L'homélie du dimanche (prochain)

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28 février 2021

Assumer notre colère

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Assumer notre colère

Homélie pour le 3° Dimanche de Carême / Année B
07/03/2021

Cf. également :
Le Corps-Temple
De l’iconoclasme aux caricatures
Une Loi, deux tables, 10 paroles
La prière et la loi de l’offre et de la demande

Les coups de gueule célèbres

La colère a mauvaise presse dans notre inconscient collectif. On en fait un défaut, voire un péché capital. On dit qu’elle est mauvaise conseillère. On lui attribue un aveuglement fait de haine, de revanche, de violence, donc incompatible avec une vie moralement saine.

Acheter le livre d'occasion J'accuse sur livrenpoche.comPourtant, dans l’histoire, bien des choses n’auraient pas changé s’il n’y avait pas eu quelques cris de colère devant l’injustice ou l’absurde. Sans remonter à Moïse brisant les tables de la Loi ou Clovis cassant le vase de Soissons, on peut se souvenir que les cahiers de doléances préparant les États généraux de 1789 étaient de véritables condensés de la colère populaire qui grondait depuis des décennies contre les inégalités, la famine, le manque de liberté. Ensuite, s’il n’y avait pas eu le fameux « J’accuse » d’Émile Zola dans le journal L’Aurore en 1898, l’antisémitisme français n’aurait pas été démasqué. Plus tard, quand l’Abbé Pierre en l’hiver 1954 voit à Paris le corps gelé d’une femme morte dans la rue, son sang ne fait qu’un tour ; il va crier sa révolte dans le micro de radio Luxembourg :  »Mes amis, au secours… Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée… » En septembre 1985, Coluche lui emboîtera le pas en s’indignant, qu’on puisse encore crever de faim dans le cinquième pays le plus riche du monde à l’époque : « Je lance l’idée comme ça ». « On est prêts à recevoir les dons de toute la France. Quand il y a des excédents de bouffe et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, nous on pourrait peut-être les récupérer… »

Ces coups de gueule célèbres – et il y en a eu tant d’autres ! – ont comme vertu de ne pas accepter l’inacceptable, de réveiller la conscience de l’opinion publique, d’enclencher une action immédiate.
Voilà déjà de quoi nous faire voir la colère sous un jour plus sympathique !

Dans l’Évangile de ce dimanche des marchands chassés du Temple de Jérusalem (Jn 2, 13-25), la colère de Jésus se faisant un fouet avec des cordes est devenue légendaire elle aussi, au point d’incarner ce qu’on français on appelle « une sainte colère », en référence à celle de Jésus.

 

Les colères de Jésus

RembrandtCar le « doux Jésus » est capable de pousser lui aussi des coups de gueule fort dérangeants ! Ici, c’est pour préserver la gratuité de la relation à Dieu, contre ceux qui font de la religion – quelle qu’elle soit – un trafic d’avantages, un marchandage de grâces. Mais ce n’est pas la seule fois, visiblement ! Les évangélistes nous ont transmis au moins six situations où la colère de Jésus se manifestait (c’est donc qu’il y en a eu beaucoup d’autres…) :

contre l’endurcissement des pharisiens, pour la liberté de faire passer l’esprit de la Loi avant sa lettre, en vue de guérir, dans l’épisode rapporté par Mc 3,5 : « Alors, promenant sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leurs cœurs, il dit à l’homme : “Étends la main.” Il l’étendit, et sa main redevint normale ».

- contre l’hypocrisie, Jésus explose de colère avec ses « Malheureux êtes-vous ! » si rarement lus en liturgie (Mt 23,13-22).

- contre le figuier qui ne produit pas de fruits alors qu’il est visité par le Messie : « il dit au figuier : “Que jamais plus personne ne mange de tes fruits !” Et ses disciples avaient bien entendu » (Mc 11, 12 14).

- contre le lépreux qui va l’obliger à s’exposer trop tôt : « Avec colère, Jésus le renvoya aussitôt » (Mc 1, 43)

- contre ceux qui veulent écarter les enfants de Jésus : « Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : Laissez les enfants venir à moi… » (Mc 10, 14)

- contre le trafic se substituant à la religion, dans notre évangile d’aujourd’hui.

Ces saintes colères n’ont évidemment rien à voir avec la haine, la revanche ou la volonté de faire du mal. C’est une preuve d’amour de pouvoir se mettre en colère ainsi : enfin un homme qui témoigne que Dieu est Dieu, que la personne est le sommet de toute la création, que les dispositifs liturgiques et sociaux les mieux huilés ne sauvent pas et ne suffisent pas ! En les émondant pour qu’elles portent du fruit, Jésus pratique l’assistance à personnes en danger…

Par contre ses colères utilisent bien la violence (verbale comme contre les pharisiens, ou même physique contre les marchands) pour sortir les concernés de leur torpeur morale ou spirituelle. Le royaume de Dieu ne demande-t-il pas qu’on emploie parfois ce type de violence afin qu’il advienne ? « La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun met toute sa force (violence) pour y entrer » (Lc 16, 16).

Comme toute la Bible, Jésus se révèle ainsi paradoxal : il est « doux et humble de cœur », il appelle à la non-violence : « heureux les doux ! », mais il sait discerner quand la violence est utile, et quel type de violence.

Il souligne que se mettre en colère contre son frère est très grave, passible du tribunal (Mt 5,22). Et pourtant il n’hésite pas à laisser éclater sa colère lorsqu’elle peut sauver l’autre en le réveillant. Il respecte infiniment le Temple de Jérusalem, au point de vouloir le purifier de ses trafics ; et en même temps il le relativise au point d’annoncer qu’il n’en restera pas pierre sur pierre (Lc 21, 5-11), et que finalement le vrai Temple, c’est son corps, bientôt détruit par la croix, relevé au bout de trois jours par la résurrection.

Impossible d’enfermer Jésus dans tel ou tel comportement seulement ! Ce qui devrait nous rassurer sur nous-mêmes…

Paul en recueillera quelque chose dans son conseil en Ep 4,26 : « Si vous vous mettez en colère, ne péchez pas. Que le soleil ne se couche pas sur votre colère ». Ce verset ne nous demande pas d’éviter la colère, encore moins de la refouler ou de l’ignorer, mais de l’exprimer avec justesse (« sans pécher »), au bon moment, et de la mettre au service de la suite.

 

Assumer nos propres colères

Car la complexité de l’être humain est également sa chance. S’il n’était que douceur, où trouverait-il l’énergie pour secouer les jougs qui l’oppriment ? S’il n’était que colère, comment éviterait-t-il de prendre la place des dictateurs renversés ? La colère de la révolution française a débouché sur la Terreur. Celle de l’Abbé Pierre ou de Coluche sur Emmaüs et les Restos du cœur. La colère de Jésus au Temple de Jérusalem est une réforme religieuse en actes : purifier la foi et ses pratiques de ce qui la dénature.

