L'homélie du dimanche (prochain)

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17 août 2025

La porte étroite

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La porte étroite

 

Homélie pour le 21° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
24/08/25

 

Cf. également :

Les premiers et les derniers

Maigrir pour la porte étroite
Qui aime bien châtie bien ?
Dieu aime les païens
Chameau et trou d’aiguille
Les sans-dents, pierre angulaire
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Premiers de cordée façon Jésus

 

1. Ça bouchonne au péage

La porte étroite dans Communauté spirituelleAutoroute A10, péage de Saint-Arnoult-en-Yvelines un dimanche d’août vers 19 heures : les files de voitures s’allongent sur les 40 voies de circulation censées fluidifier le passage du plus célèbre péage de France. Près de 200 000 voitures par jour lors de ses pics d’été classés en rouge par Bison Futé ! L’entonnoir semble large vu d’en haut. En réalité, c’est le délai de paiement qui rétrécit le flux et donne l’impression d’être pris dans un formidable goulot d’étranglement.

Serait-ce d’un péage de ce genre dont Jésus parle dans notre évangile (Lc 13,22-30) : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas » ?

Il n’y aurait plus alors qu’à payer un abonnement au télépéage pour espérer passer plus vite que les autres… ou prier pour que Vinci installe rapidement le « flux libre » expérimenté ailleurs !

 

Or Jésus ne parle pas d’une foule se pressant pour franchir une porte, mais de chacun d’entre nous confronté à l’étroitesse de la porte devant lui. Cette image de la porte étroite n’évoque pas un entonnoir limitant le nombre de personnes pouvant entrer. Il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y a qu’un seul passage étroit par lequel tous devraient passer, mais plutôt que chacun a sa propre porte, et que celle-ci est étroite.

Voilà qui change la perspective ! Il n’y a pas de compétition avec d’autres voyageurs sur le péage de l’autoroute. Il y a seulement la responsabilité personnelle : la mienne, la vôtre, pour traverser.

Cette première confusion écartée, interrogeons-nous : de quoi cette porte étroite est-elle le nom ?

 

2. Baisse la tête, grand Charles !

Portrait-de-Charles-8-1045x595 agonie dans Communauté spirituelleIl y a des portes dont il faut se méfier. Le 7 avril 1498, le roi Charles VIII est au Château d’Amboise, et il veut aller voir un match de jeu de paume qui se joue dans les fossés. Pour s’y rendre, il emprunte une galerie à grands pas, et il ne remarque pas que le linteau en pierre de la porte est trop bas : il s’y heurte violemment la tête. Il se relève mais, quelques heures plus tard, il s’écroule et ne s’en remettra pas. Il meurt ainsi, assassiné par une porte trop petite pour lui !

 

Voilà un premier sens possible : le salut est accessible à celui qui se fait petit. À l’image du pèlerin arrivant à la basilique de Bethléem, nous découvrons que l’entrée du royaume est exiguë, basse, si bien qu’il nous faut nous pencher, baisser la tête, afin de pouvoir franchir ce seuil. Dans ce lieu où Dieu se fait petit pour nous, le rejoindre demande d’emprunter ce même chemin d’humilité et d’abaissement que Paul appelle la kénose du Verbe : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix… » (Ph 2,6–11).

Certains commentaires font allusion à une petite porte dans les remparts de Jérusalem. Après le coucher du soleil, cette porte restait ouverte plus longtemps que les grandes portes qui étaient plus difficiles à défendre. Les chameaux ne pouvaient y passer qu’en se défaisant de toutes leurs charges. C’est une porte identique qui se trouvait autrefois à Toulouse, à l’emplacement de la place du Capitole à l’entrée de la rue du Taur ; une maquette de cette porte se trouve au musée Raymond IV de Toulouse.

 

Certes, il y a des explications matérielles et historiques à l’exiguïté et l’étroitesse de cette porte : il était plus facile de contrôler qui entrait. Au temps des invasions – et Dieu sait s’il y en eut – la basilique était plus facile à défendre, mais les chrétiens, en voyant cette porte, se sont toujours rappelés la « Porte étroite » de l’Évangile d’aujourd’hui.

Les cavaliers du Moyen-Âge étaient obligés de descendre de leur  monture et même d’enlever tout leur équipement pour pouvoir passer. Le touriste américain avec tous ses appareils de photos sur le ventre était obligé d’en faire autant.

 

3. Vieille peau !

Cette allusion à l’humilité est féconde, mais elle ne suffit pas. Jésus parle en effet d’une porte étroite, plus que basse. Les gros ne pourront se faufiler, même de profil, par cette ouverture. L’obésité alimentaire prolifère dans le monde, l’obésité spirituelle également ! Être trop obèse pour passer la porte étroite, c’est s’être entouré de trop de graisses  spirituelles : nos biens, nos consommations, nos certitudes, nos savoirs techniques, notre volonté de puissance, d’indépendance, notre individualisme forcené etc.

De même que les caravaniers étaient obligés de décharger les colis de leur chameau pour passer la porte « du trou de l’aiguille » à Jérusalem, de même nous devons nous décharger de nos fardeaux, de nos richesses, pour entrer dans le royaume de Dieu. « Il est plus facile à un chameau d’entrer par la porte de l’aiguille riche d’entrer dans le royaume de Dieu » (Mt 19,24).

 

N’allez pas dire en vous-même : « moi, je ne suis pas riche, cela ne me concerne pas ». Car la cure de minceur réclamée par la porte étroite concerne chacun !

Tauler, mystique allemand du XIV° siècle, explique qu’avec le temps nous nous revêtons d’une carapace étanche en empilant plusieurs peaux successives afin de nous protéger.

« Mes enfants, à votre avis, d’où provient-il que l’homme n’arrive à pénétrer au fond de lui-même d’aucune façon ? En voici la cause : mainte peau épaisse, horrible, aussi épaisse que le front d’un bœuf, a été étendue par-dessus. Sachez que certaines personnes peuvent bien avoir trente à quarante de ces peaux, épaisses, grossières, noires, comme des peaux d’ours ».

Tauler a raison : nous nous sommes enveloppés de tant de couches superficielles que nous ne passons plus par l’embrasure de la porte du salut ! Comme un oignon qu’on épluche, il nous faut alors nous dépouiller une à une de ces vieilles peaux, de ces fausses protections, afin de nous exposer à la grâce au lieu de compter sur nos œuvres.

 

mue1 EckhartMaître Eckhart – autre champion de la mystique rhénane du XIV° siècle – prenait lui aussi cette image du passage si étroit qu’il demande de changer de peau pour y arriver.

Imaginez un serpent d’âge mûr, rampant dans nos broussailles intérieures.

« Lorsque le serpent remarque qu’il commence à vieillir, à se rider et à sentir mauvais, il cherche un passage étroit entre deux pierres voisines, et il s’y faufile, en les serrant de si près qu’il perd sa vieille peau ; et par-dessous une nouvelle peau s’est déjà formée. L’homme doit faire de même avec sa vieille peau ; que cela soit donc décapé par le passage entre les deux pierres qui sont l’une à côté de l’autre. »

 

Autrement dit : les vieilles peaux ne passent pas la porte du salut !

Accepter le salut offert en Jésus-Christ nous demande de déchirer nos vieux habits, de faire craquer nos anciennes habitudes, de laisser à terre nos protections habituelles pour revêtir la seule grâce qui nous vient du Christ. Un peu comme le baptisé de Pâques est invité à se déshabiller pour être plongé nu dans l’eau du baptistère, avant d’être oint de l’huile du saint chrême pour lui faciliter le passage…

 

Le plus difficile alors n’est pas de passer la porte, mais de se débarrasser de tout ce qui nous encombre pour cela.

À un moment donné, il faut avoir le courage de consentir à la nouveauté, de franchir le passage, même si on perd sa vieille peau, son vieux vêtement, même si on récolte des plaies et des écorchures. Sinon, commet être renouvelé par le Christ ? Il faut que nos vieux vêtements nous soient enlevés afin que, jour après jour, notre humanité intérieure devienne nouvelle.

 

4. La porte jubilaire

250px-Rom%2C_Vatikan%2C_Petersdom_-_Heilige_Pforte_1 jubiléEn cette année jubilaire 2025, des milliers de pèlerins feront le voyage à Rome pour passer la porte de la basilique Saint-Pierre dédiée à cet événement, en signe d’accueil du grand pardon jubilaire.

La tradition veut que traverser la Porte Sainte pendant une année sainte accorde l’indulgence plénière, c’est-à-dire le pardon des péchés.

Cependant, pour obtenir l’indulgence plénière plusieurs fois, certaines conditions doivent être respectées à chaque passage, telles que se confesser, participer à l’Eucharistie, prier pour les intentions du Pape, et accomplir des œuvres de charité.

La conversion symbolisée par le franchissement de la porte jubilaire rejoint ainsi le dépouillement prôné par Tauler et Eckhart. L’accent est mis ici sur la « remise à zéro » de toutes les dettes proclamée dans le Lévitique pour le Jubilé : « Vous ferez de la cinquantième année une année sainte, et vous proclamerez la libération pour tous les habitants du pays. Ce sera pour vous le jubilé : chacun de vous réintégrera sa propriété, chacun de vous retournera dans son clan. Cette cinquantième année sera pour vous une année jubilaire : vous ne ferez pas les semailles, vous ne moissonnerez pas le grain qui aura poussé tout seul, vous ne vendangerez pas la vigne non taillée. Le jubilé sera pour vous chose sainte, vous mangerez ce qui pousse dans les champs. En cette année jubilaire, chacun de vous réintégrera sa propriété » (Lv 25,10-13).

Passer la porte jubilaire – étroite ou large – est le signe du désir du pèlerin d’accueillir en plénitude la libération promise, dès maintenant.

 

5. Passer la porte : une agonie

Que ce soit la responsabilité personnelle, l’humilité, le dépouillement ou le jubilé, ce qu’évoque la porte étroite de Jésus demande un combat intérieur, une lutte spirituelle intense.

Paradoxe : c’est offert, mais cela ne s’accueille pas sans effort !

La foi n’est pas un quiétisme où la gratuité du salut servirait d’excuse à nos démissions, d’alibi à nos compromissions.

Luc emploie le verbe si fort d’agoniser pour décrire ce combat : « Efforcez-vous (γωνζομαι = agōnizomai) d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas » (Lc 13,24).

22846792_p porteOn entend bien l’agonie de Jésus à Gethsémani affleurer à l’énoncé de cette phrase de Luc. Car c’est une question de vie ou de mort (éternelles !), Et non une cure de détox pour le bien-être personnel !

Paul en savait quelque chose : « Tous ceux qui combattent (agonizomai) s’imposent toute espèce d’abstinences, et ils le font pour obtenir une couronne corruptible ; mais nous, faisons-le pour une couronne incorruptible » (1Co 9,25).

Il se laissait remplir par une force venue d’en haut, afin de demeurer fidèle à ce travail de la grâce en lui : « C’est à quoi je travaille, en combattant (agonizomai) avec sa force, qui agit puissamment en moi » (Col 1,29).

