L'homélie du dimanche (prochain)

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31 juillet 2022

Par la foi…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Par la foi…

Homélie pour le 19° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
07/08/2022

Cf. également :

Avec le temps…
La sobriété heureuse en mode Jésus
Restez en tenue de service
Agents de service
Manager en servant-leader
Jesus as a servant leader
Aimer Dieu comme on aime une vache ?

De nuit

Par la foi… dans Communauté spirituelle image-434x500Avez-vous déjà navigué de nuit ? Les ‘voileux’ connaissent bien cette sensation étrange, lorsque le ciel et la mer se mélangent, lorsque les étoiles emballent le voilier dans un somptueux écrin-cadeau, lorsque le chuintement de l’écume le long de l’étrave dans le silence de la nuit est à la fois inquiétant et familier, lorsque l’œil humain a perdu tout repère apparent pour savoir où aller. Dans ces nuits-là, surtout si le vent a forci, après la fatigue des veilles et les dangers des navigations risquées, la moindre lueur à l’horizon est guettée avec avidité. « Là : un éclat ! » Le bateau peut être à des dizaines de milles nautiques de son port d’arrivée, mais il suffit du scintillement d’une bouée cardinale ou d’un éclat blafard à peine perceptible pour que le capitaine vérifie sa route : le port d’arrivée sera en vue tôt ou tard.

 

La foi des Hébreux

L’auteur de la Lettre aux Hébreux a-t-il traversé la Méditerranée ? Sa description de la foi dans notre lecture de ce dimanche (He 11,1-2.8-19) rejoint en tout cas l’expérience d’une navigation de nuit :
« Frères, la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. (…) C’est dans la foi, sans avoir connu la réalisation des promesses, qu’ils sont tous morts ; mais ils l’avaient vue et saluée de loin, affirmant que, sur la terre, ils étaient des étrangers et des voyageurs ».

GaliléeC’est un critère facile pour distinguer science et foi : la science n’espère rien, elle cherche à expliquer ; la foi espère tout, et anticipe sur ce qu’elle espère. Ceux qui cherchent des ‘preuves’ de l’existence de Dieu se trompent de quête : Dieu est quelqu’un en qui croire, et non un savoir à apprendre. Démontrer Dieu serait éteindre la foi. Il faudrait se plier à la vérité objective qui s’imposerait alors à nous. Comme dit Paul, « voir ce qu’on espère ce n’est plus espérer » (Rm 8,24). Le navigateur dans la nuit espère le port, il ne le voit pas. La lueur du phare soutient cette espérance en lui permettant de croire qu’il est en bonne voie.

La confusion entre foi et science est hélas courante aujourd’hui : des fondamentalistes chrétiens ou musulmans veulent à tout prix faire concorder les résultats des sciences actuelles avec ceux de leur lecture de la Bible ou du Coran. Ce concordisme a maintes  fois été dénoncé par l’Église comme illusoire et dangereux. Illusoire car ce que la science dit aujourd’hui peut être contredit demain par de nouvelles découvertes et théories, et celui qui aura fondé sa foi sur la science d’hier sera alors bien orphelin. Dangereux, car appuyer sa foi sur la science revient inéluctablement à vouloir l’imposer aux autres, par la force s’il le faut, car la vérité ne peut être l’objet d’un choix personnel. Le système soviétique a voulu imposer la vérité « scientifique » du communisme comme l’unique voie de salut pour les pauvres. Les politiques libérales prétendent s’appuyer sur une « science économique »  indiscutable, et cela pour disqualifier les autres choix possibles.

Les médecines soi-disant alternatives ou les méthodes soi-disant éprouvés des thérapies en tous genres s’appuient sur des théories fausses suffisamment complexes pour bluffer leurs clients et créer une soumission aveugle. Qu’on pense par exemple à la fameuse dianétique de Ron Hubbard, fondateur de l’Église de scientologie : un best-seller (plus de 250 millions d’exemplaires vendus !) de fausses vérités habillées d’un appareil pseudo-scientifique qui serait risible s’il n’était aussi dangereusement sectaire…

La science peut aider la foi en contredisant de fausses lectures des textes (sur l’évolution par exemple). La foi peut favoriser la science en l’aidant à ne pas sortir de son champ d’investigation (ce que font tous les scientismes) et en l’ouvrant à d’autres perspectives.

Tous ceux qui dès lors veulent imposer leur foi aux autres sous prétexte de révélation supérieure font mentir la Lettre aux Hébreux.
Enlever à la foi son caractère ‘nocturne’ conduit à toutes les dictatures pseudo-religieuses ou pseudo-scientifiques…

 

Par la foi

"C'est par la foi..."Vient ensuite dans le texte du chapitre 11 de la Lettre aux Hébreux une longue énumération de personnages bibliques, qui opère en fait une relecture croyante des périodes de l’histoire d’Israël. Cette litanie est rythmée par le leitmotiv : par la foi… L’auteur balaie ainsi des siècles d’évènements bibliques, avec une première liste depuis la Création jusqu’à Sara, puis une deuxième liste depuis Abraham jusqu’à Rahab. Tiens ! On a donc deux listes (cela nous rappelle les généalogies de Jésus en Mt 1 et Lc 3) qui chacune se termine avec une femme [1], ce qui est déjà une petite provocation dans le monde juif où les femmes n’ont pas le droit de témoigner ; or là elles sont deux femmes à témoigner de la puissance de la foi, et en plus leur statut social les range plutôt du côté des méprisés : Sara est stérile, Rahab est prostituée. La foi culmine souvent en ceux et celles que la société traite comme des moins-que-rien !

Deuxième caractéristique de cette longue et double liste (dont notre lecture liturgique ne donne qu’un extrait) : tous ceux qui sont cités ne sont pas épargnés, au contraire ! Pour le dire autrement : la foi ne les a pas protégés comme par miracle, elle les a au contraire largement exposés à l’épreuve, à la persécution, au malheur innocent :
« Certains autres ont été torturés et n’ont pas accepté la libération qui leur était proposée, car ils voulaient obtenir une meilleure résurrection. D’autres ont subi l’épreuve des moqueries et des coups de fouet, des chaînes et de la prison. Ils furent lapidés, sciés en deux, massacrés à coups d’épée. Ils allèrent çà et là, vêtus de peaux de moutons ou de toisons de chèvres, manquant de tout, harcelés et maltraités » (He 11,35–37).
Bigre : pas très réjouissant tous ces supplices ! Si c’est ça le bénéfice de croire, beaucoup vont se découvrir athées ! Ou du moins idolâtres : car les païens demandent à leurs idoles de les protéger des épreuves, alors que les chrétiens s’appuient sur leur foi pour continuer à aimer et croire à travers l’épreuve. Les Égyptiens suppliaient leurs dieux de leur envoyer des crues abondantes du Nil. Les idolâtres d’aujourd’hui multiplient les cierges, génuflexions, les pèlerinages et les neuvaines pour échapper au cancer, avoir des enfants, réussir un examen ou s’enrichir… Il n’y a guère de différence entre le culte d’Amon pour obtenir de bonnes récoltes et le rabâchage de prières magiques pour obtenir la santé, l’amour ou la richesse !

 

La foi n’est pas un parapluie

05c4ddc9 foi dans Communauté spirituelleLa foi juive et la foi chrétienne ne protègent pas des épreuves, elles permettent de les traverser sans cesser d’espérer. Elles n’ont rien d’un parapluie qui nous mettrait à l’abri ; elles nous exposent aux persécutions, au mépris des puissants, jusqu’à devenir « le rebut de l’humanité, l’ordure du monde » (1Co 4,13). Pire encore, la foi biblique ne nous garantit pas la réalisation de la promesse de notre vivant ! « Et, bien que, par leur foi, ils aient tous reçu le témoignage de Dieu, ils n’ont pas obtenu la réalisation de la promesse » (He 11,39).
Joseph n’a pas vécu la Pâque ni l’Exode ; Moïse n’est pas entré en Terre promise ; Jésus lui-même est mort lamentablement abandonné de tous, même de son Père.
Si votre foi n’a pour but que de vous procurer un mieux-être personnel ici-bas, vous serez inévitablement déçus par la foi chrétienne ! Instrumentaliser la foi pour mieux vivre, c’est de l’utilitarisme idolâtre !
Malheureusement, ce qui intéresse la plupart des gens n’est pas Dieu en lui-même, mais ce que Dieu peut leur apporter. Ils aiment Dieu comme on aime une vache, disait Maître Eckhart : pour sa viande, son lait, son cuir, mais pas pour elle-même.

