L'homélie du dimanche (prochain)

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16 janvier 2022

Fixer les yeux sur le Christ

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Fixer les yeux sur le Christ

Homélie du 3° Dimanche du temps ordinaire / Année C
23/01/2022

Cf. également :
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies
Faire corps
Saules pleureurs
L’événement sera notre maître intérieur
Accomplir, pas abolir

Plus d’écran, moins de regard

Un TGV ordinaire. Une cinquantaine de voyageurs dans la rame. Il y règne un silence humain incompréhensible pour un non-occidental. Chacun a les yeux rivés sur son écran : smartphone, tablette, PC portable. Personne n’adresse la parole à son voisin, ni à personne. On fait Paris-Marseille sans lever les yeux vers autre chose que le contrôleur ou le panneau de la gare étape. Et puis on part en étant incapable de reconnaître son voisin de siège si on le croise à nouveau sur le quai…
Les Français de moins de 50 ans passent plus d’une heure par jour devant l’écran de leur smartphone. Ils le défouraillent compulsivement des dizaines de fois par jour.

Répartition des possesseurs de téléphone mobile en France en 2017, selon l’âge et la durée d’utilisation par jour

Répartition des possesseurs de téléphone mobile en France en 2017

https://fr.statista.com/statistiques/690016/temps-passe-telephone-mobile-smartphone-age-france/

À cela s’ajoute les heures devant l’écran de télévision, de l’ordinateur etc. Le résultat de cette démultiplication de miroirs narcissiques est étrange : il semble que plus il y a d’écran, moins il y a de regard ! Qui prend le temps de dévisager une face inconnue plutôt que de jouer à Angry Birds ? Qui s’abstrait du reflet de sa propre image sur son écran pour se tourner vers l’autre ?
Car c’est bien là le bénéfice majeur du regard : nous détourner de nous-même pour accepter la présence de l’autre. Ne pas regarder quelqu’un en face, ne pas lui exposer son visage, c’est refuser la relation. Le voile islamique est en ce sens profondément a-relationnel : comment établir une relation avec l’autre si je ne peux pas l’en-visager ?

L’évangile de ce dimanche (Lc 1,1-4; 4,14-21) mentionne incidemment cette puissance du regard lorsqu’il décrit la foule en attente, suspendue aux lèvres de Jésus après sa lecture de la Torah, dans la synagogue de Nazareth : « tous avaient les yeux fixés sur lui ». Après un passage aussi brûlant que celui du livre d’Isaïe annonçant le jubilé messianique, on devine l’attente, la soif de l’assemblée envers Jésus : que va-t-il annoncer ? est-ce de lui dont parle le texte ? que peut-on espérer de lui ?

Origène nous invitait à lever les yeux nous aussi vers le Christ :
Fixer les yeux sur le Christ dans Communauté spirituelle jesus%20lit%20a%20la%20synagogue« Après avoir lu ces paroles, Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui (Lc 4,20) ».
« En ce moment aussi, dans notre synagogue, c’est-à-dire dans notre assemblée, vous pouvez, si vous le voulez, fixer les yeux sur le Sauveur. Car, lorsque vous tenez le regard le plus profond de votre cœur attaché à la contemplation de la sagesse, de la vérité et du Fils unique de Dieu, vos yeux sont fixés sur Jésus. Bienheureuse assemblée dont l’Écriture atteste que tous avaient les yeux fixés sur lui ! Comme je voudrais que cette assemblée mérite un témoignage semblable, que tous, catéchumènes, fidèles, femmes, hommes et enfants, regardent Jésus avec les yeux non du corps, mais de l’âme ! Lorsque, en effet, vous tournerez vers lui votre regard, sa lumière et sa contemplation rendront vos visages plus lumineux, et vous pourrez dire : Sur nous, Seigneur, la lumière de ton visage a laissé ton empreinte (cf. Ps 4,7), toi à qui appartiennent la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen ». Origène (+ 253), Homélie 32, 1-3.6

Fixer les yeux sur quelqu’un, c’est vraiment se concentrer sur qui il est, sur son identité telle qu’elle transparaît à travers les traits de son visage, de tout son corps. C’est parfois pour le reconnaître, comme la servante qui scrute le visage de Pierre se chauffant devant le brasero dans la cour du grand prêtre pendant l’interrogatoire de Jésus (Lc 22,56). C’est peut-être pour contempler ce visage habité d’une telle intensité qu’on vient y boire comme à une source. C’est le plus souvent pour essayer de déchiffrer le message vivant qu’est le regard de l’autre, son visage, pour établir un contact qui appelle une relation.

À Nazareth, l’assemblée de la synagogue a les yeux fixés sur Jésus après sa lecture. En exerçant ainsi son regard, elle creuse son désir de voir l’actualisation que Jésus va faire de cette parole. Elle agrandit sa soif d’en recevoir l’interprétation pour s’en nourrir, maintenant. Elle élargit le manque qui la pousse à espérer.

Nous qui venons d’entendre les lectures de la liturgie, nous en sommes à ce point où nous tournons les yeux vers le Christ pour lui demander : qu’y a-t-il pour moi/pour nous dans ces textes ? Comment peuvent-ils devenir Parole de Dieu pour moi/pour nous aujourd’hui ?
La messe nous donne Christ à regarder intensément, sous les deux formes de la Bible et de l’eucharistie notamment.

 

Fixer le Christ dans les yeux de l’Écriture

14eme-dimanche-2020-2-1200x791 Christ dans Communauté spirituelleAprès les deux lectures et le psaume, le prêtre (diacre) soulève le lectionnaire et invite l’assemblée : « acclamons la parole de Dieu ! ». Elle répond : « louange à toi seigneur Jésus ! », en regardant le livre tendu à bout de bras par le prêtre.
Nous sommes donc invités à fixer nos yeux sur l’Écriture, en proclamant que ces textes nous parlent (ils deviennent parole), et nous parlent du Christ, Verbe de Dieu (parole, logos) ayant pris chair de notre chair. Dès lors, scruter intensément les Écritures c’est  contempler le visage du Christ. En sens inverse, impossible de prétendre connaître le Christ sans lire attentivement l’Écriture ! « Ignorer les Écritures, c’est ignorer le Christ »  (saint Jérôme).

La plupart des temples protestants sont d’une austérité redoutable : pas de vitraux, pas de tableaux ni d’icônes, pas de statues ni de sculptures. Mais ils comportent toujours une Bible ouverte qui trône sur la table de la Cène ou sur la chaire de prédication. Lire, étudier la Bible est le premier moyen privilégié pour fixer les yeux sur le Christ. Quelques versets chaque jour, une lecture continue de temps en temps, une étude biblique ou une prédication : la posologie est simple et s’adapte à chacun ! Respecter cette ordonnance biblique permet de ne pas perdre de vue le Christ tout au long de sa journée, de ses années, de sa vie.

