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10 avril 2022

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »

Homélie du Jeudi Saint / Année C
14/04/2022

Cf. également :

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds
Jeudi saint : les réticences de Pierre

« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don
Pâques : les 4 nuits

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Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos » dans Communauté spirituelle mb-pour-la-vie-lyrics-18c827

 Dis mamie…
- Oui ma chérie
- C’est possible de s’aimer pour la vie ?
- Mais oui ma puce ! Évidemment ! Regarde-nous…

Cette publicité pour des appareils auditifs qui tourne en ce moment sur nos radios exploite une inquiétude qui est bien de ce siècle (en Occident) : la majorité des couples se sépare au moins une fois dans leur existence, donc une majorité d’enfants doute naturellement de la possibilité d’un amour pour toujours. En creux, cette inquiétude révèle une soif, une aspiration à un amour qui n’aura pas de fin. La première fin redoutée est celle du divorce, de la séparation. La deuxième fin, crainte tout autant, est celle de la mort de l’être aimé : même s’il y a remariage après veuvage (ce qui est le plus courant, car il faut bien vivre) la blessure ne disparaît pas.

On comprend alors que Jean insiste fortement sur cette pérennité de l’amour que Jésus porte aux siens : « Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (Jn 13,1).

Cette phrase : « il les aima jusqu’au bout / jusqu’à la fin » est l’une des plus fortes de l’Évangile. Elle nous émeut aux larmes, car nous savons ce qui va se passer après ce repas du Jeudi saint.
En fait, les traductions hésitent. En français, il est difficile de rendre le mot grec telos employé par Jean : εἰς τέλος ἠγάπησεν αὐτούς (eis telos ēgapēsen autous) = jusqu’à la fin il les aima.

En ce Jeudi saint, distinguons 4 traductions du terme telos qui nous donnent 4 grandes interprétations de la Cène : durée (telos = fin, bout) / intensité (telos = extrême, comble) / accomplissement (telos = finalité ultime) / plénitude (telos = le but atteint).

 

1. Aimer jusqu’au bout

C’est le premier sens du mot telos, que nous venons d’évoquer.

41GT0QJ17PL._SX306_BO1,204,203,200_ amour dans Communauté spirituelleJusqu’à la fin de l’histoire, pourrait-on dire. La traduction liturgique, mais aussi la Bible de Jérusalem, de Chouraqui, de la TOB etc. traduisent ainsi : « il les aima jusqu’à la fin ».

Continuer d’aimer alors que nous allons comme le Christ connaître l’abandon des nôtres, la solitude devant l’injustice, la trahison d’un proche, l’abandon de Dieu même… Devant l’arrestation, les deux procès bâclés, la Passion, la crucifixion, la plupart d’entre nous verseraient dans la fureur ou la résignation, la haine ou la soumission. Le Christ lui continuera d’aimer jusqu’au bout, jusqu’à sa mort. Il traduira cet amour en actes en protégeant ses disciples à Gethsémani, en ne condamnant pas Judas qui l’embrasse, en refusant de répondre à la violence juive ou romaine par une autre violence, en respectant Pilate, en pardonnant à ses bourreaux, en ouvrant la porte du Paradis au criminel qui se tourne vers lui…

À nous d’actualiser ce jusqu’au bout dans nos Passions d’aujourd’hui.
« Le vainqueur, celui qui reste fidèle jusqu’à la fin (telos) à ma façon d’agir, je lui donnerai autorité sur les nations » (Ap 2,26).

Aimer jusqu’à la fin ces vieillards décharnés à demi-nus dans leur couche sur leur lit en EHPAD.
Aimer jusqu’au bout un conjoint atteint d’Alzheimer.
Soigner avec amour la personne dont l’apparence physique se dégrade au point de la rendre méconnaissable…
Mais aussi aimer jusqu’à la fin cet enfant qui a claqué la porte de la maison familiale. Ou des parents agresseurs et violents qui ont saccagé une enfance etc.

Que chacun s’examine en ce Jeudi saint : vers qui l’amour du Christ me presse-t-il de me tourner pour l’aimer jusqu’au bout ?

 

2. Aimer au plus haut point

aimer-jusqua-lextreme JésusLà il est question d’intensité. Les traductions précisent : jusqu’à l’extrême (nouvelle traduction Segond), il mit un comble à son amour (Segond 1910). Or l’extrême de l’amour, c’est donner sa vie pour que l’autre vive. Or le comble de l’amour, c’est se donner entièrement à l’autre, corps, esprit et âme, sans calcul ni retour.

Ne dites pas que seul le Christ en est capable ! L’histoire fourmille de ces héros qui ont accepté gratuitement de livrer leur vie pour une autre. N’oublions pas par exemple le sacrifice du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame en 2018 : appelé sur les lieux d’une prise en otage d’une caissière d’un supermarché à Trèbes, près de Carcassonne, il négocie de prendre sa place, et périra finalement égorgé par le djihadiste, sauvant ainsi la vie de Julie au prix de la sienne.

