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16 février 2020

Talion or not talion ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Talion or not talion ?

Homélie du 7° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
23/02/2020

Cf. également :

Incendie de Notre Dame de Paris : « Le sanctuaire, c’est vous »
Le vrai sanctuaire, c’est vous
Boali, ou l’amour des ennemis
También la lluvia : même la pluie !
Simplifier, Aimer, Unir
La bourse et la vie

Comment réagissez-vous lorsqu’on vous fait violence ? Foncez-vous tête baissée sur l’adversaire avec des répliques cinglantes ou des coups qui font mal ? Fuyez-vous le conflit dont vous avez horreur, quitte à adopter une posture de victime résignée ? Recourez-vous à des procédures – légales, administratives – pour mettre le violent à distance, même si c’est long et incertain ?
La question de notre réponse à la violence subie est au cœur de la loi du talion que cite Jésus dans l’Évangile de ce dimanche : « œil pour œil, dent pour dent » (Mt 5, 38-48). D’ailleurs, il ne la cite que pour l’accomplir en invitant à aller jusqu’à l’amour des ennemis.

Cette question est également au cœur de nos débats de société actuels. Voyez le triste anniversaire du massacre par les djihadistes musulmans des journalistes de Charlie Hebdo en 2015 : tout le monde dénonce (à juste titre) la disproportion entre le blasphème et cette tuerie inhumaine, mais plus aucun journal n’ose publier de caricatures du prophète Mohammed depuis… Pire : « l’affaire Mila » fait resurgir en France la peur de critiquer les religions en général, l’islam en particulier. Cette lycéenne homosexuelle aux cheveux mauves – Mila – a été insultée et menacée de mort, pour avoir tenu, le 18 Janvier 2020 en live sur Instagram, des propos insultants envers l’islam. La première enquête ouverte, du chef de « provocation à la haine à l’égard d’un groupe de personnes, à raison de leur appartenance à une race ou une religion déterminée », vient d’être heureusement classée sans suite par le parquet de Vienne. Mais, face à la gravité des menaces qui continuent d’être proférées contre elle, Mila a dû être déscolarisée. Sa messagerie explosait : « je recevais 200 messages de pure haine à la minute ». Depuis le début de l’affaire, Mila vit cloîtrée chez elle.
Comme si l’ultraviolence en réponse au sentiment d’insulte avait gagné : les « religieux » musulmans imposent leur point de vue, les journalistes ne sont pas prêts à mourir pour leur cause juste (la liberté d’opinion) et ils se soumettent à ceux qui sont prêts à faire mourir (et à mourir eux-mêmes) pour leur cause injuste ! Terrible faiblesse où la loi du talion portée à l’extrême semble triompher : 12 assassinats et 11 blessés pour une caricature-blasphème…

Le Moyen-Orient est une région du globe où la loi du talion semble la règle commune : à chaque missile tiré de la bande de Gaza, Israël riposte par un tir de missile sur les bases palestiniennes. Peut-être le souvenir des millions de juifs se laissant apparemment massacrer sans réagir hante-t-il toujours Israël : « plus jamais cela ! Plus jamais nous ne subirons la violence sans répondre par une violence équivalente ». Et le cycle infernal vengeance-représailles-vengeance se prolonge en un mouvement perpétuel angoissant.

La question de notre rapport à la violence était également au cœur du mouvement des gilets jaunes : ils se ressentaient comme des victimes (économiques, sociales, symboliques) du système dominant et ont réagi avec force autour des ronds-points. Le pire est que l’ultraviolence des Black blocks en marge de leurs rangs  a semblé obtenir en quelques semaines ce que des syndicats très sages n’avaient pas pu obtenir lors de la réforme de la SNCF en 2018, ou de la réforme des retraites actuellement. Devant la flambée de colère qui a littéralement embrasé Paris et la France fin 2018, le président Macron a lâché 14 milliards qui n’auraient jamais été débloqués autrement…

« Œil pour œil, dent pour dent » serait-elle la seule maxime efficace par les temps qui courent ? Le Christ n’apparaît-il pas trop gentil et doux rêveur lorsqu’il prône l’amour des ennemis ?

Commençons par un détour sur l’origine et la signification de cette fameuse loi du talion. Elle a été formulé bien avant la Bible, dans le code d’Hammourabi par exemple (1730 av. J.-C.). Le Code d’Hammourabi se présente sous la forme d’une liste de plus de deux cents jurisprudences et nombre d’entre elles sont empreintes de cette juste réciprocité du crime et de la peine. Exemple : si l’effondrement d’une maison tue respectivement, le propriétaire, le fils ou l’esclave du propriétaire, c’est le constructeur de la maison qui doit être condamné à mort dans le premier cas, le fils du constructeur dans le second et dans le dernier cas, le prix de l’esclave doit être versé au propriétaire. On retrouve la référence à Œil pour œil, dent pour dent dans deux jurisprudences du Code d’Hammourabi (1965 et 2006).

Les grandes cités mésopotamiennes ressentaient en effet le besoin de codifier ce qui se faisait naturellement dans les familles ou les clans auparavant. Et notamment le besoin de réglementer la réponse à apporter à la violence subie. Le grand mot de cette réponse est : proportionnalité. La défense (légitime) doit être proportionnelle à l’agression. Si elle va au-delà, elle va engendrer frustration et colère devant cette injustice, et nourrira le ressentiment jusqu’à provoquer une autre agression en retour. Un seul œil à la place d’un œil et pas deux. Une seule dent à la place d’une dent arrachée et pas deux. Les Grecs l’ont également pratiqué. On lit chez Eschyle (Choéphores, 313) : « Qu’un coup meurtrier soit puni d’un coup meurtrier ; au coupable le châtiment. » Platon (Lois, X, 872).

Lorsqu’on ne respecte pas ce principe, la violence prolifère. C’est l’histoire malheureuse du traité de Versailles en 1918 : Pétain (lui-même marqué par la défaite française de 1870) a voulu imposer une humiliation démesurée à l’Allemagne qui engendrera en retour le choc de la revanche nazie. Ou bien c’est le cas des violences policières qui matraquent un manifestant, multiplient les gardes à vue abusives, éborgnent des agités avec un LBD ou écrasent à mort le larynx d’un coursier suite à un contrôle : ripostes disproportionnées, donc illégitimes.

