L'homélie du dimanche (prochain)

21 juin 2026

Meublons notre chambre haute !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Meublons notre chambre haute !

 

Homélie pour le 13° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

28/06/26 


Cf. également :

Je vis tranquille au milieu des miens
Honore ton père et ta mère
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Construisons donc une chambre haute pour notre Élisée intérieur
Dieu est le plus court chemin d’un homme à un autre
Le jeu du qui-perd-gagne
Que signifie : prendre sa croix ?
Prendre sa croix
Prendre sa croix chaque jour

 

C’est le moment d’aller faire quelques achats à l’Ikea de Sunam !
Notre première lecture (2R 4,8–16) nous y invite : 
« Meublons notre chambre haute ! dans Communauté spirituelle 330px-Ashton-u-Lyne-IKEA1Faisons pour ce saint homme de Dieu une petite chambre sur la terrasse ; nous y mettrons un lit, une table, un siège et une lampe, et quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer ». Et le mari de la Sunamite lui obéit : il trouve quelques planches, quelques tôles et meubles à l’Ikea du coin, avec ce qu’il faut pour construire et aménager l’intérieur de cette chambre haute.


Les rabbins – et les Pères de l’Église à leur suite – se sont régalés d’interprétations allégoriques de ce passage, nourrissant une lecture mystique sur l’élévation de l’âme. Parcourons en quelques-unes, en essayant d’actualiser leur portée pour nous aujourd’hui.

 

1. La chambre haute

Le mot hébreu עֲלִיָּה (‘aliyah) fait immédiatement penser à l’alya contemporaine des juifs effectuant leur retour en 49e37a7_1644075659653-000-f28eh chambre dans Communauté spirituelleIsraël. On dit qu’ils « font leur montée (alya) », car Jérusalem est vue comme la chambre haute (‘aliyah), à la fois géographiquement et spirituellement, qui sépare les juifs des autres peuples. Les « psaumes des montées » (Psaumes 120 à 134) accompagnaient la prière des pèlerins gravissant les chemins vers Jérusalem. 

À cause de l’antisémitisme grandissant en France et en Europe, le mouvement de l’alya s’intensifie hélas, après les départs massifs des populations juives des pays musulmans dans les années 50–70. La chambre haute est alors synonyme de protection pour Israël (c’est l’idée à l’origine du sionisme : un pays où la sécurité des juifs serait garantie). 

 

La tradition rabbinique voit dans l’accueil de la Sunamite l’exemple d’une charité concrète, active (l’hospitalité due à l’étranger) et également comme le respect de la vie conjugale (isoler le couple de l’étranger). En plus, cet accueil est désintéressé : la Sunamite ne demande rien pour elle (pas même la fécondité) et ne cherche pas les honneurs de la cour royale : elle désire seulement « vivre tranquille au milieu de son peuple », ce qui est la figure du juif ordinaire.

januarius_zick_elisee_invoquant_le_seigneur EliséeDans le traité Sanhedrin, le Talmud de Jérusalem utilise la Sunamite comme un modèle d’intercession, comparant l’unique mur construit par la femme de Sunam sur sa terrasse pour le prophète aux édifices spirituels érigés par les patriarches. « Rabbi Shmuel bar Nahman a dit : Il [Élisée] a levé les yeux vers le mur de la femme de Sunam, comme il est dit : Faisons-lui une petite chambre haute sur le mur et mettons-y un lit, une table, une chaise et une lampe. Il a dit devant Lui [Dieu] : Maître de tous les mondes, la femme de Sunam a fait un seul mur pour Élisée et Tu as ressuscité son fils. Mes ancêtres ont construit pour Toi toute cette gloire, à combien plus forte raison devrais-Tu épargner ma vie »

En effet, Élisée a ressuscité le fils de la Sunamite en le couchant sur ce lit de la chambre haute (1R 17,17-24) : « Élie répondit : “Donne-moi ton fils !” Il le prit des bras de sa mère, le porta dans sa chambre en haut de la maison et l’étendit sur son lit ». La chambre haute est ainsi le lieu de la résurrection promise aux enfants de Dieu. Les mystiques chrétiens diront que c’est dans ce lieu secret, au plus intime de l’âme, que Dieu nous engendre à la Vie…

 

Dans le Nouveau Testament, le mot grec utilisé pour désigner la chambre haute est hyperōon (περον). Dans la tradition chrétienne, elle est plus communément appelée le Cénacle (du latin cenaculum, qui dérive de cena, le repas). C’est dans une grande chambre haute, meublée et préparée, que Jésus célèbre son dernier repas avec les disciples, instituant l’Eucharistie (Mc 14,15 ; Lc 22,12). C’est ensuite la chambre de l’attente et de la prière (Ac 1,13-14) : après l’Ascension du Christ, les Apôtres, les femmes et Marie se rassemblent dans cette même chambre haute de Jérusalem pour prier dans l’attente de l’Esprit Saint. La chambre haute n’est plus seulement une retraite individuelle comme chez Élisée, elle devient le lieu de rassemblement fraternel de la communauté apostolique.

C’est encore dans ce lieu surélevé que survient le souffle du Saint-Esprit, donnant naissance à l’Église et l’envoyant en mission lors de la Pentecôte (Ac 2,1-2). L’Esprit Saint est donné en hauteur, mais pour descendre ensuite dans les rues et s’adresser à la foule de toutes les nations.

 

Les Pères de l’Église ont transposé l’élévation de la chambre sur la terrasse en allégorie de la vie spirituelle, et plus précisément de la contemplation. Bède le Vénérable (VI°-VII° siècles) écrivait : « La femme prépara une petite chambre sur le toit. Par cette chambre, nous comprenons la hauteur de la contemplation céleste qui doit être construite au-dessus de la maison terrestre de notre corps. En effet, celui qui désire accueillir le Verbe de Dieu ne doit pas s’attacher aux choses inférieures, mais doit élever son esprit au-dessus des passions de ce monde » (PL 91, col. 61-62).

 

La rencontre entre Élisée et la Sunamite devient l’annonce de la rencontre entre le Christ et l’Église (ou de l’âme pieuse). L’élévation mystique au-dessus du monde est la condition pour porter une vraie fécondité, reçue de Dieu, comme celle de la Sunamite, annonçant la fécondité de Marie et de l’Église.

La Sunamite ne se contente pas de donner un peu de pain au rez-de-chaussée ; elle bâtit une chambre en hauteur. Pour accueillir le Seigneur, nous devons nous aussi quitter le tumulte de nos préoccupations terrestres et élever notre esprit. C’est l’appel à la prière et au recueillement. Prendre le temps de l’oraison, c’est prendre le temps de laisser des activités qui peuvent être bonnes, très bonnes même, pour être avec Dieu, pour se laisser aimer. C’est un temps gratuit donné à Dieu. C’est pourquoi, il est important de changer de lieu pour faire oraison. 

 

Une spiritualité de la chambre haute au XXI° siècle ne nous demande pas de fuir le monde ou de nous retirer dans un désert. Au contraire, elle nous invite à aménager une « cellule intérieure » au cœur même de nos activités quotidiennes – au travail, en famille, avec nos amis ou dans nos engagements associatifs.

Construisons une chambre haute pour notre Élisée intérieur
Dans un univers professionnel souvent régi par la rentabilité et la performance, la chambre haute devient le lieu de la 
conscience et du repos moral. La réalisation concrète de ce sanctuaire intérieur serait par exemple prendre quelques secondes pour recentrer son attention avant une réunion difficile (le « lit » de la conscience). Ou refuser la course effrénée aux résultats pour privilégier la dignité humaine dans nos relations avec nos collègues et nos collaborateurs (le « siège » royal). Ou encore consacrer une pause à une respiration consciente et à une prière silencieuse, créant ainsi une « hauteur » spirituelle au-dessus du stress ou des conflits hiérarchiques.


En famille, la chambre haute fait du foyer un lieu d’accueil inconditionnel. La cellule familiale est le lieu où l’on s’accepte avec nos limites et nos fragilités, à l’image de la Sunamite qui accueille le prophète sans calcul. C’est par exemple aménager un espace ou un moment de gratuité (la « table » du partage). Cela se traduit par une écoute active sans écran ni téléphone (la « lampe » de l’attention à l’autre), en valorisant les moments simples du quotidien plutôt que la surconsommation ou la course aux activités. Il s’agit de voir dans chaque membre de sa famille un reflet de la présence divine, et d’accepter les « stérilités » (les épreuves, les difficultés de communication) comme des lieux que la grâce peut féconder.


Entre amis et dans les loisirs, la chambre haute symbolise la fraternité, et l’écoute spirituelle. Les relations amicales et les loisirs peuvent être le lieu où l’on dépose les masques et où l’on se repose : proposer des moments de rencontre où la conversation n’est pas superficielle mais où l’on ose une écoute profonde, pratiquer la gratuité dans le don de son temps, sans chercher un retour d’image ou une utilité immédiate etc.


Dans la vie associative et nos engagements sociétaux, la Sunamite nous appelle à agir sans recherche de gloire. Elle refuse les honneurs du roi avec la phrase : 
« J’habite tranquille au milieu de mon peuple ». La traduction concrète pour nous serait : s’’engager dans des associations ou des causes solidaires sans chercher à occuper le devant de la scène, mais en servant humblement là où le besoin se fait sentir, lutter contre le besoin de reconnaissance pour trouver la paix dans le travail accompli pour les autres etc.

