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27 juin 2021

Je t’envoie vers les nations rebelles

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Je t’envoie vers les nations rebelles

Homélie pour le 14° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
04/07/2021

Cf. également :
Nul n’est prophète en son pays
Quelle est votre écharde dans la chair ?
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
La grâce étonne ; c’est détonant !
Un nuage d’inconnaissance
La parresia, ou l’audace de la foi
Secouez la poussière de vos pieds
Avez-vous la nuque raide ?

Peuple d’élite…
 de Gaulle Les Juifs un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur

« Un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » : la sortie du général De Gaulle en pleine Guerre des six jours (qu’il désapprouvait) est célèbre [1]. Remarque cinglante qui cache mal une certaine admiration au travers de la condamnation apparente. Car enfin, voilà un petit peuple qui aurait dû être rayé de l’Histoire plusieurs fois, et qui à chaque fois est rené de ses cendres, des décennies ou des siècles après l’esclavage en Égypte, l’Exil à Babylone, la Diaspora romaine, la Shoah nazie… Pourtant, la Bible n’est pas tendre avec ce petit peuple décrit comme ayant « la nuque raide », refusant de courber la tête devant YHWH. Ézéchiel particulièrement ne mâche pas ses mots envers Israël. Notre première lecture (Ez 2, 2-5) se fait l’écho de la sévère condamnation portée contre Israël qualifié de « nations rebelles » qui se sont « révoltées » contre YHWH : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers ces nations rebelles qui se sont révoltées contre moi » [2].

 

La relecture faite par Ézéchiel
Le rédacteur du livre n’a pas de mots assez durs envers la génération qui a précédé l’Exil à Babylone (-597) : sa responsabilité dans le désastre de la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor est écrasante. C’est parce qu’il s’est rebellé contre YHWH, multipliant les infidélités avec les dieux étrangers, n’obéissant plus à la loi de justice transmise par Moïse, que ce peuple a si facilement été conquis, massacré, déporté. Relecture de l’histoire très courante dans les temps antiques : on cherchait les causes d’une défaite nationale dans les fautes de la nation, et l’on attribuait à Dieu le pouvoir de punir ainsi ceux qui lui avaient désobéi. Aujourd’hui, on n’oserait évidemment pas expliquer la Shoah par le péché des juifs ! Ce serait insupportable religieusement et non pertinent sur le plan historique. Bien d’autres causes ont provoqué ces catastrophes pour le peuple juif. Au VI° siècle avant J. C., c’était la corruption, les ambitions démesurées des monarchies israélites, les injustices, le mépris des pauvres… Tout cela entretenait un délitement intérieur du pays et une cohésion sociale de plus en plus faible.

Toutefois, la relecture religieuse d’Ézéchiel selon laquelle l’Exil est dû à la rébellion des juifs contre YHWH peut nous servir d’avertissement très contemporain : chaque fois qu’un peuple tourne le dos à ce qui le structure (ses valeurs, son sens de la justice, son Dieu), il le paie cash.
Au XX° siècle, l’effondrement des fascismes allemand et italien, du communisme russe, des rêves d’empire japonais etc. peuvent très bien être analysés avec cette grille de lecture. Si la France – voire l’Europe ou l’Occident – deviennent également des « nations rebelles » à ce qu’elles portent de plus sacré en elles, alors leur déclin est proche. Les Ézéchiel du XXI° siècle pourraient prophétiser un exil intérieur, et bientôt la destruction de l’équivalent du Temple de Jérusalem.
Nos défaites sont souvent les conséquences de nos reniements.
Nos exils résultent largement de nos infidélités.
Nos déportations sont rendues possibles par nos lâchetés.
La destruction de nos temples fait suite à nos rebellions insensées.

 

Nations, rebelles, révoltées
Ézéchiel emploie 3 mots assassins pour qualifier la responsabilité des fils d’Israël : nations (2,3), rebelles (2,5), révoltées (2,3).

Je t’envoie vers les nations rebelles dans Communauté spirituelle MINUI_NANTE_1956_01_L204- Traiter les fils d’Israël de « nations » (goïm) est suprêmement insultant pour les juifs. Car Israël s’est toujours considéré comme un peuple à part, distinct des autres nations païennes et idolâtres, au point d’employer deux mots différents. Aujourd’hui encore, les juifs appellent goy un non-juif. Les goïm sont donc normalement des incirconcis, des polythéistes, des adorateurs de faux dieux. Et voilà qu’Ézéchiel traite Israël de goïm ! Ses infidélités font tomber le peuple bien bas, au niveau des autres nations, comme s’ils avaient annulé l’Alliance qui les distinguait des autres. Qui plus est, goïm est un pluriel (les nations) là où YHWH avait commencé à façonner un peuple uni, « son épouse bien-aimée », « la joie de ses yeux » comme il le dira à Ézéchiel pleurant sa femme décédée brutalement (Éz 24,15–27). Se détournant de YHWH, Israël a perdu son unité, il est devenu pluriel, il est réduit au rang de nations. L’éparpillement, la dispersion, la désunion nous guettent dès lors que nous nous détournons de la présence de Dieu au milieu de nous…

 

9782203318236 exil dans Communauté spirituelle- Le 2e terme employé par Ézéchiel pour qualifier la responsabilité d’Israël est l’adjectif « révoltées ». Rien à voir avec la révolte au sens d’Albert Camus, nécessaire et juste réaction contre l’absurdité ou l’oppression. Non : la révolte d’Israël était contre lui-même en fait, une sorte de pulsion de mort dont la folie suicidaire effrayait les prophètes : « ils ont été rebelles, ils se sont révoltés contre toi, ils ont rejeté ta Loi derrière leur dos ; ils ont tué les prophètes qui les adjuraient de revenir à toi ; ils ont été coupables de grands blasphèmes » (Ne 9, 26). Ézéchiel emploie 4 fois ce terme de révoltées pour dénoncer les ruptures d’Alliance dont Israël s’est rendu coupable, répétitions mortelles du Veau d’or…

 

detail-representant-jugement-menees-enfer-facade-occidentale-Notre-Dame-Paris_0 Ezéchiel- Il en rajoute (si l’on peut dire) en qualifiant 15 fois les juifs de « famille de rebelles » comme dans notre première lecture (2,5). Pourquoi rebelles ? Parce qu’ils refusent d’écouter les prophètes leur révélant leurs déviances. Ils sont dans le déni de leur responsabilité dans la chute de Jérusalem, l’Exil, puis la destruction du Temple (-587). Ils vont chercher auprès d’étrangers et de leurs dieux des alternatives pour échapper à leur conversion. Ils refusent le retour vers YHWH qui les rétablirait dans l’Alliance, la paix et la prospérité.

Cette rébellion n’a rien de romantique, rien de social. C’est vraiment la nuque raide, l’obstination dans le mal dont Israël est capable et qui le ravale au rang des autres nations.

On est loin du « peuple dominateur et sûr de lui » décrit par De Gaulle… Ou plutôt on en serait tout proche si l’Israël d’aujourd’hui se comportait à nouveau en « nations révoltées et rebelles » contre son Dieu, ce qui n’est jamais à exclure hélas.

Reste qu’Ézéchiel est envoyé vers ces nations révoltées et rebelles qu’est devenu Israël, et pas vers d’autres.
Devenus prophètes en Christ par le baptême, nous sommes nous aussi envoyés vers les rebelles de ce siècle, vers les nations en voie de désunion, vers les révoltées refusant toute transcendance autre que la leur. Nous ne sommes pas envoyés vers les gentils (au sens bisounours du terme), mais vers les gentils (au sens païen du terme goïm). « Comme des agneaux au milieu des loups », précisera même Jésus gravement (Mt 10,16).