Il cite en exemple sur son compagnon Epaphras, qui – lui – combat par la prière : « Epaphras, qui est des vôtres, vous salue : serviteur de Jésus-Christ, il ne cesse de combattre (agonizomai) pour vous dans ses prières » (Col 4,12). Il exhorte Timothée à s’engager lui aussi dans cette voix rugueuse : « Combats (agonizomai) le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, et pour laquelle tu as fait une belle confession en présence d’un grand nombre de témoins » (1Tim 6,12). Et Paul terminera sa vie en jetant ce regard en arrière : « J’ai combattu (agonizomai) le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi » (2Tim 4,7).

 

“J’aimerais vous proposer quelque chose – disait le pape François à l’Angélus du 21 août 2016. Pensons maintenant un instant, en silence, à tout ce qui en nous, nous empêche de franchir cette porte : ma fierté, mon orgueil, mes péchés. Et puis, pensons à l’autre issue, cette porte grande ouverte par la miséricorde de Dieu qui, nous attend, de l’autre côté, pour nous accorder son pardon”…

Ne croyons pas que l’entrée dans le salut se fera pour nous sans détachement, sans douleur, sans effort.

Apprenons dès maintenant à perdre, à « maigrir », à muer, afin que la porte étroite ne soit pas notre condamnation…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« De toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères » (Is 66, 18-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : connaissant leurs actions et leurs pensées, moi, je viens rassembler toutes les nations, de toute langue. Elles viendront et verront ma gloire : je mettrai chez elles un signe ! Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés vers les nations les plus éloignées, vers les îles lointaines qui n’ont rien entendu de ma renommée, qui n’ont pas vu ma gloire ; ma gloire, ces rescapés l’annonceront parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur, sur des chevaux et des chariots, en litière, à dos de mulets et de dromadaires, jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem, – dit le Seigneur. On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël, dans des vases purs, à la maison du Seigneur. Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux, – dit le Seigneur.

Psaume
(Ps 116 (117), 1, 2)
R/ Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile. ou : Alléluia !
 (Mc 16, 15)

Louez le Seigneur, tous les peuples ;
fêtez-le, tous les pays !

Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
éternelle est la fidélité du Seigneur !

Deuxième lecture
« Quand Dieu aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons » (He 12, 5-7.11-13)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches. Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ; il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils. Ce que vous endurez est une leçon. Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ; et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ? Quand on vient de recevoir une leçon, on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse. Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon, celle-ci produit un fruit de paix et de justice. C’est pourquoi, redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent, et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux. Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ; bien plus, il sera guéri.

Évangile
« On viendra de l’orient et de l’occident prendre place au festin dans le royaume de Dieu » (Lc 13, 22-30)
Alléluia. Alléluia.
Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’ Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »

Patrick BRAUD

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27 juillet 2025

La tentation intégraliste

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La tentation intégraliste


Homélie pour le 18° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
03/08/25

Cf. également :
On n’a jamais vu un coffre-fort suivre un corbillard !
Êtes-vous croissant ou décroissant ?
Vanité des vanités…
La double appartenance
Gardez-vous bien de toute âpreté au gain !
Le pauvre Lazare à nos portes
Chameau et trou d’aiguille
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?

1. Les évêques et la fin de vie
Nombreuses ont été les voix épiscopales en France pour dénoncer les dangers d’un vote en faveur de « l’aide à mourir ». Certains ont dénoncé « une rupture anthropologique », et se sont opposés au vote du projet de loi avec force. Les évêques ont voulu peser dans le débat public. Ils écrivaient notamment [1] :

La tentation intégraliste dans Communauté spirituelle loi-aide-medicale-a-mourir-1« Profondément inquiets des conséquences pour la société française et des perspectives alarmantes auxquels un « droit à mourir » exposerait en particulier les Français les plus vulnérables, les évêques réaffirment leur détermination à porter la voix d’une société juste et fraternelle, qui protège les plus vulnérables ; et redisent leur plein soutien à la loi Claeys-Leonetti de 2016 actuellement en vigueur ».

Toutes les religions s’étaient d’ailleurs exprimées dans ce sens du refus du projet de loi dans une tribune du CRCF du 15/05/25 [2] :

« Les dangers d’une rupture anthropologique.
La Conférence des responsables de culte en France (CRCF) – catholique, protestant, orthodoxe, juif, musulman et bouddhiste – alerte solennellement sur les graves dérives qu’implique la proposition de loi introduisant dans la législation française un « droit à l’aide à mourir ». Derrière une apparente volonté de compassion et d’encadrement, ce texte opère un basculement radical : il introduit légalement la possibilité d’administrer la mort – par suicide assisté ou euthanasie – en bouleversant profondément les fondements de l’éthique médicale et sociale. […]

Devant cette possible rupture anthropologique, la CRCF appelle les parlementaires à faire preuve de discernement. Légaliser la mort administrée ne sera pas un progrès, mais une régression éthique, sociale et médicale. Il faut choisir l’investissement dans les soins palliatifs, la formation à l’écoute, l’accompagnement global des personnes jusqu’à la fin de leur vie. Ce choix est celui de l’humanité contre l’abandon, de la relation contre la solitude, du soin contre la résignation. »

Bien sûr, on ne peut contester aux religions le droit d’exprimer leur point de vue dans ce débat de société. Par contre, on peut regretter qu’elles rêvent encore d’un contrôle religieux sur les pratiques sociales. Le sociologue des religions Jean-Louis Schlegel – par ailleurs catholique assumé – rappelait fort justement dans La Croix du 23/05/25 [3] :

« La CRCF se dispense de légitimer ses avertissements – une « autodispense » mal accueillie par des citoyens qui ne sont pas nécessairement des laïcards bornés. Ils rappellent l’objection déjà avancée contre l’Église lors de précédentes batailles législatives sur les sujets sociétaux : de quel droit, devenue très minoritaire, et aussi dévaluée par l’écart entre le dire et le faire (cf. les abus…), peut-elle prétendre imposer sa loi contre une opinion qui va dans l’autre sens ?

Ces lois laissent une totale liberté aux croyants pour vivre leur foi et défendre leurs options éthiques : de quel droit dénient-ils aux autres la possibilité de vivre selon leurs convictions, a fortiori si ces derniers sont majoritaires ? Comment rester insensible à ces protestations démocratiques ? »

Forcer la loi à refléter la position de l’Église : voilà une vieille tentation qui se fait jour dès les débuts du christianisme !
Jésus lui-même y a été confronté. Ne le voit-on pas dans l’évangile de ce dimanche (Lc 12,13-21) refuser de statuer sur la jurisprudence de l’héritage ?

https://slideplayer.fr/slide/17568182/104/images/5/J%C3%A9sus+lui+r%C3%A9pondit+%3A+%C2%AB+Homme%2C+qui+donc+m%E2%80%99a+%C3%A9tabli+pour+%C3%AAtre+votre+juge+ou+l%E2%80%99arbitre+de+vos+partages.jpg

« En ce temps-là, du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : ‘Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage.’ Jésus lui répondit : ‘Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ?’ »

Qui m’a établi juge de vos affaires ? Voilà une petite phrase méconnue des chrétiens, qui amorce pourtant une révolution singulière. Ce n’est pas au Christ (ni a fortiori au christianisme) de légiférer dans les affaires ordinaires des familles, de la cité ou de l’économie.

Voyons ce que cette prise de position de Jésus a de révolutionnaire.


2. Ni Beth Din, ni Qadi, mais la conscience, droite et éclairée

f31629c0 intégralisme dans Communauté spirituellePour résoudre les questions d’héritage, les juifs doivent s’adresser au Beth Din de leur communauté. Le Beth Din, qui signifie littéralement « maison de jugement » en hébreu, est un tribunal rabbinique chargé d’appliquer la Halakha, la loi juive. Il est généralement composé de trois dayanim (juges rabbiniques), bien que pour des questions moins complexes, un seul juge puisse présider. Pour des affaires très importantes ou complexes, un Beth Din peut être composé d’un plus grand nombre de juges. Il traite une variété de questions, y compris les litiges civils, les questions de statut personnel (comme le mariage et le divorce), les conversions au judaïsme, et les questions d’héritage. Il supervise également les affaires religieuses et communautaires. Les décisions du Beth Din sont contraignantes pour les membres de la communauté juive qui acceptent sa juridiction. Dans de nombreuses communautés juives, il est respecté comme l’autorité ultime en matière de loi juive.

Dans le monde contemporain, les Beth Din existent dans de nombreuses communautés juives à travers le monde. Ils jouent un rôle crucial dans la vie juive, en particulier dans les communautés orthodoxes, où ils sont souvent responsables de la certification casher, des conversions, et des questions de mariage et de divorce etc. Le Beth Din est une institution centrale dans la tradition juive, assurant que la vie communautaire et personnelle soit menée en accord avec les principes de la loi juive.

Jésus refuse de rejouer ce rôle du Beth Din, et nul chrétien ne devrait plus invoquer son nom (en l’instrumentalisant le plus souvent) pour régler ce qui relève de la jurisprudence ordinaire.

28405100534070L pluralismeEn islam, il y a comme pour les juifs un juge chargé de trancher les affaires quotidiennes et juridiques, appelé « Qadi » (ou Cadi). Le Qadi est responsable de l’application de la loi islamique, ou charia, dans les affaires civiles, pénales et familiales. En matière d’héritage par exemple, les Qadis appliquent principalement les règles de la charia, qui sont dérivées du Coran et des hadiths (les enseignements et pratiques du Prophète Mahomet). La charia spécifie des parts fixes de l’héritage pour certains membres de la famille. Un fils reçoit généralement deux fois la part d’une fille. Les héritiers sont déterminés par leur relation avec le défunt. Les héritiers incluent généralement les enfants, les parents, les conjoints et d’autres membres de la famille selon un ordre de priorité. Certains membres de la famille peuvent être exclus de l’héritage en présence d’héritiers plus proches. Ainsi les frères et sœurs peuvent être exclus si le défunt laisse des enfants. Une personne peut léguer jusqu’à un tiers de ses biens par testament à des non-héritiers ou à des œuvres de charité, sous réserve de l’approbation des héritiers légaux. Un époux ou une épouse survivant(e) a droit à une part spécifique de l’héritage, qui varie selon qu’il y a ou non des enfants. La jurisprudence des Qadis en matière d’héritage peut varier légèrement selon les écoles de pensée islamique (comme l’école hanafite, malikite, chaféite et hanbalite), mais les principes de base restent largement les mêmes. Les Qadis doivent également tenir compte des coutumes locales et des lois nationales, qui peuvent influencer l’application de la charia dans certains contextes.

On le voit : l’islam comme souvent fait un retour au judaïsme, le Qadi équivalant au Beth Din, avec la même conviction théocratique : le Coran (la Torah) doit commander tous les aspects de la vie du croyant, de l’héritage aux rituels funéraires, de la sexualité à l’économie, de la création artistique au gouvernement politique.

