L'homélie du dimanche (prochain)

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26 juillet 2026

Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?

 

Homélie pour le 18° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

02/08/26 


Cf. également :

Les inséparables
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie
La 12° ânesse
Éveiller à d’autres appétits
Gardez-vous bien de toute âpreté au gain !
Le principe de gratuité
Multiplication des pains : une catéchèse d’ivoire
Donnez-leur vous mêmes à manger
La soumission consentie


Vous est-il déjà arrivé de ressentir en vous un vide, une amertume, une insatisfaction radicale, alors que pourtant tout allait normalement dans le plus normal des mondes ?

Quand l’argent lui-même vous laisse un goût d’inachevé, quand le bilan de votre activité vous laisse sur votre faim, quand votre réussite soudain vous semble creuse, alors vous êtes prêts à écouter le prophète Isaïe de notre première lecture (Is 55,1-3) : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? »

 

Vous ne serez pas le premier à éprouver un tel désenchantement. Parmi vos prédécesseurs illustres que ce constat de vanité a bouleversés, voici le témoignage de deux grandes figures, l’une littéraire et l’autre spirituelle.

 

1. Les deux souris, le miel et le dragon

À la fin des années 1870, l’écrivain russe Léon Tolstoï a la cinquantaine. Il est au sommet de sa gloire littéraire après avoir publié Guerre et Paix et Anna Karénine. Il est immensément riche, propriétaire d’un grand domaine (Iasnaïa Poliana), marié, père de famille nombreuse et en parfaite santé physique. Pourtant, au milieu de cette normalité idyllique, il est saisi d’un vertige absolu. Il réalise que tout ce pour quoi il travaille « ne rassasie pas ».

Il a consigné cette crise spirituelle dans un texte autobiographique bouleversant : Ma Confession (1882). Dans ce passage, Tolstoï décrit comment sa vie, vue de l’extérieur, était un modèle de réussite, alors qu’à l’intérieur, la machine s’était arrêtée, révélant un gouffre.

Tolstoï : Ma confession par Tolstoï« C’est ce qui m’arriva à une époque où j’étais de tous points ce qu’on appelle un homme heureux : j’avais une excellente femme qui m’aimait et que j’aimais ; de beaux enfants ; de grands biens qui, sans aucun effort de ma part, augmentaient continuellement ; j’étais respecté de mes proches et de mes connaissances ; je recevais des louanges de la part des étrangers et je pouvais, sans exagération, me croire célèbre. De plus, je n’étais ni fou ni malade…

Et, dans ces conditions, j’en arrivai à ceci : que je ne pouvais plus vivre. [...]

Ma vie s’était arrêtée. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir ; je ne pouvais pas faire autrement que de respirer, manger, boire, dormir ; mais il n’y avait pas de vie en moi, parce qu’il n’y avait aucun désir dont la satisfaction me parût raisonnable. [...] Si une fée était venue m’offrir de réaliser mes souhaits, je n’aurais pas su quoi lui demander. [...]

Les questions semblaient m’attendre, toujours les mêmes : « Pourquoi ? À quoi bon ? Et après ? » » (Léon Tolstoï, Ma Confession, chapitre III).

 

Pour décrire ce vide intérieur, il reprend une vieille fable orientale qui illustre la condition de l’homme moderne s’étourdissant dans de petites jouissances matérielles alors qu’il est suspendu au-dessus du vide.

« Un voyageur est surpris dans la steppe par une bête féroce. Pour lui échapper, il se laisse glisser dans un puits desséché ; mais il voit au fond un dragon, la gueule ouverte pour le dévorer. Le malheureux, n’osant sortir de peur d’être déchiré par la bête, n’osant sauter au fond pour ne pas être englouti par le dragon, se cramponne aux branches d’un buisson sauvage qui a poussé dans les fentes du puits.

Ses mains s’affaiblissent, il sent qu’il va bientôt devoir lâcher prise… mais il s’accroche encore. C’est alors qu’il voit deux souris, l’une blanche, l’autre noire, qui tournent régulièrement autour du tronc du buisson et le rongent. [...]

Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? dans Communauté spirituelleLe voyageur voit cela et comprend qu’il va périr de toute façon. Mais pendant qu’il est ainsi suspendu, il regarde autour de lui et trouve sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel ; il les atteint avec sa langue et les lèche.


C’est ainsi que je m’accrochais aux branches de la vie, sachant que le dragon de la mort m’attendait inévitablement [...]. Et je léchais ce miel qui autrefois me consolait ; mais maintenant, ce miel ne me donnait plus de plaisir… Je voyais clairement le dragon, et les souris rongeaient mon appui, et je ne pouvais détacher mes yeux du dragon et des souris. Ce n’était pas une fable, c’était la vérité pure, simple, intelligible pour chacun » (chapitre IV).

 

Le « miel » dont parle Tolstoï, ce sont ses chefs-d’œuvre littéraires, sa fortune, l’entretien de ses terres : tout ce travail qui occupait ses journées.

Tant que la machine sociale tournait, ces activités passaient pour du « pain ». Mais dès que la lucidité est arrivée, Tolstoï a vu que ce pain ne nourrissait pas son âme face à l’immensité de la question du sens de la vie. Il s’est rendu compte qu’il avait passé sa vie à accumuler des abstractions (la gloire, l’argent) qui, au moment de vérité, se révélaient être des coquilles vides.

Sa sortie de crise passera, tout comme le suggère la fin du verset d’Ésaïe (« Écoutez-moi donc… »), par un dépouillement radical, un retour à la terre, à la simplicité évangélique et à la rupture avec la vanité de sa classe sociale.

 

2. Le grand vide du fêtard fortuné

Avant de devenir le « frère universel » et de se retirer dans le désert du Sahara, Charles de Foucauld (1858-1916) a mené une jeunesse d’officier de cavalerie particulièrement dissolue, oisive et fortunée. Héritier d’une immense fortune à sa majorité, il est alors connu à Nancy puis à Alger pour ses fêtes somptueuses, son goût de la haute gastronomie (on le surnomme « Fatou » en raison de son embonpoint) et son ennui profond.

C’est dans sa correspondance et ses écrits spirituels postérieurs, notamment sa célèbre lettre à son ami Henry de Castries ou ses méditations à Nazareth, qu’il livre un témoignage saisissant sur ce vide existentiel, cette « fatigue pour ce qui ne rassasie pas ».


Dans une lettre mémorable écrite en 1901 à Henry de Castries, il jette un regard lucide sur ses années de jeunesse (entre 1874 et 1886) où il cherchait à combler le vide par les plaisirs mondains, sans y parvenir.

Avant de devenir prêtre, Charles de Foucauld a fait ses armes à l’École de la cavalerie à Saumur, où il faisait venir de Paris des prostituées, mangeait considérablement, buvait plus encore.

Avant de devenir prêtre, Charles de Foucauld
a fait ses armes à l’École de la cavalerie à Saumur,
où il faisait venir de Paris des prostituées,
mangeait considérablement, buvait plus encore.

Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais… Vous avez éprouvé cette tristesse de la jeunesse mondaine : on rit, on s’étourdit, on fait le fou, et au fond on est triste, on sent un grand vide, une amertume amère.

J’éprouvais cette tristesse douloureuse, ce vide, mais je ne savais d’où cela venait. C’était la main de Dieu qui se faisait sentir, mais je ne le savais pas. Je cherchais à m’étourdir, à remplir ce vide par de nouveaux plaisirs, et le vide ne faisait que s’agrandir. »

 

Plus tard, dans ses méditations écrites à Nazareth, alors qu’il est devenu domestique chez les Clarisses et qu’il vit dans un dénuement total, il revient sur cette période de doute intellectuel et de détresse morale qui a précédé sa conversion en octobre 1886. Il décrit l’incapacité des cercles parisiens et des salons à étancher sa soif.

« Pendant douze ans, j’ai vécu sans aucune foi : rien ne me paraissait assez prouvé ; la foi égale de religions si diverses est la condamnation de toutes [...]. Je restai douze ans ainsi, ne niant rien, ne croyant rien, désespérant de la vérité, et ne croyant pas même en Dieu, aucune preuve ne me paraissant assez évidente. [...]

Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée que lors, chaque soir, quand je me trouvais seul dans mon appartement… Elle me tenait muet et accablé pendant ce qu’on appelle des fêtes : je les lançais, mais avec une fraîcheur de glace et une mélancolie infinie » (Écrits spirituels, Notes de retraite, Nazareth, novembre 1897).