 

Dans la tradition réformée, l’accent n’est pas mis sur une élévation mystique au-dessus du monde, mais sur la fidélité de Dieu au sein des épreuves quotidiennes du foyer. La souffrance de la stérilité est présentée de manière réaliste et empathique, comme une épreuve humaine concrète résolue par la grâce. Les commentateurs protestants font le parallèle avec l’hospitalité d’Abraham recevant les trois anges (Gn 18) : la pointe du message est alors la pratique en actes d’une foi désintéressée, l’accueil du don de Dieu (l’étranger de passage, la stérilité vaincue).

 

Quelle ‘chambre haute’ allez-vous construire prendre régulièrement de la hauteur par rapport aux événements de notre vie ?

 

2. Le mobilier de la chambre

Enlevons le prix et l’étiquette Ikea, et regardons chacun de ses meubles

 

– le lit, ou l’art du vrai repos en Dieu

L’importance du lit et du sommeil dans la piété juive est soulignée dans la prière du soir (Shema al HaMita – la prière avant le coucher) qui demande à Dieu de veiller sur le sommeil. « Rabbin Shimon a dit : Celui qui va se coucher prononce le Shema sur son lit, il est préservé des mauvais esprits. Car le lit est l’endroit où l’âme se repose et s’élève pour rendre compte de sa journée » (Talmud de Babylone, Traité Berakhot 5a).

 

Dans nos sociétés où l’efficacité et la performance sont reines, nous sommes souvent épuisés. Le premier meuble de la chambre haute est le lit, symbole du repos. Mais spirituellement, qu’est-ce que cela signifie ?

vue-dessus-femme-souriante-se-detendre-dormir-canape-maison_225067-100 intérioritéC’est l’invitation à faire confiance à Dieu plutôt que dans notre propre agitation. Le Psaume 127 nous le rappelle : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort ». Le repos de la chambre haute, c’est ce temps de déconnexion, de respiration, où nous reconnaissons que nous ne sommes pas les maîtres de l’univers et où nous nous abandonnons avec confiance à la puissance de l’Esprit de Dieu travaillant en nous. À l’image du cultivateur qui reconnaît ne pas être à l’origine de la fécondité de la nature : « nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment » (Mc 4,27).

Au quotidien, c’est par exemple savoir fermer les écrans le soir, faire le silence dans son esprit, et se rappeler que la grâce de Dieu nous précède et nous soutient, même lorsque nous dormons. 

 

Sur quel ‘lit’ allons-nous nous abandonner en confiance à l’œuvre de Dieu en nous ?

 

- La table, ou l’autel domestique

La table est considérée dans le Talmud comme un substitut à l’autel du Temple de Jérusalem (le Mizbeach). Nourrir les invités et partager le pain est l’une des plus hautes formes de Hesed (bonté aimante). « Tant qu’un homme vit, l’autel expie pour lui ; une fois qu’il est mort, ses œuvres d’hospitalité à sa table expient pour lui. Rabbi Yohanan et Rabbi Elazar ont dit tous deux : Quand un homme d’une bonne action s’assied et mange à sa table, la table elle-même expie pour lui » (Talmud de Babylone, Traité Berakhot 55a). Dresser la table, c’est donc offrir le sacrifice, transformant la maison en petit temple de Jérusalem et la table en autel le sacrifice de communion.

 

330px-Comunione_degli_apostoli%2C_cella_35Pour les chrétiens, la table est le lieu de la communion fraternelle, à tel point que la messe ne s’appelait pas la messe au début, mais « la fraction du pain » et « le repas du Seigneur ».

On sait que la commensalité (manger à la même table) a été l’un des sujets de conflit les plus épineux des premières communautés chrétiennes. Les juifs convertis au Christ ne voulaient toujours pas s’asseoir à la même table que les païens nouvellement baptisés, ces incirconcis qui auraient souillé leur nourriture (Ac 15) … On se souvient de l’engueulade célèbre de Paul à l’encontre de Pierre, le pointant du doigt pour n’avoir pas le courage de manger à la même table que les baptisés incirconcis (Ga 2,11-21). Les polémiques actuelles sur le halal, le casher, le cochon et le vin dans des banquets publics ou l’installation de fast-foods (‘Mister Poulet’) montrent à quel point les coutumes alimentaires peuvent être clivantes, et fortement identitaires. 

 

Installer une table dans notre chambre haute, c’est nous poser la question : 

De quoi, de qui est-ce que je me nourris ? Quels sont les nourritures que je reçois de Dieu ? Ceux que je prends sa présence, seul à seul ? Ou avec quels convives ?

 

– le siège, rappel de notre vocation royale

S’asseoir fait référence à l’étude de la Torah et à l’écoute des Sages. Dans la célèbre collecte de maximes Pirkei Avot (l’éthique des Pères), il est enjoint de s’asseoir « dans la poussière aux pieds des Sages » pour recevoir l’enseignement. « Yossi ben Yoezer de Tzereda a dit : Que ta maison soit un lieu de rassemblement pour les Sages ; assieds-toi dans la poussière de leurs pieds et bois leurs paroles avec soif » (Ch. 1, Michna 4). 

 

XIIe siècle - Le Christ en majestéDans la tradition chrétienne, le siège fera penser à la session du Christ à la droite du Père, dans la foulée de l’Ascension. Le siège est alors un trône, qui évoque la royauté du Christ et grâce à lui la vocation royale de tout baptisé. S’asseoir, manger à table dignement est le rituel qui a permis à Soljenitsyne de montrer comment rester humain dans l’enfer des goulags soviétiques (cf. Une journée d’Ivan Denissovitch). Manger une barquette de fast-food sur le pouce dans la rue est peut-être pratique, mais s’asseoir à table en présence de Dieu comme Élisée est la marque du croyant libre et résilient.

 

Quel est le ‘siège’ qui me permettrait de me poser ainsi en présence de Dieu pour me nourrir royalement de sa parole ?

 

– la lampe, ou l’éclairage de la Bible

La lampe représente la lumière de la Torah et le commandement (la Mitzvah) : « La Mitzvah est une lampe et la Torah est une lumière » (Pr 6,23). Le Talmud associe l’allumage de la ta-parole-est-une-lampe-a-mes-pieds-et-une-lumiere-sur-mon-sentier-psaumes-119105lumière à la paix dans le foyer (Shalom Bayit). « Rava a dit : La récompense de celui qui veille à allumer la lampe pour le Shabbat et pour le repos du foyer est qu’il aura des enfants qui seront des érudits de la Torah, car il est dit : Car le commandement est une lampe et la Torah est une lumière » (Talmud de Babylone, Traité Shabbat 23b). 


C’est à la lumière de la Parole de Dieu que je suis invité comme Élisée à relire ma vie en me retirant dans ma chambre haute intérieure. Déchiffrer les événements qui m’ont touché, interpréter les Écritures pour éclairer mes choix et décisions à venir, ne pas foncer tête baissée dans l’action mais réfléchir en lisant, étudiant, priant, en recevant la lumière d’un autre pôle que moi-même : la lampe de la chambre haute est l’appel au discernement intérieur, qui demande un travail long, laborieux, austère parfois.

 

Comment laisser les Écritures jouer ce rôle de ‘lampe’ pour m’éclairer dans ma vie ?

 

IMG_20190925_095135-1-1024x768« Faisons donc, mes frères, une chambre haute dans notre cœur. [...] 

La Sunamite prépara pour l’homme de Dieu un lit, une table, un siège et une lampe. 

Le lit est le repos de la conscience tranquille, où le Seigneur peut reposer ; 

la table est la nourriture spirituelle de l’Écriture ; 

le siège est l’enseignement qui redresse l’intelligence ; 

enfin, la lampe, c’est la lumière de la foi ».
(Césaire d’Arles, V°-VI° siècles, Sermon 12)

 

Voilà donc les quatre piliers de l’intériorité symbolisés à travers ce mobilier de la chambre haute du prophète Élisée. 

Répondons dès aujourd’hui à cet appel de Césaire d’Arles commentant notre première lecture !

 

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Celui qui s’arrête chez nous est un saint homme de Dieu » (2 R 4, 8-11.14-16a)


Lecture du deuxième livre des Rois
Un jour, le prophète Élisée passait à Sunam ; une femme riche de ce pays insista pour qu’il vienne manger chez elle. Depuis, chaque fois qu’il passait par là, il allait manger chez elle. Elle dit à son mari : « Écoute, je sais que celui qui s’arrête toujours chez nous est un saint homme de Dieu. Faisons-lui une petite chambre sur la terrasse ; nous y mettrons un lit, une table, un siège et une lampe, et quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
Le jour où il revint, il se retira dans cette chambre pour y coucher. Puis il dit à son serviteur : « Que peut-on faire pour cette femme ? » Le serviteur répondit : « Hélas, elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. » Élisée lui dit : « Appelle-la. » Le serviteur l’appela et elle se présenta à la porte. Élisée lui dit : « À cette même époque, au temps fixé pour la naissance, tu tiendras un fils dans tes bras. »


PSAUME
(Ps 88 (89), 2-3, 16-17, 18-19)
R/ Ton amour, Seigneur, sans fin je le chante ! (Ps 88, 2a)


L’amour du Seigneur, sans fin je le chante ;
ta fidélité, je l’annonce d’âge en âge.
Je le dis : C’est un amour bâti pour toujours ;
ta fidélité est plus stable que les cieux.