Or, en christianisme, il ne peut en être ainsi : « Qui m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »

Alors, si ce n’est pas la Torah ni le Coran, pas la Halaka ni la charia, à quoi peut renvoyer le Christ pour discerner ce qu’il est juste de faire ou de ne pas faire ?
À quoi ? À la conscience.

Lisez notre évangile : après avoir refusé d’être le juge, Jésus avertit ses disciples : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède ». Autrement dit, il en appelle à leur conscience : ‘je ne vous dis pas ce qu’il faut faire, mais je vous rappelle ce qui doit inspirer votre décision : tu ne convoiteras pas’.

C’est à ce discernement en conscience que nous sommes appelés, comme l’enseigne le concile Vatican II :

« Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : « Fais ceci, évite cela. » Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera.

La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où Sa voix se fait entendre. C’est d’une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain. Par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis aux autres hommes, doivent chercher ensemble la vérité et la solution juste de tant de problèmes moraux que soulèvent aussi bien la vie privée que la vie sociale. »
(Gaudium et Spes n° 16)

Ce discernement n’a rien à voir avec le relativisme ambiant ( = il n’y aurait aucun repère objectif), ni avec la privatisation de la religion dont rêvent les libéraux voulant la cantonner à la seule sphère privée :

« Plus la conscience droite l’emporte, plus les personnes et les groupes s’éloignent d’une décision aveugle et tendent à se conformer aux normes objectives de la moralité. Toutefois, il arrive souvent que la conscience s’égare, par suite d’une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité. Ce que l’on ne peut dire lorsque l’homme se soucie peu de rechercher le vrai et le bien et lorsque l’habitude du péché rend peu à peu sa conscience presque aveugle. »

Ni Beth Din, ni Qadi, mais la conscience droite (sincère, cherchant la vérité) et éclairée (par l’Écriture, l’Église) : notre évangile s’inscrit en faux contre toutes les prétentions à faire du christianisme un outil de contrôle social.


3. L’intégralisme chrétien

Et pourtant, la tentation de soumettre intégralement la société aux points de vue chrétiens existe bel et bien, depuis le début !

Ou plus exactement après les trois premiers siècles de persécutions, où les chrétiens minoritaires ne rêvaient pas de régir l’empire romain, mais juste de survivre aux fauves et aux crucifixions, afin de pratiquer librement leur culte et leurs valeurs. La Lettre à Diognète (fin II° siècle) témoigne de cette indépendance chrétienne, faite de bienveillante neutralité tant qu’on leur laisse la liberté de conscience :

« Les Chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n’ont pas d’autres villes que les vôtres, d’autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes ; seulement ils ne se livrent pas à l’étude de vains systèmes, fruit de la curiosité des hommes, et ne s’attachent pas, comme plusieurs, à défendre des doctrines humaines. Répandus, selon qu’il a plu à la Providence, dans des villes grecques ou barbares, ils se conforment, pour le vêtement, pour la nourriture, pour la manière de vivre, aux usages qu’ils trouvent établis ; mais ils placent sous les yeux de tous l’étonnant spectacle de leur vie toute angélique et à peine croyable. 

Ils habitent leur cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens, ils souffrent tout comme voyageurs. Pour eux, toute région étrangère est une patrie, et toute patrie ici-bas est une région étrangère. Comme les autres, ils se marient, comme les autres, ils ont des enfants, seulement ils ne les abandonnent pas. Ils ont tous une même table, mais pas le même lit. Ils vivent dans la chair et non selon la chair. Ils habitent la terre et leur conversation est dans le ciel. Soumis aux lois établies, ils sont par leurs vies, supérieurs à ces lois. »

Tout change à partir de l’Édit de Milan de Constantin (313), qui transforme le christianisme en instrument de pouvoir impérial. On se souvient que c’est Constantin qui a convoqué, présidé et fait appliquer le premier concile œcuménique de Nicée (325) dont nous fêtons le 1700° anniversaire cette année ! Le pape Sylvestre I° n’était même pas présent (seuls ses légats y participaient)… ! De même pour le Concile de Chalcédoine (451) convoqué et présidé oar l’empereur d’Orient Marcien en l’absence du pape Léon le Grand représenté par ses légats ! Le césaro-papisme était né…

Ensuite, le pape Gélase (410-496) essaya d’inverser le rapport de force avec sa théorie dite de la diarchie (théorie des deux pouvoirs), où le pouvoir politique serait soumis au pouvoir spirituel (du pape !). C’est cela qu’on appelle l’intégralisme chrétien, en pleine contradiction avec notre évangile : vouloir soumettre l’intégralité de la vie sociale, politique, économique, familiale etc. aux commandements de l’Église.

Les exemples historiques ne manquent pas pour montrer combien cette tentation intégraliste a gangrené l’action sociale des chrétiens, en tous pays, en tout temps.

- En France, on se souvient par exemple de l’Action Française et de Charles Maurras, condamnée par le pape Pie XI en 1926. L’Action Catholique, apparemment opposée, s’inscrivait à ses débuts dans une logique similaire : « Nous referons chrétiens nos frères », ce qui nourrit la nostalgie une société supposée chrétienne dans son ensemble. L’Action Française n’était jamais qu’une résurgence de la Contre-Réforme catholique, voulant restaurer au XVI° siècle l’emprise catholique de l’Église de Rome sur la société française après les succès du protestantisme à l’Est et au Nord de l’Europe.

- Les contre-révolutionnaires français (Louis de Bonald, Gérald de Maistre etc.) ont ravivé cette nostalgie intégraliste, dont le roi était censé être le garant.

Les intégristes actuels (disciples de Mgr. Lefebvre) sont pour la plupart intégralistes (souvent au nom du Christ-Roi de la société), mais il ne faut pas confondre les deux.

- Au Brésil, un parti intégraliste a existé dès 1932. Il reprend littéralement ce qualificatif dans son nom, l’Action intégraliste brésilienne, dirigée par Plínio Salgado (1895-1975). Ce parti est directement financé par Mussolini et devient le plus grand parti de droite du pays. Ses membres veulent faire du Brésil un royaume dirigé par le Christ, en coopération avec l’Église catholique, reprenant très clairement l’idée de la diarchie gélasienne, qui est le modèle politique de tous ces mouvements. Mais Getúlio Vargas (1882-1954), le dictateur qu’ils soutiennent, les voit comme une faction rivale. Il les utilise pour parvenir au pouvoir et les exclut ensuite du gouvernement, signant la fin de Salgado et des intégralistes. Ils restent présents, mais à la marge, jusqu’en 1964 où ils soutiennent un coup d’État. Le même schéma se produit alors : les gens qu’ils avaient soutenus interdisent ensuite, une fois arrivés au pouvoir, l’intégralisme.

- Au Portugal, António Salazar (1889-1970) arrive au pouvoir en 1933. Il était intégraliste dès le début, et enseignait ces thèses à l’université. À cette époque, le Portugal vivait dans un chaos politique, les militaires ne cessaient de mettre des dictateurs au pouvoir, ce qu’ils font avec Salazar. Il promeut le catholicisme, mais soutient que le rôle de l’Église est social et non politique : aussi il exclut complètement l’Église catholique du pouvoir, à la surprise générale, en premier lieu des intégralistes. Le Vatican envoie un émissaire pour essayer de faire avancer sa cause, mais n’obtient rien, et les intégralistes sont furieux.

- En Argentine, un grand nombre d’intellectuels catholiques aujourd’hui oubliés participaient à ces mouvements, comme le père Julio Meinvielle (1905-1973). Ils soutenaient la dictature de Pedro Pablo Ramírez (1884-1962), dont hérite Juan Perón (1895-1974), mais ils étaient perçus comme trop extrêmes et ils seront exclus avant qu’ils ne puissent véritablement faire quoi que ce soit d’important.

- En Belgique, le parti Christus Rex de Léon Degrelle (1906-1994) sera la figure fondatrice du néonazisme et du négationnisme. Il fit plusieurs tentatives politiques, mais ses concitoyens ne le prenaient pas au sérieux. Degrelle finit par aller sur le front de l’Est en tant qu’officier SS, mais resta dès lors marginal.

- En Autriche, Engelbert Delfuss (1892–1134) voulait appliquer la doctrine sociale de l’Église. Il est assassiné 18 mois après l’instauration de sa dictature.

- En Espagne, le général Franco (1812–1975) se voulait lui aussi l’allié de l’Église catholique pour imposer dans sa dictature un ordre soi-disant chrétien, quitte à s’allier avec les nazis ou inventer un pseudo complot judéo-maçonnique.

- En Croatie, les sinistres Oustachis ont eux aussi agi au nom d’une mise en œuvre de la doctrine sociale de l’Église initiée par Léon XIII, quitte à assassiner quantité de Serbes, de Roms et de juifs. Un cardinal célèbre, l’archevêque Alojzije Stepinac (1898-1960), a coopéré avec ce régime et a été béatifié par Jean Paul II en 1998.

Le président américain Donald Trump (C) debout dans un cercle de prière avec les dirigeants afro-américains
- En Hongrie, en Italie ou en Pologne, la triade « Dieu, famille, patrie » inspire les gouvernements actuels, ne cachant pas leur volonté de soumettre intégralement les lois de leur pays à leurs convictions catholiques (avortement, euthanasie, immigration…).

- Plus près de nous, l’entourage intellectuel de Donald Trump est rempli également de penseurs intégralistes, qu’ils soient évangéliques ou catholiques. Ils sont mal connus en France, mais ils ont en commun d’avoir commencé par établir des contre-élites au sein de contre-sociétés alternatives, ultra minoritaires il y a 20 ans mais gagnant peu à peu en influence, jusqu’à la Maison-Blanche aujourd’hui : Chad Pecknold, Adrian Vermeule, Edmund Waldstein, Gladden Pappin etc. Même le vice-président J.D. Vance – fraîchement converti au catholicisme – n’échappe pas à cette influence intégraliste, quitte à se dire plus catholique que les évêques américains sur certains points (immigration, aide sociale etc.).

Bref : l’intégrisme religieux dénoncé par Jésus a encore de beaux jours devant lui, hélas ! Nous ne devons pas sous-estimer son pouvoir de nuisance.


4. Le remède : le pluralisme, inconfortable et nécessaire

Jésus appelle ses disciples au discernement et non à l’application automatique de règles, à la conscience plus qu’à la lettre de la Loi, à la liberté des enfants de Dieu plus qu’à la soumission au nom de la religion. La conséquence inévitable de cet appel est la multitude des interprétations possibles des principes évangéliques : selon la culture, le siècle, la géographie, l’histoire… Le pluralisme (politique, sociétal, économique, voire religieux) est intrinsèque au christianisme – ce que le dogme de la Trinité exprime au plus haut point –, quoi qu’en disent les Églises qui ont toutes cherché à « aplatir » ce pluralisme à leur profit.

