L'homélie du dimanche (prochain)

5 novembre 2023

Plus importe le flacon que l’ivresse…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Plus importe le flacon que l’ivresse…

Homélie pour le 32° Dimanche du temps ordinaire / Année A
12/11/2023

Cf. également :
Elles étaient dix
Éloge de la responsabilité individuelle
L’anti terreur nocturne
Donne-moi la sagesse, assise près de toi

Les bonheurs de Sophie
Manquez, venez, quittez, servez
Épiphanie : la sagesse des nations
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

« Même pas peur »…
Leurre de la cruche…

Attendre après la mort ?
Enquête FLASHS-IFOP pour Plaquedeces.fr
La croyance d’une vie après la mort a de moins en moins la cote en France. Un récent sondage de l’IFOP en septembre chiffrait à 31 % la proportion des Français croyant en une vie post-mortem. Ils étaient 37 % en 1970, et visiblement la pente est descendante. Conséquence logique : seuls 40 % des Français souhaitent encore une cérémonie religieuse à leur décès. Autrefois, c’était 90 % de la nation qui « passait à l’église ». Plus étonnant encore, seulement 69 % des pratiquants pensent toujours qu’il existe une vie après la mort !

Dans ce contexte, la parabole des vierges folles et sages de ce dimanche (Mt 25,1-13) aura bien du mal à être comprise par nos contemporains. Elle parle en effet du retour du Christ à la fin des temps. Or si je n’attends plus rien après la petite fin du monde qui est ma mort personnelle, comment pourrais-je attendre la grande fin du monde que sera le retour du Christ, le Jugement dernier tel que l’évoque le credo : « il (le Christ) reviendra juger les vivants et les morts » ?

La parabole des 10 vierges veut d’abord encourager les communautés chrétiennes du premier siècle à persévérer dans cette attente. Jésus avait annoncé son retour en gloire. Naïvement, les premiers chrétiens – Paul le premier ! – croyaient que ce serait pour demain. Las : le temps passe, la génération des Douze disparaît, et le Christ n’est toujours pas revenu… Alors cette parabole écrite vers 70–80 veut entretenir la flamme – c’est le cas de le dire avec les lampes à huile ! – des baptisés pour continuer à espérer.

Les 10 vierges symbolisent sans doute toute l’Église, cette « vierge pure » que Paul voulait présenter au Christ, immaculée et sainte (2Co 11,2).
Elles sont 10, comme le miniane obligatoire à la synagogue. Il y a parmi elles des folles et des sages, comme dans l’Église de notre temps, de tous les temps.

Le sommeil qui les gagne pendant leur attente évoque la mort : ne parle-t-on pas du cimetière comme d’un dortoir en grec ? ‘S’endormir dans la mort’ est encore une expression utilisée pour le départ d’un proche. Car qui dit sommeil espère réveil ! La parabole affirme clairement que le sommeil de la mort aura une fin, lorsque le Christ viendra. Mais elle privilégie l’image de l’amour à celle du jugement : c’est un époux qui vient et non un juge. C’est d’amour dont il est question : entre le Christ et son Église, entre lui et chacune des 10 vierges, entre lui et moi.

La flamme de l’amour peut-elle durer au-delà de la mort ? Les veuves et les veufs sont taraudés par cette question, comme chacun de nous lors de la mort d’un proche aimé.

Plus importe le flacon que l’ivresse… dans Communauté spirituelleLa seule différence entre les 5 sages et les 5 folles réside dans leur réserve d’huile. Leur virginité témoigne qu’elles ont toutes de leur vivant fait le choix de l’Église, en n’allant pas se prostituer avec des idoles, l’argent, le pouvoir, l’injustice etc. Elles sont toutes égales sur ce plan. Elles ont toutes les 10 une lampe, symbole de leur foi qui éclaire leur route, et de leur espérance qui attend le jour. Les 10 lampes sont remplies d’huile au début, dans laquelle les Pères de l’Église voyaient tour à tour les bonnes œuvres, ou la miséricorde, ou la grâce reçue, ou l’huile du baptême etc. Jusque-là, aucune différence entre les 10. Elles s’endorment toutes, même les sages, ce qui montre bien que ce sommeil n’est pas une faute : c’est le sommeil naturel de la mort des premières générations chrétiennes, qui disparaissent avant que le Christ ne soit revenu en gloire. Ce n’est pas ce sommeil qui leur sera reproché, car il est commun aux 10 : tout le monde mourra avant de voir le jugement dernier (contrairement à ce que pensaient Paul ou Pierre, naïvement, répétons-le) !

Ce qui différencie les 5 folles des 5 sages, c’est la réserve d’huile. Ce qui sera reproché aux 5 folles est leur absence au moment de l’arrivée de l’époux, parties chercher une réserve chez des marchands. Ce ne sont pas les marchands qui sont disqualifiés, car les 5 sages ont dû elles aussi acheter leur huile chez eux. C’est le manque de réserve d’huile dans un flacon. Faute de cette réserve, leurs lampes s’éteignent en cours de route lorsqu’elles se lèvent pour aller à la rencontre de l’époux.

Quelle est donc cette réserve que la traduction liturgique évoque sous la forme de flacon d’huile ?

 

De l’importance du flacon
les noces de cana jarres
Par analogie, on pense à la cruche que la Samaritaine a laissée au bord du puits (Jn 4). Le parallélisme antithétique entre les deux scènes est parlant : 5 vierges sages / une femme aux 5 maris ; un flacon / une cruche ; une rencontre improbable avec le Christ. Folle qu’elle était, la Samaritaine devient sage lorsqu’elle choisit de devenir elle-même une cruche – si l’on pardonne ce jeu de mots – contenant l’eau vive de l’Esprit de Dieu répandu par Jésus (d’où le fait d’abandonner l’autre cruche, inutile depuis que la Samaritaine est devenu elle-même le vase de l’Esprit Saint). Elle attendait le Messie, et son désir égaré en aventures sans lendemain lui a cependant permis d’espérer sans cesse, jusqu’à reconnaître le Messie lorsqu’il vint à sa rencontre.

Le flacon d’huile fait également penser aux grandes jarres de pierre que Jésus a fait remplir aux noces de Cana (Jn 2,1-11). Ici encore il s’agit d’un repas de noces, dont la joie ne doit pas s’éteindre avec le temps. Jésus fait remplir ces vases comme les vierges sages avaient rempli leur flacon, pour que le vin de la noce ne cesse de couler à flots, pour que demeure la joie des convives jusqu’à la fin.

Le parallèle est cependant affaibli par le fait que ce n’est pas le même mot (δρα, hudria) qui désigne la cruche dans ces deux passages et le flacon (γγεον, angeion) des 5 sages.

Regardons donc du côté de ce flacon, décidément décisif.
Flacon huile
Le nom γγεον (flacon) n’est utilisé que 2 fois dans le Nouveau Testament, et dans Matthieu seulement : dans notre parabole, et en Matthieu 13,48 : « Quand il est plein, on tire le filet sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers (γγεον) ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien ». Jésus observe les pêcheurs triant leurs filets une fois la pêche terminée, et il y voit une image du Jugement dernier là encore. Pendant sa vie terrestre, chacun a chaluté, accumulé un tas de choses dans ses filets : des algues, des crabes, de la vase, de la friture, des brochets, des coquillages, des méduses, des perches… Une fois la pêche terminée vient le temps du tri, c’est-à-dire du jugement : chacun pourra par lui-même constater et évaluer le fruit de sa pêche. En triant le bon du mauvais, chacun sera à lui-même son propre juge, découvrant ce qui a de la valeur, à mettre dans des paniers (γγεον), et ce qui n’a aucune valeur, à jeter.

Remplir son panier de pêche est ainsi l’équivalent de porter son flacon d’huile (parce que c’est le même mot). Au-delà du sommeil de la mort, la vraie valeur de nos vies nous apparaîtra en pleine lumière, et seul sera gardé ce qui est dans le panier/flacon ; le reste sera jeté dehors : les algues et la vase du filet comme les vierges folles sans flacon. Le Christ avertissait clairement ses disciples en ce sens : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes » (Lc 13,24-30).

Le croupier au casino crie : « les jeux sont faits ! » Trop tard pour refaire le match. Contrairement à toutes les fables autour de la réincarnation, la vie de chacun est unique ; c’est d’ailleurs ce qui en fait sa valeur. Trop tard aussi pour demander de l’aide : la responsabilité personnelle est inaliénable. Personne ne peut répondre de mes actes à ma place. Les vierges sages ne peuvent se substituer à l’irresponsabilité des vierges folles. Ainsi Paul déclarait souffrir de voir ses frères juifs refuser le Christ, sans pouvoir rien faire pour eux, car c’est de leur seule responsabilité de croire ou de ne pas croire : « Pour les Juifs, mes frères de race, je souhaiterais être anathème, séparé du Christ… » (Rm 9,1-5).

