L'homélie du dimanche (prochain)

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20 avril 2025

Un seul cœur, une seule âme

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Un seul cœur, une seule âme

 

Homélie du 2° Dimanche de Pâques / Année C
27/04/25


Cf. également :
 
Croire sans voir : la pédagogie de l’inconditionnel
Quand vaincre c’est croire
Thomas, Didyme, abîme…
L’esprit, l’eau et le sang 
Quel sera votre le livre des signes ?
Lier Pâques et paix
Deux utopies communautaires chrétiennes
Le Passe-murailles de Pâques
Le maillon faible
Que serions-nous sans nos blessures ?
Croire sans voir
Au confluent de trois logiques ecclésiales : la communauté, l’assemblée, le service public
Trois raisons de fêter Pâques
Riches en miséricorde ?


1. La France éparpillée, façon puzzle

« Moi les dingues, j’les soigne, j’m’en vais lui faire une ordonnance, et une sévère, j’vais lui montrer qui c’est Raoul. Aux quatre coins d’Paris qu’on va l’retrouver, éparpillé par petits bouts, façon puzzle… Moi, quand on m’en fait trop, j’correctionne plus, j’dynamite, j’disperse, j’ventile ».

L'Archipel français: Naissance dune nation multiple et diviséeLes cinéphiles auront reconnu une des répliques-cultes ciselées par Michel Audiard dans le film « les Tontons Flingueurs » (1963) ! Eh bien, il faut croire que la France est devenue un peu dingue, plus dingue que Raoul ! En effet, les sociologues et politologues analysant depuis des décennies l’évolution de notre société cumulent des diagnostics de plus en plus inquiétants sur les fractures françaises. Le sentiment d’insécurité culturelle (Laurent Bouvet, 2015) se répand de plus en plus dans certaines catégories populaires ou rurales. C’est un sentiment diffus de dilution de l’identité nationale dans un melting-pot de communautarisme à l’anglo-saxonne. Certaines enclaves paraissent même vivre à l’écart des autres et en dehors du mode de vie traditionnel : ce sont les fameux territoires perdus de la de la république (Georges Bensoussan, 2002).

Cet éparpillement façon puzzle – pour reprendre les mots d’Audiard – conduisent à une dangereuse archipélisation de la France (Jérôme Fourquet, 2019) en de multiples îlots juxtaposés, mais étrangers les uns aux autres. La société française apparaît de plus en plus clivée, où les fractures territoriales, sociales, culturelles, politiques et religieuses s’imbriquent mutuellement. La France périphérique (Christophe Guilluy, 2014) a engendré les manifestations des ‘Gilets jaunes’ en octobre 2018, et continue à dériver loin des métropoles, loin des banlieues et quartiers populaires. Ces oppositions rejoignent les clivages repérés par David Goodhart (The road to somewhere, 2017) entre les Somewhere et les Anywhere, les enracinés et les cosmopolites, les perdants et les gagnants de la mondialisation…

 

Bref : depuis l’effondrement après-guerre de la matrice catholique qui maintenait une certaine unité sociale, la cohésion de la société française est mise à rude épreuve, source de profonds changements à venir, et des violences qui vont avec…

 

2. Un unanimisme de façade ?

Cette archipélisation touche-t-elle l’Église de France ? Les catholiques ne sont-ils pas unis, et ce d’autant plus qu’ils se savent minoritaires ?

La première lecture de ce dimanche (Ac 4,32-35) nous fait rêver. Elle dépeint une communauté chrétienne n’ayant qu’« un seul cœur et une seule âme », partageant ses richesses pour prendre soin des pauvres, rendant témoignage à la résurrection de Jésus « avec grande puissance »… Trop beau pour être vrai ?

Acts 4:33-35 Ananie et SaphireLuc lui-même montre à plusieurs reprises dans les Actes des Apôtres que cette vision de l’Église unie est idyllique. Cela commence tout de suite après le beau tableau précédent avec Ananie et Saphire (Ac 5,1-11) qui trichent dans le partage de leurs biens, ce qui leur vaut une mort symbolique (une excommunication sans doute) par Pierre en personne. Certains dans la communauté avaient donc le cœur trop près du portefeuille ! Visiblement, tous ne jouent pas le jeu de ce communisme ecclésial idéal, et ce dès le début…


Les fractures internes s’aggravent avec les conflits opposant Grecs et Hébreux dans l’Église de Jérusalem : « En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, les frères de langue grecque récriminèrent contre ceux de langue hébraïque, parce que les veuves de leur groupe étaient désavantagées dans le service quotidien » (Ac 6,1). Le risque de division est si fort, si grave, qu’on invente alors le ministère diaconal – sous l’inspiration de l’Esprit Saint – pour éviter la rupture (Ac 6,5-6).


Plus tard, un autre conflit opposera les partisans de la circoncision qui veulent l’imposer aux nouveaux baptisés non juifs. Conflit redoublé avec la question des viandes provenant des sacrifices d’animaux faits aux idoles : peut-on les manger ou non ? Il faudra convoquer une assemblée de crise avec tous les courants représentés ; il faudra l’autorité collégiale des Douze, l’autorité singulière que Pierre mettra dans la balance, et la prière et le discernement de tous pour que ce premier concile de Jérusalem apaise quelque peu les tensions (Ac 15).


Le problème n’est pas réglé pour autant, car les judéo-chrétiens continuent de s’attacher aux prescriptions alimentaires et rituelles de la Torah, ce qui les coupent des autres (séparatisme religieux, déjà !). Paul est obligé de tonner contre Pierre en lui reprochant cette complicité avec des pratiques fragmentant la communauté (aujourd’hui, il tournerait contre la cacherout, le halal et autres coutumes séparatistes !) : « Quand Pierre est venu à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, parce qu’il était dans son tort. En effet, avant l’arrivée de quelques personnes de l’entourage de Jacques, Pierre prenait ses repas avec les fidèles d’origine païenne. Mais après leur arrivée, il prit l’habitude de se retirer et de se tenir à l’écart, par crainte de ceux qui étaient d’origine juive. Tous les autres fidèles d’origine juive jouèrent la même comédie que lui, si bien que Barnabé lui-même se laissa entraîner dans ce jeu. Mais quand je vis que ceux-ci ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Pierre devant tout le monde : “Si toi qui es juif, tu vis à la manière des païens et non des Juifs, pourquoi obliges-tu les païens à suivre les coutumes juives ?” » (Ga 2,11-15).

Le même Paul, au caractère visiblement irascible, va se fâcher avec son collègue Barnabé ‑ à cause de Marc –, si bien qu’on faillit en venir aux mains : « L’exaspération devint telle qu’ils se séparèrent l’un de l’autre » (Ac 15,39) ! Même entre apôtres, on peut avoir de telles incompatibilités d’humeur qu’il vaut mieux rester loin l’un de l’autre pour éviter les clashs !

 

Tout cela lézarde significativement le bel unanimisme de façade proclamé dans notre première lecture…

Ces lézardes s’élargiront jusqu’à constituer des gouffres, des schismes, des oppositions meurtrières générant des guerres de religion et massacres en tout genre dans l’histoire des Églises. Le schisme de 1054 entre l’Orient et l’Occident déchire pour longtemps le tissu ecclésial. La réforme de Luther au XVI° siècle a mis l’Europe à feu et à sang. Et depuis, les protestants ne cessent de s’éparpiller façon puzzle : à chaque fois qu’un leader ne pense pas comme les autres, il fonde sa propre Église, à côté. Il existe plus de 45 000 dénominations protestantes dans le monde, d’après le Center for the Study of Global Christianity (ces dénominations incluent des Églises évangéliques, luthériennes, réformées, baptistes, pentecôtistes, adventistes etc.)

 

On voit que le rêve d’être « un seul cœur, une seule âme » s’est évanoui avec les siècles !

 

Le pape François parle de polarisation pour décrire les forces antagonistes et centripètes qui ont malmené l’Église catholique dans la réception du concile Vatican II :

« Le Concile nous rappelle que l’Église, à l’image de la Trinité, est communion (cf. Lumen gentium, n. 4.13). Le diable, au contraire, veut semer l’ivraie de la division. Ne cédons pas à ses flatteries, ne cédons pas à la tentation de la polarisation. Combien de fois, après le Concile, les chrétiens se sont-ils efforcés de choisir un camp dans l’Église, sans se rendre compte qu’ils déchiraient le cœur de leur Mère ! Combien de fois a-t-on préféré être « supporter de son propre groupe » plutôt que serviteurs de tous, progressistes et conservateurs plutôt que frères et sœurs, « de droite » ou « de gauche » plutôt que de Jésus ; s’ériger en « gardiens de la vérité » ou « solistes de la nouveauté », plutôt que de se reconnaître comme enfants humbles et reconnaissants de la Sainte Mère l’Église. Le Seigneur ne nous veut pas ainsi. Tous, nous sommes tous fils de Dieu, tous frères dans l’Église, tous Église, tous. »

Homélie du Pape François pour le 60° anniversaire du Concile Vatican II, 

Basilique Saint-Pierre, Mardi 11 octobre 2022, 

Mémoire de Saint Jean XXIII, Pape.

