L'homélie du dimanche (prochain)

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14 septembre 2025

Adorateurs de Mammon ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Adorateurs de Mammon ?

 

Homélie pour le 25° dimanche du Temps ordinaire / Année C
21/09/25

Cf. également :
Mi-Abbé Pierre, mi-Mélenchon : Amos !
Trompez l’Argent trompeur !
Peut-on faire l’économie de sa religion ?
Éthique de conviction, éthique de responsabilité
Prier pour la France ?
La 12° ânesse
Épiphanie : l’économie du don
La bourse et la vie

1. Le Familistère de Guise

Si un jour vous passez par la Thiérache – je sais, ce ne sera pas par hasard… – faites un crochet par la commune de Guise. Là, prévoyez une demi-journée pour visiter l’étonnant « Palais social » imaginé et construit par l’inventeur du célèbre poêle Godin, dont la fonte émaillée a trôné dans nos cuisines françaises pendant près d’un siècle. Le Familistère de Guise est l’une des rares réalisations abouties de l’utopie socialiste à la française, du socialisme de Fourier et Proudhon (honnis par Marx et Engels !).


Adorateurs de Mammon ? dans Communauté spirituelle 250px-BlauerOfenGodinH1aJean-Baptiste André Godin (1817-1888) était un ingénieur de talent. Il breveta son invention qui améliorait le chauffage domestique, et il rencontra dès le début un succès fulgurant. Il construisit à Guise une usine de production où travaillaient 1500 ouvriers à son apogée (+ 300 à Laken en Belgique). S’il avait été semblable à tant de patrons d’industrie du XIX° siècle, Godin se serait enrichi, aurait capitalisé pour lui et sa famille. Au contraire, par humanisme – dénué de toute connotation religieuse -, il a cherché toute sa vie à sortir les ouvriers de la misère, et à assurer leur avenir. Pour cela, il a d’abord mis en place l’association des salariés au capital de la société Godin. Puis l’intéressement aux bénéfices. Tout cela bien avant les lois sociales sur la participation et l’intéressement du Général De Gaulle ! Il voulait aller encore plus loin. Conscient qu’il ne pouvait pas rendre riches ses 1800 ouvriers, il a imaginé leur donner accès à ce qu’il appelait « les équivalents de la richesse ». Il écrivait en 1884 :

« Il faut bien se persuader que l’amélioration du sort des classes laborieuses n’aura rien de réel tant qu’il ne leur sera pas accordé les équivalents de la richesse ou, si l’on veut, des avantages analogues à ceux que la fortune s’accorde.

Or, pour donner à la pauvreté les équivalents de la richesse, il faut l’union, la coopération des familles : il faut réunir, au profit d’une collectivité d’habitants, les avantages qu’on ne peut créer isolément pour chacun. Nous ne pouvons donner un château à chaque famille. Il faut donc, pour une équitable répartition du bien-être, créer l’habitation sociale, le palais des travailleurs dans lequel chaque individu trouvera les avantages de la richesse, réunis au profit de la collectivité » [1].


 argent dans Communauté spirituelleGrâce au musée désormais établi dans le « Palais social » de Guise, vous pourrez avoir une vue d’ensemble des équipements mis à disposition des 1000 familles habitant les pavillons de ce Familistère. Les ouvriers qui choisissaient l’association au capital pouvaient ainsi jouir d’un l’appartement moderne, à lumière traversante et eau potable (avec poêle Godin bien sûr !), d’une école gratuite, d’un théâtre pour des représentations assurées par les ouvriers, d’une piscine à fond relevable (pour apprendre à nager) dans l’eau chaude venant de l’usine, d’une coopérative alimentaire, d’une buanderie commune, de caisses de secours en cas d’accident, de maladie ou d’invalidité etc.

De 1858 à 1968, le Familistère de Guise fut un laboratoire social assez extraordinaire !

Godin, anticlérical notoire, n’aurait rien renié des conseils de Jésus dans notre Évangile (Lc 16,1-13) : « Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête ». « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’argent ». Godin fut un témoin de la fécondité sociale de ce détachement vis-à-vis des richesses : il est possible de réussir brillamment dans l’industrie et de ne pas être esclave de la soif de l’argent.

Après la mort de Godin, l’usine de Guise déclina lentement, par manque de brevets innovants et à cause de l’évolution du chauffage domestique. La société des cheminées Philippe a repris l’usine, et le Familistère n’est plus qu’un lieu de mémoire.

Reste que le constat du Christ est toujours actuel : « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’argent ».


2. Pourquoi tant d’hostilité de Jésus envers Mammon ?

La traduction liturgique emploie le mot argent pour une compréhension plus facile ; mais le texte grec parle de Mammon : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon ». La symétrie est ainsi frappante : on se trouve devant deux divinités, deux personnages opposés en tout (là encore, le « en même temps » est impossible !).

Deux choses sont étonnantes :

– Jésus personnifie la richesse

– Jésus appelle Mammon la richesse ainsi personnifiée


Commençons par l’étymologie. Mammon (en grec : μαμμωνς = mammōnas) désigne ordinairement les richesses en général (Mt 6,24 ; Lc 16,9.11.13).

 idolâtrieLe mot mammon vient probablement de l’araméen מָמוֹנָא (mamônā’), qui signifie richesse, biens, argent. Il est apparenté à l’hébreu מָמוֹן (mamôn), au sens de ce en quoi on place sa confiance. Selon certains linguistes, mammon dériverait de la racine ‘āmn (אָמַן), qui a donné le mot amen et signifie « se confier, croire, avoir foi ». Paradoxe intéressant : Mammon serait « ce en quoi l’on place sa foi », une contrefaçon de la foi en Dieu. Jésus voit en Mammon quelqu’un à qui on dit Amen, en plaçant sa confiance en lui, en se soumettant à sa loi. Mammon devient le rival de Dieu lorsque la soif de s’enrichir et l’amour de l’argent prennent toute la place dans le cœur de quelqu’un ou d’une collectivité.


Tout se passe alors comme si des fils invisibles manipulaient les acteurs économiques, les transformant en marionnettes de Mammon. Jésus personnifie l’argent comme jamais personne avant lui. Car on n’a retrouvé aucune trace d’un culte idolâtrique à Mammon comme on l’a fait pour Baal, Astarté ou Moloch. Pas de temple, pas de liturgie organisée, pas de mythologie autour de Mammon dans l’Antiquité.

Comment comprendre que Jésus ait ainsi forcé le trait pour personnaliser l’Argent ?


Comprendre les structures du peche avec jean-paul ii - Jean-Marie Keroas On peut proposer une interprétation à partir du phénomène que Jean-Paul II a appelé « les structures de péché ». Ce pape avait bien vu dans sa Pologne natale et les pays communistes autour que le mensonge devenait un système, la corruption une habitude, la compromission une pratique répandue partout. Dans une telle société, les acteurs sont comme englués dans une culture ambiante où les valeurs sont inversées, et ils sont amenés à commettre injustices, vols, exactions en tous genres par conformisme au système en place, sans y voir de malice. Il s’opère ainsi comme une cristallisation de nombreux péchés personnels qui prennent vie, et font émerger une forme quasi autonome cherchant à dominer les acteurs pour se reproduire. Une structure de péché est une « somme de facteurs négatifs » qui s’auto-entretiennent :


« La somme des facteurs négatifs qui agissent à l’opposé d’une vraie conscience du bien commun universel et du devoir de le promouvoir, donne l’impression de créer, chez les personnes et dans les institutions, un obstacle très difficile à surmonter à première vue. »

(Sollicitudo rei socialis n° 36, 1987)

 

« L’homme reçoit de Dieu sa dignité essentielle et, avec elle, la capacité de transcender toute organisation de la société dans le sens de la vérité et du bien. Toutefois, il est aussi conditionné par la structure sociale dans laquelle il vit, par l’éducation reçue et par son milieu. Ces éléments peuvent faciliter ou entraver sa vie selon la vérité. Les décisions grâce auxquelles se constitue un milieu humain peuvent créer des structures de péché spécifiques qui entravent le plein épanouissement de ceux qu’elles oppriment de différentes manières. Démanteler de telles structures et les remplacer par des formes plus authentiques de convivialité constitue une tâche qui requiert courage et patience. »

(Centesimus annus n° 38, 1991)


MammonLa puissance de l’argent correspond bien à ce phénomène. Dans une société matérialiste tournée vers la richesse, ceux qui servent Mammon croient être libres, mais sont esclaves  des injonctions inconscientes auxquelles ils sont soumis : acheter, accumuler, consommer, « toujours plus », « quoiqu’il en coûte »…


La tradition chrétienne prolongera cette personnification opérée par Jésus : Mammon téléguide tellement les pensées et les actes de ses adorateurs qu’ils en deviennent possédés par Lui, au sens spirituel du terme. Les Pères de l’Église feront de Mammon une figure diabolique, une idole. Dans l’imaginaire chrétien médiéval (Dante, Milton) Mammon devient le démon de l’avarice, représenté comme une entité infernale.