 

Qui sont nos rebelles d’aujourd’hui ?
Couv_203506 Israël

Si l’on suit Ézéchiel, ce sont ceux qui sont responsables de catastrophes comme un exil, une destruction de l’identité nationale (dont le Temple de Jérusalem était la figure), de ruptures d’alliance (infidélités à la loi divine, injustices, corruptions, oppressions). Pas si simple d’être envoyé à ces gens-là…
Je pense aux martyrs de l’Ouganda (au XIX°), ces premiers chrétiens osant affronter leur roi et sa cour aux mœurs douteuses et au pouvoir tyrannique.
Je pense à l’enseignement courageux des papes sur le danger du communisme russe, appelant les nations de l’Est à retrouver leurs racines.
Je pense au Père Joseph Wrezinski révélant les processus d’exclusion maintenant le Quart-Monde à la marge de notre société depuis des générations, et appelant à bâtir à partir de ces familles et avec elles.
Et à tant d’autres…

Autour de nous
Regardez bien autour de vous : il y a sûrement des rebelles, des révoltés, des nations à qui nous devons une parole de vérité et un appel courageux à changer de voie.
Car la bonne nouvelle d’Ézéchiel, c’est bien sûr le retour possible à Jérusalem, même après 50 ans d’exil. La bonne nouvelle que nous devons à ceux vers qui nous somme envoyés est celle de la responsabilité personnelle : ce que leur infidélité a défait peut être restauré par une fidélité retrouvée. Ce que le péché a provoqué de délitement, de dispersion, d’exil peut-être retourné comme un gant s’ils choisissent une autre voie. Le petit reste d’Israël qui a su tirer les conséquences de l’Exil a finalement préparé le retour improbable en Terre promise. Il suffirait donc aujourd’hui d’une poignée de rebelles qui se convertissent pour ouvrir de nombreux chemins d’avenir (économiques, politiques, écologiques…). Rien ne sert de demeurer dans l’entre soi de bons cathos de service : nous sommes envoyés vers les violents, les destructeurs, les loups d’aujourd’hui. Non pour les punir : pour qu’ils reviennent à Dieu, qu’ils changent leur cœur et renoncent au mal.

En nous
Regardons également en nous : il y a un rebelle en chacun ! Notre part d’ombre est justement celle qui résiste à être révélée par l’Écriture. Nous sommes à ce titre envoyés vers nous-mêmes : quelle est ma part de responsabilité dans les exils intérieurs qui me rongent ? les destructions qui me navrent ? les catastrophes qui s’abattent sur moi ? À bien s’examiner, chacun détectera les rebellions, les révoltes, les infidélités et compromissions qui délitent son unité intérieure, sa cohérence de vie. Et si vous n’en trouvez pas, demandez à ceux qui ne vous aiment pas ! Ils vous donneront des pistes…

« Fils d’homme, va je t’envoie vers ces nations rebelles » : en nous et autour de nous, cet envoi nous oblige. C’est notre vocation de prophètes en tant que baptisés, dont l’enjeu est le retour d’exil, de nos exils collectifs et personnels.

 


[1]. « Et certain même redoutait que les juifs, jusqu’alors dispersés, et qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent – une fois qu’ils seraient rassemblés dans les sites de son ancienne grandeur – n’en viennent à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis 19 siècles :  » l’an prochain à Jérusalem « . » (27/11/1967).

[2]
. La traduction liturgique n’est pas fidèle au texte hébreu qui parle de nations (gō·w·yim) au pluriel.

 

 LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« C’est une engeance de rebelles ! Qu’ils sachent qu’il y a un prophète au milieu d’eux ! » (Ez 2, 2-5)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

En ces jours-là, l’esprit vint en moi et me fit tenir debout. J’écoutai celui qui me parlait. Il me dit : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi. Les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné ; c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras : ‘Ainsi parle le Seigneur Dieu…’ Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas – c’est une engeance de rebelles ! – ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »

PSAUME
(Ps 122 (123), 1-2ab, 2cdef, 3-4)
R/ Nos yeux, levés vers le Seigneur, attendent sa pitié. (cf. Ps 122, 2)

Vers toi j’ai les yeux levés,
vers toi qui es au ciel,
comme les yeux de l’esclave
vers la main de son maître.

Comme les yeux de la servante
vers la main de sa maîtresse,
nos yeux, levés vers le Seigneur notre Dieu,
attendent sa pitié.

Pitié pour nous, Seigneur, pitié pour nous :
notre âme est rassasiée de mépris.
C’en est trop, nous sommes rassasiés
du rire des satisfaits, du mépris des orgueilleux !

DEUXIÈME LECTURE
« Je mettrai ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure » (2 Co 12,7-10)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, les révélations que j’ai reçues sont tellement extraordinaires que, pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.

ÉVANGILE
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays » (Mc 6, 1-6)
Alléluia. Alléluia.L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Alléluia. (Lc 4, 18ac)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

 En ce temps-là, Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet. Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi. Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.
.Patrick Braud

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23 mai 2021

La Trinité est notre programme social

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 10 h 30 min

La Trinité est notre programme social

Homélie pour la fête de la trinité / Année B
30/05/2021

Cf. également :

Trinité économique, Trinité immanente
Les trois vertus trinitaires
Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

Un crâne dans le désert égyptien

La Trinité est notre programme social dans Communauté spirituelle 14683126-un-couple-caucasien-debout-dos-%C3%A0-dos-l-homme-et-la-femme-triste-dans-le-studio-silhouette-isol%C3%A9-sur-fUn jour, alors qu’il marchait dans le désert, Abba Macaire d’Égypte (IV° siècle) trouve un crâne au bord de la route. Le remuant avec son bâton, il lui dit : qui es-tu ?
Le crâne répondit : j’étais un prêtre païen.
Où es-tu maintenant ? continua Macaire.
Je suis dans les tourments, dit le crâne.
Quel type de tourments ?, demanda encore Macaire.
Et le crâne de répondre : voici la nature de notre tourment : nous ne pouvons nous voir les uns les autre face-à-face, car nous sommes collés dos-à-dos.

Autrement dit, je ne suis vraiment, authentiquement une personne que si je tourne mon visage vers les autres, si je les regarde dans les yeux et leur permet de regarder les miens. Le philosophe Emmanuel Levinas a écrit à ce sujet des pages inoubliables sur l’impératif éthique du visage d’autrui. D’où le tourment ultime, qui exprime la dissolution finale de la personne : ne pas pouvoir voir le visage de l’autre, ne pas être capable d’une relation.

Cette parabole de l’enfer où nous sommes dos-à-dos et non face-à-face illustre à merveille combien notre vision de l’être humain est influencée par notre représentation du divin. En termes savants, on parlerait des conséquences anthropologiques du théologique. Plus simplement : il s’agit de repérer que les croyants juifs ou musulmans n’ont pas la même conception de l’homme que les chrétiens, et que la différence est encore plus grande entre les trois monothéistes et les hindous, les bouddhistes ou les animistes sur ce point.

Icône de la TrinitéCar la révélation sur Dieu est – du même mouvement – une révélation sur l’homme, créé à son image et sa ressemblance. Si vous croyez que le face-à-face caractérise l’amour divin – ce qu’implique la Trinité – vous n’en tirerez pas les mêmes conséquences que ceux pour qui Dieu est Seul parce qu’il est Un. S’il est seul, pas de face-à-face en lui-même, ni même avec l’homme, car la distance est trop grande et la disproportion infinie. Le concile Vatican II écrit : « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. […] Le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation » (GS 22,1). Il le fait non seulement par son message d’amour, de justice et de paix, mais par son être même de Fils de Dieu. Puisque cet homme était uni à Dieu comme jamais personne ne le fut et ne le sera, la communion vivante qui existe entre lui et celui qu’il appelle Abba change notre représentation de Dieu et de l’homme. Dieu n’est pas solitaire (sinon il ne serait pas amour en lui-même), et pourtant il est Un. Ainsi est la famille humaine : une et plurielle. L’être humain, créé à l’image de Dieu-Trinité, est donc trinitaire lui aussi. Notre vie familiale, mais également sociale, politique, économique, amicale etc. est structurée par ce principe trinitaire : devenir moi grâce à la communion avec l’autre, devenir nous grâce à l’amour qui unit sans séparation ni confusion.

