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28 mai 2023

Trinité : quelle sera votre porte d’entrée ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Trinité : quelle sera votre porte d’entrée ?

Homélie pour le Dimanche de la fête de la Trinité / Année A
04/06/2023

Cf. également :
La structure trinitaire de l’eucharistie
La Trinité est notre programme social

Trinité économique, Trinité immanente
Les trois vertus trinitaires
Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

Sur les chemins noirs
Sur les chemins noirs
Le film sorti en mars 2023 adapte à l’écran le roman éponyme de Sylvain Tesson, sorti en 2016. On y suit la marche en travers de la France d’un homme qui a vu sa vie basculer, littéralement, après une chute d’un balcon d’immeuble lors d’une soirée parisienne trop arrosée… Fracassé de partout, le corps en miettes, il voit également voler en éclats son couple, son mode de vie de bobo parisien gâté, superficiel et léger… Plusieurs mois de marche seront pour lui comme un reset informatique : il cherche à se retrouver lui-même en se perdant sur des chemins qui n’existent plus sur les cartes, les fameux chemins noirs qui pourtant permettent de traverser la France dans toute la splendeur de ses paysages sauvages.

On retrouve dans son livre nombre des motivations de ceux qui prennent la route pour marcher, dans une sorte de pèlerinage sans transcendance.
Sylvain Tesson voulait :
- réparer son corps fracturé en miettes. La marche serait une guérison.
- fuir le progrès technique envahissant, et retrouver la belle France loin des artifices
- surmonter le deuil de sa mère qui visiblement l’obsédait depuis longtemps
- redevenir libre, quitte à provoquer le départ de sa compagne d’avant
- écrire, écrire, jour après jour, comme les Pères Blancs en Afrique tenaient leur diaire en notant soigneusement les évènements et ce que cela leur s’inspirait
- refaire à l’envers l’itinéraire de sa vie (les flash-backs sont omniprésents), comme si la réparation du corps nourrissait la réparation de l’esprit
- partager un bout de route avec sa sœur, un ami, des inconnus croisés sur les chemins noirs pendant quelques jours…
Jean Dujardin est comme d’habitude formidable dans ce film. Le rythme en est très lent, rempli des méditations métaphysiques et philosophiques de l’auteur, un brin intello donc malgré les paysages superbes traversés (du Mercantour à La Hague). Il en bave, littéralement (crise d’épilepsie en route !), mais il s’accroche…

Ils sont des milliers comme Sylvain Tesson à marcher sur des chemins intérieurs inconnus, tout en se dirigeant vers Saint-Jacques-de-Compostelle, ou Rome ou Jérusalem, ou tout simplement le long des côtes et des forêts. Ils sont les vivants témoins d’une aspiration spirituelle que la vie artificielle des villes et leur confort ne peut combler. Ces aventuriers des profondeurs intimes n’iront pas forcément chercher du côté des grandes religions ou institutions officielles. Mais ils sont mus par un dynamisme plus grand qu’eux-mêmes. Dieu serait peut-être un trop gros mot pour eux, alors que la dimension spirituelle leur est familière. Liturgie, rituels, Églises ou Évangile ne sont pas dans leur référentiel, mais la contemplation, l’émotion devant l’harmonie du monde et la communion avec lui font bien partie de leur démarche.

En cette fête de la Trinité, célébrer le Dieu Un en trois personnes peut nous inviter à distinguer différents portes d’entrée dans le mystère. Qui pourrait prétendre le posséder tout entier ? Il faut bien cheminer vers l’au-delà de tout. Et l’entrée est différente pour chacun, comme les 12 portes de la Jérusalem céleste.

 

1. Entrer en Dieu par l’intériorité
Trinité 3 portes d'entrée Esprit
C’est la voie de Sylvain Tesson sur les chemins noirs du Mercantour au Cotentin. C’est sans doute la vision privilégiée pour bon nombre de nos contemporains en Europe. Lassés de la transcendance des pouvoirs autoritaires non démocratiques, méfiants envers les récupérations de toutes sortes, ils cherchent une réconciliation intérieure, une unité personnelle, une harmonie avec l’univers. L’hypersensibilité écologique actuelle - qui se traduit chez les jeunes par une surprenante éco-anxiété presque pathologique - remet à l’honneur des thèmes qui ont bien des résonances avec le patrimoine monastique, mystique et patristique chrétien. Ainsi la communion avec la nature, la continuité du vivant, le respect de toute forme d’existence, l’intuition d’un ordre naturel à préserver, la redécouverte d’une sobriété presque franciscaine etc.

Les discours souvent nébuleux des gourous en développement personnel et autres  techniques de bien-être reprennent sans le savoir des éléments de la spiritualité des Pères du désert, de la mystique rhénane, des béguines du Nord ou des grandes figures de l’aventure intérieure chrétienne (la nuit de la foi de Saint Jean de la Croix, le château de l’âme de Thérèse d’Avila, la petite voie de l’enfance de Thérèse de Lisieux, la sobriété heureuse de François d’Assise etc…).

Ces courant de quête intérieure ne signeraient pas forcément pour être appelés « spirituels ». Pourtant, c’est bien l’Esprit de Dieu qui suscite en eux inquiétude, soif d’absolu, désir d’unité et recherche d’harmonie. Car l’Esprit est l’unité des Trois, et la communion qu’il réalise entre le Père et le Fils est l’autre nom de l’harmonie dont ont soif les marcheurs sur les chemins noirs.

C’est le même Esprit qui affleure à la surface d’une émotion musicale, ou plus largement artistique. L’art a cette capacité de bouleverser les certitudes, de laisser transparaître l’infini, d’annoncer qu’il y a en l’homme et autour de lui de l’infiniment grand.

C’est l’Esprit encore qui est à l’œuvre dans la rationalité si pointue de nos technologies récentes. Les meilleurs physiciens vous le diront : les sciences du XXI° siècle réintroduisent de la liberté, de l’imprévisible, de l’étonnement et même de l’émerveillement devant le réel plus complexe que nos représentations, jouant à cache-cache avec nous comme Dieu avec Élie sur le mont Carmel.

Ajoutons que cette porte d’entrée en Dieu qu’est la spiritualité sous toutes ses formes a  l’immense mérite aujourd’hui d’être féminine. En effet, l’intériorité, la communion, le ‘care’, l’accueil au lieu de la prédation, tout cela relève d’une symbolique plutôt féminine. Et en hébreu, n’oublions jamais que l’Esprit est féminin : la « Ruah YHWH » – souffle divin – est répandue sur toute chair et informe la vie de Dieu en chacun.

Enfin, nul doute que l’évangélisation des immenses Inde et Chine devra mettre en avant cette porte d’entrée spirituelle : les sagesses millénaires de ces deux tiers de l’humanité sont comme des préparations évangéliques sur lesquelles planter, semer et récolter.

