L'homélie du dimanche (prochain)

7 septembre 2025

Quelle croix ? Quelle gloire ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quelle croix ? Quelle gloire ?

Homélie pour la fête de la Croix glorieuse / Année C
14/09/25

Cf. également :
Que signifie : prendre sa croix ?
Les trois tentations du Christ en croix
Quels sont ces serpents de bronze ?
Prendre sa croix
Ne faisons pas mentir la croix du Christ !
De l’art du renoncement
C’est l’outrage et non pas la douleur
Prendre sa croix chaque jour
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
Rameaux, kénose et relèvement

1. Un oxymore très constantinien
« Lors de mon dernier dîner en ville, j’ai vu une jeune femme porter un magnifique collier avec une guillotine en pendentif. Elle m’a dit appartenir à la secte « de la guillotine radieuse », nouvelle religion très en vogue actuellement. Plus loin, un Américain arborait une magnifique chevalière avec une chaise électrique en or gravée dessus. Il était très fier d’être disciple de la communauté « de la chaise étincelante »… »
Cette scène mondaine imaginaire peut vous mettre sur la piste de l’étrangeté de la fête célébrée ce dimanche : la Croix glorieuse. Quel oxymore ! Car rien de plus honteux ni humiliant que cet infamant supplice de la crucifixion infligé par les Romains aux esclaves, aux humiliores (inférieurs) de l’empire ! La croix inspirait au début du christianisme autant d’horreur que la guillotine de la Terreur ou la chaise électrique d’Alcatraz récemment ! Paul le savait bien, lui qui grâce à sa citoyenneté romaine échappera à l’infamie de la croix pour la mort plus noble de la décapitation par l’épée. Jésus n’a pas eu ce privilège : « Il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice » (He 12,1-4). La croix, dans cette interprétation des plus anciennes, est signe d’humiliation et non pas de souffrance physique. C’est en effet le supplice des classes les plus méprisées du monde romain, le supplice des esclaves, le supplice infamant qui prive tout juif le subissant des promesses faites à Israël, au point de devenir un « maudit de Dieu » dont le corps n’est même pas digne d’être enterré : « Quant à cette malédiction de la Loi, le Christ nous en a rachetés en devenant, pour nous, objet de malédiction, car il est écrit : Il est maudit, celui qui est pendu au bois du supplice » (Ga 3,13 ;cf. Dt 21,23).

Quelle croix ? Quelle gloire ? dans Communauté spirituelle 15Ce supplice des esclaves était connu et redouté dans l’empire romain : en 71 av. JC, 6000 esclaves révoltés avec Spartacus furent crucifiés par Crassus sur les 190 km entre Capoue et Rome. L’historien juif Flavius Josèphe rapporte que vers 88 av. J.-C., 800 pharisiens furent crucifiés au centre de Jérusalem sur ordre d’Alexandre Jannée ; il rapporte également les 2000 crucifiements ordonnés en 4 av. J.-C. par le légat romain Varus. Paul avait déjà vu ces condamnés misérables rayés de l’humanité.
Néron quant à lui fit crucifier plusieurs milliers de chrétiens de tous âges et, histoire d’apporter un peu de distraction, il faisait enduire leurs corps de résine, ce qui lui permettait de s’en servir comme flambeaux la nuit… Au tournant de l’ère chrétienne, on compte des milliers de crucifiés : 2 000 lors de la seule répression de la révolte de Simon, nous dit encore Flavius Josèphe.

L’avertissement du pouvoir romain était clair : ne faites pas comme les crucifiés, sinon vous finirez comme eux. Suspendre au bois de la croix n’était pas seulement éliminer le séditieux, mais aussi son message, son action sociale ou politique, sa doctrine. Ainsi ceux qui ne voulaient pas que le monde change avec Jésus ont voulu en finir avec lui, et la façon dont ils ont décidé de l’exécuter montre qu’ils voulaient faire comprendre que son message ne devait pas continuer. Avis aux disciples : s’ils s’obstinaient à suivre leur maître, ils seraient balayés comme lui, dans la disgrâce et le déshonneur.

 Constantin dans Communauté spirituelleTout change avec la conversion de l’empereur Constantin au christianisme (vers 312).
L’horreur des crucifix est cependant si présente que pendant des siècles encore, Jésus ne fut que rarement représenté sur une croix : c’était trop épouvantable. Un peu comme si on portait maintenant une guillotine avec une chaîne en or autour du cou… Le symbole des chrétiens dans les catacombes était plutôt le poisson (ictus) que la croix, le bon Berger ou l’agneau pascal

Il faut attendre le V° siècle pour voir des crucifix, et encore représentent-ils Jésus habillé « posé » sur une croix, serein et victorieux. Le Christ des mosaïques byzantines est le Pantocrator, le Tout-puissant, et les icônes du crucifié le montrent somptueusement vêtu, rayonnant de gloire, apaisé, déjà hors du monde.

Les textes racontant la découverte de la « vraie croix » fleurent bon la légende et la reconstruction a posteriori. Ces récits merveilleux sont écrits par des soutiens enthousiastes de l’empereur Constantin et de la nouvelle religion qu’il a favorisée. Ils se contredisent d’ailleurs en maints détails, mais peu importe car la visée hagiographique autorisait à l’époque quelques libertés avec ce que nous appellerions aujourd’hui la vérité historique, problématique complètement étrangère aux historiens des premiers siècles.

Quelques doutes planent sur la découverte de la Vraie Croix…
Croix reliquesCertes, l’impératrice Hélène a fait procéder à des fouilles archéologiques sur le lieu-même de la crucifixion lors de son pèlerinage en 326. A-t-elle réellement pu découvrir la Croix de Jésus ? Ou s’agissait-il d’une opération de propagande destinée à renforcer la nouvelle religion de l’empire ? À partir du quatrième siècle, le christianisme devient en effet une arme politique. Dans ce contexte, l’invention et la diffusion d’objets sacrés permet aux souverains successifs d’affirmer leur pouvoir, de renforcer leurs alliances et de souder la société. Il se pourrait donc que toute cette histoire ait été inventée, ce qui n’enlève rien à l’intérêt de son caractère légendaire [1].

Au cours des siècles, la Croix a été découpée en plusieurs parties et a fait l’objet de multiples prélèvements pour la confection de reliques. Le marché des objets saints s’étant considérablement développé au cours du Moyen-Âge, des faux ont commencé à circuler dont certains sont visibles encore aujourd’hui en Europe et dans le monde. À tel point que Calvin a pu ironiser sur la prolifération de ces soi-disant reliques de la vraie croix, car le volume total des fragments vénérés pourrait – disait-il – constituer une forêt ou un navire…

Tout commence en 312 – d’après l’historien Eusèbe de Césarée (265-339), évêque de Césarée en Palestine et proche de l’empereur – lorsque l’empereur Constantin veut éliminer son rival Maxence. Constantin aurait vu en rêve le Christ lui-même (qu’il ne connaissait pas auparavant) lui demander de mettre le Chrismechrisme, constitué de l’entrelacement des deux premières lettres de son nom, le chi (X) et le rho (R)  grecs, sur les étendards de son armée : « Par ce signe tu vaincras ». C’est alors la fameuse bataille du pont Milvius, où Maxence et ses troupes se noient dans le Tibre en fuyant devant Constantin. Celui-ci peut alors devenir le seul empereur d’Occident. Convaincu que c’est le Dieu des chrétiens qui lui a donné la victoire, il ordonne de ne plus persécuter cette nouvelle religion, et d’en favoriser même l’essor (édit de Milan en 313). Il se convertit, mais ne demandera le baptême que sur son lit de mort, pratique courante à l’époque où il n’y a pas de « seconde pénitence » après le baptême (notre confession actuelle). Sachant qu’il commettrait encore beaucoup de meurtres, de guerres et d’abus de pouvoir, Constantin préféra n’utiliser ce one shot qu’à la toute fin de sa vie…