Nul doute que ce don de soi était pour Arnaud Beltrame inspiré par la foi au Christ. Il aima jusqu’à l’extrême quelqu’un qu’il ne connaissait pas, simplement parce qu’il avait quelque part en tête cette phrase du Christ : « aimer jusqu’à l’extrême ».
« L’amour est fort comme la mort » (Ct 8,6). Il demande cette intensité qui en fait une question de vie ou de mort. Voilà pourquoi le Christ vomit les tièdes : « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant – mieux vaudrait que tu sois ou froid ou brûlant. Aussi, puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche » Ap 3,15-16) : se contenter d’un entre-deux, d’un juste milieu serait rabaisser l’amour à un traité commercial où chacun cherche son avantage. Il n’y pas d’excès d’amour, puisque l’amour est en lui-même un excès. Un amour très ‘sage’ est-il encore de l’amour ?

Brel le chantait, avec son belge accent rauque :

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part
Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal
Tenter, sans force et sans armure
D’atteindre l’inaccessible étoile
Telle est ma quête
Suivre l’étoile…
(La quête, musique du film « L’homme de La Mancha »)

Jusqu’à l’extrême : quels sont les moments de notre vie où nous avons frôlé cet excès d’amour ?
À quelle tiédeur nous sommes-nous trop habitués ?

 

3. Aimer jusqu’à l’accomplissement

 JeudiLe mot grec τλος (telos) a bien cette signification d’accomplissement, qui a donné en français l’adjectif téléologique, qui se dit d’une action orientée en vue d’une finalité ultime.
C’est bien le sens de la parole que Jean met sur les lèvres du crucifié juste avant sa fin : « tout est accompli » (Jn 19,30). Et Paul emploie le mot telos en ce sens : « Christ est l’aboutissement, l’accomplissement (telos) de la Loi » (Rm 10,4).
Aimer avec le Christ est une façon de hâter la venue de l’accomplissement, le nôtre et tous les autres. Accomplir et aimer sur les deux faces de la Passion du Christ, dès le Jeudi saint.
Aimer permet à l’autre de s’accomplir, fut-ce en dehors de moi, sans moi. Accomplir sa propre vocation est sans doute le plus beau cadeau à faire à ceux qu’on aime, car on les libère alors d’une charge indue.
Ici-bas, l’accomplissement demeure un horizon jamais atteint, qui oriente notre action sans jamais l’épuiser. Viendra le jour où l’accomplissement sera ultime, en Christ, mais d’ici là conjuguer amour et accomplissement est le moteur de notre fidélité active. « Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin (telos) » (Ap 21,6 ; 22,13).

Quel accomplissement ai-je à mieux servir dans ceux que j’aime ? en moi-même ?

 

4. Aimer en plénitude

Claude Tresmontant traduit ainsi Jn 13,1 : « il les aima jusqu’à la plénitude ».
la-plenitude-de-dieu-n-est-pas-loin telos
L’accomplissement ultime est cette plénitude que parfois il nous est donné de frôler dans l’amour humain, dans l’amitié la plus forte, dans la solidarité la plus vraie. La plénitude nous touche de son aile en chaque extase, puisque le mot signifie se tenir en dehors de soi-même (ex-stase). Extase conjugale, justement qualifiée de ‘petite mort’ car elle donne d’anticiper quelque chose de l’au-delà de la mort. Extase musicale, qui fait franchir la ligne des nuages et immerge dans un océan de sensations intenses. Extase religieuse, qui nous met hors de nous-mêmes dans la contemplation du Dieu vivant. Extase intellectuelle du chercheur qui crie ‘Eurêka !’ devant l’équation ou la formule qu’il découvre.
Il y a tant de façons d’anticiper la plénitude promise !

La foi chrétienne tient à ce futur, même s’il est déjà présent : il y a bien une plénitude à venir, indescriptible, indicible, incommensurable. Aimer jusqu’à cette plénitude, c’est l’anticiper dès maintenant, c’est la goûter dès à présent, tout en continuant à courir vers elle sans se lasser. Avec cette perspective proprement eschatologique, comment nos amours humains pourraient-il désespérer de l’issue finale, même et surtout lorsque la Croix semble les condamner pour toujours ?
« Père entre tes mains je remets mon esprit » : lorsqu’il prie cet abandon, Jésus vit en plénitude l’amour de son Père, alors qu’il n’est plus qu’un supplicié lamentable et maudit qui prend au bois d’infamie.

Que voudrait dire pour chacun de nous : aimer en plénitude ?

 

Aimer jusqu’à la fin, intensément, jusqu’à l’accomplissement ultime, en plénitude : ces quatre sens du mot telos employé par Jean le soir du Jeudi saint n’en finiront pas de résonner en nous…
Lequel allons-nous choisir pour vivre les 3 jours saints de Pâques en communion plus étroite avec le Christ, l’Aimant absolu ?

 

 

Messe du soir

1ère lecture : Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte. Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

Psaume : 115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

2ème lecture : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Evangile : « Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Acclamation : Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
 Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
 Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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28 mars 2021

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds

Jeudi Saint / Année B
01/04/2021

Cf. également :

Jeudi saint : les réticences de Pierre
« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don
Pâques : les 4 nuits

Comment s’habituer au choix étonnant de la liturgie en ce Jeudi Saint ? Au lieu de nous faire lire le récit de l’institution de l’eucharistie en Marc, Matthieu ou Luc, elle choisit de nous faire entendre Jn 13, où il n’est pas question d’eucharistie, mais de lavement des pieds ! Quitte à choisir l’Évangile de Jean, elle aurait dû nous faire lire le fameux discours sur le pain de vie (Jn 6), qui – lui – est bien eucharistique…
Alors, comment interpréter cette substitution lavement des pieds/eucharistie ?
Parcourons pour cela quelques interprétations de ce geste si symbolique.