 

Le parcours de Charles de Foucauld illustre parfaitement la trajectoire d’une rupture avec la vanité de l’existence mondaine dénoncée par Isaïe : l’argent pesé inutilement, ce sont les banquets, les maîtresses, le prestige de l’uniforme et les dépenses extravagantes. Tout ce système de gratification sociale ne fait, selon ses mots, que « grandir le vide ».


Sa conversion s’amorce lorsqu’il commence à fréquenter l’église Saint-Augustin à Paris, répétant pendant des semaines cette prière désespérée : « Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse ». Sa réponse à l’invitation d’Ésaïe (« mangez ce qui est bon ») sera radicale : il passera du faste des mess d’officiers à la subsistance quotidienne d’un ermite, trouvant dans le silence du désert et l’écoute de la Parole la satiété que toute la fortune de son aristocratie n’avait pu lui offrir.

Comme quoi les plus grands fêtards sont peut-être les plus grands saints en puissance ! Car eux au moins, ils cherchent autre chose.

 

3. Qu’est-ce qui est capable de dilater votre cœur ?

Une nourriture qui nourrit les foules – celle que Jésus a multiplié sur les rives du lac dans notre évangile (Mt 14,13–21) – n’est pas l’abondance de renommée et de biens de Tolstoï ni la joie creuse des fêtes mondaines du jeune De Foucauld ; c’est bien plutôt les cinq pains et les deux poissons qui suffirent à la foule pour rester auprès de Jésus au lieu d’être renvoyée loin de lui.

Là, c’était la compassion et la guérison émanant de cet homme qui a rassasié les villageois à sa suite.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous rassasie ? Au point de vous sentir pleinement vous-même, pleinement à votre place, pleinement aligné sur ce qui est essentiel pour vous ?

 

Lisez cette histoire vraie.

Un jeune diplômé d’une prestigieuse école de commerce vient trouver son ancien professeur de marketing qu’il aimait bien :

 de Foucauld dans Communauté spirituelle– Je viens vous demander conseil. Ma boîte me propose un poste prestigieux, bien payé, et prometteur. C’est à Singapour : il faut-il partir au moins 3 ans et cravacher pour mériter la suite. Dois-je accepter ?

- Quels serait pour toi les avantages et les inconvénients de dire oui ?

- Les avantages : la paye, la promesse d’évolution, le dépaysement, les responsabilités. Les inconvénients : je ne suis pas sûr de vouloir faire carrière dans cette boîte, et c’est beaucoup de sacrifices pour de l’argent.

- Qu’est-ce qui pourrait te faire choisir autre chose ?

- Si je trouvais plus intéressant ailleurs ?

- Réfléchis à ton parcours depuis ta sortie d’école… : quand ton cœur s’est-il dilaté lors d’une activité professionnelle ?

Désarçonné par la question, le jeune homme demeure un long moment en silence, le front plissé, interdit, puis cherche dans sa mémoire. Son visage s’éclaire enfin :

- « Je sais. Je n’ai jamais été si bien avec moi-même que lorsque je conduisais des chantiers de développement pendant mes deux années de coopération militaire en Afrique Noire ». Il avait même une larme discrète lorsqu’il ajouta : « Là, c’était moi. J’étais pleinement en accord avec ce que je faisais ».

Le professeur, ému, n’a pas eu besoin d’en dire plus, et encore moins de lui donner un conseil. Le jeune homme avait pris conscience que son moteur le plus intime pour agir, c’était le sens humain de son action et la qualité des relations avec les équipes. Il déclina finalement l’offre pour Singapour, et chercha une entreprise qui permettrait à nouveau à son cœur de se « dilater » en exerçant son métier.


Ce qui a provoqué ce déclic fut la question du professeur après un échange confiant et ouvert : quand ton cœur s’est-il dilaté ? Cette question fut puissante par la prise de conscience qu’elle suscita, et l’énergie qu’elle libéra en même temps pour chercher autre chose.

 

Groeicyclus Isaïe

 

Voilà comment multiplier les cinq pains et les deux poissons de Tibériade : cherchez ce qui dilate votre cœur ; découvrez ce à quoi cela vous appelle ; allez jusqu’au bout de cet appel à devenir vous-même.

Si vous avez réellement et soif de cet essentiel, vous ferez l’expérience de la gratuité promise par Isaïe : « Venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer ». Car le désir véritable – comme l’amour – ne s’achète pas : il se reçoit, il se donne, pour rien.

Trouver cette veine du saint désir en vous, et plus jamais vous ne vous fatiguerez pour ce qui ne rassasie pas…

 

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Venez acheter et consommer » (Is 55, 1-3)


Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer. Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses, vous vous régalerez de viandes savoureuses ! Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez. Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle : ce sont les bienfaits garantis à David.


PSAUME
(Ps 144 (145), 8-9, 15-16, 17-18)
R/ Tu ouvres ta main, Seigneur : nous voici rassasiés. (cf. Ps 144, 16)


Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
la bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.


Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
tu ouvres ta main :
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.


Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.


DEUXIÈME LECTURE
« Aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ » (Rm 8, 35.37-39)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur.


ÉVANGILE
« Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés » (Mt 14, 13-21)
Alléluia. Alléluia. 
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Alléluia. (Mt 4, 4b)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les foules l’apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades.
Le soir venu, les disciples s’approchèrent et lui dirent : « L’endroit est désert et l’heure est déjà avancée. Renvoie donc la foule : qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture ! » Mais Jésus leur dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Alors ils lui disent : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. » Jésus dit : « Apportez-les moi. » Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule. Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins. Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.
Patrick Braud

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19 juillet 2026

Le pape et l’IA : tirer du neuf de l’ancien

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le pape et l’IA : tirer du neuf de l’ancien

 

Homélie pour le 17° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

26/07/26 


Cf. également :

Le trésor et le marchand
Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu
Tirer de son trésor du neuf et de l’ancien
Quelle sera votre perle fine ?
Acquis d’initié
Donne-moi la sagesse, assise près de toi
La brebis et la drachme


1. Le trésor de la doctrine sociale de l’Église ; l’ancien et le nouveau

Le pape et l’IA : tirer du neuf de l’ancien dans Communauté spirituelle scribe-ptahchepses« Tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13,52).

On perçoit tout de suite la portée de ce discernement plein de sagesse prôné par l’Évangile de ce dimanche (Mt 13, 44-52) : éviter le traditionalisme qui refuse la nouveauté de l’Esprit ; éviter la révolution qui prétend faire table rase du passé.

« Tirer du neuf de l’ancien », aux premiers siècles du christianisme, c’est relire le premier Testament à la lumière de la Nouvelle Alliance ; c’est vivre l’esprit de la Loi juive sans être esclave de ses commandements contingents ; c’est accueillir l’Esprit de Pentecôte qui parle toutes les langues et y reconnaître l’accomplissement des prophéties anciennes ; c’est baptiser les incirconcis et supprimer les interdits alimentaires etc.

Les premiers chrétiens savaient bien que pour lancer une flèche très loin vers l’avant (l’avenir), il faut tirer la corde très loin vers l’arrière (la mémoire).

 

Au XXI° siècle, tirer du neuf de l’ancien c’est scruter la culture numérique qui se développe et s’étend à toutes les activités humaines : l’intelligence artificielle (IA), les data centers, les réseaux sociaux, l’hyper-connexion etc. Le pape Léon XIV s’est livré à cet exercice de discernement en publiant le 15 mai 1026 son encyclique Magnifica Humanitas (MH).

Il devait pour cela suivre le principe de continuité de notre évangile (Mt 13,52), mais également un autre principe – en tension avec le premier – formulé en Lc 5,38 : « à vin nouveau, outres neuves » 

Entre continuité et rupture, comment naviguer ? En fait, la continuité s’applique au trésor de la foi, tandis que les ruptures inévitables concernent les structures, les contenants de la foi (les outres). C’est le vieux débat entre fidélité et identité : pour demeurer fidèle à soi-même (ipséité), il faut quelquefois changer les vieilles outres… Vatican II l’a fait à merveille pour la vie ecclésiale, en s’appuyant sur le renouveau des études patristiques du début du siècle, ce qui lui a permis de revenir à la tradition la plus ancienne.
Léon XIV montre que la doctrine sociale de l’Église ne cesse d’opérer ce double mouvement de fidélité/nouveauté, depuis l’encyclique Rerum novarum de Léon XII (1891) sur la révolution industrielle. Voyons comment.