Un seul cœur, une seule âme dans Communauté spirituelle verresPolaClassiques
Polarisation
est un terme des sciences de l’optique : la lumière blanche du soleil est comme filtrée à travers les verres polarisants, qui ne laissent passer qu’une partie des spectres de cette lumière, en absorbant ou réfléchissant les autres. Une communauté polarisée filtre les lumières qu’elle tire de l’Écriture ou de l’Église, en ne laissant passer que les couleurs qui la conforte dans ses opinions a priori. La polarisation religieuse rejoint ainsi l’enfermement algorithmique par lequel les abonnés des réseaux sociaux ne vont aller regarder que les vidéos qui vont dans leur sens, poussés par les algorithmes qui ont détecté leur préférence.

 

Alors, « un seul cœur et une seule âme » ?

Il se pourrait que le portrait dressé par Luc de la communauté de Jérusalem ne soit pas un reportage journalistique, mais plutôt ce que le sociologue allemand Max Weber appelait un « idéal-type ». Autrement dit un modèle théorique rassemblant des éléments partiellement vécus (ici : l’unité, le partage, l’élan missionnaire) dans une construction « idéale » où s’exprime la vocation de la communauté.

« On obtient un idéal-type en accentuant unilatéralement un ou plusieurs points de vue et en enchaînant une multitude de phénomènes donnés isolément, diffus et discrets, que l’on trouve tantôt en grand nombre, tantôt en petit nombre et par endroits pas du tout, qu’on ordonne selon les précédents points de vue unilatéralement, pour former un tableau de pensée homogène. On ne trouvera nulle part empiriquement un pareil tableau dans sa pureté conceptuelle : il est une utopie. » [1]

 

Par exemple, la visée du partage des richesses pour venir en aide aux pauvres est une caractéristique incontournable pour qu’un groupe se dise Église. Mais les modalités pour la réaliser pourront varier dans le temps. À Antioche, les chrétiens ne pratiquent déjà plus le communisme ecclésial de Jérusalem, mais l’entraide, la solidarité, l’aumône, sans vendre la totalité de leurs biens (Ac 11,29). Et dans les Actes des Apôtres, on voit Paul organiser une collecte pour les pauvres de l’Église de Jérusalem sans demander aux baptisés de se déposséder de tout (Ac 11,30 ; 1Co 16,1-3 ; 2Co 8).

 

Prendre soin des pauvres est essentiel. La manière de le faire variera.

Être unis dans la communauté est au cœur du message du Christ. La manière de vivre cette unité variera.

Rendre témoignage à la Résurrection est capital. Les visages de l’activité missionnaire de l’Église seront multiples et changeants.

 

3. La méthode du « consensus différencié »

En matière d’unité, les chrétiens ont très vite abandonné un modèle unitaire unique. Il y avait dans les cinq premiers siècles une pentarchie, c’est-à-dire une communion entre cinq sièges apostoliques (Jérusalem, Rome, Antioche, Constantinople, Alexandrie) qui chacun avait une primauté et une certaine indépendance. On était alors loin du monolithisme ecclésial ! Cette communion entre différents patriarcats ne s’est pas imposée par pragmatisme, mais sous l’influence de l’Esprit Saint, qui puise au cœur de Dieu une communion trinitaire rejaillissant en communion différenciée au sein des Églises et entre elles.


La doctrine de la justification ; déclaration communeLe mouvement œcuménique né du Congrès des Sociétés missionnaires protestantes d’Édimbourg en 1920 a très vite renoncé à la restauration d’une seule Église, pour promouvoir des liens d’affection, de connaissance et reconnaissance mutuelle, de charité entre toutes les Églises.

Depuis 1937, il existe un dialogue non officiel entre des théologiens catholiques et protestants francophones, fondé par l’abbé Paul Couturier (1881-1953) et quelques pasteurs réformés suisses. En 1942, ce groupe prit le nom de Groupe des Dombes. Il a publié, depuis, un certain nombre de rapports de haute valeur comme « Un seul maître. L’autorité doctrinale dans l’Église » en 2006. La méthode est le « consensus différencié » où chacun expose sa foi dans un souci de spécificité pour « entrer dans le point de vue de son frère, pour le mieux comprendre dans sa cohérence et pour s’en enrichir ».


Le 31 octobre 1999, catholiques et luthériens signaient la Déclaration commune sur la doctrine de la justification, mettant fin au conflit théologique sur le salut qui provoqua la Réforme. Le document précise comment chaque Église comprend le rôle premier de la foi dans le salut offert en Christ, tout en reconnaissant que la compréhension des autres Églises, exprimée en des termes différents, n’est pas incompatible avec la sienne.

Les artisans de la Déclaration commune peuvent se féliciter non seulement d’un geste historique, mais aussi d’avoir démontré la pertinence de la méthode du « consensus différencié ». Elle consiste à chercher et trouver les termes d’un consensus dans les vérités fondamentales, sans interdire que subsistent des différences dans le langage et les accentuations de chaque Église. On pourrait dire que les deux doctrines différentes ‑ catholique et luthérienne – représentent deux perspectives différentes sur le même Évangile. De la même manière que si je regarde la cathédrale de Strasbourg de deux côtés différents, je vois des choses différentes, néanmoins, c’est la même Église. Cette approche implique une compréhension de la vérité qui n’impose pas l’uniformité. Le pasteur André Birmelé aime ainsi parler de « consensus différenciant ». « C’est une manière de bien montrer que la différence fait partie du consensus. Que le consensus est lui-même ouvert à la différence, précise-t-il. Le texte biblique nous montre l’exemple d’un consensus différenciant : Matthieu, Jean ou Paul disent la même vérité en se servant de langages tout à fait différents. »

Cette méthode évite les pièges du relativisme comme du dogmatisme. C’est tout à fait différent d’une compréhension postmoderne qui dirait “tout se vaut”. Accepter les différences nécessite d’abord d’identifier ce qui est commun.

 

Les catholiques auraient intérêt à retrouver pour eux-mêmes la pratique de ce consensus différencié et différenciant !

En paroisse, c’est l’acceptation de pratiques liturgiques autres (répertoire de chants, styles de prière, gestes et expressions de foi etc.) sans imposer un seul style à tous les pratiquants, ni fuir ailleurs dès que quelque chose (ou quelqu’un) ne me convient plus…

Entre Églises, c’est la valorisation du charisme particulier propre à chacune. Les Églises orientales catholiques par exemple nous rappellent que les prêtres et diacres peuvent être mariés, que la vénération de l’icône peut avoir autant d’importance que l’adoration eucharistique etc.

Ce consensus différencié se concentre d’abord sur ce qui est commun, le noyau dur de la foi en quelque sorte, et opère un discernement entre les différents niveaux d’importance et de vérité des pratiques et des croyances de chacun.

 

Ce concept de consensus différencié et différenciant pourrait d’ailleurs être une source d’inspiration en entreprise également : cultiver une vision commune de la raison d’être et des valeurs de l’entreprise, tout en promouvant les initiatives diverses sans les aligner sur un seul modèle hiérarchique.

 

Avoir « un seul cœur, une seule âme » suppose de rester plusieurs ! C’est l’enjeu trinitaire de toute évangélisation : « qu’ils soient un comme nous sommes UN » (Jn 17,22), non pas à la manière des sociétés totalitaires, mais à la manière du Dieu-Trinité, dont l’unité résulte des relations d’amour entre les Trois. Sans cette visée « idéaltypique », malgré nos fractures actuelles, nous manquerions à notre vocation chrétienne : « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13,35). Cette unité de cœur et d’âme n’est pas une construction humaine, mais un don de Dieu, à accueillir activement : « Je leur donnerai un seul cœur, un seul chemin, afin qu’ils me craignent chaque jour, pour leur bonheur et celui de leurs fils après eux » (Jr 32,39). Ézéchiel annonçait cette unité comme le fruit de l’Esprit de Dieu : « Je leur donnerai un même cœur, et je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de leur corps le cœur de pierre, et je leur donnerai un cœur de chair » (Ez 11,19). Et les chroniqueurs de la royauté en Judas attribuent à « la main de Dieu » l’élan enthousiaste qui unissait le peuple dans l’exécution de la parole de YHWH : « Dans Juda aussi la main de Dieu se déploya pour leur donner un même cœur et leur faire exécuter l’ordre du roi et des chefs, selon la parole de YHWH » (2Ch 30,12).

 

Être un seul cœur, une seule âme : aspirer à ce don de Dieu demeure la ligne d’horizon de tout groupe se disant chrétien !