La Vision de Constantin, 1520-1524, Jules Romain, (Rome, palais du Vatican, salle de Constantin)Voilà une première bizarrerie qui aujourd’hui devrait nous choquer : invoquer le Christ pour remporter une victoire militaire ! Le symbole qui aurait permis ce massacre pourrait-il venir de Jésus ? Cette conception archaïque et magique d’un Dieu faisant pencher le sort des batailles pour un camp ou l’autre a la vie dure. Israël se plaignait déjà de « YHWH qui ne sort plus avec nos armées » (Ps 44,10) ; et il se désolait que l’Arche d’Alliance ne lui évite pas des défaites catastrophiques (1S 4). D’ailleurs, en 1187, les Croisés croiront eux aussi qu’un morceau de la vraie Croix leur donnerait la victoire à chaque combat. Mais lors de la bataille de Hattin (près du lac de Tibériade), malgré la relique mise en avant des troupes, le roi Guy de Lusignan est fait prisonnier et des centaines de chevaliers massacrés. Le sultan Saladin s’empare du précieux bois, dont on perd la trace à partir de là. Puis il prend Jérusalem, et le rêve d’une monarchie franque légitimée par la Croix s’écroule à tout jamais…

Voilà donc un premier contresens constantinien à éviter en fêtant la Croix glorieuse : la gloire que procure la Croix n’est pas de ce monde. Elle n’est ni militaire, ni économique, ni même religieuse. Elle appartient à l’autre monde, celui où le Ressuscité est entré après sa mort ignominieuse : « Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu » (He 12,2). Elle ne peut légitimer aucun empire, aucune royauté, aucun Président, aucune domination se réclamant de la foi chrétienne !

L’instrumentalisation du Nom de Dieu a fait florès – hélas ! – dans les rangs des Églises se réclamant du Crucifié. Et ce n’est pas fini : Poutine s’invente une mission divine pour la restauration de la Sainte Russie orthodoxe ; Trump se croit l’élu de Dieu parce qu’une balle lui a effleuré l’oreille au lieu de le transpercer ; Netanyahou est persuadé que la force de Tsahal vient de YHWH. Et que dire des instrumentalisations musulmanes, hindoues ou autres, transformant leur religion en machine de guerre… ! ?

« Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi… » (Mt 20,26).

La Croix glorieuse est un oxymore, associant deux contraires, ce qui doit nous interdire d’interpréter la gloire de la Croix selon nos critères.

2. La légende dorée de la vraie Croix
La Légende dorée de Jacques Voragine (1266) raconte au chapitre 66 l’histoire de la découverte du bois de la croix de Jésus, dans une version encore plus rocambolesque (avec d’ailleurs quelques relents antisémites) [2].

Eglise Ste Hélène - Paris (18)L’impératrice Hélène  - nommée augusta par son fils Constantin, c’est dire son influence -, âgée de 80 ans, aurait ordonné des fouilles à Jérusalem pour retrouver le tombeau de Jésus, enseveli sous un forum romain et un temple de Vénus construits par l’empereur Hadrien. Macaire, évêque de Jérusalem, conduit les fouilles (qui dès lors sont « orientées »…). On finit par découvrir une décharge mortuaire avec les morceaux des morceaux de bois pouvant provenir de croix romaines. On isole trois  ensembles  pour correspondre aux trois Croix du Golgotha. Pour identifier celle de Jésus, la légende (Eusèbe de Césarée) voudrait qu’une femme qu’on croyait morte ait été guérie au contact du bois correspondant à la bonne croix. Selon un autre historien (Sozomène, vers 445), c’est lorsqu’un mort ressuscita au contact du bois qu’on a reconnu la vraie Croix. Ambroise de Milan raconte quant à lui en 395 que c’est l’écriteau INRI qui permit à Hélène de distinguer la croix de Jésus des deux autres. D’autres variantes existent encore sous les plumes de Rufin, Sulpice-Sévère, saint Paulin…, où il est également question des clous, du suaire, de la couronne, de la lance et autres outils de la passion. Bref, on aurait tout retrouvé exactement comme dans les Évangiles.

Eglise Ste Hélène - Paris (18)Le noyau historique fiable autour de la vraie Croix est en réalité assez mince : Hélène a sans doute ordonné des fouilles Jérusalem 300 ans après les faits, et est revenue à Rome avec des reliques légitimées par des évêques et historiens acquis à sa cause. Les siècles suivants ont amplifié les légendes autour de ces morceaux de bois. Et l’instrumentalisation royale a perduré au-delà de Constantin, jusqu’à la Sainte-Chapelle bâtie à Paris par saint Louis pour l’abriter.

On voit mal le Seigneur de l’univers prendre parti pour l’armée de Constantin contre Maxence, pour les croisés contre les sultans, ou pour l’empereur byzantin Héraclius massacrant les Perses pour récupérer les reliques de la croix volée à Jérusalem au VII° siècle !

Jésus est mort victime sur la croix, et non bourreau. Devenir bourreau au nom de la Croix est un contresens absolu !
Sur le bois de la croix, Jésus refuse le pouvoir, la domination, la victoire à la manière des hommes. La gloire de sa croix ne viendra pas de ses armées, mais de la résurrection octroyée par son Père.
Tant qu’elle reste constantinienne, la vénération de la croix est absurde, contradictoire, dangereuse, meurtrière : un oxymore. Quand elle adopte la non-violence et l’humiliation du crucifié, alors elle devient source de vie.
La gloire de la croix du Christ n’est pas de ce monde…

3. À nous de subvertir la malédiction en bénédiction
Le sens de la croix du Christ est de faire corps avec les humiliores de chaque époque. Sur le bois, Jésus va « chercher et sauver ceux qui étaient perdus » (Lc 19,10) en se faisant l’un d’entre eux.

La volonté du Christ c’est d’aller au bout de celle de son Père, « jusqu’à l’extrême » (Jn 13,1) : faire corps avec les damnés de la terre pour leur ouvrir un chemin de libération et de vie en Dieu.
96322722_m croixEn allant les rejoindre, il est assimilé à eux. Leur humiliation devient la sienne ; mais il l’assume « sans honte », alors que les puissants ont réussi – en dominant les humiliés – à leur faire intérioriser la honte d’être dominés. Il y a dans ce « sans honte » le début du retournement de la situation d’humiliation, comme on retourne un gant de l’intérieur.

Le Père Joseph Wrézinski l’a bien compris, qui a commencé à redonner un nom et une histoire au peuple du Quart-Monde pour qu’il retrouve la fierté d’être lui-même. Les grands libérateurs ont fait de même : Gandhi avec les colonisés indiens, Martin Luther King avec les ‘nègres’ américains des années 60, Mandela avec les townships souffrant de ségrégation et de misère etc.
Endurer sans honte l’humiliation de ceux qui en sont écrasés est déjà leur ouvrir la possibilité d’une dignité pleinement rétablie.