Certains théologiens orthodoxes comme Nicolas Fedorov (1828-1903, ami de Dostoïevski) affirment audacieusement : « la Trinité est notre programme social ». Car il y a un lien essentiel entre notre représentation du divin et notre organisation sociale.


La vieille femme et l’oignon

Une des conséquences les plus importantes de la Trinité est que nous sommes faits pour la relation. De même que le Père et le Fils s’embrassent dans l’éternel baiser commun de l’Esprit, de même toute notre activité tend vers cette extase (amicale, amoureuse, sociale, politique, économique, artistique etc.) de la communion à autrui, jusqu’à ne faire qu’un avec lui, sans pour autant prendre sa place ou son identité. Nous sommes faits pour la relation, et les sciences humaines nous rappellent que nous sommes également faits par la relation, sans qui nous ne sommes plus humains.

Dostoïevski raconte dans « Les frères Karamazov » un conte populaire qu’il avait entendu sur une vieille femme et un oignon :

« Il était une fois une méchante vieille femme qui, se réveillant après sa mort, se retrouva dans un lac de feu. Son ange gardien, soucieux de faire tout son possible pour l’aider, ne pouvait se rappeler qu’une seule bonne action dans toute sa vie : elle avait une fois donné un oignon de son potager à une mendiante. Alors, prenant l’oignon, l’ange le tendit à la femme en lui disant de bien s’y accrocher, et commença à la tirer hors du feu. Cependant, la vieille femme n’était pas seule dans le lac. Voyant ce qui se passait, les autres commencèrent à s’agglutiner autour d’elle et à s’accrocher à elle, dans l’espoir d’être eux aussi tirés hors de la fournaise. Mais elle, à la fois paniquée et indignée, se mit à leur donner des coups de pied en criant : ‘allez-vous-en ! C’est moi qui suis tirée hors du lac, pas vous. C’est mon oignon, pas le vôtre’. Or, au moment précis où elle dit : ‘c’est le mien !’, l’oignon se fendit en deux et elle retomba dans le lac. Et, autant que nous le sachions, elle y est encore… »

Telle est l’histoire. Si elle avait dit : ‘c’est notre oignon’, est-ce que celui-ci n’aurait pas été assez fort pour tirer toutes les personnes hors du lac ? Mais en disant : ‘c’est le mien !’, elle niait son humanité essentielle, sa vraie personnalité à l’image et à la ressemblance de la Trinité, coupant sa relation aux autres, et coupant son oignon en deux !

L’offrande d’un oignon aurait pu suffire à sauver cette femme si elle avait accepté de partager son salut à d’autres.

C’est parce que Dieu est Trois en Un que chacun a besoin de l’autre pour être soi-même. Le salut passe par les autres, comme dans la Trinité la relation à l’autre définit chacun comme personne. Un programme économique trinitaire est donc un projet de circulation relationnelle où la marchandise est seconde à l’égard de ce qu’elle véhicule – souci, sollicitude, prévenance, agapè. Une économie trinitaire serait, de façon essentielle, une économie de création et de partage. Marx avait raison de dénoncer le fétichisme de la marchandise, lorsque celle-ci devient plus importante que la relation entre ceux qui l’échangent.


Le personnalisme chrétien

Là où les Grecs étaient marqués par l’être et la substance (l’en-soi des choses), le christianisme a forgé le concept de personne humaine, pour traduire cette vocation inaliénable à vivre comme Dieu-Trinité : en relation.

Prosopon / masque de théâtre grecLe mot que les conciles des quatre premiers siècles ont trouvé pour porter cette vocation relationnelle humaine est le mot de personne : prosopon en grec désignait le masque de théâtre (sopon) qui permettait à l’acteur de parler à son public en face de lui (pro) en incarnant son personnage. Le mot latin persona a repris cette étymologie : la personne est ce par qui (per) le son (sona) jaillit pour s’adresser à l’autre à travers le visage. Si l’homme est une personne – à l’image des personnes trinitaires – il est lui-même un dialogue avec les autres personnes, en conversation avec autrui. S’il n’est pas une personne, alors l’économisme libéral pourra le réduire à un individu, et l’idéologie communiste à des masses (laborieuses ou oisives, dominées ou dominantes). Les théories néolibérales parlent toujours du consommateur comme d’un individu supposé libre de maximiser son intérêt propre sous contrainte de ses revenus ou obligations légales. Le terme même d’individu est radicalement opposé à celui de personne : individu = qui ne peut être divisé au-delà. C’est le plus petit élément indépendant, coupé des autres (indivis), qui détermine seul ses choix et ses comportements. L’individualisme occidental à partir du XVIII° siècle est à ce titre une puissante contestation du personnalisme chrétien. Ou plutôt : c’est une forme d’hérésie anthropologique, au sens du mot grec hérésie = choisir trop trop peu, c’est-à-dire privilégier une seule dimension de l’être humain (ici sa dimension singulière) et la porter à l’extrême (l’individualisme) en la coupant de l’autre pôle constitutif de la personne : la communion, la communauté. Le communisme fait l’erreur symétrique : il privilégie les masses sur la personne singulière, il n’a pas honte de sacrifier des milliers de vies au goulag ou au camp de rééducation pour atteindre le bonheur collectif de la société communiste. Dans les deux cas, c’est l’image de la Trinité en l’homme qui est défigurée.

Jean-Paul II, qui l’avait vécu de l’intérieur, l’avait pertinemment diagnostiqué en 1991 :

L’erreur fondamentale du « socialisme » est de caractère anthropologique. En effet, il considère l’individu comme un simple élément, une molécule de l’organisme social, de sorte que le bien de chacun est tout entier subordonné au fonctionnement du mécanisme économique et social, tandis que, par ailleurs, il estime que ce même bien de l’individu peut être atteint hors de tout choix autonome de sa part, hors de sa seule et exclusive décision responsable devant le bien ou le mal. L’homme est ainsi réduit à un ensemble de relations sociales, et c’est alors que disparaît le concept de personne comme sujet autonome de décision morale qui construit l’ordre social par cette décision (Centesimus Annus n° 13). 

Et il était prophétique en voyant poindre une autre hérésie anthropologique, avec le désastre écologique à venir :

À côté du problème de la consommation, la question de l’écologie, qui lui est étroitement connexe, inspire autant d’inquiétude. L’homme, saisi par le désir d’avoir et de jouir plus que par celui d’être et de croître, consomme d’une manière excessive et désordonnée les ressources de la terre et sa vie même. À l’origine de la destruction insensée du milieu naturel, il y a une erreur anthropologique, malheureusement répandue à notre époque. L’homme, qui découvre sa capacité de transformer et en un sens de créer le monde par son travail, oublie que cela s’accomplit toujours à partir du premier don originel des choses fait par Dieu. Il croit pouvoir disposer arbitrairement de la terre, en la soumettant sans mesure à sa volonté, comme si elle n’avait pas une forme et une destination antérieures que Dieu lui a données, que l’homme peut développer mais qu’il ne doit pas trahir. Au lieu de remplir son rôle de collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création, l’homme se substitue à Dieu et, ainsi, finit par provoquer la révolte de la nature, plus tyrannisée que gouvernée par lui (n° 37).

Notre combat pour la justice sociale et les droits humains devient d’autant plus signifiant qu’il est mené non pas simplement selon des principes humanitaires généraux et généreux, mais plus spécifiquement au nom de la Trinité, communion d’amour personnalisante.


Gengis Khan ou Montesquieu ?

Les idéologies meurtrières du XX° siècle ne sont pas mortes : il suffit d’observer la montée en puissance de la Chine communiste, pour qui l’unité ne se conjugue pas avec la différence, comme on le voit hélas avec les Ouïghours, le Tibet, Taiwan etc.