 

1. Un condensé de la kénose du Christ

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds dans Communauté spirituelle parabole-philippiensLe plus frappant (et la réaction de Pierre l’atteste) est sans doute de voir Jésus se mettre à genoux devant ses disciples, s’abaisser à ce rôle d’esclave lavant les pieds des hôtes de la maison. Cet abaissement n’est pas feint : aucune hypocrisie dans le geste de Jésus pour déposer sa tunique et nettoyer les pieds salis par la poussière des chemins. Notons d’ailleurs que les pieds des Douze devaient être fort sales, ce qui confère au geste une connotation répugnante (c’est pour cela qu’on s’en décharge sur les esclaves, et que Pierre s’est regimbé). Ne sublimons pas trop vite ce geste donc !

En réalité, Jésus exprime ici qui il est, au plus intime : celui qui se vide de lui-même pour servir les autres. Cet abaissement christique – à contre-courant de toutes les représentations messianiques – a été chanté très tôt dans une vieille hymne rapportée par Paul : « Le christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix… »(Ph 2, 6 11).

Le verbe grec utilisé pour décrire le fait de se dépouiller de sa divinité  (tunique enlevée) pour se faire serviteur (laver les pieds) a donné en français le mot kénose (se vider de soi-même). La kénose du Christ, c’est son être même et celui de Dieu [1] : être tendu vers l’autre – que ce soit son Père ou ses frères – pour ne plus faire qu’un avec lui/eux dans une communion d’amour que le service exprime et réalise. La liturgie du Jeudi Saint nous livre ainsi la dimension christique de l’eucharistie : communier, c’est s’engager avec le Christ, par lui et en lui, dans sa kénose pour les autres.

Communier sans désirer participer à cette kénose du Christ, voilà qui serait une hypocrisie plus redoutable que tous les sacrilèges !

 

2. Un signe d’hospitalité

La phyloxénie d'Abraham (Chagall)Cette signification du lavement des pieds est bien connue. En signe de bienvenue, les esclaves purifiaient les pieds des invités. Ce geste leur assurait en actes qu’ils étaient attendus, désirés, respectés. Paul en fait l’un des critères pour admettre une femme dans le groupe des veuves de la communauté : « Une femme ne sera inscrite au groupe des veuves que si elle est âgée d’au moins soixante ans et n’a eu qu’un mari. Il faut qu’elle soit connue pour ses belles œuvres : qu’elle ait élevé des enfants, exercé l’hospitalité, lavé les pieds des saints, assisté les affligés, qu’elle se soit appliquée à toute œuvre bonne » (1 Tm 5, 9-10). Critère diaconal en quelque sorte, visiblement très féminin  aux débuts de l’Église….

Le lien eucharistie–hospitalité est donc naturel dans l’évangile de Jean.

On se souvient d’Abraham offrant l’hospitalité à trois voyageurs, organisant leur lavement des pieds, les nourrissant, pour découvrir après coup que c’était Dieu (en personnes, pourrait-on dire !) qui le visitait (Gn 18, 1-15). L’eucharistie et l’hospitalité d’Abraham sont symboliquement réunies dans l’icône de la Trinité de Roublev. Elles doivent l’être existentiellement dans nos pratiques domestiques ordinaires.

Comment communier sans accueillir des invités chez vous ? des réfugiés dans un pays ? sans nous laisser nous-mêmes inviter ailleurs ?

 

3. Un acte de charité

Pope-Francis-Muslim-Christian-Hindu-refugees-Castelnuovo-di-Porto-Rome-Italy-Maudy-Thursday-2016 culte dans Communauté spirituelleLes Anglais ont appelé le Jeudi Saint : Maundy Thursday. Cela vient du latin mandatum  = commandement (mandat), en référence au commandement nouveau de l’amour dont Jésus fait la clé de voûte de son message et de son être : « Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres »(Jn 13, 34) … 

Les célébrations du Jeudi Saint au Royaume-Uni (également appelé Royal Maundy) impliquent que le monarque offre des aumônes aux personnes âgées méritantes – un homme et une femme pour chaque année de l’âge du souverain. Ces pièces, connues sous le nom de monnaie Maundy ou Royal Maundy, étaient distribuées dans des sacs à main rouges et blancs, selon une coutume datant du roi Édouard Ier. Le sac à main rouge contenait de la monnaie ordinaire, la bourse blanche avait de l’argent au montant d’un sou pour chaque année de l’âge du souverain.

Laver les pieds de l’autre – alors qu’ils sont sales – relève de la charité qui a toujours inspiré les paroles et les actes du Christ. Il s’agit de redonner à l’autre sa beauté, sa pureté, son parfum, de le restaurer dans sa dignité d’ami et de familier. Voilà pourquoi le pape choisit souvent des prisonniers, des personnes handicapées, des victimes, des malades du sida, des réfugiés, pour obéir au commandement du Maundy Thursday en leur lavant les pieds devant tous. 

Communier, c’est puiser en Christ la force d’obéir à son commandement nouveau de charité envers tous, jusqu’à se livrer sa vie s’il le faut.