La foi n’est pas un parapluie anti-épreuves de la vie ! Au contraire, elle fait prendre des risques, faire des choix à contre-courant, elle suscite l’hostilité car elle dérange le marchandage avec les idoles. Elle nous expose, au lieu de nous mettre à l’abri.
« Choisissant d’être maltraité avec le peuple de Dieu plutôt que de connaître une éphémère jouissance du péché, Moïse considéra l’humiliation subie par le Christ comme une richesse plus grande que les trésors de l’Égypte : en effet, il regardait plus loin… » (He 11,25–26).

Serions-nous plus grands que Moïse qui, par la foi, navigua ainsi de nuit jusqu’à apercevoir le but sans pouvoir l’atteindre ?
Serions-nous plus forts que le Christ qui à Gethsémani lutta par la foi contre la tentation d’instrumentaliser Dieu : « Père, que ta volonté soit faite et non la mienne » ?
Le malheur innocent nous frappera, comme Job. Sa foi n’a pas vacillé alors qu’il était dépouillé de tout (santé, famille, richesses). Il a continué d’interroger Dieu sans rompre la relation avec lui, et sa foi devint une lutte comme celle de Jacob avec l’ange, se roulant dans la poussière jusqu’à être béni (Gn 32).

 

Comme s’il voyait l’invisible

51oNKTrhf3L._SX344_BO1,204,203,200_ nuitNotre lecture emploie cette belle formule paradoxale à propos de la foi de Moïse : « Grâce à la foi, Moïse quitta l’Égypte sans craindre la colère du roi ; il tint ferme, comme s’il voyait Celui qui est invisible » (He 11,27).
C’est aussi le titre d’un livre célèbre en son temps (1964), écrit par un prêtre-ouvrier, Jacques Loew, docker à Marseille à partir des années 40. Il s’y exerçait à la même relecture historique croyante que celle de la Lettre aux Hébreux, en discernant dans l’histoire des ouvriers qu’il côtoyait des éléments de foi et d’espérance témoignant du travail de l’Esprit en eux. Ce qui lui a permis de tenir en milieu largement anticlérical !

Comme s’il voyait l’invisible, Jacques Loew a cru en la proximité de ces rudes dockers avec l’Évangile.
Comme s’il voyait l’invisible, Moïse a quitté ses privilèges de la cour de Pharaon pour aller vers un pays lointain qu’il ne connaissait pas et dans lequel il n’est pas entré.
Comme s’il voyait l’invisible, Jésus de Nazareth a subi l’humiliation de la croix s’appuyant sur sa confiance en celui qu’il appelait Abba, et il mourut sans voir se réaliser la promesse d’un royaume de Dieu vainqueur du mal.

 

Alors nous aussi, comme si nous voyions l’invisible, avançons dans la foi, naviguons chacun dans notre nuit sans quitter des yeux la lumière qui, là-bas, nourrit notre espérance…

 


[1]. 1° liste : Création, Abel, Hénoch, Noé, Abraham, Sara ; 2° liste : Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, Israël, Rahab.



Lectures de la messe

Première lecture
« En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire » (Sg 18, 6-9)

Lecture du livre de la Sagesse
La nuit de la délivrance pascale avait été connue d’avance par nos Pères ; assurés des promesses auxquelles ils avaient cru, ils étaient dans la joie. Et ton peuple accueillit à la fois le salut des justes et la ruine de leurs ennemis. En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire. Dans le secret de leurs maisons, les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice, et ils consacrèrent d’un commun accord cette loi divine : que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ; et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères.

Psaume
(Ps 32 (33), 1.12, 18-19,20.22)
R/ Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu.
 (Ps 32, 12a)

Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu,
heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine !

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

Deuxième lecture
« Abraham attendait la ville dont le Seigneur lui-même est le bâtisseur et l’architecte » (He 11, 1-2.8-19)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. Et quand l’Écriture rend témoignage aux anciens, c’est à cause de leur foi.
Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
Grâce à la foi, il vint séjourner en immigré dans la Terre promise, comme en terre étrangère ; il vivait sous la tente, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers de la même promesse, car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations, la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte.
Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.
C’est dans la foi, sans avoir connu la réalisation des promesses, qu’ils sont tous morts ; mais ils l’avaient vue et saluée de loin, affirmant que, sur la terre, ils étaient des étrangers et des voyageurs. Or, parler ainsi, c’est montrer clairement qu’on est à la recherche d’une patrie. S’ils avaient songé à celle qu’ils avaient quittée, ils auraient eu la possibilité d’y revenir. En fait, ils aspiraient à une patrie meilleure, celle des cieux. Aussi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu, puisqu’il leur a préparé une ville.
Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.

Évangile
« Vous aussi, tenez-vous prêts » (Lc 12, 32-48)
Alléluia. Alléluia. 
Veillez, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra. Alléluia. (cf. Mt 24, 42a.44)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne détruit pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur viendrait, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » Pierre dit alors : « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou bien pour tous ? » Le Seigneur répondit : « Que dire de l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Vraiment, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens. Mais si le serviteur se dit en lui-même : ‘Mon maître tarde à venir’, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, celui-là n’en recevra qu’un petit nombre. À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. »
Patrick BRAUD

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17 juillet 2022

INRI : annulez l’ordre injuste !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

INRI : annulez l’ordre injuste !

Homélie pour le 17° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
24/07/2022

Cf. également :

La prière et la Loi de l’offre et de la demande
Que demander dans la prière ?
La force de l’intercession
Les 10 paroles du Notre Père
Intercéder comme Marie
Ne nous laisse pas entrer en tentation
La loi, l’amour, l’épikie

 

INRI : annulez l’ordre injuste ! dans Communauté spirituelle 24933903-factures-en-papier-clou-avec-l-homme-de-travailler-sur-le-fond

La pile de facturettes au clou

Vous avez sûrement déjà vu ce grand clou placé à la verticale sur son socle au comptoir : pour payer à la caisse d’un restaurant, d’une épicerie ou d’un hôtel, le commerçant vous  a tendu un terminal de carte bleue qui après votre code a imprimé deux exemplaires du ticket bancaire. Le commerçant a détaché le deuxième exemplaire pour vous le donner, et a  conservé le premier qu’il a aussitôt fiché sur le pic avec la pile des autres facturettes de la journée. Ainsi l’acte de clouer ce papier sur le pic signifie : « ça c’est réglé. La facture est acquittée. Le client n’a plus rien à payer ».

Le grand voyageur qu’était Paul ferait sans doute chauffer sa carte bleue tout autour de la Méditerranée aujourd’hui, et il remarquerait sûrement ce geste d’acquittement ! C’est en tout cas quelque chose de semblable qu’il a observé il y a 2000 ans : il était d’usage en cas de prêt d’argent d’écrire à la main un billet mentionnant la date, les noms et la somme due. C’était une facture, une obligation, et ce billet de reconnaissance de dette exigeait le remboursement en retour, avec des pénalités en cas de retard. Chez les juifs, il y avait plusieurs manières d’annuler cette obligation, notamment après le paiement : on pouvait diluer et effacer l’écriture à l’aide d’un buvard, ou barrer le billet avec un trait d’encre (comme on barre une carte grise pour indiquer que le véhicule est vendu). On pouvait également le frapper avec un clou, ce qui en le déchirant le frappait d’invalidité [1]. Ce sont ces gestes auxquels Paul fait allusion dans notre deuxième lecture (Col 2, 12-14) :

Frères, dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Vous étiez des morts, parce que vous aviez commis des fautes et n’aviez pas reçu de circoncision dans votre chair. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix.

