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5 juillet 2020

Prenez-en de la graine !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Prenez-en de la graine !

Homélie du 15° Dimanche du temps ordinaire / Année A
12/07/2020

Cf. également :

Semer pour tous
La lectio divina : galerie de portraits
Éléments d’une écologie chrétienne

 

Prenez-en de la graine !
Qui de nous n’a pas entendu cette remarque de la part d’un professeur, d’un coach sportif ou des parents ! ? Cette injonction sonne comme un reproche si elle nous compare à des exemples dont nous sommes bien loin ; elle résonne au contraire comme un encouragement si elle nous propose une réussite à portée de main.

Notre parabole du semeur de ce dimanche pourrait bien elle aussi nous murmurer à l’oreille : prends-en de la graine ! Prend de ces graines que le semeur jette à tout-va. Accueille-les dans le meilleur de ton champ intérieur ; et là, fais-les grandir, nourris-les, entretiens-les jusqu’à ce qu’elles produisent des épis en abondance.

Dans le langage courant, « en prendre de la graine » c’est vouloir imiter un modèle, un héros, parce qu’on l’admire. En est-il de même dans la parabole ? Nous faut-il imiter le Christ ? l’admirer ? Et ce semeur, comment en prendre de la graine ?

 

Les neurones-miroirs

Prenez-en de la graine ! dans Communauté spirituelle 95261614_oEn 1990, une découverte passée trop inaperçue bouscule quelques idées reçues en sciences cognitives. L’équipe du professeur Giacomo Rizzolatti, directeur du département de neurosciences de la faculté de médecine de Parme, découvre en effet que des singes sont capables d’empathie devant la souffrance ou la joie de leurs congénères. Or l’empathie était considérée comme une qualité morale propre à l’homme… Plus encore, les singes (comme la pieuvre et d’autres animaux) sont capables d’un processus d’apprentissage, à distance. Rien qu’à voir un autre membre du clan éplucher un fruit ou se servir d’un outil, les singes peuvent en l’imitant reproduire ce geste technique qu’ils ne connaissaient pas. De même une pieuvre qui regarde une autre pieuvre trouver son chemin à travers un labyrinthe de plexiglas pour atteindre une proie sera capable à son tour d’emprunter le bon chemin sans hésiter en imitant sa congénère. Cette capacité d’apprentissage n’est donc pas le propre de l’homme ! L’origine commune de l’empathie, de l’apprentissage, de la contagion émotionnelle réside dans un certain type de neurones de notre cerveau, précisément localisés, baptisés « neurones-miroirs » à cause justement de leur capacité d’induire en miroir des mouvements, des activités imitées d’autrui.

Si nous y perdons un peu en originalité humaine, l’imitation y gagne en grandeur d’évolution, et pour nous d’humanisation. Imiter, c’est entrer dans une relation où ce que l’autre fait peut me faire faire la même chose, où ce qu’il ressent déteint sur ce que je ressens. Il faut pour cela de l’admiration, au sens latin du terme : ad-miror = regarder vers. En regardant vers l’autre, en l’ad-mirant, je quitte mon narcissisme et je m’ouvre à d’autres modes de pensée et d’action que les fameux neurones-miroirs vont pouvoir reproduire rien qu’en regardant l’autre…

Les mystiques avaient déjà eu cette intuition depuis longtemps, dans toutes les religions : contempler plus grand que soi nous grandit (l’inverse est également vrai hélas !), Admirer les grandes figures spirituelles nous hissent à leur niveau.

Prendre de la graine du semeur signifie donc dans un premier temps : lever les yeux vers le Christ, régler notre course sur lui qui est devant, chercher à l’imiter dans ses actes et ses paroles. Paul l’écrivait : « courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi » (He 12,1-2).

Admirer et imiter sont des ressorts, des moteurs tout au long de notre vie, qui nous font aspirer à être plus, à ne pas vivre rabougris comme les grains sur le sol peu profond ni desséchés comme celles sur le sol pierreux.

 

La propagande

August Landmesser refusant de faire le salut naziPourtant l’imitation et l’admiration peuvent devenir des pièges nocifs si l’on n’y prend pas garde [1]. D’abord, il faut bien choisir ses modèles. Beaucoup d’Allemands voulaient imiter Hitler au temps de son ascension (jusqu’à se tailler la même moustache, ou appeler leurs enfants Adolf). Beaucoup de capitaines d’industrie ne veulent que surpasser en pouvoir et en fortune les grands patrons qui les ont précédés. L’admiration est donc parfois orientée vers de fausses grandeurs. L’imitation devient monstrueuse si elle se trompe de héros.

Adam Smith déplore dans sa Théorie des sentiments moraux (1759) « cette disposition à admirer, et presque à vénérer, les riches et les puissants, ainsi qu’à mépriser, ou du moins à négliger, les personnes pauvres et d’humble condition ». Cette tendance fait naître un marché de l’admiration: « mériter, obtenir et savourer le respect et l’admiration du genre humain sont les grands objets de l’ambition et de l’émulation ».

Nous cédons facilement à une sorte de propagande qui nous fait nous tromper d’admiration. Les réseaux sociaux débordent de ces fausses statues de la renommée, vite déboulonnées, ainsi que de leurs followers qui s’épuisent à courir après des modèles de paille en likant jusqu’à épuisement.

 

L’idolâtrie

 admirer dans Communauté spirituelleUn deuxième piège, après celui de la propagande, est la tentation d’idolâtrer au lieu d’admirer. L’idole écrase ses dévots car elle reste inaccessible, hors d’atteinte. En même temps, on la charge de tous nos désirs insatisfaits, on projette sur elle nos manques les plus douloureux. Et elle devient du coup un rival à abattre. Au lieu d’encourager, elle désespère, et finit par engendrer ce que René Girard appelait la violence mimétique. On se bat pour être celui qui lui ressemble le plus. On lui sacrifie nos rivaux dans cette lutte, afin de conserver ses faveurs. Jusqu’à parfois assassiner son idole afin de la garder pour soi (les meurtres passionnels fonctionnent sur cette jalousie de l’autre, idolâtré-e). Les philosophes font la différence entre l’icône et l’idole, et cela peut être utile ici : l’icône désigne l’invisible et le rend présent, l’idole prétend être l’invisible et se substituer à lui. Imiter une idole conduit à la violence mimétique, alors que contempler une icône conduit à l’accueil de l’autre. Admirer une idole nous rend soumis. Vénérer une icône nous rend capable d’inventer notre voie propre.