Rival de Dieu (Mammon/Amen) et entité dominant l’économie (structures de péché), Mammon cherche à nous asservir. Nous croyons posséder des richesses. Mais ce sont elles qui nous possèdent ! Et il n’est pas besoin d’être riche pour leur être soumis…

Alors, comment se servir de l’argent sans être asservi par lui ?


3. Choisir la pauvreté volontaire

« Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon ».

L’Église s’est souvent fourvoyée elle aussi, se laissant corrompre par la richesse, le patrimoine, la puissance, le népotisme, les trafics en tout genre (cf. les indulgences au XVI° siècle). Régulièrement, des hommes et des femmes se levèrent pour contester cette complicité des clercs avec les puissances d’argent. Dès Constantin, les ermites égyptiens sont partis au désert pour dénoncer l’embourgeoisement des évêchés trop bien nourris. Puis Basile en Orient et Benoît en Occident ont inventé l’extraordinaire forme monastique, et les monastères ont choisi une vie fraternelle, simple et féconde (« ora et labora ») qui a transformé l’Europe. Quand les couvents se sont trop enrichis, des réformés comme les Trappistes ou les Carmes rappelèrent l’exigence du retour à l’Évangile de pauvreté volontaire. Les ordres mendiants de François et Dominique ont fait résonner l’exigence d’une vie détachée de la soif de possession…


À chaque époque a surgi – comme un couple de rappel – une contestation radicale par quelques-uns de l’amour de l’argent, afin de redire à tous que l’Argent est un maître diabolique (alors que c’est un serviteur utile).

Aujourd’hui, beaucoup dans les jeunes générations n’ont plus comme objectif de « faire carrière », d’avoir une Rolex à 30 ans, de doubler son salaire tous les 5 ans ou d’entasser les actions boursières à haut rendement. Ils cherchent certaine simplicité de vie, une réelle utilité sociale dans leur métier, avec authenticité et sincérité, dans le respect de la planète…


Il nous faut régulièrement faire et refaire l’expérience d’un certain dénuement, si nous voulons échapper à l’emprise de Mammon. Comme une cure de détox spirituel. Se transformer en pèlerin intérieur en quelque sorte, qui mendie nourriture et hospitalité auprès d’inconnus.

L’écrivain Charles White, ayant expérimenté physiquement ce genre de « marche mendiante » sur les chemins, racontait au journal la Croix du 20/07/2025 :

bonzelaos Mammon
« Vivre avec peu fait un bien fou. Le dénuement procure une joie très profonde. On fait l’expérience de la sobriété féconde. Ça n’est pas rien à une époque où l’on est submergé de biens. C’est aussi une école de la confiance, où l’on apprend à vivre l’Évangile au pied de la lettre, notamment cette invitation à ne s’inquiéter de rien. « Ne vous inquiétez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez, ni, pour votre corps, de ce dont vous serez vêtus », disait le Christ. On se rend compte que les choses arrivent quand on ne les cherche plus. C’est aussi faire l’expérience que la joie vient toujours des autres. Cela m’a réconcilié avec l‘humanité. Quand nous arrivons chez les gens les mains vides, nous réveillons chez eux ce qu’il y a de plus beau : leur générosité et leur bonté. Marcher permet aussi de se souvenir qu’on a un corps : on sue, on a mal, on a des ampoules. Cela fait un bien fou et nous rappelle cette grande vérité du christianisme, à savoir que les choses les plus hautement spirituelles se donnent souvent dans le plus corporel, le plus charnel. On fait aussi l’expérience de la fraternité dans la différence. Il faut aimer son frère qui a tout le temps faim, qui marche lentement, son compagnon de route que l’on n’a pas choisi. […]

Ensuite, on revient dans sa vie et on retombe vite dans ses travers. Il faut alors essayer de cultiver les fruits. Cela peut conduire à un travail de conversion sur la sobriété comme j’essaie de le faire, ou l’on peut changer de métier, changer de vie. Je n’ai pas de conseils à donner, mais cette expérience laisse dans le cœur un sillage, une traînée, une empreinte semblable au passage du Christ dans la vie : furtif, pas spectaculaire, mais qui reste à vie. »


Comment pourrions-nous entamer une marche mendiante – intérieurement ou réellement – qui nous ferait comprendre ce à quoi le Christ nous invite en nous disant : « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et Mammon » ?

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[1]. Déposition de Monsieur Godin auprès de la commission extraparlementaire au Ministère de l’Intérieur, Études sociales n° 5, 1884, Librairie du Familistère de Guise.

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
Contre ceux qui « achètent le faible pour un peu d’argent » (Am 8, 4-7)

 

Lecture du livre du prophète Amos
Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humbles du pays, car vous dites : « Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances. Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! » Le Seigneur le jure par la Fierté de Jacob : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits.

 

PSAUME
(Ps 112 (113), 1-2, 5-6, 7-8)
R/ Louez le nom du Seigneur : de la poussière il relève le faible. ou : Alléluia !
(Ps 112, 1b.7a)

 

Louez, serviteurs du Seigneur,
louez le nom du Seigneur !
Béni soit le nom du Seigneur,
maintenant et pour les siècles des siècles !

 

Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ?
Lui, il siège là-haut.
Mais il abaisse son regard
vers le ciel et vers la terre.

 

De la poussière il relève le faible,
il retire le pauvre de la cendre
pour qu’il siège parmi les princes,
parmi les princes de son peuple.

 

DEUXIÈME LECTURE
« J’encourage à faire des prières pour tous les hommes à Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 1-8)

 

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée
Bien-aimé, j’encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la tranquillité et le calme, en toute piété et dignité. Cette prière est bonne et agréable à Dieu notre Sauveur, car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. En effet, il n’y a qu’un seul Dieu, il n’y a aussi qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous. Aux temps fixés, il a rendu ce témoignage, pour lequel j’ai reçu la charge de messager et d’apôtre – je dis vrai, je ne mens pas – moi qui enseigne aux nations la foi et la vérité. Je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient en élevant les mains, saintement, sans colère ni dispute.

 

ÉVANGILE
« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent » (Lc 16, 1-13)
Alléluia. Alléluia.
Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.’ Le gérant se dit en lui-même : ‘Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’ Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris 80’.
Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande. Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ? Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ? Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »
Patrick BRAUD

 

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31 août 2025

N’idolâtrez pas vos proches !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

N’idolâtrez pas vos proches !

Homélie pour le 23° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
07/09/25

Cf. également :
La vie est courte…
La docte ignorance
Pourquoi Paul n’a-t-il pas voulu abolir l’esclavage ?
S’asseoir, calculer, aller jusqu’au bout
Quel sera votre sachet de terre juive ?
Les cimetières de la Toussaint

1. Quand la famille tue
Souvenez-vous de l’assassinat de Carlo, le beau-frère du Parrain II, Michael Corleone. Carlo battait sa femme, Connie, la sœur de Michael. Un jour, après une nouvelle scène de violence domestique, Connie appelle Sonny Corleone, son frère aîné, impulsif et violent, pour l’alerter. Mais c’était un piège. Carlo a provoqué la dispute exprès, sachant que Sonny viendrait — et qu’il tomberait dans une embuscade. Sonny est criblé de balles, dans l’une des scènes les plus violentes du film. Carlo est responsable de la mort de Sonny, par vengeance et ambition.

Des années plus tard, Michael Corleone, devenu le nouveau Don, fait mine d’avoir pardonné à Carlo. Il lui fait croire qu’il sera réintégré dans les affaires, qu’il est désormais accepté comme un vrai membre de la famille. Mais en réalité, Michael a décidé que Carlo devait mourir. Pas pour se venger personnellement, mais pour restaurer l’honneur du clan et assurer la sécurité de la famille. Dans la scène finale du film, Michael confronte Carlo :
« Tu as trahi la famille. Tu as livré Sonny ». Il lui fait avouer, puis lui dit :
« Je ne te ferai pas de mal. Tu quittes la ville, ta vie est épargnée ».
Mais au moment où Carlo monte dans la voiture… il est étranglé à mort par un homme de main.

Voilà le paradoxe moral : un meurtre « au nom de l’amour de la famille », Michael fait tuer le mari de sa propre sœur. Il ment à Carlo, simule le pardon, pour mieux l’éliminer. Il prétend agir sans colère, mais par devoir envers le clan. Ce meurtre est l’illustration parfaite de la logique mafieuse : l’amour de la famille justifie tout, y compris le meurtre.

Le meurtre de Carlo est aussi le début de la fin pour Michael. Il perd peu à peu son âme, sa femme (Kay), ses illusions, puis son fils (dans Le Parrain III).
Il est englouti par la logique d’un amour familial dépourvu d’amour véritable. En cherchant à sauver la famille, il finit par la perdre.