 

Fixer le Christ dans les yeux de l’eucharistie

%C3%A9l%C3%A9vation-CIRIC-200x300 regardMon institutrice de CM1 – une vieille fille légèrement acariâtre – m’a légué un cadeau inestimable. Elle nous avait appris à regarder fixement l’hostie au moment où elle est élevée après la consécration. Déjà c’était osé, puisque les gens pieux inclinaient la tête pour ne pas voir, avec une ostentatoire humilité qui les ployait à genoux les yeux contre le sol. Il fallait au contraire être debout, ressuscité, et dévisager le plus intensément possible ce « pain de misère ». Pour y confesser le Christ, notre institutrice nous invitait à redire à ce moment-là les mots de l’apôtre Thomas constatant les plaies du Ressuscité : « mon Seigneur et mon Dieu ! » Depuis le CM1, cette habitude m’a aidé à tenir debout dans l’adversité, à confesser Dieu présent dans la misère des mauvais jours comme dans la beauté des élévations les plus sublimes. L’adoration eucharistique n’est jamais que le prolongement de ce regard intense face à l’hostie consacrée élevée au plus haut.
« Il m’avise et je l’avise » : le mot du paysan au curé d’Ars pour décrire sa prière devant le tabernacle est si juste ! Car le regard là encore est d’abord un passif : je suis regardé par le Christ avant que de porter les yeux sur lui. De ce croisement « d’avisements » jaillit une parole de salut comme à Nazareth, un dialogue intérieur comme Marie de Béthanie aux pieds de Jésus, les yeux levés vers lui (cf. Ps 123,1).

 

Évangéliser la pulsion scopique

Le judaïsme privilégie l’ouïe. Il n’a pas tort ! La prière la plus importante commence par « Shema Israël… » : « Écoute Israël ! » (Dt 6,4). Il s’agit d’abord d’écouter, de veiller dans la nuit comme Samuel en alerte pour ne pas manquer la parole de l’autre : « parle Seigneur, ton serviteur écoute » (1S 3,9).
Pourquoi mettre l’ouïe en avant et non la vue ? Parce que les cultes païens environnants pullulaient de statut d’idoles, de déesses et de grigris à accrocher partout en guise de protection imaginaire. Les idoles sont à voir. YHWH est à entendre. « Dieu, nul ne l’a jamais vu » (Jn 1,18). On peut donc se méfier légitimement de ce vieux rêve humain de façonner un veau d’or selon sa projection du moment pour se prosterner devant ce qu’il voit.

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Avec Freud, on peut également se méfier de notre tendance à capter l’autre par la vue pour en jouir selon notre imaginaire. Ce que Freud appelait la pulsion scopique : il y a dans le regard une impulsion, un désir de convoitise, de possession, de domination, dont les « voyeurs » sont le pur produit [1].

La pulsion du regard est utile, car elle nous oblige malgré tout à découvrir qu’il y a un autre que nous-même. Elle prépare la sublimation lorsque nous renonçons à capter l’autre. Fixer intensément les yeux sur quelqu’un, c’est découvrir que je ne suis pas tout, que l’autre me manque. Hélas, ce manque nourrit également la convoitise, qui conduit à la domination et l’instrumentalisation de l’autre nié en tant qu’autre. L’histoire de Caïn voyant le sacrifice d’Abel accepté par Dieu et sautant sur lui pour le tuer nous avertit : la pulsion scopique n’est pas pure d’emblée. Elle est à évangéliser. À limiter et à sublimer, dira Freud. Fixer les yeux sur le Christ de l’Écriture et de l’eucharistie évangélise la force puissante et violente de notre regard, en l’éduquant à ne pas mettre la main sur l’autre lorsque nous le touchons des yeux.

La crise iconoclaste des VIII°-IX° siècles a été fort utile pour clarifier ce point. Face aux rigoristes qui voulaient garder l’intransigeance du judaïsme (et plus tard de l’islam) interdisant toute représentation divine (ou même humaine), le concile de Nicée de 787 a plaidé pour que les représentations du visage du Christ nous réconcilient avec notre regard sur l’autre. Les icônes orientales expriment au plus haut point – en parallèle pourrait-on dire avec l’adoration eucharistique occidentale – la conviction des compagnons de Jésus : nous laisser regarder par lui convertit notre regard sur les autres, sur le monde. Il est possible, à partir de la beauté relative du visage de l’autre, de percevoir la beauté sans limites du visage du Christ. De manière symétrique, il est possible, à partir de la contemplation du Christ (dans l’Écriture et l’eucharistie notamment) les yeux dans les yeux, de dévisager autrement ceux qui nous entourent, avec respect et vérité, dans une quête de communion et non de domination.

 

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Fixer le Christ dans les yeux

Nous sommes dans la synagogue de Nazareth. Le Christ vient de rouler le parchemin dans lequel il a lu l’oracle d’Isaïe. Ces mots continuent de danser entre lui et nous, et son visage en acquiert une profondeur, une intensité inconnue.
Suspendons le temps pour nous accrocher à ses lèvres, plonger dans ses yeux, pour boire à son regard, dans l’attente de l’aujourd’hui qu’il nous révèle : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ».
Fixons intensément les yeux sur le Christ, par l’Écriture et l’eucharistie, par les événements, par la beauté et le drame de ce monde, par la musique et le silence, par le souffle et la béance…

 


[1]. La pulsion scopique est définie par Sigmund Freud comme le plaisir de posséder l’autre par le regard. Il s’agit d’une pulsion sexuelle indépendante des zones érogènes où l’individu s’empare de l’autre comme objet de plaisir qu’il soumet à son regard contrôlant. «Manifestation sexuelle spontanée » chez l’enfant, elle est essentielle car originaire aussi d’autres pulsions – la pulsion de savoir ou encore la sublimation. La scopophilie désigne plus exactement la prise de plaisir en regardant quelqu’un d’autre. La personne observée ne serait perçue que comme un simple objet, que le scopophile aurait l’impression de « contrôler » en le regardant.

 

Lectures de la messe

1ère lecture : « Tout le peuple écoutait la lecture de la Loi » (Ne 8, 2-4a.5-6.8-10)
Lecture du livre de Néhémie
En ces jours-là, le prêtre Esdras apporta le livre de la Loi en présence de l’assemblée, composée des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre. C’était le premier jour du septième mois. Esdras, tourné vers la place de la porte des Eaux, fit la lecture dans le livre, depuis le lever du jour jusqu’à midi, en présence des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre : tout le peuple écoutait la lecture de la Loi. Le scribe Esdras se tenait sur une tribune de bois, construite tout exprès. Esdras ouvrit le livre ; tout le peuple le voyait, car il dominait l’assemblée. Quand il ouvrit le livre, tout le monde se mit debout. Alors Esdras bénit le Seigneur, le Dieu très grand, et tout le peuple, levant les mains, répondit : « Amen ! Amen ! » Puis ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant le Seigneur, le visage contre terre. Esdras lisait un passage dans le livre de la loi de Dieu, puis les Lévites traduisaient, donnaient le sens, et l’on pouvait comprendre.
 Néhémie le gouverneur, Esdras qui était prêtre et scribe, et les Lévites qui donnaient les explications, dirent à tout le peuple : « Ce jour est consacré au Seigneur votre Dieu ! Ne prenez pas le deuil, ne pleurez pas ! » Car ils pleuraient tous en entendant les paroles de la Loi. Esdras leur dit encore : « Allez, mangez des viandes savoureuses, buvez des boissons aromatisées, et envoyez une part à celui qui n’a rien de prêt. Car ce jour est consacré à notre Dieu ! Ne vous affligez pas : la joie du Seigneur est votre rempart ! »

 

Psaume : Ps 18 (19), 8, 9, 10, 15
R/ Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie. (cf. Jn 6, 63c)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables.

Accueille les paroles de ma bouche,
le murmure de mon cœur ;
qu’ils parviennent devant toi,
Seigneur, mon rocher, mon défenseur !