 

2. Le discernement de Léon XIV

 

– le trésor de la doctrine sociale de l’Église

 encyclique dans Communauté spirituelleTel « le scribe devenu disciple », Léon XIV rassemble d’abord les trésors de la Tradition sur les questions sociales et anthropologiques.

Il choisit de publier son texte pour le 135° anniversaire de Rerum novarum. Le message est clair : la Doctrine sociale de l’Église n’est pas un « ensemble statique de concepts » (les vieilles outres) mais un « corpus vivant de vérités » (le trésor). Face à l’IA, le pape puise dans ce trésor les principes immuables de la dignité humaine, de la valeur intrinsèque du travail et de la justice sociale pour juger les res novae (les réalités nouvelles) de notre siècle.

 

Les deux premiers chapitres (55 pages sur 134) sont entièrement consacrés au rappel des acquis de la doctrine sociale de l’Église, tant au niveau des principes et critères de discernement ecclésial qu’au niveau des épisodes historiques qui ont marqué les choses nouvelles apparues au XIX° siècle (industrialisation, misère ouvrière, socialisme, libéralisme). Les principes de la doctrine sociale de l’Église constituent une boussole pour s’orienter aujourd’hui encore : dignité humaine inconditionnelle, bien commun, destination universelle des biens, propriété privée, subsidiarité, option préférentielle pour les pauvres, écologie intégrale etc. De ce trésor ancien, le pape essaie de tirer le neuf qui permettra d’accompagner les bouleversements du numérique et notamment de l’IA.

On peut repérer quatre apports essentiels.

 

– La relation humaine est plus vitale que l’échange numérique.

Le christianisme est la religion de l’incarnation. Or l’IA n’a pas de corps, pas de finitude, pas d’expérience de la souffrance ni de la mort. Le trésor chrétien rappelle que le salut passe par la chair (le don de soi, la présence physique, les sacrements). Une machine peut générer une prière fluide, mais elle n’a pas d’âme (anima) ; elle ne prie pas, elle calcule.

« Lorsque l’efficacité devient la mesure de la valeur, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser plutôt que comme une créature appelée à la relation et à la communion » (MH 112).

 

– L’événement humanise, l’algorithme enferme

Le numérique cherche à tout optimiser, à prédire nos comportements et à éliminer le hasard (l’économie de l’attention). Or, la Bible est l’histoire de l’imprévu de Dieu, de la brisure, du pardon et de la conversion radicale (l’événement non programmable). Le discernement consiste à préserver des espaces d’inattendu, de silence et de gratuité.

 

– La vulnérabilité est le lieu de grâce

Le transhumanisme (en s’appuyant sur l’IA) voudrait éliminer la finitude et la fragilité humaine. Il vise une forme de perfection technique et d’efficacité absolue. Le trésor spirituel nous enseigne à l’inverse que c’est dans notre faiblesse, nos failles et notre pauvreté que se déploie la grâce divine (« Ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse », 2Co 12,9). 

« Tout ce qui apparaît comme une “limite” – incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité – tend à être perçu avant tout comme un défaut à corriger, plutôt qu’un espace où l’humain mûrit et s’ouvre à la relation. Or, nous devons nous rappeler que l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite. Une vision de la réalité à la lumière de la foi aide à reconnaître ce que nous appelons la “contingence” des choses de ce monde. Si, d’une part, il est de notre devoir d’essayer d’éliminer la souffrance qui marque la vie humaine, d’autre part, il est sage de reconnaître notre finitude constitutive, sachant que « l’expérience religieuse, et en particulier la foi chrétienne, proposent d’habiter, sans simplifications, cette ambivalence entre la grandeur et la limite de l’humain, en la lisant à la lumière de la relation originelle et fondatrice avec Dieu » (MH 118).

La véritable réalisation de la personne ne passe pas par l’effacement de ses fragilités par la technique, mais par l’accueil de la grâce et d’un humanisme chrétien. Les machines, aussi performantes soient-elles, ne pourront jamais remplacer la splendeur de la nature humaine.

 

– Jérusalem au lieu de Babel

L’encyclique est structurée autour d’une tension biblique majeure qui fait écho au discernement du maître de maison : le choix entre construire Babel ou rebâtir Jérusalem.

babel_jerusalem_da-678x381 Léon XIVBabel représente la tentation de la puissance technologique déconnectée, centralisée, opaque, et dominée par quelques monopoles technologiques (le « neuf » purement technique et orgueilleux).

Jérusalem représente la communauté à taille humaine, où la technologie est mise au service du bien commun, de l’éducation et de la justice (le « neuf » évangélique, enraciné).

 

Dans la Jérusalem reconstruite avec tous, les monopoles du savoir ou de l’argent n’ont pas leur place ! Quelques acteurs privés, à la fortune colossale, décident et produisent sans souci du bien commun : Elon Musk, Bill Gates, Jeff Bezos, Sam Altman, Jensen Huang etc. s’autoproclament prophètes d’une humanité nouvelle, mais sont surtout préoccupés de leur puissance dominatrice et rentable. Le document souligne l’importance d’une gouvernance éthique de l’IA basée sur la responsabilité et la transparence (notamment via le contrôle indépendant des algorithmes et un accès équitable aux données) afin d’éviter que ce pouvoir unilatéral et opaque ne détruise le bien commun.

 

3. Les limites de l’encyclique

 

– technophobe ?

En même temps que les nécessaires alertes sur les dérives et dangers de l’IA, on aurait attendu un peu plus d’enthousiasme sur les possibilités que le génie humain va nous offrir à travers les progrès de l’IA : diagnostic médical, soins personnalisés, interventions chirurgicales ultra précises, nouvelles molécules, prévention et détection des pannes mécaniques ou industrielles, modèles prévisionnels performants, automatisation de tâches humaines pénibles et ingrates, effacement des barrières linguistiques, assistant personnel disponible H24 etc.

BIEN-ETRE
En opposant de manière très frontale la 
« splendeur de la nature humaine » aux récits transhumanistes et posthumanistes (ch. 3), le document tend à diaboliser les courants qui cherchent à fusionner l’homme et la machine. Certains critiques soulignent que cette approche peut témoigner d’un biais anthropocentrique rigide. En insistant lourdement sur la « sacralité de la fragilité humaine », le texte prend le risque de rejeter en bloc des innovations biomédicales ou technologiques qui, en essayant d’augmenter l’humain, visent à soulager de réelles souffrances. 


Cette réticence envers le nouveau des sciences ne date pas d’hier chez les princes de l’Église ! Il suffit d’évoquer pêle-mêle l’interdiction de la dissection humaine (1299) suite aux premières expérimentations en ce sens ; la condamnation du prêt à intérêt au Moyen Âge ; l’Index et la censure (1559) suite à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg ; la condamnation des thèses de Copernic et le procès de Galilée (1633) ; le refus de la théorie de l’évolution de Darwin (1859) ; la crise moderniste et le Syllabus (1804) dénonçant « les erreurs modernes : liberté religieuse, progrès technique, libéralisme, laïcité ; la réticence à adopter l’anesthésie (accouchement sans douleur) ; le refus de la contraception moderne (1968), de la PMA (1987) etc. La liste est longue !

Sans être des technophiles béats ou naïfs, les catholiques attendent d’être encouragés tout au long de leur investissement (professionnel, financier, personnel) dans le numérique, afin d’y faire fructifier les talents que notre « magnifique humanité » est capable de faire surgir de ces 0 et de ces 1.

 

Augmenter l’humain : pourquoi pas ? S’il s’agit de moins souffrir, de vivre mieux et plus longtemps, pourquoi ne pas augmenter nos capacités visuelles, cognitives, kinesthésiques, mémorielles etc. ? De la prothèse de hanche à la greffe de cœur,  du smartphone à la puce implantée, pourquoi avoir peur de l’évolution homme–machine ? Oui, il faut la réguler, l’empêcher de devenir folle, la « désarmer » - selon le mot du pape – lorsqu’elle s’égare. Mais Jésus nous demande de laisser pousser ensemble le bon grain et ivraie, et de ne pas enfouir nos talents sous la terre…

 

- réaliste et applicable ?

Le texte dénonce à juste titre le pouvoir unilatéral, opaque et transnational des multinationales privées qui contrôlent les infrastructures et la puissance de calcul. Cependant, l’appel du Pape à la « transparence » et à une « gouvernance éthique » globale souffre d’un manque d’outils contraignants. Face à des dynamiques de marché hyper-concurrentielles et aux intérêts géopolitiques des superpuissances, les recommandations de l’Église risquent d’être perçues comme de belles déclarations d’intention (un idéal moral) déconnectées des réalités du capitalisme de surveillance.