Effacer et clouer à la croix les obligations légales : quelles conséquences pour nous de ces gestes spectaculaires ?
Il y en a au moins deux :
– ne pas vivre sous le régime de la Loi, quelle qu’elle soit, mais de la grâce. Mettre l’Esprit au-dessus de la lettre.
– ne pas imposer à d’autres des lois injustes ou impossibles.
Disons quelques mots de chacune de ces deux conséquences.

 

Vivre sous le régime de la grâce plutôt que de la Loi

La traduction liturgique est approximative quand elle parle de dette. Le billet dont parle Paul est visiblement juridique, comme une ordonnance écrite d’un tribunal. La traduction de Louis Segond est plus proche du texte original :

« Il a effacé l’acte (xειρογραφον) dont les ordonnances nous condamnaient et qui subsistait contre nous, et il l’a détruit en le clouant à la croix » (Col 2,14).

 croix dans Communauté spirituelleAvec un culot certain, Paul emploie le mot xειρογραφον = cheirographon, qui signifie manuscrit, billet écrit à la main. Comme il parle ici d’un acte juridique fixant les prescriptions de la Loi de Moïse, impossible de ne pas se souvenir que les deux Tables de la Loi sont réputées écrites du doigt de Dieu (Ex 31,18) au Sinaï ! Paul ose dire que les obligations légales écrites du doigt de Dieu, les fameux 613 commandements juifs à observer chaque jour aujourd’hui encore, sont désormais caduques depuis la croix du Christ ! On avait déjà vu Jésus dessiner de son doigt dans la poussière au moment où l’on voulait son accord pour lapider la femme adultère selon la Loi de Moïse (Jn 8, 1-11). Comme si le doigt de Dieu écrivait la nouvelle Loi… Et, sans renier la Loi, Jésus avait su faire primer la grâce sur le jugement, le pardon sur la faute. Paul tire le fil : puisque c’est la Loi qui a condamné Jésus à l’infamie du gibet, sa résurrection a annulé cette condamnation et a rendu obsolète l’appareil juridique qui a engendré une telle méprise !

La première Loi a été utile et nécessaire : les Hébreux n’étaient pas encore un peuple quand Dieu les a fait sortir d’Égypte, ramassis d’esclaves en fuite au désert. Avec patience et exigence, via les prescriptions très codifiées de la Loi de Moïse, Dieu s’est fait le pédagogue d’Israël pendant son enfance et son adolescence, pour le guider vers sa maturité spirituelle. « Ainsi, la Loi, comme un pédagogue, nous a menés jusqu’au Christ pour que nous obtenions de la foi la justification » (Ga 3,24). Avec Jésus, la Loi nouvelle instaure la vie dans l’Esprit que la Loi de Moïse préparait.

Les ordonnances juridiques sont ainsi effacées, comme le psaume 50 suppliait Dieu de le faire :
« Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. » (Ps 50,3)
« Détourne ta face de mes fautes, efface tous mes péchés. » (Ps 50,11)
Elles sont effacées, comme le gérant habile efface sa commission sur le billet de reconnaissance des obligés de son maître (Lc 16,1-8). Le jour où son patron le menace de licenciement, il se préoccupe de se faire des amis ; et dans ce but il convoque les débiteurs de son maître ; à chacun d’eux, il dit : « voici ton billet de reconnaissance de dette, efface et change la somme. Tu devais 100 sacs de blé ? Écris 80 ».
Elles sont effacées, comme est effacée la menace pesant sur une femme accusée d’infidélité, selon l’ordalie du livre des Nombres : « Le prêtre écrira ces menaces sur un manuscrit et les effacera dans l’eau amère » (Nb 5,23). Il fera boire cette eau amère à la femme pour savoir si elle a été infidèle ou non : si oui, l’eau amère la fera dépérir, sinon elle sera reconnue fidèle. Curieuse pratique, mais qui montre que le châtiment peut être effacé par l’intervention divine.

 

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INRI

En 2020, Werner Lustig, un homme d’affaires allemand, a voulu faire enregistrer les lettres INRI, utilisées par le christianisme sur les crucifix depuis plus de 2000 ans, comme une marque déposée. Il l’aurait utilisée sur des T-shirts, bijoux et autres produits, comme Coca ou Nike ! À la dernière minute, les autorités européennes des marques ont rejeté son enregistrement pour une utilisation d’INRI sur des produits commerciaux, ce qui lui aurait donné le monopole de l’utilisation de l’INRI sur les croix !

Le supplice des esclaves était connu et redouté dans l’empire romain : en 71 av. JC, 6000 esclaves révoltés avec Spartacus furent crucifiés par Crassus sur les 190 km entre Capoue et Rome. L’historien juif Flavius Josèphe rapporte que vers 88 av. J.-C., 800 pharisiens furent crucifiés au centre de Jérusalem sur ordre d’Alexandre Jannée ; il rapporte également les 2000 crucifiements ordonnés en 4 av. J.-C. par le légat romain Varus.
Paul avait déjà vu ces condamnés misérables rayés de l’humanité.
Il n’était pas au Golgotha, mais tous lui ont raconté : il y avait au-dessus de la tête de Jésus un panneau en bois sur lequel Pilate avait fait écrire le titulus [2], le motif de sa condamnation : « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs ». Comme le I et le J ont la même lettre en latin, cela a donné le célèbre acronyme INRI représenté sur les tableaux des peintres et les calvaires des sculpteurs etc.
Notons pour l’anecdote que cela a également donnée la deuxième branche de la Croix de Lorraine, la plus courte, qui fait bien référence au panneau INRI [3] du Golgotha…

Bref : clouer INRI sur le bois de la croix, c’était pour Paul un acte hautement symbolique. Parce qu’il est le roi des juifs, Jésus dispose de la Loi juive. Parce que ce panneau est écrit dans les trois langues majeures de Palestine (l’araméen, le latin, grec), il annonce une bonne nouvelle pour l’empire tout entier : les obligations rituelles et juridiques de la Loi de Moïse sont clouées au bois de la croix ! Elles sont accomplies dans le don de l’Esprit, qui surpasse toute Loi.

Et ça, c’est une bonne nouvelle pour nous encore aujourd’hui ! Car vouloir obéir en tous points à la Loi, à ses 613 commandements (ou à ceux de la charia), est impossible ! Il y a tant d’interdits et d’obligations – depuis la façon de se laver jusqu’à l’usage de l’électricité ! – qu’aucun juif pieux ne peut prétendre observer la Loi à la lettre en totalité, toujours et partout. Il en est de même pour toutes les lois que les Églises ont voulu imposer au cours des siècles, pour remplacer l’ancienne, en contradiction flagrante avec la déclaration de Paul… S’il y avait un permis à points pour les lois religieuses, aucun croyant n’aurait ses douze points ! Comme l’écrivait le philosophe juif Emmanuel Lévinas : « Personne ne peut dire : j’ai fait tout mon devoir, sauf l’hypocrite ». Comment, dès lors, un individu peut-il prétendre à l’accomplissement de tous les commandements ? Les rabbins disent que c’est le peuple pris dans son ensemble qui observe la Loi, car pour un seul c’est impossible.

Paul rassure les inquiets, et nous délivre du sentiment de culpabilité qu’engendre l’exigence infinie du respect de la Loi : ce n’est pas en observant des prescriptions religieuses qu’on est sauvé, c’est par grâce ! Ce n’est pas en appliquant à la lettre les décrets des rabbins ou des oulémas, ou même des ordres cléricaux, que nous nous hisserions jusqu’à Dieu grâce à nos ‘mérites’. C’est Dieu qui à l’inverse est venu vers nous, gracieusement, sans condition : il suffit de le recevoir.