 

L’emprise

L'EmprisePropagande, idolâtrie : un troisième piège de l’imitation admiration est l’emprise. Car se soumettre à l’idole nous fait perdre notre autonomie. Le Christ ne peut pas jouer ce rôle ! Si je me demande sans cesse : ‘que ferait le Christ à ma place ?’, je me transforme en une sorte de marionnette dont les fils seraient manipulés par celui que j’admire. Imiter se dégrade alors en répéter. Comme si être fidèle au Christ consistait à copier-coller ce qu’il a fait ou dit. Or il nous a lui-même averti : « vous ferez des œuvres plus grandes que moi » (Jn 14,12). La répétition mécanique produit souvent le contraire de l’effet recherché, car le Christ ne ferait pas à notre époque ce qu’il a fait il y a 2000 ans. Plus grave encore, vouloir faire comme le Christ devient moralement écrasant, car bien sûr j’en suis incapable ! Réduire le Christ à un exemple moral qu’il faudrait reproduire est désespérant, tant il est plus grand que moi. Vouloir répéter, reproduire, n’engendre que le constat désolé de la distance infinie entre lui et moi. Perte d’autonomie et découragement moral sont les mauvais épis de cette fausse imitation de Jésus-Christ. L’emprise qu’exerce sur nous les modèles que nous nous choisissons (ou pas !) est à la longue un indicateur de notre santé spirituelle. Les gourous finissent toujours par réduire leurs adeptes en esclavage (travail, argent, sexe, pensée…). Il est facile de dénoncer cet effet-gourou dans les sectes, mais avons-nous conscience de ceux qui exercent sur nous une emprise de cette nature ? De ceux/celles qui nous influencent jusqu’à reproduire leur comportement (au travail, en famille, en société) à notre insu ?

Propagande, idolâtrie, emprise : ces trois pièges de l’imitation-admiration ne doivent pas nous empêcher de prendre de la graine de la parabole du semeur ! Car cette parabole nous donne au moins deux clés de la réussite des semailles : l’appropriation, et l’inspiration.

 

De l’admiration à l’appropriation

Le semeur ne demande pas à être admiré. D’ailleurs il n’est que de passage, et poursuit son sillon à chaque poignée de graines lancées à terre. Impossible en fait de rester « les yeux fixés vers le ciel » (Ac 1,11), car il n’est plus là pour nous dire quoi faire, et heureusement ! Le semeur fait confiance à la capacité du sol pour accueillir la graine en profondeur. Il s’agit de planter et non de dupliquer. Planter demande d’abord de remuer et bouger les terres intérieures (le labourage) pour ensuite enfouir profondément la semence afin qu’elle  s’unisse au terreau. On disait autrefois des missionnaires qu’ils allaient planter l’Église en d’autres cultures et continents, et non qu’ils allaient fonder des succursales ! La traduction moderne de cette plantation pourrait être le processus d’appropriation : accueillir ce que l’on n’a pas produit, le comprendre, l’assimiler jusqu’à ce que cela fusionne avec le terreau originel. Faire sien ce qui était au départ un apport extérieur. Les Églises d’Afrique s’approprient depuis deux siècles l’Évangile semé par les Pères Blancs et autres sociétés missionnaires, jusqu’à ce qu’elles puissent dire avec les samaritains près du puits : « ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde » (Jn 4,42). L’appropriation se nomme ici inculturation (de la liturgie, de la vie communautaire, de la théologie etc.). Les vieilles Églises d’Occident continuent elles aussi ce processus d’appropriation, car leur culture change et nécessite d’autres semailles pour féconder d’autres terreaux (laïcité, sécularisation, progrès scientifique etc.).
Le sol fertile de la parabole est celui qui a su s’approprier la Parole de Dieu semée en lui.

Appropriation

 

S’inspirer plutôt que copier

Couverture-t.1-bis-555x742 copierLa suite de la parabole montre la fécondité du sol qui a su accueillir les graines de la Parole de Dieu : 30, 60, 100 pour 1 ! Or il s’agit d’un rapport d’épis à graines, pas de graines à graines ! Autrement dit, autre ce qui est semé, autre le fruit produit. C’est encore plus vrai lorsque la graine de sénevé se transforme en la plus haute plante du jardin potager (Mc 4, 31-32), ou lorsque le corps humain porté en terre se transforme en corps incorruptible dans la Résurrection (« ce qui est semé périssable ressuscite impérissable » 1 Co 15,42). D’ailleurs, autre est le semeur, autre le moissonneur (Jn 4,37). Et le mauvais serviteur reproche à Jésus de vouloir récolter là où il n’a ni semé ni moissonné, et Jésus semble lui donner raison : « serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu » (Mt 25,26). Impossible donc de copier !

La disproportion entre la graine et le blé en épis nous éloigne un peu plus de l’imitation copier-coller. C’est le travail de l’Esprit que de transformer la graine en autre chose qu’elle-même. À travers la décomposition, la mort et la renaissance en une forme autre, l’Esprit de vie ne cesse de transformer en nous la Parole de Dieu en décisions et en actes nouveaux, irréductibles à ce qui a été semé. C’est véritablement l’inspiration divine qui nous donne de traduire l’Évangile en des comportements adaptés à notre société, notre culture et ses problèmes nouveaux que le Christ n’a jamais affrontés, impossibles à imiter donc

Sans l’Esprit du Christ, la Tradition se fige en traditionalisme immobile, la morale se dessèche en catalogue de permis/défendus, les célébrations des sacrements deviennent un amoncellement de rites obscurs… L’Esprit renouvelle sans cesse le visage de son Église, et il est le moteur de l’appropriation en terre nouvelle, il favorise la mutation (la transfiguration) du grain en épis, pour la plus grande surprise des chrétiens eux-mêmes. Tel le maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien (Mt 13,52), l’Esprit est la puissance vitale qui multiplie la semence par 30, 60 ou 100 tout en la transformant en tiges et épis nouveaux.

 

Le cycle de la parabole du semeur nous concerne chacun(e) personnellement : choisir qui admirer, imiter sans reproduire, être fidèle en inventant des chemins nouveaux, s’approprier avec audace, contester les idoles plébiscitées autour de nous, dénoncer l’emprise inconsciente des idéologies inhumaines d’aujourd’hui…

Puisse l’Esprit du Christ nous montrer comment en prendre de la graine, et nous inspirer une fécondité à hauteur de ses semailles !


