Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?
Pourquoi vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?
Homélie pour le 18° Dimanche du Temps ordinaire / Année A
02/08/26
Cf. également :
Les inséparables
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie
La 12° ânesse
Éveiller à d’autres appétits
Gardez-vous bien de toute âpreté au gain !
Le principe de gratuité
Multiplication des pains : une catéchèse d’ivoire
Donnez-leur vous mêmes à manger
La soumission consentie
Vous est-il déjà arrivé de ressentir en vous un vide, une amertume, une insatisfaction radicale, alors que pourtant tout allait normalement dans le plus normal des mondes ?
Quand l’argent lui-même vous laisse un goût d’inachevé, quand le bilan de votre activité vous laisse sur votre faim, quand votre réussite soudain vous semble creuse, alors vous êtes prêts à écouter le prophète Isaïe de notre première lecture (Is 55,1-3) : « Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? »
Vous ne serez pas le premier à éprouver un tel désenchantement. Parmi vos prédécesseurs illustres que ce constat de vanité a bouleversés, voici le témoignage de deux grandes figures, l’une littéraire et l’autre spirituelle.
1. Les deux souris, le miel et le dragon
À la fin des années 1870, l’écrivain russe Léon Tolstoï a la cinquantaine. Il est au sommet de sa gloire littéraire après avoir publié Guerre et Paix et Anna Karénine. Il est immensément riche, propriétaire d’un grand domaine (Iasnaïa Poliana), marié, père de famille nombreuse et en parfaite santé physique. Pourtant, au milieu de cette normalité idyllique, il est saisi d’un vertige absolu. Il réalise que tout ce pour quoi il travaille « ne rassasie pas ».
Il a consigné cette crise spirituelle dans un texte autobiographique bouleversant : Ma Confession (1882). Dans ce passage, Tolstoï décrit comment sa vie, vue de l’extérieur, était un modèle de réussite, alors qu’à l’intérieur, la machine s’était arrêtée, révélant un gouffre.
« C’est ce qui m’arriva à une époque où j’étais de tous points ce qu’on appelle un homme heureux : j’avais une excellente femme qui m’aimait et que j’aimais ; de beaux enfants ; de grands biens qui, sans aucun effort de ma part, augmentaient continuellement ; j’étais respecté de mes proches et de mes connaissances ; je recevais des louanges de la part des étrangers et je pouvais, sans exagération, me croire célèbre. De plus, je n’étais ni fou ni malade…
Et, dans ces conditions, j’en arrivai à ceci : que je ne pouvais plus vivre. [...]
Ma vie s’était arrêtée. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir ; je ne pouvais pas faire autrement que de respirer, manger, boire, dormir ; mais il n’y avait pas de vie en moi, parce qu’il n’y avait aucun désir dont la satisfaction me parût raisonnable. [...] Si une fée était venue m’offrir de réaliser mes souhaits, je n’aurais pas su quoi lui demander. [...]
Les questions semblaient m’attendre, toujours les mêmes : « Pourquoi ? À quoi bon ? Et après ? » » (Léon Tolstoï, Ma Confession, chapitre III).
Pour décrire ce vide intérieur, il reprend une vieille fable orientale qui illustre la condition de l’homme moderne s’étourdissant dans de petites jouissances matérielles alors qu’il est suspendu au-dessus du vide.
« Un voyageur est surpris dans la steppe par une bête féroce. Pour lui échapper, il se laisse glisser dans un puits desséché ; mais il voit au fond un dragon, la gueule ouverte pour le dévorer. Le malheureux, n’osant sortir de peur d’être déchiré par la bête, n’osant sauter au fond pour ne pas être englouti par le dragon, se cramponne aux branches d’un buisson sauvage qui a poussé dans les fentes du puits.
Ses mains s’affaiblissent, il sent qu’il va bientôt devoir lâcher prise… mais il s’accroche encore. C’est alors qu’il voit deux souris, l’une blanche, l’autre noire, qui tournent régulièrement autour du tronc du buisson et le rongent. [...]
Le voyageur voit cela et comprend qu’il va périr de toute façon. Mais pendant qu’il est ainsi suspendu, il regarde autour de lui et trouve sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel ; il les atteint avec sa langue et les lèche.
C’est ainsi que je m’accrochais aux branches de la vie, sachant que le dragon de la mort m’attendait inévitablement [...]. Et je léchais ce miel qui autrefois me consolait ; mais maintenant, ce miel ne me donnait plus de plaisir… Je voyais clairement le dragon, et les souris rongeaient mon appui, et je ne pouvais détacher mes yeux du dragon et des souris. Ce n’était pas une fable, c’était la vérité pure, simple, intelligible pour chacun » (chapitre IV).
Le « miel » dont parle Tolstoï, ce sont ses chefs-d’œuvre littéraires, sa fortune, l’entretien de ses terres : tout ce travail qui occupait ses journées.