Heureux le peuple qui connaît l’ovation !
Seigneur, il marche à la lumière de ta face ;
tout le jour, à ton nom il danse de joie,
fier de ton juste pouvoir.


Tu es sa force éclatante ;
ta grâce accroît notre vigueur.
Oui, notre roi est au Seigneur ;
notre bouclier, au Dieu saint d’Israël.


DEUXIÈME LECTURE
Unis, par le baptême, à la mort et à la résurrection du Christ (Rm 6, 3-4.8-11)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, ne le savez-vous pas ? Nous tous qui par le baptême avons été unis au Christ Jésus, c’est à sa mort que nous avons été unis par le baptême. Si donc, par le baptême qui nous unit à sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui, c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, comme le Christ qui, par la toute-puissance du Père, est ressuscité d’entre les morts. Et si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons en effet : ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus ; la mort n’a plus de pouvoir sur lui. Car lui qui est mort, c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; lui qui est vivant, c’est pour Dieu qu’il est vivant. De même, vous aussi, pensez que vous êtes morts au péché, mais vivants pour Dieu en Jésus Christ.


ÉVANGILE
« Celui qui ne prend pas sa croix n’est pas digne de moi. Qui vous accueille m’accueille » (Mt 10, 37-42)
Alléluia. Alléluia. Descendance choisie, sacerdoce royal, nation sainte, annoncez les merveilles de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. Alléluia. (cf. 1 P 2, 9)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera. Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé. Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , ,

14 juin 2026

Jésus super-coach !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jésus super-coach !

 

Homélie pour le 12° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

21/06/26 


Cf. également :

Que faire de nos reniements ?

Une utopie à proclamer sur les toits
Terreur de tous côtés !
N’arrêtez pas vos jérémiades !
L’effet saumon
Sous le signe de la promesse
La « réserve eschatologique »

 

Un coach nommé JésusDepuis l’ouvrage de référence (Un coach nommé Jésus, InterEditions) écrit par Sophie Soria  en 2005, on sait que les meilleurs coachs pourront puiser dans les Évangiles une source d’inspiration pour renouveler l’accompagnement de leurs clients. Symétriquement, les disciples du Christ auront intérêt à décoder les pratiques de Jésus grâce aux outils du coaching moderne. Il y a certes bien des différences entre les deux approches, mais également suffisamment de proximité pour que les chrétiens s’y intéressent, afin de renouveler leur interprétation des Évangiles. 

Tentons l’exercice avec l’évangile de ce dimanche (Mt 10,26-33), où Jésus se révèle être un super coach !

 

1. Déplacer notre peur (le recadrage)

Quand Jésus dit : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps », il ne nie pas notre peur : il la situe ailleurs. Il ne dit pas qu’il n’y a rien à craindre : il déplace l’objet de la peur. Chrysostome commentait : « Il ne dit pas : ne craignez rien ; mais : ‘ne craignez pas ceux-ci’, afin de vous faire craindre Celui-là » [1].

Jésus nous invite ainsi à accueillir la peur (celle des disciples devant la Passion qui approche), mais en l’orientant vers le bon objet : la mort spirituelle, et non la mort physique. C’est ce qu’on appelle en coaching le recadrage : le coach invite son client à ne plus voir un obstacle comme une menace mortelle pour son identité, mais comme une donnée extérieure. En « déplaçant » la peur vers une valeur supérieure (mes principes, ma mission de vie), on neutralise l’impact paralysant des peurs quotidiennes.

 

Recadrage : une technique créative pour faire exploser vos idées ...On comprend bien ce que signifie le verbe recadrer [2]. C’est un terme typiquement visuel issu de la photographie ou du cinéma. Avant de prendre une photo ou un film, on doit cadrer, c’est-à-dire centrer l’objectif de l’appareil de prise de vue sur le sujet qui nous intéresse le plus, sur ce qui est le plus important à nos yeux. Recadrer, c’est donc changer de cadre, en le déplaçant soit de côté (dans les quatre directions possibles : droite, gauche, haut, bas), soit en faisant un zoom, soit en reculant pour s’éloigner du sujet. Ces deux derniers recadrages diminuant ou élargissant le cadre.

Le recadrage est un processus qui va permettre de reconsidérer une situation selon un point de vue différent de celui initialement adopté. En effet, la signification que nous accordons à un événement dépend avant tout du cadre dans lequel nous le percevons. Lorsque nous changeons de cadre, nous changeons la signification : entendre le grincement d’une porte au réveillon du jour de l’an ou le même bruit à trois heures du matin une nuit de pleine lune n’aura pas le même effet sur nos ressentis… 

Recadrer notre peur ici comme nous y invite Jésus, c’est se focaliser sur l’essentiel et non sur les détails.

Le recadrage consiste donc à déplacer un comportement, un événement, une croyance, une émotion d’une perspective à une autre. Il s’agit de regarder la même réalité, mais avec d’autres lunettes.

Finalement, recadrer notre peur, ce n’est pas la nier, mais lui donner un sens différent.

 

Vie et mort de Sainte BlandineLes disciples ont peur ? Oui, ils ont raison, si cette peur concerne ce qui est plus précieux encore que la vie corporelle. Qu’ils recadrent ainsi leur peur et ils auront là un formidable moteur pour résister, ne pas renier, rester fidèles à l’essentiel.

 

Évidemment, les différences entre le coaching et la pratique de Jésus sautent aux yeux : un disciple n’est pas un client, la peur spirituelle ne fait pas partie de l’horizon naturel du coaching, et Jésus incarne lui-même ce courage centré sur l’essentiel auquel il invite ses amis tandis qu’un coach prend soin de demeurer extérieur au parcours de son client.

Reste que le recadrage de notre peur est un outil puissant. Au lieu de craindre la perte de notre confort matériel (le corps), nous devrions craindre la perte de notre humanité et de notre lien au vivant (l’âme). 

L’invitation de Jésus à déplacer notre peur est libérante : en la déplaçant du périssable vers l’essentiel, on relativise les pressions de ce monde. Il y a une hiérarchie des craintes qui nous libère de ce qui est second, voire secondaire.

 

Quel décentrement de vos peurs auriez-vous besoin d’effectuer ?

 

2. Le courage tranquille  (l’alignement, le ‘flow’)

Jésus super-coach ! dans Communauté spirituelle Couv_115543Relativiser des peurs non essentielles devient peu à peu la source d’une force intérieure, d’un courage tranquille pour affronter les obstacles (la persécution et la mort dans notre passage d’évangile).

Ce courage tranquille n’est pas l’absence de peur, mais sa domestication par une certitude plus grande. Dans la perspective de la foi, il ne naît pas d’une force de caractère innée ou d’une insensibilité, mais d’un ancrage métaphysique.

C’est une force qui ne fait pas de bruit, qui ne cherche pas le conflit pour le conflit, mais qui reste debout quand tout s’effondre.

La foi structure cette posture. Elle permet de distinguer entre ce qui passe et ce qui demeure, ce qui est essentiel et ce qui est contingent. Une mère abbesse d’une abbaye bénédictine répétait souvent à ses sœurs qui s’affolaient d’un rien : « Quid ad aeternitatem ? », « Qu’est-ce que cela par rapport à l’éternité ? ». Et les sœurs repartaient confuses, mais libérées.

En s’attachant à ce qui ne périt pas (Dieu, la vérité), le croyant déplace en centre de gravité : il ne réagit plus de manière compulsive aux événements ; il s’aligne sur cette conviction intérieure qui lui sert de boussole.

 

Les piliers de ce courage tranquille d’inspiration évangélique peuvent être synthétisés dans le tableau suivant :

 

Piliers du courage tranquille

Définition

Action concrète

La Présence

Se savoir accompagné en permanence

(« Je suis avec vous »)

Garder son calme dans l’incertitude.

La Sobriété

Ne plus dépendre de l’approbation sociale
(« Vous valez plus que les moineaux »)

Dire la vérité même si elle déplaît.

L’Espérance

Croire que le mal n’a pas le dernier mot

(« Je me déclarerai pour vous »)

Persévérer dans le bien,
même sans voir de résultats.

 

En coaching, l’alignement (ou congruence) est l’état où les différentes dimensions d’une personne sont en harmonie.  alignement dans Communauté spirituelleÊtre aligné signifie que mes actions, mes compétences, mes croyances et mes valeurs profondes (le « Pourquoi ») pointent dans la même direction, sont cohérentes. Lorsqu’un individu est désaligné (par exemple, s’il fait un travail qui contredit ses valeurs), il subit un stress important et une perte d’énergie.

Lorsqu’un individu aligne ses actions sur ses valeurs profondes, il développe une résilience naturelle. Le stress diminue car le conflit interne disparaît. Comme le martyr qui témoigne, le coaché qui agit en accord avec ses valeurs profondes ressent une paix que les circonstances extérieures ne peuvent pas troubler.

Le verset 32 de notre évangile : « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes », est l’expression ultime de l’alignement théologique. Le disciple ne vit pas un « double discours ». Ce qu’il croit au plus profond de son cœur (la foi) s’exprime dans ses actes et ses paroles, sans peur du jugement extérieur.