 

4. Thomas, ou l’unité par la foi

 archipel dans Communauté spirituelleRevenons à nos lectures de ce dimanche, en regardant Thomas parmi les Douze (Jn 20, 19-31). Curieusement, il n’était pas avec eux « en ce premier jour de la semaine » ; on dirait aujourd’hui qu’il a séché la messe du dimanche ! Ou plus exactement : il a manqué à l’Église en n’étant pas présent. Or déserter l’assemblée, c’est priver le Corps du Christ d’un de ses membres, irremplaçable. Thomas est le premier d’une longue série d’absences qui fracturent l’unité de l’Église : « Ne désertons pas nos assemblées, comme certains en ont pris l’habitude » (He 10,25). Comme quoi l’absentéisme dominical ne date pas d’aujourd’hui… Or c’est un coup de canif dans la tunique sans couture du Christ qu’est l’Église !

 

Thomas fait l’effort d’être là le dimanche suivant, sans doute intrigué par le récit des autres. C’est la rencontre avec le Ressuscité qui le convertira définitivement à l’unité ecclésiale. En touchant ses plaies, Thomas touchait le Corps du Christ (l’Église) et désormais ne le quittera plus.

Sans cette rencontre pascale, comment aimer l’Église, la pratiquer, vivre en communion avec elle ? C’est bien dans cet ordre que nous devons examiner à frais nouveaux l’absence de tant de baptisés à nos assemblées : non pas d’abord l’impératif moral ou une exigence autoritaire (‘aller à la messe’) mais d’abord une expérience pascale, dont découle l’amour de l’Église, en Église (faire corps avec le Christ, comme Thomas).

 

« Un seul cœur, une seule âme » : nous n’avons pas fini de laisser résonner cet appel de Luc ! Dans nos couples, nos familles, nos entreprises, nos paroisses… : où et comment pourrais-je pratiquer la méthode du consensus différencié pour progresser vers cet horizon de communion ?

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[1]. Max Weber, L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales (1904) in Essais sur la théorie de la science, Paris, Pocket, 1992, p. 181.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32-35)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. C’est avec une grande puissance que les Apôtres rendaient témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus, et une grâce abondante reposait sur eux tous. Aucun d’entre eux n’était dans l’indigence, car tous ceux qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons les vendaient, et ils apportaient le montant de la vente pour le déposer aux pieds des Apôtres ; puis on le distribuait en fonction des besoins de chacun.

PSAUME
(117 (118), 2-4, 16ab-18, 22-24)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon ! Éternel est son amour ! ou : Alléluia ! (117,1)


Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !
Que le dise la maison d’Aaron :
Éternel est son amour !


Qu’ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur :
Éternel est son amour !
Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !


Non, je ne mourrai pas, je vivrai
pour annoncer les actions du Seigneur.
Il m’a frappé, le Seigneur, il m’a frappé,
mais sans me livrer à la mort.


La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux.
Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !


DEUXIÈME LECTURE
« Tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde » (1 Jn 5, 1-6)

Lecture de la première lettre de saint Jean
Bien-aimés, celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu ; celui qui aime le Père qui a engendré aime aussi le Fils qui est né de lui. Voici comment nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu : lorsque nous aimons Dieu et que nous accomplissons ses commandements. Car tel est l’amour de Dieu : garder ses commandements ; et ses commandements ne sont pas un fardeau, puisque tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Or la victoire remportée sur le monde, c’est notre foi. Qui donc est vainqueur du monde ? N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ?
C’est lui, Jésus Christ, qui est venu par l’eau et par le sang : non pas seulement avec l’eau, mais avec l’eau et avec le sang. Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit, car l’Esprit est la vérité.


ÉVANGILE
« Huit jours plus tard, Jésus vient » (Jn 20, 19-31)
Alléluia. Alléluia.Thomas, parce que tu m’as vu, tu crois, dit le Seigneur. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Alléluia. (Jn 20, 29)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ». Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.
Patrick Braud

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6 mars 2025

Ces tentations sont les nôtres

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 4 h 30 min

Ces tentations sont les nôtres

 

Homélie pour le 1° Dimanche de Carême / Année C
09/03/25


Cf. également :

Carême : le détox spirituel
Brûlez vos idoles !
Ne nous laisse pas entrer en tentation
L’île de la tentation
L’homme ne vit pas seulement de pain
Nous ne sommes pas une religion du livre, mais du Verbe
Et plus si affinité…
Une recette cocktail pour nos alliances
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?
Poussés par l’Esprit


Jésus au désert : prolepse cinématographique

Ces tentations sont les nôtres dans Communauté spirituelle kelley_mcmorris_biblestoryNous connaissons par cœur ce récit des trois tentations au désert. À chaque début de carême nous le relisons, et nous entendons des commentaires sur le jeûne, la prière ou la pénitence, nos boucliers contre la tentation. Ce n’est déjà pas si mal. Comment aller plus loin ?

Étonnons-nous d’abord d’avoir un tel récit. Jésus était seul au désert. Pas un témoin. Comment Marc et Luc savent-ils ce qui s’y est passé ? Jésus l’aurait raconté aux Douze en détail ? Peu probable. D’autant que le côté hollywoodien de la mise en scène crève l’écran : un jeûne surhumain, des téléportations (sur le toit du temple de Jérusalem ou sur une haute montagne) dignes de Flash Gordon, un Satan qui parle araméen et cite la Bible, et Jésus stoïque qui – tel Œdipe devant le Sphinx – déjoue les trois pièges tendus en citant lui aussi la Bible. Tout cela est trop clinquant pour s’être déroulé exactement ainsi. 

 

 Carême dans Communauté spirituelleCe récit est une construction théologique. Marc et Luc veulent préparer leurs lecteurs à ce qui vient après. Il y a évidemment une part de vérité historique factuelle : Jésus a sans aucun doute séjourné au désert quelque temps, comme son cousin Jean-Baptiste, pour réfléchir à sa mission avant de se lancer sur les routes de Palestine. Il évoquera lui-même plus tard la nécessité de ces temps de préparation avant l’action : « Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? » (Lc 14,28)

Peut-être même est-il allé faire un tour du côté de la communauté essénienne de Qumran, en haut de la petite montagne dominant la Mer Morte ? Un peu comme une retraite au monastère de la Grande Chartreuse aujourd’hui…


Pour montrer ce que cette préparation spirituelle a produit en Jésus, Marc et Luc utilisent  un procédé qui ressemble à une technique cinématographique bien connue : la prolepse (pro-lapsus = saut en avant). C’est un peu le contraire du flash-back : le spectateur est informé à l’avance d’un élément qui se déroulera plus tard, dans le futur. Le film Minority Report par exemple joue sans cesse de ces anticipations, qu’on peut également appeler flash-forward (vs flash-back = saut en arrière). En mettant en scène trois tentations spectaculaires, Marc et Luc font référence à d’autres moments du ministère de Jésus qu’il connaîtra ensuite, qu’ils ont vécus avec lui, où ils l’ont vu mener un combat intérieur intense pour rester fidèle à sa mission.

Notre récit est en quelque sorte une cristallisation a posteriori de toutes les occasions historiques où Jésus a été tenté, classifiées en trois catégories concernant sa fidélité à la Parole, son humilité de Messie crucifié, sa filiation divine.

 

On peut donc faire l’exercice suivant : repérer les situations de la vie du Christ qui relèvent de la tentation n° 1, ou n° 2, ou n° 3. Pour cela, on pourra s’appuyer sur les autres usages du verbe tenter (πειράζω = peirazō en grec) dans les Évangiles, en essayant de voir à laquelle des 3 tentations le passage se rapporte. On pourra alors imaginer, par un procédé symétrique d’anticipation, comment y répondre nous-mêmes lorsque nous les rencontrerons plus tard…

 

Première tentation : me nourrir de quoi ?

Notre époque est à juste titre devenue ultrasensible sur les questions d’alimentation. L’obésité devient un problème de santé publique. L’éthique s’invite sur l’étiquette, pour un commerce équitable. Le Nutriscore est un critère marketing désormais incontournable, à surveiller de près. « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es »…

 

nutri-score-official-labels-vector désertLe jeûne pratiqué par Jésus au désert – qui deviendra le jeûne du carême – est d’abord l’indication symbolique que Jésus est le nouveau Moïse qui va conduire son peuple hors du désert : « Moïse demeura sur le Sinaï avec le Seigneur quarante jours et quarante nuits ; il ne mangea pas de pain et ne but pas d’eau. Sur les tables de pierre, il écrivit les paroles de l’Alliance, les Dix Paroles » (Ex 34,28). 

 

Au-delà de cet accomplissement faisant de Jésus un second Moïse, il y a sûrement l’allusion à une phrase qui a marqué les disciples, après l’épisode de la samaritaine : « Les disciples l’appelaient : “Rabbi, viens manger.” Mais il répondit : “Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas.” Les disciples se disaient entre eux : “Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ?” Jésus leur dit : “Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jn 4,31–34). 

Voilà l’enjeu spirituel de la première tentation : de quoi est-ce que je me nourris ? 