 

4. Une signification sacramentelle

Comment réconcilier les jeunes avec la confession ?Les réticences de Pierre à se laisser toucher et laver par Jésus donnent lieu au développement du texte sur la nécessité de renouveler régulièrement cette purification partielle, alors que le reste du corps n’en a pas besoin. La Tradition unanime y a vu l’annonce de l’importance de la confession des péchés, hygiène spirituelle à pratiquer après le baptême. Le baptême est donné une fois pour toutes, et avec lui le pardon fondamental. La confession des péchés est rendue nécessaire par la marche poussiéreuse sur les chemins de la vie, où inévitablement la saleté s’accumule sur les sandales et sur les pieds, ternissant ainsi la propreté des pieds seulement.

Sacramentelle chez les catholiques et les orthodoxes, spirituelle chez les protestants, cette confession régulière des péchés permet de ne pas perdre la grâce fondamentale du baptême, de l’entretenir en quelque sorte par ce toilettage fréquent.

Communier pour être pardonné (des inévitables manquements commis au cours de route) ; être pardonné pour communier : ce lien sacramentel est fort ! L’Occident l’avait durci en une obligation décourageante (c’est pourquoi les chrétiens ne communiaient autrefois qu’une fois l’an, pour être ‘en état de grâce’ et ‘faire ses Pâques’). Nous pourrions aujourd’hui redécouvrir ce lien plus positivement : Pierre a bien accepté d’être lavé/pardonné malgré ses réticences, pourquoi pas nous ?

 

5. Une signification éthique

Le fait que Jean ait volontairement remplacé le récit de la Cène (alors qu’il y était !) par le lavement des pieds (alors qu’il connaissait les trois autres versions du dernier repas de Jésus écrites avant la sienne) montre assez le lien qu’il a voulu établir entre les deux. En termes contemporains, on pourrait traduire cela dans la formule : pas de culte sans éthique, pas d’éthique son culte.

Le discours sur le pain de vie (Jn 6, dimension cultuelle) culmine dans le geste du lavement des pieds (Jn 13, dimension éthique). Servir ses frères exprime la vérité de l’eucharistie. Voilà pourquoi le ministère diaconal est si essentiel à l’Église.

Dans le Moyen-Orient ultra-religieux de l’époque, cet accomplissement n’allait pas de soi (comme pour l’islam ou l’hindouisme etc.) : les droits de Dieu étaient largement supérieurs aux droits des hommes, et le crime de blasphème pour lequel Jésus a été condamné était le pire de tous. À l’heure des fanatismes musulmans et religieux de tous poils, il est vital de rappeler inlassablement, avec les prophètes de la première Alliance, que le culte sans éthique n’est qu’une vaste supercherie, une hypocrisie dangereuse, une instrumentalisation blasphématoire du Nom de Dieu.

À l’inverse, en Occident notamment, la réciproque mériterait d’être valorisée. Car l’humanitaire se dégrade vite en alibi sans une vision transcendante de l’homme. La poursuite de la solidarité s’abîme en assistance humiliante si l’on ne voit que les besoins économiques. L’action politique se noie dans le cynisme s’il n’y a pas de bien commun supérieur. Les enfants des militants chrétiens des années 60 ont pris leur éthique, mais sans la foi au Christ. Cette rupture entre les deux compromet la réussite de l’une et de l’autre…

Célébrer et servir sont les deux faces de la médaille chrétienne de l’eucharistie. Jamais l’une sans l’autre.

 

6. Une signification ecclésiale

schema_robbes autoritéLa finale de notre évangile résonne comme une invitation à convertir notre exercice du pouvoir et de l’autorité : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres… »

Cette conversion de l’autorité est d’abord à vivre en Église, pour qu’elle soit sacrement (=  signe et moyen) de ce qu’elle annonce (cf. Vatican II).

Or là, il faut bien avouer que la réforme de l’Église que cela implique est immense, inachevée et permanente. Dans l’Église catholique, l’autorité est encore confisquée – en théorie et en pratique – par une pyramide très hiérarchique, dont les femmes sont très largement absentes. Tant que les réformes pour vivre le pouvoir dans l’esprit du lavement des pieds resteront aussi timides et anecdotiques qu’aujourd’hui, on peut craindre pour l’avenir de notre Église, si peu à la hauteur – ou plutôt si peu à la bassesse – de Celui qu’elle annonce, et de sa kénose.

L’argument vaut d’ailleurs pour toutes les Églises…

De la Curie romaine au conseil pastoral de paroisse, nos institutions et fonctionnements  devraient régulièrement se soumettre ou lavement par le Christ, afin d’être débarrassées de leurs souillures, acquises au fil des siècles.

Communier, c’est s’engager à réformer l’Église pour qu’elle soit davantage fidèle à l’Esprit du serviteur de Jn 13.

 

7. Un signe pascal

Jésus mains tenant jarre d'eau prêt à laver les pieds de ses disciples Banque d'images - 47035301À la fin du lavement des pieds, Jésus reprend sa tunique : geste symbolique à forte connotation pascale. Se dépouiller de sa tunique, c’est la kénose du Christ, de son incarnation jusqu’à sa mort. Reprendre sa tunique, c’est se relever d’entre les morts, être à nouveau revêtu de la splendeur de cette divinité. La traduction liturgique privilégie d’ailleurs le sens de « recevoir » pour l’autre usage du verbe λαβεῖν (labein = prendre/recevoir) : « ma vie, nul la prend, mais c’est moi qui la donne. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai le pouvoir de la recevoir (labein) à nouveau » (Jn 10, 18).
La résurrection d’entre les morts est en œuvre en filigrane dans le rituel du Prince se faisant esclave par amour, et ainsi couronné de gloire par son Père.

