L'homélie du dimanche (prochain)

26 avril 2026

Faire « plus grand » que Jésus

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Faire « plus grand » que Jésus

 

Homélie pour le 5° Dimanche de Pâques / Année A 

03/05/26 


Cf. également :
Les Sept, ou la liberté d’innover
Gestion de crise
Que connaissons-nous vraiment les uns des autres ?
Le but est déjà dans le chemin
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Quand Dieu appelle
Va te faire voir chez les Grecs !

 

Imaginez Léon XIV se vanter au micro de Radio Vatican : « Ce que nous accomplissons en Église est plus grand que tout ce qu’a fait Jésus de Nazareth » ! On dirait aussitôt : quelle prétention ! Quelle audace ! Quel orgueil ! Et pourtant…

Et pourtant c’est bien ce que nous promet Jésus dans notre évangile (Jn 14,1-12) :

« Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père » (Jn 14,12).

Nous devrions nous étonner, nous scandaliser même : comment un humain pourrait-il faire ‘plus grand’ que le Fils de Dieu ? Mais si c’est le Fils de Dieu lui-même qui nous l’a promis, alors il faut bien chercher à comprendre ce qu’il annonçait ainsi, et l’impact que cela peut avoir pour moi, pour nous.

Je vous propose deux interprétations possibles (l’une ecclésiale, l’autre spirituelle), et quatre conséquences pour nous aujourd’hui.

 

1. C’est notre responsabilité collective, en Église

Quand on lit « œuvres » (plus grandes), on pense immédiatement aux miracles physiques. Hélas, difficile de faire plus spectaculaire que le prophète itinérant de Galilée ! Guérir des sourds-muets, des lépreux, des paralytiques, marcher sur l’eau, nourrir les foules avec trois fois rien, faire sortir un mort du tombeau… : peu d’entre nous se risqueraient à rivaliser avec une telle débauche d’effets spéciaux. Le sens doit être ailleurs.

Carte de l'expansion du christianisme, 1er-4è siècleSans doute dans le mot employé par Jean : pour lui, les œuvres (ργα = erga en grec) ne se limitent pas aux signes (semeia), mais désignent l’ensemble de la manifestation du salut et de la vérité de Dieu. Or, tant qu’il demeure prophète juif dans un petit territoire et pendant 3 années, les œuvres de Jésus sont forcément limitées dans l’espace et le temps. C’est l’Esprit de Pentecôte qui donnera aux actes des chrétiens une dimension quantitative et géographique infiniment plus grande. Car l’étendue géographique de la mission de Jésus était limitée : la Galilée, la Judée, la Samarie. Lui-même ne se considérait envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Les apôtres franchirent ces limites et porteront l’Évangile « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Ce que Jésus ne pouvait faire par lui-même. L’Église née de la Pentecôte devient ainsi « le signe et le sacrement du salut » (Vatican II) tout au long des siècles, jusqu’au retour du Christ en gloire. Trois années de vie publique pour Jésus, les siècles des siècles pour son Église : là encore, nous faisons « plus grand » que lui.

 

Vous pensez que cela va trop loin ?

Écoutez les Pères de l’Église commenter Jn 14,12.

Pour Augustin, la plus grande œuvre n’est pas de guérir un corps, mais de justifier un impie. Transformer un pécheur en juste est, selon lui, une création plus haute que celle des cieux.

« Quel est celui qui croit au Christ, sinon celui qui fait ces œuvres et même de plus grandes que lui ? [...] En effet, que l’impie soit justifié, c’est cela même que le Christ opère en lui, mais non sans lui. Or, je ne crains pas de dire que cette œuvre est plus grande que de créer le ciel et la terre ; car le ciel et la terre passeront, tandis que le salut et la justification des élus demeureront » (Traité 72,3 sur l’Évangile de Jean).

 

Cyrille d’Alexandrie insiste sur le fait que le départ de Jésus vers le Père permet l’envoi de l’Esprit, rendant l’action de Dieu universelle et non plus locale.

« Il a manifesté sa propre gloire à travers les disciples, et par eux il a étendu sa main sur le monde entier. [...] Il dit qu’ils feront des œuvres plus grandes, non parce qu’ils auraient une puissance supérieure à la sienne, mais parce que la grâce répandue sur eux ferait de plus grands miracles à travers toute la terre » (Commentaire sur l’Évangile de Jean, Livre IX).

Jean Chrysostome souligne l’implication mutuelle de l’action des disciples avec celle du Christ désormais ressuscité : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Que les disciples allaient faire des miracles ? Non, il ne dit pas cela, mais il insinue que tout ce qu’ils feraient, c’est Lui qui le ferait » (Homélie 74 sur l’Évangile de Jean).