N’idolâtrez pas vos proches ! dans Communauté spirituelle Miniature-800x445Voilà à quoi conduit l’amour de la famille lorsqu’elle est idolâtrée au point de tout lui sacrifier. Jésus de Nazareth sait bien que donner la priorité absolue à ses proches conduit à l’injustice, au mensonge, aux pires violences. Lorsqu’il est ainsi désordonné, l’amour des siens est une idole qui – telle Moloch – dévore ses propres enfants. Ce n’est qu’en ordonnant cet amour à un plus grand que lui qu’il pourra s’épanouir au service du bien commun. D’où l’avertissement de notre lecture de ce dimanche (Lc 14,25-33) : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Lc 14,26).

Éliminons d’emblée les contresens possibles à partir du verbe haïr (μισέω = miseo, en grec). L’usage de ce verbe en Israël est en réalité un sémitisme – quasi intraduisible – lorsqu’il s’applique à deux personnes. Haïr signifie alors préférer l’une à l’autre, comme il est écrit en Dt 21,15 : « Lorsqu’un homme a deux femmes, il peut arriver qu’il aime l’une et haïsse l’autre, et que toutes les deux lui donnent des fils. Si l’aîné est le fils de la femme qu’il hait… » La Loi n’indique pas une haine émotionnelle de la part du mari, mais seulement une préférence pour la première épouse, avant la deuxième épouse. De même Paul emploie ce verbe pour comparer Jacob et Ésaü : « comme il est écrit : J’ai aimé Jacob, j’ai haï Ésaü. » (Rm 9,13 ; cf. Mal 1,2–3). Ésaü n’était pas haï de son père, ni de YHWH, mais Jacob était le préféré d’Isaac, comme Joseph sera le préféré de Jacob. Si cette notion de préférence vous choque, rappelez-vous que c’est une relecture a posteriori de la vie de chacun. Il se trouve que Jacob a été plus fidèle à YHWH qu’Ésaü, et Joseph plus que ses frères. C’est pour expliquer leur réussite spirituelle à la différence des autres que les auteurs bibliques les revêtent d’une préférence divine. Les autres, frères, épouses ou proches, qui sont médiocres ou infidèles sont qualifiés de « haïs ».

C’est donc à une gestion de nos priorités que nous invite Jésus : « Dieu premier servi »,  selon la devise de Jeanne d’Arc. Si Dieu passe avant nos proches, nous pourrons aimer mieux, davantage, en vérité.
« Ce que le Christ demande, ce n’est pas que nous haïssions notre père ou notre mère au sens propre, mais que nous ne les aimions pas plus que lui, surtout si cet amour devient un obstacle à sa volonté » (Jean Chrysostome, Homélie 35 sur Matthieu).
« Il faut quitter tout ce qui est nôtre, même ce qu’il y a de plus intime, si cela empêche de s’attacher totalement à Dieu. La vraie liberté commence là où l’on cesse de posséder, même les siens » (Grégoire de Nysse, De la vie de Moïse).

Pourquoi ? Proposons quelques arguments rationnels qui nous invitent à ne pas idolâtrer nos proches.

2. Préférer le Christ remet chacun à sa juste place
Faire de ma famille un absolu, c’est lui rendre un très mauvais service. Car l’autre n’est pas Dieu, fut-il mon conjoint, mon père, ma mère, ma sœur, mon frère ! Aimer Dieu en premier, c’est placer chaque relation sous le signe de la vérité.

Nos proches ne sont plus des absolus, ni des moyens de nous combler, mais des personnes confiées à notre amour et à notre liberté.
Cela permet un amour juste, capable de dire « non » quand c’est nécessaire, de pardonner sans oublier, de prendre soin sans s’effacer. C’est un amour qui respecte la liberté de l’autre, qui ne cherche pas à le façonner à notre image, mais à l’aider à grandir dans sa vocation propre.
Dédiviniser nos proches, c’est également ne pas tout attendre d’eux. L’être aimé n’est pas là pour me combler. Il ne possède pas automatiquement tout ce qui me manque. C’est injuste de lui demander de compléter mes lacunes, de dissiper les angoisses, d’abolir ma solitude, de toujours m’apporter l’aide nécessaire. Lacan aimait à répéter avec humour :
« Aimer, c’est donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (Séminaire VIII) !
L’amour vrai ne comble pas le manque chez l’autre : au contraire, il le creuse. Partager le manque-à-être est une alliance respectueuse de l’altérité de chacun, creusant le désir d’être-plus au lieu de le saturer.

prosternez-vous-à-l-amorce-12596847 amour dans Communauté spirituelleIdolâtrer, c’est faire de l’autre un tout, un absolu, ce qui l’aliène à notre représentation et à notre narcissisme ; ce qui nous enchaîne nous-même à l’illusion d’une complémentarité impossible.
Croire que l’autre va réparer notre incomplétude, c’est tomber dans une forme d’idolâtrie affective étouffante. C’est ce que Jésus dit (sans avoir lu Lacan !) : si tu demandes à l’autre de remplir la place de Dieu, tu le perds – et tu te perds.

Communier dans l’amour suppose une certaine distance à cultiver, une réelle distinction des deux, car l’amour-fusion aliène et détruit. Développer cette distance intime au cœur de la relation est au-dessus de nos seules forces, si nous ne le recevons pas de Dieu-Trinité, en qui relation et distinction se conjuguent en communion de personnes différentes.
Revenir à la source trinitaire de l’amour nous permet d’irriguer nos amours humains à leur image et ressemblance. Tels les saumons remontant la rivière pour donner la vie, il nous faut refluer en Dieu, afin d’y puiser la qualité de relation avec laquelle nous chérirons nos proches.

3. Préférer le Christ rend l’autre libre
Idolâtrer nos proches, c’est en réalité les asservir, comme on assigne une idole à la poursuite de nos intérêts égoïstes. On se prosterne devant une statuette pour obtenir la guérison, on porte une amulette pour être protégé, on danse autour de totems pour obtenir la pluie : tous ces petits dieux ne sont que des inventions des fantasmes de notre désir de toute-puissance.

Idolâtrer l’être aimé, c’est le posséder, faire de lui la solution à mes problèmes, le bouche-trou de mes manques, l’esclave de mes demandes les plus folles.

L’altruisme cache souvent un désir possessif inavoué, à l’image des dames patronnesses du XIXe siècle qui allait nourrir « leurs pauvres ».

Regardez la vie associative : sous prétexte de générosité, combien de bénévoles ne récupèrent-ils pas un statut social, une autorité, une reconnaissance qui leur faisaient cruellement défaut ? Ils font croire que ce sont des militants désintéressés, mais ont soif de pouvoir, de domination, de gloire, à travers une militance apparemment innocente et humaniste. Très vite, ils veulent devenir indispensables, incontournables ; ils ont du mal à passer le relais (sous prétexte qu’il n’y a personne derrière) ; ils imposent leurs idées ; leur gouvernance, leur vision.
« Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi… » (Mt 20,26)

L’agapè, c’est cet amour qui aime sans condition de réciprocité. Mais pour qu’il ait valeur, encore faut-il qu’il ne serve pas de masque à un désir de maîtrise. L’amour chrétien n’attend pas tout de l’autre, car l’affection peut être facilement détournée en amour captatif s’il ne fait pas un certain travail de deuil sur le désir, sur le manque.
On peut se croire altruiste et être profondément possessif !
Or le samaritain se retire et disparaît avant que le blessé puisse le remercier. Et Saint-Vincent de Paul n’abordait le soin des pauvres qu’avec crainte et tremblement : « Quand vous donnez à un pauvre, il faut se retirer avant qu’il puisse vous remercier ». « Cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés ; reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services ».

L’amour immodéré de sa famille – quand on la place au-dessus de tout, même de la vérité, de la justice ou de la liberté – peut devenir immoral, dangereux, voire illégal.
Le népotisme par exemple fait des ravages chez les puissants (et même dans l’Église !) : Napoléon avait placé ses enfants sur les trônes des royaumes d’Europe, Trump se sert de ses proches comme ambassadeurs fantômes ou négociateurs de l’ombre ; nos dirigeants confient des postes à des membres de leur famille sans compétences réelles ; des chefs d’entreprise détournent de l’argent pour leur famille etc.
La corruption, la justice, les inégalités se nourrissent fort bien de l’amour familial désordonné !

Par amour de leur famille, certains parents taisent le crime de leurs enfants, et des enfants mentent pour innocenter leurs parents.
Par amour de la famille, j’ai vu en Afrique des parents empoisonner leur fille qui refusait un  mariage arrangé, et les déshonorait par cette insoumission.
Par amour de la famille, les vendettas continuent à semer la mort en Corse, au Kosovo ou ailleurs.
Par amour de la famille, les « crimes d’honneur », si fréquents dans les cultures traditionnelles (Maghreb, pays slaves etc.) font régner un climat de terreur.
Par amour de la famille, des enfants « différents » (handicap, homosexualité, opinions politiques ou religieuses) sont mis à la porte, exclus, ou pire.
Par amour de la famille, des parents vont élever leur enfant-roi loin de tout repère et de toute limite.