 

2. Entrer en Dieu par la fraternité
Trinité 3 portes d'entrée FilsCette porte d’entrée est plus familière aux générations de la deuxième moitié du siècle dernier. C’est celle des combats pour la justice sociale dans lesquels nous avons vu le Royaume de Dieu se rapprocher. C’est celle de la fraternité universelle, que la mondialisation libérale a trahie mais dont le rêve ne peut pas disparaître. C’est la voie royale de tous ceux que la figure historique du Christ éblouit par son audace, son humanité, son courage, sa vérité anthropologique. On espère toujours des prophètes pour notre temps, et les Évangiles n’ont rien perdu de cette force prophétique-là, capable de renverser les puissants de leur trône et d’élever les humbles. En Jésus de Nazareth, l’amour du prochain conduit à l’amour de Dieu et réciproquement.

La compassion sociale, les combats pour le logement, la santé, la dignité des plus pauvres etc. sont toujours portés à bout de bras par les innombrables associations chrétiennes. Même l’État-providence doit reconnaître que ce souci du vivre ensemble lui a en partie été légué par le christianisme, qui parle du sacrement du frère indissociable de celui de l’autel.

L’aspiration à la fraternité est universelle. Elle est le signe de notre vocation à nous retrouver tous en Christ : faire corps avec lui nous rend solidaires les uns des autres, et réciproquement.

Entrer en Dieu par la fraternité demeure le tapis rouge déroulé sous les pieds de ceux qui se battent pour l’homme, tout l’homme, tous les hommes.

 

3. Entrer en Dieu par la transcendance
Trinité 3 portes d'entrée PèreC’est la porte d’entrée traditionnelle des civilisations antiques. Fascinées par le soleil, la foudre ou la puissance vitale, les religions d’autrefois situaient les dieux au-dessus, dans un autre monde, plus grands que l’homme. Les monothéismes ont canalisé cette peur du sacré,  et le judaïsme a consacré Dieu comme le Tout-autre, l’ineffable, le plus grand que tout, celui dont on ne peut prononcer le nom : YHWH. L’islam a repris cette proclamation du Dieu unique, en l’appauvrissant quelque peu puisque l’Esprit de Dieu de la Genèse – la Ruah YHWH - n’est plus connue dans le Coran.

La grandeur de la Création, de l’esprit humain, les merveilles de l’infiniment grand comme de l’infiniment petit sont encore en Occident des voies d’initiation au divin. L’homme passe l’homme, disait Pascal : l’humanisme occidental n’en finit pas de s’émerveille de la grandeur de l’esprit humain. Et les scientifiques pointant leurs télescopes vers l’origine de l’univers  où explorant les interactions quantiques en ressortent troublés, interrogatifs : d’où vient la grandeur de ce qui nous entoure ?

Transcendance, altérité, différence : tous ceux qui sont sensibles à ces dimensions du vivant, du réel, ne sont pas loin de découvrir le Dieu-Père de la Bible, irréductible à toute projection humaine, si grand et pourtant si proche…

 

Trois accès à la déité
Ces 3 portes d’entrée conduisent, par des chemins différents, à expérimenter peu à peu la vie de Dieu, la vie en Dieu. Ce que les orthodoxes appellent la divinisation, selon la belle définition de Pierre : « de la sorte nous sont accordés les dons promis, si précieux et si grands, pour que, par eux, vous deveniez participants de la nature divine » (2P 1,4).

Au XIV° siècle, Maître Eckhart a proposé d’appeler déité ce fonds commun aux 3 personnes de la Trinité. La déité est la nature divine, faite de communion, d’amour, de relation, qui unit le Père et le Fils dans le baiser commun de l’Esprit [1]. La déité est la présence de Dieu en nous, qui nous permet de participer à la vie divine et de devenir un avec lui.

On peut risquer alors une schématisation d’ensemble des 3 accès à la déité évoqués plus haut :

Trinité 3 portes d'entrée

Bien sûr, il faudrait également explorer les interactions entre ces 3 chemins, car celui qui avance sur une de ces voies se rapproche nécessairement des deux autres. L’Esprit nous révèle le Père qui nous dévoile le Fils. Le Fils n’est rien sans son Père, et l’Esprit est commun aux deux etc.

Il nous suffit pour ce dimanche de méditer sur notre propre perception de la Trinité : à quelle dimension parmi les 3 suis-je le plus sensible ? Comment m’ouvrir aux deux autres ?
Et pour mes proches, ceux dont je suis responsable : quelle porte leur ouvrir ? Comment me mettre au service de leur chemin à eux vers Dieu, qui n’est pas le mien ?

 


[1]. En islam, la notion de déité est exprimée à travers le concept de tawhid, qui se traduit littéralement par « unicité » ou « unité ». Tawhid est considéré comme le fondement de la foi islamique, et il affirme que Dieu est un et unique, sans aucun associé ni égal. Ainsi, bien que le concept de déité ne soit pas explicitement utilisé en islam, le concept de tawhid exprime une notion similaire d’une réalité divine unique et absolue, qui est au-dessus de tout ce qui existe et qui est la source de toute création.

 


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux » (Ex 34, 4b-6.8-9)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï comme le Seigneur le lui avait ordonné. Il emportait les deux tables de pierre. Le Seigneur descendit dans la nuée et vint se placer là, auprès de Moïse. Il proclama son nom qui est : LE SEIGNEUR. Il passa devant Moïse et proclama : « LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna. Il dit : « S’il est vrai, mon Seigneur, que j’ai trouvé grâce à tes yeux, daigne marcher au milieu de nous. Oui, c’est un peuple à la nuque raide ; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. »

CANTIQUE
(Dn 3, 52, 53, 54, 55, 56)
R/ À toi, louange et gloire éternellement ! (Dn 3, 52)

Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères : R/
Béni soit le nom très saint de ta gloire : R/
Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire : R/

Béni sois-tu sur le trône de ton règne : R/
Béni sois-tu, toi qui sondes les abîmes : R/
Toi qui sièges au-dessus des Kéroubim : R/
Béni sois-tu au firmament, dans le ciel, R/

DEUXIÈME LECTURE
« La grâce de Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit » (2 Co 13, 11-13)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, soyez dans la joie, cherchez la perfection, encouragez-vous, soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix. Tous les fidèles vous saluent.
Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous.