 

De grands théologiens ont repris cette interprétation ecclésiale, notamment pendant la préparation du concile Vatican II.

Le cardinal de Lubac voit dans ce verset la clé de la nature de l’Église. Pour lui, l’Église n’est pas une simple organisation, mais le Christ qui continue d’agir de manière plus « vaste ».

Faire « plus grand » que Jésus dans Communauté spirituelle 71ftCULmWQL._SL1417_« L’œuvre du Christ ne s’achève pas avec son départ ; elle entre dans une phase nouvelle, plus universelle. L’Église est l’instrument par lequel le Christ multiplie ses actes. Ces « œuvres plus grandes » sont la diffusion de la Charité divine à travers les siècles et les nations, ce que le Christ n’avait fait que préfigurer dans le cadre étroit de la Palestine » (Méditation sur l’Église).

L’influent exégète Rudolf Bultmann interprète ces « œuvres » non comme des miracles, mais comme la proclamation de la Parole :

« Les œuvres (erga) ne sont pas des miracles au sens technique, mais l’œuvre de Jésus elle-même : la révélation. Faire des œuvres « plus grandes » signifie que la proclamation de la Parole, libérée des limites de la présence charnelle de Jésus, va désormais atteindre le monde entier par le témoignage des disciples. La « grandeur » est celle de l’histoire du salut qui se déploie » (L’Évangile de Jean).

Pour Joseph Ratzinger (le futur Benoît XVI), la « grandeur » des œuvres est intrinsèquement liée à la Croix et à la Résurrection. C’est parce que Jésus est « passé au Père » qu’il peut agir de l’intérieur de chaque croyant :

« Les œuvres de Jésus durant sa vie terrestre étaient limitées par sa condition humaine. En allant au Père, il brise ces limites. Les « plus grandes œuvres » sont les fruits de la mission universelle : la conversion des païens, la formation de la communauté mondiale de l’Église. C’est le Christ assis à la droite du Père qui agit désormais avec une puissance décuplée par l’Esprit » (Jésus de Nazareth, Tome 2).

 

Tous ces auteurs s’accordent sur un point : les disciples ne sont pas des successeurs qui remplacent un Maître absent (comme le calife pour Mohammed) mais un canal par lequel le Maître, devenu omniprésent par son Ascension, touche l’humanité entière, de tous les temps et de tous les espaces, ce qu’il ne pouvait faire durant son incarnation.

C’est donc notre responsabilité, en Église, de faire ‘plus grand’ que Jésus de Nazareth !

 

2. C’est notre aventure spirituelle, personnelle

Les mystiques ont privilégié une autre piste de lecture de Jn 14,12, plus intérieure, plus spirituelle. Pour Maître Eckhart et la mystique rhénane par exemple (XIV° siècle), si le chrétien fait les œuvres du Christ, c’est parce qu’il est en communion intime avec lui, jusqu’à ne faire plus qu’un. La distinction entre l’action de Dieu et celle de l’homme s’efface dans l’unité de l’Esprit.

Maître Eckhart« Le Père engendre son Fils dans l’âme de la même manière qu’il l’engendre dans l’éternité, et pas moins. [...] Tout ce que Dieu opère, l’homme le plus simple qui demeure dans le fond de l’âme l’opère aussi. C’est pourquoi ses œuvres sont « plus grandes », car elles procèdent de cette unité sans intermédiaire où l’âme est devenue par grâce ce que Dieu est par nature » (Sermons allemands).

Son compagnon Jean Tauler, plus sensible à la dimension pratique et à la souffrance, explique que les œuvres sont « plus grandes » lorsqu’elles sont accomplies dans le pur dépouillement spirituel. Pour lui, guérir un boiteux est une œuvre extérieure ; mais ramener une âme errante vers son « fond » (Grund) est une œuvre spirituelle bien plus vaste. Cette œuvre est grande non par l’effort de la volonté humaine, mais parce que l’homme est devenu un « instrument vide » que Dieu peut utiliser sans obstacle. C’est ce qu’il appelle « la passivité active ».

 

Pourquoi est-ce « plus grand » selon eux ?

Dans la pensée rhénane, l’incarnation historique de Jésus était une étape. Mais la naissance du Verbe dans l’âme du chrétien est l’aboutissement du projet divin. L’œuvre est « plus grande » car elle manifeste que Dieu n’est plus seulement « devant » nous (en Jésus), mais « en » nous. Comme le disait Angélus Silesius (héritier de cette mystique) : « Le Christ serait-il né mille fois à Bethléem, s’il ne naît pas en toi, tu restes perdu à jamais ».