Des réseaux sociaux avec leurs fake news et leurs vidéos pleines de vide ? Des discours de haine des extrémistes politiques ? À quelles opinions accordé-je du crédit : mes collègues ? mon patron ? la tradition de ma famille ? De quelles lectures je me délecte ? De quelles images ?

La comparaison avec la nourriture ne s’arrête pas là : certains mangent en 5 minutes, seul devant un plateau et un écran ; d’autres avec gloutonnerie ; d’autres sont anorexiques… Sur la table de la sagesse comme de la spiritualité, chacun peut ainsi pratiquer le fast-food ou la gastronomie, l’excès ou le manque, la convivialité ou la solitude.

 

Jésus affirme tranquillement que la Parole est sa vraie nourriture, le désir de Dieu son vrai désir. Que cela peut-il signifier pour moi ? Lire la Parole, la dévorer, la ruminer, la mettre en pratique… Avoir faim d’ajuster ma vie à ce que j’y lis, avoir soif d’y puiser des sources nouvelles d’inspiration pour agir…

Jésus s’est tellement nourri de la Parole qu’il ne supporte pas qu’on la défigure pour accuser une femme adultère : « Dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve (peirazo), afin de pouvoir l’accuser » (Jn 8,5-6). 

Ni pour excuser la faiblesse humaine dans le mariage : « Des pharisiens s’approchèrent de lui pour le mettre à l’épreuve (peirazo) ; ils lui demandèrent : “Est-il permis à un homme de renvoyer sa femme pour n’importe quel motif ?” » (Mt 19,3). 

Ni pour faire de l’argent autre chose qu’un outil fraternel : « On envoya à Jésus des pharisiens et des partisans d’Hérode pour lui tendre un piège (peirazo), en le faisant parler » (Mc 12,13)…

Ni pour dénaturer la Loi en séparant l’amour de Dieu de l’amour de l’homme : « L’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve (peirazo) : quel est le plus grand commandement ? » (Mt 22,35).

Dénaturer la Loi, tordre les textes : voilà la première tentation, récurrente, qui ne cessera de vouloir faire dévier Jésus de son amour de la Parole…

 

Comment ne pas me limiter au pain ordinaire après lequel courent la plupart (nourriture, argent, reconnaissance, pouvoir), mais cultiver en moi d’autres faims (de sens, de gratuité, de profondeur, de générosité…) ?

 

Deuxième tentation : devant qui me prosterner ?

Se prosterner, c’est reconnaître un plus grand que soi, et lui donner sa confiance.

d-cartoon-character-prostrate-white-backgroud-dark-hairs-dressed-like-french-guy-has-pretty-mustache-red-40919240 Jésus« C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte » : le Deutéronome et Jésus jouent aux lanceurs d’alerte pour nous réveiller de nos servitudes volontaires. Attention à qui vous choisissez comme référence ! Attention à qui vous voulez suivre ! Arrêtez d’instrumentaliser Dieu pour votre commerce ou votre bien-être ! 

Jésus sera confronté plusieurs fois à des foules tentées par la servitude volontaire. Elles voudront faire de lui un roi, se prosterner devant lui pour qu’il réalise leur rêve d’indépendance de grandeur : « Mais Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul » (Jn 6,15). Même Pierre lui fera miroiter une messianité plus glorieuse pour essayer de le détourner de l’infamie de la croix : « Mais lui, se retournant, dit à Pierre : “Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.” » (Mt 16,23). Le Satan du désert annonce le Satan-Pierre qui veut éviter la croix… Les pensées des hommes avides de pouvoir et de gloire humaine, comme l’étaient les représentations du Messie courantes à cette époque, ne sont rien d’autre que des tentations « sataniques » : l’interpellation dont Pierre fait l’objet le montre d’une façon évidente. Ainsi la tentation de posséder la puissance et la gloire — non pas venues de son fond propre mais obtenues de l’extérieur — a poursuivi Jésus pendant toute sa vie.

 

Jésus refusera toujours d’être celui devant qui on se prosterne : au contraire, lui se met à genoux devant ses disciples pour leur laver les pieds : « Les rois des nations les commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel ! Au contraire, que le plus grand d’entre vous devienne comme le plus jeune, et le chef, comme celui qui sert. Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Lc 22,25–27). 

Pourtant, il est bien Maître et Seigneur ; il a reçu de son Père la royauté sur toute chose. Mais il ne veut pas l’exercer à la manière des puissants de ce monde. Ce ne sont pas le pouvoir ou la gloire qui sont disqualifiés dans cette deuxième tentation, mais la façon de les obtenir (de Satan ou de Dieu) et de les exercer (domination ou service). Car la gloire nous est promise, reçue de Dieu, qui nous la partage gracieusement. Et nous serons associés à sa puissance, celle de l’amour qui se livre jusqu’au bout pour que l’autre vive.

 

Alors : qui est mon Pygmalion ? devant qui je me prosterne ? 

Quelles sont mes servitudes volontaires ?

 

Troisième tentation : me servir de Dieu ou le servir ?

La pensée magique est de retour en Occident. Nous croyions un peu naïvement que la science et le progrès l’avait disqualifiée depuis le XVIII° siècle. Elle fait son grand retour au travers du complotisme, de la « post-réalité », des fake-news, de l’ésotérisme, des croyances douteuses qui pullulent sur la Toile. Se jeter en bas depuis le toit du Temple de Jérusalem est une provocation à la magie : faire comme si la foi annulait la loi de gravité, comme si l’Écriture dispensait d’étudier la chute des corps, c’est nager dans un monde merveilleux et illusoire où Dieu exaucerait tous nos vœux.

La pensée magique croit qu’avec des rites étranges on obtient des prodiges, que beaucoup de prière apporte la guérison physique, que des forces invisibles régissent le visible, que le secret des initiés conditionne la réussite, que certains voyants, médiums, chamanes et autres sorciers sont capables de transformer la réalité. La complexité croissante de notre monde moderne et l’explosion des pensées ‘alternatives’ rendent crédibles – hélas ! – aux yeux de nos contemporains les plus délirantes théories ! La récente condamnation par Rome [1] des soi-disant ‘révélations’ privées d’une soi-disant voyante – Maria Valtorta – dont les écrits pullulent sur Internet, illustre bien la folie qu’engendre cette soif irrationnelle pour l’irrationnel…

 

Les pharisiens sont tombés dans ce piège de la pensée magique, eux qui réclameront sans cesse à Jésus des signes extraordinaires « venus du ciel » pour démontrer qu’il est bien le Messie : « D’autres, pour le mettre à l’épreuve (peirazo), cherchaient à obtenir de lui un signe venant du ciel » (Lc 11,16 ; Mc 8,11 ; Mt 16,1). « Ils lui dirent alors : Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire ? Quelle œuvre vas-tu faire ? » (Jn 6,30). Durant les trois années de sa prédication, Jésus sera sans cesse confronté à cette demande de signes et de prodiges, où sa véritable identité s’imposerait à tous sans contestation grâce à ces démonstrations de force. Jésus s’y dérobera, car il sait que les prodiges nourrissent la crédulité, pas la foi. Il s’y refusera, car il ne confond pas la foi et la magie.

 

Quels sont aujourd’hui les pièges que la pensée magique risque de nous tendre dans les mois à venir, personnellement et collectivement ? De l’homme providentiel à la tireuse de cartes, des coachs-miracles aux écrivains à la mode, de la dernière théorie du management aux articles promus par les influenceurs, quelle pensée magique me séduit et m’asservit ?

 

11b7967fd90324c50214a38e2b08cfe7 prolepseLe pire est que cette pensée magique instrumentalise Dieu au lieu de le servir. Celui qui demande la guérison à Dieu aime la santé plus que Dieu. Même Poutine invoque Dieu pour justifier son invasion de l’Ukraine ! Même Donald Trump fait semblant de croire que Dieu l’a épargné de la balle assassine pour le faire élire ! Se servir du divin pour nos propres intérêts, pour un régime en place, pour légitimer une domination etc. sont des tentations aussi vieilles que l’humanité !

Maître Eckhart notait avec humour :

 » Celui qui aime Dieu en vue de son propre intérêt l’aime comme il aime sa vache…
pour le lait et le fromage qu’elle lui donne…
Ainsi font toutes les personnes qui aiment Dieu pour l’extérieur ou la consolation intérieure…
ils n’aiment pas vraiment Dieu …
mais leur propre avantage… »

(sermon 16b)

Utiliser un culte – à Satan ou à Dieu, peu importe ! – pour obtenir « le pouvoir et la gloire », la santé ou la richesse : voilà une tentation à laquelle chacun sera confronté tôt ou tard. Aimer « pour rien » est le remède à l’amour intéressé :

 » Aime Dieu aussi volontiers dans la pauvreté que dans la richesse,
aime le autant dans la maladie que quand tu es en bonne santé,
aime le autant dans la tentation que sans tentation,
aime le autant dans la souffrance que sans souffrance ».
(Maître Eckhart, sermon 30)

 

L’ultime tentation de démonstration magique sera adressée à Jésus sur la croix : « Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! » (Mt 27,40). On croirait entendre Satan au désert : « jette-toi en bas », le sommet de la Croix remplaçant le toit du Temple…jesus-tempted-in-the-desert-painting-18 tentation

 

Conclusion

Le flash-forward de Luc nous invite à relire la vie du Christ à la lumière de ces trois combats intérieurs qu’il a dû mener jusqu’à la croix. Elles nous éclairent ainsi sur ce qui va venir pour nous.