En coaching, le flow (ou ‘l’expérience optimale’) désigne un état de concentration et d’immersion totale dans une activité, au point de perdre la notion du temps et de l’ego.

Le flow se produit lorsque le défi rencontré correspond exactement à nos compétences, et que l’objectif est clair. Dans cet état, la peur de l’échec disparaît, car l’action devient le seul centre d’attention.

Le chrétien dans l’épreuve, ou le martyr dans son témoignage, entre dans une forme de flow spirituel. Parce qu’il est libéré du contrôle excessif du futur et de l’angoisse de sa survie (l’ego), il est entièrement présent à l’instant présent. Il agit avec une paix et une fluidité totale. « À chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34). « Les cheveux de votre tête sont tous comptés » (Mt 10, 30).

Le coaching moderne et la théologie s’accordent sur ce qui brise cet état de fluidité : la peur et la division intérieure. Ce que le coaching appelle le ‘désalignement » (ou incohérence).

Ce désalignement peut venir par exemple d’un ‘syndrome de l’imposteur’ (croire que je ne suis pas à ma juste place) ou d’une ‘dissonance cognitive’ (lorsqu’on agit contre ses valeurs).

Dans l’Évangile, c’est la tiédeur, la peur du regard des autres, ou le fait de vouloir « sauver sa vie » (Mt 10,39) en compromettant sa foi.

La différence essentielle réside dans la finalité de cet alignement. Le coaching s’arrête à la réalisation de soi (le niveau le plus haut de la pyramide de Maslow). L’évangile propose d’aller plus loin : jusqu’à la transcendance. L’alignement ne sert pas seulement à être bien dans sa peau, mais à devenir un « témoin » (martyr) qui éclaire le monde d’une vérité qui n’est pas la sienne parce qu’elle vient d’en-haut.


Quel domaine de votre vie nécessiterait aujourd’hui un meilleur alignement entre vos valeurs profondes et vos actions quotidiennes ?

 

3. La juste estime de soi : de la confiance musclée (le faire) à la confiance reçue (l’être) 

Aie Confiance! Avec Dieu tu es CapableDans le coaching, on apprend à déminer les pièges du manque de confiance en soi qui provoque le désalignement : syndrome de l’imposteur, croyance limitante, enfermement victimaire etc. Le coaching classique est quelque peu volontariste (voire pélagien). On se dit : « J’ai confiance en moi parce que j’ai déjà réussi chose dans ma vie, parce que j’ai des compétences ». C’est une construction qui repose sur mes ressources et qui s’obtient au bout d’un processus de reconstruction.
Dans notre évangile, la confiance n’est pas construite, mais reçue d’un autre : vos cheveux sans comptés, vous valez mieux que les moineaux du ciel.


La spiritualité de Matthieu 10 propose une confiance en soi décentrée : je n’ai pas confiance en moi parce que je suis fort, mais parce que je suis « porté », « connu » et aimé inconditionnellement.

C’est ce que le coaching de « troisième génération » (plus holistique) appelle la Reliance : se sentir relié à quelque chose de plus grand que soi pour agir avec audace dans le monde. Le « courage tranquille » est alors le fruit de cette connexion : on n’est plus un moineau seul face à la tempête, mais un moineau qui sait qu’il y a un ciel.

 

Ce passage d’une ‘confiance musclée’ à une ‘confiance reçue’ s’appuie sur un changement de paradigme intérieur : le passage d’une autonomie crispée, centrés sur soi, à une dépendance libératrice, parce que décentrée en Dieu.

Ma valeur personnelle est un cadeau, pas une médaille, un donné et non un effort ; elle fait partie de mon identité et non de mes diplômes ; elle ne dépend pas de mes performances.


moineaux-dans-le-ciel-dans-une-tempête-de-neige-64921343 coach
Cela libère une énergie immense. Puisque je n’ai plus besoin de prouver ma valeur, je peux me consacrer entièrement à la tâche, sans la peur de l’échec qui paralyse le volontariste. Sinon, tout repose sur « mes » épaules, « ma » volonté, « ma » force. Cela mène inévitablement à l’épuisement (le burn-out est souvent la maladie d’une confiance trop musclée qui finit par se déchirer).

Le courage tranquille de la confiance reçue déplace ce centre : on accepte de ne pas tout contrôler (lâcher-prise). Comme le moineau, on fait sa part (voler, chercher sa nourriture), mais on s’appuie sur les courants d’air (la Providence). On ne se voit plus comme un guerrier isolé, mais comme un collaborateur d’un projet plus vaste.

L’abandon le lâcher-prise ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire tout ce qui est possible avec une paix totale quant au résultat.

Nombre de jeunes retraités passent par une petite dépression où le vide de leur agenda les angoisse. Nombre de maires récemment battus aux municipales passent par un blues post-électoral où leur image sociale s’effondre… Comme si le faire déterminait l’être

 

Adopter une confiance reçue transforme radicalement notre rapport aux défis :

- moins de fatigue mentale : On cesse de calculer tous les risques, car on accepte une part d’imprévu.

- plus d’audace : le « martyr » (le témoin) peut risquer sa réputation ou son confort car son trésor est ailleurs, hors d’atteinte des événements extérieurs.

- une présence accrue : en ne craignant plus le futur, on devient pleinement disponible à l’instant présent et aux personnes qui nous entourent.

C’est, en somme, passer d’un mode de survie (où l’on doit sans cesse muscler sa défense) à un mode de vie (où l’on déploie ses ailes parce qu’on se sait porté).

Autrement dit : la juste estime de soi repose davantage sur l’être que sur le faire. Si nous valons plus que tous les moineaux du ciel, si nos cheveux sont comptés, alors qu’avons-nous à craindre ? « Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (Rm 8).

De là le courage tranquille des martyrs, qui ont davantage peur de l’infidélité que des fauves de l’arène, et qui savent que leur dignité vient de Dieu et non des hommes.

 

Comment ce passage d’une confiance « musclée » (volontarisme) à une confiance « reçue » (abandon) pourrait modifier votre approche du stress quotidien ?

 

Conclusion

Déplacer notre peur, laisser un courage tranquille s’installer en nous, fonder notre valeur en Dieu plus que sur nos actes : qu’à cela l’Esprit du Christ nous guide, lui le super-coach plus grand que toutes les sagesses humaines…

 

 

Prière au vrai coach de Vie

Seigneur,

Apprends-moi à déplacer ma peur.

Détourne mon regard de ce qui n’est que passager :

JESUS MON COACH: Dialogue entre AmisLe jugement des hommes, l’angoisse du lendemain et le bruit du monde.

Que ma seule crainte soit de m’éloigner de Ta Lumière,

Et que ce respect filial devienne ma plus grande liberté.

 

Donne-moi la juste estime de moi.

Rappelle à mon âme que mes cheveux sont comptés,

Que ma valeur n’est pas le fruit de mes succès,

Mais le reflet de Ton regard sur moi.

Délivre-moi de la fatigue de devoir me prouver,

Et fais-moi la grâce de m’accueillir tel que je suis, aimé et connu.

 

Infuse en moi ce courage tranquille.

Que ma confiance ne soit pas une crispation de ma volonté,

Mais un abandon entre Tes mains.

Accorde-moi cet alignement profond où mes paroles et mes actes

Témoignent de la paix que Tu déposes en mon cœur.

Que je sois, au milieu des tempêtes,

Comme le moineau qui vole sans inquiétude,

Porté par Ton souffle, aligné sur Ta Vérité,

Et debout dans la joie d’être Ton témoin.

 

Amen.

______________________________

[1]. St Jean Chrysostome, Homélies sur Matthieu, XXXIV, 2

[2]. Il ne s’agit pas ici du ‘recadrage managérial’, détournement abusif du mot pour désigner une engueulade en bonne et due forme pour rappeler au salarié ce qu’il doit faire…

 

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE
« Il a délivré le malheureux de la main des méchants » (Jr 20, 10-13)

 

Lecture du livre du prophète Jérémie
Moi Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! » Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable.
Seigneur de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c’est à toi que j’ai remis ma cause.
Chantez le Seigneur, louez le Seigneur : il a délivré le malheureux de la main des méchants.

 

PSAUME
(Ps 68 (69), 8-10, 14.17, 33-35)
R/ Dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi. (Ps 68, 14c)

 

C’est pour toi que j’endure l’insulte,
que la honte me couvre le visage :
je suis un étranger pour mes frères,
un inconnu pour les fils de ma mère.

 

L’amour de ta maison m’a perdu ; 

on t’insulte, et l’insulte retombe sur moi.
Et moi, je te prie, Seigneur : c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

 

Réponds-moi, Seigneur, car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse, regarde-moi.
Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »

 

Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.
Que le ciel et la terre le célèbrent,
les mers et tout leur peuplement !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même mesure » (Rm 5, 12-15)

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché. Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.

 

ÉVANGILE
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps » (Mt 10, 26-33)
Alléluia. Alléluia. L’Esprit de vérité rendra témoignage en ma faveur, dit le Seigneur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage. Alléluia. (cf. Jn 15, 26b-27a)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux. Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

7 juin 2026

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement !

 

Homélie pour le 11° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

14/06/26 


Cf. également :

Choisir Judas comme ami
Quand Dieu appelle
Le principe de gratuité
Personne ne nous a embauchés
Les ouvriers de la 11° heure
De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Remplacer Judas aujourd’hui

Rameaux : Judas retourné comme un gant

 

1. Pourquoi les gens s’engagent-ils ?

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ! dans Communauté spirituelle 1000_F_159415751_myvw8jNqKt53q5N6WKOlxptmYUjTGyGsIl a 76 ans. Après deux mandats à la tête d’une association culturelle, il a passé la main. Il faut dire que trois salariés à gérer, plus deux services civiques, plus une cinquantaine de bénévoles, pour un budget de 400 K€ provenant de subventions fragiles, tout cela est fatiguant. Mais bien sûr il reste au CA, « pour aider ». Et il a lancé un groupe qu’il pilote ; et il reste un vice-président en charge un territoire… Peu à peu, on entend ses remarques amères sur la gouvernance nouvelle devenir plus fréquentes ; il aimerait bien être davantage consulté ; il voudrait peser dans les orientations stratégiques… : bref, il n’arrive pas à « lâcher » le manche et à vraiment s’effacer devant l’équipe actuelle. Quand je lui demandais comment il vit sa retraite de président, il avouait à mi-voix : « C’est dur d’être sur la touche. L’association m’occupait bien avant ; maintenant je tourne en rond chez moi. J’ai besoin d’action pour ne pas déprimer ».

 

Combien sont-ils ces bénévoles qui s’engagent généreusement pour une noble cause sans avoir conscience de fuir leur solitude, leur angoisse de ne plus exister, surtout pour les retraités ? Combien de militants habillent la récupération de soi du manteau de l’altruisme ? 

LMA_-_ILU_Valorisation_1 Eckhart dans Communauté spirituelleCombien de gens font de l’humanitaire à la recherche de leur ego, ou pour solder de vieux antécédents familiaux, ou tout simplement pour exister socialement ? Tout se passe comme si la vie associative (voire ecclésiale !) servait à ces gens-là de thérapie pour ne pas déprimer, pour guérir de leurs blessures, pour rattraper un statut social qu’ils ont perdu par ailleurs…


Réfléchissez bien vous-même : pourquoi êtes-vous engagé dans telle action culturelle, telle solidarité, telle association ? Dans une entreprise ou un parti politique, on conçoit aisément que l’engagement soit nécessairement intéressé (quoique…), ne serait-ce que pour le salaire. Pourtant certains y font des choses sans que cela leur rapporte quoi que ce soit, prennent des initiatives où ils n’ont rien à gagner.
Dans l’Église, c’est encore plus pitoyable de voir des laïcs ou des prêtres s’accrocher à une responsabilité et se l’approprier comme si leur vie en dépendait !

 

Se servir au lieu de servir : le seul remède à cette tentation qui gangrène tout engagement ‑ même le plus utile, le plus noble ‑ est la gratuité. Celle prônée par le Christ dans l’évangile de ce dimanche : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » (Mt 10,8).

Celle que Paul reconnaît dans le sacrifice du Christ dans notre deuxième lecture : « Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5,7-8).

Explorons quelques aspects de cette gratuité vécue et conseillée par le Christ, et comment la vivre nous-même.

 

2. Une foi désintéressée

Laissons les grands auteurs spirituels de la mystique rhénane du XIV° siècle nous guider à nouveau sur le chemin de la désappropriation de nos œuvres et de nous-même.

Dans ses Sermons, Jean Tauler insiste sur le fait que la « gratuité » reçue est une grâce qui doit traverser l’homme sans s’y arrêter. Le don gratuit est un exercice de détachement (Abgeschiedenheit). Si l’on retient quelque chose pour soi (fierté, autosatisfaction), on bloque le flux divin.
« Tout ce que Dieu donne, il le donne gratuitement, par pur amour. De même, l’homme ne doit rien s’approprier de ce que Dieu opère en lui ou par lui. S’il s’attribue le moindre mérite, il vole la gloire de Dieu » (Sermon pour l’Assomption).

 

Henri Suso, le « Serviteur de la Sagesse », traite la gratuité sous l’angle de l’imitation de la Passion. Donner gratuitement, c’est s’offrir soi-même comme le Christ s’est offert.
« Regarde la Sagesse éternelle : elle s’est donnée à Ce-Dieu-inutile Fénelontoi tout entière, sans réserve et sans prix. Tu dois donc te répandre sur ton prochain par un amour désintéressé, sans chercher ton propre avantage dans le temps ni dans l’éternité » (L’Exemplaire, Le Livret de la Sagesse Éternelle).

Pour lui, la gratuité n’est pas une abstraction philosophique, mais une « sortie de soi » douloureuse où l’on accepte de perdre pour que l’autre reçoive. 

 

Pour Maître Eckhart, la gratuité absolue est liée au concept de Béance (Ledigkeit). Si l’on agit en vue d’une récompense (même le salut ou le ciel), on n’est pas dans la gratuité, mais dans le commerce.
« Si tu aimes Dieu pour sa propre utilité, tu ne l’aimes pas lui-même, mais ton propre profit… Celui qui est établi dans la justice de Dieu et dans son amour est mort à tout ce qui est sien ; il ne demande pas : pourquoi ? » (Sermon 5b, « Justi vivent in aeternum »).

Eckhart pousse ainsi la logique de Matthieu 10,8 à son paroxysme : puisque nous avons reçu l’être gratuitement de Dieu, nous devons le lui rendre en agissant « sans pourquoi » (sunder warumbe). Celui qui donne pour recevoir est un « marchand » que le Christ doit chasser du Temple. 

Eckhart utilise le terme de « sans pourquoi » pour désigner la gratuité totale. La Vie, par définition, n’a pas de but en dehors d’elle-même.

« Si l’on demandait à la vie pendant mille ans : « Pourquoi vis-tu ? », si elle pouvait répondre, elle ne dirait rien d’autre que : « Je vis parce que je vis ». Cela vient de ce que la vie vit de son propre fonds, et jaillit de ce qui est sien ; c’est pourquoi elle vit sans pourquoi ».

L’homme « juste » doit agir comme la vie : gratuitement. S’il agit pour le ciel ou pour Dieu, il reste un marchand.

 

La Rose est sans pourquoiAu XVII° siècle, Angelus Silesius recueillera précieusement l’expérience spirituelle rhénane, et l’actualisera dans un langage poétique qui nous émeut aujourd’hui encore.

Silesius est célèbre pour avoir condensé la spiritualité d’Eckhart dans son ouvrage phare, Le Pèlerin chérubinique. Le principe de gratuité (Mt 10,8) y devient une métaphore florale.

Là où Eckhart expliquait que l’homme doit agir « sans pourquoi », Silesius écrit le célèbre distique :
« La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu’elle fleurit. Elle ne prend point garde à soi, ne demande pas si on la voit » (Pèlerin chérubinique, I, 289).

Comme la rose, l’âme doit donner sa beauté (sa grâce) gratuitement, sans intention, simplement parce que c’est sa nature.

Silesius reprend l’idée audacieuse d’Eckhart selon laquelle le don est réciproque. Si Dieu nous donne tout gratuitement, c’est parce qu’il y a une unité de nature entre le Donneur et le receveur.
« Je sais que sans moi Dieu ne peut vivre un instant. S’il m’arrive de périr, il doit rendre l’esprit » (Pèlerin chérubinique, I, 8).
Cette idée radicale découle directement de la doctrine d’Eckhart sur l’étincelle de l’âme (Seelenfünklein). La gratuité est totale car, à ce niveau d’union, il n’y a plus de distinction entre celui qui donne et celui qui reçoit.

Tout comme Tauler et Suso, Silesius insiste sur le fait que pour « donner gratuitement », il faut d’abord être « vide » de soi-même. Il utilise souvent l’image de l’abîme qui appelle l’abîme (« L’abîme appelant l’abîme à la voix de tes cataractes, la masse de tes flots et de tes vagues a passé sur moi » – Ps 42,8). Pour lui, la gratuité est cet abîme qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu. Elle n’est possible que dans la passivité totale de la volonté (la Gelassenheit ou « laisser-être »).
« Homme, si tu es quelque chose, Dieu ne peut rien en toi. Deviens un pur néant, et il t’inondera »

 

Il faut également parler de la doctrine du « pur amour » qui animait Fénelon et Mme Guyon :

La doctrine du pur amour : Saint François de Sales, Pascal et Mme Guyon« On peut aimer Dieu d’un amour qui est une charité pure, et sans aucun mélange du motif de l’intérêt propre. Dans cet état, on n’aime plus Dieu ni pour les dons qu’il nous fait, ni pour la récompense qu’on en espère, ni pour le bonheur qu’on trouve en lui. 

On l’aime pour lui-même, et on ne l’aime pas moins dans les peines et dans les délaissements que dans les consolations. 

On ne l’aime pas moins s’il nous condamnait que s’il nous sauvait. 

Cet amour est un amour de pure bienveillance, qui ne cherche rien pour soi, qui ne regarde rien pour soi, qui est absolument désintéressé.