L’amour du Christ nous libère de la peur et du besoin de possession. Quand on aime d’abord le Christ, on ne demande plus aux autres de combler ce que Dieu seul peut remplir : un besoin absolu de reconnaissance, de sécurité, de sens. Cela évite de transformer nos proches en « béquilles affectives » ou en idoles, et de les aimer pour ce qu’ils nous donnent, plutôt que pour eux-mêmes.
L’amour du Christ, qui est inconditionnel, guérit l’angoisse du manque et nous ancre dans une paix intérieure. Cela rend notre amour plus libre, moins centré sur nous, plus ouvert à l’autre tel qu’il est.

4. Aimer nos proches en Dieu
Le Christ est le raccourci le plus efficace entre les autres et nous. Aller vers l’autre en passant par Lui, c’est l’humble chemin de qui veut laisser Dieu aimer en lui et à travers lui.

Jean-Paul II l’écrivait : « L’homme ne peut se comprendre pleinement sans le Christ. Il ne peut non plus aimer véritablement les autres sans passer par le Christ, qui révèle pleinement l’homme à lui-même » (Redemptor Hominis, n° 10).
Et Benoît XVI complétait : « L’amour devient divin dans la mesure où il vient de Dieu et nous unit à Dieu. Il nous transforme jusqu’à ce que nous n’aimions plus seulement en nous, mais aussi à partir de Dieu, en Dieu ».
Le pape François abondait en ce sens : « Il ne s’agit pas de remplacer l’amour humain par l’amour divin, mais de l’inscrire dans l’amour de Dieu pour le rendre plus vrai » (Amoris laetitia, n° 104).

 familleC’est donc à partir de Dieu que nous pouvons le mieux aimer.
Quand vous voulez chérir vos proches, changez de point de vue, adoptez le point de vue de Dieu ! Voyez-le comme Dieu lui-même le voit.

Être plongé dans le cœur de Dieu est le plus court chemin pour être unis nos frères, et réciproquement la prière continuelle nous conduit de la compassion envers autrui à l’union à Dieu, et de l’union à Dieu à l’amour d’autrui, en les aimant à partir de Dieu et en Dieu.

Le starets Silouane, du mont Athos, raconte comment son intercession pour les ouvriers travaillant sur les chantiers de l’île le conduit au cœur du mystère divin, où là il retrouve les visages de ces ouvriers, qui à nouveau le mènent en Dieu seul etc., dans un mouvement perpétuel de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu :
« Au début, je priais avec des larmes de compassion pour Nicolas, sa jeune femme et leur petit enfant mais, à mesure que je priais, le sentiment de la présence divine m’envahissait de plus en plus ; à un certain moment, il devint si intense que, perdant de vue Nicolas, sa femme, leur enfant, leurs besoins, leur village, je n’eus plus conscience que de Dieu seul. Le sentiment de la présence de Dieu m’entraîna dans un recueillement de plus en plus profond ; soudain, au sein même de cette présence, je rencontrai l’amour de Dieu et, au cœur de cet amour, Nicolas, sa jeune femme et l’enfant ; alors, avec l’amour même de Dieu, je recommençai à prier pour eux ; mais je me sentis derechef attiré dans de nouveaux abîmes au fond desquels je rencontrai une fois de plus l’amour de Dieu. C’est ainsi que se passent mes journées : je prie pour chacun de mes ouvriers, tour à tour, l’un après l’autre ; la fin de la journée je leur dis quelques paroles, nous prions ensemble et ils vont se reposer. Quant à moi, je regagne le monastère pour m’y acquitter de mes devoirs monastiques » [1].


Conclusion :
aimer-son-prochain-300x158 idole
Aimer le Christ en premier, ce n’est pas aimer les autres moins — c’est les aimer mieux :

en vérité, sans mensonge ni illusion,
en liberté, sans dépendance affective,
avec une force qui dépasse nos limites humaines.
C’est un amour qui désencombre, qui élargit le cœur, et qui permet à chacun d’exister dans la lumière de Dieu, non dans l’ombre de nos attentes.
Aimer Dieu en premier n’abolit pas l’amour humain, mais l’élève,
L’amour du Christ purifie les attachements affectifs.
L’amour des proches, s’il est centré sur Dieu, devient plus vrai, plus libre, plus fort.
Les autres amours s’éclairent, se purifient et se fortifient lorsqu’ils sont ordonnés à l’amour du Christ.
L’amour du prochain devient plus vrai quand il est enraciné dans l’amour de Dieu, et non dans le besoin affectif et la peur de la perte.

Ne pas idolâtrer ses proches, c’est accepter leur altérité, leur manque, leur non-réponse.
C’est renoncer à la fusion, au désir d’être leur tout ou de faire d’eux notre tout.
C’est aussi savoir aimer sans posséder, jusqu’à accepter de perdre la vie au lieu de vouloir la garder : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ».

___________________________________

[1]. Mgr Antoine Bloom, L’école de prière, Seuil (LV 143), 1972.


LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » (Sg 9, 13-18)

Lecture du livre de la Sagesse
Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables ; car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? Et qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits ; c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés.

PSAUME
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)
R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.
 (Ps 89, 1)

Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

DEUXIÈME LECTURE
« Accueille-le, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé » (Phm 9b-10.12-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Philémon
Bien-aimé, moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander pour Onésime, mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ. Je te le renvoie, lui qui est comme mon cœur. Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom, à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi.

ÉVANGILE
« Celui qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 25-33)
Alléluia. Alléluia.
Pour ton serviteur, que ton visage s’illumine : apprends-moi tes commandements. Alléluia. (Ps 118, 135)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, de grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.
Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui : ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !’ Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix. Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »
Patrick BRAUD

 

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6 juillet 2025

Ordo amoris : le samaritain d’abord !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ordo amoris : le samaritain d’abord !


 Homélie pour le 15° Dimanche du Temps Ordinaire  / Année C
 13/07/25
 
 
Cf. également :
Elle est tout près de toi, cette Parole…
Les multiples interprétations du Bon Samaritain
Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
J’ai trois amours
Aime ton Samaritain !
Réintroduisons le long-terme dans nos critères de choix
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
L’amour du prochain et le « care »
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?
La roue de Gaza

 

1. Ordo amoris : François versus J.D. Vance
Le vice-président américain – catholique de fraîche date – a fait le buzz début 2025 en essayant de justifier la brutalité de la politique migratoire de Donald Trump par un vieux concept augustinien qu’il revisitait à sa sauce : l’ordo amoris (l’ordre de l’amour).

Ordo amoris : le samaritain d’abord ! dans Communauté spirituelle vaticanmedis-1« Il y a un concept chrétien qui veut que l’on aime sa famille, puis ses voisins, puis sa communauté et ensuite ses compatriotes – avait-il déclaré – et enfin que l’on donne la priorité au reste du monde ».

Le pape François lui avait vertement répondu, par le biais d’une lettre aux évêques américains du 11/02/25 :

« Les chrétiens savent bien que c’est seulement en affirmant l’infinie dignité de tous que notre identité en tant que personnes et en tant que communautés atteint sa maturité. L’amour chrétien n’est pas une expansion concentrique d’intérêts qui s’étendent peu à peu à d’autres personnes et groupes. En d’autres termes : la personne humaine n’est pas un simple individu, relativement vaste, avec quelques sentiments philanthropiques ! La personne humaine est un sujet digne qui, par la relation constitutive avec tous, en particulier avec les plus pauvres, peut progressivement mûrir dans son identité et sa vocation. Le véritable ordo amoris qu’il faut promouvoir est celui que nous découvrons en méditant constamment sur la parabole du « Bon Samaritain » (Lc 10, 25-37), c’est-à-dire en méditant sur l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception » (n° 6).

Le 3 février 2025, le pape Léon XIV, alors cardinal Robert Francis Prevost, avait partagé un article d’opinion, sur son compte X, du site catholique National Catholic Reporter, intitulé : « JD Vance a tort : Jésus ne nous demande pas de classer notre amour pour les autres ».

On voit les enjeux des différentes lectures politiques de notre parabole de ce dimanche ! Pour les catholiques conservateurs comme J.D. Vance, le bon samaritain doit l’être pour ses proches, puis peut-être pour ses voisins, et enfin pour les étrangers de son pays si possible. Pour le pape Léon XIV (comme pour François), la fraternité doit être ouverte à tous, sans exception ni privilège. D’ailleurs, quand saint Augustin parle d’ordo amoris, c’est pour ordonner l’amour, c’est-à-dire lui assigner une finalité bonne, et lui éviter le désordre que serait l’amour clanique, l’amour mafieux, l’amour de l’argent ou de la violence. Un amour désordonné hiérarchise ses priorités selon ses centres d’intérêt.