[1]. Cf. Michel Eltchaninoff, Point de mire, Philosophie Magazine n° 137, Mars 2020, pp. 55-57.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La pluie fait germer la terre » (Is 55, 10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur :« La pluie et la neige qui descendent des cieuxn’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre,sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer,donnant la semence au semeuret le pain à celui qui doit manger ;ainsi ma parole, qui sort de ma bouche,ne me reviendra pas sans résultat,sans avoir fait ce qui me plaît,sans avoir accompli sa mission. »

 

PSAUME

(Ps 64 (65), 10abcd, 10e-11, 12-13, 14)
R/ Tu visites la terre et tu l’abreuves, Seigneur, tu bénis les semailles. (cf. Ps 64, 10a.11c)

Tu visites la terre et tu l’abreuves,
tu la combles de richesses ;
les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau,
tu prépares les moissons.

Ainsi, tu prépares la terre,
tu arroses les sillons ;
tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies,
tu bénis les semailles.

Tu couronnes une année de bienfaits,
sur ton passage, ruisselle l’abondance.
Au désert, les pâturages ruissellent,
les collines débordent d’allégresse.

Les herbages se parent de troupeaux
et les plaines se couvrent de blé.
Tout exulte et chante !

 

DEUXIÈME LECTURE
« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 18-23)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous. En effet la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps.

 

ÉVANGILE
« Le semeur sortit pour semer » (Mt 13, 1-23)
Alléluia. Alléluia.La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas.Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.Le cœur de ce peuple s’est alourdi :ils sont devenus durs d’oreille,ils se sont bouché les yeux,de peur que leurs yeux ne voient,que leurs oreilles n’entendent,que leur cœur ne comprenne,qu’ils ne se convertissent,– et moi, je les guérirai. Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.

Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur. Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin. Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »
Patrick BRAUD

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24 mai 2020

Le déconfinement de Pentecôte

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le déconfinement de Pentecôte

Homélie de Pentecôte / Année A
31/05/2020

Cf. également :

Les langues de Pentecôte
Pentecôte, ou l’accomplissement de Babel
La sobre ivresse de l’Esprit
Les trois dimensions de Pentecôte
Le scat de Pentecôte
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie
Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons
Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?
La paix soit avec vous
Parler la langue de l’autre
Les multiples interprétations symboliques du buisson ardent

 

Disons-le tout net : autant le confinement du Cénacle ressemblait aux nôtres et nous aidait  à les comprendre, autant le déconfinement de Pentecôte diffère des nôtres et les critique.

 

Le Cénacle, vestibule de le Pentecôte

On a vu en effet que les 10 jours confinés au Cénacle entre Ascension et Pentecôte avaient bien des points communs avec nos confinements de par le monde. C’est un événement imprévisible qui les provoque (Ascension/pandémie) ; ils reposent sur l’enfermement (portes verrouillées/ »restez chez vous ») imposé ou volontaire ; ils nous font considérer l’autre comme un danger et reposent sur la peur (peur des juifs/peur d’être contaminé par les autres). Ils ne sont pourtant pas dénués de créativité (tirer au sort pour remplacer Judas par Mathias/ingéniosité des soignants en traitement et réanimation, des ingénieurs bricolant des appareils etc.), de doute (Thomas/les controverses entre scientifiques) etc.

 

La Pentecôte, attraction et sortie

À Pentecôte, c’est fort différent (Ac 2, 1-11). Il s’opère bien un déconfinement puisque Pierre sera amené à sortir pour annoncer la résurrection de Jésus à la foule rassemblée autour du Cénacle ; et la petite communauté du Cénacle eut dans la foulée environ 3000 personnes à baptiser (Ac 2,41) : il a donc fallu s’y mettre à 12 au moins, à l’extérieur de la chambre haute !

Mais quand on regarde de près le texte, on s’aperçoit que le premier mouvement n’est pas la sortie du Cénacle ! Au contraire, « tous ensemble » étaient réunis dans la maison lorsque les langues de feu survinrent et qu’ils se mirent à parler en langues (glossolalie et xénolalie). Eux ne sortent pas du Cénacle : c’est la foule des pèlerins qui vient à eux en entendant la rumeur (le chant/les phrases). C’est donc un déconfinement  » de l’extérieur »  (si l’on peut dire) qui se produit dans un premier temps : ce sont les « juifs pieux » de « toutes les nations sous le ciel » qui quittent leur appartenance ethnique pour se laisser rassembler en une seule foule qui deviendra la première communauté chrétienne de Jérusalem. Contrairement à ce qu’on nous présente souvent, le premier mouvement de la mission chrétienne ici n’est pas de sortir vers les autres, mais d’attirer, selon la promesse de Jésus lui-même : « élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32).

Toutes les nations viennent à l’assemblée (ek-klèsia = Église) du Cénacle, attirées par l’action de l’Esprit Saint en elle. Ce n’est que dans un temps second que Pierre et tout le groupe du Cénacle sortiront pour prêcher et baptiser. Centripète avant d’être centrifuge, systole avant la diastole, l’effet de la Pentecôte chrétienne est un déconfinement paradoxal où ce sont les autres qui sortent de leur enfermement (linguistique, ethnique…) pour rejoindre l’Église !

Systole et diastole

Sortir de nos confinements ne doit donc pas nous faire oublier la force d’attractivité qui caractérise normalement la vie ecclésiale : une valeur exemplaire (fraternité, justice etc.) qui attire, une valeur sacramentelle (réalisant en son sein ce qu’elle annonce à tous) qui rassemble parce qu’elle interroge et détonne au milieu de la cité.

Déconfiner les autres est toujours l’une des conséquences étonnantes de l’effusion de l’Esprit dans nos communautés !

 

Pentecôte : le monde d’après

Alors il faut sortir. Car dehors attend une foule, surprise et heureuse d’entendre chacun dans sa langue maternelle la louange de la gloire de Dieu.

À la différence de nos déconfinements, pas de planification, pas de préparation ici pour Pentecôte. Les 12 n’avaient rien prévu. C’est arrivé « tout à coup », sans décision humaine, sans débat ni vote parlementaire, sans programmation de réouverture des écoles, des usines, des restaurants… Il y a entre eux ces deux sorties de confinement le même gap, le même saut, la même rupture qu’entre l’espoir et l’espérance : nos déconfinements traduisent notre volonté de maîtrise du cycle de l’épidémie, celui de Pentecôte traduit la volonté d’abandon à l’énergie intérieure par laquelle l’Esprit Saint remplit le petit groupe du Cénacle. Pas de plan d’évangélisation, pas de programme pastoral, pas de stratégie pour convertir, mais une libre inspiration jaillissant en un témoignage rendu au Christ : « ce Jésus, Dieu l’a ressuscité, nous en sommes témoins » (Ac 2,32). Cela n’empêchera pas Pierre de fort bien construire sa prédication (son kérygme) avec force références à l’Écriture et à l’histoire d’Israël et une pédagogie très habile (« hommes de Judée », puis « Israélites », puis « Frères » Ac 2,14–36).

