L'homélie du dimanche (prochain)

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28 février 2024

Avec Maître Eckhart, chassons nos marchands intérieurs

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 9 h 30 min

Avec Maître Eckhart, chassons nos marchands intérieurs

 

Homélie pour le 3° Dimanche de Carême / Année B 

03/03/2024

 

Cf. également :
Assumer notre colère
Le Corps-Temple
De l’iconoclasme aux caricatures
Une Loi, deux tables, 10 paroles
La prière et la loi de l’offre et de la demande
Aimer Dieu comme on aime une vache ?
Le Temple, la veuve, et la colère
Les deux sous du don…
Aimer Dieu comme on aime une vache ?


Simonie, simoniaque…

Avec Maître Eckhart, chassons nos marchands intérieurs dans Communauté spirituelle 712QV6uS97L._SL1360_Faites un petit sondage autour de vous : qui connaît la définition et l’origine du mot simonie ? Qui peut décrire une pratique simoniaque ? Peu de gens pourront vous répondre…

La simonie est pourtant à l’œuvre dans la fonction publique, dans les nominations de prestige, et même dans l’Église. La preuve : Luc relate dans son livre des Actes des Apôtres qu’un certain Simon, magicien (= guérisseur, charlatan ou gourou) de son état, fut tellement ébloui par les prodiges accomplis par Philippe puis Pierre qu’il lui demanda discrètement de lui céder les secrets de ce pouvoir moyennant finances (Ac 8,9-21). Or Philippe et Pierre guérissaient et transmettaient l’Esprit par imposition des mains au nom de Dieu, ce qui implique et exige la gratuité entière. Marchander le don de Dieu pour servir son propre intérêt est hélas une pratique de tous les temps, dans tous les milieux sociaux. Simon le Magicien fut vertement réprimandé par Pierre : « Périsse ton argent, et toi avec, puisque tu as estimé pouvoir acheter le don de Dieu à prix d’argent ! » (Ac 8,20).

 

Mais la simonie continuera son chemin dans l’Église, où de nombreux évêchés, médailles et nominations s’obtenaient grâce à de l’argent sous le manteau…

Jésus trouve la simonie installée dans le Temple de Jérusalem : on voudrait nous faire croire que tout s’achète et tout se vend, même la grâce divine ! On voudrait nous soutirer de l’argent pour obtenir des faveurs célestes ! Comme si on pouvait marchander avec Dieu ! Comme si on pouvait acheter le gratuit !

Mais la plupart des gens sont prêts à payer – beaucoup – pour obtenir ce qu’ils veulent. Ils prennent Dieu pour un guichet de la Sécurité sociale, une assurance-vie ou un distributeur bancaire…

Pour ancrer notre dénonciation de toute simonie, suivons de près le sermon n° 1 de Maître Eckhart (1260-1328) [1] sur l’Évangile de ce dimanche (Jn 2,13-25), où l’on voit le doux Jésus se mettre en colère pour fouetter les marchands et les chasser du Temple.

Le raisonnement de Maître Eckhart est serré, et s’articule logiquement en plusieurs étapes. Détaillons-le.

 

1. Le Temple c’est l’âme de chacun

Maître Eckhart fait une lecture mystique du Temple de Jérusalem : il représente le cœur de chaque être humain, notre intimité spirituelle.

Ce temple où Dieu veut régner puissamment selon sa volonté, c’est l’âme de l’homme, qu’il a formée et créée si exactement égale à lui-même, comme nous lisons que Notre Seigneur dit : « Faisons l’homme selon notre image et à notre ressemblance. »


2. Pour que le Christ entre dans ce temple, il faut qu’il soit vide.

Nous nous laissons encombrer par tant de choses non-essentielles ! Sans un vide-grenier énergique pour faire de la place, comment accueillir Celui que même l’infini ne peut contenir ?

 

3. Vide de quoi ?

a) Vide de tout marchandage

marchand%2Bdu%2Btemple-222 Eckhart dans Communauté spirituelleMarchander avec Dieu, c’est s’intéresser à Dieu pour ce qu’il peut m’apporter et non pour lui-même.

Voyez, ce sont tous des marchands ceux qui se préservent de péchés grossiers et seraient volontiers de gens de bien et font leurs bonnes œuvres pour honorer Dieu, comme de jeûner, veiller, prier, et quoi que ce soit, toutes sortes d’œuvres bonnes, et ils les font cependant pour que Notre Seigneur leur donne quelque chose en retour, ou pour que Dieu leur fasse en retour quelque chose qui leur soit agréable : ce sont tous des marchands. 

Ce sont ces marchands-là que Jésus chasse du cœur de l’homme, en purifiant notre foi de toute recherche d’avantages pour nous-mêmes, afin que cette foi devienne gratuite, désintéressée, un « pur amour ». Aimer Dieu pour obtenir la santé, la réussite, la richesse ou même le paradis, c’est un peu aimer Dieu comme une vache : pour son lait, pour sa viande, rarement pour elle-même…

Ce sont de fieffés fous ceux qui veulent ainsi commercer avec Notre Seigneur ; ils ne connaissent de la vérité que peu de chose ou rien. C’est pourquoi Notre Seigneur les chassa hors du temple et les jeta dehors.


b) Vide de tout attachement à nos œuvres

90411994-briser-chaînes marchandDieu le premier n’est pas attaché à lui-même.

Dieu ne cherche pas ce qui est sien ; dans toutes ses œuvres il est dépris et libre et les opère par juste amour. Ainsi fait cet homme qui est uni à Dieu ; il se tient lui aussi dépris et libre dans toutes ses œuvres, et les opère seulement pour honorer Dieu, et ne recherche pas ce qui est sien, et Dieu l’opère en lui.

Nous qui sommes à son image, nous pouvons également pratiquer ce même détachement. Ainsi, si tu fais une œuvre bonne, « tu ne dois rien désirer en retour ».

Voyez, l’homme qui ne vise ni soi ni rien que seulement Dieu et l’honneur de Dieu, il est véritablement libre et dépris de tout mercantilisme dans toutes ses œuvres et ne cherche pas ce qui est sien, tout comme Dieu est dépris dans toutes ses œuvres et libre et ne recherche pas ce qui est sien.

Apprenons à être comme Jésus « dépris et libre ».

Ainsi seraient écartées les tourterelles, c’est-à-dire obstacles et attachement au moi propre en toutes les œuvres qui néanmoins sont bonnes, en quoi l’homme ne cherche rien de ce qui est sien. C’est pourquoi Notre Seigneur dit avec grande bonté : « Enlevez-moi ça, débarrassez-moi ça ! », comme s’il voulait dire : Cela est bon, cependant cela dresse des obstacles.

Maître Eckhart relève que Jésus est moins dur avec les vendeurs de tourterelles qu’avec les changeurs d’argent, car les tourterelles étaient les sacrifices des pauvres, alors que les riches mettaient ostensiblement de grosses sommes d’argent dans les vases du Temple (cf. Mc 12,38-44). Reste que c’est le principe de l’échange qui rend le sacrifice quasi simoniaque. Jésus s’inscrit ainsi dans la lignée des prophètes qui réclamaient l’intériorisation du sacrifice et non plus la graisse des animaux dégoulinant sur les autels en flammes : « Allez apprendre ce que veut dire cette parole : c’est la miséricorde que je désire et non les sacrifices » (Mt 9,13). Les psaumes avaient déjà intériorisé cette exigence : « Si j’offre un sacrifice, tu n’en veux pas, tu n’acceptes pas d’holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé » (Ps 51,18-19).