En cette période de Carême où l’on prépare les catéchumènes à leur baptême, c’est une grille de décodage que l’Église leur fournit avec ce récit des tentations : « vous allez être tentés, inévitablement. Reconnaissez le type de tentation lorsqu’elle s’approchera de vous, et combattez-la avec les mêmes armes que le Christ ».


La malbouffe spirituelle, la servitude volontaire, la pensée magique : ces trois tentations sont les nôtres !

Quelle est celle qu’il m’est urgent de déjouer ? 

_________________________________


[1]. L’Église catholique ne reconnaît pas comme surnaturelles les « visions », « révélations » et « communications » de l’Italienne Maria Valtorta (1897-1961), a annoncé le Dicastère pour la Doctrine de la Foi (DDF), dans un bref communiqué publié mardi 4 mars et daté du 22 février 2025

 

Lectures de la messe

Première lecture
La profession de foi du peuple élu (Dt 26, 4-10)

Lecture du livre du Deutéronome
Moïse disait au peuple : Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes, le prêtre recevra de tes mains la corbeille et la déposera devant l’autel du Seigneur ton Dieu. Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte : il y vécut en immigré avec son petit clan. C’est là qu’il est devenu une grande nation, puissante et nombreuse. Les Égyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ; ils nous ont imposé un dur esclavage. Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos pères. Il a entendu notre voix, il a vu que nous étions dans la misère, la peine et l’oppression. Le Seigneur nous a fait sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu, par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges. Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. Et maintenant voici que j’apporte les prémices des fruits du sol que tu m’as donné, Seigneur. »

Psaume
(Ps 90 (91), 1-2, 10-11, 12-13, 14-15ab)
R/ Sois avec moi, Seigneur, dans mon épreuve.
 (cf. Ps 90, 15)

Quand je me tiens sous l’abri du Très-Haut
et repose à l’ombre du Puissant,
je dis au Seigneur : « Mon refuge,
mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! »

Le malheur ne pourra te toucher,
ni le danger, approcher de ta demeure :
il donne mission à ses anges
de te garder sur tous tes chemins.

Ils te porteront sur leurs mains
pour que ton pied ne heurte les pierres ;
tu marcheras sur la vipère et le scorpion,
tu écraseras le lion et le Dragon.

« Puisqu’il s’attache à moi, je le délivre ;
je le défends, car il connaît mon nom.
Il m’appelle, et moi, je lui réponds ;
je suis avec lui dans son épreuve. »

Deuxième lecture
La profession de foi en Jésus Christ (Rm 10, 8-13)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, que dit l’Écriture ? Tout près de toi est la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur. Cette Parole, c’est le message de la foi que nous proclamons. En effet, si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé. Car c’est avec le cœur que l’on croit pour devenir juste, c’est avec la bouche que l’on affirme sa foi pour parvenir au salut. En effet, l’Écriture dit : Quiconque met en lui sa foi ne connaîtra pas la honte. Ainsi, entre les Juifs et les païens, il n’y a pas de différence : tous ont le même Seigneur, généreux envers tous ceux qui l’invoquent. En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.

Évangile
« Dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où il fut tenté » (Lc 4, 1-13)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance.
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, après son baptême, Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. »
Alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. »
Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.
Patrick BRAUD

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23 février 2025

Le paradoxe des conséquences

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le paradoxe des conséquences

 

Homélie pour le 8° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
02/02/25


Cf. également :

La parabole des aveugles selon Bruegel
La paille et la poutre
Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu

 

1. L’effet Abbé Pierre

Abbé Pierre : la chute d'une icône françaiseEn juillet 2024, la France découvrait avec stupeur que celui qu’elle vénérait comme l’icône de la charité était en réalité un criminel, dont les abus sexuels se sont étalés des années 50 à sa mort en 2007, couverts par le silence de l’Église catholique et des responsables d’Emmaüs de l’époque. Trois rapports ont été publiés depuis, après des enquêtes minutieuses, identifiant 57 victimes au moins, garçons et filles, qui dressent de l’Abbé Pierre un portrait terrifiant : manipulateur, pervers, se sachant malade et ne se soignant pas. La personnalité préférée des Français – en tête du classement 16 années de suite ! – tombait soudain de son piédestal avec fracas. Pourtant, si l’homme était malade et dangereux, nul n’en tire la conclusion qu’il faudrait remettre son œuvre en cause. Des milliers de SDF n’auraient pas été tirés de la misère grâce aux communautés Emmaüs sans lui. Aujourd’hui encore, les 117 communautés Emmaüs accueillent et accompagnent des centaines d’hommes et de femmes à la dérive. La branche action sociale et logement d’Emmaüs récolte de l’argent (ex Fondation Abbé Pierre) pour les logements sociaux. La branche économie solidaire et insertion pilote des chantiers d’insertion, des entreprises de recyclage de textile etc. Et 350 groupes Emmaüs étendent l’action de l’abbé à l’international dans une quarantaine de pays ! Qui oserait dire que les fruits portés par l’abbé pervers ne sont pas bons ! ?

 

Voilà de quoi contester sérieusement le proverbe cité – un peu trop rapidement sans doute – par Jésus (ou plutôt Luc) dans l’évangile de ce dimanche (Lc 6,39-45) : « Jamais un arbre qui pourrit ne donne de bons fruits ; on ne vendange pas du raisin sur des ronces ».

C’est historiquement faux ! Au terrible cas de l’Abbé Pierre, on peut ajouter celui de Jean Vanier fondant les communautés de l’Arche, lieux de vie exemplaires de vie fraternelle mêlant valides et handicapés dans un esprit évangélique. Ou bien les frères Thomas et Dominique-Marie Philippe à l’origine des frères de Saint-Jean (les ‘Petits gris’) qui ont prospéré et pris leur place dans la mission de l’Église de France. Sans oublier le fondateur des Légionnaires du Christ, et bien d’autres encore (Théophanie, Béatitudes, Foyers de charité, Sœurs de la Miséricorde etc.).

Jean Vanier, les frères Philippe et d’autres fondateurs de communautés nouvelles étaient de terribles criminels sexuels. Pourtant, leur œuvre leur survit, et portent de beaux fruits !

 

Rappelez-vous : nous avons eu la même stupeur et le même débat avec l’affaire Depardieu. Faut-il jeter ses films à la poubelle depuis qu’on sait qui il est ? Faut-il brûler l’œuvre lorsque l’auteur est détestable ? Il faudrait alors censurer Céline, le Caravage, Lautréamont, Wagner, Gauguin, voire Picasso, Karajan, Bukowski ou autre Rimbaud ! Même les papes de la famille Borgia (XV°–XVI° siècle) – de sinistre réputation quant à leurs mœurs – furent des mécènes inspirés développant la Renaissance à Rome de manière extraordinaire. Déjà le roi David, violeur, adultère et assassin, avait pourtant fondé le messianisme en Israël… 

Plus près de nous, le peu fréquentable Donald Trump est pourtant celui qui a signé les accords d’Abraham en 2020 (entre Israël, les Émirats arabes unis, Bahreïn, puis le Soudan et le Maroc), ce que le vertueux Obama n’avait pas réussi à faire. Et Donald Trump a pesé de tout son poids pour le récent cessez-le-feu de Gaza en janvier 2025 (ce qui n’exclut pas qu’il provoque des catastrophes par la suite, à Gaza ou en Ukraine notamment…!).

 

Bref, sur cette histoire de l’arbre du fruit, Jésus a tout faux !

Comment expliquer cette méprise ?

 

2. Le paradoxe des conséquences

On pourrait d’abord supposer que Matthieu et Luc, les deux seuls évangélistes qui rapportent cette parole de Jésus sur l’arbre et le fruit, ne sont guère familiers de la vie agricole. Matthieu est fonctionnaire des douanes, et Luc médecin : ont-ils jamais enfourché du lisier pour l’épandre dans les champs ? Ont-ils étendu du fumier pour qu’en sortent des céréales ? Les paysans savent bien que ce qui pourrit peut engendrer le meilleur, la puanteur peut donner naissance au parfum, la décomposition peut générer du sublime.

Les proverbes sur l’arbre et le fruit sont cités par Jésus (ou par les évangélistes) à l’appui de la parabole de la paille et la poutre, qui – elle – tient sans cela, heureusement.

