceux qui sont souillés, leur rendant la pureté de la chair, le sang du Christ fait bien davantage, car le Christ, poussé par l’Esprit éternel, s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans défaut ; son sang purifiera donc notre conscience des actes qui mènent à la mort, pour que nous puissions rendre un culte au Dieu vivant. Voilà pourquoi il est le médiateur d’une alliance nouvelle, d’un testament nouveau : puisque sa mort a permis le rachat des transgressions commises sous le premier Testament, ceux qui sont appelés peuvent recevoir l’héritage éternel jadis promis.

SÉQUENCE

« Lauda Sion » (ad libitum) () Sion, célèbre ton Sauveur, chante ton chef et ton pasteur par des hymnes et des chants. Tant que tu peux, tu dois oser, car il dépasse tes louanges, tu ne peux trop le louer. Le Pain vivant, le Pain de vie, il est aujourd’hui proposé comme objet de tes louanges. Au repas sacré de la Cène, il est bien vrai qu’il fut donné au groupe des douze frères. Louons-le à voix pleine et forte, que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs ! C’est en effet la journée solennelle où nous fêtons de ce banquet divin la première institution. À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne. L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit. Ce que fit le Christ à la Cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui. Instruits par son précepte saint, nous consacrons le pain, le vin, en victime de salut. C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang. Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature. L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin. Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces. On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier. Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort. Mort des pécheurs, vie pour les justes ; vois : ils prennent pareillement ; quel résultat différent ! Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout. Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué. * Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens. D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères. Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants. Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie de tes saints. Amen.

ÉVANGILE
« Ceci est mon corps, ceci est mon sang » (Mc 14, 12-16.22-26) Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?” Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : « Prenez, ceci est mon corps. » Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. » Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.
.Patrick Braud

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