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19 novembre 2023

Christ-Roi : idéologie ou spiritualité ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Christ-Roi : idéologie ou spiritualité ?

Homélie pour la fête du Christ-Roi / Année A
26/11/2023

Cf. également :
Christ-Roi : Comme larrons en foire
Le jugement des nations

Un roi pour les pires
Église-Monde-Royaume
Le préfet le plus célèbre
Christ-Roi : Reconnaître l’innocent
La violence a besoin du mensonge
Non-violence : la voie royale
Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures
Roi, à plus d’un titre
Divine surprise
Le Christ-Roi fait de nous des huiles

D’Anubis à saint Michel
Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?
Roi, à plus d’un titre
Les trois tentations du Christ en croix

Quand l’Église humiliait publiquement le comte de Toulouse
Imaginez la scène : le 18 juin 1209, Raymond VI comte de Toulouse s’avance pieds nus, vêtu simplement d’humbles braies et d’une chemise de bure, s’avance sur le parvis de la cathédrale Saint Gilles (près de Montpellier) vers le légat du pape, les nombreux évêques en grande tenue chamarrée qui l’entourent, la foule des badauds et les croisés venus soi-disant combattre l’hérésie albigeoise mais surtout s’approprier les terres des hérétiques. Devant ces personnages si importants, le comte de Toulouse, excommunié par le pape Innocent III pour avoir été trop complaisant envers les « bonshommes » – qu’on appellera « cathares » au XIX° siècle - prononce un long serment de fidélité à l’Église catholique et au Pape, pour lever les 15 chefs d’excommunication prononcés contre lui. Il ira même jusqu’à se croiser avec eux, pour éviter qu’on lui prenne ses terres (peine perdue !). Cette humiliation publique d’un souverain fait furieusement penser à la pénitence célèbre que le pape Grégoire VII a imposée à Henri IV, empereur germanique, à Canossa en janvier 1077.

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Dans les deux cas, l’excommunication était l’arme nucléaire pour affirmer la supériorité du pouvoir ecclésial sur le politique. L’Église doit régner, par la force si besoin, pour que la société soit conforme à ce qu’elle interprète de la vérité de Dieu et de ses commandements. Le règne du Christ est alors très concrètement un règne politique, une vision que nous qualifierions aujourd’hui d’intégraliste, et même de contrôle total de la vie sociale sous prétexte du règne du Christ. De Constantin à Vatican II, l’Église catholique (et orthodoxe !) a constamment rêvé d’imposer sa version des Évangiles à toutes les sociétés du monde. Le sac de Béziers suite à la paix de Saint-Gilles en est un triste exemple : pour le légat du pape, mieux vaut exterminer des milliers de Biterrois plutôt que de laisser des idées folles se répandre. On lui devrait le célèbre : « tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » qui dit assez l’horreur dans laquelle bascule l’idéologie du Christ-Roi lorsqu’on l’applique aux sociétés civiles.

 

L’idéologie restauratrice de la fête du Christ-Roi
C’est cette même idéologie théocratique qui poussera le pape Pie XI à instituer notre fête du Christ-Roi en 1925 [1]. Nous sommes alors 20 ans après la loi de séparation d’Aristide Briand en France (que Pie XII qualifie de laïcisme), et 8 ans après la révolution bolchevique qui promeut l’athéisme comme principe structurant de la Russie. Le pape y voit les signes d’une « apostasie générale » qui met en danger l’influence de l’Église. Il veut allumer un contre-feu en instituant une fête liturgique proclamant à la face des nations et des chefs d’État que seul le Christ est roi, et qu’il faut lui obéir en tout, pour éviter la guerre, la décadence, le chaos. Le seul problème est que l’Église se dit l’unique interprète qualifiée de la volonté du Christ : obéir au Christ pour instaurer son règne est alors obéir à l’Église pour consolider sa puissance, son emprise sur les lois, les consciences, les mœurs.

Les catholiques ont soigneusement oublié l’encyclique Quas Primas par laquelle Pie XI institue et rend cette fête obligatoire en 1925. Pourtant, le texte est clair : il faut par cette fête affirmer l’autorité suprême de l’Église pour instaurer le règne social du Christ dès maintenant, partout [2].

image%2F3743165%2F20201106%2Fob_d6d362_31mcohu9y9l-sx299-bo1-204-203-200 Béziers dans Communauté spirituelle18. C’est ici Notre tour de pourvoir aux nécessités des temps présents, d’apporter un remède efficace à la peste qui a corrompu la société humaine. Nous le faisons en prescrivant à l’univers catholique le culte du Christ-Roi. La peste de notre époque, c’est le laïcisme, ainsi qu’on l’appelle, avec ses erreurs et ses entreprises criminelles.

Comme vous le savez, Vénérables Frères, ce fléau n’est pas apparu brusquement ; depuis longtemps, il couvait au sein des États. On commença, en effet, par nier la souveraineté du Christ sur toutes les nations; on refusa à l’Église le droit – conséquence du droit même du Christ – d’enseigner le genre humain, de porter des lois, de gouverner les peuples en vue de leur béatitude éternelle. Puis, peu à peu, on assimila la religion du Christ aux fausses religions et, sans la moindre honte, on la plaça au même niveau. On la soumit, ensuite, à l’autorité civile et on la livra pour ainsi dire au bon plaisir des princes et des gouvernants. Certains allèrent jusqu’à vouloir substituer à la religion divine une religion naturelle ou un simple sentiment de religiosité. Il se trouva même des États qui crurent pouvoir se passer de Dieu et firent consister leur religion dans l’irréligion et l’oubli conscient et volontaire de Dieu.

N° 19. Dans les conférences internationales et dans les Parlements, on couvre d’un lourd silence le nom très doux de notre Rédempteur; plus cette conduite est indigne et plus haut doivent monter nos acclamations, plus doit être propagée la déclaration des droits que confèrent au Christ sa dignité et son autorité royales.
Une fête célébrée chaque année chez tous les peuples en l’honneur du Christ-Roi sera souverainement efficace pour incriminer et réparer en quelque manière cette apostasie publique, si désastreuse pour la société, qu’a engendrée le laïcisme.

21. Les États, à leur tour, apprendront par la célébration annuelle de cette fête que les gouvernants et les magistrats ont l’obligation, aussi bien que les particuliers, de rendre au Christ un culte public et d’obéir à ses lois. Les chefs de la société civile se rappelleront, de leur côté, le dernier jugement, où le Christ accusera ceux qui l’ont expulsé de la vie publique, mais aussi ceux qui l’ont dédaigneusement mis de côté ou ignoré, et punira de pareils outrages par les châtiments les plus terribles; car sa dignité royale exige que l’État tout entier se règle sur les commandements de Dieu et les principes chrétiens dans l’établissement des lois, dans l’administration de la justice, dans la formation intellectuelle et morale de la jeunesse, qui doit respecter la saine doctrine et la pureté des mœurs.

22. Il faut donc qu’il règne sur nos intelligences : nous devons croire, avec une complète soumission, d’une adhésion ferme et constante, les vérités révélées et les enseignements du Christ. Il faut qu’il règne sur nos volontés: nous devons observer les lois et les commandements de Dieu.

Dans cet esprit, Pie XI donne un mandat de « reconquête » à l’Action Catholique fondée à cette époque, dont le slogan était alors : « Nous referons chrétiens nos frères » [3].

Mgr Lefebvre ne s’y est pas trompé, lorsqu’il reprend ce thème de « l’apostasie générale » pour légitimer sa nostalgie d’un ordre social chrétien artworks-CJyFJzyG6xi1oLlE-Bq5VNQ-t500x500 Canossarégulé par l’Église. Il est la trace, quasi archéologique, de cette ambition démesurée d’imposer le règne du Christ en soumettant la société à l’Église :

« Et non seulement ils ont eu pour dessein de détruire les institutions chrétiennes mais ils ont voulu, par-là, détruire le règne de Notre Seigneur Jésus-Christ dans les âmes et créer ce climat d’apostasie générale. Le fait que les institutions ne sont plus chrétiennes, le fait que Notre Seigneur Jésus-Christ ne règne plus dans les institutions, crée nécessairement un climat d’apostasie, un climat d’athéisme, et ce climat d’athéisme atteint alors les familles par l’enseignement, par tous les moyens puissants que l’État a à sa disposition pour ruiner la foi dans les familles chrétiennes. C’est ainsi qu’on a vu l’apostasie s’étendre, petit à petit, dans la société.
De nos jours, on est tellement habitué à cette apostasie générale que l’on ne réagit même plus. C’est pourquoi cette fête du Christ-Roi est plus utile que jamais.
Nous voulons qu’il règne dans nos familles, dans les familles chrétiennes et dans la société. »
(Sermon de Mgr Lefebvre pour la fête du Christ-Roi, le 30 octobre 1988 à Écône)

Peut-on alors célébrer cette fête sans frémir d’indignation devant la volonté de toute-puissance ecclésiale qu’elle véhicule ?