Côté catholique, les fondamentalistes ont toujours été des obsédés de la Loi, qu’ils transgressent d’ailleurs allègrement pour eux-mêmes alors qu’ils veulent l’imposer aux autres…

Si le billet des ordonnances de la Loi a été cloué sur le bois de la croix avec le panneau INRI, c’est donc que la grâce et l’Esprit sont plus importants pour nous que la Loi et sa lettre.
On devine à peine la révolution spirituelle qui embraserait le monde si ce souffle de liberté et de pardon venait à gonfler vraiment les voiles de nos Églises…

 

les 613 commandements

Ne pas imposer à d’autres des Lois injustes ou impossibles

L’enjeu pour Paul de ce débat sur la Loi juive est missionnaire : doit-on imposer ou non aux convertis non-juifs les obligations de la Loi de Moïse ? La circoncision, le shabbat, les interdits alimentaires de la cacherout, les obligations vestimentaires et cultuelles etc. Faut-il faire des nouveaux chrétiens des juifs accomplis, ou peuvent-ils vivre sous le régime de l’Esprit chacun selon son génie personnel et selon le génie de sa culture ?

Paul a tranché : « Le Christ a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Ainsi, à partir des deux, le Juif et le païen, il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau en faisant la paix par le sang de sa croix » (Ep 2,15).
En clouant à la croix les obligations juridiques juives, le Roi des juifs est devenu le Roi de l’univers, sans imposer à l’univers d’être juif.
Alors le baptême a remplacé la circoncision, le dimanche le sabbat, l’eucharistie le culte synagogal ; alors croire est devenu plus important que faire, l’interprétation prime sur le rabâchage, la vie spirituelle prime sur la pratique religieuse, la prière sur l’étude etc.

Nous n’avons pas à imposer à d’autres des Lois que nous-mêmes n’arrivons pas à observer vraiment. Il y a des ordonnances injustes qui doivent être renversées et annulées si l’on veut être fidèle à Jésus dessinant sur le sol et à Paul contemplant la pancarte INRI sur la croix ! Qu’on pense à ce que l’Église catholique a osé imposer aux filles-mères par exemple en Irlande, aux esclaves dans les Amériques, aux personnes homosexuelles en Occident, aux divorcés remariés etc. Alors que dans le même temps le clergé le plus légaliste dans ses propos s’abandonnait à tous les vices possibles, accumulant richesses, abus sexuels, abus de pouvoir politique et autres turpitudes à foison.

L’hypocrisie religieuse contre laquelle Jésus tonnait ses imprécations les plus violentes et les plus graves n’en finit pas de renaître, d’infiltrer les communautés, les ministères. L’un des signes de cette dégradation spirituelle est la prédominance de la Loi sur la grâce : quand l’Église ne devient plus qu’une liste d’interdits et d’obligations, à la manière des talibans d’Afghanistan, comment s’étonner que nos sociétés se détournent d’elle ? Quand nous faisons passer la morale avant la foi, et singulièrement la morale sexuelle avant la morale économique, sociale ou politique, nous dé-clouons le billet de la croix, nous décrochons la pancarte INRI pour l’archiver dans un musée fermé à clé.

122530_2 INRI

Transposez cela au plan séculier : il existe des lois injustes (apartheid, esclavage, eugénisme, profits financiers etc.), des régimes politiques que les hommes ont voulu légitimer en les appuyant sur des absolus apparemment indiscutables (Dieu, la nature, les Droits de l’Homme etc.), mais qui ne tiennent pas devant l’autre exigence, celle de l’amour d’autrui.

Les baptisés seront sel de la terre s’ils osent entreprendre de renverser ces lois injustes, inspirés par l’Esprit du Christ, non-violents, témoignant jusqu’au bout de la vérité sur l’homme, jusqu’à donner leur vie s’il le faut, par amour.

La Loi a crucifié Jésus de Nazareth. Sa résurrection a crucifié la Loi en retour. Le Roi des juifs est devenu le roi de l’univers, et son royaume est un royaume de paix et de grâce, d’amour et de vérité.
Pourquoi irions-nous charger les épaules des autres avec des fardeaux que nous n’arrivons pas nous-mêmes à porter (Mt 23,4) ?
Pourquoi filtrer le moucheron et avaler le chameau ? (Mt 23,24)
Contemplons la pancarte INRI clouée au-dessus de Jésus : quels sont les ordres injustes qu’il nous faut annuler ?

 


[1]. Dans le registre fiscal de Florence datant de 85 de notre ère, le gouverneur de l’Égypte fournit cet acte lors du procès : “Que le manuscrit soit rayé”, et cela correspond à “l’élimination de l’acte” dont il est question dans Col 2,14.

[2]. Le titulus est l’affiche accrochée au bout d’un long bâton porté par les légions romaines lors de la cérémonie du triomphe pour indiquer à la foule, le nom des légions, le nombre de prisonniers, la quantité du butin, les noms des villes et des pays soumis. Les renseignements y étaient écrits en gros caractères. Le titulus était également un petit écriteau qui énonçait le crime de la victime. Fixé habituellement sur un bâton, il était porté à l’avant du cortège du futur supplicié en sortant de la prison ou suspendu à son cou. Il pouvait être fixé à la croix pour informer les spectateurs du nom et du crime de la personne pendant qu’ils étaient accrochés à la croix, maximisant davantage l’impact public.

[3]. Il existe même une relique, Titulus Crucis, exposée depuis 1492 dans la basilique Sainte Croix de Jérusalem à Rome. Il consiste en une petite pièce de bois (conservée dans un reliquaire d’argent) qui, selon la tradition catholique, serait un morceau de l’écriteau placé au-dessus de la tête de Jésus lors de la Crucifixion. D’après une tradition ecclésiale, la Sainte Croix, trois clous ayant servi à crucifier Jésus et le titulus furent découverts par sainte Hélène en 325 à Jérusalem, sur le lieu même de la crucifixion, le mont Golgotha.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Que mon Seigneur ne se mette pas en colère si j’ose parler encore » (Gn 18, 20-32)

Lecture du livre de la Genèse
 En ces jours-là, les trois visiteurs d’Abraham allaient partir pour Sodome. Alors le Seigneur dit : « Comme elle est grande, la clameur au sujet de Sodome et de Gomorrhe ! Et leur faute, comme elle est lourde ! Je veux descendre pour voir si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi. Si c’est faux, je le reconnaîtrai. » Les hommes se dirigèrent vers Sodome, tandis qu’Abraham demeurait devant le Seigneur. Abraham s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à toute la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, Loin de toi d’agir ainsi ! Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? » Le Seigneur déclara : « Si je trouve cinquante justes dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. » Abraham répondit : « J’ose encore parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre. Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? » Il déclara : « Non, je ne la détruirai pas, si j’en trouve quarante-cinq. » Abraham insista : « Peut-être s’en trouvera-t-il seulement quarante ? » Le Seigneur déclara : « Pour quarante, je ne le ferai pas. » Abraham dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère, si j’ose parler encore. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement trente ? » Il déclara : « Si j’en trouve trente, je ne le ferai pas. » Abraham dit alors : « J’ose encore parler à mon Seigneur. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement vingt ? » Il déclara : « Pour vingt, je ne détruirai pas. » Il dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère : je ne parlerai plus qu’une fois. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement dix ? » Et le Seigneur déclara : « Pour dix, je ne détruirai pas. »

Psaume
(Ps 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 6-7ab, 7c-8)
R/ Le jour où je t’appelle, réponds-moi, Seigneur.
 (cf. Ps 137, 3)

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble ;
de Loin, il reconnaît l’orgueilleux.
Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre,
ta main s’abat sur mes ennemis en colère.

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

Deuxième lecture
« Dieu vous a donné la vie avec le Christ, il nous a pardonné toutes nos fautes » (Col 2, 12-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens
Frères, dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Vous étiez des morts, parce que vous aviez commis des fautes et n’aviez pas reçu de circoncision dans votre chair. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix.