La gloire de la Croix est celle de celui qui a été maudit par la Loi (Dt 21,23). Impossible de l’assimiler à celle d’un empereur, d’un roi ou d’un dictateur se prétendant chrétien.
Impossible de l’utiliser pour écraser nos ennemis, pour tuer au nom de Dieu, ou imposer  notre religion par la force. Toutes ces trahisons historiques manipulent les symboles – dont la croix, – pour justifier leurs conquêtes.

« Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi ».

Vénérons donc la Croix, pas celle de Constantin ni celle des Croisés, mais celle qui a sauvé le bon larron.
Vénérons la Croix glorieuse, de cette gloire irréductible à toutes nos gloires trop humaines ; la gloire qui nous vient de la résurrection où YHWH a inversé la malédiction qui pesait sur les gueux de Palestine en bénédiction pour tous les peuples !



Lectures de la messe

Première lecture (Nb 21, 4b-9)
En ces jours-là, en chemin à travers le désert, le peuple perdit courage. Il récrimina contre Dieu et contre Moïse : « Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable ! » Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël. Le peuple vint vers Moïse et dit : « Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents. » Moïse intercéda pour le peuple, et le Seigneur dit à Moïse : « Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront ! » Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet du mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! – Parole du Seigneur.

Psaume (Ps  77 (78), 3-4a.c, 34-35, 36-37, 38ab.39)
Nous avons entendu et nous savons ce que nos pères nous ont raconté ;
nous le redirons à l’âge qui vient, les titres de gloire du Seigneur.

Quand Dieu les frappait, ils le cherchaient, ils revenaient et se tournaient vers lui :
ils se souvenaient que Dieu est leur rocher, et le Dieu Très-Haut, leur rédempteur.

Mais de leur bouche ils le trompaient, de leur langue ils lui mentaient.
Leur cœur n’était pas constant envers lui ; ils n’étaient pas fidèles à son alliance.

Et lui, miséricordieux, au lieu de détruire, il pardonnait. Il se rappelait :
ils ne sont que chair, un souffle qui s’en va sans retour.

Deuxième lecture (Ph 2, 6-11)
Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

Évangile (Jn 3, 13-17)
En ce temps-là, Jésus disait à Nicodème : « Nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme. De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle. Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. »
Patrick Braud


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31 août 2025

N’idolâtrez pas vos proches !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

N’idolâtrez pas vos proches !

Homélie pour le 23° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
07/09/25

Cf. également :
La vie est courte…
La docte ignorance
Pourquoi Paul n’a-t-il pas voulu abolir l’esclavage ?
S’asseoir, calculer, aller jusqu’au bout
Quel sera votre sachet de terre juive ?
Les cimetières de la Toussaint

1. Quand la famille tue
Souvenez-vous de l’assassinat de Carlo, le beau-frère du Parrain II, Michael Corleone. Carlo battait sa femme, Connie, la sœur de Michael. Un jour, après une nouvelle scène de violence domestique, Connie appelle Sonny Corleone, son frère aîné, impulsif et violent, pour l’alerter. Mais c’était un piège. Carlo a provoqué la dispute exprès, sachant que Sonny viendrait — et qu’il tomberait dans une embuscade. Sonny est criblé de balles, dans l’une des scènes les plus violentes du film. Carlo est responsable de la mort de Sonny, par vengeance et ambition.

Des années plus tard, Michael Corleone, devenu le nouveau Don, fait mine d’avoir pardonné à Carlo. Il lui fait croire qu’il sera réintégré dans les affaires, qu’il est désormais accepté comme un vrai membre de la famille. Mais en réalité, Michael a décidé que Carlo devait mourir. Pas pour se venger personnellement, mais pour restaurer l’honneur du clan et assurer la sécurité de la famille. Dans la scène finale du film, Michael confronte Carlo :
« Tu as trahi la famille. Tu as livré Sonny ». Il lui fait avouer, puis lui dit :
« Je ne te ferai pas de mal. Tu quittes la ville, ta vie est épargnée ».
Mais au moment où Carlo monte dans la voiture… il est étranglé à mort par un homme de main.

Voilà le paradoxe moral : un meurtre « au nom de l’amour de la famille », Michael fait tuer le mari de sa propre sœur. Il ment à Carlo, simule le pardon, pour mieux l’éliminer. Il prétend agir sans colère, mais par devoir envers le clan. Ce meurtre est l’illustration parfaite de la logique mafieuse : l’amour de la famille justifie tout, y compris le meurtre.

Le meurtre de Carlo est aussi le début de la fin pour Michael. Il perd peu à peu son âme, sa femme (Kay), ses illusions, puis son fils (dans Le Parrain III).
Il est englouti par la logique d’un amour familial dépourvu d’amour véritable. En cherchant à sauver la famille, il finit par la perdre.

N’idolâtrez pas vos proches ! dans Communauté spirituelle Miniature-800x445Voilà à quoi conduit l’amour de la famille lorsqu’elle est idolâtrée au point de tout lui sacrifier. Jésus de Nazareth sait bien que donner la priorité absolue à ses proches conduit à l’injustice, au mensonge, aux pires violences. Lorsqu’il est ainsi désordonné, l’amour des siens est une idole qui – telle Moloch – dévore ses propres enfants. Ce n’est qu’en ordonnant cet amour à un plus grand que lui qu’il pourra s’épanouir au service du bien commun. D’où l’avertissement de notre lecture de ce dimanche (Lc 14,25-33) : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Lc 14,26).

Éliminons d’emblée les contresens possibles à partir du verbe haïr (μισέω = miseo, en grec). L’usage de ce verbe en Israël est en réalité un sémitisme – quasi intraduisible – lorsqu’il s’applique à deux personnes. Haïr signifie alors préférer l’une à l’autre, comme il est écrit en Dt 21,15 : « Lorsqu’un homme a deux femmes, il peut arriver qu’il aime l’une et haïsse l’autre, et que toutes les deux lui donnent des fils. Si l’aîné est le fils de la femme qu’il hait… » La Loi n’indique pas une haine émotionnelle de la part du mari, mais seulement une préférence pour la première épouse, avant la deuxième épouse. De même Paul emploie ce verbe pour comparer Jacob et Ésaü : « comme il est écrit : J’ai aimé Jacob, j’ai haï Ésaü. » (Rm 9,13 ; cf. Mal 1,2–3). Ésaü n’était pas haï de son père, ni de YHWH, mais Jacob était le préféré d’Isaac, comme Joseph sera le préféré de Jacob. Si cette notion de préférence vous choque, rappelez-vous que c’est une relecture a posteriori de la vie de chacun. Il se trouve que Jacob a été plus fidèle à YHWH qu’Ésaü, et Joseph plus que ses frères. C’est pour expliquer leur réussite spirituelle à la différence des autres que les auteurs bibliques les revêtent d’une préférence divine. Les autres, frères, épouses ou proches, qui sont médiocres ou infidèles sont qualifiés de « haïs ».

C’est donc à une gestion de nos priorités que nous invite Jésus : « Dieu premier servi »,  selon la devise de Jeanne d’Arc. Si Dieu passe avant nos proches, nous pourrons aimer mieux, davantage, en vérité.
« Ce que le Christ demande, ce n’est pas que nous haïssions notre père ou notre mère au sens propre, mais que nous ne les aimions pas plus que lui, surtout si cet amour devient un obstacle à sa volonté » (Jean Chrysostome, Homélie 35 sur Matthieu).
« Il faut quitter tout ce qui est nôtre, même ce qu’il y a de plus intime, si cela empêche de s’attacher totalement à Dieu. La vraie liberté commence là où l’on cesse de posséder, même les siens » (Grégoire de Nysse, De la vie de Moïse).