Communier à la messe, c’est participer dès maintenant à ce mouvement pascal qui nous entraîne nous aussi à déposer nos signes de richesse pour revêtir la dignité pascale des baptisés en Christ.

 

Impossible de vivre ces sept significations eucharistiques à soi tout seul, et tout le temps. Il nous faut nous y tenir ensemble, en Église, en vivant intensément la dimension qui est la nôtre actuellement, sans oublier celles que nous pourrons honorer plus tard.

 

 


[1]. « L’être de Dieu correspond à son apparaître dans  le Christ.  Jésus  ne  nous  dit  pas  seulement  comment  l’homme  doit aimer,  mais  aussi  et  d’abord  comment  Dieu  aime.  S’il  y  a  une  kénose  du  Christ,  c’est  que Dieu, Père,  Fils,  Esprit, est  éternellement  en  kénose,  c’est-à-dire  en  acte  de  livraison sacrificielle de soi. Point n’est besoin d’être chrétien pour savoir que nul n’entre dans la joie d’aimer  sans  entrer  d’un  même  mouvement  dans  la  souffrance  d’aimer.  Mais  le  chrétien fonde  en  Dieu  même  cette  réciprocité,  j’allais  dire  cette  identité.  Dieu  est  ce  qu’il  devient dans le Christ. Il n’y aurait pas une kénose du Verbe incarné si la Trinité –et non seulement le Verbe –n’était en elle-même Puissance et Acte de kénose. [...] La forme d’existence du Fils est d’être Image, donc pôle d’accueil, d’humilité et de pauvreté dans la Trinité. Il est kénose en tant qu’Image du Père, mais c’est d’une kénose qu’il est l’image. Il ne serait pas en kénose si le Père n’y était pas ». François VARILLON, L’humilité de Dieu, Paris, Le Centurion, 1974, p. 127-128.

 

 

MESSE DU SOIR

PREMIÈRE LECTURE
Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte.
Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

PSAUME
(115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

DEUXIÈME LECTURE
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

ÉVANGILE
« Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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5 avril 2020

Jeudi saint : les réticences de Pierre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi saint : les réticences de Pierre

Homélie du Jeudi saint / Année A
09/04/2020

Cf. également :

« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don

Avez-vous déjà fait l’expérience de la dépendance ? À cause d’une entorse, d’une hospitalisation, d’un lumbago ou autres, avez-vous été obligé de vous laisser laver, habiller, soigner par quelqu’un d’autre ? Revêtu de l’étrange chemise de nuit des hôpitaux qui ne ferme jamais et ne dissimule pas grand-chose, vous avez peut-être été badigeonné, retourné, examiné, porté sur la selle parce que vous étiez incapables de le faire par vous-même. Expérience sacrément humiliante, où il faut mettre sa fierté dans sa poche et accepter que le corps humain – le sien en l’occurrence – soit un objet banal de manipulation par des mains et des yeux qui en ont vu d’autres.

Vous comprenez mieux alors pourquoi Pierre regimbe lorsque Jésus veut lui laver les pieds. On a coutume de dire que lui le Seigneur s’abaisse à ce moment-là pour servir ses disciples, et on a raison. Reste que c’est humiliant également pour Pierre. Se laisser toucher par un autre homme pour des gestes d’hygiène personnelle n’est pas évident ; c’est même très gênant. Jésus le sait bien, lui qui juste avant a été bouleversé par l’autre lavement des pieds de l’Évangile, celui que Marie de Béthanie (sœur de Marthe et de Lazare) lui a fait en mouillant les pieds de Jésus de ses larmes et en les essuyant avec ses cheveux (Jn 12,1–5). Les spectateurs de la scène en ont été gênés et choqués. Jésus en a été troublé, physiquement car c’est un geste inconvenant en public entre un homme et une femme qui ne sont qu’amis – spirituellement – car il y a vu l’annonce de son ensevelissement.

Peut-être a-t-il appris de Marie de Béthanie que laver les pieds de l’autre est un geste d’amour qui va jusqu’à la croix, jusqu’à donner sa vie ? Jésus doit tant aux femmes…

En tout cas, Pierre renâcle à l’idée d’être lavé par son Rabbi qu’il vénère et qu’il place bien au-dessus de lui : sa réticence est d’abord physique (se laisser toucher et laver les pieds), puis spirituelle (cela ne convient pas pour le Maître qui est plus grand que cela).

D’ailleurs, lorsqu’on répète réellement ce lavement des pieds lors de la célébration du Jeudi saint, le prêtre ou le diacre sentent bien en saisissant les pieds nus qu’ils frémissent et ont du mal à se laisser faire…

Pourtant, l’expérience fondamentale du salut est bien là, dans cette dépendance vis-à-vis du Christ qui deviendra une dépendance mutuelle en Église : accepter d’être sauvé gratuitement, et non de se sauver par soi-même sans avoir besoin de personne. Grâce à sa réticence, Pierre nous apprend que la clé du salut est dans le passif, le laisser-faire, le recevoir activement mis en œuvre.