Évangile
« Demandez, on vous donnera » (Lc 11, 1-13)
Alléluia. Alléluia. 
Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; c’est en lui que nous crions « Abba », Père. Alléluia. (Rm 8, 15bc)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. » Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : ‘Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation. » Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : ‘Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.’ Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : ‘Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’. Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »
Patrick BRAUD

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3 juillet 2022

Elle est tout près de toi, cette Parole…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Elle est tout près de toi, cette Parole…

Homélie pour le 15° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
10/07/2022

Cf. également :

Les multiples interprétations du Bon Samaritain
Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
J’ai trois amours
Aime ton Samaritain !
Réintroduisons le long-terme dans nos critères de choix
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
L’amour du prochain et le « care »
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?

Un sans-abri patiente sur les marches de la cathédrale

Une bible pour SDF

Des protestants (l’Alliance biblique française) vont mener à bien une initiative singulière : distribuer gratuitement en 2023 des Bibles aux sans-abri, des Bibles adaptées à leur mode de vie et à leurs caractéristiques sociales. En effet, « bien souvent, lorsqu’on leur en distribue, on leur en offre une bon marché. Le problème, avec ces bibles, c’est qu’elles utilisent une langue compliquée, alors que le français n’est pas la langue natale de nombreux SDF, résume Gilles Boucomont, le président de la Mission évangélique parmi les sans-logis à Paris. Régulièrement, la taille des caractères est trop petite, et ils sont imprimés à l’encre grise sur du papier recyclé souvent de mauvaise qualité qui se déchire facilement ». Le projet a pris corps à partir de ce constat.

Distribuer des Bibles aux SDF ! Une variante des Restos du cœur ? Pas faux ! Quelle idée bizarre quand même aux yeux de nos contemporains pour qui l’humanitaire prime sur tout ! Distribuer des paniers repas, des tentes, des douches, oui, mais des Bibles ! ?
Donner des Bibles accessibles à chacun relève d’une triple conviction :
– l’être humain n’a pas faim que de sandwiches, mais aussi de paroles qui ont du sens
– les pauvres tout particulièrement sont en résonance assez immédiate avec les récits bibliques
– la Bible possède en elle-même assez de force pour toucher le cœur de lecteurs apparemment dénués de tout, pourvu qu’on leur en facilite l’accès.

Ce genre de convictions poussèrent les évangélistes à distribuer clandestinement des Bibles dans l’empire soviétique, au temps où cela valait des années de prison. Ils continuent actuellement, sous le manteau malgré les menaces, en Chine toujours communiste, dans les pays musulmans, en Corée du Nord, partout où le seul fait de posséder une bible est passible de condamnation pénale.
Malgré de louables efforts de vulgarisation et de diffusion biblique, il faut reconnaître que les catholiques sont encore loin d’un tel amour biblique…

La première lecture de ce dimanche devrait pourtant nous réveiller. Le Deutéronome nous rappelle que la Parole de Dieu n’est ni compliquée ni lointaine, ni réservée à quelques happy few :
« Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique ».

 

décrocher la lune

Le ciel est vide

Comme en écho de l’Ascension où les apôtres étaient invités à revenir sur terre au lieu de rester là à fixer le ciel, hébétés, sidérés, voilà donc que le Deutéronome déclare lui aussi que les cieux sont vides, et que ce n’est surtout pas là qu’il faut chercher la Parole :
« Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ ».
Les gourous de tous bords nous font croire que eux – eux seuls – sont allés décrocher la lune pour nous ramener des révélations sensationnelles. Les clercs de tous bords nous font croire qu’eux – eux seuls – savent correctement interpréter les écrits sacrés soi-disant venus d’ailleurs.

La Bible, elle, répète inlassablement que c’est en descendant en lui-même que l’être humain entendra Dieu lui parler. C’est en écoutant battre le meilleur de notre cœur que nous entendrons battre le cœur de Dieu. C’est en allant au plus intime de nous-mêmes que nous découvrirons la vérité de notre être. Car, par l’Esprit qui se moque des frontières religieuses, Dieu habite en chacun : il est plus intime à moi-même que moi-même (Augustin). C’est donc en me re-cueillant, par le silence, l’étude, la prière, la contemplation, que je pourrai laisser jaillir la source divine intérieure.

Descendre en soi est le plus sûr chemin pour écouter ce que Dieu veut me dire. C’est également une voie de salut, pour me réconcilier avec moi-même, et trouver l’unité fondamentale qui me fait vivre en communion avec le monde. L’intériorité est ainsi un chemin de guérison très sûr. Une amie m’en témoignait récemment avec enthousiasme :
« Suite à un stage que je viens de faire dans un lieu sympa mais plus encore avec des personnes hors du lot, psycho énergéticiennes incroyables, je suis toute retournée. Dans la hutte de sudation amérindienne, j’ai lâché des poids, je me suis allégée et mon mal de dos, c’est à dire mon psoas, muscle de l’âme s’est relâché d’un seul coup ! Je te raconte ça car c’est une expérience extraordinaire ».
Évidemment, je suis un peu méfiant et sceptique sur le vocabulaire et l’appareil théorique qui prétend expliquer ce genre d’expérience. Mais la qualité de l’expérience spirituelle paraît bien là. Revenir à soi nous rapproche de Dieu, tout proche. Et même si certains en rendent compte avec des théories un peu délirantes, cela ne supprime pas la force de l’expérience intérieure à la base de toute guérison spirituelle. Ce n’est pas parce que Christophe Colomb raconte avoir découvert les Indes qu’il n’a rien découvert du tout…

 

La source d’eau, le quatrième signe de Lourdes

Aller à la source intérieure

Le livre du Deutéronome nous renvoie donc à notre profondeur personnelle. Ceux qui vivent à la surface d’eux-mêmes auront du mal à entendre cet appel. Ils s’étourdissent dans l’action ; la poursuite des hochets (argent, gloire, puissance, plaisir) calment leur faim au lieu de la creuser. Pour entendre la Parole, il nous faut être attentifs à la soif la plus vraie qui nous habite, au désir le plus exigeant qui nous anime. Telle une baguette de sourcier, la lecture de la Bible nous fait alors vibrer à l’approche de la source en nous. Telle Bernadette Soubirous grattant la boue de la ‘tutte aux cochons’ de Massabielle, la lecture intime de la Bible dégage au plus profond de notre être un filet d’eau d’abord trouble, puis de plus en plus clair, jusqu’à devenir parfois gave impétueux qui emporte tout !

N’avez-vous jamais pleuré en lisant tel verset, tel passage ? Comme si cette parole n’avait été écrite que pour vous, tellement elle vous révèle à vous-même à cet instant précis de votre trajectoire.
N’avez-vous jamais bondi de joie en découvrant telle perle dans la Bible ?
N’avez-vous jamais chanté les psaumes comme si vous veniez de les composer pour votre détresse ou votre allégresse ?
N’avez-vous jamais été ébloui devant la beauté de l’être humain qui se révèle dans un texte ? Ou fasciné par la complexité de ce même humain à l’œuvre entre les lignes ?

La proximité de la Parole de Dieu est pleinement réalisée depuis Pentecôte, où la promesse du prophète Joël est accomplie en plénitude :
« Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards auront des songes » (Jl 2,26 ; Ac 2, 16-17)

Depuis Pentecôte, la Parole n’est plus à l’extérieur de nous-mêmes. Cela ne signifie pas que nous n’ayons plus besoin de maîtres, de guides pour descendre en nous écouter cette Parole. Cela signifie que ces maîtres, ces guides devront respecter la localisation intime du trésor de la Parole, et qu’ils ne devront jamais se substituer à mon appropriation personnelle, en conscience.

Rappelons que chez les juifs encore aujourd’hui la tradition orale est aussi importante que l’écrite. Il y a deux Torah : la Torah orale s’appuie sur la Torah écrite pour lui donner toute sa saveur personnelle et mystique, comme pour l’actualiser sans cesse dans les nouveaux contextes politiques et sociaux.

En christianisme, c’est l’Esprit de Pentecôte qui assure ce passage de l’extérieur à l’intérieur, de l’objectif à l’intime, de la norme au désir, de la loi à l’esprit. C’est l’Esprit qui fait du texte lu, médité, entendu, une parole pour moi, maintenant.