Assumer notre colère dans Communauté spirituelle image_01Nos propres colères ont cette ambivalence. Certaines sont destructrices : elles entraînent des ruptures irréparables, elles infligent des blessures indélébiles. D’autres sont pleines de promesses : elles nous libèrent de la soumission, elles crient à l’autre un besoin vital non respecté, elles affirment une valeur qui nous est chère, elles renversent les comptoirs de ceux qui nous maintiennent en leurs calculs. Pour devenir saintes, nos colères doivent se mettre au service d’une cause juste et grande. Ce dimanche, c’est le culte au Temple qui est en jeu. Notre colère serait mesquine si elle ne poursuivait que des objectifs superficiels ou égoïstes. La première question à se poser quand notre colère monte est donc : qu’est-ce qui vaut vraiment la peine que je me mette en colère ? Si vous arrivez à répondre à cette question, alors votre colère vous apportera une foule d’éléments positifs :

– une alarme (très physique : rougeur, grosse voix, tremblements, taper du poing sur la table etc.). Il se passe quelque chose d’important on vous, et vous devez y accorder de l’attention en laissant s’exprimer ce qui veut sortir.

51ZcSamNjTL._SX347_BO1,204,203,200_ colère dans Communauté spirituelle- un message : le plus souvent, le message porte sur un de vos besoins fondamentaux non satisfait (ex : ‘je ne me sens pas reconnu dans cette discussion qui me met en colère’), sur une valeur très importante que vous sentez bafouée en cette occasion (ex : ‘où est la justice dans ce que tu me dis ?’). Le message peut également toucher à vos limites, à ce que vous n’arrivez plus à supporter (ex : ‘j’explose de colère parce que je n’en peux plus que tu m’en demandes toujours plus’). Enfin le message peut être objectivement une vraie prise de conscience adressée à l’autre : (ex : ‘ne vois-tu pas que ce que tu es en train de faire est… ?’).

– une énergie : de couleur rouge, l’émotion–colère libère une énergie incroyable pour faire changer les choses ! Elle permet de soulever des fardeaux dix fois plus lourds que d’ordinaire ; elle bouscule les habitudes, les complicités établies. En se calmant (la ‘descente en pression’), elle invite à trouver de nouveaux chemins pour tenir compte de ce qu’elle a exprimé.

Certains tempéraments sanguins devront se méfier des fausses colères qui envahissent leurs réactions au point de brouiller leur communication aux autres. Le piège des colériques est de prendre pour une atteinte personnelle le désaccord des autres : se croyant remis en cause personnellement, ils réagissent comme une bête blessée, sans voir qu’ils s’infligent le mal à eux-mêmes.

D’autres tempéraments plus empathiques (ou soumis) devront travailler au contraire à s’autoriser la colère : ‘oui, j’ai le droit de dire à l’autre ce qui me blesse, et la colère peut m’y aider. Elle peut me donner le courage de savoir dire non’. Le piège des faux-calmes est de mettre un couvercle sur leur colère, jusqu’à ce que la cocotte-minute émotionnelle explose de façon meurtrière.

Parvenir à la sainte colère du Christ est un long travail, pour chacun, avec beaucoup d’essais et d’erreurs…

Reste que l’épisode du fouet chassant les marchands du Temple peut nous aider à nous réconcilier avec nos propres colères : l’indignation qui bout en nous devant le mal, l’injustice ou l’absurde peut transformer l’inacceptable en changement salutaire !

Que l’Esprit du Christ nous apprenne à discerner les justes colères que nous assumerons avec amour…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
La Loi fut donnée par Moïse (Ex 20, 1-17)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, sur le Sinaï, Dieu prononça toutes les paroles que voici : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi. Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur montre ma fidélité jusqu’à la millième génération. Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu, car le Seigneur ne laissera pas impuni celui qui invoque en vain son nom.
Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est le jour du repos, sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’immigré qui est dans ta ville. Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié. Honore ton père et ta mère, afin d’avoir longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu. Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d’adultère. Tu ne commettras pas de vol. Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient. »

 

PSAUME
(18b (19), 8, 9, 10, 11)
R/ Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle. (Jn 6, 68c)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables :

plus désirables que l’or,
qu’une masse d’or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

DEUXIÈME LECTURE
« Nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les hommes, mais pour ceux que Dieu appelle, il est sagesse de Dieu » (1 Co 1, 22-25)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient juifs ou grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

 

ÉVANGILE
« Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2, 13-25)
Gloire au Christ,Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur
Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle.
Gloire au Christ,Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (Jn 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » Mais lui parlait du sanctuaire de son corps.
Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. Pendant qu’il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque, beaucoup crurent en son nom, à la vue des signes qu’il accomplissait. Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme.
 Patrick BRAUD

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20 septembre 2020

L’évangile de la seconde chance

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’évangile de la seconde chance

Homélie pour le 26° Dimanche du temps ordinaire / Année A
27/09/2020

Cf. également :

Justice punitive vs justice restaurative
Changer de regard sur ceux qui disent non
Les collabos et les putains
Rameaux, kénose et relèvement

La société française est-elle plus violente qu’avant ?

Ensauvagement, incivilités, faits divers sanglants, procès Charlie Hebdo… : la fin de l’été a été marquée en France par une résurgence de la question sécuritaire, qui vient juste après les inquiétudes autour du Covid et de l’explosion du chômage annoncée. Comme souvent, la proximité d’élections explique en partie cette surenchère sécuritaire que les médias amplifient avec délices. Car, si l’on compare notre début de siècle avec le siècle précédent et ses 231 millions de morts violentes [1], nous vivons une période presque paisible… Jean-François Dortier, sociologue et directeur de la publication du magazine Sciences Humaines, distingue cinq formes de violence sociale [2] : la guerre / la violence d’État / la criminalité / la violence domestique / la violence verbale. Les trois premières formes de violence sont manifestement en régression au XXI° siècle jusqu’à présent. Les deux dernières formes de violence – verbale et domestique – sont maintenant mises en lumière et mieux mesurées qu’auparavant, mais on ne sait pas ce qu’elles représentaient quantitativement au siècle précédent. Le bilan est donc clair : notre société est beaucoup moins marquée par la violence qu’avant, mais certains ont intérêt à faire croire le contraire.

L’instrumentalisation du sentiment d’insécurité n’est pas nouvelle. Elle nourrit dans l’opinion des avis de plus en plus durs au sujet de la condamnation des coupables. Ainsi, un récent sondage indique que 55% des français sont pour le rétablissement de la peine de mort ! Or l’Évangile de ce dimanche (Mt 21, 28-32) prend à rebrousse-poil ces jugements à l’emporte-pièce : le premier fils apparemment rebelle sera finalement plus obéissant que son frère, les publicains et les prostituées précéderont les gens très religieux dans le royaume de Dieu, et « le méchant qui se détourne de sa méchanceté sauvera sa vie » (comme l’écrit Ézéchiel dans la première lecture : Ez 18, 25–28).

 

Punir et haïr les coupables ?

L’évangile de la seconde chance dans Communauté spirituelle 41Dab6544KL._SX313_BO1,204,203,200_Michel Foucault a bien montré que les sociétés modernes s’organisent pour « surveiller et punir ». Pratiquant une mauvaise lecture de la loi du talion, beaucoup voudraient faire souffrir les coupables à hauteur de ce qu’ils ont infligé à leurs victimes. Comme c’est impossible, même en tuant des assassins (cf. le procès des attentats contre Charlie Hebdo), il ne reste que la haine envers les criminels, et la volonté farouche de les punir, de se venger, de les voir souffrir autant qu’ils ont fait souffrir. « Criminels un jour, criminels toujours » : cette conviction si populaire est inhumaine et dangereuse…

Pourtant, un père de famille touché dans la chair de sa chair par les attentats a su montrer un autre chemin : « vous n’aurez pas ma haine » (Antoine Leiris). Tant qu’on demeure dans la haine, impossible d’accorder une seconde chance à l’agresseur. La prison ne sert alors qu’à punir, ou soi-disant protéger la société le temps de l’emprisonnement. Sauf que toutes les études montrent que la récidive se nourrit du passage en prison, qui ne protège alors qu’un temps, préparant hélas un ‘après’ encore plus violent [3]. La justice punitive peut être utile pour faire prendre conscience aux coupables de la gravité de leurs actes, mais elle ne peut suffire à retrouver la paix. Il faut la conjuguer avec une justice restauratrice du lien social entre agresseurs, victimes et société.