- « désarmer » l’IA : comment ?

Dans le chapitre 5, Léon XIV utilise l’expression forte de « désarmer l’intelligence artificielle » pour contrer la culture du pouvoir et la délégation des décisions létales (armes autonomes).

shutterstock-1253670499-1256x826« Désarmer l’IA, c’est la soustraire à la logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive. C’est la course à l’algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste dans le but de consolider un avantage géopolitique ou commercial sur tous les autres. Désarmer, c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. Cela signifie la soustraire aux monopoles, la rendre discutable, contestable, et donc habitable, en la restituant à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie » (MH 110).

Si cette position est moralement prophétique, elle est jugée utopique par les experts en géostratégie. Dans un contexte de tensions internationales exacerbées et de course aux armements technologiques, demander unilatéralement le désarmement algorithmique sans cadre juridique international préexistant et vérifiable paraît déphasé par rapport aux impératifs de sécurité des États. L’IA, née de la recherche pour le militaire, a toujours besoin des énormes capitaux des armées pour progresser…


- vérité et éducation

Le document attribue à l’école et aux universités une responsabilité immense : bâtir une « écologie de la communication » pour immuniser les esprits contre la désinformation et la manipulation des algorithmes. Cette posture peut sembler réductionniste : elle surévalue le pouvoir de l’éducation traditionnelle face à des architectures cognitives numériques conçues précisément pour captiver l’attention et contourner la rationalité humaine. De plus, définir la vérité principalement à travers le prisme de la foi et du bien commun évite de trancher les débats techniques complexes sur la modération des contenus et la liberté d’expression en ligne.


- le travail humain

Le chapitre 4 réaffirme la primauté absolue du travail humain sur l’automatisation, en liant directement le travail à la dignité et à la survie des familles. Les critiques d’orientation progressiste ou technologique reprochent souvent à cette doctrine sociale son conservatisme économique. Plutôt que de penser l’après-travail ou des modèles alternatifs (comme le revenu universel de base, ou la multiplication des robots pour les tâches serviles), l’encyclique s’accroche au modèle traditionnel du salariat, ce qui peut freiner une réflexion plus audacieuse sur la redistribution des richesses produites par les machines.

En somme, si le texte brille par sa hauteur morale et sa défense intransigeante de l’humain, on lui reproche essentiellement son idéalisme et une certaine impuissance politique face à la vitesse et à la brutalité de la transition numérique.

 

Reprenons pour nous-même la voie du discernement suivie par Léon XIV : que voudrait dire pour moi : « tirer du neuf de l’ancien » ? demeurer fidèle en acceptant de changer ? actualiser le trésor de la Tradition chrétienne en acceptant les outres neuves du vin nouveau de l’Évangile ?

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Tu m’as demandé le discernement » (1 R 3, 5.7-12)


Lecture du premier livre des Rois
En ces jours-là, à Gabaon, pendant la nuit, le Seigneur apparut en songe à Salomon. Dieu lui dit : « Demande ce que je dois te donner. » Salomon répondit : « Ainsi donc, Seigneur mon Dieu, c’est toi qui m’as fait roi, moi, ton serviteur, à la place de David, mon père ; or, je suis un tout jeune homme, ne sachant comment se comporter, et me voilà au milieu du peuple que tu as élu ; c’est un peuple nombreux, si nombreux qu’on ne peut ni l’évaluer ni le compter. Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien et le mal ; sans cela, comment gouverner ton peuple, qui est si important ? »
Cette demande de Salomon plut au Seigneur, qui lui dit : « Puisque c’est cela que tu as demandé, et non pas de longs jours, ni la richesse, ni la mort de tes ennemis, mais puisque tu as demandé le discernement, l’art d’être attentif et de gouverner, je fais ce que tu as demandé : je te donne un cœur intelligent et sage, tel que personne n’en a eu avant toi et que personne n’en aura après toi. »


PSAUME
(Ps 118 (119), 57.72, 76-77, 127-128, 129-130)
R/ De quel amour j’aime ta loi, Seigneur ! (Ps 118, 97a)


Mon partage, Seigneur, je l’ai dit,
c’est d’observer tes paroles.
Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche,
plus qu’un monceau d’or ou d’argent.


Que j’aie pour consolation ton amour
selon tes promesses à ton serviteur !
Que vienne à moi ta tendresse, et je vivrai :
ta loi fait mon plaisir.


Aussi j’aime tes volontés,
plus que l’or le plus précieux.
Je me règle sur chacun de tes préceptes,
je hais tout chemin de mensonge.


Quelle merveille, tes exigences,
aussi mon âme les garde !
Déchiffrer ta parole illumine
et les simples comprennent.


DEUXIÈME LECTURE
« Il nous a destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils » (Rm 8, 28-30)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères. Ceux qu’il avait destinés d’avance, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu’il a rendus justes, il leur a donné sa gloire.


ÉVANGILE
« Il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ » (Mt 13, 44-52)
Alléluia. Alléluia. Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à la foule ces paraboles : « Le royaume des Cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ.
Ou encore : Le royaume des Cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle.
Le royaume des Cieux est encore comparable à un filet que l’on jette dans la mer, et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront pour séparer les méchants du milieu des justes et les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. »
« Avez-vous compris tout cela ? » Ils lui répondent : « Oui ». Jésus ajouta : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. »
Patrick BRAUD

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12 juillet 2026

La belle espérance du semeur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La belle espérance du semeur

 

Homélie pour le 16° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

19/07/26 


Cf. également :

Le sperme et la zizanie
Accepter l’ivraie en chacun
Le levain dans la pâte : interprétations symboliques
Ecclesia permixta
La patience serait-elle l’arme des forts ?
Foi de moutarde !
Quelle est votre écharde dans la chair ?
Le pur et l’impur en christianisme

 

Toute parabole est polysémique : elle peut donner lieu à une multitude d’interprétations, de la plus littérale à la plus mystique en passant par la plus sociale. Notre parabole de l’ivraie et du bon grain ce dimanche (Mt 13,24-43) n’échappe pas à cette polysémie. Matthieu a sans doute ajouté l’interprétation allégorique après la fin de la parabole, pour ne pas laisser son lecteur dérouté face à cette histoire de semailles. L’allégorie cherche à identifier la personne ou l’objet qui se cache derrière chaque acteur de la parabole : semeur = fils de l’homme ; bon grain = fils du royaume ; ivraie = fils du mauvais etc. Il nous est permis – et même recommandé ! – de ne pas nous arrêter à cette interprétation de Matthieu, et de chercher d’autres manières de lire cette parabole.

 

Je vous en propose trois, trois paires de lunettes qui révèlent des significations différentes et pourtant vraies et fécondes.

 

1. Une lecture patristique : ne brûlez pas les hérétiques !

Les Pères de l’Église ne s’en sont pas privés : une parabole comme celle du semeur éclaire leur actualité marquée par les déchirements entre chrétiens. Ainsi saint Jean Chrysostome voit dans l’ivraie un symbole des « doctrines factices » qui pullulent au IV° siècle : Jésus ne serait pas Dieu, ou il aurait fait semblant d’être homme ; l’Esprit Saint ne serait qu’une modalité de la manifestation divine ; il y aurait trois Dieux, ou au contraire un Dieu sous trois formes ; le salut ne dépendrait que de nous, ou au contraire il ne dépendrait de nous en rien etc.

L’ivraie ressemble beaucoup au blé lorsqu’elle commence à pousser ; c’est pourquoi le démon la sème au milieu du froment, pour rendre la distinction difficile. Lorsque le maître demande aux serviteurs de ne pas arracher l’ivraie, de peur de déraciner aussi le bon grain, Chrysostome y voir un commandement de non-violence et même de patience envers nos ennemis (Homélie 46) :

Bûcher de Jeanne d'ArcSi vous les arrachez avant le temps, vous privez l’Église de leur future pénitence. Le Christ n’empêche pas de réprimer les hérétiques, de leur fermer la bouche, de leur retirer la liberté de prêcher, de dissoudre leurs assemblées ; mais il défend de leur ôter la vie.

Si le Maître refuse de détruire l’ivraie tout de suite, c’est pour deux raisons :

- pour éviter de blesser le blé qui pousse à côté.

- parce que beaucoup de ceux qui font aujourd’hui partie de l’ivraie changeront de vie et deviendront du bon grain.

