L'homélie du dimanche (prochain)

2 octobre 2010

L’injustifiable silence de Dieu

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L’injustifiable silence de Dieu

Homélie du 03/10/2010
27° Dimanche du temps ordinaire / Année C

 

« Combien de temps, Seigneur, vais-je t’appeler au secours, et tu n’entends pas, crier contre la violence, et tu ne délivres pas ! »

 Le cri du prophète Habacuc est toujours le nôtre.

Comment se fait-il que Dieu garde le silence devant tant d’injustices ? Il reste apparemment silencieux, impuissant devant le mal qui fait des ravages.

Le tremblement de terre en Haïti, les inondations au  Pakistan, la galère des « moins que rien » chez nous, la maladie terrible, la mort trop jeune… Comment croire en un Dieu muet et indifférent ?

 

Comment espérer se sortir de cette question qui génère tant d’athéisme fort raisonné ?

Nietzsche écrivait:  » Si je connais le pourquoi, je peux endurer tous les comment »… Mais si Dieu se tait, comment connaître le pourquoi ?

 

Une réponse juive : la transcendance absolue

L'injustifiable silence de Dieu dans Communauté spirituelle _1963DifficileLiberte_mEmmanuel Levinas, philosophe juif marqué par la Shoah, en appelle à la révélation biblique d’un Dieu qui ne veut pas se substituer à la responsabilité éthique de l’homme. 

« Que signifie cette souffrance des innocents ? Ne témoigne-t-elle pas d’un monde sans Dieu, d’une terre où l’homme seul mesure le Bien et le Mal ?

La réaction la plus simple, la plus commune consisterait à conclure à l’athéisme.

Réaction la plus saine aussi pour tous ceux à qui jusqu’alors un Dieu, un peu primaire, distribuait des prix, infligeait des sanctions ou pardonnait des fautes et, dans sa bonté, traitait les hommes en éternels enfants. Mais de quel démon borné, de quel magicien étrange avez-vous donc peuplé votre ciel, vous qui, aujourd’hui le déclarez désert ? Et pourquoi sous un ciel vide cherchez-vous encore un monde sensé et bon ?

[?] Un Dieu d’adulte se manifeste précisément par le vide du ciel enfantin. Moment où Dieu se retire du monde et se voile la face. [?]  [1]

cf. http://www.akadem.org/sommaire/themes/philosophie/1/4/module_2451.php  

 

Si le silence de Dieu permet d’évacuer les représentations magiques, enfantines, providentialistes dans lesquelles les hommes veulent l’enfermer pour l’utiliser, alors ce silence est effectivement salutaire?

 

Bon nombre de chrétiens s’arrêtent à cette « solution » pour contourner le paradoxe dramatique d’un Dieu tout-puissant et pourtant silencieux. Ils privilégient alors – avec des accents très profonds – la thèse que François Varillon a magnifiée dans son très beau livre : « l’humilité de Dieu ». Dieu est désarmé, dit-il, par amour. Parce que sa toute-puissance n’est que celle de l’amour, il doit lui-même passer par la souffrance, la faiblesse, l’impuissance devant le mal qui jaillit du coeur de l’homme.

 

Si cette position contient de forts accents de vérité sur l’infini respect d’un Dieu qui ne s’impose pas à l’homme, elle oublie peut-être un peu vite le fondement spécifiquement juif de cette thèse sur l’impuissance de Dieu. Levinas précise ainsi ce fondement :

« Là se manifeste, au contraire, la physionomie particulière du judaïsme : le rapport entre Dieu et l’homme n’est pas une communion sentimentale dans l’amour d’un Dieu incarné, mais une relation entre esprits, par l’intermédiaire d’un enseignement, par la Thora. C’est précisément une parole non incarnée de Dieu qui assure un Dieu vivant parmi nous. » (ibid.)

 

Comment croire en un Dieu si transcendant qu’il en deviendrait absent et impuissant ?

Un ancien SDF disait : « en 11 années passées à vivre dans la rue, de foyer en foyer, avec l’alcool, les anxiolytiques, le mépris… Dieu n’a jamais rien dit. Dieu n’a jamais rien fait. Comment pourrais-je croire en lui ? »

Même s’il a des aspects de grandeur qui fascine les croyants pour qui tout va bien, les pauvres, sur qui s’accumulent les galères de logement, de santé, de solitude, d’inutilité… ne peuvent absoudre ce silence de Dieu qui demeure un scandale.