La commission sociale de l’épiscopat français a pourtant publié en 1972 un texte célèbre, qu’il nous faut relire : « Pour une pratique chrétienne de la politique ». Non pas une politique chrétienne, mais une pratique chrétienne de la politique. Elle plaidait pour une pratique du pluralisme en politique, « inconfortable et nécessaire » :

Pour_une_pratique_chretienne_de_la_politique_1972« Un disciple du Christ, idéologiquement situé et politiquement marqué, ne peut ignorer les révélations dont le différent, fût-il l’ennemi, est porteur.
L’attitude pluraliste.
La diversité même des pensées et des pratiques politiques ne permet jamais de dire que l’état pleinement réussi des choses est ici ou qu’il est là. Au contraire, elle est une invite à un « remembrement de la vérité » par affrontement et dépassement des théories et expériences divergentes.
Ainsi donc, l’attitude pluraliste ne peut que marier la conviction la plus engagée avec l’humilité la plus profonde, exorcisant par là même la neutralité et l’intolérance, également néfastes à la vie sociale. » (nos 21-23)

Ce pluralisme - que l’on peut étendre à d’autres domaines (éthique familiale, sexuelle, économique etc.) ne doit tomber ni dans le piège du relativisme ni dans celui de la privatisation :

« Aucune option n’est neutre. 
— C’est en Église que l’on reconnaîtra qu’il est impossible d’entériner et de prôner purement et simplement, sans restriction aucune, n’importe quelle option politique. Il est clair, en effet, que la Bible manifeste un certain nombre d’exigences éthiques qui sont tracées de façon tout à fait nette : le respect des pauvres, la défense des faibles, la protection des étrangers, la suspicion de la richesse, la condamnation de la domination exercée par l’argent, l’impératif primordial de la responsabilité personnelle, l’exercice de toute autorité comme un service, le renversement des pouvoirs totalitaires. La vigueur mobilisatrice de l’Évangile contre ces situations de défi et d’abus – qui sont encore le lot de notre actualité – peut, certes, s’exprimer au travers de choix politiques différents, mais aucun chrétien n’a le droit, sous peine de trahir sa foi, de soutenir des options qui acceptent, prônent, engendrent ou consolident ce que la Révélation, tout comme la conscience humaine, réprouve. Pour des chrétiens, ces critères évangéliques – normatifs de leur adhésion et de leur refus – n’identifient pas des options ou des pratiques politiques à privilégier ou à s’interdire. Ils les atteignent chacune en ce qu’elles ont de dégradant pour l’homme. »

Relisez l’ensemble de ce texte [4] : vous ne demandez plus au Christ d’être « votre juge ou l’arbitre de vos partages »

______________________


Lectures de la messe


Première lecture
« Que reste-t-il à l’homme de toute sa peine ? » (Qo 1, 2 ; 2, 21-23)


Lecture du livre de Qohèleth
Vanité des vanités, disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Un homme s’est donné de la peine ; il est avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi n’est que vanité, c’est un grand mal !
En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? Tous ses jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son cœur n’a pas de repos. Cela aussi n’est que vanité.


Psaume
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)
R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.
 (Ps 89, 1)


Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

Deuxième lecture
« Recherchez les réalités d’en haut ; c’est là qu’est le Christ » (Col 3, 1-5.9-11)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens
Frères, si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre.
En effet, vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire. Faites donc mourir en vous ce qui n’appartient qu’à la terre : débauche, impureté, passion, désir mauvais, et cette soif de posséder, qui est une idolâtrie. Plus de mensonge entre vous : vous vous êtes débarrassés de l’homme ancien qui était en vous et de ses façons d’agir, et vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau qui, pour se conformer à l’image de son Créateur, se renouvelle sans cesse en vue de la pleine connaissance. Ainsi, il n’y a plus le païen et le Juif, le circoncis et l’incirconcis, il n’y a plus le barbare ou le primitif, l’esclave et l’homme libre ; mais il y a le Christ : il est tout, et en tous.

Évangile
« Ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? » (Lc 12, 13-21)
Alléluia. Alléluia.
Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus lui répondit : « Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? » Puis, s’adressant à tous : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. » Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’ Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’ Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?’ Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »
Patrick BRAUD 

 

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20 juillet 2025

Que faire des Sodomites ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Que faire des Sodomites ?


Homélie pour le 17° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
27/07/25

Cf. également :
INRI : annulez l’ordre injuste !
La prière et la Loi de l’offre et de la demande
Que demander dans la prière ?
La force de l’intercession
Les 10 paroles du Notre Père
Intercéder comme Marie
Ne nous laisse pas entrer en tentation
La loi, l’amour, l’épikie

1. Sodoma : enquête sur un Vatican inavouable

SODOMAEn 2019 paraissait un pavé de plus de 600 pages [1] sur l’homosexualité au Vatican. Le journaliste Frédéric Martel y aligne tout une série d’interviews tendant à montrer que les prélats gays sont légion dans la Curie romaine et dans tout l’appareil ecclésiastique. Qualifié du brûlot sans preuves par les uns, de révélations épouvantables par d’autres, Sodoma est désormais traduit dans plus de vingt langues et a dépassé les 700 000 exemplaires à travers le monde.

D’après Frédéric Martel, les séminaires seraient des viviers ultra-masculins où, pendant six années d’études et plus, les candidats au sacerdoce découvrent pour beaucoup leur attirance pour les garçons. Devenir prêtre était d’ailleurs autrefois une stratégie de beaucoup d’homosexuels pour avoir un alibi social ‘’honnête’’ derrière lequel cacher leur double vie, surtout avant les lois sur le mariage pour tous et l’homophobie.

D’après ce qu’attestent de nombreuses sources citées par le journaliste, l’homosexualité est si « omniprésente » qu’elle est tolérée dans l’Église, à condition qu’elle ne soit pas publiquement affichée. Pour l’auteur, seule une minorité de prêtres resterait fidèle au vœu de célibat prononcé lors de l’ordination. Les prélats inventeraient de nouvelles formes de concubinage, entre un supérieur et son assistant par exemple. L’auteur raconte son entretien avec un cardinal, « parmi les plus hauts gradés du Saint-Siège », qui vit avec son compagnon dans un appartement du Vatican. Quand le compagnon surgit à la fin de l’échange, le cardinal, gêné, le présente à l’auteur comme le « beau-frère de sa sœur décédée ».

 

Cette imprégnation homosexuelle du clergé semble incompatible avec l’apparente rigueur morale du discours de l’Église sur le sujet. Mais on sait que ce sont souvent les plus concernés qui sont les plus impitoyables avec leurs semblables ! Le pape François avait fait de cette « schizophrénie existentielle » la huitième « maladie de la Curie » qu’il dénonçait avec courage devant des prélats médusés le 22/12/2014 :

« C’est la maladie de ceux qui ont une double vie, fruit de l’hypocrisie typique du médiocre et du vide spirituel progressif que les diplômes et les titres académiques ne peuvent combler. Une maladie qui frappe souvent ceux qui, abandonnant le service pastoral, se limitent aux tâches bureaucratiques et perdent ainsi le contact avec la réalité, avec les personnes concrètes. Ils créent ainsi un monde parallèle, à eux, où ils mettent de côté tout ce qu’ils enseignent sévèrement aux autres et où ils commencent à vivre une vie cachée et souvent dissolue. La conversion est assez urgente et indispensable pour lutter contre cette maladie extrêmement grave ».

 

En français, sodomite était devenu synonyme d’homosexuel, et la sodomie désigne par extension toute pratique du coït anal. Tout ça à cause de notre première lecture (Gn 18,20‑32) et des chapitres suivants, où l’on voit les habitants de Sodome vouloir violer les étrangers accueillis par Lot, avant d’être détruits par YHWH lui-même dans le feu et le soufre, que l’intercession d’Abraham n’a pu éviter.

 

De quoi la Bible accuse-t-elle les habitants de Sodome en réalité ?

 

2. Les 3 péchés de Sodome

Il y a 87 occurrences du nom de cette ville dans la Bible en grec. En examinant ces passages, on peut repérer 3 reproches majeurs fait aux Sodomites (habitants de Sodome) :

a) l’inhospitalité

b) le viol homosexuel

c) la négation de la différence homme-femme

 

a) l’inhospitalité

L'hospitalitéLe prophète Ézéchiel insiste fortement sur ce premier péché de Sodome : « Voici quelle fut la faute de Sodome, ta sœur : orgueil, voracité, insouciance désinvolte ; oui, telles furent ses fautes et celles de ses filles ; elles ne fortifiaient pas la main du pauvre et du malheureux » (Ez 16,49). Le livre de la Sagesse enfonce le clou : « Il était juste qu’ils souffrent en raison de leurs crimes, car ils avaient vraiment fait preuve d’une haine cruelle envers les étrangers. D’autres, jadis, n’avaient pas accueilli des inconnus de passage, mais eux réduisirent en esclavage des étrangers qui étaient leurs bienfaiteurs. Bien plus : les premiers n’échapperont pas à l’intervention divine pour avoir reçu les étrangers de façon odieuse, mais eux, après avoir accueilli par des fêtes ceux qui partageaient déjà les mêmes droits, se mirent à les maltraiter, les soumettant à de terribles corvées ! Eux aussi furent donc frappés de cécité, comme les premiers devant la porte du juste : ils étaient enveloppés de ténèbres sans fond, et chacun cherchait un passage vers sa propre porte » (Sg 19,13–17).

 

Ce mépris des pauvres par les opulents de la cité va jusqu’à refuser d’accueillir l’étranger. Parce que Lot a accueilli chez lui des immigrés illégaux, les Sodomites lui demandent de livrer ses voyageurs à leur convoitise. Lot leur propose alors de leur offrir ses filles, ce qui nous paraît incompréhensible ! Qui livrerait ses enfants au viol pour épargner des étrangers ?! Pourtant, c‘est ce que fait Lot (Gn 19,8), soulignant l’atrocité de ce que lui demandent ses interlocuteurs : si Lot parle de donner ses filles, ce qui représente la pire chose qu’un père puisse proposer, alors combien le fait de violer des étrangers, des hôtes, est un crime immense ! L’alternative proposée par Lot n’en est pas une. Il s’agit pour lui de nommer l’innommable : ce que vous me demandez est pire que de sacrifier mes filles…

 

Regarder les étrangers comme des « anges de Dieu » de passage changerait bien des regards !…

La Commission biblique pontificale à fortement souligné elle aussi cette inhospitalité de Sodome [2]  :

« Le récit n’entend pas présenter l’image d’une ville entière dominée par des convoitises incontrôlables de nature homosexuelle ; il dénonce plutôt le comportement d’une entité sociale et politique qui ne veut pas accueillir l’étranger avec respect, et prétend donc l’humilier, le forçant à subir un infâme traitement de soumission. Lot est également menacé de la même pratique dégradante, parce qu’il a pris sous sa responsabilité l’étranger « qui est venu à l’ombre de son toit » ; et cela révèle la nature du mal moral de la ville de Sodome, qui non seulement refuse l’hospitalité, mais ne supporte pas qu’en son sein, quelqu’un ait au contraire ouvert sa maison à l’étranger. […]

En conclusion, nous devons donc dire que l’histoire de la ville de Sodome illustre un péché qui consiste dans le manque d’hospitalité, à quoi s’ajoutent l’hostilité et la violence envers l’étranger. Un comportement qui est jugé très grave et mérite donc la punition la plus sévère, parce que le rejet de la différence, de l’étranger nécessiteux et sans défense, est un facteur de désintégration sociale, portant en soi une violence mortifère qui mérite une punition adéquate ».