La vie spirituelle – c’est-à-dire la vie dans l’Esprit, selon l’Esprit – est une itinérance d’intimité avec soi où Dieu se fait tout proche, où sa Parole devient notre parole et réciproquement.

 

Une soif infinie

Quant à la soif de cette Parole que la lecture de la Bible a pour but de creuser et d’accroître à l’infini, laissons le diacre syriaque Éphrem (IV° siècle) nous la décrire mieux que quiconque :

Ephrem le syriaque« Qui donc est capable de comprendre toute la richesse d’une seule de tes paroles, Seigneur ? Ce que nous en comprenons est bien moindre que ce que nous en laissons ; comme des gens assoiffés qui boivent à une source. Les perspectives de ta parole sont nombreuses, comme sont nombreuses les orientations de ceux qui l’étudient. Le Seigneur a coloré sa parole de multiples beautés, pour que chacun de ceux qui la scrutent puisse contempler ce qu’il aime. Et dans sa parole il a caché tous les trésors, pour que chacun de nous trouve une richesse dans ce qu’il médite. […]

Celui qui obtient en partage une de ces richesses ne doit pas croire qu’il y a seulement, dans la parole de Dieu, ce qu’il y trouve. Il doit comprendre au contraire qu’il a été capable d’y découvrir une seule chose parmi bien d’autres. Enrichi par la parole, il ne doit pas croire que celle-ci est appauvrie ; incapable de l’épuiser, qu’il rende grâce pour sa richesse. Réjouis-toi parce que tu es rassasié, mais ne t’attriste pas de ce qui te dépasse. Celui qui a soif se réjouit de boire, mais il ne s’attriste pas de ne pouvoir épuiser la source.

Que la source apaise ta soif, sans que ta soif épuise la source.
Si ta soif est étanchée sans que la source soit tarie, tu pourras y boire à nouveau, chaque fois que tu auras soif. Si au contraire, en te rassasiant, tu épuisais la source, ta victoire deviendrait ton malheur.

Rends grâce pour ce que tu as reçu et ne regrette pas ce qui demeure inutilisé. Ce que tu as pris et emporté est ta part ; mais ce qui reste est aussi ton héritage. Ce que tu n’as pas pu recevoir aussitôt, à cause de ta faiblesse, tu le recevras une autre fois, si tu persévères. N’aie donc pas la mauvaise pensée de vouloir prendre d’un seul trait ce qui ne peut être pris en une seule fois ; et ne renonce pas, par négligence, à ce que tu es capable d’absorber peu à peu ».

 


Lectures de la messe

Première lecture
« Elle est tout près de toi, cette Parole, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 10-14)

Lecture du livre du Deutéronome
Moïse disait au peuple : « Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi, et reviens au Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme. Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »

Psaume
(Ps 68, 14, 17, 30-31, 33-34, 36ab.37)
R/ Cherchez Dieu, vous les humbles et votre cœur vivra.

Moi, je te prie, Seigneur :
c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

Réponds-moi, Seigneur,
car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse,
regarde-moi.

Et moi, humilié, meurtri,
que ton salut, Dieu, me redresse.
Et je louerai le nom de Dieu par un cantique,
je vais le magnifier, lui rendre grâce.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.

Car Dieu viendra sauver Sion
et rebâtir les villes de Juda.
patrimoine pour les descendants de ses serviteurs,
demeure pour ceux qui aiment son nom.

Deuxième lecture
« Tout est créé par lui et pour lui » (Col 1, 15-20)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens
Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui.
Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.

Évangile
« Qui est mon prochain ? » (Lc 10, 25-37)
Alléluia. Alléluia. 
Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie ; tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. Jn 6, 63c.68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. » Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’ Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
Patrick BRAUD

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12 juin 2022

Le réel voilé sous le pain et le vin

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le réel voilé sous le pain et le vin

Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ / Année C
19/06/2022

Cf. également :

Bénir en tout temps en tout lieu
Les 4 présences eucharistiques
Les deux épiclèses eucharistiques
Les trois blancheurs
Comme une ancre jetée dans les cieux
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite
De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ?
Donnez-leur vous-mêmes à manger
Impossibilités et raretés eucharistiques
Je suis ce que je mange
L’eucharistie selon Melchisédech
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie
L’Alliance dans le sang

 

Canal arc en ciel liquide

Diffraction liquide

Un jour, me promenant le long d’un canal, j’ai vu soudain surgir un arc-en-ciel liquide dansant sur les ondulations de l’eau calme. Les couleurs s’étalaient sur toute la largeur, et on distinguait nettement le jaune, le rouge, le vert, l’indigo etc. Les marcheurs derrière ne le voyaient pas. Les poissons dans l’eau nageant au milieu ne le savaient pas. Les cyclistes sur le pont au-dessus ne remarquaient rien. Cet arc-en-ciel liquide, petit miracle de diffraction dans l’eau et non dans l’air, n’existait que pour les passants à l’intérieur d’un certain angle  de vue, et pour personne d’autre. Et pourtant, il était bien réel !

Et voilà que me remontaient à la mémoire les débats du XX° siècle entre scientifiques au sujet du réel : la physique peut-elle atteindre le réel en soi, tel qu’il existe en dehors de nous, ou bien tout dépend-t-il de la position de l’observateur ? Les tenants de la première position, dite réaliste, avaient dans leurs rangs Einstein et la théorie de la relativité. La seconde position, dite subjectiviste, était soutenue par Max Planck, Maxwell et la théorie de la mécanique quantique. Leur disputatio faisait écho à celle des philosophes du XVIII° siècle, notamment entre les héritiers d’Aristote voulant atteindre l’être des choses telles qu’il existe en lui-même hors de l’homme et les novateurs comme Kant qui avançait que l’homme ne connaîtrait jamais que des phénomènes, manifestations extérieures d’une réalité hors de portée de la connaissance humaine.

En physique, le débat Einstein-Planck a été tranché fin XX° début XXI° par des expérimentations incontestables. Sans entrer dans le détail [2], des physiciens ont montré qu’Einstein avait tort, et que la mécanique quantique a bien raison : tout dépend de l’observateur, sa position, sa vitesse. Ce qu’il voit ou ce qu’il mesure n’est pas la chose en elle-même, mais le résultat de sa mesure sur la chose. Un peu comme le thermomètre dans un verre d’eau : il ne mesure pas la température de l’eau avant, mais du système ‘eau + thermomètre’ après. Autrement dit, la température d’avant la mesure est inaccessible. Bien sûr, dans la vie courante, ces différences sont microscopiques et ne changent rien. Mais à l’échelle atomique ou astronomique, leurs conséquences sont énormes !

 

Le Réel voilé

Le réel voilé

Un physicien et philosophe français a proposé une belle expression pour désigner cette caractéristique de l’être des choses qui ne se révèle qu’en interaction avec un observateur : le réel voilé [2]. Bernard d’Espagnat commente longuement les conséquences philosophiques de ces expériences qui ont permis de résoudre le fameux paradoxe EPR (acronyme dérivé des initiales d’Einstein, Podolsky et Rosen, deux de ses collaborateurs à l’Université de Princeton qui partageaient son postulat déterministe) au bénéfice du subjectivisme et au détriment du réalisme. Le réel est voilé : il se manifeste en se transformant ; il reste caché tout en se laissant mesurer ; il est irréductible à ce qu’on connaît de lui ; il échappe toujours ; il dépend de celui qui l’approche, comme l’arc-en-ciel liquide apparaît puis disparaît aux yeux du marcheur le long du canal…
« Toujours au chapitre des propriétés de cette évanescente réalité, il faut enfin noter qu’elle n’est pas directement accessible, puisque nos instruments nous indiquent seulement ce qu’elle ne saurait être. D’ailleurs, elle dépend, du moins en partie, de l’observateur, une notion que la mécanique quantique a rendue familière ».