Dans la pensée de saint Augustin, l’amour n’est pas réparti dans des cercles concentriques dont l’ego et ses préférences seraient la norme. Il s’agit d’aimer Dieu plus que tout et d’aimer tout en Dieu. Si donc on a l’idée de cercles concentriques, il faut garder à l’esprit que Dieu est au centre et qu’il éclaire tous les cercles par ses commandements. Or Dieu est absent de la phrase de J. D. Vance. De surcroît, l’ordo amoris n’implique pas d’agir aux dépens des autres. Saint Thomas d’Aquin disait lui-même : « Dans certains cas, on doit, par exemple, aider un étranger dans une situation d’extrême nécessité, plutôt que son propre père, si celui-ci n’est pas dans une situation aussi urgente » (ST, II-Il, q. 31 a. 3).

 

2. Le prochain, c’est le samaritain, pas le blessé !

Le problème avec notre parabole, c’est que pendant des siècles on en a fait une lecture moralisante, compassionnelle, individualiste, du style : « être chrétien, c’est soigner les blessés de la vie en s’approchant de chacun pour le soulager ». Ce qui n’est pas faux en soi, bien sûr. Mais ce n’est pas premier ! good2 parabole dans Communauté spirituelleEt pas besoin d’être chrétien pour pratiquer cela.
Ce qui est premier dans la foi, d’après la parabole, c’est aimer ceux qui ont été mes samaritains !

Le pape François l’avait noté avec finesse :

« Ayant conclu la parabole, Jésus renverse la question du docteur de la Loi et lui demande : « Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ?  »  (v. 36). La réponse est finalement sans équivoque : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui » (v. 37). Au début de la parabole, pour le prêtre et le lévite, le prochain était le mourant ; au terme de celle-ci, le prochain est le samaritain qui s’est fait proche. Jésus renverse la perspective ».

Autrement dit :

« Ne cherche pas à classifier les autres pour voir qui est le prochain et qui ne l’est pas »

Un caillou dans la chaussure de Vance !

 

Qui devons-nous aimer ? Ceux qui nous ont sauvés à un moment ou un autre de notre vie.
Jésus semble dire : avant de hiérarchiser les solidarités (moi, ma famille, mon pays, les étrangers), commence par prendre conscience que tu es aimé, et sois plein d’amour envers ceux qui t’ont fait. Reconnaît que tu es dépendant de ces liens qui t’ont façonné gratuitement. Entend l’avertissement de l’apôtre Paul : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? »  (1Co 4,7)

L’amour, c’est d’abord recevoir.

Ensuite, bien sûr, la réception de ce don produit, appelle et suscite en retour un autre don, à d’autres. C’est ce que l’anthropologue Marcel Mauss appelait la logique du don / réception / contre-don. Ainsi circule entre les êtres une dette d’amour, insolvable, qui en se déplaçant crée entre nous une communion de destin, d’affection, de fraternité ouverte.

 

À ce titre, le premier samaritain de nos vies, c’est le Christ lui-même : reconnaître qu’il s’est approché de moi, m’a relevé de mes blessures et de la mort, a versé sur moi l’huile du baptême et le vin de l’eucharistie, m’a conduit à l’auberge–Église, où il a tout payé d’avance pour moi, c’est aimer le Christ comme mon samaritain à qui je dois tout : « Il m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2,20).

 

D’ailleurs, dans l’évangile de Luc, c’est Dieu lui-même qui éprouve la miséricorde (λεος =  eleos) du samaritain. Marie en est témoin la première : dans son Magnificat (« Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. [...] Il relève Israël son serviteur, il se souvient de sa miséricorde » Lc 1,50.54), et dans son partage avec ses voisins (« Ses voisins et sa famille apprirent que le Seigneur lui avait montré la grandeur de sa miséricorde, et ils se réjouissaient avec elle » Lc 1,58).

Zacharie et Élisabeth chantent et célèbrent et se réjouissent du don de la miséricorde accordée à Israël à travers leur couple : « miséricorde qu’il montre envers nos pères, mémoire de son alliance sainte, [...] grâce à la tendresse, à la miséricorde de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut » Lc 1,72.78).

Dans le bréviaire (l’office des Heures), nous prions le Magnificat chaque soir et le cantique de Zacharie chaque matin : comment mieux exprimer qu’en christianisme c’est la réception qui est première, avant le faire qu’elle suscite en retour : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10,8).

 

De même, celui qui est « ému de compassion » (σπλαγχνζω = splanchnizō) dans l’évangile de Luc n’est autre que Dieu lui-même :

- le Christ, en voyant la détresse de la veuve de Naïm (« Le Seigneur, l’ayant vue, fut ému de compassion pour elle » Lc 7,13),

- Dieu le Père dans la parabole des deux fils (« Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et l’embrassa » Lc 15,20)

- le Samaritain de notre parabole « un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion » (Lc 10,33).

L’ordo amoris nous demande de mettre Dieu en premier, avant nos familles, nos proches ou nous-même…

 

Orthodoxie et orthopraxieSi nous sommes attentifs à la parabole, nous respecterons les deux temps de cette histoire : d’abord aimer le samaritain qui se fait mon prochain, puis faire de même. Dans cet ordre-là !

Sinon, nous réduisons la parabole à une fable moralisante, et la foi à une liste de bonnes actions à faire, ce qui relève de l’activisme mondain.

Continuer à appeler cette parabole « du bon samaritain » s’inscrit d’ailleurs dans cette ligne moralisante ou « être bon » compte plus que « être aimé ». Or comme dit Jésus : « Qui est bon sinon Dieu seul ? » (Lc 18,19)

 

La foi est plus grande que la morale, qui n’est au mieux qu’une conséquence. Ce n’est pas la morale qui a fait entrer le bon larron le premier au paradis, mais sa confiance, sa foi en Jésus : « Souviens-toi de moi… » (Lc 23,42).

 

De plus, les commentaires de notre parabole versent le plus souvent dans une morale individualiste, focalisée sur les relations interpersonnelles, sans voir les interactions systémiques, structurelles, car centrée sur les symptômes à soulager et non sur les causes à éliminer. Soigner les lépreux en se faisant proche de chacun de, c’est bien. Mais trouver le bacille de la lèpre par la recherche scientifique afin d’éradiquer la maladie, c’est mieux ! Les dames patronnesses du XIX° siècle apportaient des paniers de victuailles aux pauvres ouvriers des mines dont Zola dénonçait la misère, mais n’ont rien fait pour changer leur condition.

C’est toute la difficulté de tirer une morale politique des Évangiles. Convaincus de l’imminence de la venue du royaume de Dieu, ni Jésus ni ses disciples n’ont pris la peine de réfléchir à une société plus juste, à des structures plus humaines. Alors que les juifs rêvent d’un État théocratique où la Torah serait la règle, alors que les musulmans imposent la charia comme preuve de la soumission de toute la société à Allah, les chrétiens se sont tournés vers la Jérusalem céleste à venir aux temps derniers, ou vers le royaume de Dieu survenu dans l’intériorité spirituelle du cœur de chacun. Juifs et musulmans veulent déduire l’organisation de la société de leur foi. Les chrétiens sont renvoyés à leur conscience : « Qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? » (Lc 12,14).

 

Bref : pas facile d’articuler les dimensions micro et macro (microéconomie / macroéconomie par exemple) à partir du Nouveau Testament ! Jésus et ses apôtres n’ont pas choisi un régime politique, ils n’ont pas parlé des mécanismes financiers à mettre en place (contrairement à la Torah et au Coran), ni du sida, ni de la PMA, ni de l’euthanasie, ni de la gestion des flux migratoires etc. C’est au prix d’une un immense effort, et devant le scandale de la misère ouvrière XIX° siècle, que le magistère romain a fini par développer une pensée sociale cohérente : la Doctrine sociale de l’Église. Même cette doctrine ne prône pas de modèle unique, ni d’organisation impérative. Le discernement est la règle en christianisme, quand l’obéissance est première en judaïsme dans l’islam.

 

Cependant, les chrétiens continuent hélas à procéder par généralisation de l’attitude du samaritain, comme si additionner les générosités individuelles pouvait résoudre les problèmes collectifs de ce siècle…

 

3. Ni le culte, ni la Loi

Qu’est-ce qui peut nous empêcher d’aimer ainsi les Samaritains de notre vie ?

Le culte et la Loi, répond Jésus, avec une certaine impertinence provocatrice.