Pourquoi ? Proposons quelques arguments rationnels qui nous invitent à ne pas idolâtrer nos proches.

2. Préférer le Christ remet chacun à sa juste place
Faire de ma famille un absolu, c’est lui rendre un très mauvais service. Car l’autre n’est pas Dieu, fut-il mon conjoint, mon père, ma mère, ma sœur, mon frère ! Aimer Dieu en premier, c’est placer chaque relation sous le signe de la vérité.

Nos proches ne sont plus des absolus, ni des moyens de nous combler, mais des personnes confiées à notre amour et à notre liberté.
Cela permet un amour juste, capable de dire « non » quand c’est nécessaire, de pardonner sans oublier, de prendre soin sans s’effacer. C’est un amour qui respecte la liberté de l’autre, qui ne cherche pas à le façonner à notre image, mais à l’aider à grandir dans sa vocation propre.
Dédiviniser nos proches, c’est également ne pas tout attendre d’eux. L’être aimé n’est pas là pour me combler. Il ne possède pas automatiquement tout ce qui me manque. C’est injuste de lui demander de compléter mes lacunes, de dissiper les angoisses, d’abolir ma solitude, de toujours m’apporter l’aide nécessaire. Lacan aimait à répéter avec humour :
« Aimer, c’est donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (Séminaire VIII) !
L’amour vrai ne comble pas le manque chez l’autre : au contraire, il le creuse. Partager le manque-à-être est une alliance respectueuse de l’altérité de chacun, creusant le désir d’être-plus au lieu de le saturer.

prosternez-vous-à-l-amorce-12596847 amour dans Communauté spirituelleIdolâtrer, c’est faire de l’autre un tout, un absolu, ce qui l’aliène à notre représentation et à notre narcissisme ; ce qui nous enchaîne nous-même à l’illusion d’une complémentarité impossible.
Croire que l’autre va réparer notre incomplétude, c’est tomber dans une forme d’idolâtrie affective étouffante. C’est ce que Jésus dit (sans avoir lu Lacan !) : si tu demandes à l’autre de remplir la place de Dieu, tu le perds – et tu te perds.

Communier dans l’amour suppose une certaine distance à cultiver, une réelle distinction des deux, car l’amour-fusion aliène et détruit. Développer cette distance intime au cœur de la relation est au-dessus de nos seules forces, si nous ne le recevons pas de Dieu-Trinité, en qui relation et distinction se conjuguent en communion de personnes différentes.
Revenir à la source trinitaire de l’amour nous permet d’irriguer nos amours humains à leur image et ressemblance. Tels les saumons remontant la rivière pour donner la vie, il nous faut refluer en Dieu, afin d’y puiser la qualité de relation avec laquelle nous chérirons nos proches.

3. Préférer le Christ rend l’autre libre
Idolâtrer nos proches, c’est en réalité les asservir, comme on assigne une idole à la poursuite de nos intérêts égoïstes. On se prosterne devant une statuette pour obtenir la guérison, on porte une amulette pour être protégé, on danse autour de totems pour obtenir la pluie : tous ces petits dieux ne sont que des inventions des fantasmes de notre désir de toute-puissance.

Idolâtrer l’être aimé, c’est le posséder, faire de lui la solution à mes problèmes, le bouche-trou de mes manques, l’esclave de mes demandes les plus folles.

L’altruisme cache souvent un désir possessif inavoué, à l’image des dames patronnesses du XIXe siècle qui allait nourrir « leurs pauvres ».

Regardez la vie associative : sous prétexte de générosité, combien de bénévoles ne récupèrent-ils pas un statut social, une autorité, une reconnaissance qui leur faisaient cruellement défaut ? Ils font croire que ce sont des militants désintéressés, mais ont soif de pouvoir, de domination, de gloire, à travers une militance apparemment innocente et humaniste. Très vite, ils veulent devenir indispensables, incontournables ; ils ont du mal à passer le relais (sous prétexte qu’il n’y a personne derrière) ; ils imposent leurs idées ; leur gouvernance, leur vision.
« Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi… » (Mt 20,26)

L’agapè, c’est cet amour qui aime sans condition de réciprocité. Mais pour qu’il ait valeur, encore faut-il qu’il ne serve pas de masque à un désir de maîtrise. L’amour chrétien n’attend pas tout de l’autre, car l’affection peut être facilement détournée en amour captatif s’il ne fait pas un certain travail de deuil sur le désir, sur le manque.
On peut se croire altruiste et être profondément possessif !
Or le samaritain se retire et disparaît avant que le blessé puisse le remercier. Et Saint-Vincent de Paul n’abordait le soin des pauvres qu’avec crainte et tremblement : « Quand vous donnez à un pauvre, il faut se retirer avant qu’il puisse vous remercier ». « Cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés ; reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services ».

L’amour immodéré de sa famille – quand on la place au-dessus de tout, même de la vérité, de la justice ou de la liberté – peut devenir immoral, dangereux, voire illégal.
Le népotisme par exemple fait des ravages chez les puissants (et même dans l’Église !) : Napoléon avait placé ses enfants sur les trônes des royaumes d’Europe, Trump se sert de ses proches comme ambassadeurs fantômes ou négociateurs de l’ombre ; nos dirigeants confient des postes à des membres de leur famille sans compétences réelles ; des chefs d’entreprise détournent de l’argent pour leur famille etc.
La corruption, la justice, les inégalités se nourrissent fort bien de l’amour familial désordonné !

Par amour de leur famille, certains parents taisent le crime de leurs enfants, et des enfants mentent pour innocenter leurs parents.
Par amour de la famille, j’ai vu en Afrique des parents empoisonner leur fille qui refusait un  mariage arrangé, et les déshonorait par cette insoumission.
Par amour de la famille, les vendettas continuent à semer la mort en Corse, au Kosovo ou ailleurs.
Par amour de la famille, les « crimes d’honneur », si fréquents dans les cultures traditionnelles (Maghreb, pays slaves etc.) font régner un climat de terreur.
Par amour de la famille, des enfants « différents » (handicap, homosexualité, opinions politiques ou religieuses) sont mis à la porte, exclus, ou pire.
Par amour de la famille, des parents vont élever leur enfant-roi loin de tout repère et de toute limite.

L’amour du Christ nous libère de la peur et du besoin de possession. Quand on aime d’abord le Christ, on ne demande plus aux autres de combler ce que Dieu seul peut remplir : un besoin absolu de reconnaissance, de sécurité, de sens. Cela évite de transformer nos proches en « béquilles affectives » ou en idoles, et de les aimer pour ce qu’ils nous donnent, plutôt que pour eux-mêmes.
L’amour du Christ, qui est inconditionnel, guérit l’angoisse du manque et nous ancre dans une paix intérieure. Cela rend notre amour plus libre, moins centré sur nous, plus ouvert à l’autre tel qu’il est.

4. Aimer nos proches en Dieu
Le Christ est le raccourci le plus efficace entre les autres et nous. Aller vers l’autre en passant par Lui, c’est l’humble chemin de qui veut laisser Dieu aimer en lui et à travers lui.