L’intérêt de cette lecture est d’alerter sur le côté « Sodomite » des politiques migratoires façon Trump ou autres. Quand l’opulence d’un pays le conduit à refuser d’accueillir les migrants, il n’est pas loin de ressembler à Sodome !

 

Un bémol cependant : se limiter au péché d’inhospitalité ne serait pas fidèle aux textes bibliques. Ce n’est pas le seul péché à reprocher à Sodome. Il est difficile d’effacer les autres accusations, notamment celle d’homosexualité qui est faite aux Sodomites. On peut donc prendre quelques distances avec l’affirmation du document romain : « Nous ne trouvons pas dans les traditions narratives de la Bible d’indications concernant les pratiques homosexuelles, ni comme des comportements à blâmer, ni comme des attitudes tolérées ou favorisées »…

 

b) le viol homosexuel

Car l’Ancien Testament est très clair sur le sujet : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination » (Lv 18 22). « Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, tous deux commettent une abomination ; ils seront mis à mort, leur sang retombera sur eux » (Lv 20,13).

Que faire des Sodomites ? dans Communauté spirituelle 1220-bible-moralisee-miniaturaLe chapitre 19 de la Genèse montre la foule des Sodomites réclamant de prendre de force les étrangers accueillis chez Lot. « Ils n’étaient pas encore couchés que les hommes de la ville, ceux de Sodome, cernèrent la maison, des plus jeunes aux plus vieux, toute la population sans exception. Ils appelèrent Loth et lui dirent : “Où sont les hommes qui sont venus chez toi cette nuit ? Amène-les : nous voulons nous unir à eux.” » (Gn 19,4–5).

L’homosexualité et la violence vont ici ensemble, et c’est ce cocktail meurtrier qui va se retourner contre les auteurs de ces violents.

Un autre passage, atrocement sanglant, montre également l’homosexualité comme une infamie en raison de son caractère violent, dominateur et inhospitalier : « Pendant qu’ils se restauraient, des hommes de la ville, de vrais vauriens, cernèrent la maison. Ils frappèrent à coups redoublés contre la porte et dirent au vieillard, propriétaire de la maison : “Fais sortir l’homme qui est entré chez toi pour que nous le connaissions !” » (Jg 19,22).

 

Dans le Nouveau Testament, Jude est le plus clair au sujet de cette association Sodome–homosexualité : « Sodome et Gomorrhe et les villes voisines se livrèrent à l’impudicité (κπορνεω = ekporneuō) et à des vices contre nature (απελθουσαι οπισω σαρκος ετερας allant vers la chair) ; elles sont données en exemple, subissant la peine d’un feu éternel » (Jude 1,7). Les autres apôtres condamnent explicitement ces pratiques : « Ne savez-vous pas que ceux qui commettent l’injustice ne recevront pas le royaume de Dieu en héritage ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, les idolâtres, les adultères, ni les dépravés (μαλακς = malakos = efféminés) et les sodomites (ρσενοκοτης = arsenokoitēs) » (1Co 6,9). « On le sait bien, une loi ne vise pas l’homme juste, mais les sans-loi et les insoumis, les impies et les pécheurs, les sacrilèges et les profanateurs, les parricides et matricides, et autres meurtriers, débauchés, sodomites, trafiquants d’êtres humains, menteurs, parjures, et tout ce qui s’oppose à l’enseignement de la saine doctrine » (1Tm 1,9-10).

Et Pierre n’est guère plus tendre : « Dieu les a livrés à des passions déshonorantes. Chez eux, les femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature. De même, les hommes ont abandonné les rapports naturels avec les femmes pour brûler de désir les uns pour les autres ; les hommes font avec les hommes des choses infâmes, et ils reçoivent en retour dans leur propre personne le salaire dû à leur égarement » (Rm 1,26‑27).

Difficile donc de prôner une lecture « inclusive » de la Bible où l’homosexualité ne serait qu’une manière de vivre parmi d’autres… !

 

c) la négation de la différence homme-femme

1_4 homosexualité dans Communauté spirituellePour la Genèse, la différence homme-femme vécue dans le couple est constitutive de l’image divine de l’humanité, présente en chaque être humain : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1,27).

Aimer « le même » (homo) est par définition constituer un couple homme-homme ou femme-femme, jusqu’à un amour conjugal, affectif et sexuel qui ne peut être « image de Dieu » car Dieu est différence, et communion dans cette différence. Aimer « l’autre » (hétéro) sexe inscrit l’altérité sexuelle comme le sceau de notre image et ressemblance divine. Pour tous les monothéismes, la différence homme-femme n’est pas anecdotique ! N’en déplaise aux LGBTQIA+, ce n’est pas une construction sociale, un « genre » qu’on pourrait modeler ou dont on pourrait se défaire à volonté. N’est-il pas étonnant d’ailleurs que les mêmes écologistes qui prônent le respect de la nature et du donné environnemental ne voient aucun problème à s’affranchir de cette même nature en l’abolissant ou en la manipulant jusqu’à l’extrême en ce qui concerne la sexualité humaine ? Dire que l’homosexualité est « contre nature » n’est pas une injure : c’est pour la Bible le moyen de rappeler notre vraie nature, image des relations trinitaires en Dieu, dont la communion entre l’homme et la femme est un signe, un sacrement vivant.

 

Ces 3 péchés de Sodome font système. On ne saurait en minimiser un pour ne voir que les autres. Ni Trump ni les LGBT ne vont aimer relire les passages bibliques mentionnant Sodome et l’homosexualité !

 

3. Les interprétations patristiques

Impossible de tout citer. Quelques extraits suffiront à montrer que la Tradition unanime est constante sur cette question de l’homosexualité.

Les-Peres-01-scaled hospitalitéSaint Jean Chrysostome s’écrie en chaire :

« Toutes les passions portent un caractère de honte, mais rien de plus ignominieux que le délire pour gens de même sexe, et l’âme est plus dégradée, plus couverte d’opprobres par le péché, que le corps ne l’est par les maladies physiques. Les hommes, dit saint Paul, ont changé les plaisirs légitimes de l’union conjugale, contre des plaisirs abominables, rejetant l’alliance des sexes conforme à la nature. Songez à cette pluie qui embrasa Sodome. C’est une image en ce monde du feu réel qui brûle l’impudique en enfer. Qu’il doit être énorme le péché qui appelle l’enfer sur la terre ! O homme ! Peux-tu bien dégrader à ce point ta noblesse ! » (Quatrième homélie sur l’épître de saint Paul aux Romains).

Saint Grégoire le Grand commente :

« C’est pour s’être embrasés des désirs pervers venus d’une chair fétide que les Sodomites ont mérité de périr à la fois par le feu et par le soufre, afin qu’un juste châtiment leur apprît ce qu’ils avaient fait dans un injuste désir » (Moralia in Job, livre 14, n°23) .

Saint Augustin affirme :

« Les turpitudes contre-nature doivent être partout et toujours détestées et punies, celles par exemple des habitants de Sodome. Quand même tous les peuples imiteraient Sodome, ils tomberaient tous sous le coup de la même culpabilité, en vertu de la loi divine qui n’a pas fait les hommes pour user ainsi d’eux-mêmes » (Les confessions, livre 3, ch. 8).

Saint Thomas d’Aquin, conformément à l’unanimité des Pères de l’Église, enseigne que les habitants de Sodome ont été punis pour avoir commis le péché contre-nature entre personnes de même sexe (Commentaire du ch. 1 de l’épître aux Romains).

 

4. Alors, que faire des Sodomites ?

Il y a au moins 3 stratégies bibliques face à cette prolifération des péchés de Sodome.

 

a) négocier avec Dieu pour le salut de tous

71CMvM6j-kL._SL1500_ SodomeDonald Trump ne connaît sûrement pas notre première lecture (Gn 18,20–32), mais il ne renierait pas la discussion ‘de marchand de tapis’ entre Abraham et YHWH, lui qui a écrit en 1987 un livre sur… l’art du deal !

La négociation d’Abraham en faveur de Sodome rejoint la prise de tête que l’ami de la parabole de ce dimanche inflige à son ami pour nourrir un autre ami (Lc 11,1-13). Avec en toile de fond une conviction qui parcourt toute la Bible : l’intercession d’un seul a plus de puissance que le mal commis par beaucoup. Ou encore, comme l’écrit saint Jacques : « la supplication fervente du juste a beaucoup de puissance » (Jc 5,6).

Abraham n’approuve rien de la conduite de Sodome, mais il se bat bec et ongles pour sauver cette ville, en s’appuyant sur les justes qui y vivent. Nous aussi, nous pouvons – nous devons – « casser la tête » à Dieu, être « sans-gêne », pour obtenir de lui de quoi nourrir tous ceux qui sont dans le besoin.

La technique de négociation d’Abraham est subtile : elle semble relever du marchandage, puisque Abraham discute le prix du salut de Sodome, en le faisant baisser au maximum : 50 justes, 45, 40, 30, 20, 10. Un vrai négociateur apparemment, puisqu’il réussit à obtenir la même promesse de salut pour cinq fois moins cher. Abraham ne descend pas en dessous de 10, car c’est le nombre minimum d’hommes prescrits par la loi juive pour constituer une assemblée de prière légitime : le miniane.

 

Voilà une première piste, biblique : intercéder pour obtenir de Dieu le salut de ceux qui se perdent. Ce salut viendra de Dieu, pas d’Abraham. Dans cette prière, ce n’est pas à nous de changer les choses, et encore moins imposer notre morale. Nous devons seulement supplier, intercéder, espérer, marchander pour tous !

 

b) le feu et le soufre

« Alors l’Éternel fit pleuvoir du soufre et du feu sur Sodome et sur Gomorrhe. Cela venait du ciel, de la part de l’Éternel. Il détruisit ces villes, toute la plaine, tous les habitants des villes et les plantes du sol. » (Gn 19,24)

Le nom même de Sodome évoque en hébreu « une pierre qui brûle ». Le soufre brûle en effet dans l’air avec une flamme bleue, produisant du dioxyde de soufre : le fait que le soufre provienne des profondeurs du sol et que le dioxyde de soufre puisse être senti dans les fumées des volcans a encore alimenté l’imagination des gens sur ce que doit être l’Enfer.


Sodome et Gomorrhe en feu de Jacob Jacobsz de Wet, 1680

 

Des phénomènes naturels historiques (attestés par des données géologiques, climatologiques et archéologiques), pourraient expliquer le récit biblique évoquant la destruction de la région par le feu et le soufre. En effet, à la fin de l’âge du bronze ancien (c’est-à-dire vers 2000 av. JC), la plaine de Sodome était assez fertile, avant de subir un violent tremblement de terre. Selon les travaux des géologues David Neev and Kenneth Emery [3], ce tremblement de terre aurait pu déclencher l’inflammation des hydrocarbures présents sous la mer Morte, permettant ainsi des explosions massives de bitume et des incendies. Selon leurs travaux et leurs théories, ceci expliquerait la mention du soufre et du feu dans le texte biblique racontant la destruction de Sodome et Gomorrhe.