  • Grand prêtreLe prêtre – le Cohen – est obnubilé par le culte qu’il doit assurer au Temple de Jérusalem. Prendre le temps de s’arrêter, soigner ce blessé, prendre le risque de l’impureté rituelle à son contact, ce serait compromettre sa mission sacerdotale. Certains prêtres mettent ainsi le culte au-dessus de tout – encens, dorures, froufrous, processions, chasubles et statues – jusqu’à exercer une forme de cléricalisme sur leurs fidèles au nom de leur rôle liturgique. À l’extrême, cela donne les 15 maladies de la Curie romaine dénoncées sans ménagement par le pape François le 22/12/2014 devant des cardinaux médusés par tant de violence verbale : se croire indispensable, l’activisme forcené, la pétrification mentale et spirituelle, la fonctionnarisation, la mauvaise coordination, l’Alzheimer spirituelle, la vanité, la schizophrénie existentielle, la médisance, l’idolâtrie des chefs, l’indifférence, le visage dur, l’accumulation, les cercles fermés, l’exhibitionnisme…

  Bigre ! Impressionnant catalogue, qui explique pourquoi les Cohen d’aujourd’hui s’écartent encore des blessés sur leur route…

  • Le lévite quant à lui est obnubilé par la Loi. Il sait que toucher un cadavre est interdit par la Torah. Cette impureté légale l’obligerait à des rites compliqués et coûteux pour lever l’interdit. Le judaïsme et l’Islam ont toujours été particulièrement tentés par ce règne du permis/défendu en guise de religion. Manger casher ou manger halal, faire ses ablutions « comme il faut », porter une kippa ou un voile, éviter les nourritures non casher ou haram (défendu) : juifs et musulmans sont éduqués dans une religion où la liste des choses à faire ou à ne pas faire est plus importante que le contenu de la foi. Or en christianisme, c’est la foi qui sauve, et non les œuvres : c’est une orthodoxie, alors que judaïsme islam sont des orthopraxies.


Roue de Dorothée de GazaLa pointe de la parabole du samaritain n’est pas d’abord : « fais comme le samaritain » mais : « aime ton Samaritain ». La praxis est seconde (pas secondaire) en christianisme.

La parabole dénonce la loi du culte comme inhumaine quand elle est prioritaire sur tout, et le culte de la Loi comme idolâtrique et meurtrier quand il absolutise le permis et le défendu.

Le docteur de la Loi est un bon représentant de cette « maladie » du culte de la Loi. Le pape François notait avec justesse : « Cet homme pose une autre question, qui devient très précieuse pour nous : « Et qui est mon prochain ? » (v. 29), en sous-entendant : « Mes parents ? Mes concitoyens ? Ceux de ma religion ?… « . En somme, il veut une règle claire qui lui permette de classifier les autres entre les « prochains » et les « non-prochains », entre ceux qui peuvent devenir prochains et ceux qui ne peuvent pas devenir prochains ».

N’est-ce pas l’attitude de J.D. Vance, qui hiérarchise ses solidarités en cercles concentriques (et égocentriques !) ?

 

Répétons-le : à eux seuls, ni le culte ni la Loi ne peuvent nous sauver ni rendre le monde meilleur. Pire : la loi du culte pétrifie l’amour, le culte de la loi le rend impossible.

Comme le disait le pape François – qui décidément a longuement et souvent médité cette parabole du samaritain – :

« Que le Seigneur nous délivre des bandits – il y en a tellement ! –, qu’il nous libère des prêtres trop pressés, qui n’ont jamais le temps d’écouter, de voir, et doivent faire leurs choses ; qu’il nous libère des docteurs qui veulent présenter la foi en Jésus Christ comme une règle mathématique; et qu’il nous enseigne à nous arrêter, qu‘il nous enseigne cette sagesse de l’Évangile : « se salir les mains ». Que le Seigneur nous donne cette grâce ».

LECTURES DE LA MESSE

Première lecture
« Elle est tout près de toi, cette Parole, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 10-14)


Lecture du livre du Deutéronome
Moïse disait au peuple : « Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi, et reviens au Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme. Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »


Psaume
(Ps 68, 14, 17, 30-31, 33-34, 36ab.37)
R/ Cherchez Dieu, vous les humbles et votre cœur vivra.


Moi, je te prie, Seigneur :
c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.


Réponds-moi, Seigneur,
car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse,
regarde-moi.


Et moi, humilié, meurtri,
que ton salut, Dieu, me redresse.
Et je louerai le nom de Dieu par un cantique,
je vais le magnifier, lui rendre grâce.


Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.


Car Dieu viendra sauver Sion
et rebâtir les villes de Juda.
patrimoine pour les descendants de ses serviteurs,
demeure pour ceux qui aiment son nom.


Deuxième lecture
« Tout est créé par lui et pour lui » (Col 1, 15-20)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens
Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui.
Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.


Évangile
« Qui est mon prochain ? » (Lc 10, 25-37)
Alléluia. Alléluia.
Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie ; tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. Jn 6, 63c.68c)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. » Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’ Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
Patrick BRAUD

 

 

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1 juin 2025

Pentecôte béguine sur l’Europe !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Pentecôte béguine sur l’Europe !


Homélie du Dimanche de Pentecôte / Année C
08/06/25


Cf. également :

Pentecôte, où la nécessité d’une parole publique
Le délai entre Pâques et Pentecôte
La séquence de Pentecôte
Pentecôte : un universel si particulier !
Le déconfinement de Pentecôte
Les langues de Pentecôte
Pentecôte, ou l’accomplissement de Babel
La sobre ivresse de l’Esprit
Les trois dimensions de Pentecôte
Le scat de Pentecôte
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie
Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons
Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?
La paix soit avec vous
Parler la langue de l’autre
Les multiples interprétations symboliques du buisson ardent

Parresia : le courage pascal 

 

1. Accorder Pentecôte au pluriel
Les salariés parlent avec délice du pont (voire du viaduc !) de Pentecôte. Les chrétiens fêtent Pentecôte comme le point d’orgue du temps pascal. On pourrait se méprendre et croire que Pentecôte est un peu comme l’armistice de Mai 1945 : un événement unique dont il importe de célébrer l’anniversaire. Or il n’y a pas une mais des Pentecôtes dans le livre des Actes des Apôtres. À tel point que des exégètes préfèrent appeler ce livre : les Actes de l’Esprit, tant le vrai sujet du récit est l’Esprit, avant les Douze.

Jugez plutôt : après notre épicentre pentecostal d’aujourd’hui (Ac 2,1–4) nous avons peu de temps après une dizaine de répliques tout aussi déterminantes !

Pentecôte béguine sur l’Europe ! dans Communauté spirituelle 21e7489_1715689453752-pns-971659Ac 4,31 : l’Esprit renouvelle l’assurance (en grec : la parresia) des croyants pour continuer à annoncer le Ressuscité malgré l’arrestation de Pierre et Jean et les menaces de coups de fouet s’ils parlent.

Ac 8,16-17 : l’Esprit descend sur les Samaritains par l’imposition des mains de Pierre et Jean.

Ac 9,17–18 : Paul se convertit, retrouve la vue et il est rempli de l’Esprit comme les Douze.

Ac 19,44–48 : l’Esprit descend sur le centurion romain Corneille (sans imposition des mains) et sa famille tandis que Pierre leur annonce le Ressuscité.

Ac 11,15–17 : Pierre est obligé de se répéter, et de raconter à nouveau la petite Pentecôte qu’il a vécue avec Corneille.

Ac 13,2–4 : l’Esprit intervient directement pour envoyer Paul et Barnabé vers les païens.

Ac 15 : c’est sans doute la deuxième plus grande Pentecôte de l’Église. L’Esprit inspire à l’assemblée des décisions neuves et courageuses pour l’accueil des païens, au sujet de la circoncision, de la cacherout, des prescriptions mosaïques.

Ac 19,1–7 : à Éphèse, environ 12 disciples reçoivent l’Esprit par l’imposition des mains de Paul, et se mettent à parler en langues et à prophétiser, comme à Jérusalem.

La liste n’est pas exhaustive.

Bref : les Pentecôtes se succèdent à un train d’enfer ! L’Esprit ne descend pas une fois sur l’Église, mais sans cesse, à chaque tournant décisif notamment. Il n’y a pas moins de 69 occurrences du terme grec πνεῦμα = pneuma (Esprit) dans les Actes : c’est vraiment lui le héros de ces pages !

Toute ces Pentecôtes ne s’arrêtent pas avec l’écriture du Nouveau Testament : l’histoire de l’Église continue d’être l’histoire de l’Esprit conduisant l’Église à travers les siècles. Que l’on songe aux conciles œcuméniques des six premiers siècles, de Nicée à Constantinople ! Ce sont des répliques du tremblement de terre de la Pentecôte initiale à Jérusalem (Ac 2 ; 15).

 

Pour nous persuader que l’histoire est désormais un déferlement de Pentecôtes successives, évoquons le phénomène incroyable – et mal connu en France – qui submergea l’Europe du Nord à partir du XII° siècle : les béguines !

 

2. Essor et apogée des béguinages

Si vous voyagez au nord de Lille, vous visiterez Gand, Bruges, Ypres, Oudenarde, Anvers, Louvain, Malines, Amsterdam etc. Vous tomberez à genoux devant la beauté de ces villes flamandes : la Grand-Place bordée de façades à pignons des XVII°-XVIII° siècles, le beffroi dominateur, les ruelles médiévales, les canaux, les moulins à vent, les églises, les voiliers aux larges gouvernails latéraux etc. Et puis vos pas vous conduiront, par hasard ou délibérément, à l’entrée du béguinage de la ville : un oasis de paix, de verdure, constitué de quelques rangées de maisons modestes – mais si mignonnes ! – autour d’un jardin et d’une chapelle.