La justice de Dieu dans la Bible est dite salvifique justement à cause de cela : elle vise la transformation du non en oui, du méchant en juste, des collabos en résistants, des prostituées en dames de cœur.

 

La lettre écarlate

Ne pas accorder de seconde chance à ces coupables revient à reproduire les vieilles pratiques par lesquelles on clouait littéralement les criminels au pilori en place publique. Ainsi la flétrissure, châtiment royal qui marquait au fer rouge le coupable devant le village réuni pour l’occasion. En France, ce fer chauffé au rouge avait la forme d’une fleur de lys, puis au XVIII° siècle d’une lettre : V pour voleur, M pour marchand, GAL pour galérien. Napoléon y rajoutera le T pour travaux forcés, D pour déporté, F pour faussaire. Nul doute que l’étoile juive imposée par les nazis s’inscrit dans ce droit-fil du mépris public dû aux supposés coupables, réduits à leur flétrissure.

La lettre écarlate - couverture livre occasionUn roman américain a rendu célèbre cette lettre écarlate qui marquait à jamais les pécheurs aux yeux de tous. Vers 1642, Hester Pryne se voit condamnée à porter toujours sur son corsage une lettre rouge : A, pour l’adultère qui a donné naissance à Pearl, dont elle persiste à cacher le nom du père. Cela se passe dans la communauté très puritaine de Boston, où les premiers colons veulent imposer une morale biblique fondamentaliste et hypocrite. Or le père de Pearl n’est autre que… le pasteur de la communauté, celui-là même qui prêche la rigueur morale au nom de Dieu ! Nathaniel Hawthorne, l’auteur du roman, est né en 1804 à Salem, dont la tristement célèbre chasse aux sorcières de 1694 l’avait marqué par son intransigeance soi-disant religieuse, devenue folle et meurtrière.

La lettre écarlate condamne à jamais Esther à vivre en rebut de la communauté. Aucune rédemption. Aucune possibilité de réintégration. Un châtiment à perpétuité en somme, sans remise de peine. Alors, elle coud un fil d’or autour de cette lettre A qui l’expose au mépris public, comme si elle pressentait l’Évangile de ce jour : les adultères précéderont les époux fidèles dans le royaume de Dieu (mais qui peut se prétendre toujours fidèle ?)…

Marquer au fer rouge, stigmatiser par une lettre écarlate infamante, ne pas offrir de seconde chance, c’est faire mentir Dieu qui désire la conversion du méchant, le oui du fils rebelle, la réintégration de tous « ceux qui suivent une autre route », comme le chantait Brassens.

 

Méchant, fils rebelle, putains et collabos

Entendons bien nos lectures de ce Dimanche : ce n’est pas la méchanceté que loue Dieu dans Ézéchiel, c’est la capacité du méchant à se détourner du mal commis. Et qui n’en commet jamais ? Ce n’est pas le « non » adolescent et rebelle du premier fils que Jésus propose en exemple, mais sa capacité à réfléchir, à revenir sur une mauvaise décision pour finalement aller travailler à la vigne. Ce n’est pas la collaboration avec l’occupant romain que Jésus fait entrer en premier dans le royaume de Dieu, mais la capacité de Zachée à l’accueillir et à changer sa pratique professionnelle à cause de lui. Ce n’est pas la prostitution que Jésus valide faisant entrer les prostituées en premier, c’est la capacité de cette « femme de la ville, une pécheresse » (Luc 7,36–50) à mouiller ses pieds de ses larmes en les embrassant et en y versant du parfum.

41KE8PVH6BL._SX286_BO1,204,203,200_ chance dans Communauté spirituelleOn retrouve là la distinction si fondamentale entre le péché et le pécheur : le péché est à condamner, le pécheur à sauver.

Les plus grands pécheurs sentent bien au fond d’eux-mêmes qu’ils se détruisent. Parce qu’ils ont plus à gagner que les autres, ils écoutent le Christ avec plus d’intensité, car leur enjeu est plus important que les gens bien soi-disant impeccables. Voilà pourquoi les premiers à suivre Jésus sont souvent des candidats à la deuxième chance : esclaves de Rome, dockers de Corinthe, prostituées de Capharnaüm, des Lévy et des Zachée, des Marie de Magdala et des possédées, bref une fange pas très reluisante aux yeux des juifs pieux et religieux.

Aujourd’hui encore, un criminel comme Jacques Fesch se convertit avant de monter sur l’échafaud ; une institutrice pour école dorée d’enfants riches en Inde part avec un sari et un seau recueillir les mourants de Calcutta ; le sensuel et sectaire Augustin change de vie en lisant l’Évangile ; l’ex khmer rouge Duch (Kang Kek Iew) ayant dirigé le camp d’extermination S 21 (13 000 détenus torturés puis exécutés) lit la Bible et se convertit en prison ; Léo le tortionnaire nazi de Maïti Girtanner lui téléphone 40 ans après pour lui demander pardon. « Même les bourreaux ont une âme », écrira-t-elle.

Ce n’est pas par hasard si Jésus est mort sur le bois de la croix – l’équivalent de la lettre écarlate à son époque – entouré de deux bandits assez criminels pour mériter cette sentence romaine infamante. La prophétie de Jésus : « les publicains et les prostituées vous précéderont dans le royaume des cieux » se réalise le soir du Vendredi Saint, avec l’entrée en premier d’un des deux criminels en croix : « aujourd’hui, tu seras avec moi on paradis ».

 

Seconde chance à tous les étages

Qui serions-nous alors pour refuser aux autres ce que Dieu lui-même accorde aux méchants, aux rebelles, aux putains et aux collabos ?

Accorder une deuxième chance à ceux qui nous ont fait mal n’est pas de la faiblesse, ni même un calcul social : c’est de notre ressemblance avec Dieu qu’il s’agit, car c’est l’image de Dieu en nous qui nous fait voir le bourreau autrement que sous l’angle de la punition et de la vengeance.