 

Heureusement, il y a Vatican II !
Dans l’aggiornamento qui permet à l’Église de mieux comprendre son époque et de mieux se comprendre elle-même, l’idéologie du Christ-Roi va être justement infléchie :
- du règne social chrétien on va passer au règne eschatologique du Christ
- du Roi tout court on passe au Roi de l’univers
-
du dernier dimanche d’octobre avant la Toussaint (signe du triomphe du Christ et de ses élus), on passe au dernier dimanche de l’année liturgique juste avant un nouvel Avent.
C’est Paul VI – Saint Paul VI ! – qui opère cette évolution, avec douceur et pédagogie.
- On quitte ainsi les dangereux rivages d’une idéologie de restauration pour orienter la prière catholique vers l’avènement ultime du Christ.
- On quitte la nostalgie de la domination politique d’un État pour espérer la transformation ultime de tout l’univers.
- On passe de l’Église triomphante (dimanche d’octobre avant celui de la Toussaint) à la Parousie, point d’orgue qui dépasse toutes nos visions humaines (dernier dimanche liturgique).

Cette désidéologisation de la fête du Christ-Roi nous permet désormais de lui donner un sens eschatologique et spirituel :
- sens eschatologique :
Le royaume à venir est plus grand que toutes les réalisations humaines, même ecclésiales. Le jugement de Matthieu 25 nous dit que le critère en est l’amour et non l’appartenance ecclésiale. Quoi de plus fort pour relativiser une institution qui prétendrait réguler la vie quotidienne dans ses moindres détails ?

- sens spirituel :
Ce règne à venir est déjà inauguré en nos cœurs lorsque nous communions au Christ de tout notre être, de toutes nos forces. « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous », ne cessait de répéter Jésus. Il y a là une mystique du royaume, intérieure, source d’inspiration pour une vie évangélique faite de pauvreté, de pardon, d’amour.
Une hymne de l’abbaye de Tamié, chantée pour ce dimanche, le dit avec beauté, élégance et justesse :

2354_apercu catharesAmour qui nous attends au terme de l’histoire,
ton Royaume s’ébauche à l’ombre de la croix ;
déjà sa lumière traverse nos vies.
Jésus, Seigneur, hâte le temps !
Reviens, achève ton œuvre !

R/ Quand verrons-nous ta gloire transformer l’univers ?

1. Jusqu’à ce jour, nous le savons, la création gémit en travail d’enfantement. R/
2. Nous attendons les cieux nouveaux, la terre nouvelle, où régnera la justice. R/
3. Nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision, jusqu’à l’heure de ton retour. R/

Cette dimension mystique et spirituelle n’empêche pas la fête du Christ-Roi d’avoir une connotation politique : non par l’imposition des lois d’une Église, mais par la force des consciences personnelles s’unissant autour de la défense des plus petits, des plus faibles, selon l’évangile de ce dimanche (Mt 25). Il y aura sans doute des conséquences législatives, judiciaires, politiques si un grand nombre de citoyens laissent ainsi le Christ régner davantage en leur cœur. Mais cela n’aura rien à voir avec la volonté de contrôle, de surveillance, de punition et de contrainte dont les tristes épisodes de Saint-Gilles ou de Canossa sont des symboles.

Gardons en tête les deux orientations majeures de la fête du Christ-Roi ce dimanche :
- elle déplace notre attente vers un au-delà de l’histoire, relativisant ainsi toute réalisation partielle.
- elle nous tourne vers le règne intérieur du Christ en nous : le laisser devenir par son Esprit « plus intime à moi-même que moi-même », ne plus faire qu’un avec lui au point de s’écrier comme Paul : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ! » (Ga 2,20).

 


[1]. L’année 1925 était aussi le seizième centenaire du premier concile œcuménique de Nicée, qui avait proclamé l’égalité et l’unité du Père et du Fils, et par là même la souveraineté du Christ, « dont le règne n’aura pas de fin » (Symbole de Nicée).

[2]. On notera que le sous-titre de l’encyclique : « Sur la royauté sociale de Jésus-Christ », qui est bien le sujet de l’encyclique, ne figure pas dans le texte officiel, en particulier sur le site du Saint-Siège

[3]. Pie XI condamne cependant l’Action Française en 1926, refusant ainsi l’instrumentalisation de sa pensée politique.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Toi, mon troupeau, voici que je vais juger entre brebis et brebis » (Ez 34, 11-12.15-17)

Lecture du livre du prophète Ézékiel
Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis, et je veillerai sur elles. Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau quand elles sont dispersées, ainsi je veillerai sur mes brebis, et j’irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de nuages et de sombres nuées. C’est moi qui ferai paître mon troupeau, et c’est moi qui le ferai reposer, – oracle du Seigneur Dieu. La brebis perdue, je la chercherai ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la garderai, je la ferai paître selon le droit. Et toi, mon troupeau – ainsi parle le Seigneur Dieu –, voici que je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs.

PSAUME
(Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6)
R/ Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer. (cf. Ps 22, 1)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

DEUXIÈME LECTURE
« Il remettra le pouvoir royal à Dieu le Père, et ainsi, Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 20-26.28)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort. Et, quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils, lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis, et ainsi, Dieu sera tout en tous.
 
ÉVANGILE
« Il siégera sur son trône de gloire et séparera les hommes les uns des autres » (Mt 25, 31-46)
Alléluia. Alléluia. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Règne qui vient, celui de David notre père. Alléluia. (Mc 11, 9b-10a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs : il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.
Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : ‘Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’ Alors les justes lui répondront : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu…? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?’ Et le Roi leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.’
Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : ‘Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.’ Alors ils répondront, eux aussi : ‘Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?’ Il leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.’
Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. »
Patrick BRAUD

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2 novembre 2023

Ni rabbi, ni père, ni maître : serviteur !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ni rabbi, ni père, ni maître : serviteur !

Homélie pour le 31° Dimanche du temps ordinaire / Année A
05/11/2023

Cf. également :
Ils disent et ne font pas
Une autre gouvernance

L’Église et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ? 
Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde

Ni rabbi, ni père, ni maître : serviteur ! dans Communauté spirituelle 69327_vod_thumb_318816-hd« Ni Dieu ni maître ! »
Ce slogan souvent tagué à la hâte sur les murs parisiens pendant les manifestations de rue a d’abord été le titre du journal fondé par Auguste Blanqui en 1880. Il résume la doctrine anarchiste du XIX° siècle : s’émanciper de la tutelle des religions et de l’État, pour laisser les citoyens s’organiser librement. On raconte qu’à cette devise Paul Claudel aurait répondu : « choisir Dieu est le seul moyen radical de n’avoir aucun maître »
Bien vu ! C’est un peu cette remise en place que Jésus opère dans notre Évangile (Mt 23,1-12) : ne donnez à personne le nom de rabbi/père/maître, car vous n’avez qu’un seul rabbi/Père/maître : Dieu, plus grand que tous les pouvoirs terrestres.

Le Christ ne se fait pas que des amis avec cette triple contestation de l’autorité, qui pourrait paraître anarchiste si elle ne recentrait pas en Dieu la source de toute autorité, fondement de la fraternité entre nous tous.

 

1. Ni rabbi : contestation de l’autorité religieuse
Qu’est-ce qu’un rabbi au temps de Jésus ? C’est un titre de respect, qui veut honorer la sagesse du rabbin. Son rôle est celui d’un juge, d’un arbitre dont la décision permet de se conformer à la Loi dans une situation inédite. Il s’appuie sur son interprétation de la Torah pour conseiller les juifs le questionnant sur ce qu’il convient de faire en telle ou telle circonstance. Par exemple, lorsque des juifs viennent trouver Jésus pour des questions d’héritage, ils le prennent pour un rabbi. Et cela ne lui plaît pas ! Il leur répond d’ailleurs vertement : « Qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? » (Lc 12,14).

L’objet de l’enseignement d’un rabbi est de trouver des solutions à des questions complexes concernant l’application de la Torah. En plus de la Bible, il se fonde sur les interprétations de ses prédécesseurs et sur leur jurisprudence. Un peu comme un juge du Tribunal des prud’hommes aujourd’hui en matière professionnelle. Son autorité ne repose que sur le respect qu’inspire sa science, indépendamment de son ascendance et de son passé. Sa consécration est de voir cette autorité reconnue par ses pairs et par les étudiants qui souhaitent apprendre auprès de lui avant d’enseigner à leur tour.

Rabbi Mennachem Mendel Schneerson Le Rabbi de LoubavitchDans le hassidisme contemporain, le rabbin est un « nassi », c’est-à-dire un chef guidant ses disciples, selon la définition du rabbi de Loubavitch : « Un nassi, au sens large, est un ‘chef des multitudes d’Israël’ [1]. Il est leur ‘tête’ et leur ‘cerveau’, leur source de vie et de vitalité. À travers leur attachement à lui, ils sont liés et unis avec leur source suprême en haut ». « Chacun et chacune d’entre nous doit savoir – c’est-à-dire méditer profondément et implanter dans son esprit – que le rabbi est notre nassi et notre tête : qu’il est la source et le canal pour tous nos besoins matériels et spirituels, et que c’est à travers notre lien avec lui que nous sommes liés et unis à notre source, et la source de notre source, jusqu’à notre source ultime en haut » (Lettre du 18 juin 1950).