 

Le silence n’est pas le dernier mot de Dieu

9782750901318 blasphème dans Communauté spirituellePour les chrétiens, le dernier mot de Dieu / sur Dieu n’est pas sa transcendance, mais l’incarnation en personne d’un Dieu, qui, en Jésus, justement ne garde pas le silence…

Certes, Jésus semble silencieux parfois : devant les accusateurs de la femme adultère, dans la barque de la tempête déchaînée, devant Pilate et la foule du procès selon l’évangéliste Jean… Mais d’abord, ce silence ne dure pas, car après il parle et il agit : pour sauver la femme adultère, pour calmer la tempête, pour témoigner à son procès. Parce qu’il est la Parole en personne, Jésus parle à ceux qui souffrent, il agit pour les petits et pour les exclus, il guérit les malades… Et ensuite, le silence de Dieu après la mort de Jésus ne se termine pas par le silence et l’impuissance, mais par la résurrection, éclatante victoire sur les forces de mal et sur la mort, avec des paroles fortes qui libèrent la parole des apôtres.

Non vraiment, Jésus n’a rien d’un Dieu silencieux qui se défausse sur l’homme.

 

Plus encore, Jésus a assumé les terribles cris des psaumes, semblables à ceux du prophète ou du SDF, accusant Dieu de son silence :

 « Mon Dieu, mon Dieu ! Pourquoi m’as-tu abandonné et t’éloignes-tu de moi sans me secourir, sans écouter ma plainte, pourquoi ton silence ? Mon Dieu, je t’appelle tout le jour, et tu ne réponds pas… » (Ps 22,3)

« Écoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux. » (Ps 86,9)

« Vite, réponds-moi, Seigneur. Je suis à bout de souffle ! Ne me cache pas ton visage. » (Ps 143,7)

 « Fais que j’entende au matin ton amour » (Ps 143,8).

« Vers toi, Seigneur, j’appelle ; mon rocher, ne sois pas sourd! Que je ne sois, devant ton silence, comme ceux qui descendent à la fosse! » (Ps 28,1)

« Ô Dieu, ne reste pas muet, plus de repos, plus de silence, ô mon Dieu ! » (Ps 83,2)

Saint Paul évoque « Jésus Christ, révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels », mais en prédisant aussitôt que ce mystère est « aujourd’hui manifesté » (Rm 16,24-25). Luther lui fait écho : « La foi est donc en quelque sorte connaissance, ou ténèbres, elle ne voit rien. Et cependant, saisi par la foi, Christ se tient en ces ténèbres ».

Christ se tient en ces ténèbres, comme la Parole se tient au creux du silence de Dieu :

« Nous nous trouvons ici face au « langage de la croix » (1 Co 1, 18). Le Verbe se tait, il devient silence de mort, car il s’est « dit » jusqu’à se taire, ne conservant rien de ce qu’il devait communiquer. De manière sugges­tive, les Pères de l’Église (St Maxime le Confesseur), contemplant ce Mystère, mettent sur les lèvres de la Mère de Dieu cette expression : « Sans parole est la parole du Père, la­quelle a créé toute la nature parlante, sans mouve­ment sont les yeux éteints de celui par la parole et le geste de qui est mû tout ce qui se meut » (Benoît XVI, Verbum Domini, 30/09/2010, n°12).

« Comme le montre la croix du Christ, Dieu parle aussi à travers son silence. Le silence de Dieu, l’expérience de l’éloignement du Tout-Puis­sant et du Père est une étape décisive du parcours terrestre du Fils de Dieu, Parole incarnée. Pendu au bois de la croix, il a crié la douleur qu’un tel silence lui causait : « Mon Dieu, mon Dieu, pour­quoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15, 34 ; Mt 27,46). Persévérant dans l’obéissance jusqu’à son dernier souffle de vie, dans l’obscurité de la mort, Jésus a invoqué le Père. C’est à lui qu’il s’en remet au moment du passage, à travers la mort, à la vie éternelle : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46).

Cette expérience de Jésus est comparable à la situation de l’homme qui, après avoir écouté et reconnu la Parole de Dieu, doit aussi se mesurer avec son silence. Bien des saints et des mystiques ont vécu une telle expérience qui aujourd’hui encore fait partie du cheminement de nombreux chrétiens. Le silence de Dieu prolonge ses paroles précédemment énoncées. Dans ces moments obscurs, il parle dans le mystère de son silence. C’est pourquoi, dans la dynamique de la Révélation chrétienne, le silence apparaît comme une expression importante de la Parole de Dieu. » (n° 20)

  

Inexplicable silence

Devant la Passion, devant la Shoah, devant le malheur innocent, nulle explication ne satisfait celui qui – comme Job – refuse de s’arrêter aux paroles trop faciles de ceux qui veulent innocenter Dieu de son silence.