Dans un couple, accorder une seconde chance à l’autre – à son couple – peut devenir une bouleversante expérience de pardon après une infidélité, un éloignement, une blessure. Brel ne chantait-il pas : « on a vu souvent rejaillir le feu d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux » ? Tant de couples volent en éclats à la première incompréhension grave ! Mais tant d’autres peuvent témoigner que leur relation est plus forte et plus vraie après avoir traversé l’orage. À condition de ne pas enfermer l’autre dans ce qu’il a un jour commis. À condition de se remettre en question pour comprendre. Faire la vérité, chercher une issue, proposer de repartir sur d’autres bases : la relation amoureuse n’en finit pas de se réinventer en reconstruisant patiemment le lien fragile.

winFail écarlateAu travail, la deuxième chance évangélique se traduira notamment par ce que le management appelle le droit à l’erreur. Si une entreprise veut favoriser l’initiative, la créativité, et finalement la performance de ses employés, elle a intérêt à leur laisser carte blanche au maximum, quitte à ce qu’il y ait beaucoup d’erreurs et d’échecs. Ainsi Google laisse régulièrement une journée libre à ses salariés, sans charge de travail précise, pour qu’ils puissent poursuivre des études, des projets, des chantiers qui les passionnent. La seule exigence de ce « Fedex Day » est de rendre compte (Fedex) à l’équipe de ce que chacun a essayé, cherché, expérimenté, trouvé ou non. Nombre d’innovations de Google viennent de là, car les passionnés explorent des pistes inédites, originales, que l’encadrement n’aurait jamais pu produire. Se tromper est alors le chemin normal pour inventer : le droit à l’erreur est écrit noir sur blanc, pour que chacun puisse risquer des chemins nouveaux sans avoir peur. Bien sûr, persévérer dans l’erreur là comme ailleurs ne sera pas admis à la longue ! Mais savoir qu’on aura une seconde chance est une condition de réussite de l’apprentissage et de l’innovation. Et Jésus parlera même d’accorder 77×7 fois cette nouvelle chance… !

Entre nations également, la seconde chance évangélique a prouvé sa pertinence. Tant que le vainqueur d’une guerre veut humilier le vaincu, l’infernal cercle des vengeances-représailles se reproduit sans fin. C’est la victoire de Napoléon à Iéna en 1806 qui prépare la revanche prussienne de 1870, puis celle allemande de 1914, puis celle de 1939. Il a fallu De Gaulle-Adenauer, avec l’aide du plan Marshall, pour qu’enfin cette spirale infernale soit brisée et que le couple franco-allemand devienne un des moteurs de l’Europe. De même au Rwanda, après l’épouvantable génocide ayant fait 800 000 morts en 1994, la commission nationale de réconciliation entre Hutus et Tutsis, dans laquelle les Églises participent activement, offre une seconde chance à la coexistence ethnique, pour que ne revienne jamais la folie raciste.

 

L’évangile de la seconde chance

La promesse de Jésus sur les publicains et prostituées est donc une bonne nouvelle (= évangile en grec) pour tous (car qui ne l’est jamais ?). Si l’on revient à l’Évangile, la figure la plus aboutie de la deuxième chance est bien le bon larron. L’anti-type en est sans doute Judas : ayant cru à une révolution politique (façon Khmer rouge), ayant trahi, il n’a pas cru que le Christ pourrait à nouveau lui proposer son amitié. Là où Pierre par trois fois confessait aimer Jésus malgré son triple reniement, Judas désespère d’avoir une seconde chance. Son suicide traduit sa conviction que la porte du royaume des cieux lui est fermée, alors qu’elle est pourtant promise à des renégats comme lui par Jésus lui-même.

Puisque les lectures de ce dimanche mettent à l’honneur les méchants, les rebelles, les putains et les collabos lorsqu’ils accueillent le royaume de Dieu, changeons de regard sur ceux qui aujourd’hui sont marqués d’une lettre écarlate aux yeux de tous.

À l’image du Christ, offrons-leur une deuxième chance.
Ce qui revient d’ailleurs à nous l’offrir à nous-même…

 


[3]. En France, 80 000 personnes sortent de prison tous les ans. Après plusieurs années passées derrière les barreaux, beaucoup ont du mal à retrouver un logement, un emploi ou simplement une vie normale. Livrés à eux-mêmes, ces ex-détenus sont trop souvent menés vers la récidive. 63% d’entre eux ont été recondamnés dans les 5 ans après leur première sortie de prison.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Si le méchant se détourne de sa méchanceté, il sauvera sa vie » (Ez 18, 25-28)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur : « Vous dites : ‘La conduite du Seigneur n’est pas la bonne’. Écoutez donc, fils d’Israël : est-ce ma conduite qui n’est pas la bonne ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? Si le juste se détourne de sa justice, commet le mal, et meurt dans cet état, c’est à cause de son mal qu’il mourra. Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Il a ouvert les yeux et s’est détourné de ses crimes. C’est certain, il vivra, il ne mourra pas. »

 

PSAUME
(Ps 24 (25), 4-5ab, 6-7, 8-9)
R/ Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse. (Ps 24, 6a)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse ;
dans ton amour, ne m’oublie pas.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 1-11)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Frères, s’il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage avec amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la compassion, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité. Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres.
Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : ayant la condition de Dieu, il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

 

ÉVANGILE
« S’étant repenti, il y alla » (Mt 21, 28-32)
Alléluia. Alléluia.Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Quel est votre avis ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : ‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’ Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’ Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla. Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière. Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur !’ et il n’y alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ? » Ils lui répondent : « Le premier. »
Jésus leur dit : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru. Tandis que vous, après avoir vu cela, vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à sa parole. »
Patrick BRAUD

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16 février 2020

Talion or not talion ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Talion or not talion ?

Homélie du 7° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
23/02/2020

Cf. également :

Incendie de Notre Dame de Paris : « Le sanctuaire, c’est vous »
Le vrai sanctuaire, c’est vous
Boali, ou l’amour des ennemis
También la lluvia : même la pluie !
Simplifier, Aimer, Unir
La bourse et la vie

Comment réagissez-vous lorsqu’on vous fait violence ? Foncez-vous tête baissée sur l’adversaire avec des répliques cinglantes ou des coups qui font mal ? Fuyez-vous le conflit dont vous avez horreur, quitte à adopter une posture de victime résignée ? Recourez-vous à des procédures – légales, administratives – pour mettre le violent à distance, même si c’est long et incertain ?
La question de notre réponse à la violence subie est au cœur de la loi du talion que cite Jésus dans l’Évangile de ce dimanche : « œil pour œil, dent pour dent » (Mt 5, 38-48). D’ailleurs, il ne la cite que pour l’accomplir en invitant à aller jusqu’à l’amour des ennemis.

Cette question est également au cœur de nos débats de société actuels. Voyez le triste anniversaire du massacre par les djihadistes musulmans des journalistes de Charlie Hebdo en 2015 : tout le monde dénonce (à juste titre) la disproportion entre le blasphème et cette tuerie inhumaine, mais plus aucun journal n’ose publier de caricatures du prophète Mohammed depuis… Pire : « l’affaire Mila » fait resurgir en France la peur de critiquer les religions en général, l’islam en particulier. Cette lycéenne homosexuelle aux cheveux mauves – Mila – a été insultée et menacée de mort, pour avoir tenu, le 18 Janvier 2020 en live sur Instagram, des propos insultants envers l’islam. La première enquête ouverte, du chef de « provocation à la haine à l’égard d’un groupe de personnes, à raison de leur appartenance à une race ou une religion déterminée », vient d’être heureusement classée sans suite par le parquet de Vienne. Mais, face à la gravité des menaces qui continuent d’être proférées contre elle, Mila a dû être déscolarisée. Sa messagerie explosait : « je recevais 200 messages de pure haine à la minute ». Depuis le début de l’affaire, Mila vit cloîtrée chez elle.
Comme si l’ultraviolence en réponse au sentiment d’insulte avait gagné : les « religieux » musulmans imposent leur point de vue, les journalistes ne sont pas prêts à mourir pour leur cause juste (la liberté d’opinion) et ils se soumettent à ceux qui sont prêts à faire mourir (et à mourir eux-mêmes) pour leur cause injuste ! Terrible faiblesse où la loi du talion portée à l’extrême semble triompher : 12 assassinats et 11 blessés pour une caricature-blasphème…

Le Moyen-Orient est une région du globe où la loi du talion semble la règle commune : à chaque missile tiré de la bande de Gaza, Israël riposte par un tir de missile sur les bases palestiniennes. Peut-être le souvenir des millions de juifs se laissant apparemment massacrer sans réagir hante-t-il toujours Israël : « plus jamais cela ! Plus jamais nous ne subirons la violence sans répondre par une violence équivalente ». Et le cycle infernal vengeance-représailles-vengeance se prolonge en un mouvement perpétuel angoissant.