Jésus conteste radicalement cet ascendant qu’un sage religieux pourrait obtenir sur ses disciples. D’ailleurs, dans l’Évangile de Matthieu, seul Judas utilise ce titre de rabbi pour désigner Jésus, signe qu’il se méprend sur son identité, sur sa mission, qu’il confond avec l’exercice habituel de l’autorité religieuse. Lors de la Cène, Judas demande qui doit aller livrer Jésus, ce qui dans son esprit correspond à une mission de médiation entre Jésus le Messie et les chefs juifs, pour s’unir afin de chasser les Romains hors d’Israël : « Judas, celui qui le livrait, prit la parole : ‘Rabbi, serait-ce moi ?’ Jésus lui répond : ‘C’est toi-même qui l’as dit !’ » (Mt 26,25). Et, dans le jardin des oliviers à Gethsémani, Judas embrasse sincèrement son ami en l’appelant rabbi, marque de son respect : « S’approchant de Jésus, il lui dit : ‘Salut, Rabbi !’ Et il l’embrassa. » (Mt 26,49).

Voilà pourquoi Jésus ne veut pas de ce titre de rabbi, qu’il réserve à Dieu seul. Si on attribue ce titre à un humain – fut-il le plus sage des hommes – la domination n’est pas loin, sous couvert d’autorité religieuse.

N’est-ce pas ce qui se produisit à la Pentecôte ? L’ancienne prophétie de Joël s’accomplissait enfin : « Je répandrai mon Esprit sur tout être de chair, vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes gens par des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes je répandrai mon Esprit en ces jours-là » (Jl 3,1-2). Pierre constatait alors (Ac 2,14-22) que l’Esprit de Dieu fait naître ce peuple où tous sont prêtres, prophètes et rois (cf. rituel de l’onction d’huile du baptême). Ceux qui voudraient s’arroger l’exclusivité de cette triple onction baptismale commettent un véritable « péché contre l’Esprit ».
Jean confirme que cette démocratisation de l’Esprit s’opère par l’onction baptismale : « L’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin d’enseignement. Cette onction vous enseigne toutes choses, elle qui est vérité et non pas mensonge ; et, selon ce qu’elle vous a enseigné, vous demeurez en lui » (1 Jn 2,27).
Pas  besoin d’être enseignés à la manière humaine donc : l’Esprit est notre rabbi intérieur. Pourquoi se soumettre au prestige des titres, des diplômes, des médailles en tous genres ?…

On voit combien cette radicale contestation de l’autorité religieuse des rabbis est nécessaire en tout siècle ! Les rabbis d’aujourd’hui pullulent, réclamant vénération, soumission et influence sociale.
Il faut étendre cette contestation évangélique aux imams, qui prétendent fixer les règles de pureté, du licite et de l’illicite, et plus encore les soi-disant imams autoproclamés qui sur Internet influencent des millions de jeunes followers avec des vidéos courtes, simplistes, terriblement légalistes et autoritaires.

L’autorité religieuse certes est nécessaire, mais elle ne doit jamais occulter sa source, lui faire écran en se perdant dans sa propre recherche de puissance. Parodiant Claudel, on pourrait dire que choisir Dieu est le seul moyen radical pour ne se laisser dominer par aucune institution religieuse, même la plus prestigieuse.

 

2. Ni père : contestation de l’autorité familiale
Le pater familias ches les latins
Cette fois-ci, c’est l’autorité familiale qui est remise en cause ! Pas n’importe laquelle : celle du pater familias, si puissante dans toutes les sociétés traditionnelles, patriarcales à l’excès. Le premier, Jésus n’a appelé personne Père sur cette terre. Il réservait ce titre à Dieu, la source de son existence, qu’il appelait d’ailleurs affectueusement abba c’est-à-dire papa, témoignant ainsi d’une intimité unique avec l’origine de toute vie.

De plus, Jésus n’a pas été tendre avec les liens du sang, dont il voyait bien les dérives mafieuses : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Étendant la main vers ses disciples, il dit : ‘Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère’ » (Mt 12,46-50). La pauvre Marie a dû en être toutes retournée : se faire ainsi rembarrer devant tout le monde aurait pu l’humilier. Mais non : elle comprit que père ou mère ne sont pas des titres donnés par le sang, mais par la foi. Marie est mère parce qu’elle a cru, bien plus que parce qu’elle a accouché. Elle recevra Jean comme son fils au pied de la croix, car la famille dont parle Jésus n’est pas limitée à la génération.

Contester l’autorité patriarcale est encore une idée neuve en christianisme ! Il a fallu des siècles en Occident pour que les baptisés s’émancipent d’un modèle familial où le pater familias décide de tout, depuis les études jusqu’au mariage ou même la croyance de ses enfants ! Le clergé lui-même reproduisait cette domination patriarcale. Le patriarcat existe toujours en Afrique, en Asie ou ailleurs. La parole de Jésus est on ne peut plus claire : « vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux ». Mais les chrétiens ne prennent pas au sérieux ce qu’ils lisent…

Très vite, les ermites égyptiens, les supérieurs des abbayes ou les prêtres en paroisse se sont faits appeler : « Monsieur l’Abbé » (abba = papa) ou « Mon Père » (ce qui est pareil).
Faut-il récuser cet usage au nom de Mt 23,9 ?
Oui, s’il est le prétexte au cléricalisme, mal pernicieux qui ronge les Églises catholique et orthodoxe depuis des siècles.
Non, s’il renvoie humblement à l’unique paternité divine dont les prêtres peuvent être le symbole en contestant l’exclusivité de la paternité biologique.

Les jeunes prêtres en France reviennent à la soutane, aux dentelles, aux dorures liturgiques, comme si l’habit leur garantissait un statut à part. En octobre dernier, devant le Synode ébahi, le pape François a vertement critiqué ces mondanités cléricales : « Il suffit d’aller chez les tailleurs ecclésiastiques de Rome pour voir le scandale des jeunes prêtres essayant des soutanes et des chapeaux ou des aubes avec dentelle ! Le cléricalisme, c’est un fléau, c’est une forme de mondanité qui salit et qui abîme ».

ob_bcd4a6_pape-francois diacre dans Communauté spirituelleLe cléricalisme profite de l’ordination presbytérale pour transformer l’ancien (presbyter) en clerc, le pouvoir sacramentel en pouvoir de domination sur les laïcs etc. Le pape François ne cesse de répéter que le cléricalisme est à la source des maux les plus graves de l’Église actuelle :

« Cette mondanité spirituelle à l’intérieur de l’Église fait grandir une chose grossière : le cléricalisme, a poursuivi François. Le cléricalisme est une perversion de l’Église. C’est le cléricalisme qui crée la rigidité. Et sous chaque type de rigidité, il y a de la pourriture. Toujours » (Entretien diffusé dimanche 6 février 2022 à la télévision italienne).

« Le manque de conscience d’appartenir au peuple fidèle de Dieu comme serviteurs, et non pas comme maîtres, peut nous conduire à l’une des tentations qui porte le plus de préjudice au dynamisme missionnaire que nous sommes appelés à impulser : le cléricalisme qui est une caricature de la vocation reçue » (Rencontre du 6 janvier 2018).

Par contre, si appeler un prêtre « Mon Père » traduit une conception de la paternité plus grande que biologique, dont Dieu seul est la source, alors ce titre peut effectivement renvoyer à la reconnaissance de Dieu Père, plus haut que toutes les autres formes de paternité, familiale, sociale, ecclésiale, artistique etc.

 

3. Ni maître : contestation de l’autorité sociale
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Le mot maître traduit en français le mot grec καθηγητς (kathēgētēs), dont les 3 seules occurrences sont justement dans le passage d’évangile de ce dimanche. La liturgie dit « maîtres » ; la TOB : « Docteurs » ; la BJ et Louis Segond : « Directeurs », Chouraqui : « chefs ». On ne sait donc pas trop qui sont ces καθηγητς. Quoiqu’il en soit, on devine qu’il s’agit d’une position officielle, réputée savante, qui a le droit d’enseigner et de diriger.

Tout le contraire de ce que Jésus incarne ! Son enseignement est de renvoyer l’autre à lui-même, de l’inviter à remonter à sa source intérieure : le royaume de Dieu présent en chacun. Quand le Messie enseigne, on croirait voir et entendre Bernadette Soubirous à genoux dans la tutte aux cochons de Massabielle, dégageant la boue du rocher pour que la source puisse jaillir à nouveau au fond de la grotte…
Jésus – le Christ – conteste radicalement tout enseignement, toute direction (on dirait aujourd’hui : tout management), tout leadership qui aliène aurait lieu de libérer, qui rendrait dépendant au lieu d’autonomiser, qui infantiliserait au lieu d’éduquer.