ÉVANGILE
« Dieu a envoyé son Fils, pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-18)
Alléluia. Alléluia. Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (cf. Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
Patrick BRAUD

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16 avril 2023

Emmaüs : une catéchèse de cheminement

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Emmaüs : une catéchèse de cheminement

Homélie pour le 3° Dimanche de Pâques / Année A
23/04/2023

Cf. également :

Et nous qui espérions…
Le courage pascal

Emmaüs : mettre les 5 E dans le même panier
Le premier cri de l’Église
La grâce de l’hospitalité

On demande des pédagogues !
L’Éducation Nationale manque cruellement de professeurs. La faute sans doute à des salaires trop bas. Et plus encore à des conditions difficiles : une classe de trente adolescents qui ne jurent que par leurs écouteurs, leurs écrans et leurs réseaux sociaux n’est pas facile à apprivoiser. Pour peu que les élèves viennent de quartiers défavorisés, tous les handicaps se cumulent pour faire de la charge d’enseignant une mission presque impossible. Et encore, à 35 ans, un jeune prof peut s’en sortir ; mais à 60 ans et plus, cette perspective effraie la plupart d’entre eux !

L’une des sources de ce problème – que l’on retrouve d’ailleurs en catéchèse – est la difficulté d’ajuster la pédagogie scolaire aux jeunes d’aujourd’hui, dont l’attention dépasse rarement trois minutes. Être pédagogue ne s’apprend pas à l’université. C’est un savoir-être qui relève de l’intelligence du cœur plus que du diplôme. Même dans des écoles Montessori ou Freinet, on cherche des pédagogues pour mettre en œuvre des apprentissages adaptés à chacun !

Catéchèse de cheminement. Pédagogie pastorale pour mener la transition en paroisseLe célèbre passage d’évangile (Lc 24,13-35) de ce dimanche est pour nous à cet égard une source d’inspiration inépuisable : le Ressuscité agit envers les deux disciples d’Emmaüs avec une telle délicatesse et méthode que nous pouvons y puiser des points de repères toujours pertinents pour notre catéchèse. Les théologiens et catéchistes qui ont fait ce travail d’actualisation ont formalisé leur travail en une belle expression : catéchèse de cheminement [1]. Et ils ont distingué 7 attitudes catéchétiques de base pour être fidèle à la pédagogie du Christ accompagnant les disciples d’Emmaüs :

1. Rejoindre, s’approcher
2. Faire route avec
3. Questionner, écouter
4. Interpréter les événements à la lumière des Écritures
5. Séjourner chez l’autre
6. Célébrer
7. Savoir s’éclipser

Commentons rapidement chacune de ces étapes, en les appliquant à nos relations avec nos collègues de travail, avec qui ce cheminement est possible et fécond.

 

1. Rejoindre, s’approcher
Emmaüs : une catéchèse de cheminement dans Communauté spirituelle
Ça n’a l’air de rien, mais le premier mouvement est d’aller vers.
Aller vers l’autre : le Ressuscité ne se délecte pas en privé de la vie retrouvée. Il ‘repère’ en quelque sorte deux disciples désabusés qui s’éloignent de Jérusalem, leur espérance déçue.
Sortir de soi pour aller vers l’autre est le premier mouvement du catéchiste. Or la plupart des paroisses se contentent de mettre des affiches et des annonces pour dire de s’inscrire au caté à la rentrée. Comment s’étonner dès lors que le taux de catéchisation soit en chute libre, autour de 10%–15% dans le meilleur des cas [1] (1% à 5% le plus souvent) ? Rejoindre les enfants là où ils vivent : c’est la mission de l’École catholique, mais aussi de l’Aumônerie de l’Enseignement Public et de la catéchèse en primaire. On devrait voir dans les cités, les immeubles, les clubs sportifs etc. des adultes partageant « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses » (Vatican II, Gaudium et spes n° 1) des enfants de tous milieux et origines…

Dans le monde du travail, c’est plus évident. On est d’emblée immergé dans des relations professionnelles où l’on est proche de collègues, de clients, de fournisseurs etc. À condition de ne pas travailler en solo, le nez rivé sur son seul écran, à l’abri des cloisons de son open-space (pas si open que cela…). Se rendre proche demande de ne pas toujours être en mode compétition mais collaboration, de briser les fonctionnements ‘en silos’ (ou ‘tuyaux d’orgue’) où chacun ignore ce que fait l’autre et ne lui communique rien.

Notons le côté gratuit de cette proximité : il ne s’agit pas de proposer tout de suite quelque chose, de même que le Christ ne propose pas d’emblée aux disciples d’Emmaüs d’ouvrir les Écritures ou de célébrer l’eucharistie ! Non : il s’agit d’être là, d’être avec, d’être proche. Sans calcul, ni stratégie, ni arrière-pensée. Avoir de tels collègues à ses côtés est un trésor de réassurance, de partage, d’ambiance positive et solidaire au travail…

 

2. Faire route avec
Jésus et les disciples d’Emmaüs
C’est étymologiquement la caractéristique du pédagogue dans le monde grec. Le pédagogue était le serviteur qui allait chercher l’enfant (παῖς, paîs) pour marcher avec lui et le conduire (ἄγω, ágô) jusqu’à l’école. Marcher avec l’autre demande de régler son pas sur le sien, ni trop lent ni trop rapide.

Le Christ fait route avec ses disciples : il va partager leurs émotions, leurs souvenirs, leurs rêves brisés… Et cela dure : selon les estimations, la distance de Jérusalem à Emmaüs varie entre 10 et 30 kilomètres ! Annoncer l’Évangile demande de cheminer dans la durée, de faire route avec, jusqu’à éprouver les mêmes peines, les mêmes difficultés et épreuves de ceux vers qui nous somme envoyés. Impossible d’évangéliser ‘de l’extérieur’ : c’est en chemin que surviennent les rencontres où le Christ se partage en plénitude.

Au travail, faire route avec ses collègues demande de jouer collectif et pas perso (comme on dit au foot !), de se rendre solidaire de l’équipe, d’avancer avec elle. Le terme cheminement exprime bien ce compagnonnage patient. Au début, on n’échange que des banalités. Peu à peu, avec le temps et les événements de la vie de chacun ou de l’entreprise, on échange des confidences plus personnelles, on débat de convictions plus intimes, on partage des souvenirs ou des moments plus impliquants. Il faut parfois des années de conversation sur la météo, le match de rugby ou la dernière série de Netflix avant qu’un jour, à l’occasion d’un événement, la parole devienne personnelle, vraie, profonde. C’est le fruit du cheminement, patient et respectueux, que les pressés ne connaîtront jamais.

 

3. Questionner, écouter
Questions ouvertes et question fermées - Exemples et définition
Cheminer ainsi avec nos collègues se fait grâce au questionnement et à l’écoute. Des questions ouvertes comme celle du Christ (« de quoi discutiez-vous ? ») et non des questions fermées comme celles des journalistes (« vous discutiez sans doute de la croix… »), qui n’attendent d’ailleurs jamais la réponse complète.

Questionner est un art : sans être intrusive, la question ouverte laisse à l’autre la possibilité d’ouvrir les portes ou les fenêtres qu’il désire ouvrir, pas les vôtres. Là encore, la gratuité préside à ce type d’échange : il ne s’agit pas d’amener l’autre sournoisement sur votre terrain, mais réellement de lui laisser la possibilité de trouver les mots pour dire ce qui est important pour lui.