Il semble bien que les choses existent en dehors de nous, indépendamment de toute observation ou mesure. Notre fonction est de savoir les saisir sans les déformer. Est-il possible de le faire objectivement ? Est objectif ce qui est comme détaché de son auteur, ce qui est dans l’objet et non pas dans le sujet qui l’observe. Mais comment le saurai-je s’il n’y a pas quelqu’un pour le dire ? C’est pourquoi on précise : est objectif ce qui est dans l’objet pensé. Est subjectif ce qui est dans le sujet pensant. De toute manière, la pensée est toujours présente. Il n’est pas possible de dire ce que serait le monde si l’homme n’était pas présent pour l’exprimer.

Ainsi le réel vrai est lointain alors que la chose est proche. Et c’est parce qu’il est lointain qu’il est aussi voilé. Qu’est-ce que le voile ? C’est l’étoffe qui couvre ou protège un visage, peut-être pour le cacher, le tenir à l’écart des indiscrétions ou des impuretés, tel le voile des religieuses ou des femmes arabes. Mais le voile peut exprimer un obscurcissement ou un éblouissement, et c’est le cliché voilé. Il peut être encore un prétexte pour empêcher que l’on connaisse la vérité : il est alors voulu et non pas spontané. Il est provisoire ou définitif : on voit s’esquisser ainsi les expressions de dévoiler et de révéler. La fonction de l’esprit est de lever le voile qui empêche de connaître. Mais est-il vraiment capable de le faire ? Pour d’Espagnat le mot réalité a deux sens qui ne se recouvrent pas. Il y a la réalité en soi, ou de base ; la réalité « derrière les choses », dite encore intrinsèque, hors de l’espace et du temps : c’est celle qui est lointaine et voilée. L’autre réalité est appelée : de l’expérience, ou empirique, la réalité « pour nous » qui la côtoyons, celle que le commun considère comme la seule. C’est le monde des phénomènes, domaine de la science positive, de l’ensemble des apparences. Le mot allemand Erscheinung (ce qui émerge, ce qui apparaît) est précisément meilleur que celui de phénomène pour décrire notre interaction avec le réel.

 

La séquence du Saint-Sacrement

Lauda SionPourquoi ce long détour par la philosophie des Lumières ou la physique quantique ? Parce que la séquence de la fête du Saint-Sacrement d’aujourd’hui nous met sur cette voie pour penser ce qui arrive au pain et au vin dans l’eucharistie. Cette séquence longue, belle et solidement construite, est le fruit de la réflexion théologique de Saint Thomas d’Aquin sur l’eucharistie. Il propose le mot de transsubstantiation pour appréhender le mystère de cette transformation sacramentelle. Et dans la séquence qu’il a composée, il emploie des termes plus simples qui sont finalement assez proches de ceux employés par Bernard d’Espagnat :

C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang.
Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature.
L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin.
Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître.

Voilà notre réel caché qui pointe le bout de son nez dès 1264, appliqué aux espèces eucharistiques ! Sa consonance avec la physique quantique nous fait dresser l’oreille : il y aurait donc une réalité cachée sous l’apparence du pain et du vin ? Une réalité voilée en quelque sorte que la foi nous permettrait de deviner, tel le bon angle de vue pour l’arc-en-ciel liquide sur le canal ? Celui qui voit le pain et le vin sous l’angle de la foi ne voit pas la même chose que les autres observateurs. Et tous ont raison ! Car de la position de chacun dépend la réalité de ce qu’il observe !

Soyons honnêtes : Thomas d’Aquin était un aristotélicien réaliste. Il croyait fermement que l’en-soi des choses existe en dehors de nous, et que la transsubstantiation pouvait décrire l’en-soi de l’eucharistie. Peu importe ! Il nous suffit de reprendre sa géniale intuition : il y a un réel caché sous le pain et le vin, et les yeux de la foi y discernent le corps et le sang du Christ. Le réel voilé sous les espèces, c’est le Christ lui-même, en personne, qui se donne à celui qui croit.

Cet autre texte poétique de Thomas d’Aquin sur l’eucharistie peut nourrir notre méditation de ce dimanche :

« Je t’adore avec amour, ô Dieu caché, réellement présent sous ces apparences ; mon cœur se soumet à toi tout entier, car quand il te contemple, tout lui fait défaut.
La vue, le toucher, le goût ne font ici que nous tromper mais nous croyons fermement ce que nous avons entendu ; je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu. Rien n’est plus vrai que cette Parole de vérité.
Sur la Croix seule la divinité se cachait, mais ici l’humanité aussi se cache; je crois pourtant à toutes deux et je le proclame, et je demande ce que demandait le larron repentant.
Je ne vois pas tes plaies comme saint Thomas, je proclame pourtant que tu es mon Dieu ! Fais que je croie toujours plus en toi, Que j’espère en toi, que je t’aime.
Ô mémorial de la mort du Seigneur ! Pain vivant qui donne la vie aux hommes : Fais que mon esprit trouve la vie en Toi ! et goûte toujours combien tu es doux.
Seigneur Jésus, Pélican plein de bonté, de mon impureté purifie-moi par ton Sang, dont une seule goutte suffirait pour sauver le monde de tous ses péchés.
Jésus que je contemple maintenant voilé, je t’en prie, réalise mon plus ardent désir : que j’aie le bonheur de te voir un jour face à face dans ta Gloire. Amen. » (Prière de Saint Thomas recueillie dans le Catéchisme de l’Église Catholique au n° 1381).

Le Dieu caché

Bien avant d’Espagnat, un autre génial français avait formulé cette hypothèse du Dieu caché sous le voile des apparences. Blaise Pascal en effet été fortement impressionné par le caractère caché du Dieu de l’Ancien Testament : Deus absconditus, adjectif qui a donné abscons en français, qu’on traduit par incompréhensible alors que ce n’est que du caché qui demande du travail pour être dévoilé.

« Je crois qu’Isaïe le voyait en cet état, lorsqu’il dit en esprit de prophétie : Véritablement tu es un Dieu caché (Is 45,15). C’est là le dernier secret où il peut être. […] Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les Chrétiens doivent le reconnaître en tout ».

Pascal soutenait – à juste titre – que Dieu ne cesse d’être caché tout en se révélant en Jésus de Nazareth, car son incarnation enfouit la divinité en quelque sorte dans notre humanité, si bien que très peu l’ont reconnue. Pascal voit dans l’eucharistie la prolongation de ce jeu de dévoilé-caché, puisque le pain et le vin enveloppent la présence réelle d’un voile que seule la foi peut percer. Caché « sous le voile de la nature », caché sous l’humanité de l’Incarnation, Dieu l’est aussi, comme Pascal le précise ensuite, sous les espèces du pain et du vin dans l’Eucharistie et sous la lettre de l’Écriture.

Dans une Lettre à Mademoiselle de Roannez du 29 octobre 1656, il écrit :

Vierge voilée Musée de Valenciennes« Cet étrange secret, dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre jusques à l’Incarnation ; et quand il a fallu qu’il ait paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de l’humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible, que non pas quand il s’est rendu visible. Et enfin quand il a voulu accomplir la promesse qu’il fit à ses Apôtres de demeurer avec les hommes jusques à son dernier avènement, il a choisi d’y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces de l’Eucharistie. C’est ce sacrement que saint Jean appelle dans l’Apocalypse une manne cachée ; et je crois qu’Isaïe le voyait en cet état, lorsqu’il dit en esprit de prophétie : Véritablement tu es un Dieu caché. C’est là le dernier secret où il peut être. Les chrétiens hérétiques l’ont connu à travers son humanité et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais de le reconnaître sous des espèces de pain, c’est le propre des seuls catholiques ; il n’y a que nous que Dieu éclaire jusque-là… »

« Les Chrétiens possèdent Jésus-Christ dans l’Eucharistie véritablement et réellement, mais encore couvert de voiles. Dieu, dit saint Eucher, s’est fait trois tabernacles : la synagogue, qui n’a eu que les ombres sans vérité ; l’Église, qui a la vérité et les ombres ; et le Ciel où il n’y a point d’ombres, mais la seule vérité. […] Ainsi l’Eucharistie est parfaitement proportionnée à notre état de foi, parce qu’elle enferme véritablement Jésus-Christ, mais voilé. De sorte que cet état serait détruit, si Jésus-Christ n’était pas réellement sous les espèces du pain et du vin, comme le prétendent les hérétiques : et il serait détruit encore, si nous le recevions à découvert comme dans le Ciel ; puisque ce serait confondre notre état, ou avec l’état du Judaïsme, ou avec celui de la gloire. »

C’est pourquoi, dans les Pensées, où le motif du Deus absconditus d’Isaïe est récurrent, Pascal se moque des théologiens qui prétendent que l’action de la Providence est visible par les hommes. L’Écriture, objecte-t-il, « dit au contraire que Dieu est un Dieu caché et que depuis la corruption de la nature il a les laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée […]. C’est ce que l’Écriture nous marque quand elle dit en tant d’endroits que ceux qui cherchent Dieu le trouvent. Ce n’est point de cette lumière qu’on parle comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi ou de l’eau dans la mer en trouveront. Et ainsi il faut bien que l’évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere tu es Deus absconditus (vraiment, tu es un Dieu qui se cache) ».