Si on les avait coupés prématurément, l’Église aurait perdu un saint Paul, qui fut d’abord une ivraie stérile et persécutrice avant de devenir un vase d’élection.

 

« Laissez-les croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson ». Considérez la patience infinie du Maître. Il ne foudroie pas l’ennemi, il ne condamne pas le champ à la stérilité. Il attend. Il laisse au temps le soin de manifester la différence des fruits. »

 

L’Église aurait mieux fait d’écouter Chrysostome les siècles suivants : elle aurait évité les bûchers de l’Inquisition et les horreurs des croisades… 

Notre parabole s’inscrit en ce sens dans la droite ligne de la sagesse la première lecture (Sg 12,13-19) : « Ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose […] Toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion ».

Même l’ivraie sera finalement utile lorsque, liée en bottes à la moisson finale, elle produira lumière et chaleur en brûlant dans les fours et les foyers domestiques ! 

‘Ne brûlez pas les hérétiques !’ semble nous dire Chrysostome, car Dieu s’en chargera la fin des temps, et même là leur flambée sera utile !

 

Devenir un acteur de la belle espérance, voilà une première lecture courageuse et à contre-courant : ne jamais désespérer de la conversion du méchant, et nous le premier !

 

2. Une lecture psychanalytique : intégrer la part d’ombre qui est en nous

« Mais pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint et sema de l’ivraie parmi le blé… » (Mt 13, 25)

Pour la psychanalyse, le sommeil des serviteurs n’est pas une simple défaillance de la vigilance pastorale, il est la condition sine qua non de la levée de la censure. Le sommeil, c’est le moment où le Moi baisse la garde, permettant aux formations de l’Inconscient de s’immiscer dans le champ de la conscience.

L’« ennemi » n’est pas une force extérieure (le Diable), mais cette altérité radicale qui loge au plus intime de nous-mêmes — ce que Jacques Lacan nommait l’extimité. Cet ennemi, c’est le refoulé. Il profite du relâchement nocturne pour accomplir son travail de sape et semer ce qui va venir parasiter le discours conscient. L’ivraie, ce sont nos motions pulsionnelles, nos désirs inavouables, nos symptômes, qui poussent dans le même terreau que nos intentions les plus nobles (le bon grain).

Le refus de l’arrachage immédiat consacre la nécessité du temps pour comprendre. Le maître n’ordonne pas de faire « comme si » l’ivraie n’existait pas. Il refuse le refoulement comme la dénégation. Le mal est là, il faut faire avec. Le sujet doit alors consentir à sa propre division. Être humain, c’est accepter d’être à la fois le champ, le bon grain et l’ivraie. C’est le renoncement au narcissisme de la perfection.

 

La belle espérance du semeur dans Communauté spirituelle 61kWSHhW5dL._SL1500_Dans une perspective plus jungienne, le bon grain représente ma personnalité la plus lumineuse, le moi idéal, moralement et socialement acceptable et spirituellement pur.

L’ivraie, quant à elle, est la manifestation spontanée de l’Ombre. Elle pousse sans qu’on l’ait consciemment voulu, précisément parce qu’elle a été semée dans « la nuit » de notre inconscient personnel.

« Tout le monde porte une ombre, et moins elle est incorporée dans la vie consciente de l’individu, plus elle est noire et dense », observe C. G Jung (Psychologie et religion, ch. 3).

Vouloir ignorer l’ivraie, c’est encourager l’Ombre à agir dans notre dos. Plus nous projetons une image de pureté absolue (le bon grain sans tache), plus l’Ombre s’épaissit et se manifeste de manière sauvage.

D’où la peur panique des serviteurs qui voient resurgir la part d’ombre qu’ils croyaient avoir exclue. C’est le réflexe des pharisiens : vouloir arracher chez l’autre ce qu’ils ne peuvent accepter en eux-mêmes. Les plus violents dans la lutte contre la corruption ou l’immoralité sont le plus souvent des gens qui refusent de reconnaître que cela les traverse eux aussi. « Car cela signifie accepter que l’on est aussi ce que l’on méprise ».

 

À la fin de la parabole, l’ivraie est liée en bottes pour être « brûlée », tandis que le blé entre dans le grenier. Dans une lecture alchimique — un domaine que Jung a longuement exploré —, le feu ne détruit pas la matière, il la transforme. C’est l’étape de la calcinatio.

L’Ombre contient de l’or caché. L’ivraie, lorsqu’elle est enfin reconnue, acceptée et « consumée » par le feu de la conscience, libère une énergie précieuse. Nos défauts, nos colères, nos jalousies, une fois intégrés et canalisés, se transforment en forces de discernement, en limites saines et en compassion pour l’imperfection d’autrui.

La moisson finale n’est donc pas l’éradication d’une partie de soi, mais le moment de la synthèse : le Soi (le Maître du champ) rassemble l’expérience vécue. Le sujet qui a accepté de traverser la confrontation avec son ivraie n’est plus un homme « pur », mais un homme entier, mûr pour le grenier de la conscience éveillée.

 

« C’est une chose bien connue que de dire que nous devons accepter le plus petit de nos frères comme s’il s’agissait du Christ lui-même. C’est la règle de base de la charité chrétienne. Mais que se passe-t-il si nous découvrons que ce plus petit de nos frères, le plus mendiant de tous les mendiants, le plus insolent de tous les offenseurs, le véritable ennemi lui-même, se trouve en nous, qu’il est notre propre Ombre, notre propre part d’infériorité ? »

 

Image-11 espérance dans Communauté spirituelle« Nous projetons cette infériorité sur le voisin, nous faisons la guerre à l’hérétique, au pécheur, à celui qui pense autrement, pour ne pas avoir à mener la guerre sainte à l’intérieur de notre propre maison.

[…] Quel bien puis-je faire au monde si je nourris le mendiant extérieur, mais que je laisse mourir de faim le mendiant intérieur ? Si je pardonne à mon ennemi, mais que je refuse de pardonner à cette bête blessée, à cette ivraie qui pousse en moi-même ?

Quiconque refuse de regarder son Ombre en face est condamné à la vivre de manière névrotique. Ce que nous refoulons ne meurt pas ; cela vit dans l’inconscient, cela fermente, et cela finit par éclater sous forme de symptômes, de dépressions ou de violences projetées sur autrui. L’homme qui n’a pas traversé l’enfer de ses propres passions ne les a jamais surmontées. Elles logent dans la maison d’à côté et, à tout moment, une étincelle peut y mettre le feu.

L’intégration de l’Ombre est le premier pas indispensable vers l’individuation, vers cette totalité de l’être qui n’est pas la perfection, mais la complétude. L’homme entier sait qu’il contient la lumière et les ténèbres, le bon grain et l’ivraie, et c’est précisément dans cette tension acceptée qu’il trouve sa véritable force et sa véritable dignité. »

 

Il est facile d’aimer l’autre dans sa misère, mais insupportable de s’aimer soi-même dans sa propre déchéance (l’ivraie intérieure). Tout comme le Maître de la parabole refusait qu’on arrache l’ivraie par la violence, Jung affirme que condamner moralement son Ombre ne fait que l’enfermer dans une « fermentation » dangereuse.

Il emploie le mot « complétude » en opposition à la « perfection ». Le but de l’existence humaine n’est pas de devenir un être purement lumineux (une illusion narcissique), mais un être complet, capable de dire « oui » à l’ensemble de son paysage intérieur.

 

« La belle espérance » dont nous sommes les acteurs dans cette lecture analytique réside dans la bonne nouvelle de l’acceptation de soi, en intégrant la part d’ombre qui est en nous, jusqu’à en faire même un moteur pour aimer davantage (en aimant l’autre tel qu’il est).

 

3. Une lecture girardienne : refuser la logique du bouc émissaire

Dans l’anthropologie girardienne, le conflit ne naît pas de la différence, mais de la ressemblance. Le désir est mimétique : nous désirons ce que l’autre désire, et nous finissons par nous imiter réciproquement dans nos rivalités, devenant des ‘doubles’ interchangeables.

L’ivraie et le blé, au début de leur croissance, sont morphologiquement indiscernables (l’ivraie de la Bible est le lolium temulentum, ou ivraie enivrante, dont l’herbe ressemble à s’y méprendre à celle du froment). Ils partagent le même espace, les mêmes ressources. L’ivraie représente ici la crise mimétique : cette situation sociale où les hommes, emportés par leurs rivalités, perdent leurs différences et se mélangent dans un chaos indifférencié. L’« ennemi » (Satan, qui signifie littéralement l’Accusateur) est la personnification du processus mimétique lui-même, qui introduit la discorde et la confusion au cœur de la communauté.