Jean-Paul II l’écrivait : « L’homme ne peut se comprendre pleinement sans le Christ. Il ne peut non plus aimer véritablement les autres sans passer par le Christ, qui révèle pleinement l’homme à lui-même » (Redemptor Hominis, n° 10).
Et Benoît XVI complétait : « L’amour devient divin dans la mesure où il vient de Dieu et nous unit à Dieu. Il nous transforme jusqu’à ce que nous n’aimions plus seulement en nous, mais aussi à partir de Dieu, en Dieu ».
Le pape François abondait en ce sens : « Il ne s’agit pas de remplacer l’amour humain par l’amour divin, mais de l’inscrire dans l’amour de Dieu pour le rendre plus vrai » (Amoris laetitia, n° 104).

 familleC’est donc à partir de Dieu que nous pouvons le mieux aimer.
Quand vous voulez chérir vos proches, changez de point de vue, adoptez le point de vue de Dieu ! Voyez-le comme Dieu lui-même le voit.

Être plongé dans le cœur de Dieu est le plus court chemin pour être unis nos frères, et réciproquement la prière continuelle nous conduit de la compassion envers autrui à l’union à Dieu, et de l’union à Dieu à l’amour d’autrui, en les aimant à partir de Dieu et en Dieu.

Le starets Silouane, du mont Athos, raconte comment son intercession pour les ouvriers travaillant sur les chantiers de l’île le conduit au cœur du mystère divin, où là il retrouve les visages de ces ouvriers, qui à nouveau le mènent en Dieu seul etc., dans un mouvement perpétuel de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu :
« Au début, je priais avec des larmes de compassion pour Nicolas, sa jeune femme et leur petit enfant mais, à mesure que je priais, le sentiment de la présence divine m’envahissait de plus en plus ; à un certain moment, il devint si intense que, perdant de vue Nicolas, sa femme, leur enfant, leurs besoins, leur village, je n’eus plus conscience que de Dieu seul. Le sentiment de la présence de Dieu m’entraîna dans un recueillement de plus en plus profond ; soudain, au sein même de cette présence, je rencontrai l’amour de Dieu et, au cœur de cet amour, Nicolas, sa jeune femme et l’enfant ; alors, avec l’amour même de Dieu, je recommençai à prier pour eux ; mais je me sentis derechef attiré dans de nouveaux abîmes au fond desquels je rencontrai une fois de plus l’amour de Dieu. C’est ainsi que se passent mes journées : je prie pour chacun de mes ouvriers, tour à tour, l’un après l’autre ; la fin de la journée je leur dis quelques paroles, nous prions ensemble et ils vont se reposer. Quant à moi, je regagne le monastère pour m’y acquitter de mes devoirs monastiques » [1].


Conclusion :
aimer-son-prochain-300x158 idole
Aimer le Christ en premier, ce n’est pas aimer les autres moins — c’est les aimer mieux :

en vérité, sans mensonge ni illusion,
en liberté, sans dépendance affective,
avec une force qui dépasse nos limites humaines.
C’est un amour qui désencombre, qui élargit le cœur, et qui permet à chacun d’exister dans la lumière de Dieu, non dans l’ombre de nos attentes.
Aimer Dieu en premier n’abolit pas l’amour humain, mais l’élève,
L’amour du Christ purifie les attachements affectifs.
L’amour des proches, s’il est centré sur Dieu, devient plus vrai, plus libre, plus fort.
Les autres amours s’éclairent, se purifient et se fortifient lorsqu’ils sont ordonnés à l’amour du Christ.
L’amour du prochain devient plus vrai quand il est enraciné dans l’amour de Dieu, et non dans le besoin affectif et la peur de la perte.

Ne pas idolâtrer ses proches, c’est accepter leur altérité, leur manque, leur non-réponse.
C’est renoncer à la fusion, au désir d’être leur tout ou de faire d’eux notre tout.
C’est aussi savoir aimer sans posséder, jusqu’à accepter de perdre la vie au lieu de vouloir la garder : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ».

___________________________________

[1]. Mgr Antoine Bloom, L’école de prière, Seuil (LV 143), 1972.


LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » (Sg 9, 13-18)

Lecture du livre de la Sagesse
Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables ; car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? Et qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits ; c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés.

PSAUME
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)
R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.
 (Ps 89, 1)

Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

DEUXIÈME LECTURE
« Accueille-le, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé » (Phm 9b-10.12-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Philémon
Bien-aimé, moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander pour Onésime, mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ. Je te le renvoie, lui qui est comme mon cœur. Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom, à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi.

ÉVANGILE
« Celui qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 25-33)
Alléluia. Alléluia.
Pour ton serviteur, que ton visage s’illumine : apprends-moi tes commandements. Alléluia. (Ps 118, 135)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, de grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.
Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui : ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !’ Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix. Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »
Patrick BRAUD

 

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24 août 2025

Le dîner de gueux

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le dîner de gueux

Homélie pour le 22° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
31/08/25

Cf. également :
Quelle oreille sera attentive à votre sagesse ?
Recevoir la première place
Plus humble que Dieu, tu meurs !
Dieu est le plus humble de tous les hommes
Un festin par-dessus le marché
Le je de l’ouïe


1. Rendre l’invitation

Le dîner de gueux dans Communauté spirituelleJe revois encore mes parents, penchés sur la table de la salle à manger, papier et crayon à la main : ils faisaient ensemble la liste des relations à inviter à la maison dans les semaines suivantes, afin de ne pas être en reste dans leurs obligations sociales. C’est ainsi dans les milieux aisés où l’on aime bien recevoir : rendre l’invitation est impératif si l’on veut conserver un réseau de qualité. Plus tard, en fréquentant des milieux populaires, j’ai découvert que très peu d’entre eux organisent des repas chez eux (sauf peut-être pour la famille proche). La raison en est très matérielle : quand vous avez un logement exigu, sans  jardin, avec plusieurs enfants en bas âge, il n’est pas simple d’organiser une soirée mondaine… Sans compter le coût ! Alors ils se donnent rendez-vous à l’estaminet du quartier pour une moules-frites, ou au bar du coin pour un apéro où chacun paye sa part. Pas besoin de rendre l’invitation ici ! Au mieux, il s’agit de payer une tournée générale au comptoir !


Le repas dont parle Jésus ce dimanche (Lc 14,1.7-14) ne ressemble à aucun de ces rassemblements :

« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes ».

 

Le critère pour recevoir le bristol du banquet évangélique semble être l’exact contraire de celui des CSP+ : pouvoir rendre l’invitation, et de celui des milieux modestes : chacun paye sa part.

A la cour des gueuxDans ce festin, le maître de maison décide de ne plus pratiquer l’entre-soi social. En rupture avec toutes les conventions de savoir-vivre, il fait appel aux miséreux pour remplir la salle du repas. Peut-être les forcera-t-il à entrer. Car les mendiants, les estropiés et autres exclus de la bonne société savent bien qu’ils ne peuvent honorer le commandement du Bottin mondain : « Que le dîner ait été excellent ou très médiocre, il est nécessaire de remercier la maîtresse de maison dans les jours qui suivent, et de rendre l’invitation assez rapidement ».

Pire : ils savent bien qu’ils ne sont pas du même monde que le maître de maison. Ils sont sales, sans dents, cheveux filasse et haillons de fortune. Ils n’oseraient jamais entrer d’eux-mêmes dans cette demeure trop clinquante pour eux, au risque de paraître ridicules  devant des plats et des manières trop sophistiquées pour eux. Et bien sûr, ils ne pourront jamais rendre cette invitation qui est largement hors de leur portefeuille et de leur monde.