La question de notre rapport à la violence était également au cœur du mouvement des gilets jaunes : ils se ressentaient comme des victimes (économiques, sociales, symboliques) du système dominant et ont réagi avec force autour des ronds-points. Le pire est que l’ultraviolence des Black blocks en marge de leurs rangs  a semblé obtenir en quelques semaines ce que des syndicats très sages n’avaient pas pu obtenir lors de la réforme de la SNCF en 2018, ou de la réforme des retraites actuellement. Devant la flambée de colère qui a littéralement embrasé Paris et la France fin 2018, le président Macron a lâché 14 milliards qui n’auraient jamais été débloqués autrement…

« Œil pour œil, dent pour dent » serait-elle la seule maxime efficace par les temps qui courent ? Le Christ n’apparaît-il pas trop gentil et doux rêveur lorsqu’il prône l’amour des ennemis ?

Commençons par un détour sur l’origine et la signification de cette fameuse loi du talion. Elle a été formulé bien avant la Bible, dans le code d’Hammourabi par exemple (1730 av. J.-C.). Le Code d’Hammourabi se présente sous la forme d’une liste de plus de deux cents jurisprudences et nombre d’entre elles sont empreintes de cette juste réciprocité du crime et de la peine. Exemple : si l’effondrement d’une maison tue respectivement, le propriétaire, le fils ou l’esclave du propriétaire, c’est le constructeur de la maison qui doit être condamné à mort dans le premier cas, le fils du constructeur dans le second et dans le dernier cas, le prix de l’esclave doit être versé au propriétaire. On retrouve la référence à Œil pour œil, dent pour dent dans deux jurisprudences du Code d’Hammourabi (1965 et 2006).

Les grandes cités mésopotamiennes ressentaient en effet le besoin de codifier ce qui se faisait naturellement dans les familles ou les clans auparavant. Et notamment le besoin de réglementer la réponse à apporter à la violence subie. Le grand mot de cette réponse est : proportionnalité. La défense (légitime) doit être proportionnelle à l’agression. Si elle va au-delà, elle va engendrer frustration et colère devant cette injustice, et nourrira le ressentiment jusqu’à provoquer une autre agression en retour. Un seul œil à la place d’un œil et pas deux. Une seule dent à la place d’une dent arrachée et pas deux. Les Grecs l’ont également pratiqué. On lit chez Eschyle (Choéphores, 313) : « Qu’un coup meurtrier soit puni d’un coup meurtrier ; au coupable le châtiment. » Platon (Lois, X, 872).

Lorsqu’on ne respecte pas ce principe, la violence prolifère. C’est l’histoire malheureuse du traité de Versailles en 1918 : Pétain (lui-même marqué par la défaite française de 1870) a voulu imposer une humiliation démesurée à l’Allemagne qui engendrera en retour le choc de la revanche nazie. Ou bien c’est le cas des violences policières qui matraquent un manifestant, multiplient les gardes à vue abusives, éborgnent des agités avec un LBD ou écrasent à mort le larynx d’un coursier suite à un contrôle : ripostes disproportionnées, donc illégitimes.

Loi du talion, par CharbMacron LBD 2020

« Œil pour œil »veut donc limiter la réponse pour qu’elle ne dépasse pas la violence subie : il est interdit de prendre deux yeux pour un, d’infliger à l’agresseur au-delà de ce qu’il a lui-même infligé.
La Bible a repris cette sagesse antique de limitation de la violence en l’inscrivant à l’identique dans la Torah.
« Œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied (Ex 21,24)) ».
« 
Fracture pour fracture, œil pour œil, dent pour dent, il lui sera fait la même blessure qu’il a faite à son prochain (Lv 24,20)) ».
« 
Tu ne jetteras aucun regard de pitié, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied (Dt 19,21)) ».
« Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé (Gn 9,6) »

C’est encore aujourd’hui le fondement de la légitime défense. Vous pouvez légitimement vous défendre contre un cambrioleur qui veut emporter vos biens, mais pas le tuer à cause de cela, sauf si lui-même vous menace avec une arme. Donald Trump se sent  en légitime défense lorsqu’il fait assassiner un général iranien qui est selon lui la pire menace sur les ressortissants américains de la région.

Si la Loi permet d’obtenir une juste compensation pour un préjudice, cette demande de rétribution n’est pas obligatoire, et l’appel à pardonner à ses ennemis est déjà présent :
Si ton ennemi a faim, donne–lui du pain à manger; s’il a soif, donne-lui de l’eau à boire (Pr 25,21). »
Et contrairement aux codes légaux en vigueur à cette époque au Proche-Orient, dont le Code d’Hammourabi, la Torah indique clairement que :
« Les pères ne seront pas mis à mort pour les fils et les fils ne seront pas mis à mort pour les pères : chacun sera mis à mort pour son propre péché (Dt 24,16) ».
Divers passages de la Bible prônent par ailleurs, une morale de dépassement quand la réconciliation est possible :
« Tu ne te vengeras pas, ni ne garderas rancune aux enfants de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel (Lv 19,18) ».
« Ne dis pas : Comme il m’a traité, je le traiterai. Je rends à chacun selon ses œuvres (Pr 24,29) ».
L’Ancien Testament continue ainsi à légitimer une violence de réponse, à condition qu’elle soit proportionnée, tout en invitant à renoncer à exercer ce droit au nom de l’amour du prochain.
Ce principe de proportionnalité a donné son nom à la loi : talion vient du latin talis  qui signifie tel, semblable, pareil. On a le droit d’infliger à l’autre une violence semblable à celle qu’il nous a fait subir.

On en a certes le droit, dira en substance Jésus, mais en a-t-on vraiment le devoir ? Devons-nous (moralement, politiquement, par intérêt ou par conviction) systématiquement répondre au mal par le mal, fut-il semblable ? Comment échapper au cycle infernal vengeance-représailles-vengeance sinon en refusant à un moment de nous venger ? Il faut bien trancher la tête de l’hydre pour éviter qu’elle ne repousse sans cesse !

Le Talmud a imaginé très tôt une substitution au talion : la compensation financière. Comme aucun œil humain n’est équivalent à un autre – l’œil du peintre arraché peut-il être mis en balance avec l’œil d’un maçon ou d’un ingénieur ? – seul l’argent permet de rétablir la relation sans causer de dommages irréparables. Si la réparation est financière, chacun est quitte, offenseur et offensé, une fois le dédommagement établi et payé. Les tribunaux rabbiniques ont fait de savants calculs pour établir des listes interminables d’équivalents pécuniaires : pour le vol d’un âne, tant de shekels ; pour telle blessure tant de shekels etc.… Ils sont ainsi allé plus loin que la seule limitation de la violence régulée par la loi du talion. La substitution financière vaut mieux que la pure réciprocité physique de la défense, car elle préserve l’avenir. En ce sens, la charia est évidemment une régression : lorsqu’elle prescrit de couper la main droite d’un voleur ou de lapider une femme adultère, elle tombe dans la démesure et ne sort pas du cycle de la violence [1].