 

4. Il faut le vide et le silence intérieur pour entendre Jésus nous parler au cœur.

Apprendre-a-faire-le-vide simonieJésus doit-il discourir dans l’âme, alors il faut qu’elle soit seule et il faut qu’elle-même se taise, si elle doit entendre Jésus discourir.
Ah, il entre alors et commence à parler.

De là la nécessité de s’arrêter, de faire une halte spirituelle, de se maintenir en silence, loin des divertissements qui nous détournent de l’essentiel.
Comment écouter une parole venant d’ailleurs si nos casques, nos écrans, nos compagnons-mêmes nous étourdissent sans cesse de bruit et de fureur ?

 

5. Dans ce silence intérieur, que dit le Christ ?

 Il dit ce qu’il est. Qu’est-il donc ? Il est une Parole du Père. Dans cette même Parole le Père se dit soi-même et toute la nature divine et tout ce que Dieu est, tel aussi qu’il la connaît [= la Parole], et il la connaît telle qu’elle est.

Le Christ fait plus que dire quelque chose : il se communique lui-même tout entier. Il est le Verbe de Dieu, et c’est la communion intime avec lui qui est l’objet du dialogue intérieur. Il se donne entièrement, personnellement. Si bien que ce qu’il dit n’est pas une doctrine, une théorie, une pensée, c’est lui-même.

En disant la Parole, il se dit et [dit] toutes choses dans une autre Personne, et lui donne la même nature [divine] qu’il a lui-même. […]

Le Père dit la Parole et dit dans la Parole et non autrement, et Jésus dit dans l’âme. Le mode de son dire, c’est qu’il se révèle soi-même et tout ce que le Père a dit dans lui, selon le mode où l’esprit est réceptif.


6. Alors, unis au Christ, nous pouvons tout traverser avec la puissance qui est en Dieu.

 TempleEckhart cite alors le Psaume (Ps 36,10) :

« Seigneur, dans ta lumière on connaîtra la lumière ».

Alors c’est Dieu avec Dieu qui se trouve connu dans l’âme ; alors elle connaît avec cette sagesse soi-même et toute chose, et cette même sagesse elle la connaît avec lui-même.

Dans le sanctuaire de l’âme, Dieu est connu par Dieu, et rien ne peut troubler cette communion essentielle :

Quand l’esprit reçoit cette puissance dans le Fils et par le Fils, il devient puissant dans toute sorte de progrès, en sorte qu’il devient égal et puissant dans toutes vertus et dans toute limpidité parfaite, de telle manière que félicité ni souffrance ni rien de ce que Dieu a créé dans le temps ne peut troubler cet homme, qu’il ne demeure puissamment en cela comme dans une force divine en regard de laquelle toutes choses sont petites et sans pouvoir.

Cela ressemble à la « sainte indifférence » d’Ignace de Loyola : ne demander à Dieu ni la richesse de la pauvreté, ni la santé ni la maladie, ni la réussite ni l’échec, mais tout traverser avec une confiance égale en Celui qui nous aime.

Voilà pourquoi le marchandage est sans objet avec Dieu !


7. Cette communion intime nous divinise, dès maintenant.

71dALxHYPeL._SL1350_Cette union spirituelle où Dieu se donne lui-même entièrement transforme l’homme dans un mouvement qu’Eckhart appelle Ursprung en allemand, jaillissement de l’être rejoignant son lieu véritable en Dieu.

Lorsque Jésus se révèle avec cette richesse et avec cette douceur et s’unit à l’âme, avec cette richesse et avec cette douceur l’âme flue alors de retour dans soi-même et hors de soi-même et au-dessus de soi-même et au-dessus de toutes choses, par grâce, avec puissance, sans intermédiaire, dans son premier commencement. Alors l’homme extérieur est obéissant à son homme intérieur jusqu’à sa mort, et est alors en paix constante dans le service de Dieu en tout temps. 

C’est cela la Résurrection promise, dont parle Jésus avec le relèvement du Temple de Jérusalem en 3 jours après sa destruction. Dans une dialectique spirituelle qui préfigure celle de Hegel, Maître Eckhart affirme que la négation du mercantilisme (chasser les marchands du Temple) permet à l’âme de surmonter le vide ainsi créé en se laissant rejoindre par la plénitude trinitaire, qui est au-dessus de tout.

 

Il peut ainsi terminer son sermon en résumant sa pensée par une prière qui est aussi la nôtre :

Pour qu’aussi Jésus doive nécessairement venir en nous et jeter dehors et enlever tous obstacles et nous fasse un comme il est un, un Dieu avec le Père et avec l’Esprit Saint, pour que donc nous devenions et demeurions éternellement un avec lui, qu’à cela Dieu nous aide. Amen.

 

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[1] Texte complet accessible ici : https://www.pileface.com/sollers/IMG/pdf/Sermons_1-30.pdf


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
La Loi fut donnée par Moïse (Ex 20, 1-17)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, sur le Sinaï, Dieu prononça toutes les paroles que voici : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi. Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur montre ma fidélité jusqu’à la millième génération. Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu, car le Seigneur ne laissera pas impuni celui qui invoque en vain son nom.
Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est le jour du repos, sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’immigré qui est dans ta ville. Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié. Honore ton père et ta mère, afin d’avoir longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu. Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d’adultère. Tu ne commettras pas de vol. Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient. »
 
PSAUME
(18b (19), 8, 9, 10, 11)
R/ Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle. (Jn 6, 68c)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,

ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure,

elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables :

plus désirables que l’or,

qu’une masse d’or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

DEUXIÈME LECTURE
« Nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les hommes, mais pour ceux que Dieu appelle, il est sagesse de Dieu » (1 Co 1, 22-25)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient juifs ou grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.
 
ÉVANGILE
« Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2, 13-25)
Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur
Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle.
Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (Jn 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » Mais lui parlait du sanctuaire de son corps.

Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. Pendant qu’il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque, beaucoup crurent en son nom, à la vue des signes qu’il accomplissait. Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme.
 Patrick BRAUD

 

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12 novembre 2023

Fais pas ton Calimero !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Fais pas ton Calimero !

Homélie pour le 33° Dimanche du temps ordinaire / Année A
19/11/2023

Cf. également :
Égalité n’est pas équité
Le dollar et le goupillon ?
Entre dans la joie de ton maître

Décevante est la grâce et vaine la beauté
Semer pour tous
Les deux serviteurs inutiles
Jesus as a servant leader

Maria, le vilain petit canard
Le vilain petit canard
Elle va bientôt avoir 81 ans. On la visite régulièrement avec des bénévoles d’une association, car elle se plaint beaucoup de sa solitude. Sa toute petite maison HLM est proprette, rangée avec soin. Malgré sa DMLA (dégénérescence maculaire liée à l’âge) qui la handicape de plus en plus, Maria prend soin de son jardinet, et tient à nous accueillir avec un dessert qu’elle a fait elle-même. Quand on veut la féliciter pour son intérieur, elle n’écoute pas, et remet en marche un refrain que nous connaissons maintenant par cœur : « Je n’ai jamais été acceptée. Mon père m’a abandonnée à ma naissance. Ma mère a eu 8 autres enfants qui comptent plus que moi. Mon mari m’a quitté il y a 20 ans pour une plus jeune. J’ai dû tout recommencer à zéro. Sans ma fille, qui ne veut plus me voir. J’ai toujours été le vilain petit canard partout où je passais. On n’a jamais voulu de moi. Je suis toujours rejetée, par mes voisins, dans les groupes où je vais, et même par ma famille qui ne vient plus me voir ».
En écoutant cette litanie où tout n’est que malheur, je pense souvent à la phrase de notre parabole de ce dimanche (Mt 25,14-30) : « à celui qui n’a rien on enlèvera même ce qu’il a »… Car, sans le savoir, Maria se dépouille elle-même du peu de joie de vivre qui lui reste en se complaisant ainsi dans ses litanies si négatives.