 

Identifions-nous d’abord à eux, ces moins-que-rien, ces sans-le-sou : plus je prends conscience de ma pauvreté, de mon inconsistance, et plus je me prépare – sans le savoir – à être admis dans le royaume de Dieu. Jésus a prophétisé que les putains et les collabos entreraient les premiers (Mt 21,31) : pas besoin de faire semblant d’être impeccable donc ! Le crucifié à droite n’avait pas fait grand-chose de sa vie, peu respectable, et même coupable : c’est pourtant lui qui le premier est entré en paradis avec Jésus !

 

Sous la plume de Luc, ces gueux désignaient sans doute les non-circoncis, ces païens détestés par les juifs ultra-pratiquants. Nous avons été ces nations païennes invitées à entrer dans l’Alliance autrefois réservée à Israël. Aujourd’hui, ce dîner de gueux nous oblige plutôt à abandonner toute prétention morale qui justifierait un statut supérieur ou la certitude d’être élu. En effet, qui d’entre nous n’est pas pauvre, estropié, aveugle, boiteux dans un domaine ou un autre de son existence personnelle ? Le reconnaître est le sésame pour la salle du festin. « De tout cœur je me glorifierai de mes faiblesses » osait écrire Paul (2Co 12,9), lui l’énarque disciple de Gamaliel et citoyen romain…

 

2. L’anti dîner de cons

Le dîner de cons par Jacques VilleretSi vous avez vu ce film, vous n’avez pas vu oublier la bouille rondouillarde de Jacques Villeret expliquant sa passion des maquettes en allumettes à Thierry Lhermitte médusé par tant de naïveté absurde… Le dîner de cons est le piège tendu par ceux qui ne le sont pas ou supposés tels ! – pour ridiculiser l’invité en le faisant parler à table.
Le repas de fête de la parabole fait à peu près l’inverse : il révèle les ‘gens bien’ comme des idiots ne sachant pas profiter de la grâce qui passe, et les cons de l’époque comme les plus dignes de l’invitation.

 

Ce « dîner des gueux » mérite bien son nom auprès des croyants très religieux : ils se pincent le nez en passant près de ces indésirables ; ils sont scandalisés de leur accueil par le maître de maison ; et jamais il ne leur viendra à l’esprit de fréquenter ces infréquentables, encore moins de les faire asseoir à leur table !

 

Si l’on songe que le festin figure également l’eucharistie, on se dit que nos messes paroissiales sont bien plus proches d’un rallye versaillais que de ce dîner de gueux !
Si vous ne connaissez pas le phénomène des rallyes, demandez aux versaillais : il faut avoir la chance d’être parrainé pourrait être invité à l’une de ces soirées entre fils et filles de bonne famille, à charge de revanche d’ailleurs. J’y suis allé deux fois lors de mes études à Versailles. C’était visiblement un lieu de chasse : chasse au futur mari prometteur pour les jeunes filles en tenue de soirée, sous l’œil attentif des parents organisateurs ; chasse à l’aventure d’un soir pour les élèves de prépa ou d’écoles d’ingénieurs avides de décompression ; chasse aux contacts permettant d’enrichir le réseau relationnel de chacun ; sans oublier la chasse au somptueux buffet de cocktails et petits fours abondamment offerts. Cette pratique de l’entre-soi dure depuis des générations, au service de la reproduction sociale de certaines élites. Choix du quartier, choix des écoles mais aussi choix des activités de loisirs, ces rallyes contribuent à construire l’entre-soi des familles qui se retrouvent à la sortie des écoles, des églises, dans les associations, les salons, les réceptions diverses, du thé au bridge en passant par les grandes soirées ou fêtes nocturnes.

« Parmi vous il ne doit pas en être ainsi… » (Mt 20,23) : l’avertissement de Jésus sur l’exercice « mondain » du pouvoir vaut également pour nos fréquentations, nos invitations, nos loisirs…

 

3. La gratuité au menu

Ni dîner de cons, ni rallye versaillais, la réception dont parle Jésus n’a qu’un seul plat au menu : la gratuité.

 gueux dans Communauté spirituelleLes gueux qui y sont invités ne l’ont pas mérité. Ils sont étonnés de n’avoir rien à payer. Ils n’auront pas à rendre cette invitation qui est au-dessus de leurs moyens.
Jésus lui-même s’est glissé dans la peau d’un de ces gueux en acceptant des invitations chez des notables, des fonctionnaires ou des riches commerçants, sachant bien qu’il ne pourrait jamais leur offrir la même hospitalité en retour.
Accepter d’être invité, honoré, choyé, est pour nous un impératif spirituel, plus difficile qu’il n’y paraît. Car nous voulons toujours être à la hauteur, mériter, ne rien devoir à personne…

 

Après nous être identifié à ces dépenaillés, regardons le maître du repas. Jésus lui demande de fréquenter ceux qui ne sont pas de son monde, d’inviter hors de ses cercles habituels (amis, famille, riches voisins). Il lui faudra apprendre à les connaître d’abord, pour leur transmettre l’invitation, puis pour leur parler, manger et boire avec eux lors du dîner.

 

Faites le compte : combien de relations avez-vous hors de vos cercles habituels ? Combien d’amis de classe sociale, d’opinion politique ou de religion différentes des vôtres ? L’Évangile prescrit cette mixité-là au nom de la gratuité du salut, alors que le Coran l’interdit au nom de la pureté de la foi séparant les croyants des mécréants :
« Tu n’en trouveras pas, parmi les gens qui croient en Allah et au Jour dernier, qui prennent pour amis ceux qui s’opposent à Allah et à Son Messager, fussent- ils leurs pères, leurs fils, leurs frères ou les gens de leur tribu. » (Coran 58,22).

 

La fréquentation des mécréants – encore plus lors d’un dîner – est haram (interdite), car seuls les croyants réussiront à entrer dans les jardins d’Allah… : on est là aux antipodes de l’Évangile !

La gratuité dans nos relations est l’antidote à la fermeture du cœur.
Ne rien attendre en retour nous libère de l’évaluation d’autrui.
Inviter sans raison nous procure des rencontres improbables.

 

La rose est sans pourquoi par Silesius« La rose fleurit sans pourquoi » : répétait inlassablement un mystique du XVII° siècle (Angélus Silesius) : heureux serons-nous lorsque le plan de table de notre réception sera bousculé par l’arrivée de convives imprévus et insolvables !

Quelle invitation gratuite hors de mes cercles habituels vais-je lancer cette semaine ?…

 

Lectures de la messe

 

Première lecture
« Il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur » (Si 3, 17-18.20.28-29)

 

Lecture du livre de Ben Sirac le Sage
Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité, et tu seras aimé plus qu’un bienfaiteur. Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur. Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire. La condition de l’orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute.

 

Psaume
(Ps 67 (68), 4-5ac, 6-7ab, 10-11)
R/ Béni soit le Seigneur : il élève les humbles. (cf. Lc 1, 52)

 

Les justes sont en fête, ils exultent ;
devant la face de Dieu ils dansent de joie.
Chantez pour Dieu, jouez pour son nom
Son nom est Le Seigneur ; dansez devant sa face.

 

Père des orphelins, défenseur des veuves,
tel est Dieu dans sa sainte demeure.
À l’isolé, Dieu accorde une maison ;
aux captifs, il rend la liberté.