Écouter la réponse est tout aussi important : sans interrompre l’autre, à l’image du Ressuscité qui n’interrompt pas le long développement des disciples racontant « tout ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth ». Pourtant, Jésus aurait pu couper court à cette longue évocation, car s’il y en avait un qui était au courant, c’était bien lui ! Il voulait sans doute entendre de la bouche des deux ex-disciples comment eux l’avaient vécu, avec leurs mots, leurs émotions, leurs doutes, leurs interrogations.

Au travail comme ailleurs, il faut souvent se mordre la langue pour ne pas intervenir trop tôt, pour ne pas répliquer, pour ne pas réagir avant que l’autre ait fini de dire ce qu’il voulait dire ! Que ce soit en tête-à-tête autour de la tasse de café ou en réunion devant son chef, écouter l’autre jusqu’au bout, attentivement, en pensant à ce que lui est en train de dire et non pas à ce que je vais lui répondre, est une véritable ascèse ! C’est pourtant à ce prix que l’écoute porte du fruit. La tradition chrétienne appelle chasteté cette qualité d’écoute de l’autre pour lui-même, et non pour ce que je voudrais en faire.

 

4. Interpréter les événements à la lumière des Écritures
 catéchèse dans Communauté spirituelle
Ayant bien entendu leur souffrance, leur déception, leur espérance, le Ressuscité « partant de Moïse et de tous les Prophètes, leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait… ».

C’est le moment de l’annonce explicite, où le croyant se risque à abattre ses cartes, à  confesser sa foi, à s’appuyer sur les Écritures pour comprendre et déchiffrer ce qui arrive. L’enjeu est l’interprétation des événements : pourquoi tel conflit entre nous ? Comment réagir à tel plan social ? Comment relever tel défi collectif etc. ? Les conversations entre collègues abordent tôt ou tard les questions essentielles de chacun : que veut dire ce divorce, ce deuil, cette maladie, les problèmes avec les enfants etc. ?

Interpréter les événements demande au croyant de scruter les Écritures, et de partager honnêtement avec d’autres sa lecture des faits tels que l’Esprit lui l’inspire, éclairé par les textes.

 

5. Séjourner chez l’autre
tente bédouine
« Le Ressuscité fit semblant d’aller plus loin ». Il ne veut pas forcer les disciples à l’accueillir. Mais s’il est  invité, il accepte avec joie : « Il entra donc, pour rester avec eux ».
Entrer chez l’autre, c’est entrer dans sa culture, son histoire, sa langue, sa famille…
Rester chez lui, c’est prendre le temps, ne pas être pressé, s’imprégner de son univers avant de poser le geste sacramentel.

On dit à raison qu’on ne connaît pas vraiment un collègue tant qu’on n’a pas été chez lui, pour l’apéro, le dîner ou un match à la télé ! Tout change quand on voit les photos, les cadres, les meubles, l’arrangement de son appartement, de sa maison, et bien sûr son conjoint et ses enfants !

« Il a planté sa tente parmi nous » dira Jean du Verbe de Dieu (Jn 1) : l’incarnation est ce mouvement pour aller vers l’autre et rester chez lui.

 

6. Célébrer
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« Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna ». Le geste eucharistique vient en point d’orgue de ce compagnonnage, de ce parcours sur la route où le Christ a cheminé avec ses disciples.
Avec nos collègues de travail, les occasions de célébrer ensemble seront rares. Mais il y en a : des obsèques, un baptême, un mariage, Noël etc. Notre catéchèse peut d’ailleurs s’appuyer sur ces célébrations qui sont souvent des points de départ, des sources et pas seulement des sommets.
Aller jusqu’à ce moment sacramentel est essentiel à la catéchèse de cheminement, qui autrement risque de se cantonner à un accompagnement humaniste, de valeur certes, mais tronqué.

 

7. Savoir s’éclipser
S’éclipser
« Il disparut à leurs regards » : juste au moment où enfin il aurait pu se faire adorer, vénérer, fêter, le Ressuscité prend la tangente… C’est tout le contraire de la lâcheté : le vrai pédagogue est celui qui conduit l’autre à lui-même, puis s’éclipse pour le rendre adulte et autonome. Seuls les gourous maintiennent leurs adeptes dans leur dépendance.
Le maître se réjouit que l’élève aille plus loin que lui sans lui.
Le catéchiste espère non pas que l’enfant se souvienne de lui mais qu’il grandisse dans la foi et se passe de lui. Savoir disparaître pour ne pas peser sur la liberté de l’autre est la délicatesse du bon samaritain qui donne l’argent suffisant à l’aubergiste pour s’occuper du blessé, puis disparaît sans laisser sa carte de visite. Au réveil, le blessé ne saura pas qui l’a sauvé. Du coup il aura à cœur de faire circuler cette dette d’amour en devenant à son tour le samaritain d’un autre…

Ce cheminement à travers ces 7 étapes est un processus graduel, progressif, avec des hauts et des bas.

« Il faut une conversion continuelle, permanente, qui, tout en exigeant de se détacher intérieurement de tout mal et d’adhérer au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une démarche conduisant toujours plus loin. Ainsi se développe un processus dynamique qui va peu à peu de l’avant grâce à l’intégration progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif et absolu dans toute la vie personnelle et sociale de l’homme. C’est pourquoi un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire pour que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir de ce qu’ils ont reçu du mystère du Christ, soient patiemment conduits plus loin, jusqu’à une conscience plus riche et à une intégration plus pleine de ce mystère dans leur vie. » (Jean-Paul II, Familiaris Consortio n° 9, 1981)

Puisse l’Esprit du Ressuscité nous inspirer une pédagogie de cheminement avec nos collègues, nos familles, et même nos ennemis !

_______________________________________

[1]. En 2016, le taux moyen d’enfants catéchisés en France, entre le CE2 et le CM2, était de 17,4 %, selon une enquête publiée par le Service national de la catéchèse et du catéchuménat. La dernière étude réalisée à ce sujet avec des critères similaires, établissait qu’en 1993, 42,1 % enfants étaient catéchisés en France. Sacrée chute !

[2] Cf. Luc Aerens, Catéchèse de cheminement. Pédagogie pastorale pour mener la transition en paroisse, Ed. Lumen vitae, 2003.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir » (Ac 2, 14.22b-33)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche :il est à ma droite, je suis inébranlable. C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ;ma chair elle-même reposera dans l’espérance :tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ni laisser ton fidèle voir la corruption. Tu m’as appris des chemins de vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence.
Frères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous. Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption. Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez.