Principe de limitation de la violence, principe de substitution financière : Jésus va encore plus loin en pratiquant le pardon et l’amour des ennemis. On dirait aujourd’hui qu’il est partisan d’une justice restauratrice et non punitive. Restaurer la relation est plus important que punir un coupable. Préserver l’avenir compte plus que sanctionner le passé. La réconciliation entre les adversaires d’hier ne peut s’appuyer sur le droit ou le calcul seulement : il y faut du cœur, au sens vital du terme. Après la punition d’un coupable, on se sent vengé. Après la compensation financière, on est quitte. Après le pardon du cœur et avec l’amour de l’offenseur, on est dans la restauration d’une possible relation fraternelle.

Une transcription spectaculaire de l’amour des ennemis dans le domaine politique et économique a été le plan Marshall : il fallait de l’audace pour oser proposer à l’Allemagne en ruines de 1945 un programme d’investissement où les ennemis d’hier deviendraient des partenaires économiques, les anciens nazis des clients et des fournisseurs. La peine de mort a été prononcée et exécutée pour les pires du régime nazi, en application de la loi du talion. Mais pas à l’ensemble des Allemands qui pourtant avaient adulé et suivi leur leader en cautionnant leurs errances… et c’est bien ainsi ! Contrairement au traité de Versailles de 1918, le plan Marshall des vainqueurs tendait la main aux vaincus et leur prêtait de l’argent en masse : n’est-ce pas une traduction politique, intelligente et efficace, de l’amour des ennemis ? Si nous sommes en paix depuis bientôt un siècle, ce n’est pas comme on le chante partout à cause de la construction européenne, c’est grâce à cette intelligence (inspirée par Keynes et beaucoup d’autres) qui n’humilie pas le vaincu et en rétablit la dignité d’égal à égal.

Transposez aux conflits personnels qui sont les vôtres. Au travail, répondre à la crasse d’un collègue par une autre crasse en retour ne ferait qu’alimenter une partie de ping-pong où toute l’équipe serait perdante. Dans un couple, sanctionner une infidélité par une séparation immédiate élude la difficile question des torts partagés. Lorsque le conjoint est mon ennemi, n’est-ce pas là que le sentiment devient amour véritable, car capable de guérir la blessure ? Sans aucune complicité avec le mal (violences physiques, verbales, conjugales, mensonges, manipulations…), l’amour de nos ennemis déploie en nous des trésors d’imagination pour « faire cent pas avec lui » selon la belle image de Jésus. De même entre voisins qui se querellent (et c’est fréquent, demandez à nos maires !) : recourir au droit peut aider à régler un litige en séparant les belliqueux, mais parler, trouver un médiateur, faire le premier pas, vouloir la paix évitera de se regarder en chiens de faïence par-dessus le mur mitoyen pendant des années…

vengenace amour loi talionAlors, êtes-vous talion ou pas talion ?
Cette loi a été utile au début de l’humanité pour contenir et réguler la réciprocité de la violence. Les procédures juridiques et financières sont venues ensuite substituer le paiement aux représailles physiques. Et le Christ accomplit ces deux principes en les portant à leur incandescence : l’amour des ennemis, qui dénonce le mal tout en pardonnant à son auteur, qui ne se soumet pas à l’injuste mais ne souhaite pas son anéantissement.

Où en êtes-vous de ces trois degrés de l’évolution humaine ?
Comment vous défendrez-vous lorsqu’on vous blessera ?
Oserez-vous vous défendre, mais à la manière du Christ que l’on gifle : « Si j’ai mal parlé, montre-moi ce que j’ai dit de mal ; et si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »(Jn 18,23)

Cette semaine, passez en revue vos conflits récents, petits et grands, et réexaminez  votre comportement à la lumière de notre évangile :« Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ».

 


[1]. Le Coran semble plus modéré que la charia, et hésite entre talion et pardon avec paiement des dommages :
« Ô les croyants ! On vous a prescrit le talion au sujet des tués : homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femme pour femme. Mais celui à qui son frère aura pardonné en quelque façon doit faire face à une requête convenable et doit payer des dommages de bonne grâce. Ceci est un allègement de la part de votre Seigneur et une miséricorde. Donc, quiconque après cela transgresse, aura un châtiment douloureux. » (Sourate II, 178).
« C’est dans le talion que vous aurez la préservation de la vie, ô vous doués d’intelligence, ainsi atteindrez-vous la piété. » (Sourate II, 179)
« Et Nous y avons prescrit pour eux vie pour vie, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Les blessures tombent sous la loi du talion. Après, quiconque y renonce par charité, cela lui vaudra une expiation. » (Sourate V,  44-45).
« Âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent, le talion pour les blessures. » (Sourate V,  45).

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 1-2.17-18)

Lecture du livre des Lévites

Le Seigneur parla à Moïse et dit : « Parle à toute l’assemblée des fils d’Israël. Tu leur diras : Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint.
Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur. Mais tu devras réprimander ton compatriote, et tu ne toléreras pas la faute qui est en lui. Tu ne te vengeras pas. Tu ne garderas pas de rancune contre les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur. »

PSAUME
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13)
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié. (Ps 102, 8a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés ;
comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du Seigneur pour qui le craint !

DEUXIÈME LECTURE
« Tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 16-23)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, cet homme, Dieu le détruira, car le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous. Que personne ne s’y trompe : si quelqu’un parmi vous pense être un sage à la manière d’ici-bas, qu’il devienne fou pour devenir sage. Car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Il est écrit en effet : C’est lui qui prend les sagesau piège de leur propre habileté. Il est écrit encore : Le Seigneur le sait :les raisonnements des sages n’ont aucune valeur ! Ainsi, il ne faut pas mettre sa fierté en tel ou tel homme. Car tout vous appartient, que ce soit Paul, Apollos, Pierre, le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir : tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu.

ÉVANGILE

« Aimez vos ennemis » (Mt 5, 38-48)
Alléluia. Alléluia.En celui qui garde la parole du Christ l’amour de Dieu atteint vraiment sa perfection. Alléluia. (1 Jn 2, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. Et si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos !
Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
Patrick Braud

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9 février 2020

La nécessaire radicalité chrétienne

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La nécessaire radicalité chrétienne

Homélie du 6° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
16/02/2020

Cf. également :

Tu dois, donc tu peux
Donne-moi la sagesse, assise près de toi
Accomplir, pas abolir
Qu’est-ce que « faire autorité » ? 