Le libéralisme fait toujours des ravages en diffusant en pratique une atomisation des relations sociales, réduisant les personnes à un individu consommateur et producteur cherchant à maximiser son intérêt, supposé libre mais finalement esseulé au sein de groupes juxtaposés et atomisés.

- D’autres nuages commencent à menacer la dimension personnelle de l’être humain : le monothéisme musulman, reprise si radicale du monothéisme juif, car voulant l’imposer à tous. Dans une religion du Dieu unique, pas de dialogue, pas de conversation ni de face-à-face : seule la soumission (Islam) convient à la disproportion homme–Dieu ; seule l’obéissance à la loi (Torah, Charia) garantit le salut. Formidable régression quand on y pense, par rapport à la primauté de l’Esprit sur la lettre, de la grâce sur les œuvres, de l’amour sur la loi qui est au cœur du christianisme trinitaire…

Sous l’Ancien Régime occidental, les chrétiens ont pu déformer cette inspiration trinitaire en la ramenant à un seul des trois : cela a donné la monarchie absolue de droit divin, déviance politique cherchant la caution de l’Église. On a d’ailleurs appelé monarchianisme en théologie les courants qui prônent la supériorité du Père sur le Fils et l’Esprit, au nom de l’unicité du pouvoir divin (mono archè = un seul pouvoir, un seul principe). Comme quoi les tyrannies politiques sont souvent des sécularisations d’idées chrétiennes devenues folles ! Une fausse conception de Dieu induit toujours une fausse conception de l’homme.

Gengis KhanSi tout monothéisme ne mène pas à la dictature, il existe tout de même une série d’exemples historiques montrant que le monothéisme absolu a souvent pactisé avec une idéologie du pouvoir unique, en aidant un souverain à imposer aux autres son pouvoir de manière agressive, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Et cela vaut pour chacune des trois religions monothéistes. Dans le judaïsme par exemple, la réforme de Josias s’est faite sous le mot d’ordre : un Dieu, un Temple, une Loi. Gengis Khan, le souverain mongol converti à l’islam, écrivait en 1254 à Louis IX de France : « commandement de Dieu éternel : au ciel il n’y a qu’un seul Dieu éternel, sur terre qu’il n’y ait qu’un seul seigneur, Gengis Khan, le fils de Dieu ». En christianisme, Louis XIV par exemple a organisé sa monarchie absolue selon le principe : un roi, une foi, une loi. Carl Schmitt en 1934 avait fait appel au monothéisme pour justifier la dictature d’Hitler : de la même manière qu’il n’y a qu’un seul Dieu, il soutenait qu’il ne peut y avoir qu’un souverain dans un État, et il doit avoir le droit de vie et de mort sur le citoyen.

Le monothéisme strict apparaît donc plutôt dangereux au niveau politique parce qu’il est incapable de préserver la pluralité. L’islam continue sur cette ligne absolutiste (en refusant ainsi le pluralisme, il est par nature opposé à toute forme de démocratie authentique).

- Il faudrait étudier également les conséquences politiques, sociales, économiques des autres religions. L’animisme par exemple va privilégier des formes d’organisation sociale en ethnies, en cités-États, en petits royaumes indépendants, concurrents, souvent en guerre. Les dieux égyptiens servaient d’assise au pouvoir du Pharaon dans la mesure où Amon-Râ (le dieu soleil) restait le dieu suprême. L’hindouisme quant à lui engendrera la figure si particulière des maharadjahs et des castes, et le bouddhisme fera du moine et du monachisme le garant de l’unité sociale etc.

Séparation des pouvoirs- Plus proche de nous, soulignons une fécondité politique bien connue du dogme trinitaire. Car il est vrai que la plupart des concepts politiques issus des Lumières sont avant tout des concepts théologiques sécularisés, transpositions de notions chrétiennes dans le domaine social. Ainsi la représentation de la Trinité sous forme de trois entités distinctes mais indissociables, enchevêtrées les unes aux autres sans pour autant se confondre, a-t-elle sans doute inspiré à Montesquieu sa célèbre séparation des pouvoirs. À l’image des trois cercles distincts et sécants par lesquels on avait une approche mathématique de la Trinité, il semblait logique de projeter ces trois cercles sur l’organisation de la vie sociale : le législatif, le juridique et l’exécutif devaient alors refléter ce modèle trinitaire afin de garantir une démocratie authentique. Toute déviation (hérésie) absolutisant l’un des trois pôles conduirait immanquablement à une dictature (exécutif), à une république des juges (juridique) ou à une administration kafkaïenne (législatif). Toute confusion des trois pouvoirs déliterait la démocratie en anarchie dangereuse. La théorie de l’indépendance et de l’équilibre des trois pouvoirs n’est jamais que l’ombre projetée des relations trinitaires sur le vécu collectif…

- Il faudrait également citer comme conséquences politiques de la Trinité la notion de bien commun et de pluralisme démocratique (même si les Églises ont été souvent en contradiction avec ce message qu’elles portaient !). Le bien commun s’enracine quelque part dans la nature divine qui unit les trois personnes en Dieu. Ce qui est commun aux trois est plus grand que ce qui les distingue. Ainsi le bien commun de la société est ce qui doit revenir à chacun au-delà des différences de richesse, de classe, de mérite ou de race. Et le bien commun de l’humanité procède de cette même approche trinitaire : les différentes nations doivent avoir en partage les océans, les pôles arctique et antarctique, la qualité de l’air, la diversité biologique, les grandes forêts primaires, l’équilibre écologique de leur planète etc.

La place manque pour développer davantage ! Au moins, soyez convaincus que fêter la Trinité n’est pas seulement contempler Dieu en lui-même, mais appeler les hommes à mieux s’organiser pour accomplir cette vocation trinitaire qui est la leur : personnes appelées à vivre dans une communion d’amour proprement divine.

« Si tu me dis: ‘Montre-moi ton Dieu’ , je pourrai te répondre: ‘Montre-moi ton homme, et moi je te montrerai mon Dieu’ » (Théophile d’Antioche, vers 183-185).

 

Oui, vraiment, la Trinité est notre programme social.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« C’est le Seigneur qui est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre » (Dt 4, 32-34.39-40)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Interroge donc les temps anciens qui t’ont précédé, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre : d’un bout du monde à l’autre, est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais connu rien de pareil ? Est-il un peuple qui ait entendu comme toi la voix de Dieu parlant du milieu du feu, et qui soit resté en vie ? Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation, de venir la prendre au milieu d’une autre, à travers des épreuves, des signes, des prodiges et des combats, à main forte et à bras étendu, et par des exploits terrifiants – comme tu as vu le Seigneur ton Dieu le faire pour toi en Égypte ? Sache donc aujourd’hui, et médite cela en ton cœur : c’est le Seigneur qui est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. Tu garderas les décrets et les commandements du Seigneur que je te donne aujourd’hui, afin d’avoir, toi et tes fils, bonheur et longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu, tous les jours. »

 

PSAUME
(32 (33), 4-5, 6.9, 18-19, 20.22)
R/ Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu. (32, 12a)

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

Le Seigneur a fait les cieux par sa parole,
l’univers, par le souffle de sa bouche.
Il parla, et ce qu’il dit exista ;
il commanda, et ce qu’il dit survint.

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

DEUXIÈME LECTURE
« Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; en lui nous crions “Abba !”, Père ! » (Rm 8, 14-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains

Frères, tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire.