 

Face à la crise, la réaction des serviteurs est immédiate et viscérale :

“Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?” (Mt 13, 28)

81DbD10dmCL._SL1500_ paraboleC’est le réflexe girardien par excellence : la recherche frénétique d’un bouc émissaire pour rétablir l’ordre. Les serviteurs croient agir au nom du Bien, du Maître et de la pureté du champ. Ils pensent que s’ils éliminent l’élément perturbateur (l’ivraie), le calme reviendra et le champ sera sauvé. C’est l’illusion fondatrice de toutes les chasses aux sorcières, de tous les totalitarismes et de tous les lynchages collectifs.


La foule persécutrice est toujours convaincue de sa propre innocence et de la culpabilité absolue de sa victime. En voulant « arracher » l’ivraie, les serviteurs s’apprêtent à déclencher une violence sacrée, un mécanisme d’exclusion pour purifier la communauté.

La réponse du Maître est le cœur de la révélation évangélique selon Girard : il brise net le cercle vicieux de la violence sacrificielle. « Non, de peur qu’en cueillant l’ivraie, vous ne déraciniez aussi le bon grain. »

Girard explique que la violence humaine est incapable de séparer de manière juste le coupable de l’innocent. Lorsque la foule se déchaîne pour « purifier » la société, elle détruit indifféremment le blé et l’ivraie. Pire encore : en devenant persécuteurs, les serviteurs du « Bien » se transformeraient instantanément en doubles violents de ce qu’ils combattent. Ils deviendraient eux-mêmes de l’ivraie.

Le Christ, par cette réponse, refuse de cautionner la violence légitime. Il prive les hommes de leur exutoire sacrificiel favori : le lynchage purificateur.

 

L’ordre de laisser croître le blé et l’ivraie ensemble jusqu’à la moisson est une exigence de non-violence absolue dans le temps présent. L’humanité doit renoncer à l’épuration violente. Elle doit accepter de vivre dans un monde imparfait, mélangé, sans essayer de régler ses crises par l’exclusion ou le meurtre. Le non-jugement est la règle si nous voulons demeurer humains.

On peut s’étonner d’ailleurs que le pape Léon XIV cite un passage de Tolkien, dans son encyclique sur l’IA (Magnifica Humanitas), qui contredit frontalement l’enseignement de Jésus dans notre parabole :

« Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que  nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver » (MH n° 213).

Le problème est que, justement, déraciner le mal (en matière d’IA comme dans d’autres domaines) est non seulement impossible mais même dangereux… Mieux vaut accompagner, orienter et humaniser l’usage de l’IA plutôt que de vouloir la purifier. Comme tout ce que produit le génie de notre « magnifique humanité », l’IA est « mélangée », et ceux qui voudraient en arracher l’ivraie nous feraient courir de grands risques…

La séparation finale (la moisson) est explicitement déléguée aux anges, c’est-à-dire à une instance divine et transcendante, hors du temps humain.
Pour Girard, cela signifie deux choses :
- la fin de la violence sacrée : Dieu seul détient le jugement, précisément parce que la justice divine n’utilise pas les mécanismes humains du lynchage, mais la belle espérance de la conversion du pécheur.
- la révélation des secrets : la moisson est le moment de la vérité nue. Ce texte, comme le dit Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, révèle ce que les mythes ont toujours caché : que nos structures sociales et nos systèmes de justice humaine sont souvent fondés sur l’illusion persécutrice. En interdisant l’arrachage, la parabole protège le bon grain de la fureur des hommes.

C’est le mécanisme anthropologique du bouc émissaire. Ne pouvant supporter l’imperfection en moi, ou ne pouvant supporter la crise et le désordre dans la communauté, je cherche un coupable. Je désigne une ivraie extérieure : c’est la faute de mon conjoint, c’est la faute des immigrés, c’est la faute des pécheurs, c’est la faute de mon voisin. 

Et là, le Maître se dresse comme le protecteur absolu des innocents. « Non, vous allez déraciner le bon grain. » Girard nous montre que la violence humaine est structurellement aveugle. Dès que les hommes prennent les armes pour purifier la société ou l’Église par la force, ils deviennent précisément les doubles violents de ce qu’ils prétendent combattre. En voulant arracher l’ivraie, les serviteurs se transforment eux-mêmes en ivraie persécutrice.

Jésus, par cette parabole, désarme nos mains. Il nous interdit de sacrifier quiconque sur l’autel de notre besoin de pureté. Le jugement n’appartient pas aux hommes, car les critères des hommes sont faussés par leur propre violence mimétique.

 

Avec cette parabole, 

le-bon-grain-et-l-ivraie.11 semeur- Jean Chrysostome nous invite à la non-violence et à la patience envers nos ennemis, en vertu de la belle espérance d’une conversion offerte à tous ; 

- Sigmund Freud et Carl Jung nous permettent d’y lire la possibilité de consentir à nos clivages intérieurs, en intégrant la part d’ombre qui en nous, au nom de la belle espérance d’une humanité unifiée en Christ ; 

- Au nom de la belle espérance, René Girard nous permet d’y voir la dénonciation de toute logique sacrificielle où la violence devrait s’exercer contre un bouc émissaire…

Ce ne sont là que trois lectures, trois interprétations : il y en a tant d’autres ! 

Qu’au moins celles-là nous aident à nous convertir, au lieu de vouloir arracher le mal chez l’autre ou en nous !

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Après la faute tu accordes la conversion » (Sg 12, 13.16-19)


Lecture du livre de la Sagesse
Il n’y a pas d’autre dieu que toi, qui prenne soin de toute chose : tu montres ainsi que tes jugements ne sont pas injustes. Ta force est à l’origine de ta justice, et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. Tu montres ta force si l’on ne croit pas à la plénitude de ta puissance, et ceux qui la bravent sciemment, tu les réprimes. Mais toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion.


PSAUME
(Ps 85 (86), 5-6, 9ab.10, 15-16ab)
R/ Toi qui es bon et qui pardonnes, écoute ma prière, Seigneur. (cf. Ps 85, 5a.6a)


Toi qui es bon et qui pardonnes,
plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent,
écoute ma prière, Seigneur,
entends ma voix qui te supplie.


Toutes les nations, que tu as faites,
viendront se prosterner devant toi,
car tu es grand et tu fais des merveilles,
toi, Dieu, le seul.


Toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié,
lent à la colère, plein d’amour et de vérité !
Regarde vers moi,
prends pitié de moi.


DEUXIÈME LECTURE
« L’Esprit lui-même intercède par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26-27)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles.


ÉVANGILE
« Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson » (Mt 13, 24-43)
Alléluia. Alléluia. Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus proposa cette parabole à la foule : « Le royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître vinrent lui dire : ‘Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?’ Il leur dit : ‘C’est un ennemi qui a fait cela.’ Les serviteurs lui disent : ‘Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?’ Il répond : ‘Non, en enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier.’ »
Il leur proposa une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches. »
Il leur dit une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable au levain qu’une femme a pris et qu’elle a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. »
Et cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole, accomplissant ainsi la parole du prophète : J’ouvrirai la bouche pour des paraboles, je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde.
Alors, laissant les foules, il vint à la maison. Ses disciples s’approchèrent et lui dirent : « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ. » Il leur répondit : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. L’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume toutes les causes de chute et ceux qui font le mal ; ils les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »
Patrick BRAUD

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5 juillet 2026

Mon endurcissement volontaire

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Mon endurcissement volontaire

 

Homélie pour le 15° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

12/07/26 


Cf. également :

Le semeur de paraboles
Prenez-en de la graine !
Semer pour tous
La lectio divina : galerie de portraits
Éléments d’une écologie chrétienne
Le management du non-agir
Le pourquoi et le comment

 

1. Le métro étanche

La semaine dernière dans le métro parisien, j’observais attentivement les comportements des passagers de la rame : Mon endurcissement volontaire dans Communauté spirituelle mobile-dans-metroles regards ne se croisaient pas, aucune parole ne s’échangeait. Sur environ 50 usagers, une trentaine avait les yeux rivés sur l’écran de leur smartphone, faisant défiler frénétiquement vidéos ultracourtes ou messages d’émojis. Les autres, écouteurs ou casque vissés dans les oreilles, semblaient ailleurs, hypnotisés par leur musique.

Le tout dans un silence humain où le fracas du métro était la seule respiration, mécanique, rythmant le voyage.