Pourquoi penser à Maria avec cette parabole ? Parce qu’elle incarne – à merveille hélas ! – la négativité qui empêche le troisième serviteur de la parabole de faire fructifier son talent. Elle rétrécit l’horizon de ses possibles en se calfeutrant dans sa douleur et son ressenti d’exclusion. Elle en devient dure, agressive, intolérante et s’étonne qu’on lui renvoie cette image d’elle-même. Sa bouche se tord presque méchamment pour énumérer les abandons et rejets successifs dont elle a été victime, en invectivant ses persécuteurs. Elle s’est ainsi forgé une carapace pour moins souffrir, quitte à le payer de sa solitude. On verra en finale qu’il y a quand même de l’espoir et que Maria peut faire tomber l’armure quand elle veut !

Concentrons-nous d’abord sur ce troisième serviteur de la parabole des talents : pourquoi ne fait-il pas comme les deux autres ? Pourquoi enfouir au lieu de grandir ?
En en discutant avec un ami coach professionnel, nous avons repéré au moins 3 raisons qui peuvent expliquer cette attitude suicidaire du troisième serviteur.

 

1. La peur
Calimero a peur
Il le dit lui-même dans le texte : « j’ai eu peur, et je suis allé cacher mon talent en terre ». Depuis le célèbre : « N’ayez pas peur ! » de Jean-Paul II, nous savons que les tyrans règnent par la peur et s’écroulent comme le mur de Berlin dès qu’elle n’est plus là. Le contraire de la foi n’est pas le doute, ni même l’athéisme, c’est bien la peur. Par définition, la foi fait confiance là où la peur imagine le pire. S’il a peur de son maître, ce serviteur fera le minimum, ne prendra aucun risque. Il cherchera à éviter la sanction et non à goûter la réussite.
En entreprise, le management par la peur éteint les performances des équipes en faisant régner la défiance.
En famille, la peur de décevoir peut mettre les enfants sur des rails qui ne sont pas les leurs.
En amour même, la peur de mal faire peut paralyser et installer la domination au cœur du couple.

Qui de nous n’éprouve jamais ces peurs-là ?
Pour ne pas recevoir un autre coup sur la tête, mieux vaut me taire, me rendre invisible, mettre mon mouchoir dans ma poche. Surtout pas de vagues !
Mais à force d’avaler des couleuvres, je deviens fade et insipide comme le sel foulé aux pieds une fois qu’il n’a plus de goût (Mt 5,13).

 

2. Une croyance limitante
Comment faire face à une croyance limitante
Un coach repère très vite la stratégie du troisième serviteur : il reproduit visiblement sans cesse une vieille croyance qui semble bien ancrée en lui. ‘Un maître est forcément dur, injuste, terriblement exigeant. Il ne peut pas en être autrement’. Ce genre de croyances s’enracine la plupart du temps dans des expériences du passé, de la petite enfance, où quelqu’un se comportait ainsi. Alors il n’imagine pas que cela change : ‘si Dieu me confie quelque chose, il doit avoir en tête ce que pensent tous les maîtres : tendre un piège, pour m’humilier et me punir’.

En coaching, on appelle cette posture une croyance limitante.
Croyance, car elle ne repose plus sur des faits réels, mais sur la répétition supposée de faits antérieurs.
Limitante, car elle m’interdit de réagir autrement que par le passé. Elle arrive à nous convaincre que nous ne sommes pas capables de réaliser une action et d’atteindre un objectif. Par conséquent, nous n’essayons même pas.
Par exemple, un enfant voit son père travailler fort et il pense qu’il faut travailler fort pour y arriver. Il associe deux éléments : le travail difficile à la réussite.
Ou : Je n’ai pas le droit à l’erreur. Je ne mérite pas d’être aimé. Je suis toujours rejeté par les autres. Je n’y arriverai jamais etc.
Nous avons tous des croyances limitantes.
Elles trouvent leur source dans nos expériences familiales et plus généralement nos expériences passées, dans la mesure où il s’agit souvent de ce que notre entourage nous a fait croire de nous et de notre valeur.

Maria est liée par une croyance limitante remontant à l’abandon par son père : ‘jamais je ne serais acceptée par tel groupe, telle personne, comme je n’ai jamais été acceptée par ma famille’.
La croyance limitante du troisième serviteur concerne l’image qu’il se fait d’un maître, et cela lui coupe les ailes pour agir. Il en a sans doute une autre : ‘je suis un minable. La preuve, j’ai reçu 5 fois moins que le premier, et 2 fois moins que le deuxième. Je suis tellement nul que j’échouerais sûrement si je tentais de faire quelque chose avec mon talent. Mieux vaut le neutraliser’.
Tout éducateur sait qu’un enfant à qui on n’a cessé de répéter : ‘tu es un vaurien’, finit par y croire et par agir comme le vaurien qu’il est censé être.

Zachée souffrait de ce complexe en se mettant de lui-même à l’écart, sur la branche de sycomore : ‘jamais je ne pourrais devenir l’ami de ce prophète, je suis trop impur’. La Samaritaine avait du mal à imaginer qu’un homme seul - et un juif qui plus est - puisse la considérer comme une femme, elle 5 fois adultère, et samaritaine qui plus est. La femme hémorroïsse a dû elle aussi marcher sur sa croyance limitante qui faisait d’elle une paria, interdite de vie sociale et de tout contact physique avec un homme.

Si nous n’arrivons pas à nommer ces croyances qui nous auto-limitent, auto-mutilent, auto-excluent, alors elles nous feront reproduire encore et encore les mêmes attitudes de soumission, où nous prenons presque plaisir à être dominés, méprisés, piétinés, en trouvant ça normal : ‘c’est mon destin’.

 

3. Le syndrome de Calimero
Le Syndrome de Calimero
En 1963, la lessive Ava invente un personnage devenu emblématique de la malchance : un poussin noir, coquille d’œuf sur la tête, tombé dans la boue dès sa naissance, d’où son duvet noir et sa faculté à attirer la malchance. Il ne cesse de se désoler en zézéyant : ‘c’est vraiment trop inzuste !’

Maria est un peu ce Calimero se plaignant sans cesse que tout est négatif et que ce n’est pas de sa faute. En coaching, on appelle cette posture le syndrome de persécution : quelqu’un se met à jouer un rôle de victime, persécutée par les autres, la vie, la malchance, et finit par croire que c’est là son identité ultime dont elle ne pourra jamais se défaire. Celui qui se complaît dans un rôle de victime dénonce toujours un persécuteur, et lance des appels désespérés pour qu’un sauveur vienne le sortir de cette condition, qui lui permet pourtant d’exister.