L’âme qui est dans ce pur amour ne se regarde plus elle-même pour se chercher, pour se trouver, pour s’applaudir, pour s’intéresser à son propre salut. Elle se perd de vue, elle s’oublie en Dieu ; elle est comme anéantie à ses propres yeux, pour ne plus voir que Dieu seul. Elle ne veut plus rien pour elle-même, mais elle veut tout pour la seule gloire de Dieu. Elle ne veut même plus son salut comme son propre bien, comme sa propre délivrance, comme sa récompense éternelle ; elle ne le veut que parce qu’il plaît à Dieu de le vouloir pour elle, et pour qu’elle soit éternellement un instrument de sa gloire ».

« Le pur amour aime Dieu sans pourquoi » (Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, 1697).

 

Tous ces auteurs s’opposent radicalement à la mentalité des « œuvres » (faire de bonnes actions pour « acheter » son paradis, « gagner » son salut, devenir saint…). Pour eux, le don gratuit est le signe que l’âme est devenue un miroir de la divinité. 

 

Le message est constant : tant que vous faites quelque chose pour Dieu, vous êtes un marchand. Le but est de devenir comme Dieu, qui « travaille sans pourquoi et n’a pas de pourquoi » dans son acte créateur. Le but est de laisser agir Dieu en nous avec nous.

 

3. La gratuité est illucide

Comment pratiquer ce désintéressement radical ? Faudrait-il moins s’engager pour éviter le piège du retour sur investissement (ce ROI si cher aux financiers !) ? Devrait-on renoncer aux responsabilités pour que les titres et les honneurs qui leur sont liés ne polluent pas notre désir de servir ? Vaudrait-il mieux ne pas agir pour que nos œuvres ne nous détournent pas de la gratuité christique ?

le chat et l'humilitéC’est vrai que le risque est grand. Comme le constate amèrement Jésus, s’attacher à nos œuvres nous prive de l’espérance en la vidant de son contenu : « Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense » répète-t-il quatre fois pour dénoncer ceux qui veulent se faire remarquer, obtenir la gloire qui vient des hommes, ou montrer qu’ils sont ultra religieux par la prière et le jeûne (Mt 6,1–18).

Le château de cartes de nos réalisations les plus belles, les plus utiles, les plus valeureuses s’écroule quand nous tentons de le saisir à pleines mains pour en faire l’inventaire. Le seul remède à ce syndrome de Midas version spirituelle est la « docte ignorance » prônée par Jésus dans le même passage : « toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Mt 6,3).


Autrement dit : le don véritable est illucide. Il n’est pas conscient de lui-même. Il oublie aussitôt ce qui a été donné, et à qui, et pourquoi, quand et où et comment. Une force émane de lui sans qu’il le cherche, mieux encore que le manteau de Jésus touché par la femme hémorroïsse de Canaan (Mc 5,21-43) ! Accumuler les bons-points de nos bonnes actions nous rend impropre à recevoir davantage : la grâce n’est pas un album Panini à compléter ! Le 
secret que demande le Christ vaut aussi pour nous-même : celui qui ignore le bien qu’il fait continuera à agir « sans pourquoi ». Et il sera tout surpris au jour du Jugement : le verre d’eau dont il ne se souvient plus, donné à un inconnu qu’il n’a jamais revu, lui ouvrira la plénitude de Dieu mieux que les gros chèques déposés avec ostentation dans le trésor du Temple…

 

Parce qu’elle n’opère aucun repli sur soi, la gratuité s’ignore elle-même. Elle est illucide, « secret » caché en Dieu, simple canal où la grâce de Dieu circule en notre humanité.

Le don gratuit ne s’arrête pas chez nous ; il nous traverse. Nous ne sommes que des canaux. Si le canal retient l’eau pour lui, il devient une mare stagnante. S’il laisse couler gratuitement ce qu’il a reçu gratuitement, il reste une source vive.

 

La gratuité est « sans pourquoi », comme la rose d’Angelus Silesius. Si vous aimez Dieu pour obtenir la santé, la richesse, l’amour ou même la foi, alors vous aimez la santé, la richesse, l’amour ou la foi plus que Dieu. Beaucoup de croyants aiment Dieu comme on aime une vache : pour le lait, le fromage ou le cuir qu’elle produit, pas pour elle-même !

 

Aimer pour rienPourquoi aimer Dieu ? Pour rien !
L’amour n’a pas d’autre raison que lui-même. Dieu le premier ne crée pas par nécessité, ni par intérêt. Il n’avait pas besoin de nous. Il nous a appelés à l’existence par un pur débordement d’amour, sans aucune intention de « retour sur investissement ». Si nous sommes créés à son image, alors notre plus haute dignité est de devenir, nous aussi, des êtres de gratuité.

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit ». La rose ne demande pas si on la regarde, elle ne réclame pas de salaire pour son parfum. Elle est simplement ce qu’elle doit être, dans un abandon total.

Eckhart lie la gratuité à la pauvreté absolue (Sermon 52). Être pauvre en esprit, c’est « ne rien vouloir, ne rien savoir, ne rien avoir ». Celui qui est ainsi vide ne demande rien à Dieu. Il est dans une gratuité telle qu’il ne cherche même plus à « honorer Dieu ». Il laisse simplement Dieu être Dieu en lui.

 

« Vous avez reçu gratuitement… » : certains protesteront ! « Moi je n’ai pas volé ma réussite. J’ai travaillé dur pour en arriver là. J’ai dû surmonter bien des épreuves. Je ne dois rien à personne ». Ah bon !? Est-ce si sûr ? Si tu étais né au Soudan en pleine guerre civile, tu aurais bâti la même réussite ? Si ta famille était logée dans un quartier violent d’une cité gangrenée par la drogue, tu aurais eu la même trajectoire ? Si la société ne t’avait pas offert l’enseignement, la santé, les infrastructures, les banques etc., tu aurais été aussi bon dans les affaires ? Examine-toi avec rigueur et honnêteté : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1Co 4,7).

 

« Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » : l’invitation de ce dimanche nous rend libres.

Celui qui donne gratuitement ne peut être déçu, car il n’attendait rien. 

Celui qui agit sans pourquoi est déjà dans le Royaume, car il vit comme Dieu vit.

Arrêtons donc de nous servir de nos actions pour exister.

Arrêtons de compter et de répertorier ce qui devrait être mis à notre crédit.

Devenons « illucides » dans nos responsabilités et nos engagements. 

Ne cherchons pas à connaître – et encore moins à maîtriser – le bien qui pourrait être fait à travers nous.

Il nous suffit de laisser Dieu être Dieu en nous, sans pourquoi, gratuitement…

 

Prière de l’Abandon et de la Gratuité

Seigneur, notre Dieu, Source éternelle qui jaillit et s’écoule sans fin,
Nous te rendons grâce pour le don de ton Être,
Reçu gratuitement dans le silence de notre âme. 

comment-prier-dans-le-christianisme gratuitéApprends-nous, Seigneur, à sortir de nos boutiques de marchands.
Délivre-nous de ce besoin de compter, de mesurer et de marchander
Nos prières, nos mérites et nos amitiés.

Guéris-nous du « pourquoi ».
Fais de nous des êtres « sans pourquoi »,
Qui aiment parce qu’ils aiment,
Qui servent parce qu’ils servent,
Et qui donnent parce que, par Toi, ils sont devenus le don.

Comme la rose qui fleurit sans demander de regard,
Accorde-nous la grâce de fleurir là où Tu nous as plantés,
Sans chercher d’autre récompense que celle de Te plaire.

Que ton Esprit de détachement vienne vider nos cœurs de tout ce qui n’est pas Toi.
Fais de nous des canaux transparents,
Afin que ta Lumière nous traverse sans rencontrer d’obstacle,
Et que notre prochain reçoive de nous, non pas notre propre moi,
Mais ta propre Paix, donnée sans mesure et sans prix.

Car c’est en ne possédant rien que l’on possède tout,
Et c’est en nous perdant en Toi, gratuitement,
Que nous nous trouvons enfin.

Amen.

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte » (Ex 19, 2-6a)


Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, les fils d’Israël arrivèrent dans le désert du Sinaï, et ils y établirent leur camp juste en face de la montagne. Moïse monta vers Dieu. Le Seigneur l’appela du haut de la montagne : « Tu diras à la maison de Jacob, et tu annonceras aux fils d’Israël : Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle et vous ai amenés jusqu’à moi. Maintenant donc, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient ; mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. » 


PSAUME
(Ps 99 (100), 1-2, 3, 5)
R/ Il nous a faits, et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau. (Ps 99, 3bc)


Acclamez le Seigneur, terre entière,
servez le Seigneur dans l’allégresse,
venez à lui avec des chants de joie !


Reconnaissez que le Seigneur est Dieu :
il nous a faits, et nous sommes à lui,
nous, son peuple, son troupeau.


Oui, le Seigneur est bon,
éternel est son amour,
sa fidélité demeure d’âge en âge.


DEUXIÈME LECTURE
« Si nous avons été réconciliés par la mort du Fils, à plus forte raison serons-nous sauvés en recevant sa vie » (Rm 5, 6-11)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions. Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs. À plus forte raison, maintenant que le sang du Christ nous a fait devenir des justes, serons-nous sauvés par lui de la colère de Dieu. En effet, si nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils alors que nous étions ses ennemis, à plus forte raison, maintenant que nous sommes réconciliés, serons-nous sauvés en ayant part à sa vie. Bien plus, nous mettons notre fierté en Dieu, par notre Seigneur Jésus Christ, par qui, maintenant, nous avons reçu la réconciliation.