Un homme barbu se jette avec un couteau sur les passants pour en tuer et blesser le maximum, en criant « Allah Akbar ! ». On cherche à le faire paraître comme un déséquilibré, mais la perquisition chez lui montre qu’il s’était radicalisé depuis sa conversion à l’islam : allégeance écrite à Daech, matériel de propagande, traces de connexions à des sites djihadistes etc. Force est alors de confier l’affaire au Parquet antiterroriste, car ce n’est plus une affaire de droit commun. Et voilà qu’une fois encore on s’interroge sur ce phénomène nouveau appelé radicalisation : comment peut-on en France au XXI° siècle adhérer à une idéologie politico-religieuse aussi radicale que l’islamisme de Daech ? Au pays des Lumières, des Droits de l’Homme, qui peut prêter crédit à ces fables moyenâgeuses sur les mécréants, les infidèles et le soi-disant honneur d’Allah à venger dans le sang ? Les journalistes et les intellectuels s’étonnent de voir qu’il y a des gens prêts à mourir pour leurs convictions, ne comprenant pas que la religion puisse être un moteur suprême, cherchant les causes de tout cela dans la condition sociale des criminels et non dans leur  credo.

Faut-il s’étonner que l’islam dit radical soit meurtrier ? Tous ceux qui ont étudié l’histoire des expansions arabes du VII° au XI° siècle savent pourtant que c’est à la pointe du sabre que les califats ont imposé le Coran et l’ordre qui en découle, et que l’encouragement à l’élimination des adversaires qui ne veulent pas se convertir est consubstantiel à l’empire musulman dans ses débuts. De manière inverse, pendant trois siècles, les premiers chrétiens n’ont dû leur croissance qu’au témoignage de leurs martyrs sous les dents des fauves dans les arènes romaines, victimes refusant de se battre et non bourreaux vainqueurs militaires.

Quel rapport avec l’évangile de ce dimanche (Mt 5, 17-37) ? La force de conviction qui animait Jésus. Et qui pourrait le rendre suspect à nos yeux aujourd’hui s’il osait de telles paroles en public ou sur les réseaux sociaux. Oui, mais il y a une différence de nature et pas seulement de degrés entre l’exigence extrême du Christ et l’exigence des extrémismes religieux quels qu’ils soient. L’exigence du Christ est envers soi-même et non envers l’autre !
Il ne dit pas : si quelqu’un commet un adultère il faut le lapider, mais : si tu regardes une femme / un homme avec convoitise, tu as déjà commis l’adultère dans ton cœur.
Il ne prescrit pas couper la main droite du voleur, mais d’examiner soi-même ses jalousies, ses rivalités, ses pulsions de prendre.
Il ne dit plus d’appliquer la peine de mort au meurtrier, mais de se considérer soi-même comme meurtrier si nos mots ont porté atteinte à la dignité de l’autre par l’insulte, le mépris, la dérision. En somme, il ne veut pas d’une loi-pour-les-autres ; il prêche une conversion du désir personnel pour le réorienter vers l’amour de l’autre.
En réinterprétant ainsi la loi de Moïse avec autorité (« vous avez appris qu’il a été dit aux anciens… eh bien moi je vous dis… »), Jésus revient à la racine de la Loi : l’Alliance avec Dieu et au sein du peuple. Il y a chez lui une soif d’intériorisation de la Loi, sans compromission avec les habitudes et les mœurs environnantes. C’est en revenant à la racine de la Loi qu’il l’absolutise : « au commencement, il n’en était pas ainsi… » On peut alors qualifier sa conviction religieuse de radicale (radix = racine, en latin), pour la distinguer du radicalisme des extrémismes de toutes tendances tout en lui conservant sa force, son exigence absolue, l’ardente obligation qui la caractérise.

La nécessaire radicalité chrétienne dans Communauté spirituelle schema_robbes


Un remède radical à une maladie n’est pas forcément dangereux : c’est simplement un remède qui traite la cause de la maladie et non les symptômes. De même, la recherche de radicalité religieuse n’est pas le premier signe d’un basculement dans l’intégrisme terroriste, mais le retour aux principes de la foi à laquelle on adhère. Une attitude qu’on devrait donc plutôt considérer comme saine et naturelle, constituant une réaction aux accommodements, dérives et hypocrisies qui finissent toujours, avec le temps, par gangrener les idées les plus généreuses.

La radicalité chrétienne – celle des martyrs, des Pères du désert, des Benoît-Joseph Labre ou François d’Assise – est d’abord celle du Christ refusant d’utiliser la Loi contre les autres, et se l’appliquant à soi-même en profondeur et non superficiellement.
À l’inverse des radicalisés musulmans d’aujourd’hui, cela le conduira à fréquenter les putains et les collabos, à parler aux mécréants, à aimer ses ennemis, sans aucune compromission avec les excès des riches, des puissants, des religieux hypocrites qui vont se liguer pour l’éliminer.

La radicalité chrétienne a existé dès le début, puisque les premiers baptisés ont considéré – comme Étienne le premier martyr (Ac 7) – qu’il valait mieux périr sous les pierres des religieux plutôt que de renier la messianité de Jésus. Et les apôtres chantaient après avoir reçu le fouet pour avoir désobéi à l’ordre de ne plus annoncer le Nom de Jésus, car « il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5,29). Cette désobéissance civile – non-violente et prônant l’amour des ennemis, insistons sur cette divergence d’avec les autres désobéissances – a inspiré ensuite le comportement si radical de milliers de martyrs préférant être persécutés et dévorés par les fauves que de renier leur foi au Christ.

Les régions du globe où le christianisme s’est affadi en se dissolvant dans les mœurs de son temps sont celles qui comprennent le moins ce qu’est la radicalité chrétienne. Demandez aux évangélistes qui risquent leur vie en Algérie pour confesser leur foi et témoigner du Christ si être chrétien n’est pas un choix radical ! Demandez à ceux qui font circuler des Bibles dans la clandestinité au Vietnam ou en Chine. Interrogez les chrétiens d’Orient qui sont obligés de fuir leur pays où l’intolérance religieuse se fait quasi génocidaire. Interrogez les chrétiens américains qui nous surprennent en mettant leur foi à la racine de beaucoup de leurs choix de vie, que ce soit dans les affaires, l’éthique, ou maintenant l’écologie. Ils sont beaucoup plus radicaux que les chrétiens occidentaux trop soucieux de ne pas faire de vagues et de ne pas redonner vie aux vieux démons des guerres de religion et de l’anticléricalisme.

La radicalité chrétienne n’est-elle pas le « sel de la terre » (Mt 5,13) que Jésus estime indispensable ? Quand François d’Assise épouse Dame pauvreté et fonde une vie communautaire simple et fraternelle, ne conteste-t-il pas radicalement l’ordre marchand qui gagne toute l’Europe au XIII° siècle ? Quand Jean Vanier prend avec lui deux personnes handicapées mentales et fonde avec elles l’Arche, n’est-ce pas un choix radical qui refuse la mise à l’écart des plus fragiles voire leur élimination avant la naissance ? Quand des jeunes femmes quittent tout pour aller ‘s’enfermer’ dans des clôtures de monastères – bénédictines, clarisses, carmélites, trappistines etc. – s’accommodent-t-elle d’un discours de compromis où surtout il ne faudrait pas déranger ni exagérer ? Fallait-il placer Paul VI sous surveillance, qui dès 1970 pour le vingt-cinquième anniversaire de l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), s’inquiétait de « l’effet des retombées de la civilisation industrielle, [qui risquait] de conduire à une véritable catastrophe écologique » et « l’urgence et la nécessité d’un changement presque radical dans le comportement de l’humanité » ? Car si tout est ce qui est radical fait peur, c’est que l’époque a perdu le sens profond de ce terme et mélange allègrement la recherche de cohérence et d’exigence et l’extrémisme conduisant au terrorisme.