Le pasteur Poujol insiste sur le côté inexplicable du silence de Dieu, à partir de l’histoire de Job :

« Job, contrairement au silence d’Abraham, n’obtient aucune explication, il ne lui est donné aucune promesse, aucune parole. Il est précipité dans la mort des siens, la maladie, la souffrance, et il est entouré du silence. Ce silence durera, selon certains commentateurs, quarante ans. De plus Job doit se battre contre les paroles vaines de ses amis, de ceux qui veulent rompre ce silence insoutenable pour la raison. Job leur dit : « Que n’avez-vous gardé le silence ! »

Que de bavardages, face aux Job d’aujourd’hui ! Que de paroles vaines qui finalement montrent la peur du silence, la peur de la rencontre avec soi-même. Si Abraham retrouve son fils après l’épreuve du silence, Job après son épreuve, ne retrouve pas ses enfants. Il en aura d’autres, mais les enfants ne sont pas interchangeables, nous le savons bien. Job garde la blessure du silence. En tout cela, nous dit la Bible, « Job ne pécha point ».

Job, s’il est placé face au silence de Dieu, ne reste pas, lui, dans le silence ! Il parle, il crie, il dit sa colère, son malheur à Dieu. Job apprend à ne pas tout comprendre de Dieu, il apprend que Dieu ne se réduit à l’image qu’il se fait de lui. Dans nos silences, dans nos conflits intérieurs, nous expérimentons bien souvent « la paix qui surpasse toute intelligence ».

Au fond de son silence de la nuit inexplicable, celle dont parle Jean de la Croix, Job dit : « Je sais que mon Rédempteur est vivant et qu’il se lèvera le dernier ».

Les silences de Dieu dans notre vie nous posent un conflit intérieur, d’autant plus que nous vivons dans une société de communication. Mais pour nous, le silence de Dieu n’est pas l’absence de Dieu. Le conflit dans lequel il nous place est un temps de profonde mutation personnelle. » [2]

 

Les pauvres demandent des réponses concrètes, pas des théories sur l’impuissance de Dieu.

Dans le livre d’Habacuc d’ailleurs, Dieu ne garde pas le silence en fait : il répond aux critiques des malheureux par la vision du prophète, communiquées clairement à tous.

Cette parole est plus sûre que le silence, incompréhensible. Ce serait blasphémer que de rendre le silence compréhensible.

 

Si la force de la résurrection n’est pas à l’oeuvre dans l’histoire, alors ce Dieu-là n’est plus le Dieu des pauvres; il n’est plus Dieu du tout…

  • Élie Wiesel à Genève le 20 avril 2009 constatait amèrement que l’humanité n’avait rien appris de la Shoah. Il n’acceptait pas de dédouaner Dieu de cette absence de pourquoi, de son silence? :

« - La culture ne nous a pas aidés. Moi qui crois que l’éducation est un bouclier qui nous protège contre certains actes que l’être humain cultivé ne peut pas, ne pourrait pas commettre. Non, ça n’a servi à rien, comment est-ce possible ?
- Maintenant on sait comment c’est arrivé. Tout, on sait déjà. Les historiens, les musées, les archives, on sait comment. Mais ce qu’on ne sait pas c’est le pourquoi. Pourquoi c’est arrivé.
- Ça a servi à quoi ? Et là, bien sûr, la seule réponse, c’est Dieu seul qui pourrait la donner. Humblement et sincèrement, je vous le dis que cette réponse-là, si elle existe, je la récuse. Il n’y a pas de réponse. Il faut vivre avec la question. Mais cette question-là s’étend au-delà du temps. Est-ce que le monde apprendra jamais ? Est-ce qu’il apprendra finalement ce que cela signifie de permettre à des hommes d’anéantir d’autres hommes, sans raison ? Moi, je pense que l’homme, que le monde n’a pas appris. Si le monde avait appris, il n’y aurait pas eu le Cambodge, il n’y aurait pas eu la Bosnie, il n’y aurait pas eu le Rwanda, il n’y aurait pas eu le Darfour, il n’y aurait pas eu de racisme, pas d’antisémitisme. » 