 

Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse,
et quand il défaillait, toi, tu le soutenais.
Sur les lieux où campait ton troupeau,
tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre.

 

Deuxième lecture
« Vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant » (He 12, 18-19.22-24a)

 

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, quand vous êtes venus vers Dieu, vous n’êtes pas venus vers une réalité palpable, embrasée par le feu, comme la montagne du Sinaï : pas d’obscurité, de ténèbres ni d’ouragan, pas de son de trompettes ni de paroles prononcées par cette voix que les fils d’Israël demandèrent à ne plus entendre. Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, vers des myriades d’anges en fête et vers l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux. Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous, et vers les esprits des justes amenés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d’une alliance nouvelle.

 

Évangile
« Quiconque s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé » (Lc 14, 1.7-14)
Alléluia. Alléluia. Prenez sur vous mon joug, dit le Seigneur ; devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur. Alléluia. (cf. Mt 11, 29ab)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient. Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit : « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi. Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place. Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : ‘Mon ami, avance plus haut’, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »
Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. »
Patrick BRAUD

 

 

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17 août 2025

La porte étroite

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La porte étroite

 

Homélie pour le 21° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
24/08/25

 

Cf. également :

Les premiers et les derniers

Maigrir pour la porte étroite
Qui aime bien châtie bien ?
Dieu aime les païens
Chameau et trou d’aiguille
Les sans-dents, pierre angulaire
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Premiers de cordée façon Jésus

 

1. Ça bouchonne au péage

La porte étroite dans Communauté spirituelleAutoroute A10, péage de Saint-Arnoult-en-Yvelines un dimanche d’août vers 19 heures : les files de voitures s’allongent sur les 40 voies de circulation censées fluidifier le passage du plus célèbre péage de France. Près de 200 000 voitures par jour lors de ses pics d’été classés en rouge par Bison Futé ! L’entonnoir semble large vu d’en haut. En réalité, c’est le délai de paiement qui rétrécit le flux et donne l’impression d’être pris dans un formidable goulot d’étranglement.

Serait-ce d’un péage de ce genre dont Jésus parle dans notre évangile (Lc 13,22-30) : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas » ?

Il n’y aurait plus alors qu’à payer un abonnement au télépéage pour espérer passer plus vite que les autres… ou prier pour que Vinci installe rapidement le « flux libre » expérimenté ailleurs !

 

Or Jésus ne parle pas d’une foule se pressant pour franchir une porte, mais de chacun d’entre nous confronté à l’étroitesse de la porte devant lui. Cette image de la porte étroite n’évoque pas un entonnoir limitant le nombre de personnes pouvant entrer. Il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y a qu’un seul passage étroit par lequel tous devraient passer, mais plutôt que chacun a sa propre porte, et que celle-ci est étroite.

Voilà qui change la perspective ! Il n’y a pas de compétition avec d’autres voyageurs sur le péage de l’autoroute. Il y a seulement la responsabilité personnelle : la mienne, la vôtre, pour traverser.

Cette première confusion écartée, interrogeons-nous : de quoi cette porte étroite est-elle le nom ?

 

2. Baisse la tête, grand Charles !

Portrait-de-Charles-8-1045x595 agonie dans Communauté spirituelleIl y a des portes dont il faut se méfier. Le 7 avril 1498, le roi Charles VIII est au Château d’Amboise, et il veut aller voir un match de jeu de paume qui se joue dans les fossés. Pour s’y rendre, il emprunte une galerie à grands pas, et il ne remarque pas que le linteau en pierre de la porte est trop bas : il s’y heurte violemment la tête. Il se relève mais, quelques heures plus tard, il s’écroule et ne s’en remettra pas. Il meurt ainsi, assassiné par une porte trop petite pour lui !

 

Voilà un premier sens possible : le salut est accessible à celui qui se fait petit. À l’image du pèlerin arrivant à la basilique de Bethléem, nous découvrons que l’entrée du royaume est exiguë, basse, si bien qu’il nous faut nous pencher, baisser la tête, afin de pouvoir franchir ce seuil. Dans ce lieu où Dieu se fait petit pour nous, le rejoindre demande d’emprunter ce même chemin d’humilité et d’abaissement que Paul appelle la kénose du Verbe : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix… » (Ph 2,6–11).

Certains commentaires font allusion à une petite porte dans les remparts de Jérusalem. Après le coucher du soleil, cette porte restait ouverte plus longtemps que les grandes portes qui étaient plus difficiles à défendre. Les chameaux ne pouvaient y passer qu’en se défaisant de toutes leurs charges. C’est une porte identique qui se trouvait autrefois à Toulouse, à l’emplacement de la place du Capitole à l’entrée de la rue du Taur ; une maquette de cette porte se trouve au musée Raymond IV de Toulouse.

 

Certes, il y a des explications matérielles et historiques à l’exiguïté et l’étroitesse de cette porte : il était plus facile de contrôler qui entrait. Au temps des invasions – et Dieu sait s’il y en eut – la basilique était plus facile à défendre, mais les chrétiens, en voyant cette porte, se sont toujours rappelés la « Porte étroite » de l’Évangile d’aujourd’hui.

Les cavaliers du Moyen-Âge étaient obligés de descendre de leur  monture et même d’enlever tout leur équipement pour pouvoir passer. Le touriste américain avec tous ses appareils de photos sur le ventre était obligé d’en faire autant.

 

3. Vieille peau !

Cette allusion à l’humilité est féconde, mais elle ne suffit pas. Jésus parle en effet d’une porte étroite, plus que basse. Les gros ne pourront se faufiler, même de profil, par cette ouverture. L’obésité alimentaire prolifère dans le monde, l’obésité spirituelle également ! Être trop obèse pour passer la porte étroite, c’est s’être entouré de trop de graisses  spirituelles : nos biens, nos consommations, nos certitudes, nos savoirs techniques, notre volonté de puissance, d’indépendance, notre individualisme forcené etc.

De même que les caravaniers étaient obligés de décharger les colis de leur chameau pour passer la porte « du trou de l’aiguille » à Jérusalem, de même nous devons nous décharger de nos fardeaux, de nos richesses, pour entrer dans le royaume de Dieu. « Il est plus facile à un chameau d’entrer par la porte de l’aiguille riche d’entrer dans le royaume de Dieu » (Mt 19,24).

 

N’allez pas dire en vous-même : « moi, je ne suis pas riche, cela ne me concerne pas ». Car la cure de minceur réclamée par la porte étroite concerne chacun !

Tauler, mystique allemand du XIV° siècle, explique qu’avec le temps nous nous revêtons d’une carapace étanche en empilant plusieurs peaux successives afin de nous protéger.

« Mes enfants, à votre avis, d’où provient-il que l’homme n’arrive à pénétrer au fond de lui-même d’aucune façon ? En voici la cause : mainte peau épaisse, horrible, aussi épaisse que le front d’un bœuf, a été étendue par-dessus. Sachez que certaines personnes peuvent bien avoir trente à quarante de ces peaux, épaisses, grossières, noires, comme des peaux d’ours ».

Tauler a raison : nous nous sommes enveloppés de tant de couches superficielles que nous ne passons plus par l’embrasure de la porte du salut ! Comme un oignon qu’on épluche, il nous faut alors nous dépouiller une à une de ces vieilles peaux, de ces fausses protections, afin de nous exposer à la grâce au lieu de compter sur nos œuvres.