Dans la traduction grecque des Septante (LXX), le mot γγεον (flacon) revient 22 fois. Et notamment lorsque Joseph - ministre de Pharaon - ordonne de remplir de blé les sacs (γγεον) de voyage de ses frères pour qu’ils rentrent chercher leur père Jacob en Canaan. Il s’agit donc d’avoir des provisions pour la marche, ce qui rejoint l’idée du flacon d’huile : une provision d’amour pour marcher vers l’époux.

Vierges-4 flacon dans Communauté spirituelleLe contenu amoureux de ce flacon est explicitement évoqué par la sagesse du livre des Proverbes : « Bois de l’eau à ta citerne (γγεον), des eaux vives de ton puits ! Tes sources iraient-elles se répandre au-dehors, couler en ruisseaux sur les places ? Qu’elles soient pour toi, pour toi seul, sans partage ! » (Pr 5,15-17). Dans cet avertissement fait aux maris juifs de ne pas céder aux charmes d’une femme étrangère, l’amour conjugal est comparé à une citerne dont la réserve permet de se désaltérer sans cesse, sans aller voir ailleurs. Et là encore, c’est une responsabilité personnelle inaliénable : « que les sources soient pour toi seul, sans partage ! ».
C’est la cruche de Rébecca qui va signaler à Jacob la femme de son cœur (Gn 24,14-20).
C’est le vase d’huile offert qui va devenir inépuisable grâce à l’hospitalité de la veuve de Sarepta, et lui permettra d’attendre le salut : « ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre » (1R 17,14).
Ces flacons, ou vases en terre cuite, servent également à conserver les aliments (Jr 40,10), et même la nourriture par excellence qu’est la Torah, dont les rouleaux de parchemin précieusement abrités dans des vases de terre cuite hermétiquement fermés nous ont été transmis à Qumran et ailleurs.

Décidément, le flacon importe plus que l’ivresse du moment…
Puissions-nous accumuler de vrais trésors qui nous ouvriront la porte de la salle des noces.
Puissions-nous nous endormir dans la mort avec la même espérance que la bien-aimée du Cantique des cantiques : « je dors, mais mon cœur veille » (Ct 5,2) …

 

Bach, J.S. : Wachet auf, ruft uns die Stimme (éveillez-vous, nous crie la voix), Choral BWV 140, d’après Mt 25, 1-13


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La Sagesse se laisse trouver par ceux qui la cherchent » (Sg 6, 12-16)

Lecture du livre de la Sagesse
La Sagesse est resplendissante, elle ne se flétrit pas. Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l’aiment, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Elle devance leurs désirs en se faisant connaître la première. Celui qui la cherche dès l’aurore ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à sa porte. Penser à elle est la perfection du discernement, et celui qui veille à cause d’elle sera bientôt délivré du souci. Elle va et vient à la recherche de ceux qui sont dignes d’elle ; au détour des sentiers, elle leur apparaît avec un visage souriant ; dans chacune de leurs pensées, elle vient à leur rencontre.
 
PSAUME
(Ps 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Mon âme a soif de toi, Seigneur, mon Dieu ! (cf. Ps 62, 2b)

Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Dans la nuit, je me souviens de toi
et je reste des heures à te parler.
Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.

DEUXIÈME LECTURE
« Ceux qui sont endormis, Dieu, par Jésus, les emmènera avec lui » (1 Th 4, 13-18)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis dans la mort ; il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres, qui n’ont pas d’espérance. Jésus, nous le croyons, est mort et ressuscité ; de même, nous le croyons aussi, ceux qui se sont endormis, Dieu, par Jésus, les emmènera avec lui.
Car, sur la parole du Seigneur, nous vous déclarons ceci : nous les vivants, nous qui sommes encore là pour la venue du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui se sont endormis. Au signal donné par la voix de l’archange, et par la trompette divine, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous les vivants, nous qui sommes encore là, nous serons emportés sur les nuées du ciel, en même temps qu’eux, à la rencontre du Seigneur. Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur. Réconfortez-vous donc les uns les autres avec ce que je viens de dire.

ÉVANGILE
« Voici l’époux, sortez à sa rencontre » (Mt 25, 1-13).
Alléluia. Alléluia. Veillez, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra. Alléluia. (cf. Mt 24, 42a.44)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole :
« Le royaume des Cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe pour sortir à la rencontre de l’époux. Cinq d’entre elles étaient insouciantes, et cinq étaient prévoyantes : les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile, tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes, des flacons d’huile. Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Au milieu de la nuit, il y eut un cri : ‘Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.’ Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leur lampe. Les insouciantes demandèrent aux prévoyantes : ‘Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.’ Les prévoyantes leur répondirent : ‘Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands vous en acheter.’ Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva. Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent à leur tour et dirent : ‘Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !’ Il leur répondit : ‘Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas.’
Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. »
Patrick BRAUD

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2 novembre 2023

Ni rabbi, ni père, ni maître : serviteur !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ni rabbi, ni père, ni maître : serviteur !

Homélie pour le 31° Dimanche du temps ordinaire / Année A
05/11/2023

Cf. également :
Ils disent et ne font pas
Une autre gouvernance

L’Église et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ? 
Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde

Ni rabbi, ni père, ni maître : serviteur ! dans Communauté spirituelle 69327_vod_thumb_318816-hd« Ni Dieu ni maître ! »
Ce slogan souvent tagué à la hâte sur les murs parisiens pendant les manifestations de rue a d’abord été le titre du journal fondé par Auguste Blanqui en 1880. Il résume la doctrine anarchiste du XIX° siècle : s’émanciper de la tutelle des religions et de l’État, pour laisser les citoyens s’organiser librement. On raconte qu’à cette devise Paul Claudel aurait répondu : « choisir Dieu est le seul moyen radical de n’avoir aucun maître »
Bien vu ! C’est un peu cette remise en place que Jésus opère dans notre Évangile (Mt 23,1-12) : ne donnez à personne le nom de rabbi/père/maître, car vous n’avez qu’un seul rabbi/Père/maître : Dieu, plus grand que tous les pouvoirs terrestres.

Le Christ ne se fait pas que des amis avec cette triple contestation de l’autorité, qui pourrait paraître anarchiste si elle ne recentrait pas en Dieu la source de toute autorité, fondement de la fraternité entre nous tous.

 

1. Ni rabbi : contestation de l’autorité religieuse
Qu’est-ce qu’un rabbi au temps de Jésus ? C’est un titre de respect, qui veut honorer la sagesse du rabbin. Son rôle est celui d’un juge, d’un arbitre dont la décision permet de se conformer à la Loi dans une situation inédite. Il s’appuie sur son interprétation de la Torah pour conseiller les juifs le questionnant sur ce qu’il convient de faire en telle ou telle circonstance. Par exemple, lorsque des juifs viennent trouver Jésus pour des questions d’héritage, ils le prennent pour un rabbi. Et cela ne lui plaît pas ! Il leur répond d’ailleurs vertement : « Qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? » (Lc 12,14).

L’objet de l’enseignement d’un rabbi est de trouver des solutions à des questions complexes concernant l’application de la Torah. En plus de la Bible, il se fonde sur les interprétations de ses prédécesseurs et sur leur jurisprudence. Un peu comme un juge du Tribunal des prud’hommes aujourd’hui en matière professionnelle. Son autorité ne repose que sur le respect qu’inspire sa science, indépendamment de son ascendance et de son passé. Sa consécration est de voir cette autorité reconnue par ses pairs et par les étudiants qui souhaitent apprendre auprès de lui avant d’enseigner à leur tour.

Rabbi Mennachem Mendel Schneerson Le Rabbi de LoubavitchDans le hassidisme contemporain, le rabbin est un « nassi », c’est-à-dire un chef guidant ses disciples, selon la définition du rabbi de Loubavitch : « Un nassi, au sens large, est un ‘chef des multitudes d’Israël’ [1]. Il est leur ‘tête’ et leur ‘cerveau’, leur source de vie et de vitalité. À travers leur attachement à lui, ils sont liés et unis avec leur source suprême en haut ». « Chacun et chacune d’entre nous doit savoir – c’est-à-dire méditer profondément et implanter dans son esprit – que le rabbi est notre nassi et notre tête : qu’il est la source et le canal pour tous nos besoins matériels et spirituels, et que c’est à travers notre lien avec lui que nous sommes liés et unis à notre source, et la source de notre source, jusqu’à notre source ultime en haut » (Lettre du 18 juin 1950).

Jésus conteste radicalement cet ascendant qu’un sage religieux pourrait obtenir sur ses disciples. D’ailleurs, dans l’Évangile de Matthieu, seul Judas utilise ce titre de rabbi pour désigner Jésus, signe qu’il se méprend sur son identité, sur sa mission, qu’il confond avec l’exercice habituel de l’autorité religieuse. Lors de la Cène, Judas demande qui doit aller livrer Jésus, ce qui dans son esprit correspond à une mission de médiation entre Jésus le Messie et les chefs juifs, pour s’unir afin de chasser les Romains hors d’Israël : « Judas, celui qui le livrait, prit la parole : ‘Rabbi, serait-ce moi ?’ Jésus lui répond : ‘C’est toi-même qui l’as dit !’ » (Mt 26,25). Et, dans le jardin des oliviers à Gethsémani, Judas embrasse sincèrement son ami en l’appelant rabbi, marque de son respect : « S’approchant de Jésus, il lui dit : ‘Salut, Rabbi !’ Et il l’embrassa. » (Mt 26,49).