PSAUME

(Ps 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 11)
R/ Tu m’apprends, Seigneur, le chemin de la vie.ou : Alléluia ! (Ps 15, 11a)

Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu !
Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

Je bénis le Seigneur qui me conseille :
même la nuit mon cœur m’avertit.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

DEUXIÈME LECTURE
« Vous avez été rachetés par un sang précieux, celui d’un agneau sans tache, le Christ » (1 P 1, 17-21)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu, pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers. Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ. Dès avant la fondation du monde, Dieu l’avait désigné d’avance et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous. C’est bien par lui que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts et qui lui a donné la gloire ; ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.

ÉVANGILE
« Il se fit reconnaître par eux à la fraction du pain » (Lc 24, 13-35)
Alléluia. Alléluia. Seigneur Jésus, ouvre-nous les Écritures ! Que notre cœur devienne brûlant tandis que tu nous parles. Alléluia. (cf. Lc 24, 32)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
Patrick BRAUD

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9 avril 2023

Et si nos épreuves étaient d’or ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Et si nos épreuves étaient d’or ?

Homélie pour le 2° Dimanche de Pâques / Année A
16/04/2023

Cf. également :
Croire sans voir : la pédagogie de l’inconditionnel
Thomas, Didyme, abîme…
Quel sera votre le livre des signes ?
Lier Pâques et paix
Deux utopies communautaires chrétiennes
Le Passe-murailles de Pâques
Le maillon faible
Que serions-nous sans nos blessures ?
Croire sans voir
Au confluent de trois logiques ecclésiales : la communauté, l’assemblée, le service public
Trois raisons de fêter Pâques
Riches en miséricorde ?
Aimer Dieu comme on aime une vache ?

Pierre, métallurgiste spirituel
En tant que petit patron de pêche indépendant, Simon-Pierre connaît d’expérience la valeur du travail manuel. Pas de moteur à l’époque pour propulser la barque de pêche sur les eaux du lac de Tibériade, pas de treuil électrique pour relever les lourds filets pleins d’algues, de rochers et de poissons. Pas de machine pour réparer les mailles déchirées, pas de camions frigorifiques pour aller vendre au marché du Capharnaüm… Immergé dans le monde du travail, Pierre a dû observer ses collègues, et les autres artisans sur les marchés. Visiblement cela lui a donné des idées théologiques ! Ainsi dans notre deuxième lecture (1P 1,3–9), il prend l’image des fondeurs d’or qu’il a vu faire couler le métal précieux dans des moules pour bijoux ou lingots :

« Vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ ».

Pierre a entendu Jésus faire souvent la transposition du monde professionnel à la vie spirituelle. Ainsi les métiers du semeur, du berger, de la femme qui met du levain dans le pétrin ou qui balaie la terre battue de sa maison, du commerçant de perles, du gérant d’un domaine, des ouvriers embauchés à la vigne, des vignerons cupides, des banquiers faisant profiter l’argent, des juges iniques etc. Dans cet esprit, Pierre prolonge la réflexion de Jésus sur la sagesse cachée des savoir-faire de son époque.

Première invitation donc : apprenons à lire dans les savoir-faire professionnels qui nous entourent les harmoniques de l’Évangile. Apprenons à extraire du métier de l’autre les points d’appui pour une catéchèse qui lui parle, parce que c’est sa culture de tous les jours.

Ici c’est avec le processus pour obtenir de l’or purifié. Pierre se fait métallurgiste avec les métallos, du moins ceux qui savent comment passer du minerai brut à la pépite étincelante. Suivons-le dans son raisonnement, en transposant au domaine spirituel les différentes étapes de fabrication de l’or.

 

Cet or, vérifié par le feu…
Et si nos épreuves étaient d’or ? dans Communauté spirituelle mine_or-1-900x506
En pleine période de persécutions romaines et juives, et même de divisions internes, Pierre réfléchit au sens des épreuves que les premières communautés traversent. En faisant le parallèle avec le processus de transformation aurifère, il permet à ses lecteurs de comprendre deux choses :
– le but de tout cela est d’une immense valeur, comme un bijou finement ciselé d’or.
– ce qui arrive avant est un processus de transformation, individuelle et collective, pour nous ajuster à ce que nous allons devenir.

Situer le but des événements éprouvants dans un résultat final en or est une invitation à tenir bon dans l’espérance. Tout cela ne conduira pas nulle part. Il y a bien une promesse, et elle se réalisera, même si nous ne savons ni quand ni comment.

Dire ensuite que nous sommes en chemin vers ce salut en or est une autre invitation : à nous laisser transformer par ce qui nous arrive, comme le minerai brut se laisse travailler par le fondeur d’or. Dieu ne nous lâchera pas la main en cours de route sur cette voie difficile :

« L’épreuve qui vous a atteints n’a pas dépassé la mesure humaine. Dieu est fidèle : il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces. Mais avec l’épreuve il donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter » (1 Co 10,13).

Suivons de plus près ces différentes étapes de ce travail sur nous-même auxquelles nos épreuves nous obligent.
Au temps de Pierre, dans le monde romain notamment, on connaît depuis Pline l’Ancien trois étapes pour transformer de la roche en poudre d’or : le concassage, le lavage et le chauffage. Ces techniques étaient attestées depuis au moins 6000 ans avant J.-C., en Mésopotamie, en Syrie etc. Pierre peut donc avoir en tête trois interprétations théologiques de ce que nous appelons « épreuves ».

 

1. Être broyé, concassé, fracturé
 épreuves dans Communauté spirituelle
Le minerai brut taillé dans une carrière ou une montagne doit d’abord être préparé avant de pouvoir extraire l’or. Cela implique généralement le concassage et le broyage de la roche pour la réduire en petits morceaux. La transposition est facile à imaginer.

Rappelez-vous : quand vous êtes-vous fracassés sur un échec retentissant ? Vous aviez construit quelque chose de solide (carrière, couple, réputation…) et voilà que cela est réduit en miettes en quelques instants ! Vous vous croyiez invulnérable, et soudain la maladie vous a broyé de douleur. Vous pensiez « avoir » la foi, et puis goutte-à-goutte le doute a fini par dissoudre vos certitudes. Vous aviez un logement, un peu d’épargne, et soudain un licenciement vint tout remettre en cause…

Soyons clair : ces catastrophes sont des catastrophes, pas des cadeaux déguisés. Elles ne viennent pas de Dieu, qui n’est pas pervers au point de susciter le malheur de ceux qu’il aime pour les forcer à se rapprocher de lui ! Non, pas plus que la tour de Siloé s’effondrant en faisant 18 victimes (Lc 13,1-5), les épreuves qui nous tombent sur la tête ne sont pas liées à notre péché, et ne viennent pas de Dieu.

Par contre, ce que nous allons en faire – avec l’aide de Dieu – dépend de nous. Le fait divers de la tour infernale de Siloé est pour Jésus une invitation à prendre conscience de l’urgence de la conversion. La préparation du minerai aurifère est pour Pierre l’invitation à réfléchir sur ce qu’opèrent en nous les épreuves qui nous broient.