 

L’interprétation mystique transforme ainsi le verset : il nous faut passer de « faire des miracles extérieurs » à « devenir le lieu où Dieu agit ». L’universalité n’est plus seulement géographique (toute la terre), elle est personnelle (tout mon être est divinisé) et même ontologique (toute l’humanité transfigurée par cette présence intérieure).

 

Pour Fénelon, Madame Guyon et les adeptes du « pur amour » (XVII° siècle), une œuvre est « grande » non par son éclat, mais par le degré de pureté de l’amour qui l’anime. Faire une petite chose par pur amour pour Dieu est une œuvre « plus grande » que de convertir des nations par vaine gloire.

La doctrine du pur amour : Saint François de Sales, Pascal et Mme GuyonJésus agissait en tant qu’envoyé ; le chrétien, lui, doit agir dans une telle désappropriation de soi qu’il ne s’attribue plus rien. L’œuvre est grande car elle est totalement divine.

Dans cette lignée spirituelle, Jn 14,12 est compris comme une promesse de transfusion de vie. Jésus ne donne pas un pouvoir aux disciples ; il leur donne Sa Vie. Les œuvres sont plus grandes parce qu’elles ne sont plus limitées par la chair d’un seul homme (Jésus à Nazareth), mais portées par la multitude des membres de son Corps mystique, agissant par le moteur universel qu’est la Charité.

C’est une vision très organique : la tête (le Christ) a commencé l’œuvre, mais c’est le corps tout entier (l’Église/les fidèles) qui la déploie dans toute sa dimension.

Pour Fénelon, l’œuvre de Jésus était une œuvre de communion parfaite avec son Père ; l’œuvre du disciple, une fois uni au Christ, devient l’expression de cette même volonté devenue universelle.

« Oh ! qu’une âme est puissante quand elle ne veut plus rien de soi ! Elle entre dans la toute-puissance de Dieu. Ses œuvres sont les œuvres de Dieu même. C’est ainsi qu’il faut entendre que celui qui croit fera des œuvres plus grandes, car ce n’est plus le mouvement d’un homme borné, c’est l’élan de l’Amour infini qui passe par un cœur purifié » (Sermon pour la fête de la Pentecôte).

 

On le voit : cette deuxième tradition interprétative, plus spirituelle, met l’accent sur l’aventure intérieure où le Christ ressuscité accompli dans le fond de l’âme du disciple des œuvres infiniment plus grandes que celles opérées par le Jésus de histoire.

 

3. Du Jésus de l’histoire au Christ de la foi

Le texte grec de notre évangile nous met sur cette piste d’une continuité entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi, grâce à l’action de son Esprit dans l’Église et dans le cœur de chacun.

 

Jésus commence par engager son autorité sur une promesse qui semble, de prime abord, incroyable : « Amen, amen, je vous le dis… » Sa déclaration est solennelle, et l’engage tout entier.

Puis il utilise le présent : « celui qui croit en moi ». Ce n’est pas un acte ponctuel (‘celui qui a cru’), mais un état continu. L’œuvre « plus grande » est le fruit d’une communion permanente au Christ. Le présent de la foi fait le lien entre l’action de Jésus et celle, plus grande, de ses disciples.

Le passage du Je (Jésus) à « celui qui croit » marque le transfert de l’agir divin de l’un à l’autre. Cette identité d’agir est garantie par l’utilisation du même verbe « faire » (ποιέω (poieō – faire/créer) : ce que les disciples feront, c’est exactement ce que Jésus fait. Il n’y a pas de rupture de continuité ni de nature entre l’œuvre du Maître est celle du croyant.

ascension-1 Eckhart dans Communauté spirituelleComment cela peut-il se réaliser ? À cause (τι = hoti en grec) du départ de Jésus vers son Père. Pour Jean, ce départ est la condition sine qua non de l’œuvre de l’Esprit. Il marque le passage du Jésus historique, limité dans le temps et l’espace, au Christ de la foi, ressuscité auprès du Père, envoyant l’Esprit commun aux deux pour renouveler la face de la terre jusqu’à la plénitude des temps. La « grandeur » des œuvres de l’Église du disciple vient du fait que Jésus n’agit plus devant les hommes (lors de son incarnation, forcement limitée), mais depuis le Père, par son Esprit qui transforme son Église et étend son action en tous lieux, en tout temps.

 

Le texte grec révèle que le « plus grand » n’est pas une supériorité du disciple sur le Maître, mais une supériorité de l’économie de l’Esprit sur l’économie de la chair. Tant que Jésus était sur terre, l’Esprit n’était pas encore répandu universellement. Une fois auprès du Père, son action devient sans limites (universelle), d’où des œuvres « plus grandes » en nombre et en portée.