Voilà pourquoi Jésus ne veut pas de ce titre de rabbi, qu’il réserve à Dieu seul. Si on attribue ce titre à un humain – fut-il le plus sage des hommes – la domination n’est pas loin, sous couvert d’autorité religieuse.

N’est-ce pas ce qui se produisit à la Pentecôte ? L’ancienne prophétie de Joël s’accomplissait enfin : « Je répandrai mon Esprit sur tout être de chair, vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes gens par des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes je répandrai mon Esprit en ces jours-là » (Jl 3,1-2). Pierre constatait alors (Ac 2,14-22) que l’Esprit de Dieu fait naître ce peuple où tous sont prêtres, prophètes et rois (cf. rituel de l’onction d’huile du baptême). Ceux qui voudraient s’arroger l’exclusivité de cette triple onction baptismale commettent un véritable « péché contre l’Esprit ».
Jean confirme que cette démocratisation de l’Esprit s’opère par l’onction baptismale : « L’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin d’enseignement. Cette onction vous enseigne toutes choses, elle qui est vérité et non pas mensonge ; et, selon ce qu’elle vous a enseigné, vous demeurez en lui » (1 Jn 2,27).
Pas  besoin d’être enseignés à la manière humaine donc : l’Esprit est notre rabbi intérieur. Pourquoi se soumettre au prestige des titres, des diplômes, des médailles en tous genres ?…

On voit combien cette radicale contestation de l’autorité religieuse des rabbis est nécessaire en tout siècle ! Les rabbis d’aujourd’hui pullulent, réclamant vénération, soumission et influence sociale.
Il faut étendre cette contestation évangélique aux imams, qui prétendent fixer les règles de pureté, du licite et de l’illicite, et plus encore les soi-disant imams autoproclamés qui sur Internet influencent des millions de jeunes followers avec des vidéos courtes, simplistes, terriblement légalistes et autoritaires.

L’autorité religieuse certes est nécessaire, mais elle ne doit jamais occulter sa source, lui faire écran en se perdant dans sa propre recherche de puissance. Parodiant Claudel, on pourrait dire que choisir Dieu est le seul moyen radical pour ne se laisser dominer par aucune institution religieuse, même la plus prestigieuse.

 

2. Ni père : contestation de l’autorité familiale
Le pater familias ches les latins
Cette fois-ci, c’est l’autorité familiale qui est remise en cause ! Pas n’importe laquelle : celle du pater familias, si puissante dans toutes les sociétés traditionnelles, patriarcales à l’excès. Le premier, Jésus n’a appelé personne Père sur cette terre. Il réservait ce titre à Dieu, la source de son existence, qu’il appelait d’ailleurs affectueusement abba c’est-à-dire papa, témoignant ainsi d’une intimité unique avec l’origine de toute vie.

De plus, Jésus n’a pas été tendre avec les liens du sang, dont il voyait bien les dérives mafieuses : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Étendant la main vers ses disciples, il dit : ‘Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère’ » (Mt 12,46-50). La pauvre Marie a dû en être toutes retournée : se faire ainsi rembarrer devant tout le monde aurait pu l’humilier. Mais non : elle comprit que père ou mère ne sont pas des titres donnés par le sang, mais par la foi. Marie est mère parce qu’elle a cru, bien plus que parce qu’elle a accouché. Elle recevra Jean comme son fils au pied de la croix, car la famille dont parle Jésus n’est pas limitée à la génération.

Contester l’autorité patriarcale est encore une idée neuve en christianisme ! Il a fallu des siècles en Occident pour que les baptisés s’émancipent d’un modèle familial où le pater familias décide de tout, depuis les études jusqu’au mariage ou même la croyance de ses enfants ! Le clergé lui-même reproduisait cette domination patriarcale. Le patriarcat existe toujours en Afrique, en Asie ou ailleurs. La parole de Jésus est on ne peut plus claire : « vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux ». Mais les chrétiens ne prennent pas au sérieux ce qu’ils lisent…

Très vite, les ermites égyptiens, les supérieurs des abbayes ou les prêtres en paroisse se sont faits appeler : « Monsieur l’Abbé » (abba = papa) ou « Mon Père » (ce qui est pareil).
Faut-il récuser cet usage au nom de Mt 23,9 ?
Oui, s’il est le prétexte au cléricalisme, mal pernicieux qui ronge les Églises catholique et orthodoxe depuis des siècles.
Non, s’il renvoie humblement à l’unique paternité divine dont les prêtres peuvent être le symbole en contestant l’exclusivité de la paternité biologique.

Les jeunes prêtres en France reviennent à la soutane, aux dentelles, aux dorures liturgiques, comme si l’habit leur garantissait un statut à part. En octobre dernier, devant le Synode ébahi, le pape François a vertement critiqué ces mondanités cléricales : « Il suffit d’aller chez les tailleurs ecclésiastiques de Rome pour voir le scandale des jeunes prêtres essayant des soutanes et des chapeaux ou des aubes avec dentelle ! Le cléricalisme, c’est un fléau, c’est une forme de mondanité qui salit et qui abîme ».

ob_bcd4a6_pape-francois diacre dans Communauté spirituelleLe cléricalisme profite de l’ordination presbytérale pour transformer l’ancien (presbyter) en clerc, le pouvoir sacramentel en pouvoir de domination sur les laïcs etc. Le pape François ne cesse de répéter que le cléricalisme est à la source des maux les plus graves de l’Église actuelle :

« Cette mondanité spirituelle à l’intérieur de l’Église fait grandir une chose grossière : le cléricalisme, a poursuivi François. Le cléricalisme est une perversion de l’Église. C’est le cléricalisme qui crée la rigidité. Et sous chaque type de rigidité, il y a de la pourriture. Toujours » (Entretien diffusé dimanche 6 février 2022 à la télévision italienne).

« Le manque de conscience d’appartenir au peuple fidèle de Dieu comme serviteurs, et non pas comme maîtres, peut nous conduire à l’une des tentations qui porte le plus de préjudice au dynamisme missionnaire que nous sommes appelés à impulser : le cléricalisme qui est une caricature de la vocation reçue » (Rencontre du 6 janvier 2018).

Par contre, si appeler un prêtre « Mon Père » traduit une conception de la paternité plus grande que biologique, dont Dieu seul est la source, alors ce titre peut effectivement renvoyer à la reconnaissance de Dieu Père, plus haut que toutes les autres formes de paternité, familiale, sociale, ecclésiale, artistique etc.

 

3. Ni maître : contestation de l’autorité sociale
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Le mot maître traduit en français le mot grec καθηγητς (kathēgētēs), dont les 3 seules occurrences sont justement dans le passage d’évangile de ce dimanche. La liturgie dit « maîtres » ; la TOB : « Docteurs » ; la BJ et Louis Segond : « Directeurs », Chouraqui : « chefs ». On ne sait donc pas trop qui sont ces καθηγητς. Quoiqu’il en soit, on devine qu’il s’agit d’une position officielle, réputée savante, qui a le droit d’enseigner et de diriger.

Tout le contraire de ce que Jésus incarne ! Son enseignement est de renvoyer l’autre à lui-même, de l’inviter à remonter à sa source intérieure : le royaume de Dieu présent en chacun. Quand le Messie enseigne, on croirait voir et entendre Bernadette Soubirous à genoux dans la tutte aux cochons de Massabielle, dégageant la boue du rocher pour que la source puisse jaillir à nouveau au fond de la grotte…
Jésus – le Christ – conteste radicalement tout enseignement, toute direction (on dirait aujourd’hui : tout management), tout leadership qui aliène aurait lieu de libérer, qui rendrait dépendant au lieu d’autonomiser, qui infantiliserait au lieu d’éduquer.

Que ce soit au bureau, dans l’atelier, dans la paroisse ou l’association, nous croulons sous les petits chefs qui veulent exister sur le dos des autres. Déboulonner la statue du Commandeur qui préside encore à tant de secteurs de notre vie est l’œuvre en nous de l’Esprit de liberté, l’Esprit dont Jésus est l’Oint, « l’imbibé » par excellence plus que l’éponge immergée dans l’océan…
N’avoir que le Messie – le Christ – pour maître est vraiment le choix le plus radical pour n’avoir aucun maître…

 

4. Dieu premier servi !
dieu-premier-servi-image-41 Père
Car finalement, si nul ne peut usurper l’autorité religieuse, familiale ou sociale de Dieu, c’est que notre identité en Christ est diaconale : « le plus grand parmi vous sera votre serviteur (δικονος= diakonos) ». Jésus avait déjà indiqué cette voie de la diaconie à la mère de Jacques et Jean qui voulait voir ses deux enfants chéris en bonne place dans le ‘shadow-cabinet’ du Messie : « Jésus lui dit : ‘Que veux-tu ?’ Elle répondit : ‘Ordonne que mes deux fils que voici siègent, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ton Royaume’ » (Mt 20,21). La réponse est cinglante : « Il leur dit : ‘Ma coupe, vous la boirez ; quant à siéger à ma droite et à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé par mon Père’ » (Mt 20,23). Et Jésus avait été obligé de le marteler au groupe des disciples qui le suivaient sur la route : « Jésus les appela et dit : Vous le savez : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur (δικονος) » (Mt 20,25–26).