Le scandale du silence de Dieu du reste entier, même s’il est provisoire.
Peut-être n’y a-t-il pas d’autre attitude que celle de Job à la fin de son long réquisitoire contre Dieu :

« Et Job fit cette réponse à Yahvé :

Je sais que tu es tout-puissant: ce que tu conçois, tu peux le réaliser. J’étais celui qui voile tes plans, par des propos dénués de sens. Aussi as-tu raconté des oeuvres grandioses que je ne comprends pas, des merveilles qui me dépassent et que j’ignore. Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu. Aussi je me rétracte et m’afflige sur la poussière et sur la cendre. »  (Jb 42,1-6)

 

Peut-être n’y a-t-il pas d’autre courage devant ce silence incompréhensible que la plainte des psaumes avec laquelle Jésus a fait corps ?

 

La foi chrétienne n’explique pas le silence de Dieu.
Elle espère juste qu’à la fin de ce silence, il agisse…

 


[1]. Emmaunel, Lévinas, Aimer la Thora plus que Dieu in Difficile Liberté, Livre de Poche, 1973, pp. 219-223

 

 

1ère lecture : « Le juste vivra par sa fidélité » (Ha 1, 2-3; 2, 2-4)

Lecture du livre d’Habacuc

« Combien de temps, Seigneur, vais-je t’appeler au secours, et tu n’entends pas, crier contre la violence, et tu ne délivres pas !

Pourquoi m’obliges-tu à voir l’abomination et restes-tu à regarder notre misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent. Je guetterai ce que dira le Seigneur. »

Alors le Seigneur me répondit : « Tu vas mettre par écrit la vision, bien clairement sur des tablettes, pour qu’on puisse la lire couramment.

Cette vision se réalisera, mais seulement au temps fixé ; elle tend vers son accomplissement, elle ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, à son heure.

Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité. »

 

Psaume : Ps 94, 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9

 

R/ Aujourd’hui, ne fermons pas notre coeur, mais écoutons la voix du Seigneur !

 

Venez, crions de joie pour le Seigneur,

acclamons notre Rocher, notre salut !

Allons jusqu’à lui en rendant grâce,

par nos hymnes de fête acclamons-le !

 

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,

adorons le Seigneur qui nous a faits.

Oui, il est notre Dieu ;

nous sommes le peuple qu’il conduit.

 

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?

« Ne fermez pas votre coeur comme au désert,

où vos pères m’ont tenté et provoqué,

et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

 

2ème lecture : Le chef de communauté doit rester fidèle dans le service de l’Évangile (2Tm 1, 6-8.13-14)

Lecture de la seconde lettre de saint Paul Apôtre à Timothée

Fils bien-aimé,

je te rappelle que tu dois réveiller en toi le don de Dieu que tu as reçu quand je t’ai imposé les mains.

Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de raison.

N’aie pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur, et n’aie pas honte de moi, qui suis en prison à cause de lui ; mais, avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile.

Règle ta doctrine sur l’enseignement solide que tu as reçu de moi, dans la foi et dans l’amour que nous avons en Jésus Christ.

Tu es le dépositaire de l’Évangile ; garde-le dans toute sa pureté, grâce à l’Esprit Saint qui habite en nous.

 

Evangile : La puissance de la foi – L’humilité dans le service (Lc 17, 5-10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! »

Le Seigneur répondit : « La foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous obéirait.

Lequel d’entre vous, quand son serviteur vient de labourer ou de garder les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite à table’ ?

Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et que je boive. Ensuite tu pourras manger et boire à ton tour.’

Sera-t-il reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ?

De même vous aussi, quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : ‘Nous sommes des serviteurs quelconques : nous n’avons fait que notre devoir.’ »
Patrick Braud

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25 septembre 2010

Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?

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Où est la bénédiction ? Où est le scandale ?

dans la richesse, ou la pauvreté ?

 

 

Homélie du 25/09/2010

26° Dimanche du temps ordinaire / Année C

 

·      Les textes de ce dimanche sont encore fois à connotation très économique ! Décidément, on ne peut pas soupçonner la Bible de se désintéresser des enjeux économiques et sociaux, au contraire.

Amos tonne contre la « bande des vautrés » qui oublie l’alliance d’Israël avec Dieu, et à cause de cela précipite le peuple dans la catastrophe de la déportation. Le scandale des riches étalant leur luxe façon bling-bling révèle l’idolâtrie où Israël s’est égaré.

Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ? dans Communauté spirituelle 146Jésus, quant à lui, se sert d’une parabole pour dénoncer le scandale de la pauvreté. Que le pauvre Lazare voisine avec le riche anonyme en Israël montre qu’il y a ?quelque chose de pourri’ dans le circuit économique et la répartition des richesses.

 

·      Les attitudes issues de la Bible (ou du Coran) ont toujours hésité entre ces deux approches :

- la richesse est une bénédiction, mais la pauvreté est un scandale (qui contredit l’Alliance). C’est la ligne des textes de sagesse ou des textes de Loi dans l’Ancien Testament, et de certains courants du Nouveau Testament (Actes, Paul…).

- la richesse est un scandale, et la pauvreté est la condition privilégiée des élus de Dieu. C’est la ligne des prophètes dans l’Ancien Testament, et de Jésus (« heureux vous les pauvres ! »), de Jacques… Et à leur suite de St Benoît, François d’Assise…

 

·      De manière assez caricaturale, on présente souvent les juifs et les protestants (anglo-saxons) comme les héritiers de la première ligne de pensée, et les catholiques européens comme héritiers de la seconde. C’est un peu caricatural, car c’est oublier la grande tradition des Pères de l’Église des six premiers siècles. « Pas de pauvre chez toi » : telle était leur leitmotiv (tiré de Dt 15,4) pour réfléchir sur l’économie de l’époque. Ils n’élevaient pas tant la voix pour critiquer les riches que pour sauver les pauvres.

 

- Abraham qui reçoit ce pauvre, avait été riche, et par conséquent Dieu ne condamne pas tous les riches. Mais ce riche était pauvre de c?ur, il était humble, il était croyant, il faisait le bien (saint Augustin, sermon XIV).

 

- Ce n’était pas à cause de sa pauvreté que ce pauvre fut honoré par les anges, ni à cause de ses richesses que ce riche fut condamné aux tourments : dans le pauvre, c’est l’humilité qui fut honorée, et dans le riche, c’est l’orgueil qui fut condamné (…) Vous tous, qui que vous soyez, riches ou pauvres, apprenez à être pauvres et humbles : car on trouve des mendiants qui sont orgueilleux et des riches qui sont humbles (saint Augustin,  commentaire du Psaume LXXXV, 3).

 

- Il n’englobe pas tous les riches dans cet homme, car de même que toute pauvreté n’est pas sainte, toute richesse n’est pas criminelle : c’est la jouissance effrénée qui entache la richesse, et c’est la sainteté qui relève la pauvreté (saint Ambroise de Milan, commentaire de l’évangile selon saint Luc, VIII 13).

 

·      Où est le scandale ? Où est la bénédiction ?

Selon que l’on réponde : la richesse, où la pauvreté (en s’appuyant à chaque fois sur la Bible) ont aura des régimes économiques fort différents.

- Si la richesse est une bénédiction et la pauvreté un scandale, alors aucun complexe à avoir vis-à-vis de la réussite ou de la fortune. Au contraire, elle servira à combattre le scandale de la pauvreté, essentiellement par le don et la philanthropie d’ailleurs. Pensez par exemple à Bill Gates, qui assume son statut d’homme le plus riche de la planète (ou presque), en consacrant tout son temps depuis l’an 2000 à sa Fondation Bill et Melinda Gates. Il y consacre 95 % de sa fortune pour lutter contre les maladies et l’analphabétisme dans les pays du Sud.

 

- Si la pauvreté est une béatitude et la richesse un scandale, alors l’idéal chrétien est incarné par des moines, des religieux (François d’Assise, mère Teresa, soeur Emmanuelle…) qui échappent à la course à l’argent. Les autres chrétiens, faute de mieux, s’appliquent à leur travail en ne cherchant pas d’abord à s’enrichir.

 

·      Faut-il choisir ?

- C’est vrai que beaucoup de juifs et de protestants (et de musulmans) sont sur la première ligne.

 9782717840346 bénédiction dans Communauté spirituelleAvec d’autres : l’utopie d’éradiquer la pauvreté est présente aussi bien dans le libéralisme d’Adam Smith que dans le marxisme. Adam Smith « enquête sur les causes des richesses des nations » en 1776 justement pour comprendre comment on devient riche, et pour étendre ce mécanisme à toutes les sociétés. Le marxisme ? lui - lutte pour une société sans classes, où tout est commun, où il n’y a plus de pauvres.