Le livre de l’Apocalypse promet feu et soufre à tous ceux qui s’égarent loin de Dieu (Ap 9,17-18 ; 19,20 ; 20,10) …

 

Faire tomber le feu et le soufre sur les pratiques homosexuelles est encore courant en islam. Dans la quasi-totalité des pays dont la population est essentiellement musulmane, l’homosexualité est considérée comme un délit conduisant à des peines allant jusqu’à 10 ans de prison. La loi punit l’homosexualité dans 69 pays, et on sait que l’Afrique noire la réprouve traditionnellement. Cette pratique est même passible de la peine de mort dans 11 pays : Mauritanie, Nigéria, Somalie, Arabie Saoudite, Yémen, Brunei, Iran, Afghanistan, Émirats arabes unis, Qatar, Pakistan.

Il faut dire que le Coran est aussi clair que la Bible sur le sujet ! La sourate 15 répète l’épisode de Sodome : « Ils se confondaient dans leur délire. Alors, au lever du soleil le Cri (la catastrophe) les saisit. Et Nous renversâmes [la ville] de fond en comble et fîmes pleuvoir sur eux des pierres d’argile dure. Voilà vraiment des preuves, pour ceux qui savent observer ! Elle [cette ville] se trouvait sur un chemin connu de tous. Voilà vraiment une exhortation pour les croyants ! »

Cette condamnation de l’homosexualité est reprise en de multiple sourates :

« Accomplissez-vous l’acte charnel avec les mâles de ce monde ? Et délaissez-vous les épouses que votre Seigneur a créées pour vous ? Mais vous n’êtes que des gens transgresseurs ». Ils dirent : « Si tu ne cesses pas, Lot, tu seras certainement du nombre des expulsés ». Il dit : « Je déteste vraiment ce que vous faites » (S 26,165-168).

« [Et rappelle-leur] Lot, quand il dit à son peuple : « Vous livrez-vous à la turpitude [l'homosexualité] alors que vous voyez clair ?. Vous allez aux hommes au lieu de femmes pour assouvir vos désirs ? Vous êtes plutôt un peuple ignorant » (S 27,54-55)

« Et Lot, quand il dit à son peuple : « Vous livrez-vous à cette turpitude que nul, parmi les mondes, n’a commise avant vous ? Certes, vous assouvissez vos désirs charnels avec les hommes au lieu des femmes ! Vous êtes bien un peuple outrancier » » (S 7,80-81).

« Et Lot, quand il dit à son peuple : « Vraiment, vous commettez la turpitude où nul dans l’univers ne vous a précédés. Aurez-vous commerce charnel avec des mâles ? Pratiquerez-vous le brigandage ? Commettrez-vous le blâmable dans votre assemblée ? » » (S 29,28-30).

« Et Lot ! Nous lui avons apporté la capacité de juger et le savoir, et Nous l’avons sauvé de la cité où se commettaient les vices; ces gens étaient vraiment des gens du mal, des pervers » (S 21,74).

 

On a vu que le judaïsme ancien préconisait la peine de mort en cas de pratiques homosexuelles (Lv 18,22 ; 20,13). Le judaïsme moderne n’applique plus cette peine, mais la réprobation morale subsiste.

 

Le problème avec toutes ces condamnations rigoristes est qu’elles se substituent à Dieu : or seul YHWH a le pouvoir de détruire Sodome, pas Abraham ! Ce n’est pas le rôle des rabbins, des oulémas ou des inquisiteurs. Nous relevons plutôt des avocats du barreau que des juges du parquet…

 

Reste que dénoncer fermement l’inhumanité des pratiques homosexuelles est dans la Bible un vrai service à rendre au bien commun.

 

c) accueillir les personnes homosexuelles sans cautionner leurs pratiques

9782712215491_largeC’est la traditionnelle distinction entre le péché et le pécheur, dont témoigne par exemple la plupart des Églises orthodoxes, fidèles en cela à la Tradition des premiers siècles :

« L’Église orthodoxe russe éprouve amour et compassion pour le pécheur mais pas pour ses péchés. Tel est l’enseignement moral de la Bible. Le péché, c’est l’adultère, l’infidélité, des relations sexuelles irresponsables et tous les actes qui altèrent la conscience de l’homme. (…) Si certains se livrent à une propagande en faveur de l’homosexualité, il est du devoir de l’Église de dire où est le Bien car l’homosexualité est une maladie qui modifie la personnalité de l’homme. Ce n’est donc pas l’une de ces pathologies dont on peut parler avec détachement comme de la kleptomanie par exemple. (…) Ces convictions ne doivent conduire à aucune discrimination » (Déclaration du Patriarche orthodoxe de Moscou et de toute la Russie Alexis II devant l’assemblée du Conseil de l’Europe, en octobre 2007).

 

C’est également la position officielle – que le pape François n’a pas modifiée – du Catéchisme de l’Église catholique :

N° 2357 : L’homosexualité désigne les relations entre des hommes ou des femmes qui éprouvent une attirance sexuelle, exclusive ou prédominante, envers des personnes du même sexe. Elle revêt des formes très variables à travers les siècles et les cultures. Sa genèse psychique reste largement inexpliquée. S’appuyant sur la Sainte Écriture, qui les présente comme des dépravations graves (cf. Gn 19, 1-29 ; Rm 1, 24-27 ; 1 Co 6, 10 ; 1 Tm 1, 10), la Tradition a toujours déclaré que “ les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés ” (“Persona humana” n° 8). Ils sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas.

 

N° 2358 : Un nombre non négligeable d’hommes et de femmes présente des tendances homosexuelles foncières. Cette propension, objectivement désordonnée, constitue pour la plupart d’entre eux une épreuve. Ils doivent être accueillis avec respect, compassion et délicatesse. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste. Ces personnes sont appelées à réaliser la volonté de Dieu dans leur vie, et si elles sont chrétiennes, à unir au sacrifice de la croix du Seigneur les difficultés qu’elles peuvent rencontrer du fait de leur condition.

 

La généreuse ouverture du pape François ouvrant la possibilité de bénir des couples homosexuels (déclaration « Fiducia supplicans » du 18/12/2023) n’évite pas une certaine ambiguïté, ce qui a troublé beaucoup d’Églises (africaines notamment, mais pas seulement) :

 

N° 11 … il est nécessaire que ce qui est béni puisse correspondre aux desseins de Dieu inscrits dans la Création et pleinement révélés par le Christ Seigneur. C’est pourquoi, étant donné que l’Église a toujours considéré comme moralement licites uniquement les relations sexuelles vécues dans le cadre du mariage, elle n’a pas le pouvoir de conférer sa bénédiction liturgique lorsque celle-ci peut, d’une certaine manière, offrir une forme de légitimité morale à une union qui se présente comme un mariage ou à une pratique sexuelle non matrimoniale.

 

N° 31 Dans l’horizon ainsi tracé, il est possible de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sous une forme qui ne doit pas être fixée rituellement par les autorités ecclésiales, afin de ne pas créer de confusion avec la bénédiction propre au sacrement du mariage.

 

On le voit : la ligne de crête est étroite !

Le feu et le soufre tombant sur Sodome nous obligent à rappeler que le sort des migrants est un des enjeux du texte.

Les textes bibliques condamnant les pratiques homosexuelles nous obligent à dénoncer les idéologies actuelles prônant la confusion et l’indifférenciation des sexes.

 

Que l’Esprit de discernement nous apprenne à accueillir tous et chacun, inconditionnellement, sans cautionner automatiquement pour autant leurs idéologies et leurs pratiques !

_____________________

[1]. Frédéric Martel, Sodoma : Enquête au cœur du Vatican, Éd. Robert Laffont, 2019.

[2]. Commission biblique pontificale : Qu’est-ce que l’homme ? Un itinéraire d’anthropologie biblique, 30/09/2019.
Original italien ici : https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/pcb_documents/rc_con_cfaith_doc_20190930_cosa-e-luomo_it.html

[3]. David Neev and Kenneth O. Emery, The Destruction of Sodom, Gomorrah and Jericho. Geological, Climatological, and Archaeological Background, New York, Oxford : Oxford University Press, 1995.

 

Lectures de la messe

 

Première lecture
« Que mon Seigneur ne se mette pas en colère si j’ose parler encore » (Gn 18, 20-32)

 

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, les trois visiteurs d’Abraham allaient partir pour Sodome. Alors le Seigneur dit : « Comme elle est grande, la clameur au sujet de Sodome et de Gomorrhe ! Et leur faute, comme elle est lourde ! Je veux descendre pour voir si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi. Si c’est faux, je le reconnaîtrai. » Les hommes se dirigèrent vers Sodome, tandis qu’Abraham demeurait devant le Seigneur. Abraham s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à toute la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, Loin de toi d’agir ainsi ! Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? » Le Seigneur déclara : « Si je trouve cinquante justes dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. » Abraham répondit : « J’ose encore parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre. Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? » Il déclara : « Non, je ne la détruirai pas, si j’en trouve quarante-cinq. » Abraham insista : « Peut-être s’en trouvera-t-il seulement quarante ? » Le Seigneur déclara : « Pour quarante, je ne le ferai pas. » Abraham dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère, si j’ose parler encore. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement trente ? » Il déclara : « Si j’en trouve trente, je ne le ferai pas. » Abraham dit alors : « J’ose encore parler à mon Seigneur. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement vingt ? » Il déclara : « Pour vingt, je ne détruirai pas. » Il dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère : je ne parlerai plus qu’une fois. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement dix ? » Et le Seigneur déclara : « Pour dix, je ne détruirai pas. »

 

Psaume
(Ps 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 6-7ab, 7c-8)
R/ Le jour où je t’appelle, réponds-moi, Seigneur.
 (cf. Ps 137, 3)

 

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

 

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

 

Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble ;
de Loin, il reconnaît l’orgueilleux.
Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre,
ta main s’abat sur mes ennemis en colère.

 

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

 

Deuxième lecture
« Dieu vous a donné la vie avec le Christ, il nous a pardonné toutes nos fautes » (Col 2, 12-14)

 

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens
Frères, dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Vous étiez des morts, parce que vous aviez commis des fautes et n’aviez pas reçu de circoncision dans votre chair. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix.

 

Évangile
« Demandez, on vous donnera » (Lc 11, 1-13)
Alléluia. Alléluia.
Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; c’est en lui que nous crions « Abba », Père. Alléluia. (Rm 8, 15bc)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. » Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : ‘Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation. » Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : ‘Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.’ Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : ‘Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’. Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »
Patrick BRAUD

 

 

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29 juin 2025

Schadenfreude : quelle est la vôtre ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 14 h 30 min

Schadenfreude : quelle est la vôtre ?


Homélie pour le 14° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
 06/07/25
 
 
Cf. également :
Voyagez léger et court-vêtu !
Secouez la poussière de vos pieds
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
Je voyais Satan tomber comme l’éclair
Les 72
Briefer et débriefer à la manière du Christ
Qu’est-ce qui peut nous réjouir ?