Ici, Jésus nous invite à devenir diacre, chacun et tous. Il ne dit pas : il n’y a qu’un seul diacre, le Messie. Au contraire, il affirme que nous le sommes tous ! C’est peut-être le plus beau titre partagé par tous les chrétiens de par leur baptême : serviteur. Servir la vie, la croissance de l’autre, sa liberté, son autonomie… : tout le contraire du cléricalisme. Si dans l’Église quelques-uns sont ordonnés diacres, c’est pour rappeler à tous qu’ils sont appelés à devenir serviteurs.

Notre vocation diaconale est l’antidote aux dérives autoritaires stigmatisées par Jésus.
Idolâtrer l’autorité religieuse conduit au cléricalisme [2].
Idolâtrer la famille conduite à la mafia.
Idolâtrer l’autorité sociale conduit à la servitude volontaire.
Mais pratiquer le service rend libre comme Jésus : servir nous inspire comment nous agenouiller pour libérer en l’autre la source d’eau vive que l’Esprit fait jaillir en lui.

Et il en est du service comme de l’amour : le détour par Dieu est le plus court chemin vers l’autre, et le plus sûr. La devise de Jeanne d’Arc : « Dieu premier servi ! » nous garantit de servir les autres avec gratuité, désintéressement, en vérité, dès que nous plaçons le service de Dieu en clé de voûte de ce que nous construisons. Sinon, les serviteurs deviennent vite des mercenaires, des Wagner du pouvoir…

Diacres, nous le sommes à l’autel et dans l’assemblée, servant en nourriture à nos proches la Parole et la charité dont ils ont besoin pour vivre en plénitude.

Que la triple contestation de l’autorité humaine proclamée aujourd’hui par Jésus nous oblige à un examen de conscience honnête et rigoureux : quand suis-je rabbi/père/maître à la manière humaine et non diacre à la manière du Christ ?

 


[1]. Le mot « rav » qui a donné « rabbin », provient de la racine « R-B-B », qui dénote la grandeur ou la multitude. Il apparaît dans la Bible hébraïque lors de l’épisode de la sortie d’Égypte où il désigne l’Erev Rav, la Grande Multitude (ערב רב), les esclaves convertis qui suivaient les Enfants d’Israël.

[2]. « L’autre danger, qui est une tentation très forte et j’en ai parlé plusieurs fois, est le cléricalisme. Et celui-ci est très fort. Pensons qu’aujourd’hui, plus de 60% des paroisses n’ont pas de conseil pour les affaires économiques ni de conseil pastoral. Qu’est-ce que cela signifie ? Que cette paroisse et ce diocèse sont conduits dans un esprit clérical, uniquement par le prêtre, qui n’applique pas la synodalité paroissiale, la synodalité diocésaine, qui n’est pas une nouveauté de ce Pape. Non ! Cela figure dans le droit canonique, c’est une obligation qu’a le curé d’avoir le conseil des laïcs pour la pastorale et pour les affaires économiques. Et ils ne font pas cela. Et cela est le danger du cléricalisme aujourd’hui dans l’Église. Nous devons aller de l’avant et éliminer ce danger, car le prêtre est un serviteur de la communauté, l’évêque est un serviteur de la communauté, mais ce n’est pas le chef d’une entreprise. Non ! Cela est important » (Entretien du 12 mai 2016).

 

 

LECTURES DE LA MESSE

Première lecture
« Vous vous êtes écartés de la route, vous avez fait de la Loi une occasion de chute » (Ml 1, 14b – 2, 2b.8-10.

Lecture du livre du prophète Malachie
Je suis un grand roi – dit le Seigneur de l’univers –, et mon nom inspire la crainte parmi les nations. Maintenant, prêtres, à vous cet avertissement : Si vous n’écoutez pas, si vous ne prenez pas à cœur de glorifier mon nom – dit le Seigneur de l’univers –, j’enverrai sur vous la malédiction, je maudirai les bénédictions que vous prononcerez. Vous vous êtes écartés de la route, vous avez fait de la Loi une occasion de chute pour la multitude, vous avez détruit mon alliance avec mon serviteur Lévi, – dit le Seigneur de l’univers. À mon tour je vous ai méprisés, abaissés devant tout le peuple, puisque vous n’avez pas gardé mes chemins, mais agi avec partialité dans l’application de la Loi. Et nous, n’avons-nous pas tous un seul Père ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? Pourquoi nous trahir les uns les autres, profanant ainsi l’Alliance de nos pères ?

Psaume
(Ps 130 (131), 1, 2, 3)
R/ Garde mon âme dans la paix près de toi, Seigneur.

Seigneur, je n’ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux ;
je ne poursuis ni grands desseins,
ni merveilles qui me dépassent.

Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ;
mon âme est en moi comme un enfant,
comme un petit enfant contre sa mère.

Attends le Seigneur, Israël, maintenant et à jamais.

Deuxième lecture
« Nous aurions voulu vous donner non seulement l’Évangile de Dieu, mais même nos propres vies » (1 Th 2, 7b-9.13)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, nous avons été pleins de douceur avec vous, comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons. Ayant pour vous une telle affection, nous aurions voulu vous donner non seulement l’Évangile de Dieu, mais jusqu’à nos propres vies, car vous nous étiez devenus très chers. Vous vous rappelez, frères, nos peines et nos fatigues : c’est en travaillant nuit et jour, pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous, que nous vous avons annoncé l’Évangile de Dieu. Et voici pourquoi nous ne cessons de rendre grâce à Dieu : quand vous avez reçu la parole de Dieu que nous vous faisions entendre, vous l’avez accueillie pour ce qu’elle est réellement, non pas une parole d’hommes, mais la parole de Dieu qui est à l’œuvre en vous, les croyants.

Évangile
« Ils disent et ne font pas » (Mt 23, 1-12)
Alléluia. Alléluia. Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux ; vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. Alléluia. (cf. Mt 23, 9b.10b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples, et il déclara : « Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas. Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges ; ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de rabbi.
Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de rabbi (ῥ
αββ= rhabbi), car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères.
Ne donnez à personne sur terre le nom de père (
πατρ= patēr), car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux.
Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres (
καθηγητς= kathēgētēs), car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ.
Le plus grand parmi vous sera votre serviteur (διάκονος = diakonos). Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé. »
Patrick BRAUD

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22 octobre 2023

Car vous étiez des immigrés au pays d’Égypte…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Car vous étiez des immigrés au pays d’Égypte…

Homélie pour le 30° Dimanche du temps ordinaire / Année A
29/10/2023

Cf. également :
Simplifier, aimer, unir
La bourse et la vie
Le cognac de la foi
L’amour du prochain et le « care »
Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
Éthique de conviction, éthique de responsabilité

Les naufragés de la Méditerranée

Juin 2023, un vieux rafiot surchargé de migrants fait naufrage au large de la Grèce. Plus de 80 morts… Ces images terribles de vies humaines englouties avec leurs espoirs d’un avenir meilleur ailleurs font régulièrement la une de nos journaux télévisés. On estime à environ 30 000 depuis 2014 le nombre de ces naufragés qui ont péri en Méditerranée, cherchant à traverser d’un monde à l’autre [1]. L’organisme Missing Migrants Project a enregistré la mort de 58 339 personnes au total depuis 2014.
Nous ne savons pas quoi faire.
Nous, devant notre écran, qui voyons ces corps entourés de pneus en guise de bouées, sommes partagés entre la compassion et la peur. Compassion, car qui resterait insensible à tant de détresse et de souffrance ? Peur, car qui pourra maîtriser ces flux grossissants sans cesse, jusqu’à menacer peut-être notre économie, notre façon de vivre, notre culture, notre identité ?

Morts migrations au 16/10/2023

Morts migrations au 16/10/2023
Source : https://missingmigrants.iom.int/data

La liturgie de ce dimanche nous met très clairement en devoir de réfléchir aux migrations contemporaines, et d’agir en cohérence avec l’expérience spirituelle d’Israël qui est également la nôtre : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte » (Ex 22,20). Le triple commandement de l’amour qui résume la Loi selon Jésus (Mt 22,34-40) nous renvoie lui aussi à l’hospitalité envers l’étranger, à l’accueil de nos frères et sœurs en humanité : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » se décline très vite en : « j’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25,35).