En analysant des contes de fées, Stéphane Karpman a modélisé ce triangle dramatique victime-persécuteur-sauveur où les rôles joués par chacun pervertissent les relations entre tous [1] :

Traingele dramatique de KarpmanLes contes de notre enfance font souvent jouer ces rôles à leurs personnages : Blanche-Neige, la méchante belle-mère, et le prince charmant ; Cendrillon, sa famille, et le prince ; le Chaperon Rouge, le loup, et le chasseur…

Quel intérêt d’endosser le rôle de victime ?
La personne qui tient le rôle de victime attire l’attention sur elle, et en particulier l’attention du sauveur…
Elle se dit que comme elle est une victime, elle peut se plaindre. Ce qui fait du bien…
Le fait d’être une victime signifie aussi que tout le mal qui nous arrive est dû à notre persécuteur. C’est donc une bonne excuse pour ne pas reconnaître ses responsabilités, et pour ne pas changer. ‘Après tout, à quoi bon essayer de changer, vu que tous les problèmes viennent de l’autre ?’ Forcément, au fond d’elle la victime n’a pas toujours envie que la situation s’arrange… Car si la situation s’arrangeait, cela voudrait dire que cette personne n’aurait plus l’attention dont elle bénéficie, elle n’aurait plus d’excuses pour justifier ses problèmes, et ne pourrait plus cacher sa « paresse » (la paresse de prendre ses responsabilités et de faire changer les choses)…

Ainsi le troisième serviteur de la parabole se complaît dans la plainte envers le maître qui le persécute, et veut y trouver une excuse pour ne rien faire : ‘j’ai caché mon talent en terre parce que tu es dur, injuste, trop exigeant’. Notre serviteur est Calimero tout craché ! Il pleurera : ‘c’est vraiment trop inzuste !’ lorsqu’il sera jeté dans les ténèbres. En réalité, il a consenti à son effacement. En se disant opprimé par le maître, il a démissionné de sa responsabilité. En réclamant le statut de victime, il se rend incapable de prendre des décisions.

 

Sortir de la victimisation
La bonne nouvelle de ces 3 analyses, c’est qu’il y a des causes à l’enfouissement de son talent et que donc le serviteur peut agir dessus. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il ne peut prétexter excuse de ces 3 logiques pour s’enfouir en terre ! Il est de la responsabilité de chacun – quitte à se faire aider – de ne pas laisser une peur tenir la barre, ni une croyance nous limiter mortellement, ni une série de malheurs nous transformer en victime perpétuelle.

En coaching, la pédagogie de libération pour sortir de cette logique de victimisation repose sur les 3P de l’Analyse Transactionnelle : Puissance / Permission / Protection.

Les "3 P" en Analyse TransactionnellePuissance :
J’ai plus de degrés de liberté que je n’ose le croire. Je suis capable de réaliser des choses qui me semblent inenvisageables. Pour cela, j’ai d’abord besoin qu’on me le dise ; j’ai besoin aussi de relire les moments de mon histoire où effectivement j’ai pu réussir quelque chose dont je suis fier, quelque chose pour laquelle les autres m’ont exprimé leur gratitude.

Faites ce petit jeu entre collaborateurs : formez un cercle, et demandez à ceux qui le veulent, un par un, de faire un pas vers un membre de l’équipe pour lui dire : ‘ce que j’apprécie chez toi, c’est…’ Vous verrez l’émotion secouer les vieilles croyances auto-limitantes : lorsque l’autre me montre mon meilleur visage, comment croire que je ne suis qu’un poussin noir ?

Jésus, en coach excellent qu’il est, sait faire appel à la capacité de puissance de ses interlocuteurs : « étends le bras » ; « lève-toi et marche » ; « ta foi t’a sauvé » ; « dis à  cette montagne d’aller se planter dans la mer » etc.

 

Permission :
Un coach, un ami – nous-même ! – peuvent nous autoriser à transgresser les limites intériorisées jusque-là. Cette permission se fonde sur la confiance en notre capacité à nous adapter aux changements et à faire face à d’éventuelles difficultés. Elle nous ouvre de nouvelles perspectives : ‘Est-ce que vous avez déjà essayé une autre stratégie que l’enfouissement ? Comment avez-vous eu des résultats positifs en vous autorisant ainsi à explorer d’autres solutions ?’

Souvent, nous avons besoin d’une autorisation pour oser nous essayer à changer de comportement. Un peu comme un panneau du code de la route : ‘fin de limitation de vitesse, vous pouvez accélérer’.

Jésus donne ainsi la permission à ses disciples de ramasser des épis un jour de shabbat, comme lui s’autorise à guérir des malades ce même jour de shabbat où cela est normalement interdit. Il délie Lazare et l’autorise à être libre : « laissez-le aller ». Il promet à ses disciples d’aller plus loin que lui : « vous ferez des œuvres plus grandes que moi », et à imaginer ce que lui n’a pu imaginer : « l’Esprit vous conduira vers la vérité tout entière ». Ainsi le concile de Jérusalem (Ac 15) autorisera les baptisés à s’affranchir de la circoncision, des interdits alimentaires et autres limitations de vêtements, de pureté rituelle, de relations hommes/femmes etc.

 

Protection :
Il s’agit de ne pas commencer le travail sur soi avant d’avoir mis en place les conditions d’une véritable sécurité. Un peu comme un échafaudage qui maintient l’intégrité du bâtiment pendant le chantier, la protection rassure et donne courage pour oser changer. Un peu comme un alpiniste qui ne change de prise qu’après en avoir trouvé une autre, la protection renforce la permission d’explorer en offrant l’assurance d’être secouru quoi qu’il arrive. La protection également consiste à dire « non », à fixer des limites, à inciter à prendre des précautions, à mettre en garde par rapport aux risques inutiles, à informer la personne sur un comportement qu’il doit éviter. La protection consiste en tout dispositif qui permet de s’assurer que le changement de comportement de la personne peut avoir lieu sans conséquences négatives pour elle ou son entourage…

La promesse de l’Esprit faite par Jésus est de l’ordre de cette protection. Ainsi que sa promesse d’une autre présence à nos côtés : « et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».

 

Conclusion :
Parabole des talents
Le troisième serviteur de la parabole des talents aurait donc eu toutes possibilités de sortir de sa logique démissionnaire ! Il aurait pu se faire aider, demander aux deux autres, engager un coach pour travailler sur son déni de lui-même etc.

Maria quant à elle a su finalement saisir la perche qui lui a été tendue : malgré toutes ses réticences (‘ils ne voudront pas de moi’) elle a accepté de partir une semaine de vacances dans une belle demeure tenue par l’association, à Cabourg, avec une vingtaine de personnes. Elle est revenue enchantée, sous le charme de Cabourg mais surtout heureuse de voir qu’elle avait sa place dans un groupe, que tous les matins on l’embrassait et lui disait bonjour avec un délicieux petit déjeuner… Les autres ne l’ont pas rembarrée ; elle s’est même fait des débuts d’amies, ou au moins des connaissances, et c’est très nouveau pour elle. Aussi, quand l’envie lui prend de réciter à nouveau son chapelet de vilain petit canard, je lui coupe la parole : « Maria, parlez-moi de Cabourg ». Là, son visage s’illumine, et elle se met à dire du bien des autres, de la vie…

Lorsque la tentation de tout repeindre en noir nous submerge,
lorsque que la peur nous paralyse,
lorsque que nos croyances nous limitent, nous mutilent,
lorsque nous n’arrêtons pas de gémir d’être une victime,
relisons la parabole : « arrête de faire ton Calimero ! »
Au lieu de te comparer pour t’enfoncer, réjouis-toi de ce que tu as reçu, et fais-toi confiance pour en tirer quelque chose de bien.

Le meilleur coach pour nous y encourager est bien Dieu en personne, source de puissance, de permission et de protection pour aller vers nous-même !

 


[1]. Stephen Karpman : « Fairy Tales and Script Drama Analysis » (« Analyse des contes de fées et du scénario dramatique »), 1968. C’est pourquoi on appelle « triangle de Karpman » ce modèle relationnel.