 

2ème lecture : « Vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps » (1 Co 12, 12-30)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, prenons une comparaison : notre corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit. Le corps humain se compose non pas d’un seul, mais de plusieurs membres.
Le pied aurait beau dire : « Je ne suis pas la main, donc je ne fais pas partie du corps », il fait cependant partie du corps. L’oreille aurait beau dire : « Je ne suis pas l’œil, donc je ne fais pas partie du corps », elle fait cependant partie du corps. Si, dans le corps, il n’y avait que les yeux, comment pourrait-on entendre ? S’il n’y avait que les oreilles, comment pourrait-on sentir les odeurs ? Mais, dans le corps, Dieu a disposé les différents membres comme il l’a voulu. S’il n’y avait en tout qu’un seul membre, comment cela ferait-il un corps ? En fait, il y a plusieurs membres, et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates sont indispensables. Et celles qui passent pour moins honorables, ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur ; celles qui sont moins décentes, nous les traitons plus décemment ; pour celles qui sont décentes, ce n’est pas nécessaire. Mais en organisant le corps, Dieu a accordé plus d’honneur à ce qui en est dépourvu. Il a voulu ainsi qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie.
Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps.
Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l’Église, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement ceux qui ont charge d’enseigner ; ensuite, il y a les miracles, puis les dons de guérison, d’assistance, de gouvernement, le don de parler diverses langues mystérieuses. Tout le monde évidemment n’est pas apôtre, tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner ; tout le monde n’a pas à faire des miracles, à guérir, à dire des paroles mystérieuses, ou à les interpréter.

 

Evangile : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture » (Lc 1, 1-4 ; 4, 14-21)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Le Seigneur m’a envoyé, porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération. Alléluia. (Lc 4, 18cd)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus. En ce temps-là, lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues, et tout le monde faisait son éloge. Il vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit : L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre »
Patrick BRAUD

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3 novembre 2021

L’éducation changera le monde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 30 min

L’éducation changera le monde

Homélie du 32° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
07/11/2021

Cf. également :

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ?
Le Temple, la veuve, et la colère
Les deux sous du don…
Défendre la veuve et l’orphelin
De l’achat au don
Épiphanie : l’économie du don
Le potlatch de Noël

Invictus« L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde » (Nelson Mandela).
Il en savait quelque chose : du fond de sa prison, pendant 30 ans, Nelson Mandela a appris à renoncer à la violence de ses années de jeunesse. Il a transformé son regard sur ses geôliers, sur les blancs en général, au point de choisir des gardes du corps blancs une fois élu Président ensuite ! Ne plus voir dans l’adversaire du moment un ennemi irréductible mais un partenaire potentiel ; ne plus considérer la lutte armée comme le seul salut mais explorer toutes les voies de réconciliation… Dans le célèbre film Invictus, Mandela apprend au capitaine de l’équipe nationale de rugby d’Afrique du Sud à voir autrement le match qui s’annonce : il s’agit de gagner la coupe du monde avec cette équipe ‘Black and White’, pour sceller la réconciliation nationale, et pas seulement de participer. Par contre, Mandela portera une lourde responsabilité dans l’épidémie du sida qui endeuillera son pays de façon si meurtrière, car il n’a pas su en voir la gravité ni les remèdes. Le visionnaire avait ses angles morts…

 

Changer de regard

Apprendre à voir les choses et les gens autrement est un patient travail d’éducation, que chacun doit faire sur lui-même d’abord. Les éducateurs, parents, animateurs et professeurs ont à former le regard des jeunes qui leur sont confiés. Les maîtres de sagesse éveillent leurs disciples aux dimensions cachées du monde. Les leaders authentiques, que ce soit en politique, en économie, dans l’univers de la culture ou autres, défrichent pour leurs partisans de nouvelles analyses et compréhensions des forces en présence. Si De Gaulle n’avait pas vu en 1940 que l’avenir de la France ne pouvait se réduire à la collaboration avec les nazis, qui aurait relevé le flambeau ?

Jésus ne se dérobe pas à cette mission qui incombe à tout responsable : éduquer le regard d’autrui. Dans notre épisode de ce dimanche (Mc 12, 38-44), il va demander à ses disciples de voir autrement la scène des offrandes au Temple de Jérusalem. Là où les Douze sont hypnotisés par les grosses sommes déposées dans les troncs, Jésus va les forcer à regarder le détail qu’ils ne voyaient plus : cette pauvre veuve et ses deux pièces. Cela avait commencé avant, lorsque les disciples s’extasiaient sur la beauté du Temple. Jésus les invitait à ne pas se laisser éblouir par la splendeur du moment, car elle est appelée à disparaître : « Comme certains parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : ‘Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit’ » (Lc 21, 5 6). Là où les la foules voyaient les scribes écrire la Loi ou des pharisiens vivre en ultra-religieux, Jésus invite à voir au-delà des apparences : il y a tant d’hypocrisie derrière ces belles façades ! Ouvrez les yeux ! « Dans son enseignement, il disait : ‘Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés’ » (Mc 12, 38 40).

L’éducation du regard est au cœur de l’Évangile de ce dimanche : changez de lunettes, de perspective, ne voyez pas les actions des hommes à la manière mondaine, allez plutôt repérer les petits gestes qui passent inaperçus mais ont une grande valeur !

Les InvisiblesDétourner son regard des riches pour porter attention aux petits : voilà le premier déplacement que Jésus opère, avec pédagogie, en braquant le projecteur sur ceux que l’on ne voit pas. Souvenez-vous du film : Les Invisibles. On y suivait l’aventure d’une bande de femmes SDF et de paumées qui réagissaient face à l’annonce de la fermeture de leur centre d’accueil. Soudain, ces assistées, ces perpétuelles quémandeuses se révèlent capables de chercher et trouver du travail, des logements, une activité, et même de fonder leur entreprise ! Le Christ nous apprend à mettre en lumière les invisibles de notre époque, dont la pauvre veuve aux deux pièces est comme l’icône.
Plus tard, dans l’Église naissante, les apôtres se souviendront de regarder les veuves, et institueront des diacres à leur service (Ac 6,1-6).

 

L’interprétation morale

La pédagogie de Jésus dans ce changement de regard sur les invisibles est d’autant plus remarquable qu’il n’impose aucune conclusion à ses disciples. Il ne dit pas : ‘quelle générosité !’ Mais : ‘elle a donné de son nécessaire’. Il n’en tire pas de « leçon » de morale, du style : ‘faites comme elle’, mais il constate factuellement que son offrande représente proportionnellement infiniment plus que les gros chèques des riches. Aux disciples d’en tirer leurs propres conclusions ! À nous lecteurs d’interpréter cette séquence quasi cinématographique qui zoome soudain sur un geste à la dérobée.

La plupart des commentaires se précipitent sur l’interprétation morale : donner de son superflu a beaucoup moins de valeur que donner de son nécessaire. Avis donc aux donateurs de tout poil : Dieu voit ce que vous donnez, et le poids réel de votre offrande. Et l’on renchérit ensuite en citant le Christ en exemple, lui qui a tout donné, jusqu’à sa vie même, pour notre salut. La pauvre veuve annonce le pauvre Christ qui fait de sa vie une offrande d’amour à Dieu son Père pour sauver tous les hommes, allant jusqu’à mourir pour offrir la vie éternelle à ses bourreaux ou ses compagnons de châtiment sur la croix.