En remontant plus loin, on peut déjà lire entre les lignes chez saint Augustin (354-431) cette intuition d’un réel voilé sous les apparences matérielles :
« Mes frères, ces mystères portent le nom de sacrements, parce que l’apparence ne correspond pas à leur réalité profonde. Que voit-on ? Un objet matériel. Mais l’esprit y discerne une grâce spirituelle ». (Sermon 272)

Ou déjà chez Irénée de Lyon (140-202) :
« De même que le pain de la terre, après avoir reçu l’invocation de Dieu, n’est plus du pain ordinaire mais l’Eucharistie, constituée d’un élément terrestre et d’un élément céleste, ainsi nos corps, en recevant l’Eucharistie, échappent à la corruption puisqu’ils ont l’espérance de la Résurrection » (Contre les Hérésies. Livre IV).

The Art of Living, 1967 by Rene Magritte

Le sacramentel est bien réel

Ces concepts de Dieu caché et de réel voilé ouvrent la porte à une appréhension sacramentelle de la réalité tout aussi légitime que l’approche scientifique, ou même artistique. Car dire que le réel reste caché le rend inépuisable, et valide la multiplicité des approches pour le décrire. Le philosophe allemand Habermas a bâti une théorie de la modernité reposant sur une éthique de la discussion où plusieurs rationalités sont légitimes : la rationalité légale et scientifique, la rationalité juridique, la rationalité esthétique et symbolique… La poésie a raison de dire que « la terre est bleue comme une orange » (Eluard). La musique créée la possibilité pour chaque mélomane de se créer son univers musical à nul autre pareil. La peinture peut vouloir imiter la nature ou au contraire la réinventer. La littérature dépeindra la beauté ou le tragique du monde et de l’âme humaine avec autant de force, même si elle est de nature très différente, que les sciences expérimentales. D’Espagnat affirmait : « Il est essentiel de dire des choses vagues, de ne pas aller croire que ce qui ne peut pas être dit avec rigueur n’existe pas. » Les expressions  « voilées » de la poésie, de la peinture, de la musique sont en définitive une approche de ce qui est lointain, une quête de l’accès à l’être. « Je dirai que, alors que si, sur le plan de l’accès à la réalité empirique, la science est seule reine, en revanche elle ne jouit d’aucun privilège lorsqu’il s’agit du « fond des choses ». Que là, l’émotion, artistique par exemple, se trouve (au moins !) à égalité avec elle, l’une comme l’autre ne nous fournissant que des lueurs [...] sur un domaine qu’elles ne nous laissent qu’entrevoir ».

Ainsi la spiritualité, la théologie, la prière vont elles aussi lever quelques voiles, qu’elles seules peuvent manipuler, afin d’entrer en relation avec le réel.

Ce réel reste d’autant plus caché que nous l’approchons de plus près. Car Dieu est l’ineffable, l’au-delà de tout, que nos mots ne pourront jamais épuiser. Souvenons-nous que son nom YHWH s’écrit mais ne se prononce pas. En ce qui concerne le Saint-Sacrement, notons d’ailleurs que le Concile de Trente, reprenant le concile de Latran 1215, n’a pas canonisé le mot transsubstantiation ni ne l’a rendu obligatoire : il l’a proposé comme une règle d’interprétation qui permettrait d’éliminer les interprétations contradictoires (celles  de Wycliffe, Luther, Calvin ou Zwingli à l’époque) :

Moco Museum Amsterdam Banski« Par la consécration du pain et du vin s’opère le changement de toute la substance du pain en la substance du Corps du Christ notre Seigneur et de toute la substance du vin en la substance de son Sang ; ce changement, l’Église catholique l’a justement et exactement appelé transsubstantiation ». C’est la présence réelle qui est objet de foi, et dogme de foi. L’explication par la transsubstantiation est la manière la plus appropriée pour la dire (en l’état philosophique de l’époque, c’est-à-dire selon les catégories d’Aristote, revues et aménagées par Thomas d’Aquin). Les anciennes liturgies d’Occident utilisaient d’autres termes : transformare, transfigurare, transmutare… La Tradition la plus ancienne parlait de conversion réelle du pain et du vin, mais dans un autre cadre de pensée : les réalités y étaient vues comme dominées par des puissances ; la transformation d’une réalité signifiait alors qu’elle passait sous l’emprise d’autres puissances. Le Christ prend possession du pain et du vin ; il en fait son corps et son sang, leur conférant ainsi une réalité radicalement nouvelle.

 

Conclusion

« Vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, Sauveur ! » (Is 45,15)

Le réel voilé sous les apparences du pain et du vin peut échapper aux passants trop pressés, trop distraits. Seul le marcheur qui sait s’arrêter pourra contempler les couleurs de l’arc-en-ciel liquide diffracté dans la lumière du soleil à la surface du canal. Un pas en arrière, un pas trop loin, et la danse des couleurs s’évanouit.

Sachons nous tenir dans cet angle de vue où le Dieu caché sous le pain et le vin nous apparaît scintillant de mille feux…

 

 


Lectures de la messe

Première lecture
Melkisédek offre le pain et le vin (Gn 14, 18-20)

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était prêtre du Dieu très-haut. Il bénit Abram en disant : « Béni soit Abram par le Dieu très-haut, qui a fait le ciel et la terre ; et béni soit le Dieu très-haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains. » Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris.

Psaume

(Ps 109 (110), 1, 2, 3, 4)
R/ Tu es prêtre à jamais, selon l’ordre de Melkisédek.
 (cf. Ps 109, 4)

Oracle du Seigneur à mon seigneur :
« Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis
le marchepied de ton trône. »

De Sion, le Seigneur te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. »

Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré. »

Le Seigneur l’a juré
dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melkisédek. »

Deuxième lecture
« Chaque fois que vous mangez ce pain et buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Séquence

Cette séquence (ad libitum) peut être dite intégralement ou sous une forme abrégée à partir de :
« Le voici, le pain des anges »

Sion, célèbre ton Sauveur, chante ton chef et ton pasteur par des hymnes et des chants.
Tant que tu peux, tu dois oser, car il dépasse tes louanges, tu ne peux trop le louer.
Le Pain vivant, le Pain de vie, il est aujourd’hui proposé comme objet de tes louanges.
Au repas sacré de la Cène, il est bien vrai qu’il fut donné au groupe des douze frères.
Louons-le à voix pleine et forte, que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs !
C’est en effet la journée solennelle où nous fêtons de ce banquet divin la première institution.
À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne.
L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit.
Ce que fit le Christ à la Cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui.
Instruits par son précepte saint, nous consacrons le pain, le vin, en victime de salut.
C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang.
Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature.
L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin.
Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître.
Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort.
Mort des pécheurs, vie pour les justes ; vois : ils prennent pareillement ; quel résultat différent !
Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.
Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué.

* Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens.
D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères.
Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants.
Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie de tes saints. Amen.

Évangile
« Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés » (Lc 9, 11b-17)
Alléluia. Alléluia. 
Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu, et guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. » Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. » Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. » Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.
Patrick BRAUD

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