 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ses mains travaillent volontiers » (Pr 31, 10-13.19-20.30-31)

Lecture du livre des Proverbes
Une femme parfaite, qui la trouvera ? Elle est précieuse plus que les perles ! Son mari peut lui faire confiance : il ne manquera pas de ressources. Elle fait son bonheur, et non pas sa ruine, tous les jours de sa vie. Elle sait choisir la laine et le lin, et ses mains travaillent volontiers. Elle tend la main vers la quenouille, ses doigts dirigent le fuseau. Ses doigts s’ouvrent en faveur du pauvre, elle tend la main au malheureux. Le charme est trompeur et la beauté s’évanouit ; seule, la femme qui craint le Seigneur mérite la louange. Célébrez-la pour les fruits de son travail : et qu’aux portes de la ville, ses œuvres disent sa louange !

PSAUME
(Ps 127 (128), 1-2, 3, 4-5)
R/ Heureux qui craint le Seigneur ! (Ps 127, 1a)

Heureux qui craint le Seigneur
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !

Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.

Voilà comment sera béni
l’homme qui craint le Seigneur.
De Sion, que le Seigneur te bénisse !
Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie.

DEUXIÈME LECTURE
« Que le jour du Seigneur ne vous surprenne pas comme un voleur » (1 Th 5, 1-6)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Pour ce qui est des temps et des moments de la venue du Seigneur, vous n’avez pas besoin, frères, que je vous en parle dans ma lettre. Vous savez très bien que le jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit. Quand les gens diront : « Quelle paix ! quelle tranquillité ! », c’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux, comme les douleurs sur la femme enceinte : ils ne pourront pas y échapper. Mais vous, frères, comme vous n’êtes pas dans les ténèbres, ce jour ne vous surprendra pas comme un voleur. En effet, vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour ; nous n’appartenons pas à la nuit et aux ténèbres. Alors, ne restons pas endormis comme les autres, mais soyons vigilants et restons sobres.

ÉVANGILE
« Tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup » (Mt 25, 14-30).
Alléluia. Alléluia. Demeurez en moi, comme moi en vous, dit le Seigneur ; celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruit. Alléluia. (Jn 15, 4a.5b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « C’est comme un homme qui partait en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l’un il remit une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités. Puis il partit.
Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla pour les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître.
Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes. Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, présenta cinq autres talents et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié cinq talents ; voilà, j’en ai gagné cinq autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’ Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié deux talents ; voilà, j’en ai gagné deux autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’
Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient.’ Son maître lui répliqua : ‘Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents !’ »
Patrick BRAUD

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23 février 2023

Trois histoires pour avoir faim d’autre chose

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 8 h 00 min

Trois histoires pour avoir faim d’autre chose

Homélie pour le 1° Dimanche de Carême / Année A

26/02/2023

Cf. également :
Carême : le détox spirituel
Ne vous habituez pas à vivre dans le mensonge
Poussés par l’Esprit
Un méridien décide de la vérité ?
L’île de la tentation
Ne nous laisse pas entrer en tentation
L’homme ne vit pas seulement de pain
Nous ne sommes pas une religion du livre, mais du Verbe
Et plus si affinité…

« L’homme ne vit pas seulement de pain » : l’Évangile de ce premier dimanche de Carême (Mt 4,1-11) est devenu proverbial. Même les militants politiques les plus matérialistes reconnaissent que la dignité humaine, la justice sociale, la réduction des inégalités etc. sont des causes plus grandes que quelques avantages matériels en plus. Et les écologistes prônent une sobriété qui peut devenir heureuse si elle est choisie, raisonnable, respectueuse de l’avenir de la planète, car l’homme a besoin d’autre chose que de consommer et piller les ressources naturelles.

Voilà un terrain d’entente avec beaucoup de familles de pensées non-chrétiennes : l’être humain a faim et soif d’autre chose que de la seule nourriture ou de l’accumulation des richesses. Il aspire à la beauté, au respect, au don de soi, à plus grand que lui. Que ce soit dans l’art, le combat social, sa famille ou sa croyance, l’homme ne se réduit pas à de simples considérations matérielles. Bien sûr, seuls les croyants entendent la seconde partie de la phrase : « mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». Reste que pour entendre un jour cette parole, il faut découvrir en soi une faim différente, un manque plus fondamental que le manque de nourriture.

Alors, en ce début de Carême, voici trois histoires vraies pour réveiller en nous cette soif de vivre plus intensément, trois histoires pour avoir faim d’autre chose.


1. Des fleurs avant le pain

Noël 1951 : le Grand-Palais à Paris bruisse d’un brouhaha inhabituel. Des centaines de bénévoles s’activent pour confectionner des milliers de colis de Noël. Ces colis sont pour ceux et celles qu’on appelait les vieillards après-guerre. Dans une France dévastée par les bombardements (regardez l’Ukraine aujourd’hui !), tout était à reconstruire, et beaucoup de vieillards étaient sans logement, sans famille, isolés et en grande précarité. Armand Marquiset avait fondé l’association « Les Petits Frères des Pauvres » en 1946 au sortir de la guerre, justement pour lutter contre la solitude et la précarité des personnes âgées. Armand avait su d’instinct que les pauvres ont autant besoin de beauté que de repas, de considération que d’assistance. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on doit fêter Noël au rabais. Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on doit réveillonner à l’hospice. Ce n’est pas parce qu’on est seul qu’on doit avoir honte des grandes soirées de gala où le beau monde se retrouve…
Ce réveillon de 1951 fut suivi de beaucoup d’autres, et encore actuellement [1], car les vieillards n’ont pas seulement besoin d’un panier-repas pour réveillonner, mais surtout de compagnie, de chaleur humaine, de musique, de relation, de danse, de belles nappes…

1er octobre 2022 : des jeunes distribuent des fleurs aux passants du métro en leur disant : ‘Si vous connaissez une personne âgée isolée, allez lui porter cette fleur en signe d’amitié. C’est aujourd’hui la journée internationale des personnes âgées : comment mieux la fêter qu’avec ce geste empreint de respect, d’affection, de proximité humaine ?’
Ainsi chaque année c’est plus de 1 300 bénévoles et salariés des Petits Frères des Pauvres qui parcourent rues, marchés, gares, hôpitaux et maisons de retraite, pour distribuer 78000 roses dans 185 villes de France.
Avec ce geste, les bénévoles font vivre la devise de leur fondateur : « des fleurs avant le pain ». Cela peut choquer. Certains diront que, quand même, le plus important c’est la pension, l’alimentaire, le chauffage etc. Heureusement, Armand Marquiset n’a pas dit : « des fleurs au lieu du pain » ! Il a simplement priorisé les besoins fondamentaux des personnes âgées isolées : on crèvera plus de manque d’amour que du manque de pommes de terre, plus de solitude que de froid (même si cela arrive hélas). Et mettre les fleurs en avant ne dispense absolument pas de donner le pain dans le même geste. Simplement, c’est une question de regard sur la personne : ce vieillard isolé n’est pas d’abord un ventre affamé, mais une personne en attente de liens, de reconnaissance, d’amitié venant rompre sa solitude.
Voir une personne âgée retrouver ainsi sa dignité réveille en nous le désir des liens qui nous maintiennent en vie…


2. Quel est votre petit frère ?

Le 24 juin  2016, les élèves de la prestigieuse école de commerce HEC sont rassemblés pour la remise de leur diplôme. La tradition est d’inviter un orateur, ancien élève, qui va les galvaniser en vantant les hautes responsabilités auxquelles ce diplôme les destine. Cette année-là, c’est le directeur général de Danone qui va parler. Multinationale puissante et redoutées, nul doute que son directeur général va chanter les bienfaits du commerce de masse et le brillant avenir des ‘épiciers’ (comme on appelle les étudiants en prépa HEC). Emmanuel Faber prend la parole. Son discours est plus court que d’habitude. Et surtout plus disruptif [2] ! Il ne parle pas de stratégie d’entreprise, de commerce mondial, ni même de business ethics tant à la mode. Non : il raconte la place qu’a prise son frère Dominique dans sa vie, et qui l’a amené à tout reconsidérer sous un jour différent, sa carrière, sa mission, sa rémunération même [3].