Jésus en rajoute en précisant que Pierre ne peut comprendre maintenant, mais plus tard seulement, lorsqu’il y aura eu la croix et la résurrection qui éclaireront ce geste une signification nouvelle : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras ».

Reste que communier au Christ – ce qui est en jeu dans la Cène du Jeudi Saint – c’est d’abord se laissé laver, purifier, sauver par lui : « si je ne te lave pas, tu ne pourras avoir rien de commun avec moi ».

Fougueux comment on le connaît, Pierre accepte et renchérit alors en demandant d’être lavé tout entier ! La réponse de Jésus est énigmatique : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds ».

De quel bain parle-t-il ? Pas de trace d’une telle ablution dans le texte précédemment. Le verbe (λούωen grec = louó) n’est employé par Jean qu’une seule fois, ici. Quatre autres usages seulement dans le Nouveau Testament désignent :

• les soins de toilette funéraire sur le corps de Tabitha avant que Pierre justement la ressuscite (Ac 9,37)

• les soins sur les plaies de Paul et Silas par leur geôlier qui reçoit le baptême dans la foulée (Ac 16,33)

• la purification spirituelle du cœur lavé de toute souillure qui s’approche du sanctuaire de Dieu (He 10,22)

• et de manière plus triviale le nettoyage de la truie qui « à peine lavée se vautre dans le bourbier » (2P 2,22).

Ces quatre usages donnent donc à ce verbe une connotation de mort/résurrection, de baptême, et de purification des souillures.

Le bain dont parle Jésus à Pierre n’est pas physique, car Pierre ne s’est pas baigné avant de passer à table ! C’est par anticipation le bain dans la mort/résurrection du Christ à laquelle Pierre sera associé par son martyre à Rome. C’est également le bain sacramentel du baptême (pour les disciples à venir, car il n’est écrit nulle part que Pierre ait jamais été baptisé…). Et c’est encore le bain spirituel qu’est la purification de ses péchés dont les ablutions rituelles sont le symbole.

Si ce bain a rendu Pierre entièrement pur, pourquoi lui laver les pieds ? Parce que - précise Jésus - dans la vie quotidienne, une fois pris le bain du matin, seuls les pieds se salissent dans la journée, surtout dans la poussière des chemins de Palestine, au point de devoir les laver avant de s’étendre sous les coussins pour manger (allongé) le soir. « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds ». Petit détail anodin qui pourtant prend après coup une signification ecclésiale et sacramentelle : si le baptême donné une fois pour toutes accorde fondamentalement le salut, il faut une pénitence/réconciliation régulière pour entretenir le don reçu. Si le bain est le baptême où le pardon est gratuitement donné en plénitude (« le bain d’eau qu’une parole accompagne » comme l’écrit Paul en Ep 5,26), le lavement des pieds rappelle l’hygiène spirituelle quasi quotidienne de la pénitence/réconciliation. L’allusion aux pieds qui se salissent chaque jour renvoie alors à la confession des péchés en Église à pratiquer régulièrement : « Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est, il nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité » (1Jn 1,9), puis plus tard au sacrement de réconciliation qui remet en état de marche - si l’on peut dire - le moteur de la foi encrassé par les inévitables impuretés liées à son fonctionnement quotidien.

Résumons-nous : grâce aux réticences de Pierre à se laisser laver les pieds, nous avons entendu Jésus souligner que :

• le salut est à accueillir comme un don gratuit, en se laissant faire par le Christ au lieu de vouloir faire son salut à la force du poignet (signification anthropologique).

• nous ne comprenons pas toujours sur le moment le travail du Christ en nous. C’est après coup, à la lumière des événements (croix/tombeau vide ici) que cela prendra sens pour nous (signification anthropologique à nouveau).

• le pardon/purification des péchés est donnée une fois pour toutes par le baptême (signification sacramentelle), que ce baptême soit de sang (le martyre) ou d’eau.

• Néanmoins, une hygiène spirituelle ordinaire demande de laver souvent les inévitables souillures qui accompagnent notre marche. Cela se fait par la confession des péchés au sein de la communauté (signification ecclésiale) ou plus tard par le sacrement de réconciliation (signification sacramentelle à nouveau).

La suite de la Cène nous donnera encore une autre signification – éthique celle-là – du geste étrange posé par Jésus : la véritable autorité est de servir ses subordonnés et non de se faire servir, jusqu’à donner sa vie pour eux.

 

Vous voyez, la Cène du Jeudi saint questionne notre vision de l’homme (se laisser faire activement), notre vie en Église (confession et pardon mutuel), notre pratique sacramentelle (baptême, confession), notre vie spirituelle (communier au Christ en le laissant nous toucher), notre éthique (servir).

À chacun de discerner, parmi ces cinq dimensions du Jeudi saint, celle qu’il est appelé à faire grandir, pour fêter Pâques en vérité…

MESSE DU SOIR

PREMIÈRE LECTURE
Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte.
Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

 

PSAUME

(115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

DEUXIÈME LECTURE
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

 

ÉVANGILE
« Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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14 avril 2019

Jeudi Saint : pourquoi azyme ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi Saint : pourquoi azyme ?