Que ce soit au bureau, dans l’atelier, dans la paroisse ou l’association, nous croulons sous les petits chefs qui veulent exister sur le dos des autres. Déboulonner la statue du Commandeur qui préside encore à tant de secteurs de notre vie est l’œuvre en nous de l’Esprit de liberté, l’Esprit dont Jésus est l’Oint, « l’imbibé » par excellence plus que l’éponge immergée dans l’océan…
N’avoir que le Messie – le Christ – pour maître est vraiment le choix le plus radical pour n’avoir aucun maître…

 

4. Dieu premier servi !
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Car finalement, si nul ne peut usurper l’autorité religieuse, familiale ou sociale de Dieu, c’est que notre identité en Christ est diaconale : « le plus grand parmi vous sera votre serviteur (δικονος= diakonos) ». Jésus avait déjà indiqué cette voie de la diaconie à la mère de Jacques et Jean qui voulait voir ses deux enfants chéris en bonne place dans le ‘shadow-cabinet’ du Messie : « Jésus lui dit : ‘Que veux-tu ?’ Elle répondit : ‘Ordonne que mes deux fils que voici siègent, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ton Royaume’ » (Mt 20,21). La réponse est cinglante : « Il leur dit : ‘Ma coupe, vous la boirez ; quant à siéger à ma droite et à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé par mon Père’ » (Mt 20,23). Et Jésus avait été obligé de le marteler au groupe des disciples qui le suivaient sur la route : « Jésus les appela et dit : Vous le savez : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur (δικονος) » (Mt 20,25–26).

Ici, Jésus nous invite à devenir diacre, chacun et tous. Il ne dit pas : il n’y a qu’un seul diacre, le Messie. Au contraire, il affirme que nous le sommes tous ! C’est peut-être le plus beau titre partagé par tous les chrétiens de par leur baptême : serviteur. Servir la vie, la croissance de l’autre, sa liberté, son autonomie… : tout le contraire du cléricalisme. Si dans l’Église quelques-uns sont ordonnés diacres, c’est pour rappeler à tous qu’ils sont appelés à devenir serviteurs.

Notre vocation diaconale est l’antidote aux dérives autoritaires stigmatisées par Jésus.
Idolâtrer l’autorité religieuse conduit au cléricalisme [2].
Idolâtrer la famille conduite à la mafia.
Idolâtrer l’autorité sociale conduit à la servitude volontaire.
Mais pratiquer le service rend libre comme Jésus : servir nous inspire comment nous agenouiller pour libérer en l’autre la source d’eau vive que l’Esprit fait jaillir en lui.

Et il en est du service comme de l’amour : le détour par Dieu est le plus court chemin vers l’autre, et le plus sûr. La devise de Jeanne d’Arc : « Dieu premier servi ! » nous garantit de servir les autres avec gratuité, désintéressement, en vérité, dès que nous plaçons le service de Dieu en clé de voûte de ce que nous construisons. Sinon, les serviteurs deviennent vite des mercenaires, des Wagner du pouvoir…

Diacres, nous le sommes à l’autel et dans l’assemblée, servant en nourriture à nos proches la Parole et la charité dont ils ont besoin pour vivre en plénitude.

Que la triple contestation de l’autorité humaine proclamée aujourd’hui par Jésus nous oblige à un examen de conscience honnête et rigoureux : quand suis-je rabbi/père/maître à la manière humaine et non diacre à la manière du Christ ?

 


[1]. Le mot « rav » qui a donné « rabbin », provient de la racine « R-B-B », qui dénote la grandeur ou la multitude. Il apparaît dans la Bible hébraïque lors de l’épisode de la sortie d’Égypte où il désigne l’Erev Rav, la Grande Multitude (ערב רב), les esclaves convertis qui suivaient les Enfants d’Israël.

[2]. « L’autre danger, qui est une tentation très forte et j’en ai parlé plusieurs fois, est le cléricalisme. Et celui-ci est très fort. Pensons qu’aujourd’hui, plus de 60% des paroisses n’ont pas de conseil pour les affaires économiques ni de conseil pastoral. Qu’est-ce que cela signifie ? Que cette paroisse et ce diocèse sont conduits dans un esprit clérical, uniquement par le prêtre, qui n’applique pas la synodalité paroissiale, la synodalité diocésaine, qui n’est pas une nouveauté de ce Pape. Non ! Cela figure dans le droit canonique, c’est une obligation qu’a le curé d’avoir le conseil des laïcs pour la pastorale et pour les affaires économiques. Et ils ne font pas cela. Et cela est le danger du cléricalisme aujourd’hui dans l’Église. Nous devons aller de l’avant et éliminer ce danger, car le prêtre est un serviteur de la communauté, l’évêque est un serviteur de la communauté, mais ce n’est pas le chef d’une entreprise. Non ! Cela est important » (Entretien du 12 mai 2016).

 

 

LECTURES DE LA MESSE

Première lecture
« Vous vous êtes écartés de la route, vous avez fait de la Loi une occasion de chute » (Ml 1, 14b – 2, 2b.8-10.

Lecture du livre du prophète Malachie
Je suis un grand roi – dit le Seigneur de l’univers –, et mon nom inspire la crainte parmi les nations. Maintenant, prêtres, à vous cet avertissement : Si vous n’écoutez pas, si vous ne prenez pas à cœur de glorifier mon nom – dit le Seigneur de l’univers –, j’enverrai sur vous la malédiction, je maudirai les bénédictions que vous prononcerez. Vous vous êtes écartés de la route, vous avez fait de la Loi une occasion de chute pour la multitude, vous avez détruit mon alliance avec mon serviteur Lévi, – dit le Seigneur de l’univers. À mon tour je vous ai méprisés, abaissés devant tout le peuple, puisque vous n’avez pas gardé mes chemins, mais agi avec partialité dans l’application de la Loi. Et nous, n’avons-nous pas tous un seul Père ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? Pourquoi nous trahir les uns les autres, profanant ainsi l’Alliance de nos pères ?

Psaume
(Ps 130 (131), 1, 2, 3)
R/ Garde mon âme dans la paix près de toi, Seigneur.

Seigneur, je n’ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux ;
je ne poursuis ni grands desseins,
ni merveilles qui me dépassent.

Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ;
mon âme est en moi comme un enfant,
comme un petit enfant contre sa mère.

Attends le Seigneur, Israël, maintenant et à jamais.

Deuxième lecture
« Nous aurions voulu vous donner non seulement l’Évangile de Dieu, mais même nos propres vies » (1 Th 2, 7b-9.13)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, nous avons été pleins de douceur avec vous, comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons. Ayant pour vous une telle affection, nous aurions voulu vous donner non seulement l’Évangile de Dieu, mais jusqu’à nos propres vies, car vous nous étiez devenus très chers. Vous vous rappelez, frères, nos peines et nos fatigues : c’est en travaillant nuit et jour, pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous, que nous vous avons annoncé l’Évangile de Dieu. Et voici pourquoi nous ne cessons de rendre grâce à Dieu : quand vous avez reçu la parole de Dieu que nous vous faisions entendre, vous l’avez accueillie pour ce qu’elle est réellement, non pas une parole d’hommes, mais la parole de Dieu qui est à l’œuvre en vous, les croyants.

Évangile
« Ils disent et ne font pas » (Mt 23, 1-12)
Alléluia. Alléluia. Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux ; vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. Alléluia. (cf. Mt 23, 9b.10b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples, et il déclara : « Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas. Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges ; ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de rabbi.
Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de rabbi (ῥ
αββ= rhabbi), car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères.
Ne donnez à personne sur terre le nom de père (
πατρ= patēr), car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux.
Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres (
καθηγητς= kathēgētēs), car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ.
Le plus grand parmi vous sera votre serviteur (διάκονος = diakonos). Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé. »
Patrick BRAUD

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22 octobre 2023

Car vous étiez des immigrés au pays d’Égypte…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Car vous étiez des immigrés au pays d’Égypte…

Homélie pour le 30° Dimanche du temps ordinaire / Année A
29/10/2023

Cf. également :
Simplifier, aimer, unir
La bourse et la vie
Le cognac de la foi
L’amour du prochain et le « care »
Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
Éthique de conviction, éthique de responsabilité

Les naufragés de la Méditerranée

Juin 2023, un vieux rafiot surchargé de migrants fait naufrage au large de la Grèce. Plus de 80 morts… Ces images terribles de vies humaines englouties avec leurs espoirs d’un avenir meilleur ailleurs font régulièrement la une de nos journaux télévisés. On estime à environ 30 000 depuis 2014 le nombre de ces naufragés qui ont péri en Méditerranée, cherchant à traverser d’un monde à l’autre [1]. L’organisme Missing Migrants Project a enregistré la mort de 58 339 personnes au total depuis 2014.
Nous ne savons pas quoi faire.
Nous, devant notre écran, qui voyons ces corps entourés de pneus en guise de bouées, sommes partagés entre la compassion et la peur. Compassion, car qui resterait insensible à tant de détresse et de souffrance ? Peur, car qui pourra maîtriser ces flux grossissants sans cesse, jusqu’à menacer peut-être notre économie, notre façon de vivre, notre culture, notre identité ?