Comment concilier les deux exigences qui nourrissent notre émotion et notre peur : accueillir l’étranger et protéger sa famille, son pays ? Comment « trouver le juste équilibre entre le double devoir moral de protéger les droits de ses propres citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants » ? (Pape François, Fratelli tutti, n° 40)

 

Le pape François et l’immigration
Car vous étiez des immigrés au pays d’Égypte… dans Communauté spirituelle EE-Francois_Fratelli_tutti-720x1024
Pour son premier voyage hors du Vatican depuis son élection quelques semaines auparavant, le nouveau Pape se rendait sur la petite île italienne de Lampedusa, plaque tournante pour l’arrivée de migrants par bateaux entiers. C’était le 8 juillet 2013. Depuis un bateau des garde-côtes italiens, il avait alors lancé une couronne de fleurs en mémoire des migrants morts lors de leur tentative de traverser la Méditerranée après avoir prié de longues minutes. François allait dénoncer quelques instants plus tard lors de la messe célébrée sur l’île, « la mondialisation de l’indifférence » devant ce drame migratoire.
L’encyclique Fratelli tutti (2020) aborde abondamment cette question sociale. François est sans doute le pape qui s’est le plus exprimé sur cette question des migrations, avec simplicité et clarté. Et avec des gestes symboliques d’autant plus forts qu’ils étaient ultra médiatisés. Ainsi en avril 2016, il ramène avec lui dans son avion à Rome douze migrants syriens lors de sa visite au camp de réfugiés de Lesbos.
François se réfère à sa propre expérience d’Argentin, évêque de Buenos Aires, pour réaffirmer que les migrants peuvent être une chance plus qu’une menace (« si on les aide à s’intégrer », ce qui n’est pas une mince condition) :

La culture des latinos est « un ferment de valeurs et de possibilités qui peut faire beaucoup de bien aux États Unis. […] Une forte immigration finit toujours par marquer et transformer la culture locale. En Argentine, la forte immigration italienne a marqué la culture de la société, et parmi les traits culturels de Buenos Aires la présence d’environ deux cent mille Juifs prend un relief important. Les migrants, si on les aide à s’intégrer, sont une bénédiction, une richesse et un don qui invitent une société à grandir. (n° 135)

À Marseille le 23/09/23, François appelle une ne pas dépersonnaliser les personnes qui fuient leur pays : « Nous sommes réunis en mémoire de ceux qui n’ont pas survécu, qui n’ont pas été sauvés. Ne nous habituons pas à considérer les naufrages comme des faits divers et les morts en mer comme des numéros : non, ce sont des noms et des prénoms, ce sont des visages et des histoires, ce sont des vies brisées et des rêves anéantis. (…) C’est ainsi que cette mer magnifique est devenue un immense cimetière où de nombreux frères et sœurs se trouvent même privés du droit à une tombe, et où seule est ensevelie la dignité humaine. (…) Chers amis, nous sommes également à un carrefour : d’un côté la fraternité, qui féconde de bonté la communauté humaine ; de l’autre l’indifférence, qui ensanglante la Méditerranée. Nous sommes à un carrefour de civilisations ». François fustige les « tragédies des naufrages provoqués par des trafics odieux et le fanatisme de l’indifférence ».

Depuis toujours, le christianisme promeut une vision globale de l’humanité comme une seule famille et pas seulement une mosaïque de pays. Depuis toujours, le christianisme prêche la gratuité, qui s’enracine dans l’expérience de la grâce divine : « vous avez reçu gratuitement, donner gratuitement » (Mt 10,8). Pratiquer la gratuité envers les migrants sauve un pays, une culture, de l’isolement et du repli sur soi mortifère :

La vraie qualité des différents pays du monde se mesure par cette capacité de penser non seulement comme pays mais aussi comme famille humaine, et cela se prouve particulièrement dans les moments critiques. Les nationalismes fondés sur le repli sur soi traduisent en définitive cette incapacité de gratuité, l’erreur de croire qu’on peut se développer à côté de la ruine des autres et qu’en se fermant aux autres on est mieux protégé. Le migrant est vu comme un usurpateur qui n’offre rien. Ainsi, on arrive à penser naïvement que les pauvres sont dangereux ou inutiles et que les puissants sont de généreux bienfaiteurs. Seule une culture sociale et politique, qui prend en compte l’accueil gratuit, pourra avoir de l’avenir. (n° 141)

François dénonce vigoureusement les idéologies qui surfent sur la peur de l’autre – sur tous les continents ! – pour diffuser « une mentalité xénophobe de fermeture et de repli sur soi » (n° 39). Les chrétiens qui adhéreraient à ces préférences politiques seraient en complète contradiction avec leur foi.

En même temps qu’il reprend l’exhortation biblique à aimer l’étranger, François n’est pas naïf : il sait bien que des passeurs exploitent la misère des pauvres ; il voit bien que le rêve d’une Europe riche et généreuse est une illusion savamment entretenue par ceux qui exploitent la misère (n° 35). Il en tire un droit naturel qui devrait sous-tendre la politique de coopération entre états : « le droit de ne pas émigrer » :

Malheureusement, d’autres « sont [attirées] par la culture occidentale, nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles ». […]
Par conséquent, il faut aussi « réaffirmer le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de demeurer sur sa propre terre ». (n° 38)

Avec réalisme, le pape appelle également à la prudence, pour ne pas être dépassé par la suite à organiser après l’accueil : « Un peuple qui peut accueillir, mais qui n’a pas la possibilité d’intégrer, mieux vaut qu’il n’accueille pas. Là, il y a le problème de la prudence » (rencontre avec les journalistes sur le vol de retour de Dublin, 26 août 2018).

 

Oser parler des devoirs des migrants
La tradition chrétienne est donc unanime sur l’amour concret à pratiquer envers les immigrés, fondée sur le leitmotiv de notre première lecture de : « car vous étiez des immigrés au pays d’Égypte » [2].

Le Catéchisme de l’Église catholique résume ainsi cette longue tradition :

Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent. (n° 2241)

Cependant, il ajoute un deuxième paragraphe, peu cité :

RespectLes autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges.

Il s’agit donc de réaffirmer le rôle des responsables politiques dans la régulation de l’immigration. Et plus encore, il s’agit de rappeler aux migrants qu’ils n’ont pas que des droits, mais également des devoirs envers le pays hôte : le respect de ses valeurs, de ses lois, de son patrimoine, et le travail pour contribuer à la richesse commune. On trouve une trace de cette prudence chrétienne dans le texte de la Didachè (I° siècle), qui appelle à distinguer le vrai nécessiteux de l’imposteur et proportionne l’assistance aux services que le visiteur accepte de rendre, lorsqu’il est en bonne santé :

Quiconque vient à vous au nom du Seigneur doit être reçu (Mt 21,9 ; Ps 117,26) ; mais ensuite, après l’avoir éprouvé, vous saurez discerner la droite de la gauche : vous avez votre jugement. Si celui qui vient à vous n’est que de passage, aidez-le de votre mieux. Mais qu’il ne reste chez vous que deux ou trois jours, si c’est nécessaire. S’il veut s’établir chez vous et qu’il soit artisan, qu’il travaille et se nourrisse. Mais s’il n’a pas de métier, que votre prudence y pourvoie, en sorte qu’un chrétien ne soit pas trouvé oisif chez vous. S’il ne veut pas agir ainsi, c’est un trafiquant du Christ ; gardez-vous des gens de cette sorte » (XII.1).

Et encore ce texte ne parle-t-il que de l’hospitalité individuelle entre chrétiens ! Alors, quand il s’agit de flux importants et de brassage de toutes cultures et religions, on devine que le discernement auquel appelle la Didachè est bien plus redoutable…
L’amour du prochain qui s’exprime dans l’hospitalité ne doit pas céder à l’aveuglement naïf.
C’est la difficulté – relativement récente à cause de la mondialisation et de la facilité des voyages de masse – de passer d’une morale interpersonnelle à une politique nationale, ou comme aiment à le formuler les économistes, de passer du niveau micro (micro-entrepreneurs, individus) à un niveau macro (État, relations internationales), et vice versa.