Loi du talion, par CharbMacron LBD 2020

« Œil pour œil »veut donc limiter la réponse pour qu’elle ne dépasse pas la violence subie : il est interdit de prendre deux yeux pour un, d’infliger à l’agresseur au-delà de ce qu’il a lui-même infligé.
La Bible a repris cette sagesse antique de limitation de la violence en l’inscrivant à l’identique dans la Torah.
« Œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied (Ex 21,24)) ».
« 
Fracture pour fracture, œil pour œil, dent pour dent, il lui sera fait la même blessure qu’il a faite à son prochain (Lv 24,20)) ».
« 
Tu ne jetteras aucun regard de pitié, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied (Dt 19,21)) ».
« Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé (Gn 9,6) »

C’est encore aujourd’hui le fondement de la légitime défense. Vous pouvez légitimement vous défendre contre un cambrioleur qui veut emporter vos biens, mais pas le tuer à cause de cela, sauf si lui-même vous menace avec une arme. Donald Trump se sent  en légitime défense lorsqu’il fait assassiner un général iranien qui est selon lui la pire menace sur les ressortissants américains de la région.

Si la Loi permet d’obtenir une juste compensation pour un préjudice, cette demande de rétribution n’est pas obligatoire, et l’appel à pardonner à ses ennemis est déjà présent :
Si ton ennemi a faim, donne–lui du pain à manger; s’il a soif, donne-lui de l’eau à boire (Pr 25,21). »
Et contrairement aux codes légaux en vigueur à cette époque au Proche-Orient, dont le Code d’Hammourabi, la Torah indique clairement que :
« Les pères ne seront pas mis à mort pour les fils et les fils ne seront pas mis à mort pour les pères : chacun sera mis à mort pour son propre péché (Dt 24,16) ».
Divers passages de la Bible prônent par ailleurs, une morale de dépassement quand la réconciliation est possible :
« Tu ne te vengeras pas, ni ne garderas rancune aux enfants de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel (Lv 19,18) ».
« Ne dis pas : Comme il m’a traité, je le traiterai. Je rends à chacun selon ses œuvres (Pr 24,29) ».
L’Ancien Testament continue ainsi à légitimer une violence de réponse, à condition qu’elle soit proportionnée, tout en invitant à renoncer à exercer ce droit au nom de l’amour du prochain.
Ce principe de proportionnalité a donné son nom à la loi : talion vient du latin talis  qui signifie tel, semblable, pareil. On a le droit d’infliger à l’autre une violence semblable à celle qu’il nous a fait subir.

On en a certes le droit, dira en substance Jésus, mais en a-t-on vraiment le devoir ? Devons-nous (moralement, politiquement, par intérêt ou par conviction) systématiquement répondre au mal par le mal, fut-il semblable ? Comment échapper au cycle infernal vengeance-représailles-vengeance sinon en refusant à un moment de nous venger ? Il faut bien trancher la tête de l’hydre pour éviter qu’elle ne repousse sans cesse !

Le Talmud a imaginé très tôt une substitution au talion : la compensation financière. Comme aucun œil humain n’est équivalent à un autre – l’œil du peintre arraché peut-il être mis en balance avec l’œil d’un maçon ou d’un ingénieur ? – seul l’argent permet de rétablir la relation sans causer de dommages irréparables. Si la réparation est financière, chacun est quitte, offenseur et offensé, une fois le dédommagement établi et payé. Les tribunaux rabbiniques ont fait de savants calculs pour établir des listes interminables d’équivalents pécuniaires : pour le vol d’un âne, tant de shekels ; pour telle blessure tant de shekels etc.… Ils sont ainsi allé plus loin que la seule limitation de la violence régulée par la loi du talion. La substitution financière vaut mieux que la pure réciprocité physique de la défense, car elle préserve l’avenir. En ce sens, la charia est évidemment une régression : lorsqu’elle prescrit de couper la main droite d’un voleur ou de lapider une femme adultère, elle tombe dans la démesure et ne sort pas du cycle de la violence [1].

Principe de limitation de la violence, principe de substitution financière : Jésus va encore plus loin en pratiquant le pardon et l’amour des ennemis. On dirait aujourd’hui qu’il est partisan d’une justice restauratrice et non punitive. Restaurer la relation est plus important que punir un coupable. Préserver l’avenir compte plus que sanctionner le passé. La réconciliation entre les adversaires d’hier ne peut s’appuyer sur le droit ou le calcul seulement : il y faut du cœur, au sens vital du terme. Après la punition d’un coupable, on se sent vengé. Après la compensation financière, on est quitte. Après le pardon du cœur et avec l’amour de l’offenseur, on est dans la restauration d’une possible relation fraternelle.

Une transcription spectaculaire de l’amour des ennemis dans le domaine politique et économique a été le plan Marshall : il fallait de l’audace pour oser proposer à l’Allemagne en ruines de 1945 un programme d’investissement où les ennemis d’hier deviendraient des partenaires économiques, les anciens nazis des clients et des fournisseurs. La peine de mort a été prononcée et exécutée pour les pires du régime nazi, en application de la loi du talion. Mais pas à l’ensemble des Allemands qui pourtant avaient adulé et suivi leur leader en cautionnant leurs errances… et c’est bien ainsi ! Contrairement au traité de Versailles de 1918, le plan Marshall des vainqueurs tendait la main aux vaincus et leur prêtait de l’argent en masse : n’est-ce pas une traduction politique, intelligente et efficace, de l’amour des ennemis ? Si nous sommes en paix depuis bientôt un siècle, ce n’est pas comme on le chante partout à cause de la construction européenne, c’est grâce à cette intelligence (inspirée par Keynes et beaucoup d’autres) qui n’humilie pas le vaincu et en rétablit la dignité d’égal à égal.