 

ÉVANGILE
« Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 16-20)
Alléluia. Alléluia.Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (cf. Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »
Patrick Braud

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13 mai 2021

Remplacer Judas aujourd’hui

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Remplacer Judas aujourd’hui

 Homélie du 7° Dimanche de Pâques / Année B
16/05/2021

Cf. également :

Quand Dieu appelle
Les saints de la porte d’à côté
Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde
Dieu est un trou noir
Poupées russes et ruban de Möbius…

Un prénom maudit

Remplacer Judas aujourd’hui dans Communauté spirituelle Le-pre%CC%81nom-afficheAvez-vous vu la pièce de théâtre : « Le prénom » (ou le film qui en a été tiré, avec Patrick Bruel) ? Un couple s’y amuse à faire croire à ses amis qu’ils ont choisi Adolphe comme prénom pour leur futur enfant dont elle est enceinte. Ce prénom était très répandu au début du XX° siècle en Europe (j’avais un grand-père et un oncle qui s’appelaient Adolphe) ; il est finalement honni depuis la chute d’Hitler. Donner un tel prénom aujourd’hui relèverait de l’antisémitisme, ou de l’ignorance de l’histoire !

Il en est de même avec le prénom Judas, depuis 2000 ans. Prénom biblique dont les dérivés existent encore (Jude, Judee, Judith…), il n’est plus donné en France depuis des lustres. La langue française a même intégré plusieurs expressions très négatives d’origine biblique avec ce prénom : ‘traiter quelqu’un de Judas’, c’est le désigner comme un traître ; regarder par le judas d’une porte, c’est espionner en douce celui qui vient frapper ; ‘donner le baiser de Judas’, c’est l’hypocrisie même de l’assassin déguisé en ami. L’humour de Verlaine avait bien croqué le contraste entre Judas et les autres apôtres : « Il ne faut jamais juger les gens sur leurs fréquentations. Tenez, Judas, par exemple, il avait des amis irréprochables »…

Pourtant en hébreu Judas (YeHouDa) est proche de Jésus (YeHoshua) avec le Nom de YHWH en eux : le second signifie Dieu sauve, et le premier Dieu sera loué.
Difficile pourtant de louer Dieu quand on lit la triste fin de Judas…

 

L’étrange mort de Judas

passth5 apôtre dans Communauté spirituelleLa liturgie a pudiquement écarté les versets 18 et 19 de notre première lecture (Ac 1, 15-17.20a.20c-26), alors qu’ils sont importants pour comprendre ce qui se passe entre Pâques et Pentecôte : « avec le salaire de l’injustice, Judas acheta un domaine ; il tomba la tête la première, son ventre éclata, et toutes ses entrailles se répandirent. Tous les habitants de Jérusalem en furent informés, si bien que ce domaine fut appelé dans leur propre dialecte Hakeldama, c’est-à-dire Domaine-du-Sang. Car il est écrit au livre des Psaumes : ‘Que son domaine devienne un désert, et que personne n’y habite’, et encore : ‘Qu’un autre prenne sa charge’ » (Ac 1, 18 20).

Il y a là une opposition fort symbolique dans les termes entre Judas qui se vide de ses entrailles et les Douze qui sont remplis de l’Esprit Saint. L’enjeu de cette séquence tourne autour de la plénitude : plénitude de vie vs mort horrible, plénitude d’Esprit vs Satan à l’œuvre, plénitude de l’humanité (Pentecôte pour tous les peuples réunis à Jérusalem) vs vide et néant de Judas, être rempli de l’Esprit vs se vider de ses entrailles.

Cette mention de la mort par éventration de Judas dans les Actes pose problème, car elle est fort différente et même irréductible à l’autre version, celle qu’en donne Matthieu et qui est passée à la postérité aux dépens de celle des Actes : « Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre » (Mt 27, 5).

Alors : Judas est-il mort par pendaison ou par éventration ? Suicide ou accident ? Désespoir ou maladie ? Depuis 2000 ans, des dizaines de théories plus ou moins farfelues ont été échafaudées pour opposer les deux versions au contraire les réconcilier. Certains supposent que Judas aurait raté son suicide (!) et n’a fait que « s’étrangler » (selon le verbe grec de Mt 27,5), car la corde aurait cassé… Ce qui laisse ensuite la possibilité d’un accident où il tomberait sur une pierre pointue qui lui déchirerait l’estomac (!). D’autres pensent qu’on tombant de son arbre de pendu, Judas serait tombé sur un tel rocher tout de suite. D’autres soutiennent que c’est Matthieu qui a raison et que les Actes brodent sur l’accomplissement des Écritures ; et d’autres l’inverse. Bizarrement, Paul ne fait jamais mention de Judas, dont il semble même ignorer l’existence ; il ne le nomme nulle part dans ses lettres alors qu’il a passé plusieurs années à Jérusalem auprès de Pierre et Jacques pour se former aux événements du Jésus historique. Paul dit seulement que Jésus a été livré, sans autre précision. S’il avait entendu parler de Judas, nul doute qu’il l’aurait évoqué.

Impossible de trancher ! Les interprétations qui veulent absolument faire concorder Matthieu et les Actes semblent quand même invraisemblables. La version des Actes est avant tout soucieuse de montrer que le sort de Judas accomplit les Écritures, en l’occurrence les psaumes 69, 26 : « que leur camp devienne un désert, que nul n’habite sous leurs tentes ! » et 109,8 : « que les jours de sa vie soient écourtés, qu’un autre prenne sa charge ». Peut-être y a-t-il également une allusion à la mort du mauvais roi Achab et de sa méchante reine Jézabel, défenestrée et dévorée par les chiens (2R 9,33), dont le prénom a une réputation semblable à celle de Judas ?

En tout cas, c’est d’abord une construction théologique, qui a un seul point commun avec celle de Matthieu : la mention du « champ du sang » (Hakeldama on hébreu). Matthieu essaie de le raccrocher au « champ du potier » d’une prophétie de Jérémie grâce aux 30 pièces d’argent (construction théologique là encore, citant librement Za 11, 12–13 combiné avec des éléments de Jr 18, 2–3 ; 19, 1–2 ; 32, 6–15) : « Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ-du-potier pour y enterrer les étrangers. Voilà pourquoi ce champ est appelé jusqu’à ce jour le Champ-du-Sang (Hakeldama). Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Ils ramassèrent les trente pièces d’argent, le prix de celui qui fut mis à prix, le prix fixé par les fils d’Israël » (Mt 27, 7 9).

 

Finalement, pourquoi Judas est-il mort ?

Résumons les différentes interprétations qui hantent toujours notre imaginaire :

- admirateur et jaloux de Jésus à la fois, Judas désespère et se suicide après la fin lamentable de son héros. La peur chrétienne du suicide au cours des âges est hantée par la figure de Judas la corde au cou.
- possédé par Satan, Judas pousse au bout de la logique d’auto-anéantissement qui caractérise les forces du mal. Voilà un message puissant adressé à tous ceux qui seraient tentés de se laisser fasciner par le mal.
- sa mort est le châtiment de sa trahison, avertissement à tous les traîtres en puissance.
- il a livré Jésus pour de l’argent, dont le pouvoir maléfique est ainsi manifesté ; sa mort horrible est le vrai salaire de son forfait. La répulsion catholique envers l’argent se nourrira des trente deniers de Judas.
- il a été victime de son calcul politique, où il croyait pouvoir allier Jésus avec les pouvoirs juifs dans une grande coalition révolutionnaire contre les Romains. En refusant la violence, Jésus a fait échouer sa stratégie qui s’est retournée contre Judas. La non-violence chrétienne dénoncera dans les révolutionnaires ultérieurs des Judas en puissance.

Hélas, l’antisémitisme chrétien a très vite rapproché le prénom Judas du nom de la tribu de Juda, de qui vient le terme juif. Judas le traître permettait d’assimiler tous les juifs à des Antéchrists, perfides et peu fiables. Il aura fallu un immense travail historique, patristique et exégétique préparant Vatican II pour enfin démentir officiellement cette confusion meurtrière.

 

Pourquoi remplacer Judas ?