La responsabilité du politique est bien de prévoir, de planifier, d’organiser, de décider. La responsabilité du religieux est d’écouter ce que l’Esprit dit aux Églises, et de se laisser ainsi guider par Celui qui nous connaît mieux que nous-mêmes. Les deux responsabilités ne s’opposent pas, à condition de respecter la distinction des ordres. Le religieux se dénature lorsqu’il veut contraindre et maîtriser. Le politique devient absolutiste et tyrannique lorsqu’il prétend incarner la volonté de Dieu sur terre…

La Pentecôte inscrit la dé-maîtrise comme l’acte de naissance de l’Église, tant il est vrai que « le vent souffle où il veut ; personne ne sait ni d’où il vient ni où il va » (Jn 3,8). C’est l’Esprit qui de façon inattendue et surprenante conduira l’Église à supprimer la circoncision, à ne plus respecter les interdits alimentaires, le shabbat, à déclarer obsolètes les règles de pureté et d’impureté rituelles, à ne plus faire de différence entre juifs et non juifs etc. Autant dire que le confinement de Pentecôte est extrêmement créatif ! Le monde d’après est très différent du monde d’avant pour les chrétiens remplis d’Esprit Saint. Sortir du Cénacle n’est pas retrouver la vie d’avant, mais inventer un monde nouveau, inimaginable autrement pour ces juifs pieux éduqués selon la Loi.

Le monde d’après coronavirusMalheureusement, notre déconfinement actuel risque de nous faire replonger dans le même monde qu’avant la pandémie, sans grand changement notable. La Terre continuera de se réchauffer, les inégalités d’exploser, les riches de se divertir et les pauvres de survivre péniblement… On améliorera certes nos politiques de santé en prévision de la prochaine pandémie, mais aurons-nous le courage de transformer radicalement nos manières de travailler, de consommer, de voyager, de changer ? La peste noire au XIV° siècle a décimé un tiers de la population européenne, mais n’a pas ralenti la naissance du capitalisme des XV° et XVI° siècles. La grippe espagnole en 1918 a tué plus de gens que la guerre mondiale, mais n’a pas empêché les années folles puis la catastrophe de la crise de 1929 et la guerre de 39-45. Il est hélas fort probable que le Coronavirus n’infléchisse pas grand-chose de nos modes de vie. La majorité va se ruer à nouveau vers la surconsommation de masse, le tourisme low cost, le divertissement mondain ; la relance keynésienne va tourner à plein… La Pentecôte a tout changé pour les amis de Jésus. Notre déconfinement aura-t-il le même pouvoir de transformation de nos existences ? Honnêtement, il y a de quoi douter…

 

 

La créativité de Pentecôte

Le déconfinement de Pentecôte dans Communauté spirituelle la-circoncisionLa sortie du Cénacle est certes pleine de créativité, mais pas de manière totale ni  définitive. Ainsi l’Église naissante a su s’affranchir – on l’a dit – de la circoncision, des rituels de pureté, des interdits alimentaires etc. mais n’a pas pu/su s’affranchir de la domination masculine dans la répartition des rôles des ministères, ni s’affranchir de l’esclavage comme structure de domination etc. Ces deux pratiques étaient si fortement ancrées et acceptées comme évidentes dans les mentalités de l’époque que même l’Esprit Saint n’a pas pu faire sauter ces verrous dans la foulée de Pentecôte ! Il faudra des siècles pour combattre l’esclavage au nom de la foi chrétienne. Il en faudra encore quelques-uns pour mieux répartir les ministères, les rôles, le pouvoir entre hommes et femmes dans les Églises… C’est comme s’il y avait une inertie du changement humain que même l’Esprit ne peut vaincre en un clin d’œil. Fêter Pentecôte est alors s’engager dans le sillon initialement tracé par l’Esprit, en qui « il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme et la femme »(Ga 3,28). Nul doute que l’Esprit suscitera d’autres réformateurs et réformes dont l’Église a besoin pour mieux se laisser guider dans la liberté des enfants de Dieu ! « Il vous mènera vers la vérité tout entière » (Jn 16,13).

 

Pentecôte : soudaineté et répétitions

Une dernière différence entre Pentecôte et notre sortie de crise est l’immédiateté.

L’événement des langues de feu est soudain : « tout à coup ». Il provoque immédiatement le parler en langues et le baptême des 3000. Notre déconfinement lui est progressif, selon les régions, les activités, voire les tranches d’âge. On ne peut pas relancer la machine économique d’un pays à 100 % en claquant des doigts, ni protéger de la contamination de manière définitive. Il y aura d’autres morts, d’autres personnes obligées de s’isoler, d’autres vagues, peut-être d’autres virus. Il faudra des mois pour résorber le chômage, les faillites, et des années pour diminuer les dettes contractées à cause du confinement.

Pourtant là encore, à bien regarder le livre des Actes, il n’y a pas qu’une seule Pentecôte en cette année 33 à Jérusalem ! Luc mentionne explicitement une deuxième effusion de l’Esprit juste après la décision de l’assemblée de poursuivre l’annonce de la résurrection malgré les lourdes menaces du Sanhédrin : « Quand ils eurent fini de prier, le lieu où ils étaient réunis se mit à trembler, ils furent tous remplis du Saint-Esprit et ils disaient la parole de Dieu avec assurance. »(Ac 4,31).

Luc raconte ensuite une troisième Pentecôte lorsque Pierre et Jean imposèrent les mains aux Samaritains qui avaient été baptisés sans recevoir l’effusion de l’Esprit Saint : « Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint » (Ac 8,17).

Et une quatrième Pentecôte encore plus surprenante, lorsque l’Esprit Saint tombe sur le centurion Corneille et sa famille : « Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient la Parole. Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. En effet, on les entendait parler en langues et chanter la grandeur de Dieu » (Ac 10,44–46).

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C’est donc que remplir l’Esprit Saint le cœur d’un homme, d’une Église, d’un peuple ne se fait pas en une fois ! Il faut plusieurs effusions répétées, s’élargissant par cercles concentriques jusqu’à atteindre « les extrémités de la terre » (Ac 1,8) et les recoins secrets de chacun. Ne désespérons pas si notre dernière « sobre ivresse  » de l’Esprit nous semble dater ! De multiples Pentecôtes, petites et grandes, jalonneront encore notre chemin : à nous de discerner quand elles se produisent…

 

 

MESSE DU JOUR

PREMIÈRE LECTURE
« Tous furent remplis de l’Esprit Saint et se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.

Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »

 

PSAUME
(Ps 103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34)
R/ Ô Seigneur, envoie ton Espritqui renouvelle la face de la terre !ou : Alléluia ! (cf. Ps 103, 30)

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
la terre s’emplit de tes biens.

Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.

DEUXIÈME LECTURE
« C’est dans un unique Esprit que nous tous avons été baptisés pour former un seul corps » (1 Co 12, 3b-7.12-13)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, personne n’est capable de dire : « Jésus est Seigneur » sinon dans l’Esprit Saint. Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien.
Prenons une comparaison : le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit.

SÉQUENCE

Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut de ciel un rayon de ta lumière. Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs. Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur. Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles. Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti. Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen.

ÉVANGILE
« De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie : recevez l’Esprit Saint » (Jn 20, 19-23)
Alléluia. Alléluia.Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

C’était après la mort de Jésus ; le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Patrick BRAUD

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17 mai 2020

Ascension : les pleins pouvoirs

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ascension : les pleins pouvoirs

Homélie de l’Ascension / Année A
Jeudi 21/05/2020

Cf. également :

Désormais notre chair se trouve au ciel !
Jésus : l’homme qui monte
Ascension : « Quid hoc ad aeternitatem ? »
Ascension : la joyeuse absence
Ascension : l’ascenseur christique
Une Ascension un peu taquine : le temps de l’autonomie
Les vases communicants de l’Ascension

Faut-il avoir peur du pouvoir ?

Affiche Les Pleins PouvoirsQuelquefois on a l’impression que les chrétiens sont mal à l’aise avec ce mot et ce qu’il représente. Pour rester gentil avec tout le monde, il vaudrait mieux – dit-on – renoncer au pouvoir, ne se consacrer qu’au service, et se méfier de toutes les sphères du pouvoir actuel. D’ailleurs, Dieu ne renverse-t-il pas les puissants de leur trône, comme le chante Marie dans son Magnificat ?

Alors, plutôt que d’avoir les mains sales, les chrétiens seraient invités à se replier sur l’humanitaire ou le social, laissant la politique, le médiatique et l’économique aux Machiavels de leur époque.

Pourtant, quand on relit les Évangiles, on s’aperçoit que ni Jésus ni ses disciples n’ont peur de ce mot : le pouvoir (en grec exousia). Notre fête de l’Ascension lui accorde une grande importance : « Tout pouvoir m’a été donné, au ciel et sur la terre ». (Mt 28, 19). On dirait bien qu’un des buts de l’Ascension, c’est que le Christ reçoive enfin les « pleins pouvoirs », au ciel et sur la terre !

La 2ème lecture insiste : Dieu a fait asseoir le Christ à sa droite pour qu’il soit au-dessus de ceux qui nous dominent, pour que tout lui soit soumis. « C’est la force même, le pouvoir, la vigueur, qu’il a mis en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux. Il l’a établi au-dessus de toutes les puissances et de tous les êtres qui nous dominent, quel que soit leur nom, aussi bien dans le monde présent que dans le monde à venir. Il lui a tout soumis et, le plaçant plus haut que tout… »  (Ep 1, 17-23).

On pense aux mosaïques des coupoles byzantines, qui étalent le visage du Christ ‘Pantocrator’ = ‘Tout-Puissant’ au-dessus de la tête de la foule rassemblée dans l’église.

Pourquoi faudrait-il alors avoir peur du pouvoir ? Surtout si c’est celui du Christ ressuscité, assis à la droite de Dieu. Car c’est essentiellement un pouvoir sur le mal, sur la mort, un pouvoir pour la vie. C’est ce pouvoir et cette autorité (c’est le même mot en grec) que Jésus a manifesté tout au long de sa mission historique.

Christ Pantocrator mosaïque à l'intérieur de la cathédrale de Monreale près de Palerme, Sicile, Italie Banque d'images - 87618564

C’est le pouvoir de pardonner les péchés (cf. le paralytique Mt 9,6), le pouvoir de discerner et de juger (Jn 5, 27), le pouvoir de guérir (cf. les miracles), le pouvoir de donner sa vie par amour (et c’est sans doute là le pouvoir le plus évangélique cf. Jn 10,18)…

Ce pouvoir s’oppose à celui qui veut détruire l’homme : la puissance de Satan, qui peut jeter dans la géhenne (Lc 12,5), faire régner les ténèbres (Lc 22,53) et finalement ôter la vie… Satan offre son pouvoir à Jésus lors des tentations au désert, mais déjà Jésus se montre victorieux du mal en refusant cette puissance-là, et en choisissant l’autre, celle de son Père, la puissance de la Parole de Dieu.

La victoire du Christ est aujourd’hui totale dans son Ascension auprès du Père : il est « Seigneur », « Pantocrator », « élevé au-dessus de tout » (Ph 2, 6-11), Seigneur de ma vie (Rm 10, 9-10), Seigneur de l’Église et finalement de l’univers entier.

Élevé au plus haut des cieux, le Christ ressuscité donne à son Eglise de participer à « ses » pleins pouvoirs. Il nous confie son pouvoir de pardonner, de libérer, de chasser les démons, de guérir, de donner la vie, jusqu’au pouvoir de lier et de lier (confié à l’Eglise collectivement Mt 18,18 et à Pierre personnellement Mt 16,19).

Si l’Eglise était impuissante à lutter contre le mal, à quoi servirait-elle ? Etre sans pouvoir est le malheur des esclaves, être impuissant est le drame des stériles. Or notre Eglise est libre et elle est féconde, grâce au pouvoir reçu du Christ.

Voilà donc de quoi ne plus avoir peur du pouvoir humain. Voilà de quoi évangéliser l’exercice du pouvoir qui est le nôtre. Comment ?

Voici quelques pistes pour réfléchir à l’évangélisation du pouvoir en nous et autour de nous.

 

1/ D’abord reconnaître humblement la part de pouvoir qui est la mienne.

Personne n’est si pauvre qu’il n’ait aucun pouvoir. Contempler le Christ assis à la droite du Père peut nous aider à ne pas avoir peur du pouvoir que l’on exerce. Il s’agit de prendre conscience des pouvoirs qui sont les miens : famille, quartier, immeuble, travail, vie associative, ecclésiale… et d’y faire jouer des degrés de liberté, des marges de manœuvre, des alternatives possibles. L’Évangile demande de ne pas enfouir nos talents, mais au contraire de les exploiter au service des autres.