Morts migrations au 16/10/2023

Morts migrations au 16/10/2023
Source : https://missingmigrants.iom.int/data

La liturgie de ce dimanche nous met très clairement en devoir de réfléchir aux migrations contemporaines, et d’agir en cohérence avec l’expérience spirituelle d’Israël qui est également la nôtre : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte » (Ex 22,20). Le triple commandement de l’amour qui résume la Loi selon Jésus (Mt 22,34-40) nous renvoie lui aussi à l’hospitalité envers l’étranger, à l’accueil de nos frères et sœurs en humanité : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » se décline très vite en : « j’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25,35).

Comment concilier les deux exigences qui nourrissent notre émotion et notre peur : accueillir l’étranger et protéger sa famille, son pays ? Comment « trouver le juste équilibre entre le double devoir moral de protéger les droits de ses propres citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants » ? (Pape François, Fratelli tutti, n° 40)

 

Le pape François et l’immigration
Car vous étiez des immigrés au pays d’Égypte… dans Communauté spirituelle EE-Francois_Fratelli_tutti-720x1024
Pour son premier voyage hors du Vatican depuis son élection quelques semaines auparavant, le nouveau Pape se rendait sur la petite île italienne de Lampedusa, plaque tournante pour l’arrivée de migrants par bateaux entiers. C’était le 8 juillet 2013. Depuis un bateau des garde-côtes italiens, il avait alors lancé une couronne de fleurs en mémoire des migrants morts lors de leur tentative de traverser la Méditerranée après avoir prié de longues minutes. François allait dénoncer quelques instants plus tard lors de la messe célébrée sur l’île, « la mondialisation de l’indifférence » devant ce drame migratoire.
L’encyclique Fratelli tutti (2020) aborde abondamment cette question sociale. François est sans doute le pape qui s’est le plus exprimé sur cette question des migrations, avec simplicité et clarté. Et avec des gestes symboliques d’autant plus forts qu’ils étaient ultra médiatisés. Ainsi en avril 2016, il ramène avec lui dans son avion à Rome douze migrants syriens lors de sa visite au camp de réfugiés de Lesbos.
François se réfère à sa propre expérience d’Argentin, évêque de Buenos Aires, pour réaffirmer que les migrants peuvent être une chance plus qu’une menace (« si on les aide à s’intégrer », ce qui n’est pas une mince condition) :

La culture des latinos est « un ferment de valeurs et de possibilités qui peut faire beaucoup de bien aux États Unis. […] Une forte immigration finit toujours par marquer et transformer la culture locale. En Argentine, la forte immigration italienne a marqué la culture de la société, et parmi les traits culturels de Buenos Aires la présence d’environ deux cent mille Juifs prend un relief important. Les migrants, si on les aide à s’intégrer, sont une bénédiction, une richesse et un don qui invitent une société à grandir. (n° 135)

À Marseille le 23/09/23, François appelle une ne pas dépersonnaliser les personnes qui fuient leur pays : « Nous sommes réunis en mémoire de ceux qui n’ont pas survécu, qui n’ont pas été sauvés. Ne nous habituons pas à considérer les naufrages comme des faits divers et les morts en mer comme des numéros : non, ce sont des noms et des prénoms, ce sont des visages et des histoires, ce sont des vies brisées et des rêves anéantis. (…) C’est ainsi que cette mer magnifique est devenue un immense cimetière où de nombreux frères et sœurs se trouvent même privés du droit à une tombe, et où seule est ensevelie la dignité humaine. (…) Chers amis, nous sommes également à un carrefour : d’un côté la fraternité, qui féconde de bonté la communauté humaine ; de l’autre l’indifférence, qui ensanglante la Méditerranée. Nous sommes à un carrefour de civilisations ». François fustige les « tragédies des naufrages provoqués par des trafics odieux et le fanatisme de l’indifférence ».

Depuis toujours, le christianisme promeut une vision globale de l’humanité comme une seule famille et pas seulement une mosaïque de pays. Depuis toujours, le christianisme prêche la gratuité, qui s’enracine dans l’expérience de la grâce divine : « vous avez reçu gratuitement, donner gratuitement » (Mt 10,8). Pratiquer la gratuité envers les migrants sauve un pays, une culture, de l’isolement et du repli sur soi mortifère :

La vraie qualité des différents pays du monde se mesure par cette capacité de penser non seulement comme pays mais aussi comme famille humaine, et cela se prouve particulièrement dans les moments critiques. Les nationalismes fondés sur le repli sur soi traduisent en définitive cette incapacité de gratuité, l’erreur de croire qu’on peut se développer à côté de la ruine des autres et qu’en se fermant aux autres on est mieux protégé. Le migrant est vu comme un usurpateur qui n’offre rien. Ainsi, on arrive à penser naïvement que les pauvres sont dangereux ou inutiles et que les puissants sont de généreux bienfaiteurs. Seule une culture sociale et politique, qui prend en compte l’accueil gratuit, pourra avoir de l’avenir. (n° 141)

François dénonce vigoureusement les idéologies qui surfent sur la peur de l’autre – sur tous les continents ! – pour diffuser « une mentalité xénophobe de fermeture et de repli sur soi » (n° 39). Les chrétiens qui adhéreraient à ces préférences politiques seraient en complète contradiction avec leur foi.

En même temps qu’il reprend l’exhortation biblique à aimer l’étranger, François n’est pas naïf : il sait bien que des passeurs exploitent la misère des pauvres ; il voit bien que le rêve d’une Europe riche et généreuse est une illusion savamment entretenue par ceux qui exploitent la misère (n° 35). Il en tire un droit naturel qui devrait sous-tendre la politique de coopération entre états : « le droit de ne pas émigrer » :

Malheureusement, d’autres « sont [attirées] par la culture occidentale, nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles ». […]
Par conséquent, il faut aussi « réaffirmer le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de demeurer sur sa propre terre ». (n° 38)

Avec réalisme, le pape appelle également à la prudence, pour ne pas être dépassé par la suite à organiser après l’accueil : « Un peuple qui peut accueillir, mais qui n’a pas la possibilité d’intégrer, mieux vaut qu’il n’accueille pas. Là, il y a le problème de la prudence » (rencontre avec les journalistes sur le vol de retour de Dublin, 26 août 2018).

 

Oser parler des devoirs des migrants
La tradition chrétienne est donc unanime sur l’amour concret à pratiquer envers les immigrés, fondée sur le leitmotiv de notre première lecture de : « car vous étiez des immigrés au pays d’Égypte » [2].

Le Catéchisme de l’Église catholique résume ainsi cette longue tradition :

Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent. (n° 2241)

Cependant, il ajoute un deuxième paragraphe, peu cité :

RespectLes autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges.

Il s’agit donc de réaffirmer le rôle des responsables politiques dans la régulation de l’immigration. Et plus encore, il s’agit de rappeler aux migrants qu’ils n’ont pas que des droits, mais également des devoirs envers le pays hôte : le respect de ses valeurs, de ses lois, de son patrimoine, et le travail pour contribuer à la richesse commune. On trouve une trace de cette prudence chrétienne dans le texte de la Didachè (I° siècle), qui appelle à distinguer le vrai nécessiteux de l’imposteur et proportionne l’assistance aux services que le visiteur accepte de rendre, lorsqu’il est en bonne santé :

Quiconque vient à vous au nom du Seigneur doit être reçu (Mt 21,9 ; Ps 117,26) ; mais ensuite, après l’avoir éprouvé, vous saurez discerner la droite de la gauche : vous avez votre jugement. Si celui qui vient à vous n’est que de passage, aidez-le de votre mieux. Mais qu’il ne reste chez vous que deux ou trois jours, si c’est nécessaire. S’il veut s’établir chez vous et qu’il soit artisan, qu’il travaille et se nourrisse. Mais s’il n’a pas de métier, que votre prudence y pourvoie, en sorte qu’un chrétien ne soit pas trouvé oisif chez vous. S’il ne veut pas agir ainsi, c’est un trafiquant du Christ ; gardez-vous des gens de cette sorte » (XII.1).

Et encore ce texte ne parle-t-il que de l’hospitalité individuelle entre chrétiens ! Alors, quand il s’agit de flux importants et de brassage de toutes cultures et religions, on devine que le discernement auquel appelle la Didachè est bien plus redoutable…
L’amour du prochain qui s’exprime dans l’hospitalité ne doit pas céder à l’aveuglement naïf.
C’est la difficulté – relativement récente à cause de la mondialisation et de la facilité des voyages de masse – de passer d’une morale interpersonnelle à une politique nationale, ou comme aiment à le formuler les économistes, de passer du niveau micro (micro-entrepreneurs, individus) à un niveau macro (État, relations internationales), et vice versa.