Transposez aux conflits personnels qui sont les vôtres. Au travail, répondre à la crasse d’un collègue par une autre crasse en retour ne ferait qu’alimenter une partie de ping-pong où toute l’équipe serait perdante. Dans un couple, sanctionner une infidélité par une séparation immédiate élude la difficile question des torts partagés. Lorsque le conjoint est mon ennemi, n’est-ce pas là que le sentiment devient amour véritable, car capable de guérir la blessure ? Sans aucune complicité avec le mal (violences physiques, verbales, conjugales, mensonges, manipulations…), l’amour de nos ennemis déploie en nous des trésors d’imagination pour « faire cent pas avec lui » selon la belle image de Jésus. De même entre voisins qui se querellent (et c’est fréquent, demandez à nos maires !) : recourir au droit peut aider à régler un litige en séparant les belliqueux, mais parler, trouver un médiateur, faire le premier pas, vouloir la paix évitera de se regarder en chiens de faïence par-dessus le mur mitoyen pendant des années…

vengenace amour loi talionAlors, êtes-vous talion ou pas talion ?
Cette loi a été utile au début de l’humanité pour contenir et réguler la réciprocité de la violence. Les procédures juridiques et financières sont venues ensuite substituer le paiement aux représailles physiques. Et le Christ accomplit ces deux principes en les portant à leur incandescence : l’amour des ennemis, qui dénonce le mal tout en pardonnant à son auteur, qui ne se soumet pas à l’injuste mais ne souhaite pas son anéantissement.

Où en êtes-vous de ces trois degrés de l’évolution humaine ?
Comment vous défendrez-vous lorsqu’on vous blessera ?
Oserez-vous vous défendre, mais à la manière du Christ que l’on gifle : « Si j’ai mal parlé, montre-moi ce que j’ai dit de mal ; et si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »(Jn 18,23)

Cette semaine, passez en revue vos conflits récents, petits et grands, et réexaminez  votre comportement à la lumière de notre évangile :« Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ».

 


[1]. Le Coran semble plus modéré que la charia, et hésite entre talion et pardon avec paiement des dommages :
« Ô les croyants ! On vous a prescrit le talion au sujet des tués : homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femme pour femme. Mais celui à qui son frère aura pardonné en quelque façon doit faire face à une requête convenable et doit payer des dommages de bonne grâce. Ceci est un allègement de la part de votre Seigneur et une miséricorde. Donc, quiconque après cela transgresse, aura un châtiment douloureux. » (Sourate II, 178).
« C’est dans le talion que vous aurez la préservation de la vie, ô vous doués d’intelligence, ainsi atteindrez-vous la piété. » (Sourate II, 179)
« Et Nous y avons prescrit pour eux vie pour vie, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Les blessures tombent sous la loi du talion. Après, quiconque y renonce par charité, cela lui vaudra une expiation. » (Sourate V,  44-45).
« Âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent, le talion pour les blessures. » (Sourate V,  45).

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 1-2.17-18)

Lecture du livre des Lévites

Le Seigneur parla à Moïse et dit : « Parle à toute l’assemblée des fils d’Israël. Tu leur diras : Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint.
Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur. Mais tu devras réprimander ton compatriote, et tu ne toléreras pas la faute qui est en lui. Tu ne te vengeras pas. Tu ne garderas pas de rancune contre les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur. »

PSAUME
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13)
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié. (Ps 102, 8a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés ;
comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du Seigneur pour qui le craint !

DEUXIÈME LECTURE
« Tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 16-23)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, cet homme, Dieu le détruira, car le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous. Que personne ne s’y trompe : si quelqu’un parmi vous pense être un sage à la manière d’ici-bas, qu’il devienne fou pour devenir sage. Car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Il est écrit en effet : C’est lui qui prend les sagesau piège de leur propre habileté. Il est écrit encore : Le Seigneur le sait :les raisonnements des sages n’ont aucune valeur ! Ainsi, il ne faut pas mettre sa fierté en tel ou tel homme. Car tout vous appartient, que ce soit Paul, Apollos, Pierre, le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir : tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu.

 

ÉVANGILE

« Aimez vos ennemis » (Mt 5, 38-48)
Alléluia. Alléluia.En celui qui garde la parole du Christ l’amour de Dieu atteint vraiment sa perfection. Alléluia. (1 Jn 2, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. Et si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos !
Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
Patrick Braud

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2 février 2020

Sainteté éthique, sainteté confessante

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Sainteté éthique, sainteté  confessante

Homélie du 5° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
09/02/2020

Cf. également :

Mesdames-Messieurs les candidats, avez-vous lu Isaïe ?
On n’est pas dans le monde des Bisounours !
L’Église et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ?

Cinquième dimanche ordinaire 2017 10.jpgIl y a plusieurs manières d’être saint. On voit tout de suite la différence entre Mère Teresa au chevet des mourants de Calcutta et Jean-Paul II parcourant le monde entier en dénonçant le mensonge communiste. Pourtant, les deux étaient amis, et une complicité forte unissait la femme d’action et la grande voix spirituelle du XX° siècle.

Les textes de ce dimanche nous brossent les portraits de ces deux types de sainteté que l’Évangile articule l’un à l’autre dans l’image du « sel de la terre » et de la « lumière du monde ».

Dans la première lecture (Is 58, 7-10) Isaïe invite chacun de nous à pratiquer le partage des biens, la protection des pauvres, la compassion, en des termes étonnamment contemporains que beaucoup de programmes électoraux pourraient reprendre : « Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable ». C’est la pratique de cette solidarité, de cette redistribution des richesses qui est pour Isaïe la source de la sainteté véritable. Une sainteté éthique – pourrait-on dire aujourd’hui – c’est-à-dire une grandeur d’âme manifestée par un ensemble de comportements éminemment humanistes. Pour être rigoureux, Isaïe n’emploierait pas le mot de sainteté qui est réservé à Dieu seul mais de justice. L’homme juste, le sage (tsadik en hébreu) est celui qui prend soin des plus faibles et fait passer leurs besoins avant ses besoins personnels : « devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche ».

Le psaume 111 synthétise ce portrait de cet homme de justice, de cet homme de bien :
« Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres,
homme de justice, de tendresse et de pitié.
L’homme de bien a pitié, il partage ;
il mène ses affaires avec droiture. »
Notons que la redistribution en question va bien au-delà de l’aumône légale, ou même de l’aide ponctuelle. « À pleines mains il donne aux pauvres » : c’est donc bien plus que l’avantage fiscal obtenu jusqu’à un certain plafond… « Tu donnes à celui qui a faim ce que toi tu désires » : c’est bien plus que le don à une association d’entraide ! C’est carrément accorder à l’autre autant de poids qu’à soi-même : si j’ai envie d’un bon restaurant étoilé à 300 € par personne, c’est cela que je vais offrir ou SDF éberlué de tant de disproportion ! Bien sûr, il s’agit de partir du vrai besoin et du vrai désir de l’autre, sans rien lui imposer. Mais Isaïe met exprès la barre si haut que nul ne pourra se croire en règle avec cet impératif si exigeant ; nul ne sera quitte de l’impérieuse dette contractée auprès des malheureux de sa société. Cette exigence infinie (le terme est de Levinas) fait de la sainteté éthique une quête par essence inachevée, une insatisfaction radicale ; car qui peut combler les désirs du malheureux partout autour de lui ?
Bienheureuse détresse du saint qui pleurera comme Schindler [1] à la fin de la guerre : « j’aurais voulu en sauver beaucoup plus… ».