Cette interprétation est bien sûr légitime, et traditionnelle. Elle a le mérite d’attirer l’attention sur la responsabilité personnelle. Elle oublie cependant de regarder ce que Jean-Paul II appelait les « structures de péché » qui enserrent les acteurs dans des règles ou comportements injustes (ici le don obligatoire pour le Temple).
Est-elle pour autant la seule ? Ne peut-on pas voir autrement le focus de Jésus sur les deux sous du don de la veuve ?

 

L’interprétation « justice sociale »

L’éducation changera le monde dans Communauté spirituelle veuve2Car juste avant (Mc 12,38-40), Jésus dénonce avec violence l’hypocrisie des ‘gens bien’ et religieux sous tous rapports : « Méfiez-vous des scribes (…) Ils dévorent les biens des veuves… » Comment dévorent-ils les biens des veuves ? Notre passage en donne un exemple typique : au nom de l’institution du Temple, ils forcent les juifs à payer un impôt, quelques soient leurs ressources. Cette femme doit payer, alors qu’elle est pauvre et qu’elle est veuve, double précarité. Première injustice flagrante : quelle est cette institution soi-disant religieuse qui en fait pressure le petit peuple et lui extorque des contributions financières sans cesse ? On croirait lire les revendications des cahiers de doléances avant la révolution de 1789, où les paysans se plaignaient des exactions des évêques, abbés et autre princes de l’Église levant impôt sur impôt…
Jésus lui-même sera broyé par la machine religieuse du Temple en action : c’est pour blasphème qu’on réussira finalement à le condamner au terme d’un procès truqué. « ‘Celui-là a dit : ‘Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et, en trois jours, le rebâtir. » [...] Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! » (Mt 26, 61.65)

L’injustice est plus d’autant plus grande que cette oppression des pauvres se fait au nom de la religion. Car Jésus dénonce l’absurdité de cette obligation de l’offrande : le Temple va bientôt être détruit, les sacrifices d’animaux vont bientôt disparaître, les prêtres (Cohen) seront bientôt inutiles, alors à quoi bon appauvrir les pauvres pour nourrir une institution qui va s’écrouler ? Le sacrifice consenti par la veuve est en réalité inutile et absurde. Elle donne à fonds perdu pour une institution en faillite. En faisant réaliser à ses disciples que la veuve se soumet à une obligation absurde, Jésus les invite également à ne pas accepter cette domination injuste. Et il pourrait inviter la pauvre veuve à ne pas se soumettre volontairement à cette coutume, mais au contraire à se révolter pour en dénoncer l’hypocrisie, l’inutilité, l’absurdité. La pauvre veuve est prisonnière de ce que La Boétie appellera plus tard la servitude volontaire, l’intériorisation de la domination qui conduit à consentir à son propre asservissement. Les esclaves finissent par aimer leur chaîne et leur maître. Il n’y a donc pas que les yeux des disciples à ouvrir : ceux de la veuve aussi qui devrait, avec les autres victimes du Temple, voir autrement ce défilé d’offrandes et refuser avec Jésus d’en être complice ! Souvenez-vous: Jésus a refusé de payer l’impôt du Temple, et a mystérieusement substitué à son paiement les deux pièces d’argent trouvées dans la bouche d’un poisson ! « Comme ils arrivaient à Capharnaüm, ceux qui perçoivent la redevance des deux drachmes pour le Temple vinrent trouver Pierre et lui dirent : ‘Votre maître paye bien les deux drachmes, n’est-ce pas ?’ Il répondit : ‘Oui.’ Quand Pierre entra dans la maison, Jésus prit la parole le premier : ‘Simon, quel est ton avis ? Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils les taxes ou l’impôt ? De leurs fils, ou des autres personnes ?’ Pierre lui répondit : ‘Des autres.’ Et Jésus reprit : ‘Donc, les fils sont libres. Mais, pour ne pas scandaliser les gens, va donc jusqu’à la mer, jette l’hameçon, et saisis le premier poisson qui mordra ; ouvre-lui la bouche, et tu y trouveras une pièce de quatre drachmes. Prends-la, tu la donneras pour moi et pour toi.’ » (Mt 17, 24 27) Il est clair que Jésus contestait ouvertement ce système d’imposition pour le Temple, pas seulement pour lui, mais également pour ses disciples (il évite également à Pierre de payer de sa poche !).

Second-Temple-Herode02 invisibles dans Communauté spirituelleÉvidemment, cette deuxième interprétation de notre texte est plus subversive que la première, et donc beaucoup moins traditionnelle… Qui pourrait dire pour autant qu’elle n’est pas légitime ? Puisque le Christ lui-même laisse ouverte la conclusion à son focus sur l’offrande de la pauvre veuve, pourquoi irions-nous imposer une seule « leçon » de ce passage ? Sans compter qu’il y a sans doute d’autres interprétations possibles encore. Notamment celle – symbolique – où la pauvre veuve serait une figure de l’humanité confiant son image et sa ressemblance divines (les 2 pièces) au seul vrai Temple qu’est le Christ en personne.

 

Regarder autrement nos servitudes volontaires

Réduire l’Évangile à une « leçon » de morale appauvrit le champ des interprétations.
Méditons donc sur la dénonciation que Jésus ose faire publiquement des institutions religieuses dévorant le bien des veuves.
Réfléchissons sur les injustices cachées dans les collectes d’argent pour nos temples  modernes.
Examinons nos propres servitudes volontaires, lorsque nous nous habituons et consentons à des pratiques absurdes ou inutiles.
Éduquons le regard de ceux qui nous entourent à discerner ce qui est invisible pour les médias, les réseaux sociaux, les commentateurs autorisés.
Apprenons à voir autrement, et notre vie changera.


Lectures de la messe

Première lecture
« Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie » (1 R 17, 10-16)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l’entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l’appela et lui dit : « Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d’eau pour que je boive ? » Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. » Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. » Élie lui dit alors : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ; ensuite tu en feras pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. » La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé, et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c.7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
(Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude » (He 9, 24-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice. Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés, ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent.

Évangile
« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres » (Mc 12, 38-44) Alléluia. Alléluia.

Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie. Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Patrick BRAUD

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17 octobre 2021

Le courage aveugle de Bartimée

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le courage aveugle de Bartimée

30° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
24/10/2021

Cf. également :

Comme l’oued au désert
Les larmes du changement
Bartimée et Jésus : les deux fois deux fils

L’Église, obstacle et chemin

Le courage aveugle de Bartimée dans Communauté spirituelle M02204020567-largePar bien des aspects, l’institution Église est si décevante, si infidèle au message qu’elle transmet ! Elle tarde à se réformer (ministères féminins, exercice de l’autorité, cléricalisme, accueil des divorcés remariés etc.). Elle bruisse des mesquineries, jalousies et ambitions trop humaines qu’on croise trop souvent en politique ou ailleurs. Elle a trop longtemps cautionné des scandales qui éclatent maintenant au grand jour. Elle en devient presque un obstacle pour ceux qui cherchent sincèrement un sens à leur existence.

Ainsi les gens qui rabrouent Bartimée en marge de la foule qui suivait Jésus de Jéricho à Jérusalem. Ils menacent sérieusement ce mendiant aveugle de s’en prendre à lui s’il ne cesse pas de crier vers Jésus.