Le paradoxe des conséquences dans Communauté spirituelle imageCar affirmer que l’arbre est le fruit sont de même nature, c’est ignorer la complexité du monde ! La sagesse populaire a identifié depuis longtemps que l’enfer est pavé de bonnes intentions, et qu’il faut quelquefois un mal pour un bien si l’on veut sortir d’une impasse.

En 1705, Mandeville constatait dans sa célèbre Fable des abeilles que les vices privés peuvent contribuer à la vertu publique [1]. Il écrivait :
« Le vulgaire peu perspicace aperçoit rarement plus d’un maillon dans la chaîne des causes ; mais ceux qui savent porter leurs regards plus loin et veulent bien prendre le temps de considérer la suite et l’enchaînement des événements, verront en cent endroits le bien sortir du mal à foison, comme les poussins sortent des œufs ».
En 1776, Adam Smith évoquait la fameuse main invisible qui fait (parfois) converger les intérêts individuels vers le bien de tous. Hegel en 1821 décrivait comment la ruse de la Raison dans l’Histoire utilise des chemins tortueux pour que le Progrès finisse quand même par triompher. Et Claudel s’émerveillait de ce que Dieu écrit droit avec des lignes courbes.

 

Mais c’est le sociologue allemand Max Weber qui a le plus précisément étudié ce phénomène qu’il qualifie de paradoxe des conséquences. Il fait ce constat à propos de l’ascétisme des protestants puritains à l’origine du capitalisme américain. Bizarrement, plus ils étaient ascètes, plus ils devenaient riches ! Car ils consommaient peu, vivaient sobrement, et travaillaient beaucoup pour vérifier leur élection par Dieu et leur salut, créant ainsi des richesses qu’ils réinvestissaient au lieu de ‘flamber’, ce qui créait d’autres sources d’enrichissement etc. Weber écrit :
« De manière singulièrement paradoxale, (…) l’ascétisme entre toujours en conflit avec le fait que son caractère rationnel conduit à l’accumulation de richesses ».
Des actions intentionnelles et rationnelles, conçues pour atteindre un objectif précis, peuvent produire des effets inattendus ou contraires aux attentes initiales.

 

Il y a donc un paradoxe des conséquences (Paradoxie der Folgen) qui dépasse les intentions de l’auteur et met en échec sa volonté de maîtrise.
Certains arbres pourris produisent des fruits sublimes. D’autres arbres magnifiques donnent des fruits venimeux.
Les conséquences de nos actions sont rarement celles que nous pourrions imaginer, dans un sens comme dans un autre.

 

  • L’effet pervers

cob conséquences dans Communauté spirituelleLorsque l’intention (l’arbre) est bonne mais les conséquences (fruits) négatives, on parle en économie ou en politique d’effets pervers. Par exemple, les lois sur la prohibition de l’alcool aux USA partaient d’une bonne volonté de lutter contre l’alcoolisme. Mais la Prohibition a engendré des mafias et des victimes plus nombreuses encore : corruption, contrebande, assassinats, alcool frelaté… Comme le dit encore la sagesse populaire : le remède était pire que le mal ! Le débat ressurgit régulièrement en Europe au sujet de la prostitution : la France (tradition catholique) veut l’interdire et l’éradiquer ; les Pays-Bas (tradition protestante) veulent la réguler et l’accompagner. Blaise Pascal aurait tranché : « qui veut faire l’ange fait la bête »…

 

Les exemples historiques d’effets pervers abondent : la paix du traité de Versailles de 1918 et la rancœur allemande ; le génie d’Oppenheimer et le risque nucléaire ; la politique de l’enfant unique en Chine pour ralentir l’explosion démographique ; les quotas de diversité imposés aux entreprises et l’abandon du mérite comme critère ; les quotas de pêche et le gaspillage de la surpêche ; des subventions agricoles européennes engendrant des excédents massifs et une déstabilisation des marchés des pays émergents etc.
En Inde, on se souvient de l’effet cobra pendant la colonisation anglaise : le gouvernement britannique avait offert des primes pour chaque cobra tué afin de réduire leur population. Certaines personnes ont commencé à élever des cobras pour les tuer et toucher la prime. Lorsque les autorités ont mis fin au programme, les cobras élevés ont été relâchés, aggravant le problème initial !

 

Comme l’écrit Max Weber :

« Le paradoxe met l’accent sur le décalage entre les intentions des acteurs et les résultats de leurs actions, souvent en raison de la complexité des interactions sociales ou des dynamiques imprévues ».

 

  • L’effet bénéfique non intentionnel

 convictionC’est l’effet précédent en sens inverse : le mal peut produire du bien ; les conséquences peuvent s’avérer positives alors que l’action n’avait pas du tout cet objectif. Les fruits peuvent être bons alors que l’arbre est douteux.

Par exemple, Gengis Khan et sa horde mongole sont responsables de millions de morts dans l’expansion de leur empire. Pourtant, ils ont développé le commerce avec les routes de la soie, la rencontre Orient-Occident, la coexistence pacifique entre différentes cultures. Les expansions coloniales des Européens ont également – malgré le lourd bilan esclavagiste indéfendable – produit une élévation du niveau de vie comme jamais : infrastructures, santé, justice, économie, langue commune etc. La pax romana imposée à la pointe du glaive des légions avait déjà produit des effets semblables autour de la Méditerranée.

Sur le plan individuel également, chacun peut constater que certaines de ses actions ont un effet bénéfique non intentionnel. On l’appelle quelquefois divine surprise, effet d’aubaine, bénéfice collatéral

 

Ces conséquences imprévues, souvent paradoxales - positives (effet bénéfique) ou négatives (effet pervers) – montrent que le monde et l’action humaine sont trop complexes pour prédire avec certitude ce qu’une action va produire.

 

3. La pureté idéologique est dangereuse

En se raidissant sur les principes, quelques soient les conséquences, on est certes fidèle à ses valeurs, mais on suppose naïvement que les conséquences vont suivre (ou pire : on s’en désintéresse !). C’est le risque de l’intransigeance évangélique poussée à l’extrême : s’il suffisait de soigner l’arbre pour avoir des fruits, ça se saurait ! L’ascète croit que tout vient du cœur, et se concentre sur sa sainteté intérieure. L’homme d’action constate qu’il ne maîtrise pas grand-chose, pas même lui-même : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Rm 7,19). Du coup, il accepte les zones grises là où l’ascète ne résonne qu’en noir et blanc.

AdobeStock_170882736-fushia-1024x519 éthique 

Max Weber diagnostiquait dans ces deux attitudes le conflit de deux éthiques : l’éthique de conviction (Gesinnungsethik) et l’éthique de responsabilité (Verantwortungsethik). 

La première relève d’une rationalité selon les valeurs (wertrational) : seule l’intention compte, les conséquences suivent (ou pas : peu importe !). 

La seconde relève de la rationalité selon le but poursuivi (zweckrational) : je suis responsable des conséquences de mes actes ; je dois donc m’assurer qu’elles ne seront pas contraires à mon intention. 

L’éthique de conviction met en avant la fidélité à ses valeurs. 

L’éthique de responsabilité a le souci de l’efficacité réelle de l’action.

« Celui qui veut agir selon l’éthique de la conviction ne peut supporter la stupidité du monde. [...] Celui qui agit selon l’éthique de la responsabilité tient compte précisément de la moyenne des hommes tels qu’ils sont, et il essaie de parvenir à ses fins avec ces moyens ».

Durcir l’exigence de sainteté (ou de morale) comme le fait Jésus peut devenir dangereux : les jusqu’au-boutistes de la pureté idéologique sont prêts à tout plutôt que de renier leurs convictions, même devant le réel qui les contredit.

L’exigence de pureté doctrinale ou spirituelle a conduit à l’Inquisition catholique, au goulag soviétique, aux camps de rééducation maoïstes etc.

À l’inverse, le cynisme guette les réalistes qui sont prêts à se renier cent fois pour atteindre leur objectif. Edgar Faure s’en amusait : « ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent… », aimait-il à plaisanter.

 

4. Comment sortir du conflit des deux éthiques ?

Pour Max Weber, c’est initialement impossible :

117541970 responsabilité« Il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions: « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » 

Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. 

Au contraire le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. Il dira donc : « ces conséquences sont imputables à ma propre action. » 

Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totale­ment irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction ».

 

Pourtant, Weber indique la nécessité de ne pas choisir, mais d’articuler les deux :

« Je me sens bouleversé très profondément par l’attitude d’un homme mûr – qu’il soit jeune ou vieux – qui se sent réellement et de toute son âme responsable des conséquences de ses actes et qui, pratiquant l’éthique de responsabilité, en vient à un certain moment à déclarer : « je ne puis faire autrement. Je m’arrête là ! ». Une telle attitude est authentiquement humaine et elle est émouvante. Chacun de nous, si son âme n’est pas encore entièrement morte, peut se trouver un jour dans une situation pareille. On le voit maintenant : l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la ‘vocation politique’ ».