« Qu’est-ce qui m’a le plus marqué pendant mes trois ans ici (à HEC) ? C’est ce coup de fil que je n’aurais jamais voulu recevoir, à 21 heures […] et où j’ai appris que mon frère venait d’être interné pour la première fois en hôpital psychiatrique, diagnostiqué avec une schizophrénie lourde. Ma vie a basculé. Il m’a fallu apprendre le milieu des hôpitaux psychiatriques, apprendre le langage des fous pour ne pas perdre le dialogue, découvrir la beauté de ce langage – la normalité, ça enferme beaucoup -, découvrir l’altérité, m’ouvrir à plein de choses. À cause de lui j’ai découvert l’amitié de SDF, de temps en temps je vais dormir avec eux, j’ai découvert qu’on pouvait vivre avec très peu de choses et être heureux. Je suis allé dans des bidonvilles… »
Vous aurez à surmonter trois grandes écueils qui viendront facilement avec le statut que vous venez d’obtenir par ce diplôme : le pouvoir, l’argent et la gloire.
Oubliez la gloire, c’est une course qui n’en finit jamais et qui ne mène nulle part. La liste de toutes les personnes renommées existe juste pour qu’elles regardent leur propre nom. Elles ne s’intéressent pas à ceux des autres.
L’argent: j’ai rencontré tant de personnes, quand j’étais banquier d’investissement dans la finance, quand j’ai voyagé dans le monde – j’en rencontre encore – qui sont prisonniers de l’argent qu’ils ont gagné. Ne devenez jamais esclaves de l’argent. Restez libres ! Peu importe la raison pour laquelle vous gagnez de l’argent, peu importe ce que vous en faites, restez libres !
Et la puissance : je pense que vous pouvez regarder autour de vous, il y a tant de personnes qui sont puissantes et qui ne font rien, juste pour garder cette puissance, pour qu’elle dure un jour encore. La puissance n’a de sens que dans le service rendu aux autres. Et c’est ce service qui vous fera devenir qui vous êtes en vérité. Le meilleur de vous-même, dont vous n’avez même pas conscience.
J’ai donc une question à vous poser, avec laquelle je vous laisserai, chacun d’entre vous : qui est votre frère ? Qui est ce petit frère, cette petite sœur, qui habite en vous et qui vous connaît mieux que vous-même et qui vous aime plus que vous ne vous aimez vous-même ? C’est cette petite voix, qui parle de vous étant plus grand encore que vous ne pensez l’être. Qui sont-elles ? Elles vous apporteront cette voix, cette musique interne, cette mélodie qui est véritablement la vôtre. Votre mélodie transformera la symphonie du monde qui vous entoure, qu’elle soit grande ou petite, elle le changera ! Le monde en a besoin et vous méritez cela.
Trouvez votre frère, trouvez votre petite sœur ! Et quand vous les rencontrerez dites-leur bonjour de ma part, nous sommes amis ! Portez-vous bien. »

Les étudiants entendent bouche bée un de leurs aînés leur livrer, non pas le secret d’une belle réussite professionnelle, mais sa vraie motivation pour agir, quelle que soit son action.
Ni le pouvoir, ni la richesse, ni la gloire : son frère handicapé a appris à Emmanuel Faber que la fragilité peut changer le monde, et que la vraie réussite ne se lit pas dans le Who’s who ou dans la liste des promotions à la Légion d’honneur.

Quand le succès vous grisera, quand l’argent vous amollira, quand la puissance vous tournera la tête, réécoutez le discours d’Emmanuel Faber à HEC, et posez-vous la question : quel est mon petit frère ?…


3. À la recherche de mon Ikigaï

Trois histoires pour avoir faim d’autre chose dans Communauté spirituelle schema-ikigai-600x567Il est une île dans l’archipel japonais d’Okinawa qui étonne par sa proportion de centenaires. Un américain, Dan Buettner, a voulu étudier au plus près les raisons de cette longévité peu ordinaire. Bien sûr il y a l’alimentation, l’exercice physique, le climat, la culture ambiante etc. Mais il a découvert que ces japonais vivent plus longtemps parce qu’ils vivent mieux, avec une sorte de cohérence profonde de leur être, qui les rend alignés sur leurs convictions, cohérents avec leurs valeurs.
En 2009, il a formalisé son étude autour de 4 cercles de motivation qui peuvent représenter nos raisons d’agir et de vivre : nos passions, nos talents, notre utilité, notre valeur marchande et sociale. À l’intersection de ces 4 cercles, il y a le cœur du cœur de ce que nous sommes : l’Ikigaï, mot japonais intraduisible (la raison d’être, le cœur, le secret, le centre, la joie de vivre, l’élan vital…). Les habitants d‘Okinawa vivent vieux parce qu’ils habitent en leur Ikigaï.

Découvrez votre Ikigaï et vous n’aurez pas peur d’assumer les ruptures, les choix nécessaires pour habiter au centre de vous-même. Car on peut aimer faire des choses sans vraiment y être doué. On peut avoir des compétences, mais qui nous ennuient. On peut toucher un salaire généreux, avec un travail finalement peu utile et sans beaucoup de sens etc.
Chercher son Ikigaï fait écho à la célèbre injonction de Lacan : « désire, et ne cède pas sur ton désir ». Ou à celle de Saint Augustin : « aime, et fais ce que tu veux ».
Le tout est de ne pas se tromper sur son désir personnel le plus vrai. Le tout est de ne pas courir après des amours idolâtres ou adultères qui pullulent autour de nous.
Descendre en soi pour explorer nos vrais moteurs pour agir, partir à la recherche de son Ikigaï, c’est un peu partir au désert et renoncer à ce qui nous comble immédiatement habituellement (jusqu’à nous gaver parfois !), pour éprouver la joie du pêcheur de perles : j’ai trouvé ce dont j’ai faim en vérité…

Que la parole de Dieu agrandisse en nous cette faim d’autre chose !

 


[1]. En 2022 : 31 968 personnes accompagnées toute l’année, 380 équipes locales, 15 133 bénévoles engagés, 28 maisons, 397 logements indépendants.

[3]. En 2016, sa rémunération s’élevait à 4,8 millions d’euros. Le 25 avril 2019, lors de l’assemblée générale des actionnaires de Danone, il fait approuver une résolution baissant sa rémunération en 2018 à 2,8 millions d’euros. Il annonce également renoncer à son indemnité de départ contraint ainsi qu’à sa retraite chapeau de cadre chez Danone qui s’élève à 1,2 million d’euros par an, pour ne toucher que la retraite classique des salariés du groupe.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Création et péché de nos premiers parents (Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a)

Lecture du livre de la Genèse

Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y plaça l’homme qu’il avait modelé. Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? » La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ » Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus.