Tout en étant obstacle, l’Église demeure cependant un chemin vers Dieu. D’abord parce qu’elle porte en elle le trésor de l’Évangile et continue à proclamer ce message, quitte à ce qu’il la condamne. Ensuite, parce qu’il y a toujours des membres de cette Église – pas forcément les clercs ou les figures connues – qui serviront de relais à l’appel du Christ : « confiance, lève-toi, il t’appelle ».
Comme souvent la traduction liturgique de notre passage (Mc 10, 46-52) est plus ou moins fidèle à l’original du texte grec, qui serait plutôt :
Ils appelèrent l’aveugle en lui disant: « Prends courage (Θάρσει !), lève-toi (ἐγείρω), il t’appelle ». L’aveugle jeta son manteau et, se levant d’un bond (ἀναπηδήσας), vint vers Jésus.

Tantôt obstacle, tantôt chemin, l’Église est cette foule remplie de contradictions qui s’obstine néanmoins à suivre Jésus sur sa route pour monter avec lui de Jérusalem (‘ville de la Lune’, païenne et changeante) à Jérusalem (‘ville de la paix’ et de la plénitude).

Comment pouvons-nous être chemin les uns pour les autres ?
Explorons pour cela les 3 verbes transmis par la foule à Bartimée : prends courage / lève-toi / il t’appelle.

 

Prends courage !

Le déclin du courageLe terme grec θαρσω (tharseo = prendre courage) est employé 7 fois seulement dans la Bible, et le Nouveau Testament uniquement. Outre pour Bartimée, Marc le met sur les lèvres de Jésus pour rassurer ses disciples qui le voient marcher sur les flots : « Tous, en effet, l’avaient vu et ils étaient bouleversés. Mais aussitôt Jésus parla avec eux et leur dit : ‘Courage ! c’est moi ; n’ayez pas peur !’ » (Mc 6, 50 ; cf. Mt 14,27).

Chez Mathieu, c’est un encouragement à changer de vie adressé au paralytique (« Et voici qu’on lui présenta un paralysé, couché sur une civière. Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé : ‘Courage, mon enfant, tes péchés sont pardonnés’ » – Mt 9, 2) et à la femme hémorroïsse (« Jésus se retourna et, la voyant, lui dit : ‘Courage, ma fille ! Ta foi t’a sauvée.’ Et, à l’heure même, la femme fut sauvée » – Mt 9, 22).

Chez Jean, c’est encore un encouragement, mais cette fois pour affronter les persécutions et les menaces qui s’abattent sur les premiers chrétiens : « Je vous ai parlé ainsi, afin qu’en moi vous ayez la paix. Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde » (Jn 16, 33).

Paul entend une voix intérieure le conforter dans cette même attitude de courage face à la prison et la décapitation qui l’attendent à Rome : « La nuit suivante, le Seigneur vint auprès de Paul et lui dit : ‘Courage ! Le témoignage que tu m’as rendu à Jérusalem, il faut que tu le rendes aussi à Rome’ » (Ac 23, 11).

La foule autour de Bartimée cesse donc d’être un obstacle lorsqu’elle l’invite au courage pour changer de vie, en passant d’aveugle à voyant, de mendiant à disciple, d’assis à debout.

Nous aussi, nous sommes chemin vers Dieu les uns pour les autres lorsque nous nous arrêtons pour nous encourager mutuellement dans les passages que nous avons à assumer. Ce qui nous demande de suspendre notre jugement sur ce qui nous dérange chez les autres, à l’inverse des gens qui voulaient violemment faire taire le gêneur sur le bas-côté. Bartimée était un mendiant marginal, handicapé, bruyant. Quels sont les Bartimée d’aujourd’hui ? Ils  crient vers le Christ à leur façon : provocations, outrances, blasphèmes, aveuglements, mœurs décalées… Au lieu de vouloir les faire taire, nous ferions Église si nous les encouragions, littéralement, c’est-à-dire s’ils trouvaient en nous des paroles de bienveillance, sans jugement, qui valorisent et reconnaissent la soif intérieure qui les habite.

La foule devient Église lorsqu’elle devient un groupe où l’on s’encourage, où l’on trouve du courage pour avancer. Et il en faut du courage quand on est aveugle pour fendre la foule jusqu’à Jésus ! Essayez un peu, ne serait-ce qu’en vous bandant les yeux, d’aller vers quelqu’un qui vous appelle,  sans rien voir dans une pièce inconnue… !

Au sein d’une paroisse, nous deviendrons un puits de courage si nous savons nous écouter chacun dans les combats qui sont les nôtres : guérir de ce qui nous paralyse comme l’homme sur le brancard, stopper la perte du désir comme l’hémorroïsse, affronter l’adversité et nos adversaires comme Paul et les premiers chrétiens.

Ici, c’est le courage face à la cécité que la foule-Église transmet à Bartimée : ‘tu as raison de ne pas te résigner ; prend le risque de changer radicalement : ne reste pas assis sur le côté alors que nous marchons vers Jérusalem !’

 

Lève-toi !

Harold Copping, Jesus Heals Blind Bartimaeus, 1920Les verbes que Marc emploie ici sont bien connus dans le Nouveau Testament : γείρω (egeiró) = se lever, et νστημι (anistemi) = se lever d’un bond.

C’est typiquement le vocabulaire de la résurrection : se lever d’entre les morts, ressusciter (cf. Mc 5,42 ; 9,9-10.31 ; 10,34 ; 12,25 ; 16,9 etc.). D’ailleurs, Marc vient juste de le mettre sur les lèvres de Jésus annonçant sa Passion, ce qui effraie les disciples manquant de courage : « Voici que nous montons à Jérusalem (d’où l’importance pour Bartimée de les suivre dans cette montée vers Jérusalem). Le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort, ils le livreront aux nations païennes, qui se moqueront de lui, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront, et trois jours après, il ressuscitera (ναστήσεται, anastēsetai) » (Mc 10, 33 34).

Les gens qui voulaient effacer Bartimée de la scène sont heureusement remplacés – sur ordre de Jésus - par ceux qui au contraire lui disent : ‘lève-toi !’ On peut y entendre comme un écho de l’invitation du Bien-aimé du Cantique des cantiques à sa Bien-aimée : « Lève-toi, mon amie, ma toute belle, et viens… Vois, l’hiver s’en est allé, les pluies ont cessé, elles se sont enfuies. Sur la terre apparaissent les fleurs, le temps des chansons est venu et la voix de la tourterelle s’entend sur notre terre. Le figuier a formé ses premiers fruits, la vigne fleurie exhale sa bonne odeur. Lève-toi, mon amie, ma gracieuse, et viens… » (Ct 2, 10 13).
Nous devenons Église lorsque nous nous encourageons mutuellement ainsi à nous lever, à nous relever de nos chagrins, de nos épreuves, de nos rechutes, de nos morts physiques et spirituelles.

Pour Bartimée, se lever demande un courage peu banal. Car, aveugle, désorienté à côté de cette foule dangereuse, comment faire pour tenir debout sans se cogner et chuter ? Comment aller vers Jésus sans savoir où il est ? Mais Bartimée n’hésite pas, sans doute en se laissant guider par ceux qui l’encourageaient. Comme son manteau le gêne dans ce mouvement rapide, il le jette pour que rien ne soit obstacle à sa marche vers le Christ. Et voilà comment le manteau de Bartimée est devenu le symbole de tout ce qu’il nous faut abandonner pour devenir chrétien…

La foule qui était obstacle est devenue guide, le manteau qui gênait le relèvement est abandonné sur le bord de la route.