Reste que Judas est bien mort, que ce soit par pendaison ou par éventration. Pourquoi chercher à le remplacer ? Pourquoi ne pas passer à un collège de onze apôtres seulement ? Pourquoi ne pas laisser sa place vide ?

holyapostles_icon divorceLa réponse est bien connue. Elle est dans la force symbolique et théologique du nombre 12. Être 12, faire 12, c’est accomplir les promesses faites aux 12 tribus d’Israël, c’est devenir le nouvel « Israël de Dieu » (Ga 6,16), ouvert à toutes les nations. Voilà pourquoi Jésus prend soin de « faire 12 » ceux qu’il appelle à le suivre de près : « il en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle » (Mc 3, 14). C’est annoncer, figurer et anticiper l’entrée dans la Jérusalem céleste par les 12 portes ornées de pierres précieuses de l’Apocalypse, qui donnent accès à la ville. Impossible d’incarner l’espérance en ce monde nouveau à 11 seulement ! Il faut être 12, et le collège des apôtres – unique dans l’histoire – sera à nouveau complet (question de plénitude l’encore).

 

Remplacer Judas aujourd’hui

Tentons d’actualiser cette problématique pour nous au XXI° siècle.

- Le lien d’amitié rompu entre Jésus et Judas nous parle de nos propres amitiés déçues. En vieillissant, qui n’a pas vu un ou une amie très proche s’éloigner sans bruit, avec une indifférence surprenante et blessante ?! Qui n’a pas constaté que des amis d’hier déversent calomnies et mépris sur vous, suite à des échecs peu glorieux (accusations, faillite, divorce, maladie…) ? Même si la faute est souvent partagée, l’amère expérience d’une amitié rompue fait partie du lot habituel de l’existence.

Remplacer Judas, c’est alors ne pas confondre cet ami avec l’amitié, ne pas tirer un trait sur la nécessité de se confier, mais au contraire réinvestir dans une autre relation amicale plus mature parce que plus consciente des pièges qui ont pu ruiner la première : idéalisation, projection–transfert, intérêt, soumission etc.

QPPPMPP2VZRITGQ6LO67RJXATU Judas- Mais c’est évidemment dans le couple que remplacer Judas est le plus d’actualité en Europe ! Plus d’un couple sur deux se sépare, que ce soit par rupture de PACS, divorce, ou simplement départ de l’un des deux. Si l’on est réaliste, cela suppose bien davantage d’infidélités encore ! Il y a même des réseaux sociaux comme Tinder qui sont fiers d’organiser l’adultère à grande échelle : comme quoi l’infidélité conjugale est un énorme marché, rentable… Avant de partir du couple, il y a l’adultère, les adultères. Vivre 70 ans de vie commune sans tromper l’autre est sans doute l’apanage de la reine Elizabeth II et de son feu mari Philippe, mais sera statistiquement peu probable pour les jeunes générations actuelles.

Eh bien, quitte à être légèrement iconoclaste, pourquoi ne pas entendre l’appel des Actes des apôtres à remplacer Judas lorsque la trahison a fait mourir l’amour ? Les orthodoxes pratiquent ce discernement plein de miséricorde pour célébrer un second mariage sacramentel après divorce. Existentiellement, refaire sa vie comme on dit maladroitement, n’est-ce pas remplacer Judas, c’est-à-dire affirmer que nous sommes faits pour aimer, qu’il n’est pas bon que l’être humain soit seul (Gn 2,18), qu’il faut que la charge (ici la charge conjugale) du partant soit confiée à un autre (comme le dit Pierre dans les Actes) ?

- Même en entreprise, il y a des Judas qui compromettent notre aventure commune. Lorsque quelqu’un part à la concurrence pour de l’argent, lorsqu’il abandonne le navire sans prévenir ni préparer son départ, lorsqu’il sape de l’intérieur le travail d’une équipe mobilisée autour d’un projet, un collaborateur se révèle Judas en trahissant ainsi son équipe. Remplacer Judas relève ici de l’urgence (d’où le recours à l’intérim souvent) pour sauver ceux qui restent.

On pourrait continuer, en transposant le personnage de Judas dans une famille, dans une Église, dans une association etc.

 

Sur quels critères remplacer Judas aujourd’hui ?

– Notre première lecture montre que le choix du remplaçant est très rigoureux. Pierre fixe deux critères pour être apôtre à la place du douzième homme : avoir suivi Jésus de près depuis le début de sa vie publique, avoir été témoin de sa résurrection. Le premier critère exclut par exemple Paul d’emblée (ce qui contredit la tendance iconographique ultérieure à le mettre dans le collège des Douze).

Si nous voulons remplacer notre Judas manquant, en amitié, en couple, en entreprise, il nous faudra donc définir auparavant des critères objectifs, clairs et précis. Le danger serait de se précipiter à nouveau pour combler un vide, sans réfléchir, ou bien de se fier à nouveau au seul sentiment, à la première impression, en oubliant quels tours cela nous a déjà joué. Il n’est pas rare de voir des gens bégayer leur erreur plusieurs fois de suite, en divorçant 2, 3, 4 fois… Ils trompent parce qu’ils se sont trompés eux-mêmes !

– Ensuite, l’assemblée propose deux candidats qui correspondent à ces critères. C’est donc de notre responsabilité de ne pas rester purement passif, attendant qu’un nouvel ami/amant/collaborateur tombe du ciel. Nous avons à chercher un remplaçant à Judas, ce qui demande d’ouvrir à nouveau son cœur, son esprit, son désir d’intimité, de collaboration, sans laisser la blessure nous replier sur nous-mêmes. Pour choisir quelqu’un, il vaut mieux commencer par secrètement le vouloir en soi-même, se rendre disponible.

– Enfin, l’assemblée tire au sort entre les deux désignés-candidats. Antique coutume pour ne pas décider tout seul, et laisser au hasard / Dieu la possibilité d’intervenir [1].

Aujourd’hui, tirer au sort serait plutôt demander l’avis d’autrui, prendre le temps de consulter, de se faire accompagner, bref de ne pas faire reposer le choix du remplaçant sur une démarche trop individuelle ; ne pas décider tout seul, laisser à Dieu (au hasard) sa part de liberté, sa marge de manœuvre.

– Bonus ultime : celui qui choisit est rarement celui qu’on attendrait !
En effet, le premier candidat a toutes les qualités et davantage encore. Il s’appelle Joseph = « que l’Éternel ajoute », ce qui n’est déjà pas rien. En plus, il a deux surnoms, ce qui montre l’estime qu’on lui attribue, la richesse de sa personnalité. Barsabas implique qu’il est le fils de quelqu’un de connu et d’estimé dans la communauté (Bar-sabas = « fils de Sabas »), ce qui est une sacrée référence. Plus encore, on lui donne du Justus = « le juste », ce qui en fait un modèle, une figure déjà communément acceptée par tous.
Sur un CV professionnel, il n’y aurait pas photo : avec de telles références, entre lui et le pauvre Mathias sans recommandations, pas d’hésitation pour choisir le bon candidat !

Eh bien non : Dieu choisit souvent ceux que nous n’aurions pas choisis. C’est Mathias qui remplacera Judas, c’est le sans-titres, le sans-références. De même, c’est celui auquel on n’aurait pas pensé qui devient notre ami après coup, notre amant après une séparation, notre collaborateur après un départ. D’où l’intérêt de ne pas décider tout tout seul ! En laissant sa part au hasard, on se prépare des remplaçants à Judas de la qualité d’un Mathias ! D’ailleurs, le nom de Mathias signifie « don de Dieu ». C’est parce que Dieu se faufile dans les failles de notre volonté de maîtrise pour nous donner les meilleurs compagnons en amitié, en couple, en entreprise…

Vous voyez : remplacer Judas aujourd’hui n’est pas une mince affaire !

Cela demande de définir des objectifs et critères rigoureux, de se mettre en quête des candidats idoines, de ne pas tout maîtriser, de se faire accompagner, et ainsi d’accepter ceux qui nous sont donnés comme des Mathias en amitié, en couple, au travail etc.