 

Micro/macro : comment articuler les 2 dimensions

Deux exemples d’effets pervers
Prenons deux situations pour camper le problème. Deux exemples de ce que les économistes appellent un « effet pervers », ou de ce que le sociologue Max Weber appelait « le paradoxe des conséquences » [3] : un geste initialement bon au niveau micro peut se révéler finalement négatif et avoir des conséquences désastreuses lorsqu’il se généralise. Il peut y avoir des effets inattendus et non voulus (positifs ou négatifs) à des actions initialement visant initialement autre chose. La sagesse populaire sait depuis longtemps que l’enfer est pavé de bonnes intentions !
Un triste exemple : le nombre des repas distribués par les Restos du Cœur est passé de 8 millions en 1986 à … 142 millions en 2022 ! Tout se passe comme si l’État se défaussait sur les associations, sans que la pauvreté recule. L’effet pervers du caritatif est ici le désengagement de l’État…
De même, l’aide humanitaire en Afrique peut produire des effets pervers, en masquant la corruption, le manque de démocratie, l’inefficacité économique etc. La série des récents coups d’État en Afrique de l’Ouest devrait nous alerter.
Le regroupement familial (décret de 1976) pour les migrants est une mesure humaniste, dont aujourd’hui on mesure cependant aujourd’hui l’impact numérique non imaginé à l’époque.
Soigner les symptômes permet parfois aux causes de proliférer…

 

– L’appel d’air
En matière d’immigration, l’exemple le plus connu est celui du différentiel d’assistance sociale entre deux pays. Si un pays garantit à tous ceux qui y résident la santé, l’éducation quasi gratuite, la prise en charge du chômage, des salaires minima et une qualité de vie supérieure, alors la tentation est grande pour ses voisins d’aller habiter ou travailler chez lui. Demandez aux Français frontaliers de la Suisse ou du Luxembourg qui chaque jour franchissent la frontière pour profiter des salaires suisses et luxembourgeois…

Ce qui d’un côté est une avancée sociale (niveau de vie) peut se transformer en appel d’air pour attirer des masses considérables si on attribue les mêmes droits aux étrangers, avec toutes les déstabilisations qui vont avec. Mieux les migrants sont accueillis, protégés et pris en charge dans un pays, plus cet effet d’aubaine se propage de bouche-à-oreille ailleurs, et crée un appel d’air pour immigrer dans ce pays de cocagne (ou du moins fantasmé comme tel). Et le débat est vif autour des aides accordées aux ONG secourant les migrants en Méditerranée : est-ce un cadeau fait aux passeurs ? un encouragement à traverser coûte que coûte ? …
Paradoxalement, l’aide aux migrants peut donc se retourner contre eux, en obligeant le pays à limiter sa générosité, qui n’est pas infinie.

 

– Les points de fixation
Campement de migrants
Autre effet pervers en matière de migration : si une ville, une région, s’organise pour mieux accompagner les migrants, alors elle va naturellement susciter une concentration de migrants qui va à terme l’empêcher de continuer cette politique d’accueil. Il y a ainsi une carte de France des villes où aller quand on vient d’ailleurs, qui se croise avec la carte des membres de la famille déjà installés, ou des regroupements de nationaux s’organisant en réseaux.
Les 13 % d’étrangers officiellement comptabilisés en France métropolitaine [4] ne sont pas répartis uniformément sur le territoire : il y a des points de fixation, de la Seine-Saint-Denis à Calais, des quartiers de Marseille aux courées du Nord. La mairie de Paris disperse régulièrement des camps de migrants agglutinés autour d’un métro ou d’un terrain vague, mais la misère se reconcentre ailleurs. À l’approche des Jeux Olympiques, l’État disperse lui aussi ces populations dans toute la France, espérant diluer le problème en l’éparpillant. Mais cela créera d’autres poches d’exclusion et de misère.

À travers ces deux exemples, on voit la difficulté de passer d’une pratique individuelle : aimer son prochain, à une politique globale : accueillir les migrants. Jésus dans les Évangiles parle très peu de relations internationales, de politique budgétaire ou de contrôle aux frontières… Son enseignement se porte essentiellement sur les relations interpersonnelles. C’est à la fois une de ses forces car il s’appelle à la conscience et la responsabilité de chacun. C’est en même temps une faiblesse, car on ne voit pas un projet de société se dégager des Évangiles. La Torah juive et le Coran musulman sont au contraire de véritables systèmes théocratiques, où toute la vie sociale (économie, santé, éducation, mariage, justice etc.) doit se conformer aux prescriptions extrêmement précises des textes sacrés. Judaïsme et Islam ont pour vocation de soumettre le niveau macro à Dieu. Le christianisme – lui – fait appel à la conscience individuelle, et situe le royaume de Dieu dans le cœur de chacun, pas dans le gouvernement d’un pays.

Max Weber l’a montré avec talent : conjuguer « l’éthique de conviction » et « l’éthique de responsabilité » demeure crucifiant, mais c’est la grandeur de la responsabilité politique…

 

L’Esprit vous conduira vers la vérité tout entière
7 effet pervers dans Communauté spirituelle
En matière d’immigration comme pour l’économie, la politique etc., le Christ ne fixe pas de doctrine de gouvernement. Il énonce seulement le fondement du triple amour (de Dieu/soi-même/prochain) et il laisse ensuite aux disciples le soin d’inventer à chaque période de l’histoire la politique qui sera la mieux ajustée – ou la moins inadaptée – à ce principe fondateur. Il nous a fait cette promesse : « l’Esprit vous conduira vers la vérité tout entière ». Ce qu’il faut faire en matière d’immigration n’est pas écrit par avance. Pour discerner ce que l’Esprit nous invite à faire en la matière aujourd’hui, nous devrons cependant nous souvenir de notre propre expérience d’exilés, d’immigrés, « car toi-même tu as été étranger au pays d’Égypte ».

Sans aller jusqu’aux théories extrême de la submersion ou du remplacement, la prudence commande d’examiner ce qu’il est possible de faire sans mettre en danger le pays qui accueille. Sans aller jusqu’à la naïveté parfois criminelle des ultra-mondialistes, le courage demande d’inventer ce qu’il est possible de faire pour accueillir notre part de la misère du monde.

Mais quelle est donc notre mémoire d’exil ?
Quels souvenirs avons-nous de notre étrangeté en ce monde ?
Ceci est une autre histoire…

 


[1]. L’organisme Missing Migrants Project a enregistré la mort de 58 339 personnes au total depuis 2014. Cf. https://missingmigrants.iom.int/data

[2]. Ex 22,21.23,9 ; Lv 19,33. 34 ; Dt 10,19 ; 23,7 ; 27,19 ; Ps 146,9 etc.

[3]. « Il est une chose incontestable, et c’est même un fait fondamental de l’histoire, mais auquel nous ne rendons pas justice aujourd’hui : le résultat final de l’activité politique répond rarement à l’intention primitive de l’acteur. On peut même affirmer qu’en règle générale il n’y répond jamais et que très souvent le rapport entre le résultat final et l’intention originelle est tout simplement paradoxale » (Le savant et le politique, 1919).

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Si tu accables la veuve et l’orphelin, ma colère s’enflammera » (Ex 22, 20-26)

Lecture du livre de l’Exode
Ainsi parle le Seigneur : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte. Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin. Si tu les accables et qu’ils crient vers moi, j’écouterai leur cri. Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée : vos femmes deviendront veuves, et vos fils, orphelins.
Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, à un pauvre parmi tes frères, tu n’agiras pas envers lui comme un usurier : tu ne lui imposeras pas d’intérêts. Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil. C’est tout ce qu’il a pour se couvrir ; c’est le manteau dont il s’enveloppe, la seule couverture qu’il ait pour dormir. S’il crie vers moi, je l’écouterai, car moi, je suis compatissant ! »

PSAUME
(Ps 17 (18), 2-3, 4.20, 47.51ab)
R/ Je t’aime, Seigneur, ma force. (Ps 17, 2a)

Je t’aime, Seigneur, ma force :
Seigneur, mon roc, ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

Louange à Dieu ! Quand je fais appel au Seigneur,
je suis sauvé de tous mes ennemis.
Lui m’a dégagé, mis au large,
il m’a libéré, car il m’aime.

Vive le Seigneur ! Béni soit mon Rocher !
Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire !
Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie.

DEUXIÈME LECTURE
« Vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles afin de servir Dieu et d’attendre son Fils » (1 Th 1, 5c-10)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, vous savez comment nous nous sommes comportés chez vous pour votre bien. Et vous-mêmes, en fait, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint. Ainsi vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants de Macédoine et de Grèce. Et ce n’est pas seulement en Macédoine et en Grèce qu’à partir de chez vous la parole du Seigneur a retenti, mais la nouvelle de votre foi en Dieu s’est si bien répandue partout que nous n’avons pas besoin d’en parler. En effet, les gens racontent, à notre sujet, l’accueil que nous avons reçu chez vous ; ils disent comment vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles, afin de servir le Dieu vivant et véritable, et afin d’attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité d’entre les morts, Jésus, qui nous délivre de la colère qui vient.

ÉVANGILE
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 34-40)
Alléluia. Alléluia. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia.  (Jn 14, 23)

Evangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, les pharisiens, apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent, et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »
Patrick BRAUD

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15 octobre 2023

Rendre à Dieu la monnaie de sa pièce

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rendre à Dieu la monnaie de sa pièce

Homélie pour le 29° Dimanche du temps ordinaire / Année A
22/10/2023

Cf. également :
Charlie, César et Dieu
Résistez à la dictature du format court !
Refusez la pression fiscale !

« Tous pourris » ?
INRI : annulez l’ordre injuste !

Il s’agit d’impôt et non de laïcité
Rendre à Dieu la monnaie de sa pièce dans Communauté spirituelle Rendez-a-Cesar-Philippe-de-Champaigne
Évacuons d’emblée une lecture courante de notre célébrissime maxime de l’Évangile de ce dimanche (Mt 22,15-21) : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Certains commentateurs – et non des moindres – voudraient trouver dans cette phrase de Jésus le fondement d’une laïcité ‘à la française’, avec une séparation nette des deux pouvoirs, politique et spirituel.