Tant que la machine sociale tournait, ces activités passaient pour du « pain ». Mais dès que la lucidité est arrivée, Tolstoï a vu que ce pain ne nourrissait pas son âme face à l’immensité de la question du sens de la vie. Il s’est rendu compte qu’il avait passé sa vie à accumuler des abstractions (la gloire, l’argent) qui, au moment de vérité, se révélaient être des coquilles vides.
Sa sortie de crise passera, tout comme le suggère la fin du verset d’Ésaïe (« Écoutez-moi donc… »), par un dépouillement radical, un retour à la terre, à la simplicité évangélique et à la rupture avec la vanité de sa classe sociale.
2. Le grand vide du fêtard fortuné
Avant de devenir le « frère universel » et de se retirer dans le désert du Sahara, Charles de Foucauld (1858-1916) a mené une jeunesse d’officier de cavalerie particulièrement dissolue, oisive et fortunée. Héritier d’une immense fortune à sa majorité, il est alors connu à Nancy puis à Alger pour ses fêtes somptueuses, son goût de la haute gastronomie (on le surnomme « Fatou » en raison de son embonpoint) et son ennui profond.
C’est dans sa correspondance et ses écrits spirituels postérieurs, notamment sa célèbre lettre à son ami Henry de Castries ou ses méditations à Nazareth, qu’il livre un témoignage saisissant sur ce vide existentiel, cette « fatigue pour ce qui ne rassasie pas ».
Dans une lettre mémorable écrite en 1901 à Henry de Castries, il jette un regard lucide sur ses années de jeunesse (entre 1874 et 1886) où il cherchait à combler le vide par les plaisirs mondains, sans y parvenir.
Avant de devenir prêtre, Charles de Foucauld
a fait ses armes à l’École de la cavalerie à Saumur,
où il faisait venir de Paris des prostituées,
mangeait considérablement, buvait plus encore.
Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais… Vous avez éprouvé cette tristesse de la jeunesse mondaine : on rit, on s’étourdit, on fait le fou, et au fond on est triste, on sent un grand vide, une amertume amère.
J’éprouvais cette tristesse douloureuse, ce vide, mais je ne savais d’où cela venait. C’était la main de Dieu qui se faisait sentir, mais je ne le savais pas. Je cherchais à m’étourdir, à remplir ce vide par de nouveaux plaisirs, et le vide ne faisait que s’agrandir. »
Plus tard, dans ses méditations écrites à Nazareth, alors qu’il est devenu domestique chez les Clarisses et qu’il vit dans un dénuement total, il revient sur cette période de doute intellectuel et de détresse morale qui a précédé sa conversion en octobre 1886. Il décrit l’incapacité des cercles parisiens et des salons à étancher sa soif.
« Pendant douze ans, j’ai vécu sans aucune foi : rien ne me paraissait assez prouvé ; la foi égale de religions si diverses est la condamnation de toutes [...]. Je restai douze ans ainsi, ne niant rien, ne croyant rien, désespérant de la vérité, et ne croyant pas même en Dieu, aucune preuve ne me paraissant assez évidente. [...]
Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée que lors, chaque soir, quand je me trouvais seul dans mon appartement… Elle me tenait muet et accablé pendant ce qu’on appelle des fêtes : je les lançais, mais avec une fraîcheur de glace et une mélancolie infinie » (Écrits spirituels, Notes de retraite, Nazareth, novembre 1897).
Le parcours de Charles de Foucauld illustre parfaitement la trajectoire d’une rupture avec la vanité de l’existence mondaine dénoncée par Isaïe : l’argent pesé inutilement, ce sont les banquets, les maîtresses, le prestige de l’uniforme et les dépenses extravagantes. Tout ce système de gratification sociale ne fait, selon ses mots, que « grandir le vide ».
Sa conversion s’amorce lorsqu’il commence à fréquenter l’église Saint-Augustin à Paris, répétant pendant des semaines cette prière désespérée : « Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse ». Sa réponse à l’invitation d’Ésaïe (« mangez ce qui est bon ») sera radicale : il passera du faste des mess d’officiers à la subsistance quotidienne d’un ermite, trouvant dans le silence du désert et l’écoute de la Parole la satiété que toute la fortune de son aristocratie n’avait pu lui offrir.
Comme quoi les plus grands fêtards sont peut-être les plus grands saints en puissance ! Car eux au moins, ils cherchent autre chose.
3. Qu’est-ce qui est capable de dilater votre cœur ?
Une nourriture qui nourrit les foules – celle que Jésus a multiplié sur les rives du lac dans notre évangile (Mt 14,13–21) – n’est pas l’abondance de renommée et de biens de Tolstoï ni la joie creuse des fêtes mondaines du jeune De Foucauld ; c’est bien plutôt les cinq pains et les deux poissons qui suffirent à la foule pour rester auprès de Jésus au lieu d’être renvoyée loin de lui.