PSAUME

(Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17)
R/ Pitié, Seigneur, car nous avons péché ! (cf. Ps 50, 3)

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

Oui, je connais mon péché,
ma faute est toujours devant moi.
Contre toi, et toi seul, j’ai péché,
ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.

Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

Rends-moi la joie d’être sauvé ;
que l’esprit généreux me soutienne.
Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.

DEUXIÈME LECTURE
« Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5, 12-19)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché.
Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.
Le don de Dieu et les conséquences du péché d’un seul n’ont pas la même mesure non plus : d’une part, en effet, pour la faute d’un seul, le jugement a conduit à la condamnation ; d’autre part, pour une multitude de fautes, le don gratuit de Dieu conduit à la justification. Si, en effet, à cause d’un seul homme, par la faute d’un seul, la mort a établi son règne, combien plus, à cause de Jésus Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes.
Bref, de même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste.

ÉVANGILE
Jésus jeûne quarante jours, puis est tenté (Mt 4, 1-11)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. 
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : 
C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Patrick Braud

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5 février 2023

50 nuances de oui ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

50 nuances de oui ?

Homélie pour le 6° Dimanche du temps ordinaire / Année A
12/02/2023

Cf. également :

La nécessaire radicalité chrétienne
Tu dois, donc tu peux
Donne-moi la sagesse, assise près de toi
Accomplir, pas abolir
Qu’est-ce que « faire autorité » ?
Ma main à couper !
« En même temps » : pas très biblique !

« En même temps »
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Notre président est connu pour son fameux « en même temps ». Il veut soutenir l’Ukraine et en même temps ne pas humilier la Russie. Il livre des chars à Kiev tout en disant qu’il faut des garanties de sécurité pour Moscou. Position d’équilibriste, jugée peu crédible à l’Est de l’Europe où l’on sait bien que la Russie ne connaît que les rapports de force… Le jeu du « en même temps » se poursuit dans bien d’autres domaines : faire des chèques pour soutenir les boulangers, les PME, les médecins, et en même temps vouloir limiter les déficits publics ; soutenir l’hôpital et le libéraliser à l’extrême ; combattre l’inflation et diminuer la dette ; fermer Fessenheim et relancer le nucléaire ; relancer le nucléaire et investir dans l’éolien et le solaire ; vouloir une France souveraine et toujours plus de fédéralisme européen etc.

Nul doute que la sentence lapidaire qui conclut notre évangile de ce dimanche (Mt 5,17 37) heurtera de plein fouet ces louvoiements habiles : « que votre oui soit oui, que votre non soit non. Tout le reste vient du Mauvais ».

Nous avons appris – à juste titre – à nous méfier des politiques lorsqu’ils disent oui : c’est uniquement dans l’instant, sous conditions, sans garanties véritables, et on n’est même pas sûr qu’ils ne pensent pas non… Ils invoquent la complexité du monde comme excuse : les technocrates nous expliquent que l’économie et l’État ne sont pas si simples, qu’il faut tenir compte d’un tas de facteurs exogènes… et que finalement il faut leur faire confiance car eux seuls ont toutes les cartes en main. La plupart abdiquent d’ailleurs de leur responsabilité en s’abritant derrière un argument-massue : ‘il n’y a pas d’autre choix possible. C’est la seule solution’. Que ce soit pour la réforme des retraites, de l’assurance-chômage, de l’équilibre budgétaire ou même des lois sur l’éthique, on nous dira : ‘c’est comme ça, vous devez vous y faire, c’est inéluctable’. À tel point que bientôt un bon système expert d’intelligence artificielle remplacerait avantageusement le Parlement…

Pourquoi toutes ces nuances de oui qui le transforment en peut-être et en non ?
C’est souvent une stratégie pour faire plaisir, être aimé (et réélu !). C’est parfois un manque de courage pour assumer ses choix. C’est un parapluie pour ne pas être responsable en cas d’échec (‘je n’étais pas tout à fait pour…’). C’est une tactique pour se ménager une porte de sortie quelle que soit l’issue, tel Talleyrand survivant à tous les régimes. C’est une mauvaise lecture de la complexité du monde qui demande du courage et non un brouillard d’indécision.

Il faut choisir : ne pas décider est criminel
Il faut choisir
Notre première lecture (Si 15,15-20) fait de la sagesse l’objet d’un choix : « il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix ». Le Sage réintroduit de la liberté humaine là où les experts imposent l’implacable des lois (de l’économie, de la nature, de la société…).

Or il n’y a rien qui s’imposerait au point de supprimer toute possibilité de choisir, de vouloir. Ce qu’on nous présente comme incontournable n’est que la résultante du choix des autres, ou de nos non-choix. Notre liberté s’exprime dans le refus de tout automatisme qui dicterait nos conduites personnelles et collectives. Méfiez-vous si quelqu’un vous dit : « on n’a pas le choix » ! C’est lui qui a fait ses choix et cherche à vous les imposer comme indiscutables…

Dans la Bible, le peuple de Dieu se laisse ballotter entre YHWH et les idoles, entre la justice et la convoitise, entre le droit et la loi du plus fort etc. Josué est ainsi obligé de mettre les tribus au pied du mur avant d’entrer en Terre promise : « S’il ne vous plaît pas de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : les dieux que vos pères servaient au-delà de l’Euphrate, ou les dieux des Amorites dont vous habitez le pays. Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur » (Jos 24,15).

A cloche-piedLe prophète Élie constatera plus tard avec amertume qu’Israël n’a toujours pas réellement choisi en son cœur qui il veut servir. D’où sa colère : ‘dites oui ou non, mais dites-le !’
« Élie se présenta devant la foule et dit : ‘Combien de temps allez-vous clocher des deux jarrets ? Si c’est le Seigneur qui est Dieu, suivez le Seigneur ; si c’est Baal, suivez Baal.’ Et la foule ne répondit mot » (1 R 18,21).
L’archéologie moderne a confirmé la permanence de cette valse-hésitation parmi les douze tribus pendant des siècles en fait. Car on a retrouvé des statuettes de déesses païennes étrangères dans des ruines de villes israélites dans tout Canaan, à toutes les époques. Il semble bien que le monothéisme n’ait jamais complètement réussi à s’imposer dans les esprits hébreux ! D’où l’engueulade d’Élie qui reproche au peuple de vouloir jouer sur tous les tableaux, au cas où… Un Dieu unique pour la sortie d’Égypte, beaucoup de dieux païens pour la pluie, les récoltes, la famille etc. Cette indécision est le marqueur de l’immaturité spirituelle d’Israël.

Déjà, au désert, les hébreux doutaient de la présence de YHWH au milieu d’eux : est-ce qu’on peut vraiment compter sur lui ? « Moïse donna à ce lieu le nom de Massa (c’est-à-dire : Épreuve) et Mériba (c’est-à-dire : Querelle), parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve, en disant : ‘Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ?’ » (Ex 17,7).
Douter du oui de Dieu, c’est douter de Dieu lui-même !

Symétriquement, YHWH doute de son peuple, qu’il voit indécis et changeant :
« Le Seigneur dit à Moïse : Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne, et ainsi je vais le mettre à l’épreuve : je verrai s’il marchera, ou non, selon ma loi » (Ex 16,4).
Même chez Moïse, il devine une hésitation qui le vexe profondément : « Le Seigneur dit à Moïse : ‘La main du Seigneur serait-elle trop courte ? Maintenant tu vas voir si ma parole se réalise pour toi, oui ou non !’ » (Nb 11,23).
D’où ces mises à l’épreuve par lesquelles YHWH cherche à solidifier en quelque sorte le oui d’Israël bien trop faible à l’origine : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? » (Dt 8,2)

Dans le Nouveau Testament, on voit Hérode ne pas choisir entre sa sympathie pour Jean-Baptiste et son amour pour sa compagne Hérodiade (la femme prise à son frère!), ce qui le conduira au meurtre. Ou bien Pilate ne pas choisir entre Barrabas et Jésus : à force de s’en laver les mains, il est passé dans l’histoire comme la figure de l’injustice dont l’indécision est le fruit.