 

mue1 EckhartMaître Eckhart – autre champion de la mystique rhénane du XIV° siècle – prenait lui aussi cette image du passage si étroit qu’il demande de changer de peau pour y arriver.

Imaginez un serpent d’âge mûr, rampant dans nos broussailles intérieures.

« Lorsque le serpent remarque qu’il commence à vieillir, à se rider et à sentir mauvais, il cherche un passage étroit entre deux pierres voisines, et il s’y faufile, en les serrant de si près qu’il perd sa vieille peau ; et par-dessous une nouvelle peau s’est déjà formée. L’homme doit faire de même avec sa vieille peau ; que cela soit donc décapé par le passage entre les deux pierres qui sont l’une à côté de l’autre. »

 

Autrement dit : les vieilles peaux ne passent pas la porte du salut !

Accepter le salut offert en Jésus-Christ nous demande de déchirer nos vieux habits, de faire craquer nos anciennes habitudes, de laisser à terre nos protections habituelles pour revêtir la seule grâce qui nous vient du Christ. Un peu comme le baptisé de Pâques est invité à se déshabiller pour être plongé nu dans l’eau du baptistère, avant d’être oint de l’huile du saint chrême pour lui faciliter le passage…

 

Le plus difficile alors n’est pas de passer la porte, mais de se débarrasser de tout ce qui nous encombre pour cela.

À un moment donné, il faut avoir le courage de consentir à la nouveauté, de franchir le passage, même si on perd sa vieille peau, son vieux vêtement, même si on récolte des plaies et des écorchures. Sinon, commet être renouvelé par le Christ ? Il faut que nos vieux vêtements nous soient enlevés afin que, jour après jour, notre humanité intérieure devienne nouvelle.

 

4. La porte jubilaire

250px-Rom%2C_Vatikan%2C_Petersdom_-_Heilige_Pforte_1 jubiléEn cette année jubilaire 2025, des milliers de pèlerins feront le voyage à Rome pour passer la porte de la basilique Saint-Pierre dédiée à cet événement, en signe d’accueil du grand pardon jubilaire.

La tradition veut que traverser la Porte Sainte pendant une année sainte accorde l’indulgence plénière, c’est-à-dire le pardon des péchés.

Cependant, pour obtenir l’indulgence plénière plusieurs fois, certaines conditions doivent être respectées à chaque passage, telles que se confesser, participer à l’Eucharistie, prier pour les intentions du Pape, et accomplir des œuvres de charité.

La conversion symbolisée par le franchissement de la porte jubilaire rejoint ainsi le dépouillement prôné par Tauler et Eckhart. L’accent est mis ici sur la « remise à zéro » de toutes les dettes proclamée dans le Lévitique pour le Jubilé : « Vous ferez de la cinquantième année une année sainte, et vous proclamerez la libération pour tous les habitants du pays. Ce sera pour vous le jubilé : chacun de vous réintégrera sa propriété, chacun de vous retournera dans son clan. Cette cinquantième année sera pour vous une année jubilaire : vous ne ferez pas les semailles, vous ne moissonnerez pas le grain qui aura poussé tout seul, vous ne vendangerez pas la vigne non taillée. Le jubilé sera pour vous chose sainte, vous mangerez ce qui pousse dans les champs. En cette année jubilaire, chacun de vous réintégrera sa propriété » (Lv 25,10-13).

Passer la porte jubilaire – étroite ou large – est le signe du désir du pèlerin d’accueillir en plénitude la libération promise, dès maintenant.

 

5. Passer la porte : une agonie

Que ce soit la responsabilité personnelle, l’humilité, le dépouillement ou le jubilé, ce qu’évoque la porte étroite de Jésus demande un combat intérieur, une lutte spirituelle intense.

Paradoxe : c’est offert, mais cela ne s’accueille pas sans effort !

La foi n’est pas un quiétisme où la gratuité du salut servirait d’excuse à nos démissions, d’alibi à nos compromissions.

Luc emploie le verbe si fort d’agoniser pour décrire ce combat : « Efforcez-vous (γωνζομαι = agōnizomai) d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas » (Lc 13,24).

22846792_p porteOn entend bien l’agonie de Jésus à Gethsémani affleurer à l’énoncé de cette phrase de Luc. Car c’est une question de vie ou de mort (éternelles !), Et non une cure de détox pour le bien-être personnel !

Paul en savait quelque chose : « Tous ceux qui combattent (agonizomai) s’imposent toute espèce d’abstinences, et ils le font pour obtenir une couronne corruptible ; mais nous, faisons-le pour une couronne incorruptible » (1Co 9,25).

Il se laissait remplir par une force venue d’en haut, afin de demeurer fidèle à ce travail de la grâce en lui : « C’est à quoi je travaille, en combattant (agonizomai) avec sa force, qui agit puissamment en moi » (Col 1,29).

Il cite en exemple sur son compagnon Epaphras, qui – lui – combat par la prière : « Epaphras, qui est des vôtres, vous salue : serviteur de Jésus-Christ, il ne cesse de combattre (agonizomai) pour vous dans ses prières » (Col 4,12). Il exhorte Timothée à s’engager lui aussi dans cette voix rugueuse : « Combats (agonizomai) le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, et pour laquelle tu as fait une belle confession en présence d’un grand nombre de témoins » (1Tim 6,12). Et Paul terminera sa vie en jetant ce regard en arrière : « J’ai combattu (agonizomai) le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi » (2Tim 4,7).

 

“J’aimerais vous proposer quelque chose – disait le pape François à l’Angélus du 21 août 2016. Pensons maintenant un instant, en silence, à tout ce qui en nous, nous empêche de franchir cette porte : ma fierté, mon orgueil, mes péchés. Et puis, pensons à l’autre issue, cette porte grande ouverte par la miséricorde de Dieu qui, nous attend, de l’autre côté, pour nous accorder son pardon”…

Ne croyons pas que l’entrée dans le salut se fera pour nous sans détachement, sans douleur, sans effort.

Apprenons dès maintenant à perdre, à « maigrir », à muer, afin que la porte étroite ne soit pas notre condamnation…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« De toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères » (Is 66, 18-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : connaissant leurs actions et leurs pensées, moi, je viens rassembler toutes les nations, de toute langue. Elles viendront et verront ma gloire : je mettrai chez elles un signe ! Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés vers les nations les plus éloignées, vers les îles lointaines qui n’ont rien entendu de ma renommée, qui n’ont pas vu ma gloire ; ma gloire, ces rescapés l’annonceront parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur, sur des chevaux et des chariots, en litière, à dos de mulets et de dromadaires, jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem, – dit le Seigneur. On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël, dans des vases purs, à la maison du Seigneur. Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux, – dit le Seigneur.

Psaume
(Ps 116 (117), 1, 2)
R/ Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile. ou : Alléluia !
 (Mc 16, 15)

Louez le Seigneur, tous les peuples ;
fêtez-le, tous les pays !

Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
éternelle est la fidélité du Seigneur !

Deuxième lecture
« Quand Dieu aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons » (He 12, 5-7.11-13)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches. Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ; il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils. Ce que vous endurez est une leçon. Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ; et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ? Quand on vient de recevoir une leçon, on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse. Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon, celle-ci produit un fruit de paix et de justice. C’est pourquoi, redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent, et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux. Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ; bien plus, il sera guéri.

Évangile
« On viendra de l’orient et de l’occident prendre place au festin dans le royaume de Dieu » (Lc 13, 22-30)
Alléluia. Alléluia.
Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’ Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »

Patrick BRAUD

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