Homélie pour le Jeudi Saint / Année C
18/04/2019

Cf. également :

La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint

Jeudi Saint : pourquoi azyme ? dans Communauté spirituelle

Un professeur de théologie confiait avec humour à ses étudiants : « dans nos messes, il faut faire un double acte de foi. Le premier : croire que le Christ est vraiment présent sur l’autel. Le second : croire que ce que nous voyons sur l’autel est bien du pain… » En effet, les hosties diaphanes, translucides, semblables à du carton qu’il est malaisé de faire fondre sous la langue, ces hosties-là ne sont que les mauvaises copies des pains azymes de la Pâque juive. Car c’est évidemment le repas juif du rituel de la Pâque (Seder Pessah) que Jésus a partagé avec ses disciples en ce soir du Jeudi saint (et non une eucharistie chrétienne !). Ce n’est donc pas du pain ordinaire qu’il a rompu entre ses mains, mais le pain azyme (les mazzoth) prescrit par la tradition juive. Le Nouveau Testament y est fidèle en appelant « Fête des Azymes » (Mt 26,17) la Pâque à venir.
Depuis, les tentatives ont été nombreuses pour actualiser ce rite dans d’autres cultures : certains ont pris du pain bien croustillant, d’autres du riz, des galettes de mil ou de sorgho. Finalement, rien n’y fait : l’Église tient à garder azyme le pain de l’eucharistie, et ceci pour au moins trois ou quatre raisons essentielles.

 

1. Le grand ménage de printemps

Avant la fête, les femmes juives passent en revue leur maison de fond en comble pour en éliminer toute trace de chomez (ou hamets), ce levain et ces miettes fermentées qui rendraient la famille impure pour célébrer Pessah. Si vous avez des amis juifs habitant à Jérusalem, allez les voir à cette période et vous verrez le quartier tout entier pris dans le charivari de ces grandes manœuvres de printemps pour préparer l’intérieur des maisons (et des cœurs !) en vue de Pessah. Notre tradition française du grand ménage de printemps vient de là… Aucune trace de pâte levée ne doit rester dans les maisons : tout le levain doit disparaître des maisons (Ex 12,18-19) et il est interdit d’en manger pendant les sept jours de la fête (Ex 12,20). Le sens en est éminemment spirituel. Paul en fera cette relecture :
« Christ notre Pâque a été immolé. Ainsi donc célébrons la fête, non pas avec du vieux levain ni un levain de malice et de méchanceté, mais avec des azymes de pureté et de vérité » (1 Co 5,7-8). Ainsi le Christ est le nouvel Agneau Pascal, les chrétiens sont les vrais mazzoth (azymes) en qui ne reste plus le ‘levain’ du péché, mais la lumière de la vérité.

Jésus avait recours à cette signification lorsqu’il avertissait ses disciples : « Gardez-vous du levain des Pharisiens et des Sadducéens ! » (Mt 16, 6.11.12)

Jean quant à lui verra dans ce grand ménage de Pessah l’identification de Jésus à ceux qu’on élimine de la cité des hommes. Connaissant cette coutume, Jean prend bien soin de préciser en effet que la mort de Jésus coïncide avec le jour de la Préparation de la Pâque (Jn 19,31), quand justement on fait cette inspection minutieuse pour éliminer toute trace d’aliment impur. Jésus est ainsi implicitement identifié à ce chomez qu’il faut mettre dehors, au rebut de l’humanité. Il l’identifie également à l’agneau pascal dont Ex 12,46 prescrivait : « pas un de ses os ne sera brisé » (Jn 19,36). Ce qui donne une théologie de la Croix où l’identification de Jésus au dernier des derniers, aux impurs et aux exclus de ce monde, dans la faiblesse, est le véritable ‘sacrifice’ pascal qui libère et fait vivre.

Célébrer Pâques avec du pain azyme, c’est-à-dire non fermenté, nous rappelle l’ardente obligation de purifier nos cœurs, d’enlever de nos comportements tout ce qui est fermenté (malice, colère, emportement, insulte, calomnie etc.). Manger le pain sans levain à la messe nous demande de faire le ménage avant, et nourrit notre désir d’une existence non corrompue, sans mélange douteux.

 

2. La rapidité et l’imprévu de la libération

JSPourquoi les hébreux n’emportèrent-ils que des galettes de blé non levées ? Parce que l’annonce du départ hors d’Égypte fut si imprévue et si soudaine qu’il fallut partir en toute hâte sans avoir le temps de les cuire. Autrement dit, quand Dieu agit pour nous libérer, c’est au moment où nous ne l’attendons pas (« comme un voleur » 1Th 5,2.4 ; 2P 3,10 ; Ap 3,3 ; 16,1), avec une rapidité inouïe qui nous laisse démunis. Lorsque nous sommes dans une impasse, lorsque l’espérance s’épuise, Dieu est capable d’intervenir, par la médiation d’un Moïse, d’un vent d’Est asséchant la mer, d’une étrange rosée comestible à la surface du désert, d’un vol de cailles improbable… Impossible de faire des provisions à l’avance, impossible même de faire des prévisions pour anticiper et maîtriser cette libération surprise. Pâques est toujours de l’ordre de l’évènement, c’est-à-dire de ‘ce qui arrive’, imprévu, soudain, non maîtrisable, de ce qui vient d’ailleurs (ex-venire). Le pain azyme de l’eucharistie revêt à cause de cela un air mal fini, mal fichu, incomplet : c’est voulu ! N’annulons pas le symbolisme du pain incomplet emporté en toute hâte pour fuir l’esclavage sous prétexte de faire convivial et local avec du pain ordinaire !