Et, de fait, pensez à ce qui vous a déjà fracturé de partout, et vous verrez peut-être ce qui a volé en éclats : une trop grande confiance en soi, une difficulté à demander de l’aide, un goût trop prononcé pour le paraître etc.

Un ami qui travaille dans les Ressources Humaines me confiait : « avant d’être moi-même concerné par un plan social, j’étais dur envers ceux qui devaient partir. C’était de leur faute, à eux de rebondir, de ne pas pénaliser ceux qui restent. Maintenant que c’est mon tour, il me semble que je deviens plus humain, en voyant les choses du point de vue de ceux qui subissent… »

Si l’épreuve fait voler en éclats notre inhumanité, notre dureté du cœur, notre autosuffisance, alors bénissons-la !

 

2. Être lavé de nos impuretés
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L’orpailleur amateur secoue pendant des heures son tamis dans l’eau de la rivière pour enfin apercevoir un éclat sous la boue… Bien sûr, Pierre pense à l’eau du baptême qui nous débarrasse de toutes ces impuretés qui empêchent l’éclat divin en nous de resplendir.

Et nous pouvons penser à tous ce qui joue ce rôle purificateur pour nous en temps d’épreuve : des lectures, des paroles amicales, du silence intérieur… Après le choc et le fracas du concassage, c’est le temps du dépouillement, de la perte, du deuil assumé.
Heureuse perte qui nous lave ainsi de notre surpoids spirituel ! Pierre sait d’expérience combien c’est humiliant de se faire laver, lui qui a protesté au soir du Jeudi saint contre ce geste de Jésus. Maintenant, il voit dans les événements – même les plus éprouvants – une œuvre comparable au lavement des pieds.

À nous de déchiffrer ce que nos épreuves nous invitent à abandonner, boues et roches sans valeur auxquelles nous étions trop attachés.

 

3. Devenir des fondus de Dieu
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La troisième étape du processus aurifère est la fusion. Dans un creuset de terre ou un four à haute température, les miettes minérales changent de nature, de phase. De solides, elles deviennent liquides, libérant ainsi les différents éléments qui les composent. Des gouttelettes d’or flottent alors à la surface ; les scories peuvent être filtrées, et l’or purifié être coulé dans des moules puis séché à l’air libre.

Entrer en fusion n’est agréable pour personne… Dans le bouillonnement intérieur qui suit les deux premières étapes, nous devinons pourtant que quelque chose – ou plutôt quelqu’un – de neuf commence à apparaître. Cette fusion spirituelle peut s’opérer pendant une retraite dans un monastère, ou grâce à un accompagnement judicieux, pendant une lecture, une musique ou un spectacle, devant un paysage inspirant…

C’est par exemple l’incandescence du buisson du Sinaï qui achève le parcours de transformation de Moïse, du haut fonctionnaire égyptien au meurtrier rebelle en fuite puis finalement en libérateur de son peuple.
C’est le « mal de vivre, au creux des reins » que chantait Barbara, et qui s’en même savoir pourquoi se transforme un matin en « joie de vivre » à notre surprise.

C’est l’inquiétude du jeune et noble Charles de Foucauld faisant la fête avec alcool, argent, maîtresse et compagnie douteuse, jusqu’à ce qu’il réalise avoir faim d’autre chose.

Nous sommes ces fondus de Dieu qui ont laissé nos épreuves nous façonner pour dégager en nous l’éclat divin enseveli et obscurci sous nos succès apparents.

Puissions-nous témoigner qu’être vérifié par le feu est un chemin de naissance à soi et aux autres !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun » (Ac 2, 42-47)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Les frères étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. La crainte de Dieu était dans tous les cœurs à la vue des nombreux prodiges et signes accomplis par les Apôtres.Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun.
Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ; ils louaient Dieu et avaient la faveur du peuple tout entier. Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés.

PSAUME

(Ps 117 (118), 2-4, 13-15b, 22-24)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !Éternel est son amour !ou : Alléluia ! (Ps 117, 1)

Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !
Que le dise la maison d’Aaron :
Éternel est son amour !

Qu’ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur :
Éternel est son amour !
On m’a poussé, bousculé pour m’abattre ;
mais le Seigneur m’a défendu.

Ma force et mon chant, c’est le Seigneur ;
il est pour moi le salut.
Clameurs de joie et de victoire
sous les tentes des justes.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle ;
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

Voici le jour que fit le Seigneur,
qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !

DEUXIÈME LECTURE
« Il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts » (1 P 1, 3-9)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts, pour un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure. Cet héritage vous est réservé dans les cieux, à vous que la puissance de Dieu garde par la foi, pour un salut prêt à se révéler dans les derniers temps. Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi.

ÉVANGILE
« Huit jours plus tard, Jésus vient » (Jn 20, 19-31)
Alléluia. Alléluia. Thomas, parce que tu m’as vu, tu crois, dit le Seigneur. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Alléluia. (Jn 20, 29)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.
Patrick BRAUD

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25 décembre 2022

Marie, notre sœur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 14 h 00 min

Marie, notre sœur

 

Homélie pour la fête de Marie Mère de Dieu / Année A 

01/01/2023

 

Cf. également :

Devenir la Mère de Dieu

Marie Theotokos, ou la force de l’opinion publique

Intercéder comme Marie

Quelle place a Marie dans votre vie ?

 

Mère et sœur

Ce dimanche, nous invoquons Marie sous le titre impressionnant de « Mère de Dieu ». Et c’est juste de l’appeler ainsi, puisque son fils est pour nous vrai homme et vrai Dieu. Le texte patristique de l’Office des Lectures de ce dimanche nous met également sur une autre piste : invoquer Marie comme notre sœur en humanité. 

Marie, notre sœur dans Communauté spirituelle grande-soeur-geniale-famille« Marie est notre sœur, puisque nous descendons tous d’Adam »

(St Athanase, IV° siècle). 

Fêter Marie Mère de Dieu le 1er janvier, c’est célébrer en elle la promesse d’une humanité transfigurée, le début d’une ère nouvelle capable d’accueillir en son sein la vie divine. 

Voilà pourquoi cette femme juive est pour nous comme « une introduction à la joie », selon la belle expression d’André de Crète, évêque du VII° siècle. C’est comme l’ouverture sublime d’un opéra, où sont annoncés en filigrane les grands thèmes à venir. Avec elle l’Église contemple l’annonce de son propre re-création ; elle découvre le visage d’une humanité réconciliée. En Marie, dès sa naissance, l’Église se reconnaît, en espérance.
Enfin l’une d’entre nous va pouvoir nous ouvrir la voie sur le chemin du oui à Dieu !
Enfin une sœur de chez nous, une créature comme nous, nous assure dès ses débuts que nous sommes bien faits pour devenir la demeure de Dieu, l’écrin de sa beauté, le Temple de sa présence !