Inviter et aider l’autre à ressusciter dès maintenant, aujourd’hui, est au cœur de la vie fraternelle en Église. ‘Lève-toi ! Sors de tes préjugés en venant lire la Bible avec nous, car ignorer les Écritures c’est ignorer le Christ (saint Jérôme). Quitte des addictions, avec la force que te donnera la prière en commun. Fais le deuil que tu dois faire pour vivre, en te tournant avec nous vers la Pâque du Christ. Débusque les idoles qui prennent la place du seul vrai Dieu dans ton agenda, ta consommation, ton épargne, tes loisirs’.

Tout le contraire de l’assistanat ! À l’image de Pierre et Jean face à l’impotent de la Belle Porte du Temple de Jérusalem : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche ! » (Ac 3, 6).

Tout le contraire d’une fausse compassion complice ! À l’image de l’Abbé Pierre qui rencontre à l’été 49 un ex-bagnard qui a tenté de se suicider. « Moi, je n’ai rien à te donner, lui dit l’abbé Pierre. Toi, tu n’as rien à perdre puisque tu veux mourir. Alors, donne-moi ton aide pour aider les autres. » Georges sera le premier compagnon d’un havre d’accueil qu’à Pâques 1950 l’abbé Pierre baptise « Emmaüs », en référence à l’Évangile (Lc 24). Georges se souviendra : « Ce qui me manquait, ce n’était pas seulement de quoi vivre, c’était aussi des raisons de vivre. »

D’obstacle nous devenons chemin si nous savons nous encourager mutuellement à nous lever d’entre les morts, à ressusciter au présent en trouvant nos raisons de vivre et d’aimer.

 

Il t’appelle !

Répondre à l'appel du ChristMarc emploie le verbe φωνω (phoneo) 3 fois dans notre passage. C’est donc le signe qu’il a une grande importance, et que cela caractérise pour lui la nature même de ce qui constitue l’Église : faire circuler l’appel du Christ en le relayant.

Jésus demande en effet qu’on appelle l’aveugle, ce que fait la foule-Église, en son nom propre et au nom du Christ : « Jésus s’arrête et dit : ‘Appelez-le.’ On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : ‘Confiance, lève-toi ; il t’appelle‘ » (Mc 10, 49).

C’est d’ailleurs l’étymologie même du mot Église en grec : ekklesia vient de ek-kaleo = appeler au-dehors. Par nature, l’Église est le rassemblement de ceux qui acceptent de sortir de chez eux pour répondre à l’appel du Christ.

Ce n’est pas un club où l’on se choisit. Ce n’est pas un parti où l’on cherche le pouvoir. Ce n’est pas même une communauté qui voudrait tout partager. Non : c’est une assemblée d’appelés  par un Autre qu’eux-mêmes. La cloche de l’église de nos villages en est un beau symbole : lorsqu’elle sonne, chacun sort de chez lui, arrête son travail, ses occupations, pour se laisser rassembler à l’Église. Et dans cette réponse à l’appel qui constitue l’Église nous ne choisissons pas nos voisins de banc ! Dieu appelle qui il veut ; ce n’est pas à nous de faire le tri. Ce n’est pas à nous de diviser l’assemblée par des petits clans où nous aimerions retrouver ceux qui nous ressemblent.

Le Christ appelle. L’Église est cette portion d’humanité qui accepte de se laisser rassembler en répondant à cet appel.

Nous sommes chemin et non obstacle si nous savons répercuter cet appel largement autour de nous. Avec une préférence pour ceux que personne n’appelle, et qui restent là, Bartimée mendiant immobile aux marges de la société…

Appeler sans se décourager… Souvenons-nous que dans l’Évangile de Marc, la dernière parole de Jésus en croix est pour appeler son Père : « Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : ‘Éloï, Éloï, lama sabbactani ?’, ce qui se traduit : ‘Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?’ L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : ‘Voilà qu’il appelle le prophète Élie !’ » (Mc 15, 34 35).

Appelés par Dieu, nous l’appelons en retour, dans la joie comme dans la détresse. Crier vers Dieu sans se lasser avec Job et Bartimée, lui murmurer notre soif de son amour avec les psaumes, lui demander son Esprit de sagesse avec Salomon, l’appeler au secours avec le crucifié : notre vocation est également d’appeler Dieu avec Bartimée qui crie « fils de David, aie pitié de moi » de plus belle à chaque fois qu’on veut le faire taire.

Nous encourager mutuellement, faire circuler entre nous l’appel à se lever pour vivre : l’Église sera un peu mieux l’Église du Christ si nous apprenons à pratiquer ce coaching spirituel où la bienveillance l’emporte sur le jugement, le courage sur la résignation, l’ouverture sur le repli…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« L’aveugle et le boiteux, je les fais revenir » (Jr 31, 7-9)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Ainsi parle le Seigneur : Poussez des cris de joie pour Jacob, acclamez la première des nations ! Faites résonner vos louanges et criez tous : « Seigneur, sauve ton peuple, le reste d’Israël ! » Voici que je les fais revenir du pays du nord, que je les rassemble des confins de la terre ; parmi eux, tous ensemble, l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la jeune accouchée : c’est une grande assemblée qui revient. Ils avancent dans les pleurs et les supplications, je les mène, je les conduis vers les cours d’eau par un droit chemin où ils ne trébucheront pas. Car je suis un père pour Israël, Éphraïm est mon fils aîné.

Psaume
(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
(Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Deuxième lecture
« Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité » (He 5, 1-6)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Tout grand prêtre est pris parmi les hommes ; il est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu ; il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés. Il est capable de compréhension envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement, car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ; et, à cause de cette faiblesse, il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés comme pour ceux du peuple. On ne s’attribue pas cet honneur à soi-même, on est appelé par Dieu, comme Aaron.
Il en est bien ainsi pour le Christ : il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ; il l’a reçue de Dieu, qui lui a dit : Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré, car il lui dit aussi dans un autre psaume : Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité.

Évangile
« Rabbouni, que je retrouve la vue » (Mc 10, 46b-52) Alléluia. Alléluia.

Notre Sauveur, le Christ Jésus, a détruit la mort, il a fait resplendir la vie par l’Évangile. Alléluia. (2 Tm 1, 10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! » Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! » Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.
Patrick BRAUD

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5 septembre 2021

Étanche à l’insulte

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Étanche à l’insulte

24° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
12/09/2021

Cf. également :

Le vertige identitaire
Yardén : le descendeur
Prendre sa croix
Croire ou agir ? La foi ou les œuvres ?
Faire ou croire ?
Jésus évalué à 360°
De l’art du renoncement
C’est l’outrage et non pas la douleur
Prendre sa croix chaque jour
Talion or not talion ?
Jésus face à la violence mimétique
Exigeante et efficace : la non-violence
Non-violence : la voie royale

Étanche à l’insulte dans Communauté spirituelle l_insulte_afficheUn film très original a récemment été diffusé sur Arte. Il s’intitule : L’insulte (de Ziad Doueiri, 2017). Un chrétien libanais arrose par mégarde la tête d’un Palestinien du haut de son balcon. Une dispute éclate et une insulte est proférée. Les deux hommes finissent au tribunal. Peu importe qui a tort ou qui a raison. Ce film de prétoire démontre que la haine engendre la haine, jusqu’à ici atteindre l’absurde, il milite fiévreusement pour la réconciliation, entre les deux antagonistes, et de manière plus générale entre les peuples. Brillant, bouleversant.