Dans la deuxième lecture (1 Co 2, 1-5), Paul parle de lui comme d’habitude avec une assurance qui friserait l’orgueil s’il ne désignait pas l’Esprit comme la source de son action. Sa sainteté d’apôtre ne vient pas de son comportement éthique, mais de sa prédication de la foi chrétienne. Il voyage tout autour de la Méditerranée pour « annoncer le mystère de Dieu »  et « proclamer l’Évangile ». Par sa prédication, il fonde des Églises locales partout où il passe, les structurant et les organisant pour qu’elles restent en communion les unes avec les autres. Il est ainsi le vibrant exemple de ce qu’on pourrait appeler une sainteté confessante, pour la distinguer de la sainteté éthique évoquée ci-dessus. Confessante, car c’est en confessant la résurrection du Christ qu’il est conduit sur les routes à apporter la lumière du salut à ceux qui ne connaissent pas Jésus-Christ. La sainteté de Paul, c’est la force de ses écrits plaidant pour le Ressuscité, la plantation d’Églises dans le Moyen-Orient et jusqu’en Europe, sa prise de risques jusqu’au martyre pour que rien n’arrête cette annonce du crucifié–ressuscité au monde entier. Par sa parole, il aidera Pierre et les judéo-chrétiens à « passer aux barbares », il mettra l’esprit de la Loi au-dessus de la lettre de la Loi, il affirmera la primauté de la grâce sur les œuvres, il établira la foi, l’espérance et la charité comme le trépied de la vie chrétienne, avec l’amour (agapê) au sommet de tout.

Sainteté éthique, sainteté confessante : quand on y réfléchit, ces deux types de sainteté sont en tension perpétuelle. L’éthique déborde largement les frontières des Églises et des croyances, vraies ou fausses. La sainteté éthique peut donc être vécue par un bouddhiste, un musulman, un shintoïste, ou même un communiste sincère comme il en reste quelques-uns ! Elle est indépendante de la foi, proclamée ou non. À ce titre, elle conteste fortement la prétention de la sainteté confessante à représenter l’idéal de l’homme de bien à elle  seule. Et inversement, le débat théorique que tranche la confession de foi chrétienne questionne la soi-disant bonté éthique si elle ne s’appuie sur aucune vérité profonde au sujet de l’homme et de son avenir. Que veut dire être éthique si on cautionne ou s’accommode d’un système foncièrement inhumain comme l’étaient les idéologies du XX° siècle ? À la marge quelqu’un peut être généreux ou solidaire, mais s’il cautionne ou participe au règne du mensonge généralisé sur une société, en quoi serait-il saint ?

La vieille querelle historique entre judaïsme et christianisme vient en partie de là. Le premier est essentiellement éthique et se définit comme une orthopraxie (agir droitement). L’essentiel pour un juif n’est pas ce qu’il faut croire, mais ce qu’il faut pratiquer (la cacherout, les prières, l’aumône etc.). Le second est essentiellement confessant et se définit avant tout comme une orthodoxie (penser droitement). L’essentiel pour un chrétien n’est pas de faire un tas de choses remarquables, mais de faire confiance (fides) à l’amour gratuit de Dieu. Pour le judaïsme, la pratique droite conduit à Dieu. Pour le christianisme, la foi en Dieu conduit à l’éthique.

Ce débat sur ces deux formes de sainteté rebondit de manière sanglante et tragique au XVI° siècle avec l’affrontement entre la grâce et les œuvres qui a déchiré l’Europe. Les protestants revenaient à la revendication absolue de Paul de la primauté de la grâce et de la foi. Les catholiques maintenaient le fil juif en affirmant l’importance des œuvres, selon l’argumentation de saint Jacques : « À quoi bon, mes frères, dire qu’on a de la foi, si l’on n’a pas d’œuvres ? La foi peut-elle sauver, dans ce cas ? »  (Jc 2,14).
On le voit : la tension qui oppose ces deux formes de sainteté n’est pas une question purement théorique ; elle est éminemment politique, sociale, avec des implications économiques dont Max Weber par exemple a montré la puissance.

Sainteté éthique, sainteté confessante / orthopraxie, orthodoxie : faut-il trancher ?

L’époque actuelle est plus sensible à l’éthique, et se méfie (à juste titre) des combats religieux sur les grandes affirmations de foi. Dans les premiers siècles du christianisme, la sainteté était à l’inverse essentiellement confessante : la liste des martyrs est si longue que ces victimes de l’intolérance religieuse sont plus nombreuses dans la liste des saints que les saint Vincent-de-Paul ou autres Mère Teresa. Et d’ailleurs ce martyrologe continue hélas à s’écrire aujourd’hui en ajoutant des milliers de noms chaque année dans des pays où confesser le Christ est un risque majeur…

Jésus dans notre évangile (Mt 5, 13-16) semble ne pas prendre parti pour l’une ou l’autre sainteté. D’ailleurs, sa vie est à la fois guérison des malades et proclamation du règne de Dieu, réintégration sociale des pauvres et revendication de son identité de Fils de Dieu etc. Ici, il articule la sainteté et la confession de foi en une image étrange : « sel de la terre et lumière du monde ». Le sel est ce qui donne du goût à la nourriture en se mélangeant à elle : il figure bien l’action en faveur des pauvres, de la justice, du partage des richesses. La lumière est ce qui donne sens en éclairant la vie d’une compréhension nouvelle : elle convient bien à la prédication de la foi qui annonce une autre manière de voir l’existence à travers la résurrection de Jésus.

Pour lui, il faut les deux ! Pas sûr que chacun puisse assumer les deux en lui-même : c’est à l’Église qu’il revient collectivement de maintenir ces deux saintetés en tension. Car trop de foi risque de rendre le christianisme désincarné et hors sol des problèmes de son temps. Et absolutiser l’éthique en la privant de ses fondements revient à la fragiliser et à la rendre inopérante.