 

Le pas de danse d’Hitler

L’archive audiovisuelle est glaçante. 

Hitler vient inspecter le 21 juin 1940 la clairière de Rethondes, où il a fait venir le wagon-symbole de l’humiliation allemande, celui-là même où l’armistice fut signé par le maréchal Foch et les généraux allemands lors de la défaite de 1918. On voit Hitler descendre du wagon, tout sourire, laissant même éclater sa joie en esquissant un pas de danse comme rarement. Ce triomphe jubilatoire crée en nous malaise et dégoût, à juste titre. Comment peut-on se réjouir du malheur d’autrui à ce point ? Comment se réjouir de la domination, des milliers de morts, de blessés, de réfugiés qui en sont le prix ? La joie d’Hitler est pire encore : il rend le mal pour le mal. Il répond à une humiliation par une autre, plus grande. C’est donc plus qu’un simple plaisir face au malheur : c’est une mise en scène théâtrale de vengeance historique, nourrie par le ressentiment et l’humiliation collective. On pourrait presque parler d’un sadisme politique symbolique, un geste de jouissance narcissique dans l’abaissement de l’autre.

 

Quel rapport entre Hitler à Rethondes et notre Évangile (Lc 10,1–20), me direz-vous ? Lisez bien la dernière phrase du texte : « Ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux ».

Les 72 n’esquissent pas de pas de danse, mais leur joie est symétrique de celle d’Hitler, à camps renversés : ils se réjouissent de la défaite totale des forces du mal. Et, après tout, nous ferions sûrement comme eux ! Songez à la liesse populaire lors de la libération de Strasbourg ou Paris, à l’ivresse des Roumains crachant sur les cadavres des Ceausescu, ou plus simplement à la joie bizarre des supporters lorsque le joueur de foot adverse manque son penalty… À Roland-Garros, il est de tradition (mais la tradition se perd !) de ne pas applaudir un point gagné sur une faute directe. Car l’éthique sportive se méfie comme de la peste de cette joie mauvaise qui guette les aficionados : lorsque le malheur des uns fait le bonheur des autres, alors la violence n’est jamais bien loin, et l’inhumanité progresse.

 

SchadenfreudeLes Allemands ont un terme bien spécifique pour nommer cette joie maligne : Schadenfreude. Schaden désigne le dommage causé à autrui : si cela engendre de la joie (Freude) en nous – même si l’autre est dans son tort – nous sommes les 72, à nous tromper de motif pour nous réjouir. 

Nous n’avons pas l’équivalent en français. On parlera de joie mauvaise, ou maligne, de se réjouir du malheur d’autrui, d’éprouver un malin plaisir… 

La Schadenfreude repose sur un sentiment d’injustice réparée : « C’est bien fait ! » « Il l’a bien mérité… ». Mais c’est une réparation « œil pour œil, dent pour dent », qui hélas n’arrête pas la violence. Elle la propage au contraire. Comme le cycle infernal des attentats–représailles entre Gaza et Israël : les militants du Hamas exultaient lors du massacre (pogrom) du 7 octobre 2023, en pensant : « C’est bien fait pour les juifs ! ». Et certains en Israël se réjouissent des frappes en retour sur Gaza : « Les Palestiniens n’ont que ce qu’ils méritent ». Tant que chacun se réjouit du malheur de l’autre, la violence prolifère.

 

D’où vient cette Schadenfreude ? Comment la Bible et les auteurs anciens en ont-ils parlé ? Quel serait l’antidote proposé par Jésus ?

 

Aristote, déjà…

Au IV° siècle avant J.-C., Aristote pointait déjà ce qu’il qualifiait de « vice moral » et qu’il appelait en grec : πχαιρέκκος  = epĭkhairékăkos).

Éthique à NicomaqueCe nom peut se traduire littéralement par : la joie (epi-khaírō = se réjouir de) née du mal (kăkós = le mal). Cette joie-là est incompatible avec les vertus telles que la grandeur d’âme et l’amitié. Aristote la distingue de l’envie et de l’indignation, en la caractérisant par une joie malveillante face au malheur d’autrui.

Aristote distingue plusieurs attitudes face au bonheur ou au malheur d’autrui :

« L’indignation que cause le bonheur immérité d’autrui tient le milieu entre l’envie et la malignité ; ces sentiments ont rapport à la peine et au plaisir causés par ce qui arrive aux autres. C’est qu’en effet l’homme qui ressent cette indignation s’afflige d’un bonheur immérité, tandis que l’envieux, allant plus loin, s’afflige du bonheur d’autrui, en toutes circonstances, et celui qui est réellement atteint de malignité, loin de s’affliger du malheur d’autrui, s’en réjouit » (Éthique à Nicomaque, Livre II, ch. 7 – Sur la malignité). 

Plus loin, dans sa discussion sur la grandeur d’âme (megalopsychia), Aristote souligne que l’homme magnanime « ne se réjouit pas des malheurs d’autrui, mais plutôt s’afflige de leur infortune » (Livre IV, ch. 6). Cela montre que la Schadenfreude est incompatible avec la vertu de grandeur d’âme, qui implique compassion et bienveillance. Elle est également incompatible avec l’amitié : « les amis se réjouissent des biens de leurs amis et s’attristent de leurs maux » (Livre IX, ch. 4). Ainsi, la Schadenfreude est contraire à l’essence même de l’amitié, qui repose sur la sympathie et le partage des émottions.

Thomas d’Aquin a traduit ce terme πχαιρέκκος par l’expression latine : « gaudium de malo » = la joie provenant du malheur fait à autrui.

 

Les philosophes se sont également intéressés à « la joie malsaine ». Nul n’a été plus clair que Schopenhauer, qui l’a rangée du côté de la corruption morale :

« Ressentir de l’envie est humain, se réjouir du malheur d’autrui est diabolique ».

« Il n’y a pas de signe plus infaillible d’un cœur foncièrement mauvais que la Schadenfreude pure et sincère. Il faut éviter à jamais celui en qui on l’a perçue ». « La Schadenfreude est étroitement liée à la cruauté ». 

 

Le révérend Trench, un archevêque britannique du XIX° siècle, a d’ailleurs écrit qu’avoir un mot pour une émotion aussi damnable était la preuve de la corruption d’une culture !

 

Pierre DesprogesÀ l’opposé de Schopenhauer, Nietzsche constatait cyniquement : « Voir les autres souffrir fait du bien ». Dans « Le Voyageur et son ombre », il analyse la Schadenfreude comme une manifestation du désir d’égalité : « La Schadenfreude naît du fait que chacun se sent mal dans certains aspects bien connus de lui-même, éprouve de l’inquiétude, de l’envie ou de la douleur : le malheur qui frappe l’autre le met à égalité avec lui, apaise son envie. [...] La Schadenfreude est l’expression la plus commune de la victoire et du rétablissement de l’égalité, même au sein de l’ordre supérieur du monde. Ce n’est que depuis que l’homme a appris à voir en d’autres hommes ses semblables, donc depuis la fondation de la société, que la Schadenfreude existe ». La revanche du dominé, en quelque sorte.

On comprend que les nazis se soient emparés de cette justification pour rire en brûlant les livres et œuvres d’art « dégénérées », en jouissant et se réjouissant du châtiment frappant les juifs dans les camps de la mort…

Pierre Desproges ne disait-il pas, avec son ironie habituelle :

« Il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux » ?…

Friedrich Schiller dénonce la Schadenfreude comme une vengeance mesquine contre la grandeur d’autrui : « Apprenez à connaître cette race, fausse et sans cœur ! C’est par la Schadenfreude qu’ils se vengent de votre bonheur, de votre grandeur » (Die Braut von Messina, 1803).

L’Analyse Transactionnelle a repéré que chacun peut rire de lui-même et de ses propres malheurs, dans un réflexe d’auto-dérision où le rire vient confirmer la piètre idée que l’on se fait de soi : « tu n’es vraiment bon à rien »… Une Schadenfreude retournée contre nous-même, que l’on appelle : « le rire du pendu » ! Car certains brigands autrefois pendus à la potence ironisaient sur leur propre fiasco, convaincus de mériter leur fin pitoyable… Cette joie autodestructrice interprète le moindre aléa comme la confirmation de notre nullité, ce qui en coaching relève d’une « croyance limitante », nous paralysant dans notre progression personnelle.


La Schadenfreude dans la Bible

Fins observateurs de la nature humaine, les auteurs bibliques n’ont pas manqué eux aussi de croquer cette inclination à la Schadenfreude, présente même chez les meilleurs, même chez les croyants les plus fidèles. Ainsi le livre des Proverbes avertit explicitement et solennellement : « Si ton ennemi tombe, ne te réjouis pas ; s’il s’effondre, ne jubile pas : le Seigneur verrait cela d’un mauvais œil et détournerait de lui sa colère ! » (Pr 24,17-18). Ici, la Bible va jusqu’à dire que se réjouir du malheur d’un ennemi est mal vu par Dieu lui-même, et peut détourner la justice divine.

Schadenfreude : quelle est la vôtre ? dans Communauté spirituelle LHEVIII_5b111903ae527_moleiro.com-LHEVIII-Jobenelmuladar_6Les textes sapientiaux multiplient les condamnations de cette attitude, car Dieu – lui – fait pleuvoir sur les bons et sur les méchants.

« Qui se moque d’un pauvre insulte Dieu qui l’a fait, qui se réjouit du malheur ne restera pas impuni » (Pr 17,5).

Job lui-même proteste de son innocence en rappelant à Dieu que la Schadenfreude lui est étrangère, ce qui à ses yeux est une preuve de sa justice. « Me suis-je réjoui de la ruine de mon ennemi ? Ai-je bondi de joie quand le malheur le frappait ? Jamais je n’ai laissé ma langue pécher en réclamant sa vie par une imprécation ! » (Jb 31,29–30).

La réprobation des sages est unanime : « Ils [les injustes] prennent plaisir à faire le mal, ils se complaisent dans la pire des perversités » (Pr 2,14).

 

Les prophètes d’Israël dénoncent eux aussi l’inhumanité de ceux qui se réjouissent de la chute de Jérusalem (en -587) : « Tous les passants du chemin battent des mains contre toi ; ils sifflent et hochent la tête devant la fille de Jérusalem : “Est-ce la ville que l’on disait “Toute-belle”, “Joie de toute la terre” ?” Contre toi ils ouvrent la bouche, tous tes ennemis, ils sifflent et grincent des dents ; ils disent : “Nous l’avons engloutie ! Voilà bien le jour que nous espérions : nous y arrivons, nous le voyons !” Le Seigneur fait ce qu’il a résolu, il accomplit sa parole décrétée depuis les jours d’autrefois : il détruit sans pitié ! Il réjouit à tes dépens l’ennemi, il accroît la force de tes adversaires » (Lm 2,15–17). Ce comportement est cruel, injuste, et passible du jugement divin. 