Quelle est ma part de pouvoir à exercer ?

 

2/ Ensuite, il s’agit de ne pas idolâtrer le pouvoir.

Achille Talon - Tome 6 - Achille Talon au pouvoir par [Greg]Le pouvoir est bon s’il n’est pas une fin en soi, un petit dieu à la place du seul vrai Dieu. Résister à la tentation de l’idolâtrie du pouvoir, comme Jésus au désert (Lc 4, 5-9) est la condition de notre liberté. Cela ne veut pas dire renoncer au pouvoir, mais l’orienter vers autre chose.

Quand le pouvoir risque-t-il de devenir une idole pour moi ?

 

3/ D’où la 3ème piste : orienter le pouvoir vers le service le plus désintéressé possible de nos frères et particulièrement des plus petits.

L’exercice païen du pouvoir conduit à dominer en maître ; l’exercice évangélique de ce même pouvoir conduit servir la croissance de nos frères, à l’image du Christ lavant les pieds de ses amis (Mt 20, 27-28).

Quelle sont mes occasions d’exercer du pouvoir au service des autres ?

 

4/ Du coup, on s’apercevra très vite qu’il y a un prix à payer pour convertir l’exercice du pouvoir dans l’Esprit du Christ. Le prix à payer, c’est d’abord (paradoxalement !) la gratuité, le désintéressement et donc une carrière personnelle souvent inattendue. Plus encore, le prix du pouvoir évangélique, c’est la mort à soi-même.

À la mère des fils de Zébédée qui demande des postes de ministres pour ses enfants, Jésus répond qu’un tel poste a un prix : la coupe de la Passion, le baptême de la mort – résurrection (Mt 20, 20-29). Au prix de ce détachement intérieur, qui va jusqu’à livrer sa vie, le pouvoir évangélique cherche donc à allier la compétence la plus grande possible au service le plus désintéressé.

Quels risques devrais-je assumer pour que mes décisions soient plus courageuses ?

 

Prendre conscience du pouvoir qui est nôtre, ne pas l’idolâtrer, l’orienter vers le service, le passer au filtre de la mort à soi-même… L’Ascension du Christ ordonne notre légitime quête de pouvoir vers son pouvoir à lui : dominer le mal, vaincre la mort, faire triompher l’amour de Dieu.

Qu’à cela l’Esprit du Christ nous aide en cette eucharistie !

 

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Tandis que les Apotres le regardaient, il s’éleva » (Ac 1, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le moment où il commença, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ; il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu.
 Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père. Il déclara : « Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche : alors que Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours. » Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »
Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs, qui leur dirent : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

 

PSAUME

(Ps 46 (47), 2-3, 6-7, 8-9)
R/ Dieu s’élève parmi les ovations, le Seigneur, aux éclats du cor.
ou : Alléluia ! (Ps 46, 6)

Tous les peuples, battez des mains,
acclamez Dieu par vos cris de joie !
Car le Seigneur est le Très-Haut, le redoutable,
le grand roi sur toute la terre.

Dieu s’élève parmi les ovations,
le Seigneur, aux éclats du cor.
Sonnez pour notre Dieu, sonnez,
sonnez pour notre roi, sonnez !

Car Dieu est le roi de la terre :
que vos musiques l’annoncent !
Il règne, Dieu, sur les païens,
Dieu est assis sur son trône sacré.

 

DEUXIÈME LECTURE

« Dieu l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux » (Ep 1, 17-23)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse qui vous le révèle et vous le fasse vraiment connaître. Qu’il ouvre à sa lumière les yeux de votre cœur, pour que vous sachiez quelle espérance vous ouvre son appel, la gloire sans prix de l’héritage que vous partagez avec les fidèles, et quelle puissance incomparable il déploie pour nous, les croyants : c’est l’énergie, la force, la vigueur qu’il a mise en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux. Il l’a établi au-dessus de tout être céleste : Principauté, Souveraineté, Puissance et Domination, au-dessus de tout nom que l’on puisse nommer, non seulement dans le monde présent mais aussi dans le monde à venir. Il a tout mis sous ses pieds et, le plaçant plus haut que tout, il a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps, et l’Église, c’est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble totalement de sa plénitude.

 

ÉVANGILE

« Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28, 16-20)
Alléluia. Alléluia.Allez ! De toutes les nations faites des disciples, dit le Seigneur. Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Alléluia. (Mt 28, 19a.20b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là,  les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.  Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.  Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.  Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,  apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »
Patrick BRAUD

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7 juillet 2019

Les multiples interprétations du Bon Samaritain

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les multiples interprétations du Bon Samaritain

Homélie pour le 15° Dimanche du temps ordinaire / Année C
14/07/2019

Cf. également :

Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
J’ai trois amours
Aime ton Samaritain !
Réintroduisons le long-terme dans nos critères de choix
Amoris laetitia : la joie de l’amour
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
L’amour du prochain et le « care »
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?

 

Lire aux éclats

« Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu ne pourras t’égarer… »
Rabbi Nahman de Braslav.

Lire aux éclats par OuakninCette citation est placée en exergue du livre du rabbin Marc Alain Ouaknin: « Lire aux éclats » (Seuil, 1993). Rabbi Nahman y indique avec son humour habituel une règle devenue essentielle en herméneutique (= science de l’interprétation) moderne : se laisser dérouter par le texte, accepter d’y trouver ce qu’on y a pas cherché. Internet avec son principe de sérendipité ne dit pas autre chose : surfer sur la toile sans prédéterminer ce que vous cherchez vous permettra de trouver de l’inattendu bien plus intéressant…

On peut lire aux éclats la Bible, savourer l’infinité des possibles que la lecture d’un texte est capable de nous ouvrir, selon notre siècle, notre culture, notre curiosité, notre disposition intérieure. Le texte éclate en une multitude d’harmoniques, souvent très différentes voire contradictoires. Si bien qu’il est impossible d’affirmer : la leçon de cette parabole c’est ceci ou cela. Par contre, on peut jouer – jusqu’à rire aux éclats – des différentes interprétations possibles qui chacune ont besoin des autres pour ne pas enclore le texte, pour le garder ouvert, pour ne pas en faire un prétexte de soi-disant vérités que je voudrais asséner à un auditoire.