À vrai dire, une troisième forme de sainteté est apparue avec le temps : la sainteté spirituelle ou mystique. Ce sont d’abord les Pères du désert qui l’ont incarné. Après Constantin (IV° siècle) la tiédeur de la foi devint telle qu’en fuyant au désert ils maintinrent un haut niveau de profondeur spirituelle. Les mystiques du Moyen Âge ou du XIX° siècle qui en comptent tant prirent le relais, avec des figures admirables, de Maître  Eckhart à Sainte Thérèse d’Avila, d’Hildegarde von Bingen à saint Jean de la Croix etc. Peut-être est-ce la médiation qui permet de retrouver un trépied stable : éthique/confession de foi/mystique pour une sainteté intégrale ? Comme une déclinaison de la triade foi/espérance/charité dans le domaine de la sainteté en quelque sorte.

Nous sommes chacun(e) de nous instinctivement plus sensible à l’une de ces trois saintetés qu’aux deux autres : laquelle ? En en prenant conscience, décidons comment écouter ce que les deux autres ont à nous dire. Avançons résolument sur l’une de ces voies tout en nous laissant régulièrement enrichir, voire contester, par les deux autres.

 


[1]. Schindler était un industriel allemand qui a caché des centaines de juifs en 39-45 en les embauchant comme ouvriers dans ses usines, les arrachant ainsi à la déportation. Le film « La liste de Schindler » décrit son parcours, où il s’engage sur cette voie presque malgré lui au départ.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ta lumière jaillira comme l’aurore » (Is 58, 7-10)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : « Me voici. » Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi.

PSAUME

(Ps 111 (112),.4-5, 6-7, 8a.9)
R/ Lumière des cœurs droits,le juste s’est levé dans les ténèbres.ou :Alléluia ! (cf. Ps 111, 4)

Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres,
homme de justice, de tendresse et de pitié.
L’homme de bien a pitié, il partage ;
il mène ses affaires avec droiture.

Cet homme jamais ne tombera ;
toujours on fera mémoire du juste.
Il ne craint pas l’annonce d’un malheur :
le cœur ferme, il s’appuie sur le Seigneur.

Son cœur est confiant, il ne craint pas.
À pleines mains, il donne au pauvre ;
à jamais se maintiendra sa justice,
sa puissance grandira, et sa gloire !

DEUXIÈME LECTURE
« Je suis venu vous annoncer le mystère du Christ crucifié » (1 Co 2, 1-5)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

 Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié. Et c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je me suis présenté à vous. Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.

ÉVANGILE

« Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13-16)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis la lumière du monde, dit le Seigneur. Celui qui me suit aura la lumière de la vie. Alléluia. (cf. Jn 8, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »
Patrick Braud

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19 janvier 2020

De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm

Homélie pour le 3° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
26/01/2020

Cf. également :

L’épervier de la fraternité
Descendre habiter aux carrefours des peuples
Ruptures et continuités : les conversions à vivre pour répondre à un appel
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli

Quitter ses parents, ses lieux d’enfance, déménager, faire les premiers choix d’une vie d’adulte : chacun de nous a fait ces passages, choisis ou subis, et nous pouvons mesurer combien ces choix nous façonnent. Choisir son travail (quand on le peut !), son habitation, ses amis, son style de vie : nous l’avons peut-être faits plusieurs fois déjà, au gré des embauches, des mariages, des séparations, des situations financières changeantes…
Comment le Christ a-t-il traversé ces étapes si importantes ? Peut-il nous aider à les aborder autrement ?

De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm dans Communauté spirituelle Palestine%20temps%20JCNotre texte d’évangile (Mt 4, 12-23) nous donne quelques éléments. Jésus quitte Nazareth pour aller s’installer à Capharnaüm juste avant de débuter sa vie publique, faite de prédication et d’itinérance autour du lac de Galilée. Il a 30 ans environ. Il est donc temps, grand temps pour lui de faire des choix ! Jusque-là, il est resté dans les jupons de sa mère pourrait-on dire, car on suppose que Joseph est décédé rapidement après son mariage avec Marie, parce que beaucoup plus âgé qu’elle. C’est sans doute pour protéger sa mère restée veuve que ce grand fils unique est resté si longtemps dans la maison familiale de Nazareth, qui plus est sans se marier lui-même. Normalement, il aurait dû fonder sa propre famille dans le village dès l’âge de 18 ans, et il serait sagement resté à Nazareth en exerçant le métier de son père tout en protégeant sa mère. Et voici que d’une part il reste célibataire (fait assez rare et intrigant à l’époque pour ne pas avoir était inventé par les évangélistes), et que d’autre part il quitte aujourd’hui Nazareth pour aller s’établir ailleurs. Où ? À Capharnaüm, ville relativement importante au bord du lac de Galilée, où se croisaient plusieurs routes très fréquentées, apportant leur lot de populations bigarrées ; ville militaire ou les garnisons romaines rajoutaient au bazar ambiant leurs beuveries, la fréquentation des prostituées etc.

Bizarre que Jésus ait choisi ce port si agité pour y jeter l’ancre… Et en même temps c’est très significatif de sa volonté de faire corps avec l’humanité dans toutes ses composantes. La tradition raconte qu’il n’a pas acheté ni loué sa propre maison, mais qu’il est allé loger chez Simon Pierre, où il était comme chez lui, « à la maison »(Mc 2,1 ; 3,20). C’est là qu’il guérit la belle-mère de Simon (première diaconesse !) (Mc 1, 30-31). C’est dans la synagogue de Capharnaüm qu’il prononce le célèbre discours sur le pain de vie (Jn 6). Et c’est là que la foule le presse au point de déborder la maison de Pierre de toutes parts, si bien qu’il faut enlever une partie du toit pour descendre le brancard d’un paralytique au milieu de ce tohu-bohu (Mc 2, 1-12). C’est ce qui a donné le nom de Capharnaüm à nos propres amoncellements en désordre, nos fouillis inextricables, à l’image de la foule autour de Jésus à Capharnaüm [1]. Ce faisant, il prend des risques, car tous ne sont pas prêts à le recevoir comme le Messie annoncé. Ce n’est pas la solution de facilité ! Jésus pleurera sur sa ville de Capharnaüm comme il l’a fait pour Jérusalem :« Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd’hui. » (Mt 11, 23)

Faisons un détour par l’étymologie des deux villes : Nazareth et Capharnaüm, pour mieux mesurer les enjeux du déménagement de Jésus, les choix qu’il pose au début de sa vie publique.