 

Micro/macro : comment articuler les 2 dimensions

Deux exemples d’effets pervers
Prenons deux situations pour camper le problème. Deux exemples de ce que les économistes appellent un « effet pervers », ou de ce que le sociologue Max Weber appelait « le paradoxe des conséquences » [3] : un geste initialement bon au niveau micro peut se révéler finalement négatif et avoir des conséquences désastreuses lorsqu’il se généralise. Il peut y avoir des effets inattendus et non voulus (positifs ou négatifs) à des actions initialement visant initialement autre chose. La sagesse populaire sait depuis longtemps que l’enfer est pavé de bonnes intentions !
Un triste exemple : le nombre des repas distribués par les Restos du Cœur est passé de 8 millions en 1986 à … 142 millions en 2022 ! Tout se passe comme si l’État se défaussait sur les associations, sans que la pauvreté recule. L’effet pervers du caritatif est ici le désengagement de l’État…
De même, l’aide humanitaire en Afrique peut produire des effets pervers, en masquant la corruption, le manque de démocratie, l’inefficacité économique etc. La série des récents coups d’État en Afrique de l’Ouest devrait nous alerter.
Le regroupement familial (décret de 1976) pour les migrants est une mesure humaniste, dont aujourd’hui on mesure cependant aujourd’hui l’impact numérique non imaginé à l’époque.
Soigner les symptômes permet parfois aux causes de proliférer…

 

– L’appel d’air
En matière d’immigration, l’exemple le plus connu est celui du différentiel d’assistance sociale entre deux pays. Si un pays garantit à tous ceux qui y résident la santé, l’éducation quasi gratuite, la prise en charge du chômage, des salaires minima et une qualité de vie supérieure, alors la tentation est grande pour ses voisins d’aller habiter ou travailler chez lui. Demandez aux Français frontaliers de la Suisse ou du Luxembourg qui chaque jour franchissent la frontière pour profiter des salaires suisses et luxembourgeois…

Ce qui d’un côté est une avancée sociale (niveau de vie) peut se transformer en appel d’air pour attirer des masses considérables si on attribue les mêmes droits aux étrangers, avec toutes les déstabilisations qui vont avec. Mieux les migrants sont accueillis, protégés et pris en charge dans un pays, plus cet effet d’aubaine se propage de bouche-à-oreille ailleurs, et crée un appel d’air pour immigrer dans ce pays de cocagne (ou du moins fantasmé comme tel). Et le débat est vif autour des aides accordées aux ONG secourant les migrants en Méditerranée : est-ce un cadeau fait aux passeurs ? un encouragement à traverser coûte que coûte ? …
Paradoxalement, l’aide aux migrants peut donc se retourner contre eux, en obligeant le pays à limiter sa générosité, qui n’est pas infinie.

 

– Les points de fixation
Campement de migrants
Autre effet pervers en matière de migration : si une ville, une région, s’organise pour mieux accompagner les migrants, alors elle va naturellement susciter une concentration de migrants qui va à terme l’empêcher de continuer cette politique d’accueil. Il y a ainsi une carte de France des villes où aller quand on vient d’ailleurs, qui se croise avec la carte des membres de la famille déjà installés, ou des regroupements de nationaux s’organisant en réseaux.
Les 13 % d’étrangers officiellement comptabilisés en France métropolitaine [4] ne sont pas répartis uniformément sur le territoire : il y a des points de fixation, de la Seine-Saint-Denis à Calais, des quartiers de Marseille aux courées du Nord. La mairie de Paris disperse régulièrement des camps de migrants agglutinés autour d’un métro ou d’un terrain vague, mais la misère se reconcentre ailleurs. À l’approche des Jeux Olympiques, l’État disperse lui aussi ces populations dans toute la France, espérant diluer le problème en l’éparpillant. Mais cela créera d’autres poches d’exclusion et de misère.

À travers ces deux exemples, on voit la difficulté de passer d’une pratique individuelle : aimer son prochain, à une politique globale : accueillir les migrants. Jésus dans les Évangiles parle très peu de relations internationales, de politique budgétaire ou de contrôle aux frontières… Son enseignement se porte essentiellement sur les relations interpersonnelles. C’est à la fois une de ses forces car il s’appelle à la conscience et la responsabilité de chacun. C’est en même temps une faiblesse, car on ne voit pas un projet de société se dégager des Évangiles. La Torah juive et le Coran musulman sont au contraire de véritables systèmes théocratiques, où toute la vie sociale (économie, santé, éducation, mariage, justice etc.) doit se conformer aux prescriptions extrêmement précises des textes sacrés. Judaïsme et Islam ont pour vocation de soumettre le niveau macro à Dieu. Le christianisme – lui – fait appel à la conscience individuelle, et situe le royaume de Dieu dans le cœur de chacun, pas dans le gouvernement d’un pays.

Max Weber l’a montré avec talent : conjuguer « l’éthique de conviction » et « l’éthique de responsabilité » demeure crucifiant, mais c’est la grandeur de la responsabilité politique…

 

L’Esprit vous conduira vers la vérité tout entière
7 effet pervers dans Communauté spirituelle
En matière d’immigration comme pour l’économie, la politique etc., le Christ ne fixe pas de doctrine de gouvernement. Il énonce seulement le fondement du triple amour (de Dieu/soi-même/prochain) et il laisse ensuite aux disciples le soin d’inventer à chaque période de l’histoire la politique qui sera la mieux ajustée – ou la moins inadaptée – à ce principe fondateur. Il nous a fait cette promesse : « l’Esprit vous conduira vers la vérité tout entière ». Ce qu’il faut faire en matière d’immigration n’est pas écrit par avance. Pour discerner ce que l’Esprit nous invite à faire en la matière aujourd’hui, nous devrons cependant nous souvenir de notre propre expérience d’exilés, d’immigrés, « car toi-même tu as été étranger au pays d’Égypte ».

Sans aller jusqu’aux théories extrême de la submersion ou du remplacement, la prudence commande d’examiner ce qu’il est possible de faire sans mettre en danger le pays qui accueille. Sans aller jusqu’à la naïveté parfois criminelle des ultra-mondialistes, le courage demande d’inventer ce qu’il est possible de faire pour accueillir notre part de la misère du monde.

Mais quelle est donc notre mémoire d’exil ?
Quels souvenirs avons-nous de notre étrangeté en ce monde ?
Ceci est une autre histoire…

 


[1]. L’organisme Missing Migrants Project a enregistré la mort de 58 339 personnes au total depuis 2014. Cf. https://missingmigrants.iom.int/data

[2]. Ex 22,21.23,9 ; Lv 19,33. 34 ; Dt 10,19 ; 23,7 ; 27,19 ; Ps 146,9 etc.

[3]. « Il est une chose incontestable, et c’est même un fait fondamental de l’histoire, mais auquel nous ne rendons pas justice aujourd’hui : le résultat final de l’activité politique répond rarement à l’intention primitive de l’acteur. On peut même affirmer qu’en règle générale il n’y répond jamais et que très souvent le rapport entre le résultat final et l’intention originelle est tout simplement paradoxale » (Le savant et le politique, 1919).

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Si tu accables la veuve et l’orphelin, ma colère s’enflammera » (Ex 22, 20-26)

Lecture du livre de l’Exode
Ainsi parle le Seigneur : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez vous-mêmes des immigrés au pays d’Égypte. Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin. Si tu les accables et qu’ils crient vers moi, j’écouterai leur cri. Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée : vos femmes deviendront veuves, et vos fils, orphelins.
Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, à un pauvre parmi tes frères, tu n’agiras pas envers lui comme un usurier : tu ne lui imposeras pas d’intérêts. Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil. C’est tout ce qu’il a pour se couvrir ; c’est le manteau dont il s’enveloppe, la seule couverture qu’il ait pour dormir. S’il crie vers moi, je l’écouterai, car moi, je suis compatissant ! »

PSAUME
(Ps 17 (18), 2-3, 4.20, 47.51ab)
R/ Je t’aime, Seigneur, ma force. (Ps 17, 2a)

Je t’aime, Seigneur, ma force :
Seigneur, mon roc, ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

Louange à Dieu ! Quand je fais appel au Seigneur,
je suis sauvé de tous mes ennemis.
Lui m’a dégagé, mis au large,
il m’a libéré, car il m’aime.

Vive le Seigneur ! Béni soit mon Rocher !
Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire !
Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie.

DEUXIÈME LECTURE
« Vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles afin de servir Dieu et d’attendre son Fils » (1 Th 1, 5c-10)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, vous savez comment nous nous sommes comportés chez vous pour votre bien. Et vous-mêmes, en fait, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves, avec la joie de l’Esprit Saint. Ainsi vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants de Macédoine et de Grèce. Et ce n’est pas seulement en Macédoine et en Grèce qu’à partir de chez vous la parole du Seigneur a retenti, mais la nouvelle de votre foi en Dieu s’est si bien répandue partout que nous n’avons pas besoin d’en parler. En effet, les gens racontent, à notre sujet, l’accueil que nous avons reçu chez vous ; ils disent comment vous vous êtes convertis à Dieu en vous détournant des idoles, afin de servir le Dieu vivant et véritable, et afin d’attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité d’entre les morts, Jésus, qui nous délivre de la colère qui vient.