Là, c’était la compassion et la guérison émanant de cet homme qui a rassasié les villageois à sa suite.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous rassasie ? Au point de vous sentir pleinement vous-même, pleinement à votre place, pleinement aligné sur ce qui est essentiel pour vous ?
Lisez cette histoire vraie.
Un jeune diplômé d’une prestigieuse école de commerce vient trouver son ancien professeur de marketing qu’il aimait bien :
– Je viens vous demander conseil. Ma boîte me propose un poste prestigieux, bien payé, et prometteur. C’est à Singapour : il faut-il partir au moins 3 ans et cravacher pour mériter la suite. Dois-je accepter ?
- Quels serait pour toi les avantages et les inconvénients de dire oui ?
- Les avantages : la paye, la promesse d’évolution, le dépaysement, les responsabilités. Les inconvénients : je ne suis pas sûr de vouloir faire carrière dans cette boîte, et c’est beaucoup de sacrifices pour de l’argent.
- Qu’est-ce qui pourrait te faire choisir autre chose ?
- Si je trouvais plus intéressant ailleurs ?
- Réfléchis à ton parcours depuis ta sortie d’école… : quand ton cœur s’est-il dilaté lors d’une activité professionnelle ?
Désarçonné par la question, le jeune homme demeure un long moment en silence, le front plissé, interdit, puis cherche dans sa mémoire. Son visage s’éclaire enfin :
- « Je sais. Je n’ai jamais été si bien avec moi-même que lorsque je conduisais des chantiers de développement pendant mes deux années de coopération militaire en Afrique Noire ». Il avait même une larme discrète lorsqu’il ajouta : « Là, c’était moi. J’étais pleinement en accord avec ce que je faisais ».
Le professeur, ému, n’a pas eu besoin d’en dire plus, et encore moins de lui donner un conseil. Le jeune homme avait pris conscience que son moteur le plus intime pour agir, c’était le sens humain de son action et la qualité des relations avec les équipes. Il déclina finalement l’offre pour Singapour, et chercha une entreprise qui permettrait à nouveau à son cœur de se « dilater » en exerçant son métier.
Ce qui a provoqué ce déclic fut la question du professeur après un échange confiant et ouvert : quand ton cœur s’est-il dilaté ? Cette question fut puissante par la prise de conscience qu’elle suscita, et l’énergie qu’elle libéra en même temps pour chercher autre chose.
Voilà comment multiplier les cinq pains et les deux poissons de Tibériade : cherchez ce qui dilate votre cœur ; découvrez ce à quoi cela vous appelle ; allez jusqu’au bout de cet appel à devenir vous-même.
Si vous avez réellement et soif de cet essentiel, vous ferez l’expérience de la gratuité promise par Isaïe : « Venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer ». Car le désir véritable – comme l’amour – ne s’achète pas : il se reçoit, il se donne, pour rien.
Trouver cette veine du saint désir en vous, et plus jamais vous ne vous fatiguerez pour ce qui ne rassasie pas…
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
« Venez acheter et consommer » (Is 55, 1-3)
Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer. Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses, vous vous régalerez de viandes savoureuses ! Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez. Je m’engagerai envers vous par une alliance éternelle : ce sont les bienfaits garantis à David.
PSAUME
(Ps 144 (145), 8-9, 15-16, 17-18)
R/ Tu ouvres ta main, Seigneur : nous voici rassasiés. (cf. Ps 144, 16)
Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
la bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.
Les yeux sur toi, tous, ils espèrent :
tu leur donnes la nourriture au temps voulu ;
tu ouvres ta main :
tu rassasies avec bonté tout ce qui vit.
Le Seigneur est juste en toutes ses voies,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Il est proche de tous ceux qui l’invoquent,
de tous ceux qui l’invoquent en vérité.
DEUXIÈME LECTURE
« Aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ » (Rm 8, 35.37-39)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur.
ÉVANGILE
« Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés » (Mt 14, 13-21)
Alléluia. Alléluia. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Alléluia. (Mt 4, 4b)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les foules l’apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades.
Le soir venu, les disciples s’approchèrent et lui dirent : « L’endroit est désert et l’heure est déjà avancée. Renvoie donc la foule : qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture ! » Mais Jésus leur dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Alors ils lui disent : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. » Jésus dit : « Apportez-les moi. » Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule. Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins. Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.
Patrick Braud































À ce moment précis, le royaume de Juda traverse une crise politique et spirituelle majeure. Les élites et le peuple se détournent de l’Alliance, préférant les alliances politiques matérielles et l’idolâtrie à la confiance en Dieu. Lorsque Dieu envoie Isaïe, il lui donne une feuille de route qui ressemble à un constat d’échec anticipé, ironique et tragique :