Me revenaient alors en mémoire les images, les odeurs et les sons d’un voyage en train entre Ouagadougou et Abidjan, dans le train qu’on appelait alors ‘ la Gazelle’ dans les années 80. Ce n’était que rires, éclats de voix, conversations hautes en couleurs, avec des regards croisés, des bébés qui tétaient, des poulets qui s’échappaient du panier…

Nous sommes passés de ce monde à l’autre pour le meilleur (la technologie) et pour le pire (la solitude). Devant ces visages rivés à leur écran et ces oreilles enveloppées d’un bruit permanent, nous pourrions reprendre la phrase de Jésus dans l’évangile de ce dimanche (Mt 13,1-23) : « Ils regardent sans voir, ils écoutent sans comprendre ».

Essayons d’analyser les enjeux spirituels de ce constat amer que le Christ pourrait encore porter sur nos comportements occidentaux en ce siècle.

 

2. Ils regardent sans voir

Le défilement frénétique de vidéos de quelques secondes, images ou messages sur notre smartphone a un nom anglais comme on les aime : le doomscrolling, quand le pouce fait glisser d’une page à l’autre sur l’écran, à toute vitesse, indéfiniment.

61cAwReh7iL._SL1500_ homosexualité dans Communauté spirituelleImpossible alors au cerveau humain d’analyser, d’assimiler et encore moins de mémoriser ce qui défile ainsi sans arrêt. Les jeunes ont même inventé le speedwatching : regarder les vidéos en accéléré (x 1,5 ou x 2) pour ingurgiter davantage de contenu plus rapidement ! Derrière cette avidité se cache ce qu’on appelle le FOMO (Fear Of Missing Out) : la peur de rater quelque chose. Face à l’infobésité (la profusion de contenus), l’accéléré devient une stratégie de survie cognitive pour « tout voir » et rester à la page, quitte à survoler. À force de consommer ces formats ultra-courts et rythmés, le cerveau s’habitue à un rythme de distribution de dopamine très élevé. Le rythme normal d’une parole humaine ou d’un film classique est alors perçu comme « lent » ou « ennuyeux ». On est en plein dans la consommation de surface…

 

Un chercheur – Bruno Patino – a décrit le phénomène dans son essai : « La civilisation du poisson rouge » (Grasset, 2019). Les nouvelles applications du numérique sont conçues pour créer une dépendance qui maintient nos yeux collés aux écrans sans que notre esprit soit éveillé.

« Sans repos possible, gorgés de dopamine, nous veillons sans relâche. L’alerte permanente, l’exploitation de notre passivité, la flatterie de notre narcissisme et la prise en charge par l’annonce immédiate de ce qui est à venir scandent nos existences numériques ». Plus loin, il alerte sur le risque de voir notre société se peupler « d’humains au regard hypnotique qui, enchaînés à leurs écrans, ne savent plus regarder vers le haut ».

Voilà comment les jeunes générations sont conduites à « regarder sans voir ». Dans une économie où capter leur attention est source de revenus (publicitaires) par les médias, elles sont manipulées pour consommer sans répit, jusqu’à épuisement, des images qui les façonnent et les influencent bien au-delà de leur liberté et de leur conscience. Cette « économie de l’attention » (Herbert Simon, prix Nobel d’économie) détruit notre volonté profonde (ce que Jésus appelle le « cœur » ou la « bonne terre »).

« L’économie de l’attention ne se contente pas de détourner notre attention de ce que nous voulons faire, elle façonne la nature même de nos désirs. En fin de compte, elle aliène la capacité humaine à vouloir ce que nous voulons vouloir ». 

« La dynamique de l’économie de l’attention tend à vider l’esprit humain de sa capacité de réflexion à long terme, nous emprisonnant dans un présent perpétuel et superficiel » [1].

 

3. Ils écoutent sans comprendre

 IVGFaites le test : combien de temps pouvez-vous rester en silence, sans parole ni musique dans les oreilles ? Plus difficile encore : demandez aux passagers du métro d’enlever leurs  écouteurs, de se parler, d’échanger, de discuter… L’angoisse du vide est si prégnante que nous sommes prêts à tout pour la combler : musique perpétuelle en bruit de fond, chaînes d’info en continu, bluetooth dans les oreilles…

Mais écoutons-nous vraiment ? Qui est capable de reformuler précisément ce que ses voisins lui ont confié ? Qui peut synthétiser, analyser, critiquer le flot de paroles qui s’est abattu sur  lui en une journée ?

Dès qu’un moment de vide apparaît (dans les transports, une file d’attente, avant de s’endormir), nous sortons notre téléphone. Nous saturons volontairement notre cerveau de bruit pour ne pas avoir à écouter les questions de notre conscience ou la voix intérieure de Dieu. La parabole du semeur nous dirait que c’est étouffer la Parole sous les « ronces » (les soucis du monde et la séduction des richesses matérielles, comme le dit Jésus plus loin dans la parabole).

 

4. D’Isaïe à Jésus, l’endurcissement volontaire

Outre la solitude qui se répand comme une épidémie technologique, cette saturation de la vue et de l’ouïe produit à la longue ce que l’Évangile appelle un endurcissement volontaire.

Nous choisissons la superficialité pour éviter le coût de la profondeur. Comme au temps d’Isaïe, c’est un mécanisme de défense : nous sentons bien que si nous laissions nos yeux vraiment voir et nos oreilles vraiment entendre, nous serions saisis par une exigence de vérité qui bouleverserait tout notre mode de vie.

La phrase citée par Jésus provient très exactement d’Isaïe 6,9-10. Il s’agit du récit de la vocation du prophète, au VIII° siècle avant notre ère (vers 740 av. J.-C.), au moment où il entre dans le Temple de Jérusalem et reçoit sa mission de la part de Dieu.

 semeurÀ ce moment précis, le royaume de Juda traverse une crise politique et spirituelle majeure. Les élites et le peuple se détournent de l’Alliance, préférant les alliances politiques matérielles et l’idolâtrie à la confiance en Dieu. Lorsque Dieu envoie Isaïe, il lui donne une feuille de route qui ressemble à un constat d’échec anticipé, ironique et tragique :

« Va, et dis à ce peuple : Écoutez toujours, et ne comprenez pas ! Regardez toujours, et ne sachez pas ! Rends insensible le cœur de ce peuple, endurcis ses oreilles, et bouche-lui les yeux… » (Is 6,9-10).

Ce texte hébreu est un constat d’endurcissement volontaire : Isaïe ne vise pas une incapacité intellectuelle des Juifs de son temps. Il dénonce une fermeture obstinée. Le peuple a fermé ses propres yeux pour ne pas voir ses injustices et ses fautes. Plus Isaïe va prêcher la vérité, plus cette vérité va irriter le peuple et l’enfoncer dans son refus. La parole de Dieu agit ici comme un révélateur : elle met en lumière la mauvaise foi d’une nation qui refuse de se convertir pour être guérie. Elle annonce l’exil inévitable comme conséquence de cet aveuglement.

 

 smartphoneLorsque Jésus cite ce passage en Mt 13,14-15, il l’applique directement aux foules qui le pressent sur le rivage alors qu’il enseigne depuis une barque : « Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est épaissi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai » (Mt 13,14-15).

Pour ceux qui cherchent la vérité, la parabole du semeur ouvrira une réflexion profonde, une aventure intérieure. Ils entendent une histoire de jardin, mais comprennent qu’il s’agit de l’accueil de la Parole de Dieu dans leur existence. Ils voient un maître de sagesse enseignant depuis une barque, mais devinent qu’il y a là bien plus que les gourous habituels.

Les autres, les curieux superficiels, entendront dans la parabole sans la comprendre ni même chercher à l’interpréter : une jolie histoire, puis on passe à autre chose. Ils regardent Jésus prêcher depuis la barque, mais ne verront ni un sage ni un prophète, seulement un influenceur de plus, comme il y en a tant.

 

Il y a cependant une différence majeure dans la manière dont Jésus applique le texte. Chez Isaïe, l’ordre de « boucher les yeux » semblait venir de Dieu comme un jugement. Chez Matthieu, Jésus cite la version grecque (la Septante) qui insiste sur la responsabilité humaine : « Le cœur de ce peuple s’est épaissi ; ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux… » (Mt 13, 15). Leur aveuglement est volontaire. Il vient d’eux, pas de Dieu.