Éphrem le syrien, poète de Marie au IV° siècle, s’écriait :

« Certes, elle est ta mère, elle l’est, elle seule ; mais avec tous, ta sœur » (Hymne Nativité 4911).

Notre sœur en humanité est pour nous aujourd’hui le signe d’une humanité déjà transfigurée, renouvelée.  Réjouissons-nous, car c’est bien cela notre avenir déjà à l’œuvre en nos vies : naître, renaître, laisser Dieu naître en nous pour enfin naître à nous-même…

« Que toute la création chante et danse, qu’elle contribue de son mieux à la joie de ce jour.
Que le ciel et la terre forment aujourd’hui une seule assemblée, que tout ce qui est dans le monde et au-dessus de lui s’unisse dans le même concert de fête.

Aujourd’hui en effet s’élève le sanctuaire créé où résidera le créateur de l’univers, et une créature, par cette disposition toute nouvelle, est préparé pour offrir au créateur une demeure sacrée ».

(André de Crète ; Homélie pour la Nativité de la Ste Mère de Dieu)

Vatican II unit Marie à chacun de nous : loin d’être à part, coupée de son peuple, Marie de Nazareth est l’une d’entre nous : « elle se trouve aussi, comme descendante d’Adam, réunie à l’ensemble de l’humanité qui a besoin de salut » (Vatican II, LG 53).

 

Quelles conséquences sur notre prière si en plus d’invoquer la Mère de Dieu nous lui disions avec confiance : Marie, toi notre sœur… ?

 

« Béni sois-tu Seigneur, qui ne m’a pas fait femme »

157_COUV-737x1024 berakah dans Communauté spirituelleMarie renverse la table des anciennes hiérarchies sociales que même le peuple juif a sacralisées dans sa prière. En effet, au cours des premiers siècles après Jésus, les rabbins ont formalisé dans le Talmud les différentes prières du jour, et notamment celle du matin qui comprend une triple bénédiction récitée obligatoirement par les hommes aujourd’hui encore : « béni sois-tu Seigneur de ne m’avoir fait ni esclave, ni femme, ni non-juif ». Pendant que les hommes bénissent de ne pas être femme, les femmes elles doivent se contenter de leur sort et bénir Dieu pour cela en disant : « béni sois-tu Seigneur de m’avoir faite selon ta volonté ».

 

Incroyable ! Bénir Dieu de ne pas être une femme ! 

Embarrassés par la lettre de cette berakah insupportable aujourd’hui, les rabbins ont multiplié les commentaires pour tenter d’expliquer cette misogynie apparente.

- Une première ligne d’interprétation constate simplement que le sort des hommes est plus enviable que celui des femmes dans toutes les sociétés traditionnelles (domination masculine, infériorité féminine etc.). Mais de là à bénir Dieu pour ce rapport de force injuste…

- Une autre ligne de commentaires rappelle que la femme n’est pas soumise au commandement (mitsvots) liés au temps, car elle a en elle une autre mesure du temps biologique (cycle menstruel) qui prime sur tout. Ainsi la femme a moins de mitsvots à observer que l’homme (comme la soukka, le shofar ou le loulav etc.). L’homme peut alors bénir Dieu qui lui a donné plus de travail religieux en quelque sorte en lui prescrivant plus de commandements à observer. L’homme aime tellement la Torah qu’il se réjouit de devoir en faire plus que la femme !
Cette exégèse du Talmud de Jérusalem est un peu tirée par les cheveux. Au moins, elle réhabilite la différence homme-femme comme structurante de la vie d’Israël.

- Pire encore, certains rabbins estiment que l’observation des mitsvots détournerait la femme de sa soi-disant vocation domestique, en l’empêchant d’assumer la cuisine, le linge, la tenue de la maison etc. ! Interprétation culturellement datée, hélas encore trop courante.

- Éliette Abécassis (écrivaine contemporaines juives) est plus réaliste. Elle revient au constat terrible de la sujétion féminine toujours actuelle [1] :

« Merci de ne pas m’avoir fait femme ». Je comprends cette bénédiction ainsi : Les femmes portent le poids du monde. Elles portent leur enfant pendant neuf mois, elles accouchent dans des conditions difficiles, elles allaitent et s’occupent de leur enfant, mais aussi elles ont chaque mois la vie qui naît et meurt en elles. Tout joue contre elle : avoir ou ne pas avoir d’enfant, le travail, l’âge, la société qui ne cesse de les asservir. On vend leur corps, on achète leur esprit. Aujourd’hui, elles sont même victimes de la marchandisation de leur utérus. Elles sont esclaves. Elles sont enlevées et vendues.

Alors je comprends que ce soit une bénédiction de ne pas souffrir de tous ces maux. Cette bénédiction rappelle à l’homme chaque matin qu’il doit protéger sa femme, sa fille, sa sœur. Car la femme est toujours dans une position de faiblesse ».

Cette triple bénédiction négative devait déjà être plus ou moins en vogue du temps de Jésus, car il invente à partir du quotidien de la synagogue et du Temple la parabole du publicain et du pharisien, où ce dernier bénit Dieu au Temple de ne pas être comme le  publicain : « Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain » (Lc 18, 11). 

Comment peut-on bénir Dieu de ne pas être (négation) ? De ne pas être comme (comparaison) ? 

 

Il n’y a plus ni l’homme ni la femme

IS_140505_bo5p3_transgenres-illustration-2_sn1250 femmeOn comprend mieux la révolution par laquelle Paul a dynamité cette misogynie de la liturgie juive ! En effet, il affirme qu’en Christ « il n’y a plus ni juif, ni grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme ni la femme » (Ga 3,28). Il prend en cela l’exact contre-pied de la triple bénédiction matinale du Talmud (et de la séparation hommes/femmes à la synagogue toujours en vigueur, comme à la mosquée) ! Là où le judaïsme orthodoxe fige les différences en les sacralisant, le christianisme naissant annonce que c’est la communion qui est l’horizon ultime, relativisant ainsi des différences actuelles qui ne sont que temporaires. Paul invite ainsi les hommes et les femmes à renouer avec le meilleur de la tradition des psaumes : « je te bénis Seigneur pour la merveille que je suis » (Ps 138,3).

Et cela commence par Marie ! Elle se réjouit d’être femme. Elle se sait aimée de Dieu son Seigneur, son Sauveur, qui se penche sur son humble servante. Elle ose même annoncer que tous les âges la diront bienheureuse, elle, une femme, la première créature à être ainsi proposée en icône du bonheur à toute l’humanité ! Car le Christ n’est pas une créature humaine (« engendré non pas créé »), et donc Marie est bien la première créature à être ainsi élevée au plus haut point.