Cette lecture apologétique est doublement anachronique :
– d’abord parce qu’à l’époque de Jésus, la question ne se pose pas. Elle est même totalement hors champ, impensable. Il est évident pour tous les peuples de l’Antiquité que le politique et le religieux sont inextricablement mêlés, inséparables. Les juifs sont persuadés que Dieu seul est au principe d’Israël : même un roi – accepté avec réticence après les Juges, car toujours infidèle – n’est que le ‘lieu-tenant’ de Dieu. Les prophètes ne cessent de lui rappeler la supériorité de la Torah sur son gouvernement.

– ensuite, parce que tout au long de 20 siècles d’histoire, les Églises n’ont jamais interprété ni vécu cette maxime selon notre conception moderne Quanta Cura & Syllabusd’une laïcité à la française. Pendant les trois premiers siècles, sous les persécutions, l’Église clandestine refuse d’adorer César et de lui offrir des sacrifices. Après Constantin, elle fait alliance avec le pouvoir impérial et devient religion d’État. Point de séparation dans l’alliance du trône et de l’autel, dans la théorie féodale des trois ordres (chevaliers, prêtres, paysans), dans la monarchie de droit divin, dans la théorie de la symphonie des pouvoirs en Orient (l’aigle à deux têtes de Byzance ou de la Russie actuelle) ou dans la théorie des deux glaives de l’Occident (où le glaive religieux doit l’emporter sur le politique, comme à Canossa). Le Syllabus de 1864 résume cette longue histoire de subordination – ou au mieux de lien intime – de César à Dieu en qualifiant la liberté de conscience de « liberté de perdition », de « délire », et en condamnant la séparation de l’Église et de l’État (‘erreur’ 55). Les Églises orthodoxes sont toujours sur cette ligne. L’Église anglicane continue de couronner rois et reines du Royaume-Uni. Les protestants certes sont les plus critiques envers ces collusions, mais les évangélistes américains font tout pour soumettre les lois des États à leur interprétation de la Bible (avortement, peine de mort, homosexualité etc.) et les luthériens du nord de l’Europe continuent à être une quasi religion d’État.

Bref : notre évangile de ce jour n’est pas un débat sur la laïcité, quoi qu’en disent les Français un peu isolés dans le monde à cause de leur conception si singulière des relations Églises-État.

Le texte évangélique est on ne peut plus clair : le piège tendu à Jésus porte sur l’impôt, et non sur la séparation des pouvoirs. C’est une question très pragmatique, casuistique même comme les aiment les juifs : dois-je remplir ma déclaration d’impôts ou choisir la désobéissance civile ? Dois-je accepter le prélèvement automatique sans broncher s’il vient de l’occupant ? C’est ce qu’on appelle le consentement à l’impôt : les citoyens l’acceptent de bon cœur s’ils le trouvent légitime. Sinon ils le boycottent ou ils fraudent, et en France la fraude fiscale est un sport national…
C’est donc d’argent dont il est question.

 

Jésus n’a pas un sou en poche
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La suite de la controverse confirme que l’argent est au centre de la dispute : « Montrez-moi la monnaie de l’impôt ». Tiens : pourquoi Jésus ne sort-il pas lui-même une pièce de monnaie de sa poche ? Pourquoi est-il obligé de demander aux pharisiens et Hérodiens en face de lui ? Parce que Jésus « n’a pas une pierre où reposer la tête » (Lc 9,58). Parce qu’il a choisi de vivre littéralement sans argent sur lui, sans argent à lui. Il n’a pas un sou en poche. Car il savait qu’avoir toujours sur soi cette double image de César gravée dans l’argent finit par rendre dépendant, comme une drogue, ou plutôt comme une idole.

On finit souvent par idolâtrer ce qu’on a constamment sous les yeux, que ce soit son smartphone, sa carte bancaire, son ordinateur ou sa montre. Nos objets nous possèdent, bien plus que l’inverse. Nous finissons par ressembler à ce que nous contemplons. Si c’est une icône, elle nous conduit vers Dieu. Si c’est une idole, elle nous déshumanise et nous nous résignons à notre servitude volontaire.
Les pharisiens et les Hérodiens sont du côté du pouvoir et de l’argent : ils ont toujours leur Dieu dans la poche.
Jésus lui n’a pas un sou en poche : son Dieu est ailleurs.

 

Où est l’autre pièce de monnaie ?
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On montre à Jésus la pièce de César. Mais où donc est celle de Dieu ? Si l’on veut comparer César et Dieu, il faut comparer leurs deux monnaies, leurs deux impôts. Or le denier d’argent est à l’image (icône en grec) de César ; l’autre pièce devrait donc être à l’image de Dieu. On devine que c’est chaque personne humaine qui est la vraie monnaie de Dieu. L’effigie dont parle Jésus est l’image divine en tout homme. Car Dieu a créé l’homme à son image (icône). L’homme est l’icône de Dieu.
La seule monnaie que Jésus a toujours sur lui est l’image de Dieu, qui resplendit sur son visage en plénitude, et qu’il scrute amoureusement sur le visage de chaque rencontre. Si payer l’impôt à César est lui rendre son image, rendre à Dieu ce qui est à Dieu est alors reconnaître son image en chacun, et la laisser resplendir sur nous-même.

Voilà comment rendre à Dieu la monnaie de sa pièce : voir en chacun son icône, et servir en lui sa vocation divine.

 

De l’image à la ressemblance
Dieu a fait l’homme à son image et à sa ressemblance (Gn 1,26-27;5,1). C’est ce qui fonde son inaliénable dignité : « Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé. Car Dieu a fait l’homme à son image » (Gn 9,6).
Plus exactement, le texte hébreu de Gn 1,26 écrit :
וַיֹּ֣אמֶר אֱלֹהִ֔ים נַֽעֲשֶׂ֥ה אָדָ֛ם בְּצַלְמֵ֖נוּ כִּדְמוּתֵ֑נוּ וְיִרְדּוּ֩ בִדְגַ֨ת הַיָּ֜ם וּבְע֣וֹף הַשָּׁמַ֗יִם וּבַבְּהֵמָה֙ וּבְכָל־הָאָ֔רֶץ וּבְכָל־הָרֶ֖מֶשׂ הָֽרֹמֵ֥שׂ עַל־הָאָֽרֶץ׃
« Dieu dit : faisons l’homme dans (בְּ) notre image, comme (כִּ) notre ressemblance »
.

L’image est donnée dès le départ, la ressemblance est une potentialité à développer. C’est la subtile différence entre « dans notre image » et « comme notre ressemblance ».
Image et ressemblance : ces deux termes ne sont pas équivalents pour les Pères de l’Église. L’image est comme le sceau royal apposé au bas d’un traité. Il est scellé par le roi et garde en creux dans la cire la trace de son propriétaire. En regardant le sceau et le symbole royal qu’il porte (un lion, un lys, des armoiries etc.), on sait que le prince s’est engagé et que, même absent, il garantit sa signature. De même l’image divine en tout être humain : elle est gravée, indélébile, et nous parle en creux de Celui qui nous a façonné et qui s’est engagé pour nous. Même le pire des criminels a toujours cette image, cette icône de Dieu enfouie en lui. La vie du croyant est alors de dégager cette image de tout ce qui l’obscurcit, pour laisser resplendir la ressemblance divine. « Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8,29).

Le couple « image et ressemblance » n’est pas utilisé pour les animaux mais pour l’homme seulement. Ainsi, en Gn 5,3, après avoir dit que Dieu créa l’homme à la ressemblance de Dieu, le texte poursuit : « Adam engendra un fils à sa ressemblance, selon son image« . C’est le propre de l’humain que d’être appelé à ressembler à Dieu en engendrant la vie.

A son image et ressemblance : l'homme à l'image de Dieu ou Dieu à l'image de l'homme ?L’image divine en l’homme échappe à toute définition, mais elle peut être caractérisée comme une capacité à participer à la nature divine. Cette capacité est déjà inscrite comme « en creux » dans la nature, humaine, mais elle devient vraiment effective par la grâce du baptême. Il ne s’agit pourtant encore que d’une capacité initiale, d’un germe appelé à se développer par la coopération de notre liberté et de la grâce divine ; la « ressemblance » est le plein accomplissement de l’image, fruit de la coopération de la liberté humaine et de la grâce. Elle s’identifie avec la déification, la pleine participation aux énergies divines incréées. Elle est une participation à la filiation du Fils par nature, à la gloire du Père. Elle fait ainsi entrer l’homme dans une relation d’amour personnel et d’intimité avec les divines Personnes de la Trinité. Elle ne sera pleinement achevée que par notre résurrection corporelle au dernier jour : « Et nous tous qui n’avons pas de voile sur le visage, nous reflétons la gloire du Seigneur, et nous sommes transformés en son image avec une gloire de plus en plus grande, par l’action du Seigneur qui est Esprit et vérité » (2 Co 3,18).