Le christianisme sans la radicalité chrétienne serait-il encore lui-même ? Il aurait perdu sa saveur, serait jeté dehors et foulé aux pieds par l’opinion publique, nous avertit Jésus. C’est peut-être ce qui se passe en France et en Occident… La tiédeur s’est tellement généralisée, sous prétexte de politiquement correct et de ‘vivre ensemble’, que bien des chrétiens n’ont plus rien à offrir, à affirmer, et n’osent plus agir différemment. « Je connais tes œuvres. Je sais que tu n’es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche » (Ap 3, 15-16).

Ni Froid, Ni Bouillant!

Dans son rapport à la Loi juive, Jésus n’est certes pas tiède ! Il veut l’accomplir, non en l’imposant par la magie ou la force, mais en la radicalisant jusqu’à ce qu’elle transforme le plus intime de chacun. Il ne se contente pas d’actes extérieurs qu’il faudrait exécuter pour être en règle (‘j’ai pas tué, j’ai pas volé, je n’ai rien à me reprocher’). Il revient à la racine du meurtre qui est le non-respect de l’autre, en pensée, en paroles, par action et par omission. Il revient à la racine de l’adultère qui est la convoitise dès le regard. Il dénonce la racine du serment : l’instrumentalisation du Nom de Dieu. Jurer par le Nom de Dieu (ou prétendre agir en son Nom) c’est l’utiliser comme caution de nos errements. Mieux vaut ne pas jurer, et tenir la parole donnée.

Avec ce principe radical, Jésus en est arrivé à condenser les 613 commandements de la Loi juive autour de deux seuls qui n’en font qu’un : l’amour de Dieu et l’amour du prochain. C’est comme si vous ré-écriviez le Code Civil pour qu’il tienne en une demie page, ou le Code du Travail en deux phrases… La radicalité chrétienne simplifie ce que les traditions humaines avaient énormément compliqué à force de rajouts et d’exceptions. Prendre un sari et un sceau pour aider les mourants de Calcutta à mourir accompagnés est une chose simple, parce que radicale. Crier à la radio : « Mes amis au secours ! » en plein hiver 1954 parce qu’un bébé est mort gelé dans un bidonville ne relève pas d’une stratégie ni d’un calcul savant, mais d’une inspiration radicale. Aller vivre au milieu des familles ayant fabriqué des igloos de tôle ondulée pour abriter leur misère n’est pas une tactique politique, mais une fidélité radicale à ses origines qui amena le Père Joseph Wrezinski à fonder ATD Quart-Monde. Etc., etc.

La radicalité chrétienne est une radicalité de dialogue, car le dialogue est au cœur du Dieu trinitaire qu’elle annonce. Identité forte donc, mais identité fondamentalement dialoguante.
La radicalité chrétienne est une radicalité missionnaire, parce qu’elle témoigne d’une expérience et invite ceux qui veulent à s’y engager.
La radicalité chrétienne est une radicalité pacifique. C’est la radicalité de celui qui donne sa vie et non celle de celui qui prend ou détruit celle des autres. C’est celle de la douceur (plutôt que de la violence), celle de la tendresse.
La radicalité chrétienne est celle la miséricorde. C’est celle de celui qui s’émerveille des pas accomplis par son frère, plutôt que celle de celui qui juge et regarde de haut, le monde et les autres.
Il s’agit de la radicalité du service et de l’oubli de soi plutôt que celle de la recherche d’influence.

Le pape François l’exprimait dans son homélie pour la canonisation de Paul VI, de Mgr Romero et de cinq autres témoins de la foi en 2018 : « Jésus est radical. Il donne tout, et demande tout. Jésus ne se contente pas d’un pourcentage d’amour : nous ne pouvons pas l’aimer à vingt, à cinquante ou à soixante pour cent. Ou tout ou rien ! Jésus nous invite à retourner aux sources de la joie, qui sont la rencontre avec lui, le choix courageux de prendre des risques pour le suivre, le goût de quitter quelque chose pour embrasser sa vie.  ».

Sous prétexte que le radicalisme est mal vu à cause des extrémistes musulmans, n’allons pas faire disparaître la radicalité chrétienne du paysage français ! Ne confondons pas radicalité et radicalisme, et nous deviendrons « sel  de la terre.« 

Que chacun s’interroge : quels choix radicaux ai-je fait au nom du Christ l’année dernière ?
Qu’est-ce qui est à la racine de mon attachement à la foi chrétienne ?
Quel serait mon désir de concrétiser cet attachement comme source essentielle et non pas ornement secondaire ?

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il n’a commandé à personne d’être impie » (Si 15, 15-20)

Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. Car la sagesse du Seigneur est grande, fort est son pouvoir, et il voit tout. Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent, il connaît toutes les actions des hommes. Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher.

 

PSAUME

(Ps 118 (119), 1-2, 4-5, 17-18, 33-34)
R/ Heureux ceux qui marchent suivant la loi du Seigneur ! (cf. Ps 118, 1)

Heureux les hommes intègres dans leurs voies
qui marchent suivant la loi du Seigneur !
Heureux ceux qui gardent ses exigences,
ils le cherchent de tout cœur !

Toi, tu promulgues des préceptes
à observer entièrement.
Puissent mes voies s’affermir
à observer tes commandements !

Sois bon pour ton serviteur, et je vivrai,
j’observerai ta parole.
Ouvre mes yeux,
que je contemple les merveilles de ta loi.

Enseigne-moi, Seigneur, le chemin de tes ordres ;
à les garder, j’aurai ma récompense.
Montre-moi comment garder ta loi,
que je l’observe de tout cœur.

 

DEUXIÈME LECTURE

« La sagesse que Dieu avait prévue dès avant les siècles pour nous donner la gloire » (1 Co 2, 6-10)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, c’est bien de sagesse que nous parlons devant ceux qui sont adultes dans la foi, mais ce n’est pas la sagesse de ce monde, la sagesse de ceux qui dirigent ce monde et qui vont à leur destruction. Au contraire, ce dont nous parlons, c’est de la sagesse du mystère de Dieu, sagesse tenue cachée, établie par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire. Aucun de ceux qui dirigent ce monde ne l’a connue, car, s’ils l’avaient connue, ils n’auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire. Mais ce que nous proclamons, c’est, comme dit l’Écriture : ce que l’œil n’a pas vu,ce que l’oreille n’a pas entendu,ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme,ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. Et c’est à nous que Dieu, par l’Esprit, en a fait la révélation. Car l’Esprit scrute le fond de toutes choses, même les profondeurs de Dieu.

 

ÉVANGILE

« Il a été dit aux Anciens. Eh bien ! moi, je vous dis » (Mt 5, 17-37)
Alléluia. Alléluia.Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux. Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu. Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison. Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier qui s’en aille dans la géhenne. Il a été dit également : Si quelqu’un renvoie sa femme,qu’il lui donne un acte de répudiation. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, sauf en cas d’union illégitime, la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une femme renvoyée, il est adultère.

Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne manqueras pas à tes serments,mais tu t’acquitteras de tes serments envers le Seigneur. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied, ni par Jérusalem, car elle est la Ville du grand Roi. Et ne jure pas non plus sur ta tête, parce que tu ne peux pas rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. »
Patrick Braud 

 

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