Depuis Marie, depuis Paul, il ne devrait plus y avoir aucune misogynie dans la prière et l’action de l’Église. Puisque Marie est notre sœur, elle abolit toute échelle de comparaison, d’infériorité, de négation entre l’homme et la femme, dans quelque domaine que ce soit.

 

Tu es notre sœur

Les femmes de ce temps peuvent trouver en Marie le courage de surmonter toutes les discriminations dont on les accable.

Elle est une créature humaine, formée de la même argile fragile et merveilleuse avec laquelle nous sommes tous formés. Il y a eu un temps où Marie n’existait pas. Elle a des parents, une famille, un peuple, une tradition.

Comme nous, Marie est passée par les divers âges de la vie. Elle n’a pas la vie faite par anticipation. Elle expérimente la faiblesse, la fatigue, la douleur (Lc 2,35) et la mort ; c’est un être humain qui fait des découvertes et qui a aussi des moments ou des phases de perplexité et d’incompréhension (Lc 2,41-51). Elle est notre sœur.

Lors de la Présentation de Jésus au Temple, quarante jours après sa naissance, ses parents apportent une paire de tourterelles ou deux colombes (Lc 2,24) : c’est l’offrande des pauvres. Les pauvres qui travaillent de leurs mains peuvent dire : c’est notre sœur.

 

Les Iraniennes qui se coupent les cheveux en public et manifestent suite à la mort de Masha Amini reconnaîtront en Marie une femme libre à qui on a imposé le voile sans parvenir à tuer sa liberté d’engendrer : tu es notre sœur.

Les Ukrainiennes qui sont violées par les soldats russes devant leurs enfants pourront se tourner vers Marie qui a connu la honte d’une grossesse non conforme : tu es notre sœur.

Les Saoudiennes, les Afghanes, les filles et femmes de ces États musulmans où les sourates misogynes du Coran sont appliquées au pied de la lettre, jusqu’à être considérées comme mineures, soumises à des règles de pureté légale insupportables, corvéables à merci, suspectées de sorcellerie, inférieures à l’homme pour l’héritage, le permis de conduire, le compte bancaire, le droit de voyager seule, de s’habiller librement, de divorcer, d’étudier etc., toutes les femmes musulmanes peuvent se tourner vers Marie : tu es notre sœur

Voilà pourquoi proclamer cette jeune femme de Nazareth Mère de Dieu est un événement considérable dans l’histoire des relations homme-femme ! C’est la contestation de toute inégalité, même et surtout dans l’Église ! C’est l’appel à ne plus comparer, à bénir d’être soi et non de ne pas être autrui, à mettre les différences au service de la communion au lieu de les sacraliser etc.

Nous commençons à peine à tirer le fil rouge des conséquences sociales, ecclésiales, personnelles etc. de cette double proclamation : Marie, tu es notre sœur, tu es la Mère de Dieu. Sur ce point comme sur tant d’autres, le christianisme ne fait que commencer.

 

Pour prolonger cette méditation, je vous propose de prier le poème suivant, d’Hervé Aubin, saluant l’humanité de Marie comme un chemin ouvert devant nos pas : 

 

Notre mère
et notre sœur humaine


Vierge Marie,
notre mère et notre sœur humaine!
Tu as fait, toi aussi,
l’expérience de ne pas connaître l’avenir
et d’ignorer où te mèneraient
les chemins du Seigneur.

À certains jours,
ses projets t’ont bouleversée.
Plus d’une fois,
tes pourquoi sont restés sans réponse.
Et pourtant, jamais tu n’as cessé
de faire confiance à Dieu.
Même en deuil de ton fils,
tu as continué d’espérer,
alors qu’il n’y avait plus d’espoir…

Heureuse es-tu, toi qui as cru !
En toi s’est accomplie
la parole du Seigneur.
« Car rien n’est impossible à Dieu. »

Un avenir est promis
à ceux qui placent en Dieu leur espérance
et s’appliquent à marcher dans ses chemins.

C’est pourquoi nous refusons de perdre espoir
et de nous laisser aller au découragement et à la peur.

Malgré les misères de notre monde,
nous savons que Jésus est avec nous;
que l’énergie de sa résurrection
est à l’œuvre en vue d’un monde nouveau
où la tristesse et la mort auront disparu.

Nous t’en prions, Marie !
Obtiens-nous de collaborer
à ce royaume de justice et d’amour
pour lequel ton fils a voulu naître et mourir.
Sois avec nous sur la route,
ô toi, notre espérance et notre consolation !

Nous voulons croire comme toi.
Espérer comme toi.
Aimer ce Dieu qui nous aime
et nous appelle à marcher ensemble
vers la vie du monde à venir. Amen.


Hervé Aub
in, Prières, souffle de vie, Novalis, 2001.

 

___________________________

[1]https://www.tenoua.org/la-benediction-controversee/ 

 

 

 

LECTURES DE LA MESSE


1ère lecture : Vœux de paix et de bonheur (Nb 6, 22-27)


Lecture du livre des Nombres

Le Seigneur dit à Moïse :
« Voici comment Aaron et ses descendants béniront les fils d’Israël :
‘Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu’il se penche vers toi ! Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix !’ C’est ainsi que mon nom sera prononcé sur les fils d’Israël, et moi, je les bénirai. »

 

Psaume : 66, 2b.3, 5abd, 7.8b

R/ Que Dieu nous prenne en grâce et qu’il nous bénisse !

Que son visage s’illumine pour nous ;
et ton chemin sera connu sur la terre,
ton salut, parmi toutes les nations. 


Que les nations chantent leur joie,
car tu gouvernes le monde avec justice ;
sur la terre, tu conduis les nations.


La terre a donné son fruit ;
Dieu, notre Dieu, nous bénit.
Et que la terre tout entière l’adore !

2ème lecture : Le Fils de Dieu, né d’une femme (Ga 4, 4-7)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Galates

Frères, lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils ; il est né d’une femme, il a été sous la domination de la

vous êtes des fils : envoyé par Dieu, l’Esprit de son Fils est dans nos cœurs, et il crie vers le Père en l’appelant « Abba ! ». Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils, et comme fils, tu es héritier par la grâce de Dieu.

 

Evangile : Jésus fils de Marie (Lc 2, 16-21)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Jadis, par les prophètes, Dieu parlait à nos pères ; aujourd’hui sa parole vient à nous en son Fils. Alléluia. (cf. He 1, 1-2)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Quand les bergers arrivèrent à Bethléem, ils découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire. Après l’avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant. Et tout le monde s’étonnait de ce que racontaient les bergers. Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son coeur. Les bergers repartirent ; ils glorifiaient et louaient Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu selon ce qui leur avait été annoncé.
Quand fut arrivé le huitième jour, celui de la circoncision, l’enfant reçut le nom de Jésus, le nom que l’ange lui avait donné avant sa conception.
Patrick Braud

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