 

Conclusion :

Il est rare de consacrer une homélie à montrer qu’une argumentation de Jésus est erronée, voire dangereuse, si on la coupe de l’ensemble du Nouveau Testament…

L’arbre et le fruit ne sont pas toujours homogènes, loin s’en faut. Mais ce n’est pas une raison pour idolâtrer nos convictions, ni pour sacraliser l’efficacité. 

Le monde est complexe : accueillons avec humilité les conséquences imprévues des actes de chacun, bonnes ou mauvaises.

À chacun de ruminer les implications de ce conflit en lui : mes convictions ou ma responsabilité ? Mes valeurs ou mon efficacité ?…


_________________________

Lectures de la messe


Première lecture
« Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé » (Si 27, 4-7)

Lecture du livre de Ben Sirac le Sage
Quand on secoue le tamis, il reste les déchets ; de même, les petits côtés d’un homme apparaissent dans ses propos. Le four éprouve les vases du potier ; on juge l’homme en le faisant parler. C’est le fruit qui manifeste la qualité de l’arbre ; ainsi la parole fait connaître les sentiments. Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé, c’est alors qu’on pourra le juger.

Psaume
(Ps 91 (92), 2-3, 13-14, 15-16)
R/ Il est bon, Seigneur, de te rendre grâce !
 (cf. Ps 91, 2)

 

Qu’il est bon de rendre grâce au Seigneur,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits !

 

Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
planté dans les parvis du Seigneur,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

 

Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
pour annoncer : « Le Seigneur est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

Deuxième lecture
« Dieu nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ » (1 Co 15, 54-58)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, au dernier jour, quand cet être périssable aura revêtu ce qui est impérissable, quand cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors se réalisera la parole de l’Écriture : La mort a été engloutie dans la victoire. Ô Mort, où est ta victoire ? Ô Mort, où est-il, ton aiguillon ? L’aiguillon de la mort, c’est le péché ; ce qui donne force au péché, c’est la Loi. Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ. Ainsi, mes frères bien-aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue.

Évangile
« Ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur » (Lc 6, 39-45)
Alléluia. Alléluia.
Vous brillez comme des astres dans l’univers en tenant ferme la parole de vie. Alléluia. (Ph 2, 15d.16a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples en parabole : « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? Le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître.
Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : ‘Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil’, alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère.
Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit. Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur des épines ; on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces. L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais : car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. »
Patrick Braud

 

 

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26 janvier 2025

Syméon l’anti-bernique

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Syméon l’anti-bernique

 

Homélie pour la fête de la Présentation du Seigneur au Temple / Année C
02/02/25


Cf. également :

Chandeleur : les relevailles de Marie

Chandeleur et Vie Religieuse : vos Vœux nous Intéressent

Quand le corps tombe en ruines 

 

1. Nunc dimittis

Syméon l’anti-bernique dans Communauté spirituelle Nunc-Dimittis-Musique-de-la-Collection-DubenUn journaliste raconte que Jean-Marie Le Pen – bête de scène à son époque – était un jour invité à une émission politique, style l’Heure de vérité ou autre. À la fin, l’intervieweur lui pose la question : ‘Que diriez-vous si un jour c’était votre fille et non vous-même qui était élue Présidente de la République ?’ Le vieux lion au verbe acéré répondit : « Nunc dimittis ». Silence embarrassé du journaliste, qui attendait dans son oreillette l’explication de ces mots inconnus, car sa culture latine devait être aussi faible que sa culture biblique…
Rassurez-vous : je ne partage ni les idées ni la stratégie de feu Jean-Marie Le Pen, mais avouez que sa réplique avait du panache ! « Nunc dimittis » : c’est bien sûr le début en latin du cantique de Syméon de notre Évangile de la Présentation (Lc 2,22-40), que les moines et moniales chantent tous les soirs à l’office de Complies :

« Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. 

(Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace).

Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. »

 

La version sécularisée cet hymne peut convenir à beaucoup de situations : ici au vieux leader qui cède la place à sa fille, là aux champions sportifs qui comme Nadal ou Federer savent raccrocher leur raquette au sommet de leur gloire, ou encore lorsqu’un chef d’entreprise familiale sait vendre son bébé à temps et s’en détacher, ou lorsque comme Syméon l’on pressent que le but d’une vie est désormais atteint. Cet art de l’effacement de soi une fois l’objectif réalisé fait évidemment penser à l’attitude de Jean-Baptiste qui au Jourdain s’efface derrière la valeur montante qu’est son cousin  : « Il faut qu’il croisse et que je diminue » (Jn 3,30). Dans les deux cas, toucher à la plénitude est source de détachement et de dépossession. Au lieu de se cramponner à un poste de pouvoir comme font les politiques une fois élus – jusqu’à atteindre des âges déraisonnables – Syméon et Jean-Baptiste laissent la course se poursuivre sans eux. Ils ont fait leur part du travail. Ils peuvent décrocher en paix.

 

Âge des dirigeants en févirer 2024

Âge des dirigeants en février 2024

 bernique dans Communauté spirituelleAvec les années, comment ne pas se sentir concerné tôt ou tard par ce courageux lâcher-prise ? Que ce soit pour laisser ses enfants continuer leur trajectoire sans vous, pour remettre à d’autres la responsabilité de ce que vous avez bâti, pour susciter des vocations nouvelles au lieu d’être l’indéboulonnable, l’indispensable, vous ferez tôt ou tard cette expérience : il est temps pour moi de partir en vous transmettant les clés. Ne pas consentir à cet effacement, c’est préférer la reconnaissance sociale à l’efficacité, c’est instrumentaliser les responsabilités pour sa propre gloire au lieu de servir, c’est compromettre l’avenir de ceux qui viendront après…

 

C’est si commun ! Ces gens me font penser aux « chapeaux chinois » (les berniques), ces coquillages que nous récoltions enfants sur les rochers des plages de Bretagne : il fallait un bon couteau et pas mal de patience et de force pour les détacher de leur rocher auquel ils étaient collés de toute la puissance de leur muscle-ventouse. « Comme une bernique à son rocher » est devenue une expression populaire désignant l’attitude des personnes-sangsues qui restent scotchées à leurs galons, à leur poste en entreprise ou association, voire à leur partenaire, tant et si bien qu’on n’arrive jamais à les décoller !

 

Syméon est l’anti-bernique par excellence !

Célébrer la Présentation au Temple ce dimanche nous invite à puiser en nous cette liberté spirituelle : savoir discerner quand c’est le moment de raccrocher et comment le faire avec panache. Sacré enjeu !

 

2. J’ai achevé ma course

b24af3b58b4686b1e9731305b4df4caa suicideJe me souviens de ma grand-mère, à plus de 80 ans (dans les années 60, on était un vieillard à ces âges-là !), Veuve depuis longtemps, elle me confiait tristement : ‘Le bon Dieu m’a oublié. Je connais plus de monde là-haut qu’ici-bas. J’ai terminé mon tour de piste maintenant et je ne sais pas ce que je fais encore là. Je prie Dieu chaque jour de venir me chercher’. Ce discours me faisait pleurer à chaque fois dans ses bras, mais instinctivement je ne cherchais pas à la contredire, ni à la dissuader de prier pour partir. Car au fond, une fois qu’on a accompli 99 % du programme initial, il ne reste plus grand-chose. Je trouvais qu’elle n’avait pas tort finalement de se languir en trouvant le temps bien long. Et pour les croyants, la perspective d’aller rejoindre la famille des aimés de l’au-delà vaut mieux que la longue et solitaire attente au bout du couloir…

 

Avec de tels raisonnements, je ne suis pas loin du plaidoyer pour le suicide assisté ! Vient un moment où quelqu’un peut discerner qu’il est temps pour lui de partir. Syméon nous pousse à y réfléchir : désirer mourir non pas pour éviter la souffrance, la douleur insupportable - car ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans le texte de Luc - mais mourir… de plénitude ! Quand on se dit à soi-même : ‘J’ai fait l’essentiel. Maintenant, tout le reste n’est plus que prolongations’, c’est qu’on a vraiment envie de rentrer aux vestiaires…

N’allez pas trop vite crier au scandale ! Souvenez-vous que Paul lui-même confiait ressentir cette envie de mourir à l’approche du martyre de Rome vers lequel il voyageait, inexorablement : « Moi, en effet, je suis déjà offert en sacrifice, le moment de mon départ est venu. J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » (2Tm 4,6-7). Et : « Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable ; mais, à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire » (Ph 1,23-24).

« J’ai achevé ma course » : c’est ce que cherchait à me dire ma grand-mère. C’est ce que cherchent à nous dire – pour qu’on les respecte dans cette volonté – les milliers de gens qui ont recours chaque année à cette procédure là où elle a été légalisée sous strictes conditions (Suisse, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Canada, Espagne, Australie, Autriche, quelques états des USA etc.).