Chacun de nous pourrait raconter comment l’insulte envenime des relations normalement paisibles, que ce soit au volant, en famille, entre collègues ou amis… L’étymologie du mot indique qu’il s’agit bien d’une violence délibérée, destinée à faire mal : in sultum = assaut contre quelqu’un. L’insulte a quelque chose d’un acte de guerre, d’un commando verbal, d’une expédition punitive violente. À tel point qu’elle est facilement qualifiée de délit si elle porte atteinte à l’intégrité voire à la dignité d’autrui. Les insultes racistes, homophobes, sexistes etc. sont désormais sévèrement punies par la loi française. Jésus avait lui-même durci la législation juive sur le sujet – si l’on peut dire – en assimilant l’insulte à un crime verbal passible du tribunal : « Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu » (Mt 5, 22).

Le pape François commentait en privé (14/06/2018) :

la-capitaine-haddock-est-celebre-pour-ses-jurons-tres-sophistiques-1475149553 insulte dans Communauté spirituelle« En substance, le Seigneur dit : l’insulte ne finit pas en elle-même ; l’insulte est une porte qui s’ouvre, c’est commencer une route qui finira en tuant, parce qu’insulter c’est commencer à tuer, c’est disqualifier l’autre, lui ôter le droit d’être respectable, c’est le rejeter, c’est le tuer dans la société. Nous sommes habitués à respirer l’air des insultes. Du reste, il suffit de conduire sa voiture aux heures de pointe (à Rome tout particulièrement ! NDLR). Mais l’insulte détache, brise la communauté et tue l’autre, elle commence par ternir la bonne réputation, puis elle va au-delà, au-delà, au-delà. Même les petites insultes que l’on prononce par hasard aux heures de pointe quand nous conduisons la voiture, deviennent, ensuite, de grosses insultes. Et ce ne sont pas que des insultes avec la bouche: mais avec le cœur. Précisément c’est ce qui tue : l’insulte. Et l’insulte efface le droit d’une autre personne. »

Dans la première lecture de ce dimanche (Is 50, 5-9a), affronter l’insulte est au cœur de la fidélité du Serviteur souffrant d’Isaïe à sa mission :

« J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. »

Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J’ai rendu mon visage dur comme pierre » : elle exprime la résolution et le courage. En français, on dit quelquefois « avoir le visage défait »; eh bien ici le Serviteur affirme : « vous ne me verrez pas le visage défait, rien ne m’écrasera, je tiendrai bon quoi qu’il arrive » ; ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, c’est la confiance pure, parce qu’il sait bien d’où lui vient sa force : « Le Seigneur Dieu vient à mon secours : c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages ».

Qui est ce mystérieux serviteur ? Pourquoi réagit-il ainsi à l’outrage et aux crachats ?

L’identité de ce serviteur a fait l’objet d’innombrables commentaires. On peut les synthétiser en avançant que le portrait de ce personnage superpose au moins 4 figures historiques selon les chrétiens : Israël, le prophète Isaïe, Jésus, l’Église.

illustrations_1156_photo_2-1-300x225 IsaïeL’interprétation la plus courante voit dans ce Serviteur souffrant des chapitres d’Isaïe (42, 1-9, 49, 1-7, 50, 4-11 et 52,13-53,12) l’incarnation du peuple d’Israël en exil à Babylone (entre -587 et -537). Loin de ceux qui sont restés à Jérusalem, les déportés juifs (déjà !) subissent mépris et vexations. Ils sont employés comme esclaves aux chantiers de Nabuchodonosor à Babylone, dont la célèbre ziggourat a inspiré le récit de la tour de Babel (Gn 11, 1-9). Ils sont moqués pour leur foi en un soi-disant Dieu unique tout-puissant et universel, qui pourtant ne les a pas protégés de la débâcle, et paraît insignifiant à côté de Mardouk et autres divinités babyloniennes au sommet de leur gloire. Pourtant, malgré l’opposition, la déchéance, la dérision qui l’entoure, ce petit reste d’Israël continue à y croire. Impuissant à se révolter militairement, il fait le dos rond, attendant avec patience et espérance que YHWH se manifeste à nouveau. Il l’a bien fait en Égypte autrefois, alors pourquoi pas à Babylone maintenant ?

Nul doute que cette identification du Serviteur souffrant au peuple d’Israël a nourri la prière, l’espoir et la supplication des millions de juifs déportés dans les camps nazis au XX° siècle. Et le souhait de chaque fête de Pâques : « l’an prochain à Jérusalem ! » a fini par se réaliser quelques années après la fin du cauchemar nazi. Cela avait commencé par les insultes d’Hitler contre l’identité juive dans une brasserie munichoise, puis dans Mein Kampf. Et puis l’insulte a pris corps, le mépris s’est incarné, les crachats sont devenus physiques, les outrages abominables. Revenu sur la terre de Canaan, Israël doit à nouveau assumer sa vocation prophétique face aux nations. Cette fois-ci, avec son armée high-tech, il est farouchement déterminé à rendre coup pour coup, pour que la débâcle ne se reproduise jamais. Pas sûr que cet engrenage de l’insulte répondant à l’insulte, de la violence répliquant à l’agression, des missiles en représailles des mortiers soient très biblique ni très efficace. Seule la non-violence prônée par Isaïe pourra désamorcer le cycle infernal des assauts/vengeances endeuillant juifs et palestiniens sans fin.

Une 2e interprétation voit Isaïe lui-même dépeint sous les traits du Serviteur souffrant. En butte à l’hostilité que suscite la Parole qu’il répand – Parole de conversion et de réforme radicale – Isaïe ne se décourage pas, et compte sur son Dieu pour le défendre et laver son honneur. Tout baptisé, de par sa vocation prophétique, peut se reconnaître en Isaïe outragé, méprisé, lorsqu’il proclame une Parole tranchante contredisant l’opinion ou les mœurs majoritaires.

mockingofchrist1700 PassionCe qui prépare la voie à la 3e interprétation, où les chrétiens reconnaissent en Jésus tout ce qu’Isaïe décrivait des serviteurs de YHWH. « Insulté, il ne rendait pas l’insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s’abandonnait à Celui qui juge avec justice » (1P 2,23). Porteur d’une parole radicalement exigeante, Jésus sera non-violent jusqu’au bout. Fra Angelico a immortalisé les injures, la dérision, les soufflets, les crachats qui ont accompagnés la descente aux enfers de Jésus dans sa Passion. En aimant ses ennemis, en pardonnant à ses bourreaux, en se confiant à son Père jusqu’à l’ultime, Jésus incarne au plus haut point ce serviteur centré sur sa mission, jusqu’à se rendre étanche à l’insulte pour ne pas en dévier. « Il durcit son visage comme pierre » (Chouraqui traduit : « j’ai mis mes faces comme un silex ») pour montrer sa détermination à ne pas se laisser détourner de sa mission par l’hostilité ambiante. Luc reprendra ces termes pour montrer Jésus monter à Jérusalem avec courage, alors qu’il sait fort bien que cela va très mal se terminer : « Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus durcit sa face et prit la route de Jérusalem » (Lc 9, 51)

Lisant le Serviteur souffrant en filigrane au travers du Christ, les chrétiens n’avaient aucune peine à exulter de joie avec Isaïe dans son chant final dans lequel il voit l’annonce de la résurrection : « Mon serviteur réussira, dit le Seigneur ; il montera, il s’élèvera, il sera exalté ! La multitude avait été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ; il n’avait plus l’apparence d’un fils d’homme. Il étonnera de même une multitude de nations ; devant lui les rois resteront bouche bée, car ils verront ce que, jamais, on ne leur avait dit, ils découvriront ce dont ils n’avaient jamais entendu parler » (Is 52, 13-15).