Ne pas décider, c’est « clocher des deux pieds » toute sa vie.
C’est laisser les autres décider pour nous.
C’est n’être ni chaud ni froid, de ces tièdes dont l’Apocalypse nous dit que le Christ les vomit de sa bouche (Ap 3,16).
C’est abdiquer de sa liberté et ressembler à un poisson mort emporté par le courant.

Amen-1024x579 choix dans Communauté spirituelleL’Apocalypse qualifie le Christ d’Amen de Dieu, c’est-à-dire que tout son être est structuré par le Oui à Dieu qu’il incarne : « À l’ange de l’Église qui est à Laodicée, écris : Ainsi parle celui qui est l’Amen, le témoin fidèle et vrai, le principe de la création de Dieu… » (Ap 3,14). Et Paul s’appuie sur cette caractéristique de Jésus pour démontrer la solidité de son enseignement : « Mes projets ne sont-ils que des projets purement humains, si bien qu’il y aurait chez moi en même temps le ‘oui’ et le ‘non’ ? En fait, Dieu en est garant, la parole que nous vous adressons n’est pas ‘oui et non’. Car le Fils de Dieu, le Christ Jésus, que nous avons annoncé parmi vous, Silvain et Timothée, avec moi, n’a pas été ‘oui et non’ ; il n’a été que ‘oui’. Et toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur ‘oui’ dans sa personne. Aussi est-ce par le Christ que nous disons à Dieu notre ‘amen’, notre ‘oui’, pour sa gloire » (2 Co 1,17-20).
On ne saurait être plus clair sur l’exigence d’être clair sur ses choix…

Bien sûr, décider c’est faire des mécontents ; c’est prendre le risque de se tromper ; c’est renoncer à des alternatives intéressantes ; c’est s’obliger à agir…
Décider, c’est se décider !
Quand le choix est difficile et que nous avons envie de fuir, pensons à l’impératif du Christ : « que ton oui soit oui, que ton non soit non ».

Assumer les conséquences de son choix
Il faut donc il y ait un oui (ou un non).
Il faut ensuite que ce oui soit oui (que ce non soit non). C’est-à-dire qu’il nous faut assumer ce qui accompagne notre choix.

 décisionSi vous choisissez de rester avec votre conjoint au lieu de vous séparer, c’est que vous vous mobilisez par là-même afin de renouer le lien, retrouver le dialogue, écouter, pardonner, aimer…
Si vous choisissez de le quitter, alors vous choisissez ce qui va avec : peut-être un déménagement, une diminution de ressources, une solitude pour un temps, la garde des enfants à négocier etc.
On ne peut pas gagner sur tous les tableaux !

D’où l’importance d’être fidèle à son oui (à son non).
Fidèle au oui du mariage, je ferai tout pour le nourrir et le faire grandir.
F
idèle au oui à moi-même, j’aurais le courage de refuser ce qui ne me ressemble pas (au travail par exemple), de résister à des opinions ou des modes de vie qu’on m’impose.
Fidèle au non de mon baptême (« je renonce à Satan »), je combattrai avec humilité pour ne jamais être complice.
Fidèle au non des commandements négatifs du Décalogue, je dénoncerai sans relâche le meurtre, le vol, le mensonge, la convoitise, l’instrumentalisation du Nom de Dieu, et d’abord en moi-même. 

Jésus a osé très clairement, avec douceur et violence, dire oui ou dire non à ses interlocuteurs. Par exemple au sujet de la primauté de l’observance du sabbat : « Jésus s’adressa aux docteurs de la Loi et aux pharisiens pour leur demander : ‘Est-il permis, oui ou non, de faire une guérison le jour du sabbat ?’ » (Lc 14,3).
Il n’est pas tendre avec les intégristes de de la Loi : « hypocrites ! La loi est faite pour l’homme et non l’homme pour la Loi » (Mc 2,27). Et donc oui, bien sûr, il est permis de guérir le jour du sabbat !
Ou encore quand on veut le piéger à propos de l’impôt levé par l’occupant romain : « Nous est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? » (Lc 20,22). Sa réponse est claire, et va au-delà de la stricte observance : oui il faut payer l’impôt. Mais pas forcément comme vous le croyez ! D’où l’étrange épisode où Pierre trouvera l’argent de l’impôt dans la gueule des poissons de sa pêche.
Il en est de même pour la prière : Dieu exauce-t-il notre prière, oui ou non ? Oui ! Mais pas comme nous le croyons…

Couv_309174 nonLa liberté étonnante du Christ pour dire oui ou non à la Loi, au pouvoir romain, oui à l’amour au-delà de toute frontière (lépreux, femmes adultères, prostituées, collaborateurs, hérétiques, étrangers, païens etc.), non au mal sous toutes ses formes (cf. les trois  tentations au désert), cette liberté affolante lui vaudra les pires ennuis si l’on peut dire : être rangé au rang des séditieux par les Romains, des maudits de Dieu pour les juifs, des révolutionnaires ratés pour les autres, jusqu’à la croix.

Jacques reprend mot à mot l’impératif du Christ pour encourager les communautés chrétiennes tentées par les compromissions : « Et avant tout, mes frères, ne faites pas de serment : ne jurez ni par le ciel ni par la terre, ni d’aucune autre manière ; que votre ‘oui’ soit un ‘oui’, que votre ‘non’ soit un ‘non’ ; ainsi vous ne tomberez pas sous le jugement. » (Jc 5,12).

Alors ne soyons pas surpris si notre oui nous attire des ennuis à nous aussi.
Ne soyons pas affolés si notre non nous expose à des conséquences.

« Que ton oui soit oui, que ton non soit non » : la prochaine fois qu’un dilemme travaillera notre esprit, faisons tourner et retourner en nous cet impératif. Si notre décision est prise en Christ, nous goûterons alors la joie et la paix qui suivent les décisions authentiques, les décisions vraies, celles qui nous font grandir en humanité.
Contre cette sagesse il n’y a pas de loi qui tienne.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il n’a commandé à personne d’être impie » (Si 15, 15-20)

Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. Car la sagesse du Seigneur est grande, fort est son pouvoir, et il voit tout. Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent, il connaît toutes les actions des hommes. Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher.

PSAUME

(Ps 118 (119), 1-2, 4-5, 17-18, 33-34)
R/ Heureux ceux qui marchent suivant la loi du Seigneur ! (cf. Ps 118, 1)

Heureux les hommes intègres dans leurs voies
qui marchent suivant la loi du Seigneur !
Heureux ceux qui gardent ses exigences,
ils le cherchent de tout cœur !

Toi, tu promulgues des préceptes
à observer entièrement.
Puissent mes voies s’affermir
à observer tes commandements !

Sois bon pour ton serviteur, et je vivrai,
j’observerai ta parole.
Ouvre mes yeux,
que je contemple les merveilles de ta loi.

Enseigne-moi, Seigneur, le chemin de tes ordres ;
à les garder, j’aurai ma récompense.
Montre-moi comment garder ta loi,
que je l’observe de tout cœur.

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