La bonne nouvelle est que vouloir remplacer notre Judas est une aspiration légitime. Mieux : remplacer nos Judas est salvateur, et nous ouvre la plénitude que Dieu veut nous donner. Pourquoi dès lors nous en priver ?…

 


[1]. Les apôtres se veulent fidèles à une tradition héritée des anciens d’Israël, pour dénouer des situations incertaines : « Vous vous partagerez le pays par tirage au sort selon vos clans… » (Nb 33,54) ; « Saül dit : Jetez les sorts entre moi et mon fils Jonathan. Et Jonathan fut désigné » (1S 14, 42) ; « Les uns comme les autres, on les répartit en tirant au sort… » (1Ch 24, 5), et tant d’autres encore. Tirer au sort était un appel solennel à Dieu afin de s’assurer que sa volonté serait accomplie.

 

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Il faut que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de la résurrection de Jésus » (Ac 1, 15-17.20a.20c-26)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères qui étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes, et il déclara : « Frères, il fallait que l’Écriture s’accomplisse. En effet, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas, qui en est venu à servir de guide aux gens qui ont arrêté Jésus : ce Judas était l’un de nous et avait reçu sa part de notre ministère. Il est écrit au livre des Psaumes : Qu’un autre prenne sa charge. Or, il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean, jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de sa résurrection. » On en présenta deux : Joseph appelé Barsabbas, puis surnommé Justus, et Matthias. Ensuite, on fit cette prière : « Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs, désigne lequel des deux tu as choisi pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique, la place que Judas a désertée en allant à la place qui est désormais la sienne. » On tira au sort entre eux, et le sort tomba sur Matthias, qui fut donc associé par suffrage aux onze Apôtres.

PSAUME
(102 (103), 1-2, 11-12, 19-20ab)
R/ Le Seigneur a son trône dans les cieux.ou : Alléluia ! (102, 19a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.

Le Seigneur a son trône dans les cieux :
sa royauté s’étend sur l’univers.
Messagers du Seigneur, bénissez-le,
invincibles porteurs de ses ordres !

DEUXIÈME LECTURE
« Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 11-16)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, puisque Dieu nous a tellement aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais vu. Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection. Voici comment nous reconnaissons que nous demeurons en lui et lui en nous : il nous a donné part à son Esprit. Quant à nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son Fils comme Sauveur du monde.
Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu. Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.

 

ÉVANGILE
« Qu’ils soient un, comme nous-mêmes » (Jn 17, 11b-19)
Alléluia. Alléluia.Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ; je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (Jn 14, 18 ; 16, 22)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. Quand j’étais avec eux, je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné. J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie. Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. Moi, je leur ai donné ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu’ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi je n’appartiens pas au monde. Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde. Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. »
Patrick Braud

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31 janvier 2021

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile ! 

Homélie pour le 5° dimanche du Temps Ordinaire / Année B
07/02/2021

Cf. également :

Des sommaires pas si sommaires
Sortir, partir ailleurs…
Avec Job, faire face à l’excès du mal

Les Pfizer de la foi

Le laboratoire Pfizer et l’entreprise allemande BioNTech annoncent les premiers résultats positifs de leur candidat vaccin contre le COVID-19 (Visuel Adobe Stock 327257834)

Imaginez qu’un laboratoire français détienne le secret de fabrication d’un nouveau vaccin anti-Covid, sûr à 99 %, pas cher, disponible immédiatement, facile à distribuer en grande quantité. Ce serait évidemment un crime contre l’humanité que de ne pas proposer ce vaccin à toutes les nations ! La santé des peuples comme l’intérêt des actionnaires de ce laboratoire lui demanderaient de ne pas se dérober à une telle mission d’intérêt public. Pfizer, Biotech et Moderna l’ont bien compris (mais en tirent d’énormes profits !)…

Toutes proportions gardées, les Églises sont un peu les Pfizer de la foi ! En effet, elles détiennent (dans des vases d’argile) le trésor de l’Évangile, capable de désarmer le mal couvant en tout homme. Si elles n’osaient plus le proposer à tous, dans le seul but du bien commun, alors elles deviendraient coupables de non-assistance à personnes et à peuples en danger ! À condition que, contrairement à Pfizer, elles le fassent gratuitement, de manière désintéressée…
C’est le cri de Paul dans notre deuxième lecture (1 Co 9, 16-23) : « malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » Non parce qu’il serait l’objet d’une malédiction étrange et inquiétante. Mais parce qu’il a conscience de sa responsabilité envers ceux qui ne connaissent pas le Christ. Il serait le plus malheureux des hommes s’il gardait pour lui ce trésor sans en ouvrir l’accès au maximum de gens. Comme l’amoureux ne peut s’empêcher de parler de sa belle à ses amis. Comme l’enfant qui parle du cadeau reçu aux inconnus de la rue… Un peintre empêché de peindre est malheureux ; un compositeur qui ne compose pas est malheureux. Paul ne serait plus lui-même s’il se taisait.

« L’Église est missionnaires par nature », affirme le concile Vatican II (AG 2). Par nature, et non par stratégie, par calcul ou par intérêt. C’est dans sa nature : elle ne peut s’en empêcher, un point c’est tout.
Une Église qui n’est plus missionnaire est-elle encore l’Église de Jésus-Christ ? Un chrétien qui ne voudrait pas rendre compte de l’espérance qui est en lui serait-il encore chrétien ?
« Toute personne a le droit d’entendre la « Bonne Nouvelle » de Dieu, qui se fait connaître et qui se donne dans le Christ, afin de réaliser pleinement sa vocation. À ce droit correspond un devoir, celui d’évangéliser : en effet, annoncer l’Évangile, ce n’est pas mon motif d’orgueil, c’est une nécessité qui s’impose à moi : malheur à moi si je ne n’annonçais pas l’Évangile (1 Co 9,16) ! » (Note doctrinale de la Congrégation de la foi sur la nouvelle évangélisation, 2007)

C’est peut-être le drame de la fatigue des siècles qui en Occident pèsent sur les chrétiens : ils deviennent discrets, si timides, si invisibles du coup. Les raisons en sont nombreuses : annoncer l’Évangile a si longtemps été confondu avec imposer une domination cléricale. Le relativisme ambiant est tel que chacun pense trouver la paix à croire en privé, sans provoquer de remous, car toutes les religions se valent et pourquoi en privilégier une ?

 

Malheur à moi si j’évangélise n’importe comment !

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile ! dans Communauté spirituelle Mission

C’est vrai que le devoir d’évangélisation a engendré quelques dérives historiques dans lesquelles nous ne voulons plus retomber, à juste titre. Lorsque évangéliser et coloniser allaient de pair. Lorsqu’au nom de l’Évangile on éliminait les pensées et les mœurs différentes. Lorsque les Églises se faisaient la guerre en Europe, ou se faisaient concurrence en Afrique. Ces dérives de l’évangélisation ont généré en retour l’athéisme, le scepticisme et la sécularisation pour s’émanciper de la tutelle ecclésiale.

« L’Église propose, elle n’impose rien. Elle respecte les personnes et les cultures, et elle s’arrête devant l’autel de la conscience » (Jean Paul II, Redemptoris Missio n° 39).

Paul n’a pas vécu assez longtemps pour constater les dégâts opérés par une évangélisation faite n’importe comment. Nul doute qu’il aurait complété le cri d’aujourd’hui par son frère jumeau : « malheur à moi si j’annonce l’Évangile n’importe comment ! »

Si notre façon d’évangéliser contredit l’Évangile (notamment à cause de la soif de puissance ou d’argent), nous sommes les plus malheureux des hommes, car nous nous défigurons nous-mêmes. Si nos actes et nos paroles contredisent notre message, comment celui-ci pourrait-il être crédible ? L’Église est toujours jugée par le message qu’elle proclame, ce qui devrait la garder dans l’humilité, loin de toute intolérance. « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins » (Paul VI, Evangelii Nuntiandi n°41).