ÉVANGILE
« Jésus appela ses douze disciples et les envoya en mission » (Mt 9,36-10,8)
Alléluia. Alléluia. Le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. Alléluia. (Mc 1,15) 


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. Il dit alors à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. »
Alors Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité. Voici les noms des douze Apôtres : le premier, Simon, nommé Pierre ; André son frère ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ; Philippe et Barthélemy ; Thomas et Matthieu le publicain ; Jacques, fils d’Alphée, et Thaddée ; Simon le Zélote et Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra.
Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. »
Patrick BRAUD 

 

Mots-clés : , , , , ,

31 mai 2026

Fractale eucharistie !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Fractale eucharistie !

 

Homélie pour le Dimanche de la Fête du Saint-Sacrement
du Corps et du Sang du christ (Fête-Dieu) / Année A 

07/06/26 


Cf. également :

Communier, est-ce bien moral ?
Fêtons le Saint Sacrement avec Chrysostome
Le réel voilé sous le pain et le vin
L’Alliance dans le sang
Les 4 présences eucharistiques
Bénir en tout temps en tout lieu
Les deux épiclèses eucharistiques
Les trois blancheurs
Comme une ancre jetée dans les cieux
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite
De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ?
Donnez-leur vous-mêmes à manger
Impossibilités et raretés eucharistiques
Je suis ce que je mange
L’eucharistie selon Melchisédech
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie

 

1. La séquence de la Fête-Dieu

On l’appelle Lauda Sion car ce sont les mots latins qui commencent la séquence de ce dimanche : « Sion, célèbre ton Sauveur… ». Elle résonne à Lourdes Fractale eucharistie ! dans Communauté spirituelle ostensoirchantée par des milliers de fidèles chaque jour lors de la procession eucharistique. Saint Thomas d’Aquin, qui l’a composée, y affirme bien sûr le dogme du Concile de Trente, sous sa forme la plus simple (pas de transsubstantiation ici) : « le pain se change en son corps, le vin devient son sang ». Il continue avec d’autres phrases qui parlent particulièrement aux scientifiques d’aujourd’hui :

« Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces. On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. […]

Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.

Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué. »

71+XhsOh1uL._SL1384_ eucharistie dans Communauté spirituelleThomas d’Aquin formule ici un principe que le génie du mathématicien français Benoît Mandelbrot explicitera dans les années 70 dans une théorie célèbre : la théorie dite « fractale ». En effet, pour Thomas, l’eucharistie est ainsi structurée que « le Tout est dans la Partie ». Peu importe le nombre de fractions des hosties ou de gorgées dans le calice : la présence divine du Christ reste intacte et complète dans chaque morceau de pain, dans chaque goutte de vin.

Dans le rite de la Fraction du Pain, le prêtre rompt l’hostie. Pour l’esprit logique, diviser un objet, c’est le fragmenter. Mais dans l’Eucharistie, la division ne concerne que les « espèces » (l’apparence du pain) et non la « substance » (la présence du Christ).

Pour expliquer ce paradoxe du tout et de la partie, l’image classique est celle du miroir. Si vous brisez un miroir, chaque petit éclat, aussi minuscule soit-il, ne reflète pas seulement un « bout » de votre visage, mais votre visage tout entier.

Que l’hostie soit grande ou réduite à une miette, le Christ n’est pas « partagé » (au sens de découpé en morceaux). Il est présent intégralement sous chaque parcelle. « Il y a autant sous le fragment que ce que couvrait le tout » affirme Thomas d’Aquin.

 

On croirait lire Mandelbrot, qui a défrayé la chronique par ses superbes objets fractals mystérieux et fascinants !

Les objets fractalsImaginez que vous regardez une côte rocheuse ou un flocon de neige. De loin, vous voyez une forme complexe. Si vous vous rapprochez et que vous regardez un petit détail à la loupe, vous vous apercevez que ce petit détail ressemble exactement à la forme globale que vous voyiez de loin.

C’est ça, l’essence d’une fractale : un objet dont les parties ressemblent au tout.

La théorie fractale de Mandelbrot repose sur trois piliers, trois propriétés mathématiques :

- L’autosimilarité (l’effet « poupées russes »)

C’est le concept clé. Une forme fractale est composée de copies d’elle-même, mais en plus petit.

Prenez par exemple un chou-fleur : Si vous coupez une petite fleurette de ce chou, elle a exactement la même forme pyramidale et spiralée que le chou entier. C’est le même chou, en plus petit ! Si vous recoupez encore cette fleurette, la minuscule partie ressemble toujours au chou de départ.

- Une rugosité infinie

Dans la géométrie classique (celle qu’on apprend à l’école), on étudie des formes lisses : des cercles parfaits, des lignes droites, des triangles. Mais Mandelbrot disait : « Les nuages ne sont pas des sphères, les montagnes ne sont pas des cônes. »

La théorie fractale sert à mesurer et comprendre les objets irréguliers de la nature. Plus vous regardez une fractale de près, plus vous découvrez de nouveaux détails. Elle n’est jamais « lisse », peu importe le niveau de zoom.

Représentation de l’ensemble de Mandelbrot.- L’itération

Comment crée-t-on une forme aussi complexe ? Avec une règle très simple que l’on répète à l’infini. C’est ce qu’on appelle une itération.

Prenez une forme de base (par exemple un segment). Appliquez-lui une transformation (par exemple, ajoutez une pointe au milieu). Recommencez l’opération sur chaque nouveau segment obtenu, encore et encore. Au bout de quelques étapes, les itérations successives obéissant à une règle toute simple produisent une complexité fascinante et magnifique.

 

Pourquoi est-ce révolutionnaire ?

Avant les fractales, on pensait que le chaos de la nature était impossible à mettre en équation. Mandelbrot a montré qu’avec une formule mathématique très courte, on pouvait modéliser le réseau de nos vaisseaux sanguins, la structure des galaxies, les variations de la Bourse, le relief des montagnes etc.

En résumé : La théorie fractale, c’est découvrir que l’infiniment complexe est souvent construit à partir d’un motif infiniment simple qui se répète à différentes échelles.

 

Voilà donc que Thomas d’Aquin nous met sur la voie d’une interprétation fractale de l’eucharistie ! Car le concept de « tout est dans la partie » fait écho au principe d’autosimilarité, et constitue le cœur du mystère eucharistique.

C’est l’affirmation que l’infini ne se contente pas de « visiter » le fini, mais qu’il s’y loge tout entier.

L’œil voit une partie (un petit morceau de pain) mais la foi perçoit le tout (le corps glorieux, la divinité et l’humanité de Jésus).

 

2. Conséquences spirituelles

Cette vision fractale de « la partie qui contient le tout » a des conséquences sur notre vie spirituelle.


- L’eucharistie révèle l’infinie valeur de l’instant : 
si le Tout est dans la partie, alors chaque instant de la vie, aussi « petit » ou « banal » soit-il, peut contenir la plénitude de la présence de Dieu.


- L’eucharistie révèle la dignité de chaque personne humaine individuelle :
 dans le « Corps Mystique » (l’Église), chaque personne est une « partie ». Puisque le Christ est tout entier dans l’Eucharistie reçue par chacun, chaque fidèle devient un porteur de la totalité du Christ. Le « petit » n’est plus négligeable, il est le réceptacle de l’Absolu.

 

- L’eucharistie révèle la primauté absolue du don sur l’avoir : dire que « tout est dans la partie », c’est affirmer que l’amour de Dieu n’est pas une ressource limitée qu’il faudrait rationner. C’est une structure de don : en recevant la parcelle de pain, vous ne recevez pas une « dose » de Dieu, vous recevez Dieu sans mesure. C’est le passage de la quantité à la qualité pure. La « partie » n’est pas un échantillon, c’est le rendez-vous total.

 

- L’eucharistie révèle la vraie nature de l’union à Dieu : d’ordinaire, l’homme se sent comme une goutte d’eau dans l’océan de Dieu. La mystique eucharistique renverse cette perspective : l’Océan se fait tout petit pour entrer en chacun.

330px-Llyfr_Caniad_Solomon_-_Caerwynt_2 fractalC’est ce que les auteurs spirituels appellent l’union mystique. Dans le fragment, Dieu ne s’impose pas par sa démesure, mais par sa « petitesse volontaire ». Le Tout se contracte par amour (Kénose) pour devenir assimilable. Le fragment n’est plus une limite, c’est une porte dérobée vers l’Infini.

Dans la mystique rhénane (chez Maître Eckhart par exemple), il existe au fond de l’âme un « point » incréé, un centre immobile. L’Eucharistie est le miroir de ce point. Recevoir le « Tout dans la partie », c’est la rencontre de deux centres : le Point-Christ (l’hostie) vient épouser le Point-Âme (le cœur, la fine pointe de l’âme).

À ce niveau de profondeur, les dimensions spatiales s’effondrent. Il n’y a plus de « petit » pain ni de « grand » Dieu, il n’y a qu’une présence pure qui remplit tout l’espace intérieur.

 

Mystiquement, cela signifie que lorsque je communie, je ne reçois pas seulement Jésus, mais je reçois tous ceux qui sont en Lui.