 

5. Deux exemples actuels d’endurcissement volontaire : l’IVG et l’homosexualité

Si l’endurcissement à l’époque d’Isaïe prenait la forme de l’idolâtrie païenne, et à l’époque de Jésus celle du légalisme religieux, notre époque a développé ses propres formes d’endurcissement volontaire.

Aujourd’hui, cet endurcissement ne se manifeste pas par un refus brutal de la vérité, mais par une anesthésie choisie et une organisation méthodique de notre propre distraction. C’est un blindage de l’esprit et du cœur pour se protéger de ce qui dérange.

Appliquons cela à deux débats de société particulièrement sensibles.

 

– L’IVG

Les chrétiens reprochent à la Doxa ambiante un aveuglement volontaire sur la réalité vivante de l’embryon ou du fœtus. Les partisans de l’IVG endurcissent volontairement leur cœur et leur conscience en refusant de considérer la dignité humaine de ceux qu’ils considèrent comme un amas de cellules. Or nous savons – sans hésitation possible - que la vie humaine est commencée dès les premiers jours de la conception. L’imagerie médicale moderne (échographie 3D/2D) montre avec précision le développement précoce de la vie humaine (battements de cœur dès les premières semaines, succion du pouce, réactions aux stimuli etc.).

echographie-fille-5Il faut avoir le cœur endurci et les yeux voilés pour occulter le fait qu’il s’agit d’une vie humaine unique. L’idéologie « progressiste » fait le choix délibéré de regarder une échographie sans voir l’être humain qu’elle représente, afin de préserver la sacro-sainte autonomie individuelle sans conflit de conscience. Si c’est une chose, alors l’IVG peut l’éliminer sans se poser de questions. Si c’est un être humain (même potentiel), la décision d’avorter a une tout autre conséquence…

S’il vous paraît impossible qu’un peuple s’endurcisse volontairement devant le mal, songez à la pratique de l’esclavage au long des siècles. Depuis l’Antiquité grecque ou romaine jusqu’au commerce triangulaire européen en passant par les califats musulmans, les razzias entre tribus africaines, la plupart des civilisations raffinées étaient habituées à l’exploitation d’esclaves à leur service. D’ailleurs, ni Paul ni même Jésus n’ont songé à remettre en cause cette institution de l’esclavage, tant il était impensable à l’époque  d’y voir autre chose qu’un ordre naturel. Sans ses 400 000 esclaves, la cité de Rome n’aurait pas pu faire vivre ses 600 000 citoyens dans l’opulence de l’apogée de l’empire. Si l’on a pu pendant des millénaires trouver « normal » de réduire les vaincus, les barbares, les ‘inférieurs’ en esclavage, en toute bonne conscience, comment s’étonner qu’on ferme aujourd’hui les yeux sur l’élimination volontaire d’une grossesse sur quatre [2] ? … Pire encore : cet endurcissement du cœur se déguise en progrès, en victoire de la liberté individuelle, au point d’être désormais inscrite dans la Constitution française ! Les générations suivantes nous jugeront aussi sévèrement que nous le faisons pour l’esclavage ou la colonisation…

Pour être intellectuellement honnête, il faut signaler que les partisans de l’IVG reprochent ce même endurcissement volontaire à leurs opposants. Ceux-ci ne voudraient pas voir la souffrance des femmes enceintes sans l’avoir désiré. Comme quoi l’endurcissement du regard et de l’écoute n’est pas réservé à un seul camp, hélas !

 

– L’homosexualité

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L’homosexualité en Afrique

Le durcissement récent des lois anti-homosexualité au Sénégal a relancé le débat chez nous : comment !? est-il possible au XXI° siècle de ne pas approuver et reconnaître l’homosexualité comme une forme ordinaire et équivalente à l’hétérosexualité ? Les ‘progressistes’ s’étonnent  que d’autres cultures ne partagent pas leur vision sur le couple et la différence sexuée. Ils  voudraient que la théorie du genre s’impose partout : l’identité homme/femme ne serait qu’une construction sociale, et chacun aurait le droit de choisir la sienne. Les Africains protestent : l’Occident s’endurcit volontairement en niant les données de la nature biologique, de la génétique ou de l’anatomie au profit d’idéologies basées sur le seul ressenti individuel.

On comprend alors les accusations de décadence portées par la majorité des Africains [3] (mais aussi des Russes, ou des Américains évangéliques etc.) à l’encontre d’un Occident volontairement aveugle et sourd à l’importance fondamentale de la différence homme/femme, à la fois biologique et anthropologique. L’Occident regarde le corps humain sans voir son altérité constitutive. Il entend dans les revendications des LGBTQIA+ le seul désir individuel sans en comprendre les enjeux de société ni le sens profond des bouleversements qu’elles apportent.

Là encore, pour être honnête intellectuellement, il faut signaler l’endurcissement volontaire symétrique : les anti-LGBT peuvent refuser de voir l’amour réel qui existe entre deux personnes de même sexe, ou la souffrance d’une personne « en dissonance avec son genre assigné ». L’hypocrisie religieuse menace toujours, derrière l’apparente dénonciation de la ‘déviance’.

 

Quel est mon endurcissement volontaire ?

On constate donc que chaque camp accuse l’autre d’aveuglement. Les uns reprochent aux autres de ne pas voir la réalité biologique de la vie naissante ; les autres reprochent aux premiers de ne pas entendre la détresse concrète des personnes. Le danger est grand alors d’utiliser la parole de Jésus comme une arme pour disqualifier notre prochain.

Or Jésus ne nous a pas donné sa Parole pour que nous l’appliquions aux erreurs du voisin ! La Parole de Dieu est un miroir pour chacun. Elle nous demande : 

Toi, qu’est-ce que tu refuses de voir ? 

Où se situe ton endurcissement ? 

Où sont tes angles morts ? 

 

Sommes-nous capables de regarder le monde avec les yeux de la vérité, mais aussi avec les yeux de la miséricorde ? Ou préférons-nous le confort de nos jugements tout faits qui nous évitent l’effort de la rencontre ?

 

La parabole du semeur n’est pas une machine de guerre contre des opinions opposées aux miennes. Elle est une parole pour moi, pour m’interroger sur les différents terreaux dont je suis composé, et ainsi préparer la bonne terre qui est en moi à accueillir l’Évangile.

 

Seigneur Jésus,

Délivre-moi du mal de ce siècle : 

Cette illusion de tout voir qui me rend aveugle à l’essentiel, 

Ce flot de bruit qui m’empêche d’entendre ta voix.

 

Arrache mon esprit au piège des écrans et de la hâte, 

Et guéris mon cœur de l’indifférence qui le blinde. 

Fais taire en moi les certitudes faciles et les jugements tout faits.

 

Donne-moi, Seigneur, la grâce du silence et de la présence. 

Apprends-moi à regarder mon prochain pour le voir vraiment, 

Et à écouter ta Parole pour la comprendre et la laisser me transformer.

 

Fais de mon âme une bonne terre, 

Afin qu’au milieu de ce monde distrait, 

Je sache m’arrêter, t’accueillir et porter du fruit.

Amen.

 

________________________________

[1]. James Williams, Scanné : Choisir sa vie à l’ère du capitalisme de l’attention, Éditions Allia, 2019.
[2]. En 2024, le ratio en France est de 38 IVG pour 100 naissances vivantes (DREES, Études et Résultats n° 1350, septembre 2025)
[3]. 32 États africains sur 54 criminalisent l’homosexualité. La réprobation sociale est forte chez les autres États également.

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« La pluie fait germer la terre » (Is 55, 10-11)


Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, donnant la semence au semeur et le pain à celui qui doit manger ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission. »


PSAUME
(Ps 64 (65), 10abcd, 10e-11, 12-13, 14)
R/ Tu visites la terre et tu l’abreuves, Seigneur, tu bénis les semailles. (cf. Ps 64, 10a.11c)


Tu visites la terre et tu l’abreuves,
tu la combles de richesses ;
les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau,
tu prépares les moissons.


Ainsi, tu prépares la terre,
tu arroses les sillons ;
tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies,
tu bénis les semailles.


Tu couronnes une année de bienfaits,
sur ton passage, ruisselle l’abondance.
Au désert, les pâturages ruissellent,
les collines débordent d’allégresse.


Les herbages se parent de troupeaux
et les plaines se couvrent de blé.
Tout exulte et chante !


DEUXIÈME LECTURE
« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 18-23)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous. En effet la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps.


ÉVANGILE
« Le semeur sortit pour semer » (Mt 13, 1-23)
Alléluia. Alléluia. La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai. Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.

Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur. Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin. Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »
Patrick BRAUD

 

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