800px-Jesus_graffito serviteurLa 4e interprétation découle de la première : l’Église, « véritable Israël de Dieu », est elle aussi soumise à l’opprobre, à l’insulte, à la persécution depuis son origine. Se propageant grâce au sang des martyrs, caricaturée très tôt sous les traits d’un crucifié à tête d’âne gravé dans la pierre (Charlie Hebdo n’a rien inventé !), insultée à cause de sa foi ou de ses (réelles) fautes nombreuses et lourdes dans l’histoire, l’Église baisse la tête mais pas le pavillon de l’espérance. Si elle sait traverser sans violence le flot des insultes charriées contre elle, elle pourra avec le Christ découvrir la fidélité de Dieu à son désir de salut universel. Paul écrivait : « On nous insulte, nous bénissons. On nous persécute, nous le supportons » (1 Co 4, 12).

Ce parcours des interprétations du Serviteur souffrant d’Isaïe ne serait pas complet si on n’y ajoutait pas la 5e interprétation : le Serviteur souffrant, c’est moi, c’est vous. Sans prétention aucune, sans orgueil ni démesure. Chacun de nous a rencontré ou rencontrera dans sa vie l’insulte, l’outrage, les crachats. Pire, chacun en sera l’auteur. Relire Isaïe peut alors nous aider à durcir notre visage comme la pierre pour affronter l’adversité le cœur en paix. L’Esprit du Christ saura nous rendre étanche à l’insulte, c’est-à-dire garder fermement la main sur la barre du gouvernail pour maintenir le cap malgré les déferlantes et les vents contraires. Il ne s’agit pas de devenir insensible de cœur, ni étranger au drame qui se joue. Il s’agit de ne pas laisser l’opprobre pénétrer en nous et fissurer le roc de notre confiance en Dieu. Être étanche à l’insulte, c’est ne pas prendre pour soi la colère de notre interlocuteur, ne pas lui répondre sur le même ton ni le même plan, bref « tendre l’autre joue », c’est-à-dire montrer à l’agresseur un autre visage que celui d’une victime ou d’un bourreau en retour : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18, 23) Voilà pourquoi ne pas renchérir à l’insulte est plus efficace que de lever le poing : tourner la clé de contact avant que le moteur ne s’emballe évitera les surchauffes dangereuses.

effet-hydrophobeÊtre imperméable à l’insulte demande parfois de savoir mettre de la distance entre soi et l’agresseur, jusqu’à fuir s’il le faut plutôt que d’engager un cycle de violence inarrêtable. Cela demande aussi de garder les yeux fixés sur le cap à suivre, s’il est juste. Ainsi un syndicaliste annonçant une grève à son patron, ou à l’inverse un DRH annonçant des licenciements inéluctables et nécessaires. Ou bien une femme insultée et harcelée dans la rue pour sa tenue vestimentaire. Cet endurcissement du visage ne signifie pas renoncer à ses droits, ni à sa dignité. Jésus demande calmement à ses insulteurs d’en rendre compte ; il demande de recourir au tribunal pour juger de la gravité d’une insulte. Et Isaïe n’a pas peur de comparaître devant des juges pour faire valoir son bon droit face à ses insulteurs : « Quelqu’un veut-il plaider contre moi ? Comparaissons ensemble ! Quelqu’un veut-il m’attaquer en justice ? Qu’il s’avance vers moi ! Voilà le Seigneur mon Dieu, il prend ma défense ; qui donc me condamnera ? » On croirait déjà entendre Paul crier sa confiance face à ses juges : « Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? » (Rm 8, 33 34)

A côté des réponses bibliques à l’insulte, les causes de l’insulte méritent également d’être analysées : pourquoi insulte-t-on ?
Une première cause évidente : la haine, la violence de celui qui insulte.
Une deuxième cause moins visible : l’absence ou la faiblesse d’argumentations remplacées par des injures, des amalgames ou des invectives de mépris. La violence verbale remplace le raisonnement.
Une troisième cause plus subtile est l’exploitation de l’émotivité pour faire exploser l’interlocuteur qui répond par des insultes tandis que l’agresseur réel reste calme (technique rhétorique).
Enfin une dernière cause de l’insulte est le cynisme de celui qui promet et ne tient pas et se fait traiter de menteur. Mais à ce niveau-là est- ce encore une insulte ?
Attirer volontairement les insultes peut être aussi une façon de se « blanchir » ou d’apparaître comme une victime pour se dédouaner d’une conduite indigne.

Notre propre responsabilité dans l’insulte subie est donc à examiner avec honnêteté.
Ne pas répondre à l’insulte par l’insulte demande de comprendre pourquoi l’autre réagit ainsi, afin d’y ajuster notre attitude.

Reste que pour Isaïe comme pour Jésus, rendre coup pour coup n’arrange rien.
Rendre coup pour coup n’arrange rien.
Mais la non-violence n’abolit pas le droit ni la justice, au contraire.
L’étanchéité à l’insulte rend intraitable sur le respect dû à chacun.
Répondre à l’insulte n’est pas insulter en retour, mais faire condamner cet acte dégradant pour celui qui prononce l’insulte plus encore que pour sa victime, si elle sait se protéger.

Entraînons-nous à pratiquer cette forme de courage.
Durcissons notre visage comme pierre lorsqu’il nous faut aller au bout de nos Passions…

 

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient » (Is 50, 5-9a)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. Il est proche, Celui qui me justifie. Quelqu’un veut-il plaider contre moi ? Comparaissons ensemble ! Quelqu’un veut-il m’attaquer en justice ? Qu’il s’avance vers moi ! Voilà le Seigneur mon Dieu, il prend ma défense ; qui donc me condamnera ?

Psaume
(Ps 114 (116 A), 1-2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants. ou : Alléluia ! (Ps 114, 9)

J’aime le Seigneur :
il entend le cri de ma prière ;
il incline vers moi son oreille :
toute ma vie, je l’invoquerai.

J’étais pris dans les filets de la mort,
retenu dans les liens de l’abîme,
j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ;
j’ai invoqué le nom du Seigneur :
« Seigneur, je t’en prie, délivre-moi ! »

Le Seigneur est justice et pitié,
notre Dieu est tendresse.
Le Seigneur défend les petits :
j’étais faible, il m’a sauvé.

Il a sauvé mon âme de la mort,
gardé mes yeux des larmes
et mes pieds du faux pas.
Je marcherai en présence du Seigneur
sur la terre des vivants.

Deuxième lecture
« La foi, si elle n’est pas mise en œuvre, est bel et bien morte » (Jc 2, 14-18)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères, si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? Sa foi peut-elle le sauver ? Supposons qu’un frère ou une sœur n’ait pas de quoi s’habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l’un de vous leur dit : « Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim ! » sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? Ainsi donc, la foi, si elle n’est pas mise en œuvre, est bel et bien morte. En revanche, on va dire : « Toi, tu as la foi ; moi, j’ai les œuvres. Montre-moi donc ta foi sans les œuvres ; moi, c’est par mes œuvres que je te montrerai la foi. »

Évangile
« Tu es le Christ… Il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup » (Mc 8, 27-35) Alléluia. Alléluia.
Que la croix du Seigneur soit ma seule fierté ! Par elle, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde. Alléluia. (Ga 6,14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : « Au dire des gens, qui suis-je ? » Ils lui répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. » Et lui les interrogeait : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, prenant la parole, lui dit : « Tu es le Christ. » Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne. Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. Jésus disait cette parole ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches. Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera. »
Patrick BRAUD

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