Rendre à Dieu la monnaie de sa pièce, c’est passer de l’image (innée) à la ressemblance (acquise) par l’accueil de l’amour divin.
Déjà au IV° siècle, on lisait sous la plume d’un auteur anonyme :

« L’image de Dieu n’est pas imprimée sur l’or mais sur le genre humain. La monnaie de César est d’or, celle de Dieu est l’humanité… Par conséquent, donne ta richesse matérielle à César, mais réserve à Dieu l’unique innocence de ta conscience, là où Dieu est contemplé… En effet, César a voulu son image sur chaque monnaie, mais Dieu a choisi l’homme qu’Il a créé pour refléter sa gloire » (Anonyme, Œuvre incomplète sur Matthieu, Homélie 42).

Et saint Augustin a utilisé plusieurs fois cette référence dans ses homélies :

« Si César exige sa propre image sur la monnaie, Dieu n’exigera-t-il pas que l’homme grave en lui-même l’image divine ? » (En. in Ps. Ps 94,2).
Comme l’on rend à César sa monnaie, ainsi rend-on à Dieu l’âme illuminée, reflet de la lumière de son visage… Christ, en effet, habite dans l’homme intérieur » (Ibid., Ps 4,8).

Au XVI° siècle, Saint-Laurent de Brindisi tire ce même fil : rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est passer de l’image à la ressemblance :

« Il nous faut payer à César le denier portant l’effigie et l’inscription de César, à Dieu ce qui a reçu le sceau de l’image et de la ressemblance divines: La lumière de ton visage a laissé sur nous ton empreinte, Seigneur (cf. Ps 4,7).
Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance (Gn 1,26) de Dieu. Tu es homme, ô chrétien. Tu es donc la monnaie du trésor divin, un denier portant l’effigie et l’inscription de l’empereur divin. Dès lors, je demande avec le Christ : cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? Tu réponds: « De Dieu ». J’ajoute : « Pourquoi donc ne rends-tu pas à Dieu ce qui est à lui ? »
Si nous voulons être réellement une image de Dieu, nous devons ressembler au Christ, puisqu’il est l’image de la bonté de Dieu et l’effigie exprimant son être (cf. He 1,3). Et Dieu a destiné ceux qu’il connaissait par avance à être l’image de son Fils (Rm 8,29) ».
(Hom. 22° dimanche après la Pentecôte)

Restaurer l’homme dans sa dignité d’enfant de Dieu, c’est sans doute la mission que le « bon samaritain » confie à l’aubergiste, en lui donnant deux deniers pour subvenir à la guérison du blessé sur la route (Lc 10,35). En effet, dans l’évangile de Luc, le seul autre usage du mot δηνάριον (= denarion, denier) de notre passage se trouve dans la parabole du bon samaritain. L’humanité blessée par le péché, gisant sur le bord du chemin, est défigurée. C’est le rôle de l’aubergiste (Pierre ?) et de son auberge (l’Église ?) que de lui redonner image et ressemblance d’avec Dieu, les deux deniers que le Christ lui a confiés avant de s’absenter de l’histoire…

 

L’inscription de César, et celle de Dieu
« Cette effigie (εκν, eikon = icône) et cette inscription (πιγραφ, épigraphe), de qui sont-elles ? »
Si l’icône nous met sur la voie service de la vie divine en chaque être humain, de quoi l’inscription est-elle le nom ?

L’inscription de César renvoie clairement à la condamnation écrite du Juste innocent sur la croix. En effet il n’y a que 5 usages du mot πιγραφ (épigraphe) dans le Nouveau Testament : 3 pour notre controverse sur l’impôt (Mt 22,20 ; Mc 12,16 ; Lc 20,24), et 2 pour les mots gravés sur le bois du gibet (Mc 15,26 ; Lc 23,38) : « L’inscription (πιγραφ) indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : ‘Le roi des Juifs’ » (Mc 15,26).
Rendre à César son inscription, c’est donc constater que sa condamnation est vaine, injuste, et n’aura pas le dernier mot. INRI, cet écriteau multiplié à l’infini sur nos crucifix, calvaires, tableaux et autres statues est un défi lancé à César : ‘tu as cru éliminer le Juste par la force de ton pouvoir, cet épigraphe te revient en pleine face comme un signe de victoire du condamné sur l’injustice, le mal et la mort’.

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Rendre à Dieu son inscription à Lui, c’est découvrir ce qu’a gravé sur nos cœurs l’Esprit de la Loi, et non sa lettre, comme l’écrit Paul : « Dieu nous a rendus capables d’être les ministres d’une Alliance nouvelle, fondée non pas sur la lettre mais dans l’Esprit ; car la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie » (2 Co 3,6).
C’est aussi agir en conscience : « la façon d’agir prescrite par la Loi est inscrite dans le cœur des païens, et leur conscience en témoigne… » (Rm 2,15).
Pour l’apôtre, c’est également offrir à Dieu des communautés vivantes et animées par l’Esprit : « De toute évidence, vous êtes cette lettre du Christ, produite par notre ministère, écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non pas, comme la Loi, sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs » (2 Co 3,3).

Chaque être humain porte au fond de lui en filigrane ce titre royal : enfant de Dieu, et c’est vraiment rendre à Dieu la monnaie de sa pièce que de devenir pleinement ce fils/cette fille bien-aimés à qui il partage son intimité.

 

Par ici la monnaie !
Par ici la monnaie !
Résumons-nous : l’enjeu de la controverse entre Jésus et les pharisiens unis aux Hérodiens  concerne l’impôt, et non la laïcité. Pendant des siècles, on y a lu l’invitation à cultiver notre ressemblance d’avec Dieu plutôt que notre servitude envers César. Il s’agit de participer à la nature divine (2P 1,4), selon la parole de la Loi reprise par Jésus : « vous êtes des dieux » (Jn 10,34). Nous avançons sur la voie de cette divinisation lorsque nous désacralisons le pouvoir en lui rendant son effigie pour ne pas lui être soumis, lorsque nous combattons son injustice mortelle en lui rendant son inscription (INRI).

Nous rendons à Dieu la monnaie de sa pièce lorsque nous révélons à tout homme sa dignité en tant qu’icône de Dieu, appelé à lui ressembler toujours davantage, et lorsque nous rendons à Dieu son épigraphe, c’est-à-dire la loi d’amour gravée en nos cœurs par l’Esprit de vérité.

Ne rendez plus la monnaie comme avant…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« J’ai pris Cyrus par la main pour lui soumettre les nations » (Is 45, 1.4-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur à son messie, à Cyrus, qu’il a pris par la main pour lui soumettre les nations et désarmer les rois, pour lui ouvrir les portes à deux battants, car aucune porte ne restera fermée : « À cause de mon serviteur Jacob, d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné un titre, alors que tu ne me connaissais pas. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre : hors moi, pas de Dieu. Je t’ai rendu puissant, alors que tu ne me connaissais pas, pour que l’on sache, de l’orient à l’occident, qu’il n’y a rien en dehors de moi. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre. »

PSAUME
(Ps 95 (96), 1.3, 4-5, 7-8, 9-10ac)
R/ Rendez au Seigneur la gloire et la puissance. (Ps 95, 7b)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Il est grand, le Seigneur, hautement loué,
redoutable au-dessus de tous les dieux :
néant, tous les dieux des nations !
Lui, le Seigneur, a fait les cieux.

Rendez au Seigneur, familles des peuples,
rendez au Seigneur la gloire et la puissance,
rendez au Seigneur la gloire de son nom.
Apportez votre offrande, entrez dans ses parvis.

Adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté :
tremblez devant lui, terre entière.
Allez dire aux nations : « Le Seigneur est roi ! »
Il gouverne les peuples avec droiture.

DEUXIÈME LECTURE
« Nous nous souvenons de votre foi, de votre charité, de votre espérance » (1 Th 1, 1-5b)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Paul, Silvain et Timothée, à l’Église de Thessalonique qui est en Dieu le Père et dans le Seigneur Jésus Christ. À vous, la grâce et la paix. À tout moment, nous rendons grâce à Dieu au sujet de vous tous, en faisant mémoire de vous dans nos prières. Sans cesse, nous nous souvenons que votre foi est active, que votre charité se donne de la peine, que votre espérance tient bon en notre Seigneur Jésus Christ, en présence de Dieu notre Père. Nous le savons, frères bien-aimés de Dieu, vous avez été choisis par lui. En effet, notre annonce de l’Évangile n’a pas été, chez vous, simple parole, mais puissance, action de l’Esprit Saint, pleine certitude.

ÉVANGILE
« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 15-21)
Alléluia. Alléluia. Vous brillez comme des astres dans l’univers en tenant ferme la parole de vie. Alléluia. (Ph 2, 15d.16a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode : « Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens. Alors, donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? » Connaissant leur perversité, Jésus dit : « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Montrez-moi la monnaie de l’impôt. » Ils lui présentèrent une pièce d’un denier. Il leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? » Ils répondirent : « De César. » Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Patrick BRAUD

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