C’est le rôle de la tradition orale – et notamment le Talmud – pour les juifs, ou des Pères de l’Église pour les chrétiens que de montrer comment tirer d’un même texte toute une gamme de significations de tous ordres, dilatant le texte à l’infini. Le Talmud appelle une lecture éclatée, infiniment ouverte, renvoyant tout sens à un autre sens…

Pour paraphraser Rabbi Nahman, celui qui refuse de s’égarer dans l’Écriture n’y trouvera jamais que ce qu’il y pensait en entrant. Seul celui qui parcourt l’inépuisable spectre des couleurs de l’arc-en-ciel peut dire qu’il apprend à vivre dans la lumière.

Un exemple frappant de la beauté et de la fécondité de cette polysémie (= sens multiples) du texte biblique est notre parabole du bon samaritain de ce dimanche (Lc 10, 25-37). Appliquons-lui  quelques filtres de lecture, pour y puiser sans l’épuiser.

 

Les lectures éthiques

Les multiples interprétations du Bon Samaritain dans Communauté spirituelleCe sont actuellement les plus connues. Depuis le catéchisme des enfants jusqu’à l’expression courante en français, être le bon samaritain de quelqu’un c’est lui venir en aide lorsqu’il est blessé et en détresse. Au Canada et aux États-Unis, il existe même une loi dite « du bon samaritain » qui protège de poursuites quelqu’un portant assistance à autrui.
Les papes ont commenté cette parabole en en faisant l’archétype de la miséricorde pour autrui à pratiquer comme le Christ.
C’est déjà beaucoup. Et la morale occidentale, même coupée de ses racines bibliques, continue à accorder beaucoup d’importance aux victimes de la violence. S’arrêter sur sa route pour les soigner, les conduire à ceux qui pourront faire plus : Jésus porte le souci du prochain à terre à un très haut niveau d’exigence.

Cette éthique semble aujourd’hui évidente. Reste que cela se passe entre deux ennemis (les samaritains sont en conflit ouvert avec Jérusalem [1]). Jésus demande donc de prendre soin de son ennemi alors qu’il est faible (cf. David épargnant son rival Saül alors qu’il l’avait à portée de lance 1S 24), ce qui avouons-le est beaucoup moins dans l’air du temps. Nous y reviendrons dans la lecture politique de la parabole.

Une éthique de compassion, une éthique du « care » (= prendre soin de l’autre) : nul doute que notre parabole marquera encore longtemps notre culture pour y rappeler l’exigence de l’amour du prochain à travers les soins accordés aux victimes, même ennemies.

 

Les lectures allégoriques

Une parabole vise à illustrer un sens global, ici la réponse à la question : qui est mon prochain ? Le sens global importe plus que les détails. Une allégorie est une transposition terme à terme d’une situation donnée. Chaque détail compte. Les Pères de l’Église ont ainsi lu cette parabole de manière allégorique, en essayant d’identifier chaque personnage ou lieu comme symbolique d’un personnage ou de lieux réels.

 Origène - Exégèse spirituelle - Tome 5, Les paraboles évangéliques.Par exemple, Origène (185-254) n’a aucun mal à lire dans la parabole l’histoire du salut depuis Adam. L’homme qui descend de Jérusalem à Jéricho représente Adam ou la doctrine de la chute dans le péché à cause de sa désobéissance. Jérusalem symbolise le ciel et Jéricho le monde. Les brigands sont les adversaires puissants ou démons, ou les faux prophètes qui vécurent avant le Christ. Lorsqu’Adam fut créé, il tomba dans le péché à la suite des attaques du diable et de ses anges. Les blessures correspondent aux désobéissances et aux péchés. L’homme dépouillé de ses vêtements est l’homme qui a perdu son incorruptibilité, son immortalité et toutes ses vertus. Il est « à moitié mort » parce que, même si son âme est immortelle, sa nature humaine, elle, est morte. Le sacrificateur et le Lévite représentent la Loi et les Prophètes de l’Ancien Testament. La Loi et les Prophètes ne pouvaient pas sauver l’humanité déchue. Le bon Samaritain représente évidemment Jésus-Christ. Il est venu sauver l’humanité déchue. Le vin représente la Parole qui instruit et corrige, et l’huile représente la doctrine de l’amour, de la pitié et de la compassion. L’âne représente le corps de Christ qui transporte l’homme dans l’Église. L’auberge représente l’Église et l’aubergiste les apôtres et leurs successeurs, comme les évêques et autres responsables de l’Église. Les deux pièces d’argent représentent la foi dans le Père et dans le Fils, ou les deux Testaments de la Bible, ou encore l’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain. Jésus sauve l’humanité déchue en donnant son corps pour mourir sur la croix et en établissant l’Église comme un lieu qui protège les croyants en attendant la seconde venue. La promesse du bon Samaritain de revenir et de rembourser les frais engagés par l’aubergiste représente le retour de Christ. Telle était l’interprétation d’Origène. Il pensait que tous les détails de l’histoire revêtaient une signification particulière.

D’autres Pères de l’Église y verront une annonce allégorique de l’histoire de l’Église. L’homme qui descend de Jérusalem à Jéricho est le Christ lui-même, qui descend de la divinité (Jérusalem) pour épouser notre humanité (Jéricho). Il est blessé lors de sa Passion ; les cohens et les lévites (symbole du Temple et de la Loi devenue inutiles depuis Jésus) l’ont ignoré, mais les hérétiques et les païens (symbolisés par le samaritain) l’ont accueilli. Depuis, le Christ est dans cette auberge figurant l’Église où avec Pierre elle a reçu la mission de restaurer l’humanité dans son image et sa ressemblance avec Dieu (les deux pièces de monnaie). L’Église est cette auberge, cet hôpital de campagne dirait le pape François, qui reconnaît le Christ en tout homme blessé et le soigne jusqu’à restaurer sa  condition divine. Cette hôtellerie c’est l’Église, la maison, l’auberge où nous sommes confiés les uns aux autres pour guérir et retrouver la santé personnelle de l’âme et du corps.

Le Samaritain verse de l’huile et du vin sur les plaies du blessé. C’est ce que fait l’huile du baptême, l’huile de la confirmation, et le vin de l’eucharistie.

220px-Chartres_Bay_44_Good_Samaritan_Panel_07 allégorie dans Communauté spirituelleD’autres Pères de l’Église en feront une lecture plus christique. Effectivement le Verbe s’est fait chair, descendant de Jérusalem à Jéricho. Il a été dépouillé de ses vêtements lors de sa Passion. On l’a laissé à demi-mort, mais ce n’était que sa nature humaine qui était morte, pas sa nature divine. Le Christ est également (cela n’est nullement gênant de l’identifier à deux personnages) le samaritain (cf. « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? » Jn 8,48) qui s’approche de l’humanité blessée et la conduit à l’Église pour la restaurer. Puis il s’absente (Ascension) et demande à l’Église de continuer sa mission de salut jusqu’à ce qu’il revienne (la Parousie ou le retour du Christ en gloire).