Une autre manière d’annoncer l’Évangile n’importe comment serait de le réduire à une pensée magique sur l’univers : ‘prie Jésus et tu seras guéri ; aie la foi et tes problèmes seront résolus’ etc. Cette tentation est forte dans bien des courants protestants et catholiques : cantonner la foi au domaine du merveilleux individuel, au lieu de la laisser être lumière du monde et levain dans la pâte. Les retours frileux à une liturgie de cocooning relèvent de ce même repli identitaire qui dénature l’Évangile : si être missionnaire consiste à se réfugier dans la liturgie, les groupes de prière où les pèlerinages seulement, alors nous serons malheureux de ne vivre que sur un poumon (célébrer) en ignorant les deux autres (croire et vivre).

Il y a une grande différence entre Pfizer et l’Église : les laboratoires cherchent (légitimement) leur intérêt ; le cours de leur action explose ; leurs contrats sont juteux et se chiffrent en milliards. L’Église a été capable hélas de chercher son intérêt propre dans les évangélisations successives des siècles passés. À court terme, elle y a gagné de la puissance financière et spirituelle. À long terme, elle scie la branche sur laquelle elle est assise. Car l’Église est vraiment elle-même lorsqu’elle est désintéressée, proposant l’Évangile sans jamais l’imposer, servant « l’homme, tout homme, tout l’homme » sans rien espérer en retour. Bien des missionnaires ont incarné cet état d’esprit de gratuité en allant planter l’Église ailleurs. Bien des cultures ont accueilli avec joie l’Évangile lorsqu’il était ainsi présenté sans volonté de domination ni d’exclusivisme.

Les Pères de l’Église insistaient sur la mission chrétienne comme accomplissement de ce que les cultures païennes avaient de meilleur en elles. Car il y a dans chaque peuple ce qu’ils appelaient des « semences du Verbe », une « préparation évangélique » qui font de la conversion au Christ un accomplissement, une plénitude, une transfiguration et non pas une destruction de la culture d’origine et de son génie propre.

« Dans l’annonce du Christ aux non-chrétiens, le missionnaire est convaincu qu’il existe déjà, tant chez les individus que chez les peuples, grâce à l’action de l’Esprit, une attente, même inconsciente, de connaître la vérité sur Dieu, sur l’homme, sur la voie qui mène à la libération du péché et de la mort. L’enthousiasme à annoncer le Christ vient de la conviction que l’on répond à cette attente; c’est pourquoi le missionnaire ne se décourage pas ni ne renonce à son témoignage, même s’il est appelé à manifester sa foi dans un milieu hostile ou indifférent » (Redemptoris Missio 45).

 

Bonheur à moi si j’annonce Évangile !

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Toutes ces dérives – et il y en a d’autres encore hélas – ne doivent cependant pas servir d’excuses au silence assourdissant de certains chrétiens et communautés n’osant plus faire référence à leur foi.

« Si eux se taisent, les pierres crieront ! » (Lc 19,40). Jésus avait pressenti que viendrait inévitablement cette lâcheté dont Pierre a été capable le premier.

Une Église qui se tait s’affadit, devient exsangue, et meurt. Une Église qui témoigne – avec humilité et discernement – devient radieuse. « Comment les païens peuvent-ils croire s’ils n’ont pas entendu ? Mais comment peuvent-ils entendre si personne ne proclame ? La foi nait de la prédication ! » (Rm 10,14)
« Dans l’histoire de l’Église, le dynamisme missionnaire a toujours été un signe de vitalité, de même que son affaiblissement est le signe d’une crise de la foi. La foi s’affermit lorsqu’on la donne. » (Redemptoris Missio n°2).
« La joie de l’Évangile qui remplit la vie de la communauté des disciples est une joie missionnaire. Les soixante-dix disciples en font l’expérience, eux qui reviennent de la mission pleins de joie (cf. Lc 10, 17). Cette joie est un signe que l’Évangile a été annoncé et donne du fruit » (Pape François, Evangelii Gaudium, n° 21).

Annoncer l’Évangile nourrit la foi de celui qui annonce, et le fait grandir. La foi augmente en se partageant. C’est donc un vrai bonheur – par opposition au malheur craint par Paul – que de laisser sortir de soi la parole attestant de l’importance du Christ pour nous. Les conciles des premiers siècles ont été cette expérience joyeuse : sommés de préciser leur foi face aux persécutions, aux religions païennes, aux premières hérésies chrétiennes, les Églises de Jérusalem, Rome, Antioche, Constantinople et Alexandrie ont débattu, prié, écrit leur Credo pour le partager au monde entier.

Celui qui ne dit jamais son amour à d’autres finira par ne plus aimer…
L’évangélisation est un droit pour les autres et un devoir pour nous !
Ce bonheur d’annoncer l’Évangile commence par le témoignage, simple, quotidien, incarné. Les actes parlent autant que les mots. Il faut les deux.

Les mots sans les actes nous exposent aux reproches légitimes issus de la colonisation, de l’esclavage, de l’Inquisition, des croisades… Les actes sans les mots nous font courir un danger tout aussi grand : l’insignifiance, la fadeur du sel qu’on foule aux pieds parce qu’il n’a plus de goût.
« Le plus beau témoignage se révélera à la longue impuissant s’il n’est pas éclairé, justifié – ce que Pierre appelait donner « les raisons de son espérance » (1 P 3,15) – , explicité par une annonce claire, sans équivoque, du Seigneur Jésus. La Bonne Nouvelle proclamée par le témoignage de vie devra donc être tôt ou tard proclamée par la parole de vie. Il n’y a pas d’évangélisation vraie si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le Règne, le mystère de Jésus de Nazareth Fils de Dieu ne sont pas annoncés » (Paul VI, Evangelii Nuntiandi n°22).

Bonheur à nous si nous savons incarner l’Évangile que nous annonçons, et proclamer l’Évangile qui inspire nos actes !

Il y a sans doute un temps pour agir et un temps pour attendre, un temps pour parler du Christ et un temps pour se taire ; un temps pour être discret et un temps pour crier en public… À nous de discerner, dans la force de l’Esprit, le temps qui est le nôtre ce jour, demain, au travail, en famille, en famille, en société.

Bonheur à moi si j’annonce l’Évangile !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ne compte que des nuits de souffrance » (Jb 7, 1-4.6-7)

Lecture du livre de Job

Job prit la parole et dit : « Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée, il fait des journées de manœuvre. Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre, comme le manœuvre qui attend sa paye, depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance. À peine couché, je me dis : “Quand pourrai-je me lever ?” Le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube. Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, ils s’achèvent faute de fil. Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur. »

PSAUME

(Ps 146 (147a), 1.3, 4-5, 6-7)
R/ Bénissons le Seigneur qui guérit nos blessures ! ou : Alléluia ! (Ps 146, 3)

Il est bon de fêter notre Dieu,
il est beau de chanter sa louange :
il guérit les cœurs brisés
et soigne leurs blessures.

Il compte le nombre des étoiles,
il donne à chacune un nom ;
il est grand, il est fort, notre Maître :
nul n’a mesuré son intelligence.

Le Seigneur élève les humbles
et rabaisse jusqu’à terre les impies.
Entonnez pour le Seigneur l’action de grâce,
jouez pour notre Dieu sur la cithare !

DEUXIÈME LECTURE
« Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1 Co 9, 16-19.22-23)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! Certes, si je le fais de moi-même, je mérite une récompense. Mais je ne le fais pas de moi-même, c’est une mission qui m’est confiée. Alors quel est mon mérite ? C’est d’annoncer l’Évangile sans rechercher aucun avantage matériel, et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Évangile. Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible. Avec les faibles, j’ai été faible, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l’Évangile, pour y avoir part, moi aussi.

ÉVANGILE
« Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies » (Mc 1, 29-39)
Alléluia. Alléluia.Le Christ a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. Alléluia. (Mt 8, 17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm, Jésus et ses disciples allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André. Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade. Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.
Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. La ville entière se pressait à la porte. Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. » Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. »
Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.
Patrick BRAUD

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