Grand béguinage de Louvain

Grand béguinage de Louvain

On les appelait béguines. Pourquoi ? Peut-être parce que leurs vêtements étaient beiges. Peut-être parce qu’en néerlandais beggen signifiait « réciter des prières » (beggelen en flamand = ‘bavarder à haute voix’, cf. beten en allemand = « prier »), et que ces femmes murmuraient tout le temps leurs prières, seules où ensemble. Peut-être parce qu’on attribue (à tort) au prêtre liégeois Lambert le Bègue (+ 1177) la fondation du premier béguinage à Liège. Peut-être parce qu’elles étaient bienveillantes, ce qui en latin se dit benigna. Marie d’Oignies, souvent considérée comme la première béguine, est ainsi décrite comme « une benigna du Christ » et cette appellation qui devient synonyme de béguine se répand d’ailleurs largement en Europe au XIII° siècle.

On ne sait plus trop. Mais on sait que ce mode de vie connut un essor extraordinaire du XII° au XVI° siècle. À tel point qu’on comptait environ 1000 béguines à Gand au XIII°  siècle, et 200 000 en pays flamand à l’apogée du mouvement ! Comment ne pas y voir une Pentecôte féminine, qui a irrigué les Églises du Nord d’un sang neuf, et a répandu un parfum d’Évangile sur toutes ces contrées bien plus que les révolutions franciscaine ou dominicaine.

Avec cette expansion incroyable, l’Esprit a donné à l’Église des figures de sainteté extraordinairement inspirantes pour nous encore aujourd’hui. Il suffit de citer par exemple Hadewich (Edwige) d’Anvers (1220–1166) dont les visions, poèmes, lettres et mystique nous paraissent si modernes. On peut y ajouter sainte Marie d’Oignies (1176–1213), Mechthild de Magdebourg (1207–1283), qui écrivit : « La lumière fulgurante de la divinité » ; Ste Christine von Stommeln (1242–1312) ; Sybille de Gages (fin XII°-1250), latiniste renommée ; la poétesse Ida de Léau (+ 1260) ; Marguerite Porete (1250–1310) dont le livre : « Le miroir des âmes simples » lui valut le bûcher etc.

 

À partir du XVI° siècle, l’institution ecclésiale hiérarchique reprit en main les béguinages (hélas !) et les transforma en couvents religieux plus classiques. Les béguines en effet étaient mal vues par l’Église hiérarchique, car non soumises à l’autorité directe des ordres religieux. Plusieurs d’entre elles sont soupçonnées d’hérésie, comme Marguerite Porete, brûlée en 1310. Le Concile de Vienne (1311-1312) condamna certaines formes de béguinisme, mais le mouvement continua, sous une forme plus encadrée. Peu à peu, il  s’essouffla, et s’éteignit progressivement, jusqu’au XX° siècle (la dernière béguine meurt à Courtrai en Belgique en 2013) [1].

 

Les fruits de cette Pentecôte géante s’étalent sur plusieurs siècles ; ils sont considérables. Passons en revue quelques avancées spectaculaires que l’Esprit de Pentecôte a suscitées à  travers ces femmes libres.

 

3. Les fruits spirituels des béguinages

Dispersées dans d’humbles maisons de bois à travers la ville, ou rassemblées dans un havre de maisonnettes alignées avec soin dans le béguinage, les béguines ont légué à l’Église un patrimoine spirituel inestimable.

  • Le primat de l’expérience sur le dogme

Wisdom-of-Beguines-cover béguine dans Communauté spirituelleLes béguines parlent de leur vie comme des femmes parlent de leur rendez-vous amoureux. Elles n’écrivent pas en latin comme les savants, mais en langue locale (néerlandais, français, allemand de l’époque) pour être accessibles au plus grand nombre. Leurs récits décrivent  avant tout des expériences mystiques d’union à Dieu, avec un langage affectif (voire  sensuel), féminin, poétique, symbolique (exemple : la métaphore du miroir de l’âme). Les théologiens les interrogeaient sur leurs croyances et systèmes de pensée. Elles répondaient en racontant leur expérience : « voilà ce que je vis ». Cette mise en avant du sujet – femme, aimante et dévote – était révolutionnaire au XII° siècle ! Bien avant la dévotion moderna qui permettra de dire Je dans la parole de foi, les béguines proclament simplement qu’être chrétien c’est d’abord rencontrer le Christ vivant (dans l’Écriture, la prière, l’extase, la vie fraternelle etc.). Non pas des vérités à croire, mais quelqu’un à aimer : l’approche béguine de la foi nous émerveille aujourd’hui encore par les profondeurs de son adhésion au Christ.

Et c’est une expérience d’amour :

« Alors l’Amour vint à moi,

vêtue de noblesse, brillante de clarté.

Elle me dit :

“Je suis l’Amour,

et je suis celle qui doit t’enseigner.”

Et elle me donna un baiser,

tel que nul ne pourrait le comprendre

s’il n’a jamais été ivre d’Amour.”

Hadewich d’Anvers, Vision 7

 

  • Des femmes libres
sb-b-begijnhof-2 Hadewich

Plan du béguinage de Courtrai (1644)

Elles pouvaient entrer et sortir librement de la communauté. Cela choquait à l’époque où le cloître était vu comme la seule voie religieuse pour les femmes.

Quand elles se regroupaient en béguinage, elles élisaient une « Grande Dame », élue pour quelques années, qui n’était pas leur supérieure, mais la garante du respect de chacune et de l’esprit commun du béguinage. C’est une forme d’autogestion féminine inédite. De même, chaque béguinage édicte ses propres règles, toujours modifiables. Rien n’est imposé : ni l’habillement, ni l’habitat. La plupart des béguines vivent seules dans une maisonnette où elles prennent leur repas.

On verrait aujourd’hui dans cette égalité entre béguines l’amorce de la Réforme, ou de Vatican II, reconnaissant l’égale dignité de tous les baptisés.

 

  • Des femmes qui pratiquent l’enseignement et la direction spirituelle

ob_fa6089_marie-d-oignies PentecôteL’accès à la Bible, à l’écriture, à l’homélie, à l’enseignement était réservé aux hommes, aux clercs religieux. Qu’à cela ne tienne ! Les béguines vont commenter la Bible en racontant leur expérience spirituelle. Leurs écrits seront largement diffusés et toucheront une audience considérable. Ce seront la plupart du temps le Cantique des cantiques, les psaumes et autres passages « amoureux » qui seront l’objet de leurs interprétations enflammées. Ainsi, à côté de l’enseignement hiérarchique officiel, elles popularisent une lecture des Écritures à la fois simple et profonde, accessible à tous.

 

Outre leur engagement spirituel, de nombreuses Béguines étaient également impliquées dans des activités éducatives et sociales. Elles enseignaient dans des écoles ou dans des institutions de charité, comme les hôpitaux, où elles prenaient en charge les malades, les pauvres et les démunis. Les Béguines ont joué un rôle clé dans l’éducation des jeunes enfants, particulièrement des filles. Elles leur enseignaient non seulement des matières religieuses (lecture des Écritures, prières) mais aussi des compétences pratiques comme le tricot, la couture, et d’autres métiers artisanaux. Cela leur permettait d’avoir une certaine autonomie économique tout en restant ancrées dans une vie religieuse. Les Béguines prêchaient également à travers leurs actions sociales, en apportant une assistance spirituelle et matérielle à ceux qui en avaient besoin. Leur engagement dans les œuvres de charité et leur travail auprès des malades, des pauvres et des marginaux étaient considérés comme une forme de prédication vivante reconnue de tous.

 

En recevant d’autres béguines pour s’entretenir avec elles, en leur écrivant régulièrement, elles pratiqueront un accompagnement spirituel authentique, non sacramentel. On redécouvre aujourd’hui que l’accompagnement spirituel est un charisme non lié à l’ordination. Des mouvements comme CVX (Communautés de Vie chrétienne) ou les Foccolaris et même des diocèses développent cet accompagnement spirituel par des laïcs, en formant et supervisant ceux et celles qui ont reçu de l’Esprit Saint cette capacité, ce charisme.

 

  • Vacuité et détachement

Détachées, les béguines l’étaient d’abord matériellement : en menant une vie simple, consacrée aux pauvres et à la prière. Elles l’étaient aussi spirituellement, développant une mystique de l’abandon qui passe par la radicale désappropriation de soi. Le pur amour qu’elles désiraient est gratuit, désintéressé, « pour rien ». Ainsi Marguerite Porete, dans Le miroir des âmes simples (chapitre 118) :

Couverture du livre Le Miroir des âmes simples et anéanties« Cette âme est si unie à Dieu qu’elle ne peut plus agir que par Lui.

Elle ne cherche plus son salut, car elle est au-delà de la crainte et du désir.

Elle ne prie plus, car elle ne veut plus rien ;

elle ne jeûne plus, car elle n’a plus de volonté propre ;

elle ne fait plus d’œuvres bonnes, car c’est Dieu seul qui agit en elle.

Elle est devenue un miroir, clair et pur,

dans lequel Dieu contemple son Image.