Des catholiques eux aussi rêvent d’une société sans pauvres. Paul VI par exemple faisait en 1967 une lecture très politique de cette parabole, qui allait en ce sens, en l’appliquant aux rapports Nord-Sud de l’époque :

« Il ne s’agit pas seulement de vaincre la faim ni même de faire reculer la pauvreté. Le combat contre la misère, urgent et nécessaire, est insuffisant. Il s’agit de construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine, affranchie des servitudes qui lui viennent des hommes et d’une nature insuffisamment maîtrisée; un monde où la liberté ne soit pas un vain mot et où le pauvre Lazare puisse s’asseoir à la même table que le riche. »

Paul VI, Popularum Progressio n° 47, 1967

 

- C’est vrai également que beaucoup de catholiques suivent la deuxième ligne. La volonté de régulation morale du capitalisme par exemple s’inscrit dans ce courant réaliste. « Des pauvres vous en aurez toujours parmi vous » disait Jésus (Mc 14,7 ; Mt 26,11 ; Jn 12,8). On peut juste éviter les excès, moraliser les appétits, protéger les plus faibles.

 

- Pourtant, on se prend à rêver d’un monde où la richesse des riches serait une bénédiction pour les pauvres, et où le dépouillement volontaire serait un chemin de sainteté et de bonheur pour tous.

L'abondance frugale : Pour une nouvelle solidarité

Certains parlent de « l’abondance frugale » (Jean-Baptiste de Foucauld, Ed. Odile Jacob, 2010) ou de « sobriété / simplicité volontaire et heureuse » (cf. par ex. : MONGEAU, Serge : La simplicité volontaire, plus que jamais? Ed. Écosociété, Montréal, 1998? à ne pas confondre avec la décroissance?).

Adam Smith faisait déjà l’éloge de l’opulence nouvelle alliée à « la frugalité de nos pères » :

« Voilà ce que fait le prodigue : en ne bornant pas sa dépense à son revenu, il entame son capital. Comme un homme qui dissipe à quelque usage profane les revenus d’une fondation pieuse, il paye des salaires à la fainéantise avec ces fonds que la frugalité de nos pères avait pour ainsi dire consacrés à l’entretien de l’industrie. »

Et Smith n’oubliait pas de conjuguer l’opulence et la frugalité avec la sympathie pour l’autre, c’est-à-dire le désir d’être aimé, respecté, dans la confiance et la réciprocité.

Alors : où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Ne répondons pas trop vite…

 

 

 

1ère lecture : Contre le gaspillage insolent des riches (Am 6, 1a.4-7)

Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Jérusalem, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie.
Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les meilleurs agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël !
C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus.

 

Psaume : Ps 145, 5a.6c.7ab, 7c-8, 9-10a

 

R/ Chantons le Seigneur : il comble les pauvres !

Heureux qui s’appuie sur le Seigneur son Dieu ;
il garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés,
aux affamés, il donne le pain.

Le Seigneur délie les enchaînés,
le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes.

Le Seigneur protège l’étranger,
il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera !

 

2ème lecture : Vivre la foi au Christ (1Tm 6, 11-16)

Toi, l’homme de Dieu, cherche à être juste et religieux, vis dans la foi et l’amour, la persévérance et la douceur.
Continue à bien te battre pour la foi, et tu obtiendras la vie éternelle ; c’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as été capable d’une si belle affirmation de ta foi devant de nombreux témoins.
Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à toutes choses, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une si belle affirmation, voici ce que je t’ordonne :
garde le commandement du Seigneur, en demeurant irréprochable et droit jusqu’au moment où se manifestera notre Seigneur Jésus Christ.
Celui qui fera paraître le Christ au temps fixé, c’est le Souverain unique et bienheureux,le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs,
le seul qui possède l’immortalité,lui qui habite la lumière inaccessible,lui que personne n’a jamais vu,et que personne ne peut voir. A lui, honneur et puissance éternelle. Amen.

 

Evangile : Parabole du riche et de Lazare (Lc 16, 19-31)

Jésus disait cette parabole :
« Il y avait un homme riche, qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux.
Un pauvre, nommé Lazare, était couché devant le portail, couvert de plaies.
Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies.
Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra.
Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare tout près de lui.
Alors il cria : ‘Abraham, mon père, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l’eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. ?
Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : Tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur. Maintenant il trouve ici la consolation, et toi, c’est ton tour de souffrir.
De plus, un grand abîme a été mis entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient aller vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne vienne pas vers nous.’
Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père.
J’ai cinq frères : qu’il les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture ! »
Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent !
- Non, père Abraham, dit le riche, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’
Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »
Patrick Braud

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