Les nations voisines, comme Édom et Moab, jubilent en voyant la chute du royaume de Juda. Leur joie malveillante leur vaudra le châtiment de Dieu en retour : « Ne regarde pas avec plaisir le jour de ton frère, le jour de son désastre. Ne te réjouis pas au sujet des fils de Juda, le jour de leur perdition. N’aie pas le verbe haut, le jour de la détresse » (Abdias 1,12). Dieu condamne cette Schadenfreude collective, vue comme une trahison fraternelle.

« Ainsi parle le Seigneur Dieu : Parce que tu as battu des mains et tapé du pied, que tu as eu une joie profonde, un mépris total pour ce qui arrivait à la terre d’Israël… » (Ez 25,6). Ici encore, des peuples se réjouissent activement et publiquement du malheur d’Israël — avec des gestes physiques de joie. Dieu y voit une profanation. Amos leur transmet la conséquence inévitable de leur manque de compassion : « Ainsi parle le Seigneur : À cause de trois crimes d’Édom, et même de quatre, je l’ai décidé sans retour ! Parce qu’il a poursuivi de l’épée son frère, étouffant sa pitié, et entretenu sans fin sa fureur, gardant à jamais sa rancune, j’enverrai un feu dans Témane, et il dévorera les palais de Bosra » (Am 1,11–12).

 

Dans le livre d’Esther, le premier ministre perse Amane jubile à l’idée de faire pendre Mardochée, le juif. Il prépare même la potence. Finalement, grâce à Esther, c’est lui-même qui sera pendu sur cette même potence ! La Schadenfreude d’Amane devient son châtiment. C’est là une des constantes de la Bible : le mal finit toujours par se retourner contre son auteur, et par causer sa perte.

 

Bosch Portement de croixLe Nouveau Testament reprend ce triste constat de l’inhumanité de ceux qui se réjouissent du malheur d’autrui. Ainsi les spectateurs de la crucifixion de Jésus (les foules exultent souvent aux exécutions) : « Les passants l’injuriaient en hochant la tête » (Mt 27,39). On y entend l’écho de la Schadenfreude des contempteurs de Jérusalem applaudissant sa destruction : « Tous les passants du chemin battent des mains contre toi ; ils sifflent et hochent la tête devant la fille de Jérusalem… » (Lm 2,15–17).…

Jésus avait prévenu ses disciples : le monde se réjouira de les voir livrés aux fauves dans les arènes romaines, ou lapidés par les juifs, ou brûlés en torches humaines par Néron : « Amen, amen, je vous le dis : vous allez pleurer et vous lamenter, tandis que le monde se réjouira ; vous serez dans la peine, mais votre peine se changera en joie » (Jn 16,20).

 

Les grands prêtres se réjouissent de la trahison de Judas qui leur livre leur adversaire sur un plateau : « Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable » (Mc 14,10–11).

 

Dans la parabole du fils prodigue, le fils aîné témoigne d’une forme subtile de ‘Schadenfreude inversée’ en quelque sorte : il voulait voir son frère souffrir en expiation de sa désertion familiale, et cela l’aurait réjoui, car à ses yeux ce ne serait que justice. D’où son amertume devant la miséricorde imméritée accordée par son Père. Il refuse de se réjouir du retour de son frère, et semble déçu qu’il n’ait pas été puni : « Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !” » (Lc 15,28-30)

L’amertume face à la miséricorde accordée à autrui est un indice de l’emprise de la Schadenfreude sur nous…

 

La dénonciation biblique de la Schadenfreude met en évidence les racines cachées de ce mépris :

– une conception mécanique de la justice, conçue comme essentiellement punitive : « il l’a bien mérité ! ». Or la justice divine est salvifique, et non meurtrière : « Je ne veux pas la mort du méchant, mais qu’il se convertisse » (Ez 18,23).

– l’absence d’empathie : si vous arrivez à « chausser les mocassins de votre ennemi », à vous mettre à sa place, vous aurez du mal à vous réjouir de son malheur.

- le ressentiment : si une mésaventure arrive à une personne que nous n’aimons pas ou qui s’est mal comportée avec nous, la sensation serait liée à un sentiment de restauration de l’ordre naturel, rétablissant en quelque sorte à l’équilibre. C’est la revanche du dominé.

- la déshumanisation. Déshumaniser autrui – que ce soit l’ennemi juif ou gazaoui, ukrainien ou russe, le migrant mexicain ou l’adversaire politique – permet de ressentir de la joie face à l’échec d’une personne ou d’un groupe. Chaque fois qu’on traite quelqu’un de noms d’animaux, de choses grossières ou d’objets repoussants, on prépare l’opinion à rire de son malheur. L’antisémitisme nazi avait bien compris ce ressort de la haine populaire…

– l’aveuglement sur nous-mêmes. Ceux qui n’ont pas d’intériorité, de vie spirituelle ou morale auront du mal à discerner les mouvements qui les animent, et plus encore à les qualifier. Applaudir au malheur d’autrui leur semblera aussi naturel que de prendre de force ce qu’ils convoitent. Sans une éducation au discernement de nos émotions, sans une pédagogie d’apprentissage de l’empathie, comment s’étonner que certains cèdent à la Schadenfreude sans complexe ?

 

L’antidote de Jésus à la Schadenfreude

« Ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux ».

Luc-1017-24 72 dans Communauté spirituelleVoilà l’antidote : non seulement refuser de céder à l’inclination à la joie malsaine, mais orienter sa joie vers ce qui – en Dieu – est positivement une bonne nouvelle, inaliénable : « nos noms sont écrits dans les cieux ». Paul le redira à sa manière : « L’amour ne se réjouit pas de ce qui est injuste, il trouve sa joie dans ce qui est vrai » (1Co 13,6).

Dans un premier temps, la menace de nous exposer à ce que notre mépris se retourne contre nous devrait nous faire réfléchir lorsque nous sommes tentés de rire du malheur d’autrui. C’est la version Schadenfreude du constat de Jésus : « celui qui vit par l’épée périra par l’épée » (Mt 26,52).

Cet avertissement ne suffit pas : nous pouvons apprendre à désirer ce qui est vrai, ce qui est bien, ce qui est beau, au lieu de nous laisser avilir à des réjouissances malsaines. Et Jésus oriente notre désir vers la contemplation de la gratuité absolue du salut qui nous est offert en lui : « Vos noms sont écrits dans les cieux ». C’est fait ; c’est déjà réalisé ! Pas besoin d’angoisser ni de vouloir le « mériter » : il suffit d’accueillir ! Marie le sait d’expérience, depuis la parole de Gabriel : « L’ange entra chez elle et dit : « Réjouis-toi (χαρω = chairō), comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi ! » (Lc 1,28 ; cf. So 3,14 ; Za 9,9).

 

Il y a une manière divine d‘écrire les noms humains pour les graver à jamais en lui. 

Name and rejoice en quelque sorte, au lieu de Name and shame… 

 JésusCe que nous pouvons faire nous aussi avec ceux que nous aimons à jamais. À la manière du grand-prêtre qui portait sur sa poitrine les noms des douze tribus d’Israël : « Les pierres étaient aux noms des fils d’Israël ; comme leurs noms, elles étaient douze, écrites (gravées) dans la pierre à la manière d’un sceau ; chacune portait le nom de l’une des douze tribus » (Ex 39,14). À la manière également de Paul qui chérit les communautés qu’il a engendrées, et les compare à une lettre écrite par le Christ dans le cœur des fidèles : « Notre lettre de recommandation, c’est vous, elle est écrite dans nos cœurs, et tout le monde peut en avoir connaissance et la lire. De toute évidence, vous êtes cette lettre du Christ, produite par notre ministère, écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non pas, comme la Loi, sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs » (2Co 3,2-3).

Nos noms sont inscrits dans les cieux, gravés sur le pectoral du Grand-Prêtre, écrits en nos cœurs par l’Esprit du Dieu vivant, formant en nous une lettre de chair au lieu de la Loi de pierre… À la fin des temps, nous auront la surprise de découvrir notre vrai nom écrit sue la caillou que Dieu remettra en chacun en signe de sa véritable identité divine : « Au vainqueur je donnerai de la manne cachée, je lui donnerai un caillou blanc, et, écrit sur ce caillou, un nom nouveau que nul ne sait, sauf celui qui le reçoit » (Ap 2,17).

Pour la Bible, écrire le nom de quelqu’un sur la pierre, dans les cieux, dans les cœurs ou sur la terre – comme Jésus pourrait l’avoir fait face à ses accusateurs devant la femme adultère – est donc lourd de sens !

 

Lorsque nous aurons envie de sourire, de rire ou d’applaudir au malheur d’autrui ‑ même le plus cruel de nos ennemis – rappelons-nous le pas de danse d’Hitler dans la clairière de Rethondes. Rappelons-nous surtout la bonne nouvelle affirmée par Jésus : « Vos noms sont écrits dans les cieux ».

La Schadenfreude est réellement inhumaine.

Mais, au fait : quelle est la vôtre ?…

 

Lectures de la messe


Première lecture
« Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve » (Is 66, 10-14c)


Lecture du livre du prophète Isaïe
Réjouissez-vous avec Jérusalem ! Exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle, soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez !
Alors, vous serez nourris de son lait, rassasiés de ses consolations ; alors, vous goûterez avec délices à l’abondance de sa gloire. Car le Seigneur le déclare : « Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve et, comme un torrent qui déborde, la gloire des nations. » Vous serez nourris, portés sur la hanche ; vous serez choyés sur ses genoux. Comme un enfant que sa mère console, ainsi, je vous consolerai. Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés. Vous verrez, votre cœur sera dans l’allégresse ; et vos os revivront comme l’herbe reverdit. Le Seigneur fera connaître sa puissance à ses serviteurs.


Psaume
(Ps 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20)
R/ Terre entière, acclame Dieu, chante le Seigneur !
 (cf. Ps 65, 1)


Acclamez Dieu, toute la terre ;

fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.
Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »

Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom
Venez et voyez les hauts faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.


Il changea la mer en terre ferme :

ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu’il nous donne.
Il règne à jamais par sa puissance.


Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu :

je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme ;
Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !


Deuxième lecture
« Je porte dans mon corps les marques des souffrances de Jésus » (Ga 6, 14-18)


Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates
Frères, pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Par elle, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde. Ce qui compte, ce n’est pas d’être circoncis ou incirconcis, c’est d’être une création nouvelle. Pour tous ceux qui marchent selon cette règle de vie et pour l’Israël de Dieu, paix et miséricorde. Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter, car je porte dans mon corps les marques des souffrances de Jésus. Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit avec votre esprit. Amen.


Évangile
« Votre paix ira reposer sur lui » (Lc 10, 1-12.17-20)
Alléluia. Alléluia.
Que dans vos cœurs, règne la paix du Christ ; que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse. Alléluia. (Col 3, 15a.16a)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, parmi les disciples, le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre. Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin. Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison.’ S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté. Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : ‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ » Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.’ Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville. »
Les 72 disciples revinrent tout joyeux, en disant : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Voici que je vous ai donné le pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et sur toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »
Patrick BRAUD

 

 

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