Cette âme est devenue si libre qu’elle ne veut rien,

car elle n’a rien,

et elle n’a rien, car elle ne veut rien ;

et elle ne veut rien, car elle est toute en Dieu,

et Dieu est tout en elle.

Elle vit sans pourquoi. »

 

Ce détachement (que Maître Eckhart appellera plus tard abgelassenheit) va jusqu’à l’union à Dieu, la divinisation, dès maintenant :

« L’Amour est si puissant qu’il rend semblables ceux qui l’aiment.

En l’Amour, je suis devenue Dieu, et Dieu est devenu moi,

car l’Amour unit sans séparation,

et fait perdre toute distinction.

Là, l’âme est plus qu’âme : elle est Dieu par participation. »

Hadewijch d’Anvers, Lettre 29

 

Amour est tout - poèmes strophiques - 1« Ce que l’Amour a de plus doux, ce sont ses violences ; 

son abîme insondable est sa forme la plus belle ; 

se perdre en lui, c’est atteindre le but ; 

être affamé de lui c’est se nourrir et se délecter ; 

l’inquiétude d’amour est un état sûr ; 

sa blessure la plus grave est un baume souverain ; 

languir de lui est notre vigueur ; 

c’est en s’éclipsant qu’il se fait découvrir ; 

s’il fait souffrir, il donne pure santé ; s’il se cache, il nous dévoile ses secrets ; 

c’est en se refusant qu’il se livre ; 

il est sans rime ni raison et c’est sa poésie ; 

en nous captivant il nous libère ; 

ses coups les plus durs sont ses plus douces consolations ; 

s’il nous prend tout, quel bénéfice ! 

C’est lorsqu’il s’en va qu’il nous est le plus proche ; 

son silence le plus profond est son chant le plus haut ; 

sa pire colère est sa plus gracieuse récompense ; 

sa menace nous rassure et sa tristesse console de tous les chagrins : 

ne rien avoir, c’est sa richesse inépuisable. »

Hadewijch d’Anvers, Poèmes spirituels.

 

Hadewijch exprime ici une mystique de l’union totale avec Dieu, dans un langage d’amour extrême, presque nuptial. Elle annonce ce que dira plus tard Jean de la Croix, mais dans une voix féminine, passionnée, audacieuse. L’âme, dans son abandon total, devient « Dieu par participation » — une affirmation très forte à l’époque !

En se « vidant » de toute volonté propre, l’âme béguine laisse Dieu s’unir à elle. Le pèlerin chérubinique (1657) d’Angelus Silesius se reprendra ce thème de la gratuité absolue : « La rose est sans pourquoi »

 

  • Un christianisme de gloire

Hadewijch d'AnversLoin de tout dolorisme et de l’obsession du péché qui prévalaient à l’époque, la spiritualité des béguines est tout entière orientée vers la divinisation, la participation à la gloire de Dieu. Avec la grande peste qui a décimé un tiers de la population européenne, les églises résonnaient au XIV° siècle de danses macabres, requiems, funérailles et autres imprécations sur le péché et l’enfer et le jugement dernier. Rien de tout cela chez les béguines : tout à leur union amoureuse avec Dieu, elles exaltaient la beauté, la profondeur, l’infini de l’amour divin. Leur Dieu était un Christ de gloire plus qu’un Jésus crucifié. Leur espérance était d’anticiper la divinisation promise plutôt que d’échapper à l’enfer, après la mort. Pour elles, le but (devenir Dieu en Dieu) importait plus que les dangers (le péché). « Être sauvée » pour elles signifiait : être tendues en avant, sans se retourner.

Jacques de Vitry décrit ainsi Marie d’Oignies :

« Elle portait en son âme, comme dans un sanctuaire secret, la présence du Très-Haut.

Là, dans le silence profond de son cœur, la lumière divine l’embrasait. 

Marie était souvent ravie en contemplation, et ses yeux se remplissaient de larmes, non de tristesse, mais d’un amour si ardent qu’elle sentait Dieu vivant en elle. 

Elle disait parfois, en soupirant doucement : « Mon âme est le trône du Bien-Aimé ; Il y repose, et moi je L’adore » » [2].

 

Les théologiens se focalisaient sur les entraves au salut (être sauvé du péché) alors que les béguines cherchaient le fruit du salut (être unie à Dieu).

On retrouve un écho de cette tension dans la controverse qui opposa Jean Duns Scot et Thomas d’Aquin au XIII° siècle sur les raisons de l’Incarnation : Thomas soutenait que le Verbe s’est fait homme pour nous libérer du péché. Duns Scot affirmait que c’était d’abord pour nous diviniser, et que le péché n’était qu’un obstacle au cours de route, secondaire. C’est Thomas d’Aquin qui est passé à la postérité… Il faudra attendre Vatican II pour réhabiliter la vision positive et « optimiste » de Duns Scot.

« Quand l’âme est anéantie…, quand elle est engloutie et réduite à rien.., elle devient avec Dieu totalement cela même qu’il est » (Hadewijch d’Anvers)

L’Orient – lui – n’a jamais perdu cette veine enthousiasmante mettant la gloire et la divinisation au cœur du salut, plus que le péché. Si on avait écouté les béguines en Occident, on n’aurait pas perdu cette approche positive de l’espérance chrétienne…

 

  • La postérité spirituelle des béguines

Contemporaines à leurs débuts de François d’Assise, les béguines ont popularisé au Nord de l’Europe des inspirations semblables à celle du Poverello : une vie simple et fraternelle, un retour à l’Évangile, une communauté entre égaux, une pauvreté extérieure et intérieure, un élan missionnaire…

 

Maitre Eckhart et les beguinesEnsuite, la mystique rhénane (Eckhart, Tauler, Suso) du XIV° siècle sera grandement influencée par l’expérience béguine. Détachement, abandon, vacuité, désintéressement, naissance de Dieu en l’âme… : tous ces thèmes développés par Eckhart avec un fort appareil philosophique et théologique furent d’abord des récits qu’il a entendus de la bouche des béguines qu’il connaissait, visitait, écoutait.

 

Ensuite encore, la Réforme issue de Luther au XVI° siècle remettra en avant des intuitions béguines : égalité de tous les baptisés, prédication et sacerdoce universel, cure d’âme, gratuité absolue du salut etc. Si l’Église d’Occident n’avait pas perdu l’héritage des béguines, elle aurait pu s’épargner bien des déchirures d’une Réforme qui était en germe dans l’expérience mystique de ces femmes humbles et ardentes.

 

Angelus Silesius reprendra le fil de la mystique du désintéressement au XVI° siècle. Mais la Contre-Réforme dominante étouffera sa voix.

 

Au XX° siècle, dans l’élan de Vatican II, des formes de vie nouvelle mêlant laïcs et clercs  ont remis à l’honneur des modes communautaires proches de celui des béguines. Et même la société civile s’intéresse à ce mode de vie pour pratiquer la solidarité intergénérationnelle  (habitat partagé), avec des bâtiments et lieux de vie s’inspirant des béguinages.

 

Que la Pentecôte béguine, qui a illuminé l’Europe du Nord de tant de figures de sainteté et semé tant de béguinages dans les villes flamandes, soit pour nous encore aujourd’hui une source d’inspiration et de renouveau !


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[1]. Voici la liste des 13 béguinages flamands classés au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1998 :
Grand Béguinage de Bruges / Grand Béguinage de Louvain / Petit Béguinage de Louvain / Béguinage de Gand / Ancien Béguinage Sainte-Elisabeth à Courtrai / Béguinage de Lierre / Béguinage de Malines / Petit Béguinage de Malines / Béguinage de Diest / Béguinage de Tongres / Béguinage de Turnhout / Béguinage de Dendermonde / Béguinage de Sint-Truiden.

[2]. Vita Mariae Oigniacensis, trad. libre d’après Jacques de Vitry

 

MESSE DU JOUR


Première lecture
« Tous furent remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 1-11)


Lecture du livre des Actes des Apôtres
Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »


Psaume
(Ps 103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34)

R/ Ô Seigneur, envoie ton Esprit qui renouvelle la face de la terre !
ou : Alléluia ! (cf. Ps 103, 30)


Bénis le Seigneur, ô mon âme ;

Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
la terre s’emplit de tes biens.


Tu reprends leur souffle, ils expirent

et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.


Gloire au Seigneur à tout jamais !

Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.


Deuxième lecture
« Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu » (Rm 8, 8-17)


Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains
Frères, ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu. Or, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, reste marqué par la mort à cause du péché, mais l’Esprit vous fait vivre, puisque vous êtes devenus des justes. Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous.
Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais elle n’est pas envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair, vous allez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez. En effet, tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire.


Séquence
Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière.
Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs.
Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur.
Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort.
Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles.
Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti.
Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé.
Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé.
À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés.
Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen


Évangile
« L’Esprit Saint vous enseignera tout » (Jn 14, 15-16.23b-26)
Alléluia. Alléluia.
Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »
Patrick BRAUD

 

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