Un des buts de ces interprétations allégoriques est de montrer que tout se passe comme l’avait annoncé le Christ. Il n’y a donc pas à se scandaliser de la déchéance de Jésus dans sa Passion : c’était pour manifester la puissance de l’amour de Dieu. Il n’y a pas lieu de s’offusquer du passage de l’Église aux samaritains puis aux païens : c’est en fidélité au Christ lui-même.

 

Les lectures sémiotiques

image009 DoltoL’analyse sémiotique (du grec semeïon = signe) part du texte tel qu’il est, sans avoir besoin du contexte ou de la soi-disant intention de l’auteur (qui n’est souvent que la projection de celle du lecteur…). Ici, elle s’intéresserait au jeu des différents acteurs, à leur position physique (assis, debout, couché), aux mouvements spatiaux (haut-bas, de côté, dans l’auberge), aux alliances qui se nouent, à la progression du récit. Le légiste interrogeant Jésus est dans une position moitié mort – moitié vivant en termes spirituels. L’humain de la parabole tombé aux mains des brigands est aussi abandonné à moitié-mort (c’est-à-dire aussi à moitié vivant). Et Jésus fait au légiste ce que le Samaritain fait à l’humain à moitié mort de la Parabole. Jésus utilise ce qui lui appartient – la Loi et la Parabole – pour conduire le légiste dans le chemin de la vie (c’est qui lui manquait au début) comme le Samaritain utilise ce qui lui appartiennent, l’huile, le vin et la monture, pour conduire l’humain de la Parabole à un espace où la vie devient possible.

 

Les lectures psychanalytiques

L'Evangile au risque de la psychanalyse, tome 1 par DoltoOn a déjà évoqué (cf. Aime ton Samaritain !) la trouvaille géniale de Françoise Dolto lisant cette parabole avec ses lunettes de psychanalyste. À quelle question doit répondre la parabole ? La voici : ‘qui est mon prochain ?’ Jésus lui-même reprend le fil de sa démonstration après avoir raconté la parabole : « qui s’est montré le prochain ? » « Celui qui a fait preuve de compassion envers le blessé » est obligé de concéder l’interrogateur du début, ne voulant même pas prononcer le nom de samaritain qu’il exècre. La conclusion de Dolto s’impose, logique : aimer son prochain, c’est aimer ceux qui nous ont secouru, ceux qui ont été pour nous comme le samaritain transgressant les lois sociales et religieuses pour nous venir en aide. Elle inverse ainsi la perspective de la lecture éthique : Jésus ne nous parle pas de faire du bien au prochain mais d’aimer ceux qui nous ont fait du bien. C’est fort différent ! C’est alors la question de la dette qui est au cœur de la parabole : reconnaître la dette d’amour que j’ai envers ceux qui m’ont aidé suscite en moi gratitude et désir de faire de même (puisque je ne peux pas le rendre à mon sauveur qui a disparu). Ainsi circule un don gratuit et désintéressé qui n’attend pas de retour et ne se referme jamais sur lui-même.

 

Les lectures politiques

Ivan Illich affirme qu’une longue tradition liturgique s’est contentée de trouver dans cette parabole un exemple de bon comportement. Cette dimension morale dissimule ce que la parabole avait de radical et nouveau à l’époque. Illich propose de voir le Samaritain comme un Palestinien prenant soin d’un Juif blessé. En plus d’outrepasser sa préférence ethnique afin de prendre soin de son semblable, il commet une sorte de trahison en s’occupant de son ennemi. En faisant cela il exprime sa liberté de choix, répondant ainsi à la question « qui est mon prochain ? » non par l’expression d’un devoir, mais par un don librement offert. La portée politique de la parabole est immense (comme celle du riche et du pauvre Lazare) et concerne les peuples, pas seulement les individus.

On peut imaginer transposer cette parabole à d’autres situations politiques : l’apartheid au siècle dernier, les migrations internationales dans les décennies à venir, l’archipélisation de la France etc.

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La liste des multiples interprétations de cette parabole n’est pas close. Lire aux éclats ce passage sur l’amour du prochain d’un finit pas de résonner, de faire vibrer d’autres harmoniques, d’éclairer d’autres réalités sociales, personnelles, religieuses…

Ne croyons jamais connaître l’Évangile.
Ne demandons à personne quelle leçon il faudrait soi-disant en tirer.
Laissons ces mots tracer en nous leur chemin, produire en nous leur effet, jusqu’à ce que nous puissions entendre ce que signifie pour chacun aujourd’hui : « va, et fais de même ».

 


[1]. D’après Flavius Josèphe, cette hostilité réciproque se serait envenimée à la suite d’une profanation du Temple de Jérusalem, des Samaritains y ayant jeté des ossements humains sous les portiques. Circonstance aggravante au regard du judaïsme, le fait de manipuler des ossements humains, et donc de toucher un cadavre, est interdit (Lévitique 21,1-4). C’est à la suite de ces événements que, selon Josèphe, les Samaritains n’ont plus accès au lieu saint et que, pour leur part, les Juifs préfèrent ne pas s’aventurer en Samarie.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Elle est tout près de toi, cette Parole, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 10-14)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi, et reviens au Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme. Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »

Psaume
(Ps 68, 14, 17, 30-31, 33-34, 36ab.37)
R/ Cherchez Dieu, vous les humbles et votre cœur vivra.

Moi, je te prie, Seigneur :
c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

Réponds-moi, Seigneur,
car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse,
regarde-moi.

Et moi, humilié, meurtri,
que ton salut, Dieu, me redresse.
Et je louerai le nom de Dieu par un cantique,
je vais le magnifier, lui rendre grâce.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.

Car Dieu viendra sauver Sion
et rebâtir les villes de Juda.
patrimoine pour les descendants de ses serviteurs,
demeure pour ceux qui aiment son nom.

Deuxième lecture
« Tout est créé par lui et pour lui » (Col 1, 15-20)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens

Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui.
Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.

Évangile
« Qui est mon prochain ? » (Lc 10, 25-37)
Alléluia. Alléluia.
Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie ; tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. Jn 6, 63c.68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. » Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’ Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
Patrick BRAUD

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