 

3. Le caractère historique de la Pâque

Il s’agit d’abord de faire mémoire de la hâte avec laquelle les hébreux sont sortis d’Égypte, sans même avoir eu le temps de faire cuire leur pain. Enracinement historique dans l’événement lui-même donc. Les pains sans levain ne se comprennent pas sans la référence historique à l’Exode, alors que des pains ordinaires se comprendraient dans une symbolique naturelle et universelle (« fruit de la terre du travail des hommes ») suffisante. Surajouter l’historique au naturel est d’ailleurs une constante des liturgies juives et chrétiennes, ce qui empêche de sombrer dans le paganisme ou l’idéalisme. Il s’est vraiment passé quelque chose d’unique vers 1250 (ou vers 1400 selon certains experts) avant notre ère entre l’Égypte et l’actuel Israël. Les archéologues et historiens de toutes disciplines scrutent les sables et les ruines : certains y trouvent des traces de ces tribus en fuite, d’autres proposent des explications scientifiques aux événements racontés dans le livre de l’Exode. Il est clair que la foi juive – et donc chrétienne – repose d’abord sur cette certitude que jadis nous étions esclaves en Égypte et maintenant nous voici libres à Jérusalem. Sans cet ancrage historique, la foi juive ou chrétienne ne tient pas. Au mieux deviendrait-elle une croyance, une idéologie – et d’ailleurs ce mode dégradé de la foi est une tentation récurrente dans l’histoire d’Israël ou de l’Église – mais certainement pas une foi, une confiance en Dieu libérateur aujourd’hui en France comme hier au désert. Depuis Jésus, nous surimprimons à ce premier ancrage historique le second, propre aux chrétiens : la mort du Christ dans l’infamie de la croix, et sa délivrance par Dieu dans la résurrection. Le pain azyme de la messe nous oblige à garder une fois historique (cf. « sous Ponce Pilate ») qu’aucune morale, aucune philosophie ou idéologie ne pourra jamais contenir. Communier à ce pain-là nous renvoie à notre propre histoire, au récit des libérations que Dieu a opérées pour chacun et pour tous, nous empêchant ainsi de faire un discours là où nos contemporains attendent un témoignage charnel.

 

4. Un « pain de misère »

C’est ainsi que le Talmud nomme ces galettes plates et sèches, composées uniquement de farine et d’eau. Pas de sel, pas d’huile ni de miel, aucun ingrédient supplémentaire ne vient les rendre plus désirables.
Voilà donc un aliment sans artifice, le plus simple possible. Il ne séduit pas par son apparence, à l’image du serviteur d’Isaïe : « Il n’était ni beau ni brillant pour attirer nos regards, son extérieur n’avait rien pour nous plaire » (Is 53,14).

Ce pain n’a pas le goût addictif des pâtisseries orientales dégoulinantes de miel et de sucre. Il ne peut prétendre à aucun pouvoir sur celui qui s’en approche, mains ouvertes. Ce pain de misère est celui de notre condition humaine libérée de toute volonté de puissance, de domination, de manipulation. Il nourrit notre désir de retour à l’essentiel, débarrassés de toute prétention de réussir par nos seules forces. Il nous rend capables d’accueillir la grâce, ce don si gratuit qu’il est immérité. Il nous ramène humblement à notre fragilité, à notre dépendance de la source. Il symbolise notre consentement à nous-mêmes, sans artifice, sans dissimulation ni habillage, tels que Dieu nous a faits.

Le grand ménage d’avant Pessah élimine toute trace de chomez des maisons ; or ce mot veut dire aussi ‘force’. Comme s’il nous fallait abandonner toute illusion de compter sur nos seules forces pour fêter Pâques. C’est le symbole de l’humilité dans laquelle Israël doit fêter Pessah : c’est dans la faiblesse que Dieu l’a sauvé, l’a formé comme son peuple. Ce n’est pas à sa propre ‘force’ qu’Israël est devenu un peuple, et un peuple libre. Le ‘pain de misère’ mangé à Pâque symbolise cette faiblesse et cette impuissance, dans laquelle la puissance de Dieu va se déployer. Jésus s’est identifié à cette faiblesse en plongeant dans son agonie, dans sa Passion, jusqu’à mourir exténué avant même le coup de lance, jusqu’à éprouver la déréliction suprême : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Vous voyez : le fait que nos hosties soient de pain azyme n’est pas anecdotique. C’est la vérité pascale qui se joue dans les détails du Seder Pessah : du pain non levé, quatre coupes de vin, quatre questions d’enfants, un œuf dur, un os d’agneau grillé, des herbes amères, de la compote…

Approchons-nous de ce repas où Jésus, accoudé sur les coussins du Cénacle, a partagé à ses amis un pain étonnant, le pain de misère qui nourrit notre désir de communier au Vivant dès maintenant et pour toujours.

 

 

Messe du soir

Première lecture
Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte. Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

Psaume (115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ.
(cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

Deuxième lecture
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Évangile
« Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !
Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »

Patrick BRAUD

 

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