ÉVANGILE
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain comme toi-même » (Mt 22, 34-40)
Alléluia. Alléluia. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia.  (Jn 14, 23)

Evangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, les pharisiens, apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent, et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »
Patrick BRAUD

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7 mai 2023

Philippe à la mêlée, Pierre à l’ouverture

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Philippe à la mêlée, Pierre à l’ouverture

Homélie pour le 6° Dimanche de Pâques / Année A
14/05/2023

Cf. également :
Passons aux Samaritains !
L’agilité chrétienne
Fidélité, identité, ipséité
Soyez toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en vous
Se réjouir d’un départ
Le Paraclet, l’Église, Mohammed et nous

Philippe à la mêlée, Pierre à l’ouverture dans Communauté spirituelle

De l’importance vitale des charnières
Lors du match France-Galles du Tournoi des six Nations le 18/03/23, les numéros 9 Antoine Dupont et 10 Romain Ntamack ont fêté leur 26° titularisation ensemble, un record ! Les deux complices du Stade toulousain forment ce que le monde de l’ovalie appelle une charnière. Charnière bien nommée, car c’est grâce à cette paire que le jeu bascule des lignes avant aux lignes arrières.

Les appeler « demi », c’est souligner que chacun a besoin de l’autre !
Le demi de mêlée va fouiller dans les regroupements pour extraire la balle qu’il passera à son demi d’ouverture, chargé de lancer l’attaque à la main jusqu’à l’aile, ou de taper au pied pour aller occuper le camp adverse, ou de repiquer dans l’axe pour avancer avec les avants.

Il existe bien des charnières célèbres dans l’histoire du rugby ! Pour la France on se souvient de Pierre Lacroix & Pierre Albaladejo, Lilian & Guy Camberabero, Jacques Fouroux & Jean-Pierre Romeu, Jérôme Gallion & Alain Caussade etc. Mais aussi de Gareth Edwards & Phil Bennett (Galles), Peter Stringer & Ronan O’Gara (Irlande), Connor Murray & Jonathan Sexton (Irlande, 67 sélections !), Piri Weepu & Dan Carter (Nouvelle Zélande), George Gregan & Stephen Larkham (Australie), Faf de Klerk & Handré Pollard (Afrique du Sud).

Bref : capitaliser sur l’effort de conquête des avants et ouvrir le jeu jusqu’aux arrières nécessite une charnière solide, inspirée ! Il se pourrait bien que cela nous aide à comprendre le sens de notre première lecture…


La charnière de Samarie
 Esprit dans Communauté spirituelle
Luc était peut-être un fan assidu des compétitions de rugby en Israël ! Notre première lecture (Ac 8,5-8.14-17) raconte en effet le travail du diacre Philippe en pleine mêlée samaritaine, puis l’intervention de Pierre à qui Philippe passe le relais pour ouvrir l’Église à ces hérétiques mal famés ! En excellent numéro 9, Philippe se démène pour arracher la balle des mains de Simon le Magicien qui subjuguait les foules autour du mont Garizim. Notons d’ailleurs que Philippe est le premier, avant les Douze, à s’aventurer en territoire adverse : comme quoi les apôtres ne sont pas toujours à la pointe de l’évangélisation ! Ils doivent pouvoir compter sur des défricheurs, des aventuriers qui les précèdent en terrain inconnu.

Pierre et Jean arriveront à point, comme des seconds couteaux – ou des secondes lames si l’on préfère la publicité de Gillette G2 - pour conclure l’affaire, sceller l’œuvre de Philippe et en faire le bien commun de toute l’Église.

N’attendons donc pas tout des prêtres, diacres, évêques ou même du pape ! Il faut à l’Église des pionniers qui, tels des numéros 9 incisifs, vont plonger dans les mêlées culturelles, éthiques, économiques etc. de notre temps et en extraire des pistes d’action pour toute l’Église. Un peu à l’image des assemblées synodales qui font un gros travail d’écoute des signes des temps, de discernement, de créativité, et proposent ainsi au magistère des pistes pour ouvrir l’Église aux attentes contemporaines.

L’énigme de Samarie
Mais pourquoi diable séparer le baptême et l’Esprit Saint ? En effet, Philippe baptise les samaritains, mais Pierre et Jean constatent qu’ils n’ont pas encore reçu l’Esprit Saint. Ils s’empressent de leur imposer les mains que cela arrive. Cette séparation entre baptême et Esprit Saint est une énigme pour les exégètes. Plusieurs interprétations ont été explorées, qui nous intéressent par leur impact sur aujourd’hui.

a) L’Esprit souffle où il veut
vent Pentecôte
Les théologiens aiment bien lier le baptême et l’Esprit Saint de façon systématique et quasi mécanique. Mais les Actes des apôtres résistent à cette systématisation. En Samarie, on voit bien qu’on peut recevoir le baptême sans être réellement animé par l’Esprit Saint. Pensez à tous ceux qui demandent le baptême par routine, conformisme familial ou social, ou autrefois par peur de perdre leurs avantages. Pensez à tous ces bébés qu’on baptise et qui ne seront jamais ni catéchisés, ni confirmés ni eucharistiés. Suffirait-il de recevoir le baptême pour vivre de l’Esprit, par l’Esprit et dans l’Esprit ? La confirmation catholique, donnée des mois après le baptême des enfants, est la trace de cette hésitation : le baptême ne suffit pas, il faut une plénitude, une adhésion entière, une maturité de la foi qui n’est pas totalement présente au début.

Les Actes des apôtres connaissent également un autre décalage entre baptême et Esprit Saint, mais en sens inverse, quand l’Esprit précède le baptême. En effet, Pierre – toujours lui – constate que le centurion romain Corneille et sa famille ont déjà reçu l’Esprit à Césarée bien avant qu’il ne se décide enfin à baptiser ces païens incirconcis ! « Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint tout comme nous ? » (Ac 10,47)
Saint Augustin commente en rappelant l’absolue liberté de l’Esprit Saint qui n’est lié par aucune action humaine, pas même le baptême ou tout autre sacrement :

« Où sont ceux qui disaient que c’est une puissance d’homme qui confère l’Esprit-Saint ? Pendant que Pierre annonçait l’Évangile, Corneille et tous les gentils qui l’écoutaient avec lui se convertirent à la foi ; et tout à coup, avant même de recevoir le baptême, ils furent remplis du Saint-Esprit. Que répondra ici la présomption humaine? Ce n’est pas seulement avant l’imposition des mains, c’est même avant le baptême que l’Esprit-Saint est descendu. Ainsi prouve-t-il sa puissance et non sa dépendance. Pour trancher la question relative à la circoncision, il vient avant la purification du baptême. Des esprits chagrins ou ignorants auraient pu dire à l’Apôtre : Tu as mal fait ici de donner le Saint-Esprit. Mais voilà que s’est accomplie, que s’est réalisée clairement cette parole du Seigneur : « L’Esprit souffle où il veut ». Voilà qu’il est démontré manifestement et par l’effet même combien le Seigneur a eu raison de dire : ‘L’Esprit souffle où il veut’ ».

Résumons-nous : il peut y avoir des baptisés qui ne vivent pas de l’Esprit Saint, et des non-baptisés qui en vivent ! Comme disait le même et génial Augustin en parlant de l’Église :
« il y en a qui se croient dedans et qui sont dehors, et d’autres qui se croient dehors alors qu’ils sont dedans »…
Étonnante liberté de l’Esprit, qui nous invite à ne pas fétichiser l’action sacramentelle, et donc à accorder une importance égale à la vie spirituelle !

b) Le baptême seul ne suffit pas pour arracher les croyances magiques de nos cœurs
p28sorcier Philippe
Quand on lit Ac 8 en entier (la lecture liturgique est hélas tronquée), on est frappé de l’importance que les samaritains accordent dans un premier temps au surnaturel : les signes accomplis par Philippe, les esprits impurs exorcisés, les paralysés et boiteux guéris, la puissance de Dieu – « la Grande ! » – agissant en Simon le Magicien etc. Ils sont stupéfaits, comme sidérés par les pratiques magiques de Simon ou les guérisons plus spectaculaires encore de Philippe. Ils suivent le gourou qui a cette puissance, Simon d’abord, puis Philippe. Même Simon « ne quittait plus Philippe » ! Ils croient parce qu’ils ont vu des miracles ; or Jésus se défiait de pareille adhésion : « beaucoup crurent en son nom à la vue des signes qu’il accomplissait. Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous » (Jn 2,23-24). Le texte précise : « ils crurent en Philippe » (Ac 8,12) comme ils ont cru en Simon le Magicien. Or être chrétien, ce n’est pas changer de gourou !

À qui cela n’est-il pas arrivé de s’attacher d’abord à tel catéchiste, à tel prêtre ou religieuse, à tel chrétien ayant une aura charismatique ? Ce n’est pas négatif en soi si c’est le début d’une adhésion plus mature conduisant au Christ. Toujours l’histoire du doigt qui montre la lune !