Le nom de Nazareth pourrait provenir de trois étymologies différentes :

-    Nazareth dériverait de la racine nasard qui signifie en hébreu « celui qui observe », « celui qui garde », hypothétique témoignage de la situation du village établi à une altitude de 400 m, surplombant la plaine d’Esdraelon et les routes commerciales la traversant. Une origine araméenne dérivant du mot naserat qui désigne une « tour de garde » pourrait aller dans le même sens. L’hébreu nāșar pourrait également, dans sa forme passive, signifier « protégée », « préservée », en référence à l’implantation isolée du site. Une interprétation de la même racine est parfois proposée comme « celui qui observe [la Loi] ».

-    Une autre approche propose la racine netzer , le « rameau » ou le « surgeon », dans le sens de « la Branche [qui portera le fruit] » ou encore le « rejeton » (d’Israël), en référence une prophétie d’Isaïe (11,1) affirmant :« un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines ». Cette référence témoignerait de l’espérance des fondateurs de Nazareth – des colons de retour d’exil babylonien et se réclamant de la lignée de David – d’y voir naître ce « rejeton » messianique promis à un avenir glorieux.

-    Une troisième hypothèse relie Nazareth à la racine araméenne nzr qui signifie « vœu », qui pourrait alors témoigner des vœux caractérisant les pratiques d’une communauté de Nazirs – des ascètes « qui se vouent [à Dieu] » – qui aurait fondé la localité.

Le qualificatif « nazaréen » – parfois traduit « nazôréen » ou « nazarénien » – se retrouve à 19 reprises sous la double orthographe « nazôraios » (Ναζωραος) ou «nazarènos »(Ναζαρηνός), essentiellement pour préciser le nom de Jésus.

L’origine du nom de Capharnaüm (Kefar-nahum) est plus clairement identifiée. En hébreu, Kefar signifie village et Nahum est l’un des douze petits prophètes, dont le nom évoque la compassion, la consolation. C’est dans ce « village de la compassion, de la consolation » que Jésus vient s’installer après avoir quitté Nazareth. À l’époque, c’est une ville animée de 1 500 habitants, avec des marchands, des pêcheurs et une garnison romaine. Jésus y choisit ses premiers disciples, Simon (devenu Pierre) et son frère André, Jacques et son frère Jean, tous les quatre pêcheurs (Mt 4,13-22), puis Matthieu, un collecteur d’impôts.
Par la suite, Capharnaüm fut assez malmenée par le temps. Gravement endommagée par un gros tremblement de terre au VIII° siècle, la cité est reconstruite un peu plus loin mais finit par décliner peu à peu avant d’être abandonnée dans les siècles qui suivirent. Il faut attendre 1838 pour qu’elle soit redécouverte grâce à un archéologue américain, Edward Robinson, spécialiste en géographie biblique.
Transformée en lieu de culte et d’assemblée après la résurrection de Jésus, la maison de Pierre devient l’église domestique de Capharnaüm (du latin domus ecclesia, terme qui désigne les premiers lieux de culte chrétiens, souvent dans des demeures privées). Après la deuxième moitié du quatrième siècle, c’est tout un complexe religieux qui s’organise autour de la maison. De nombreux pèlerins, parfois venus de très loin s’y rendent. Les fouilles ont fait apparaître plus d’une centaine de graffitis en grec, en syriaque, en araméen et en latin contenant les noms de Jésus, de Pierre et des expressions liturgiques. Aujourd’hui, Capharnaüm fait partie des visites incontournables des circuits de pèlerinages en Terre Sainte.

Comparons ces deux étymologies : Jésus est donc passé de la ville de l’observation (Nazareth) à une ville de l’action (Capharnaüm). Là il était observateur de la Loi, ici il en sera le réformateur, « pour accomplir les Écritures ». Là il était soumis à ses parents (Lc 2,51), ici il est libre d’inventer un mode de vie itinérante, fréquentant tous les milieux sociaux, se mélangeant à toutes les populaces. Là il approuvait l’ordre de la Loi, il l’observait de tout cœur. Ici il plonge dans le désordre de Capharnaüm, s’affranchissant peu à peu de la dureté de la Loi au gré de ses rencontres pour apporter la compassion et la miséricorde dont Capharnaüm est le nom. Là il se préparait à incarner le rameau de Jessé attendu depuis si longtemps. Ici il devient le Messie qui guérit, qui libère, le mystérieux pain de vie livrant sa chair pour le salut de tous… Là il était protégé, à l’abri, préservé des foules comme le signifiait le nom du site de Nazareth ; ici il est exposé, livré à toutes les populations, immergé dans la petite mondialisation qui fait grouiller Capharnaüm de toutes les effervescences de l’époque.

Jésus de Capharnaüm ne renie rien de Jésus de Nazareth : il l’accomplit, au travers des ruptures inévitables qui traduisent pourtant sa fidélité la plus profonde à l’espérance de ses parents et des villageois de Nazareth.

N’aurions-nous pas nous aussi de tels passages à franchir ? Passer de l’observation à l’action, de l’intégrité à la compassion, de l’ordre de la Loi au désordre de l’amour, de l’héritage à la réforme, de la soumission à la libre invention de soi, d’une vie protégée à une vie exposée, de la propriété personnelle à la communauté des biens, de talents cachés à une prise de risques publique pour guérir, libérer, prêcher, rencontrer ?

Nous n’avons jamais fini de passer de Nazareth à Capharnaüm, puis bientôt à Jérusalem…

Puisse l’Esprit qui a poussé Jésus à sortir de Nazareth nous pousser également à nous établir dans les Capharnaüm de notre temps, parcourant les lieux nouveaux où nos contemporains se rassemblent, commercent, se réjouissent, souffrent et espèrent.