 

StatsSuicideAssisteSuisse Syméon

 

Précisons tout de suite que Syméon ne cherche pas à mourir, mais se déclare prêt à accueillir la mort maintenant qu’il a vu le Messie. On ne peut donc pas tordre le texte de son cantique pour le transformer en plaidoyer pour le suicide assisté ! Surtout que la plupart des demandes ont pour but d’éliminer la souffrance, alors que Syméon est au contraire dans la plénitude de la joie maintenant que sa mission est accomplie. 

Reste que l’envie de mourir n’est pas illégitime pour Syméon ou Paul, une fois l’essentiel de leur mission achevé. C’est ce qu’exprime l’expression populaire (imaginée par Goethe semble-t-il) : « Voir Naples et mourir » (en italien : ‘Vedi Napoli e poi muori’ ; littéralement : ‘Vois Naples et puis meurs’). Elle est couramment employée par les Napolitains, si imprégnés de la beauté envoûtante de leur ville qu’ils estiment allégoriquement qu’après une telle émotion, la vie n’a plus de sens. Du haut de ses 2700 ans d’existence, la ville mérite bien un tel engouement par l’unique diversité, la concentration et la richesse de son patrimoine historique, architectural, culturel, artistique, musical, gastronomique, sociologique, balnéaire et la douceur de son climat.

Il y a quelques moments comme celui-là devant la baie de Naples où l’on peut dire : « Maintenant, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix… »

 

Les bonnes âmes charitables vont protester en multipliant les lotos et les ateliers de gymnastique douce dans les EHPAD pour enthousiasmer les résidents languissants… Mais rien n’y fait. Certains deviennent imperméables aux promesses d’un mieux-être à leur âge : « Ma vie est derrière moi ». Et qui pourrait les convaincre du contraire ? Bien sûr, il y a toujours, jusqu’au bout, de vrais moments de joie, d’amitié et de fraternité à partager. Ceux qui visitent régulièrement les personnes âgées solitaires, à domicile ou en institution, le savent pourtant bien : quelques éclairs d’amitié ou de plaisir partagé ne lavent pas la grisaille quotidienne qui se dépose jour après jour, jusqu’à tout recouvrir. Alors, on attend la fin, et on en vient à la souhaiter.

 

L’opposition de l’Église catholique au suicide assisté est bien connue : la vie est sacrée, nul n’a le droit d’en disposer, même pour soi-même (« Tu ne tueras pas »), seule la fin dite ‘naturelle’ est légitime (Catéchisme de l’Église catholique, nos 2280–2283). Et l’Église catholique est très vigilante – à raison – sur les dérives possibles d’une légalisation du suicide assisté, notamment pour les personnes vulnérables (âgées, handicapées). Le catéchisme reconnaît quand même la « proportionnalité des soins » et le refus de « l’acharnement thérapeutique ».« On ne veut pas ainsi donner la mort ; on accepte de ne pas pouvoir l’empêcher » (n. 2278). Évoquant la question de la souffrance, le Catéchisme assure que « l’usage des analgésiques pour alléger les souffrances du moribond, même au risque d’abréger ses jours, peut être moralement conforme à la dignité humaine si la mort n’est pas voulue, ni comme fin ni comme moyen, mais seulement prévue et tolérée comme inévitable » (n. 2279). La doctrine catholique assure par ailleurs que « les soins palliatifs constituent une forme privilégiée de la charité désintéressée ». À ce titre, ils sont « encouragés ». 

Mais la position sur le suicide assisté est sans nuance : « la coopération volontaire au suicide est contraire à la loi morale »…

En contrepoint, on a déjà étudié les récits de suicide dans la Bible (cf. Quand le corps tombe en ruines), où les rédacteurs ne prennent pas position pour ou contre, ce qui laisse la question ouverte.

 

En France, la dissolution malheureuse de juin 2024 a reporté le débat en cours préparant un vote d’une loi sur la fin de vie. Dans une interview du 10/03/2024 à La Croix &  Libération, Emmanuel Macron précisait les conditions d’accès prévues pour l’aide à mourir :

642695439d9f8_080-hl-mgruss-1915845- E.M. : Cet accompagnement sera réservé aux personnes majeures, comme la Convention citoyenne l’avait recommandé. Deuxième condition : les personnes devront être capables d’un discernement plein et entier, ce qui signifie que l’on exclut de cette aide à mourir les patients atteints de maladies psychiatriques ou de maladies neurodégénératives qui altèrent le discernement, comme Alzheimer. Ensuite, il faut avoir une maladie incurable et un pronostic vital engagé à court ou à moyen terme. Enfin, le quatrième critère est celui de souffrances – physiques ou psychologiques, les deux vont souvent ensemble – réfractaires, c’est-à-dire que l’on ne peut pas soulager. Si tous ces critères sont réunis, s’ouvre alors la possibilité pour la personne de demander à pouvoir être aidée afin de mourir. Ensuite, il revient à une équipe médicale de décider, collégialement et en transparence, quelle suite elle donne à cette demande.

 

- La Croix & Libération : Vous excluez le terme de suicide assisté, mais si l’équipe médicale accède à la demande, ce sera bien au patient d’effectuer le geste final, le geste létal ?

 

- E.M. : Je vais vous lire ce qui est écrit dans le projet de loi. « L’administration de la substance létale est effectuée par la personne elle-même ou, lorsque celle-ci n’est pas en mesure d’y procéder physiquement, à sa demande, soit par une personne volontaire qu’elle désigne lorsque aucune contrainte d’ordre technique n’y fait obstacle, soit par le médecin ou l’infirmier qui l’accompagne ».

 

Que vous soyez ou non d’accord avec la possibilité du suicide assisté, il faut vous y préparer, comme phénomène de société. C’est la responsabilité des chrétiens que de réfléchir aux questions que cela pose, et d’accompagner – sans condamner, même s’il faut poser des repères – ceux qui voudraient s’y engager.

Sommes-nous prêts ?

 

« J’ai achevé ma course » : viendra un moment où nous pourrons faire nôtre cette plénitude qui nous libère du devoir d’être là.

« Nunc dimittis » : plusieurs fois dans notre existence, nous aurons l’occasion de nous détacher, de laisser les autres aller plus loin sans nous.

Allons-nous nous accrocher, telle la bernique sur son rocher, où allons-nous avec pleine confiance consentir à nous effacer ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez » (Ml 3, 1-4)

Lecture du livre du prophète Malachie
Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que j’envoie mon messager pour qu’il prépare le chemin devant moi ; et soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez. Le messager de l’Alliance que vous désirez, le voici qui vient – dit le Seigneur de l’univers. Qui pourra soutenir le jour de sa venue ? Qui pourra rester debout lorsqu’il se montrera ? Car il est pareil au feu du fondeur, pareil à la lessive des blanchisseurs. Il s’installera pour fondre et purifier : il purifiera les fils de Lévi, il les affinera comme l’or et l’argent ; ainsi pourront-ils, aux yeux du Seigneur, présenter l’offrande en toute justice. Alors, l’offrande de Juda et de Jérusalem sera bien accueillie du Seigneur, comme il en fut aux jours anciens, dans les années d’autrefois. Parole du Seigneur.

Psaume
(Ps 23 (24), 7, 8, 9, 10)

R/ C’est le Seigneur, Dieu de l’univers ; c’est lui, le roi de gloire. (Ps 23, 10bc)

Portes, levez vos frontons,
élevez-vous, portes éternelles :
qu’il entre, le roi de gloire !

Qui est ce roi de gloire ?
C’est le Seigneur, le fort, le vaillant,
le Seigneur, le vaillant des combats.

Portes, levez vos frontons,
levez-les, portes éternelles :
qu’il entre, le roi de gloire !

Qui donc est ce roi de gloire ?
C’est le Seigneur, Dieu de l’univers ;
c’est lui, le roi de gloire.

Deuxième lecture
« Il lui fallait se rendre en tout semblable à ses frères » (He 2, 14-18)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Puisque les enfants des hommes ont en commun le sang et la chair, Jésus a partagé, lui aussi, pareille condition : ainsi, par sa mort, il a pu réduire à l’impuissance celui qui possédait le pouvoir de la mort, c’est-à-dire le diable,     et il a rendu libres tous ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves.     Car ceux qu’il prend en charge, ce ne sont pas les anges, c’est la descendance d’Abraham.     Il lui fallait donc se rendre en tout semblable à ses frères, pour devenir un grand prêtre miséricordieux et digne de foi pour les relations avec Dieu, afin d’enlever les péchés du peuple.     Et parce qu’il a souffert jusqu’au bout l’épreuve de sa Passion, il est capable de porter secours à ceux qui subissent une épreuve.

Parole du Seigneur.

Évangile
« Mes yeux ont vu ton salut » (Lc 2, 22-40)
Alléluia. Alléluia. Lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. Alléluia. (Lc 2, 32)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes.

Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple. Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait, Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. »
Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. »
Il y avait aussi une femme prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était très avancée en âge ; après sept ans de mariage, demeurée veuve, elle était arrivée à l’âge de 84 ans. Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.
Lorsqu’ils eurent achevé tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth.
L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.
Patrick BRAUD

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