Vient un moment où il nous faut passer d’une relation trop affective et magique à une communion plus vraie et plus ouverte. C’est tout le cheminement des catéchumènes adultes. En Samarie, c’est Pierre et Jean qui en imposant les mains aident les convertis à décoller de Philippe pour s’ouvrir à la dimension catholique (« kat-olon », selon le tout en grec = toute la foi, toute l’Église, partout) et pour renoncer à la dimension magique de leur foi naissante. L’œuvre de l’Esprit est ici de purifier une foi encore trop engluée dans des superstitions et croyances magiques, ou dans un attachement trop personnel à Philippe.

Pensez aux pratiques superstitieuses qui prolifèrent encore dans nos paroisses (Perpignan et Draguignan ont par exemple organisé des processions pour faire tomber la pluie !).
Ou pensez encore à l’attachement malsain avec lequel des communautés nouvelles comme les Frères de Saint-Jean, les Légionnaires du Christ, les Fraternités monastiques de Jérusalem, l’Arche, les Béatitudes, les Bénédictines de Montmartre, l’ex-communauté de la Théophanie, l’abbaye de Sylvanès avec le P. Gouzes etc. ont vénéré leurs fondateurs aujourd’hui reconnus coupables des pires abus.

C’est pour cela qu’il faut quelqu’un de l’extérieur – Pierre jouant le rôle de demi d’ouverture - pour se saisir de la communauté naissante rassemblée par Philippe et l’ouvrir à la grande Église.

c) L’Esprit nous ancre fermement dans l’unité ecclésiale
1024px-Greco-Espolio-Lyon Pierre
La forte et rapide croissance d’une start-up est pleine de risques, nous apprennent les économistes. À grandir trop vite et trop fort, on risque d’investir trop et mal, d’embaucher trop et mal, de se disperser à produire tous azimuts en oubliant sa raison d’être…
Il en est de même pour l’Église : elle a grandi rapidement à partir de Jérusalem, selon le programme explicite donné par Jésus à ses apôtres : « vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8).

Chaque étape de cette croissance a été franchie sous l’impulsion de l’Esprit : lors de la Pentecôte pour les juifs (Ac 2), avec Philippe, Pierre et Jean en Samarie (Ac 8), avec Pierre pour le passage aux païens dans la famille du centurion Corneille à Césarée (Ac 10) puis au ‘concile de Jérusalem’ (Ac 15). Trois ou quatre Pentecôtes successives, rythmant l’expansion demandée par le Ressuscité. À chaque fois, il aurait pu y avoir un schisme. Et en réalité il y en a eu : des juifs de stricte observance n’ont pas suivi après Pentecôte, des samaritains n’ont pas suivi Philippe et Pierre, l’adhésion des païens depuis Corneille a provoqué l’opposition et le départ de bien des judéo-chrétiens etc.

De même, après chaque concile un schisme s’est opéré. Le dernier était celui de Mgr Lefebvre suite à Vatican II. C’est donc quasiment une loi historique que chaque étape de croissance nette de l’Église suscite des réactions de séparation abîmant l’unité ecclésiale. Le rôle de l’imposition des mains en Samarie est de conjurer ce risque dès sa naissance : l’intervention des apôtres de Jérusalem va ancrer fermement les samaritains dans la grande Église, les détournant de l’envie de fonder une Église à part, une communauté trop liée aux seuls aspects ethniques ou nationaux. On a déjà dit ailleurs que c’est un peu le péché originel des Églises orthodoxes : être tellement liées au pouvoir politique local, à leur culture, à leur nation qu’elles en deviennent littéralement autocéphales, et capables de soutenir un empereur byzantin parce qu’il est orthodoxe ou un tyran russe parce qu’il est russe…

Les catholiques ont noté quant à eux la présence de Pierre à chacune de ces trois grandes étapes de la croissance ecclésiale dans les Actes.
Un évangélique commente [1] :

« Chaque fois, c’est Pierre qui préside. C’est lui à la Pentecôte ; c’est lui qu’on doit attendre à Samarie ; c’est lui que Dieu fait chercher par les gens de Corneille. Après cela, il ne sera plus guère question de lui dans le livre des Actes. A la mémoire remonte alors une promesse de Jésus : « Je te donnerai les clés du Royaume des Cieux » (Mt 16,19). Son privilège de « majordome » de la maison du Seigneur, Pierre ne l’a-t-il pas exercé dans sa mission historique d’ouverture ? Oui, il a ouvert la porte du Royaume : aux Juifs, puis aux Samaritains, puis aux païens. Pierre, le représentant du collège tout entier associé au Christ pour former le fondement de l’Église s’est trouvé là les trois fois : « vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondations les Apôtres et les prophètes ; et la pierre angulaire, c’est le Christ Jésus lui-même » (Ep 2,20) ».

image rugbyVoilà le rôle du pape encore actuellement : garantir l’unité de la grande Église en récoltant les inspirations venant des Églises locales tout en les intégrant dans une communion plus vaste, catholique. Par exemple le rite zaïrois est légitime pour célébrer la messe, afin de tenir compte du génie spirituel africain, à condition de ne pas en faire une exclusive ou un dénigrement des autres liturgies. Le diaconat permanent est légitimement rétabli en Occident, pas en Afrique, tout aussi légitimement. Chaque Église locale doit reconnaître la catholicité de l’autre, et Pierre – le pape – préside à la communion entre elles, pour que ne soit pas déchirée la tunique du Christ, l’unité des Églises. C’est le même processus dans un diocèse : l’évêque doit veiller à ce que les charismes de chaque mouvement, communauté ou paroisse s’intègrent dans un bien commun où l’on conjugue différences et communion.

Quelle que soit l’interprétation qui vous satisfait le plus parmi les trois évoquées ci-dessus, l’essentiel est de jouer notre rôle charnière : comme un numéro 9, extraire les pépites enfouies sous l’ensevelissement des débats qui nous traversent, et transmettre au numéro 10 – les responsables ecclésiaux – les matériaux dont ils pourront faire des ouvertures, des percées indispensables à la marche en avant de toute l’Église, sans rupture d’unité.

Que l’Esprit de Pentecôte de Jérusalem, de Samarie ou de Césarée fasse de nous ces charnières que le « French flair » fait étinceler de génie, de courage, d’intelligence pour aller en « terre promise »… !

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LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint » (Ac 8, 5-8.14-17)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, Philippe, l’un des Sept, arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ. Les foules, d’un même cœur, s’attachaient à ce que disait Philippe, car elles entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même les voyaient. Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs, qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris. Et il y eut dans cette ville une grande joie.
Les Apôtres, restés à Jérusalem, apprirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu. Alors ils y envoyèrent Pierre et Jean. À leur arrivée, ceux-ci prièrent pour ces Samaritains afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint ; en effet, l’Esprit n’était encore descendu sur aucun d’entre eux : ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint. « C’est ainsi que Philippe, l’un des Sept, arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ. Les foules, d’un même cœur, s’attachaient à ce que disait Philippe, car elles entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même les voyaient. Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs, qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris. Et il y eut dans cette ville une grande joie. Or il y avait déjà dans la ville un homme du nom de Simon ; il pratiquait la magie et frappait de stupéfaction la population de Samarie, prétendant être un grand personnage. Et tous, du plus petit jusqu’au plus grand, s’attachaient à lui en disant : ‘Cet homme est la Puissance de Dieu, celle qu’on appelle la Grande.’ Ils s’attachaient à lui du fait que depuis un certain temps il les stupéfiait par ses pratiques magiques. Mais quand ils crurent Philippe qui annonçait la Bonne Nouvelle concernant le règne de Dieu et le nom de Jésus Christ, hommes et femmes se firent baptiser. Simon lui-même devint croyant et, après avoir reçu le baptême, il ne quittait plus Philippe ; voyant les signes et les actes de grande puissance qui se produisaient, il était stupéfait. Les Apôtres, restés à Jérusalem, apprirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu. Alors ils y envoyèrent Pierre et Jean. À leur arrivée, ceux-ci prièrent pour ces Samaritains afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint ; en effet, l’Esprit n’était encore descendu sur aucun d’entre eux : ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint. » (Ac 8,5-17)

PSAUME

(Ps 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20)
R/ Terre entière, acclame Dieu, chante le Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 65, 1)

Acclamez Dieu, toute la terre ;
fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.

Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »
« Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. »

Venez et voyez les hauts faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.
Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu’il nous donne.

Il règne à jamais par sa puissance.
Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu :
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme ;
Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

DEUXIÈME LECTURE
« Dans sa chair, il a été mis à mort ; dans l’esprit, il a reçu la vie » (1 P 3, 15-18)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ. Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite, afin que vos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de vous pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ. Car mieux vaudrait souffrir en faisant le bien, si c’était la volonté de Dieu, plutôt qu’en faisant le mal. Car le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair ; mais vivifié dans l’Esprit.

ÉVANGILE
« Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur » (Jn 14, 15-21)
Alléluia. Alléluia. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »
Patrick BRAUD

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