 


[1]. C’est ce que l’on appelle une antonomase, une figure de style dans laquelle un nom propre est utilisé comme nom commun ou inversement.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

Dans la Galilée des nations le peuple a vu se lever une grande lumière (Is 8, 23b – 9, 3)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Dans un premier temps, le Seigneur a couvert de honte le pays de Zabulon et le pays de Nephtali ; mais ensuite, il a couvert de gloire la route de la mer, le pays au-delà du Jourdain, et la Galilée des nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse : ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit de la moisson, comme on exulte au partage du butin. Car le joug qui pesait sur lui, la barre qui meurtrissait son épaule, le bâton du tyran, tu les as brisés comme au jour de Madiane.

 

PSAUME

(Ps 26 (27), 1, 4abcd, 13-14)
R/ Le Seigneur est ma lumière et mon salut. (Ps 26, 1a)

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

J’ai demandé une chose au Seigneur,
la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur
tous les jours de ma vie.

Mais j’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur
sur la terre des vivants.
« Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ;
espère le Seigneur. »

DEUXIÈME LECTURE

« Tenez tous le même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous » (1 Co 1, 10-13.17)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions. Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : « Moi, j’appartiens à Paul », ou bien : « Moi, j’appartiens à Apollos », ou bien : « Moi, j’appartiens à Pierre », ou bien : « Moi, j’appartiens au Christ ». Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ.

 

ÉVANGILE

Il vint habiter à Capharnaüm pour que soit accomplie la parole d’Isaïe (Mt 4, 12-23)
Alléluia. Alléluia.Jésus proclamait l’Évangile du Royaume, et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Pays de Zabulon et pays de Nephtali,route de la mer et pays au-delà du Jourdain,Galilée des nations !Le peuple qui habitait dans les ténèbresa vu une grande lumière.Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort,une lumière s’est levée. À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.
Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.
Patrick Braud

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5 janvier 2020

La voix de la résilience

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La voix de la résilience 

Homélie pour le Baptême du Seigneur / Année A
12/01/2020

Cf. également :
Jésus, un somewhere de la périphérie
De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur
Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs

Je sais par elle que je suis vivant

« Une léproserie… Au sens le plus navrant, le plus odieux du terme… Des hommes qui ne font rien, auxquels on ne fait rien et qui tournent en rond dans leur cour, dans leur cage… Des hommes seuls. Pis : abandonnés. Pour qui tout est déjà silence et nuit.
L’un d’eux pourtant – un seul – a gardé les yeux clairs. Il sait sourire et, lorsqu’on lui offre quelque chose, dire merci. L’un d’eux – un seul – est demeuré un homme.
La religieuse voulut connaître la cause de ce miracle. Ce qui le retenait à la vie… Elle le surveilla. Et elle vit que chaque jour, par-dessus le mur si haut, si dur, un visage apparaissait. Un petit bout de visage de femme, gros comme le poing, et qui souriait. L’homme était là, attendant de recevoir ce sourire, le pain de sa force et de son espoir… Il souriait à son tour et le visage disparaissait. Alors, il recommençait son attente jusqu’au lendemain.
Lorsque le missionnaire les surprit : « C’est ma femme », dit-il simplement. Et après un silence : « Avant que je vienne ici, elle m’a soigné en cachette. Avec tout ce qu’elle a pu trouver. Un féticheur lui avait fourni une pommade. Elle m’en enduisait chaque jour la figure… sauf un petit coin. Juste assez pour y poser ses lèvres… Mais ce fut en vain. Alors on m’a ramassé. Mais elle m’a suivi. Et lorsque chaque jour je la vois, je sais par elle que je suis vivant… » [1].

Il suffit d’un visage aimant pour que cet homme ne se laisse pas submerger par la mise à l’écart sociale et affective qu’entraînait la lèpre autrefois en Afrique. Plongé dans l’enfer de cette maladie effrayante qui engloutissait le présent et l’avenir des lépreux, il trouvait – lui seul – la force de résister grâce à cette visite quotidienne le maintenant dans le monde des vivants.


La voix de la résilience

C’est sans doute une expérience de ce type que Jésus a faite, immergé dans les eaux du Jourdain par Jean le Baptiste. En prenant place dans la file des pécheurs sur les rives du fleuve, en attendant l’ablution rituelle, Jésus s’identifie à eux, alors qu’il n’a jamais commis le péché. Lui, le Saint de Dieu, fait corps avec les pécheurs pour leur communiquer sa sainteté, comme par osmose. En étant immergé sous l’eau, il figure symboliquement sa Passion où il sera submergé par la haine et la violence qui se déchaîneront contre lui. Où  trouvera-t-il la force de résister à ce déferlement du mal ? D’où lui viendra sa résilience ? Ce terme récent s’applique si bien au condamné qui traversera l’injustice d’un procès bâclé, la souffrance du fouet et des clous, la dérision de la foule avide de déchéance, l’abandon de ses amis – voire de Dieu lui-même – sans pourtant se laisser détruire par ce tsunami pestilentiel.

Résilience est un mot inventé par le psychiatre britannique John Bowlby dans les années 50, et popularisé en France dans les années 90 par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik pour décrire la capacité de résistance qu’a un être humain de refuser d’être broyé par le malheur, la détresse, la douleur. Est résilient celui qui développe en lui une force intérieure pour traverser l’épreuve – quelle que soit sa nature – sans en être détruit, parfois même en en sortant plus fort qu’avant.


Résister à la submersion

Les Pères de l’Église disait qu’au Jourdain Jésus a été plongé dans « l’océan pestilentiel du péché » pour ensuite remonter de ces abîmes en tenant par la main les pécheurs qui s’y trouvent. Il est « descendu aux enfers » nous dit le Credo, pour en ouvrir la porte et laisser s’échapper ceux qui en étaient prisonniers. Cette plongée aux enfers est si effrayante qu’il en a sué du sang et de l’eau à Gethsémani.

Comment a-t-il fait pour résister à tout cela alors que tout espoir semblait perdu ? Pour espérer alors que tous l’avaient abandonné ? Pour aimer et pardonner jusqu’au bout alors qu’on le rayait du monde des vivants avec mépris et dérision ? La réponse est sans doute dans cet épisode du baptême au Jourdain. Il y fait l’expérience éblouissante d’être aimé d’une manière unique et inconditionnelle : « Tu es mon fils bien-aimé. En toi j’ai mis tout mon amour ». Cette voix intérieure entendue une fois lui suffira pour aller au bout de sa mission, quoi qu’il arrive.