Puisque le Tout est dans la partie, dans ma parcelle d’hostie, il y a le Christ, et avec Lui, les anges, les saints, et mon voisin de banc.

C’est la fin de l’isolement. La mystique eucharistique nous révèle que nous ne sommes pas des individus juxtaposés comme des grains de sable, mais que nous sommes mutuellement inclus les uns dans les autres par le fragment partagé. C’est la présence « fractale » du Corps Mystique, que Thomas d’Aquin annonçait si bien : « Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. »

 

Sainte Thérèse de Lisieux ou Élisabeth de la Trinité parlent de cette présence comme d’un soleil caché dans une petite demeure. Le commentaire mystique ici est celui de l’éblouissement discret : la « partie » (l’hostie) sert de voile protecteur. Si nous voyions le « Tout » tel qu’il est, nous serions pulvérisés. Le fragment est donc une miséricorde géométrique : Dieu réduit son échelle pour ne pas effrayer sa créature, tout en restant intégralement Lui-même.

 

« Celui qui mange mon Corps et boit mon Sang demeure en moi, et moi en lui » (Jn 6, 56). Dans cette demeure mutuelle, la structure fractale atteint sa perfection : l’Hôte devient le Lieu, et le Lieu devient l’Hôte. C’est le mystère de l’inhabitation : vous ne contenez pas Dieu comme un vase contient de l’eau, mais comme une éponge est imbibée par l’océan. L’éponge est dans l’océan (le Tout), et l’océan est dans l’éponge (la Partie). Tout est un.

 

3. Conséquences politiques et économiques

- L’eucharistie promeut une vision personnaliste de l’être humain.

Si l’Eucharistie est une structure fractale où le Tout est dans la partie, alors elle devient le manifeste d’une révolution sociale et politique radicale. Elle déconstruit les hiérarchies de puissance pour instaurer une « géométrie de la dignité ». Elle signe la fin de la « Masse » au profit du « Corps »

En politique classique, l’individu est souvent une unité statistique, une particule interchangeable dans une masse. L’eucharistie opère une inversion fractale de cette vision très individualiste (au sens libéral) : si chaque « partie » contient le « Tout », alors le citoyen (le fidèle) n’est plus une fraction de la société, mais le porteur de l’entièreté de la dignité humaine et divine. En conséquence, aucun pouvoir n’a le droit sacrifier une « petite partie » au nom du « tout » (l’État, le Parti, le Marché), car blesser une partie, c’est blesser la totalité du Christ.

 

- L’eucharistie promeut une économie du Don. 

L'économie de communion, une utopie ?Le système politique et économique mondial repose sur la rareté : la valeur d’un objet dépend de son abondance (la crise actuelle du pétrole nous le rappelle…). Dans la multiplication des pains comme dans l’eucharistie, la division n’appauvrit pas, elle multiplie. Saint Augustin n’écrivait-il pas que, alors qu’il est partagé, le Christ ressuscité augmente au lieu de diminuer ? (dum dividetur, augetur)

L’Eucharistie propose une société où la richesse ne se définit pas par l’accumulation (avoir le « tout » pour soi), mais par la circulation. Le « Tout » se donne dans la « Partie » pour que chaque partie puisse être comblée sans déposséder l’autre. C’est la base d’un socialisme de la charité ou d’une écologie intégrale.

 

- L’eucharistie promeut une subsidiarité radicale. 

En politique, la subsidiarité consiste à laisser à la plus petite unité possible (la partie) le pouvoir de décider de ce qui la concerne. Puisque le Christ est présent tout entier dans la plus petite parcelle, l’autorité ne réside pas seulement « en haut » (le centre du cercle), mais dans chaque « fragment » de la communauté. C’est une forme de décentralisation qui s’enracine ainsi dans l’acte sacramentel : la périphérie n’est jamais « loin » du centre, car le centre (le Christ) s’est déplacé dans chaque périphérie.

 

- L’eucharistie promeut une unité politique sans uniformité ni exclusion.

Une structure fractale est complexe et diverse, mais régie par une seule loi de construction. L’Eucharistie force à voir l’unité politique non pas comme une uniformisation (tout le monde doit être pareil), mais comme une communion. Si le « Tout » est dans chaque « Partie », alors la diversité des cultures, des classes sociales et des nations n’est pas une menace pour l’unité, mais une itération variée de la même humanité habitée par Dieu. Le racisme ou le mépris de classe deviennent des impossibilités métaphysiques : on ne peut mépriser une « partie » qui contient le « Tout ».

 

- L’eucharistie promeut une « Politique du Fragment », où le local et le global sont inséparables.. 

Global et localL’interprétation sociale du Saint-Sacrement nous dit que la « petite politique » (le soin des pauvres, le geste local, le quartier) n’est pas moins importante que la « grande politique » (les traités, les parlements).

L’acte local contient l’enjeu global. Ramasser une miette, s’occuper d’un seul exclu, c’est restaurer l’ordre du monde entier. C’est une politique de l’attention au fragment, car dans le fragment réside la seule puissance capable de transformer la totalité.

 

Lier la théologie eucharistique du « Tout dans la partie » à la pensée économique peut sembler audacieux, mais plusieurs économistes hétérodoxes et philosophes de l’économie ont théorisé des modèles qui rompent avec la rareté pour privilégier la communion et la subsidiarité.

On peut citer beaucoup d’économistes qui ont essayé de développer une « économie de communion » fidèle au principe eucharistique d’inhabitation mutuelle du tout et de la partie. 

Ces économistes, bien que venant d’horizons différents, rejoignent l’intuition eucharistique sur plusieurs points clés :

- Non-fragmentation : on ne peut pas diviser l’humain (travailleur, consommateur, fidèle). Chaque « partie » de l’activité humaine porte la dignité du tout.

- Anti-utilitarisme : la valeur n’est pas dans l’accumulation, mais dans la qualité du lien (la « fraction » du pain qui crée la communauté).

- Localité universelle : l’action locale (le fragment) a une résonance globale (le tout).

- La Relation comme « Substance ». Le dogme eucharistique affirme que le Christ est présent dans la relation entre les espèces et le fidèle. Des économistes comme Stefano Zamagni développent à partir de là une ontologie relationnelle : c’est la relation qui crée l’être, et non l’inverse L’être humain n’est pas un individu (atome insécable), mais une personne (nœud de relations). « L’identité de la personne est constituée par ses relations. Comme dans le mystère eucharistique où le Tout est présent dans la fraction, la dignité de l’humanité entière est présente dans chaque relation interpersonnelle. »

 

Approchez donc de ce fragment de pain azyme avec en tête l’image d’un bel objet fractal de Mandelbrot : par l’acte de communier, le Christ est en moi, je suis en Christ, nous sommes son corps, chacun et ensemble.

Comme l’itération génère la figure fractale, répétons ce geste de fragmentation eucharistique (par le don, l’amour partagé) à l’infini dans nos responsabilités ordinaires, afin que le Christ ressuscité devienne « tout en tous »

 

« Le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.

Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. […]

Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.

Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué. »

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Dieu t’a donné cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue » (Dt 8, 2-3.14b-16a)


Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple d’Israël : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. N’oublie pas le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. C’est lui qui t’a fait traverser ce désert, vaste et terrifiant, pays des serpents brûlants et des scorpions, pays de la sécheresse et de la soif. C’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure. C’est lui qui, dans le désert, t’a donné la manne – cette nourriture inconnue de tes pères. »


PSAUME
(Ps 147 (147 B), 12-13, 14-15, 19-20)
R/ Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! (Ps 147, 12a)


Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! Célèbre ton Dieu, ô Sion !
Il a consolidé les barres de tes portes,
dans tes murs il a béni tes enfants.

Il fait régner la paix à tes frontières,
et d’un pain de froment te rassasie.
Il envoie sa parole sur la terre :
rapide, son verbe la parcourt. 


Il révèle sa parole à Jacob,
ses volontés et ses lois à Israël.
Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ;
nul autre n’a connu ses volontés.


DEUXIÈME LECTURE
« Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps » (1 Co 10, 16-17)


Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, la coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.


SÉQUENCE

Cette séquence (ad libitum) peut être dite intégralement ou sous une forme abrégée à partir de : « Le voici, le pain des anges »


Sion, célèbre ton Sauveur, chante ton chef et ton pasteur par des hymnes et des chants.
Tant que tu peux, tu dois oser, car il dépasse tes louanges, tu ne peux trop le louer.
Le Pain vivant, le Pain de vie, il est aujourd’hui proposé comme objet de tes louanges.
Au repas sacré de la Cène, il est bien vrai qu’il fut donné au groupe des douze frères.
Louons-le à voix pleine et forte, que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs !
C’est en effet la journée solennelle où nous fêtons de ce banquet divin la première institution.
À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne.
L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit.
Ce que fit le Christ à la Cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui.
Instruits par son précepte saint, nous consacrons le pain, le vin, en victime de salut.
C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang.
Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature.
L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin.
Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître.
Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort.
Mort des pécheurs, vie pour les justes ; vois : ils prennent pareillement ; quel résultat différent !
Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.
Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué.

* Le voici, le pain des anges, il devient  le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens.
D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères.
Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants.
Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie de tes saints. Amen.


ÉVANGILE
« Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson » (Jn 6, 51-58)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51.58)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait aux foules des Juifs : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. » Les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , ,

12345...259