« Il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui » : tel le visage de la femme aimée et aimante qui maintenait le lépreux vivant, l’Esprit-colombe lui signifie une relation de communion à son Père que rien, pas même les accusations des hommes, leurs calomnies, leur injustice, leur violence, ne pourra détruire. La résilience de Jésus vient de là, de sa communion unique à quelqu’un d’Autre. Son centre de gravité est en Dieu, que rien ne peut déstabiliser. Son assurance (parresia  en grec) pour interpeller les religieux et les puissants vient de là : ‘je sais d’où je parle. Peu m’importe vos menaces politiques ou judiciaires, je parle au Nom d’un Autre’.

Le baptême au Jourdain joue pour Jésus un rôle équivalent à la Transfiguration pour Pierre, Jacques et Jean : grâce à ce moment de fulgurance étincelante, ils redescendront du Mont Thabor avec la clé de déchiffrement de la Passion : cet homme aujourd’hui transfiguré, demain défiguré, est la manifestation visible de l’infini invisible, le Fils du Père. L’Esprit de Pentecôte – langues de feu cette fois-ci – leur fera souvenir de ce moment de grâce où le vrai visage du Christ leur est apparu. Ils comprendront alors que l’affreuse Passion n’a pas pu enlever de cet homme la gloire qui l’habitait, que son  identification sur la croix aux pécheurs n’a pas atteint sa beauté, que les crachats, les insultes et le tombeau n’ont pu altérer son identité de Fils bien-aimé.


Que la force soit avec vous ! 

Et vous ? Quelle sera la source de votre résilience ? Quelle colombe plane sur vos projets, vos engagements, vos prises de risque ? Sur quelle voix intérieure allez-vous vous appuyer lorsque tout va mal ? Se lancer dans l’aventure de la vie commune sans avoir connu de tels éblouissements à deux est dangereux. S’affronter aux puissants sans cette petite voix intérieure est suicidaire. Annoncer l’Évangile sans la colombe de l’Esprit perchée sur son épaule n’est que vanité.

resilienceVotre baptême au Jourdain prendra peut-être pour vous l’apparence d’une retraite dans le silence d’un monastère, ou bien d’un bouleversement total devant la splendeur du monde, d’une lecture biblique illuminant soudain un horizon de vie, d’une communion amicale ou amoureuse où perce une communion bien plus grande encore etc.

La plupart du temps, la voix ou la colombe demeure notre secret, invisible aux yeux des autres. Dans l’Évangile de Luc 3, 21-22, Jésus seul entend cette voix et perçoit « comme une colombe ». Mais il est intéressant de noter que Matthieu 3, 13-17 en ce dimanche nous livre une autre version que Luc : pour lui, tous sont témoins de la manifestation divine (théophanie) au Jourdain : « voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. »  Et Jean 1,33 précise que le Baptiste peut l’attester : « Jean porta son témoignage en disant: ‘J’ai vu l’Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui’. » 

C’est donc que parfois, les autres qui ont vu et entendu peuvent nous rappeler ce qu’ils ont perçu de nous-mêmes, qui leur garantit notre identité et notre qualité. Notre réassurance dans la difficulté peut venir de ces témoins qui sauront nous remettre en mémoire la source de nos combats au moment où nous défaillons. Il est même stratégique pour nous de pouvoir compter sur de tels alliés : lorsque l’adversité s’acharne, lorsque nos adversaires semblent gagner, ces alliés trouveront les mots pour nous redire de la part d’un Autre : « tu es son fils bien-aimé, en toi repose tout son amour ». Autrement dit, ce sont parfois les autres qui détiennent des clés de notre résilience, pour peu qu’ils nous les redonnent lorsque c’est nécessaire. Un peu comme des coaches sportifs savent rappeler à leur champion ce qu’il porte en lui, ce qu’il a déjà été capable de réaliser, au moment où il doute de lui-même.

Symétriquement, nous pouvons être cette voix et cette colombe pour des compagnons de route dont nous avons perçu la grandeur et la dignité, même à leur insu. Il nous appartient de témoigner en leur faveur devant les hommes, et de leur rappeler à eux-mêmes ce que nous avons perçu d’eux dans ces moments de grâce ou l’autre nous est révélé tel qu’il est.

La voix et la colombe sont les pitons d’escalade solidement fichée dans la roche qui permettent à l’alpiniste d’assurer sa course sans avoir peur de la chute. Faites l’inventaire de ces points d’appui indéfectibles qui sont les vôtres, des paroles et des visages qui vous ont révélé votre véritable identité et confirmé dans votre droit à l’existence : « tu es mon fils bien-aimé… »

Par ces paroles et ces visages, nous savons que nous sommes vivants. Et nous émergeons du Jourdain avec la promesse d’émerger à nouveau de toute submersion, quelle qu’elle soit. Que cette espérance nourrisse notre courage et notre résilience au mal !

 


[1]. Raoul Follereau, La seule vérité c’est d’aimer, Édition Flammarion, 1996.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Voici mon serviteur, qui a toute ma faveur » (Is 42, 1-4.6-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit. Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité. Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois.
 Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice ; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations : tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. »

PSAUME

(Ps 28 (29), 1-2, 3ac-4, 3b.9c-10)
R/ Le Seigneur bénit son peuple en lui donnant la paix. (Ps 28, 11b)

Rendez au Seigneur, vous, les dieux,
rendez au Seigneur gloire et puissance.
Rendez au Seigneur la gloire de son nom,
adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté.

La voix du Seigneur domine les eaux,
le Seigneur domine la masse des eaux.
Voix du Seigneur dans sa force,
voix du Seigneur qui éblouit.

Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre,
Et tous dans son temple s’écrient : « Gloire ! »
Au déluge le Seigneur a siégé ;
il siège, le Seigneur, il est roi pour toujours !

DEUXIÈME LECTURE

« Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint » (Ac 10, 34-38)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée, chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël, en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ, lui qui est le Seigneur de tous. Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. »

ÉVANGILE

« Dès que Jésus fut baptisé, il vit l’Esprit de Dieu venir sur lui » (Mt 3, 13-17)
Alléluia. Alléluia.Aujourd’hui, le ciel s’est ouvert, l’Esprit descend sur Jésus, et la voix du Père domine les eaux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ! » Alléluia. (cf. Mt 3, 16-17, Ps 28, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire.
Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. »
Patrick Braud

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