 

Qu’en déduire pour nous aujourd’hui concrètement ?

Voici quatre conséquences majeures qui peuvent nourrir notre méditation cette semaine :

 

- La fin du complexe d’infériorité spirituelle

en-verite-en-verite-je-vous-le-dis-celui-qui-croit-en-moi-fera-aussi-les-oeuvres-que-je-fais-et-il-en-fera-de-plus-grandes-parce-que-je-m-en-vais-au-pere-jean-1412 FénelonSouvent, le croyant moderne se sent démuni face à la figure historique de Jésus ou aux récits bibliques. Ce verset (Jn 14,12) rappelle que nous ne sommes pas des « sous-disciples ». En disant « celui qui croit », Jésus donne un mandat universel. Le moteur de l’action n’est pas le talent personnel, mais la qualité de l’union au Christ. Cela nous invite aujourd’hui à une « audace humble » : oser agir, prier et transformer notre environnement avec la certitude que c’est le Christ qui opère à travers nous.

 

- Le primat de l’impact spirituel sur le spectaculaire

Si l’on suit Saint Augustin ou Fénelon, la « plus grande œuvre » n’est pas forcément le miracle qui fait la une des réseaux sociaux. L’œuvre la plus haute reste la réconciliation et la transformation des cœurs. Dans un monde fragmenté, créer la paix, pardonner ou restaurer la dignité d’une personne est une œuvre « plus grande » car elle touche à l’éternité.

Cela recentre notre mission sur l’essentiel : la charité active et la transmission d’une espérance vivante.

 

- Une responsabilité écologique et sociale (L’Église corps du Christ)

Si les œuvres du Christ sont désormais confiées à ses disciples, cela signifie que le Christ n’a plus d’autres mains que les nôtres. L’universalité mentionnée par Cyrille d’Alexandrie devient une responsabilité globale. Puisque Jésus est « auprès du Père », son action est délocalisée : il peut agir simultanément à travers un soignant en France, un militant pour le climat ou un artisan de paix ailleurs.

Aujourd’hui, c’est l’appel à une « sainteté du quotidien » où chaque acte de justice devient une œuvre du Christ lui-même.

 

- La puissance de la vie intérieure (l’héritage mystique)

La conséquence la plus radicale, héritée de la mystique rhénane, est que notre vie intérieure est le laboratoire de la transformation du monde.

Si je me « désapproprie » de mon ego (Fénelon), je deviens un canal pour la puissance de l’Esprit. L’action extérieure est proportionnelle à la profondeur de l’ancrage intérieur.

Aujourd’hui, cela réhabilite la prière et la méditation non comme une fuite du monde, mais comme la condition nécessaire pour que nos œuvres soient réellement « grandes » (c’est-à-dire divines).

 

Interpréter ce verset aujourd’hui, c’est passer d’un christianisme de « commémoration » (se souvenir de ce que Jésus a fait) à un christianisme de « communion » (vivre ce que Jésus fait aujourd’hui par nous, avec nous et en nous).

 

Prière pour des œuvres « plus grandes »

solitutde-1-300x196 oeuvresSeigneur Jésus, Toi qui as dit : « En vérité, en vérité », 

Ancre nos cœurs dans la certitude de Ta promesse. 

Tu n’es pas parti vers le Père pour nous laisser orphelins, 

Mais pour briser les limites de l’espace et du temps, 

Et devenir en nous, par Ton Esprit, une source jaillissante.

 

Accorde-nous la grâce de la communion : 

Que nous ne cherchions pas à agir par nous-mêmes, 

Mais que nous demeurions en Toi comme le sarment sur la vigne. 

Dépouille-nous de ce « moi » encombrant, 

Afin que nos œuvres ne soient plus les nôtres, mais les Tiennes.

 

Donne-nous l’audace de la « plus grande œuvre » : 

Non pour flatter notre orgueil par des prodiges, 

Mais pour accomplir le plus grand des miracles : 

Celui de la charité qui pardonne, 

De la parole qui relève, 

Et de la paix qui se déploie jusqu’aux extrémités de la terre.

 

Seigneur, puisque Tu n’as plus d’autres mains que les nôtres, 

Fais de nous les membres vivants de Ton Corps. 

Que chaque geste de notre quotidien, 

Accompli dans le silence du « fond de notre âme », 

Devienne une étincelle de Ton Esprit de communion.

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Ils choisirent sept hommes remplis d’Esprit Saint » (Ac 6, 1-7)


Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, les frères de langue grecque récriminèrent contre ceux de langue hébraïque, parce que les veuves de leur groupe étaient désavantagées dans le service quotidien. Les Douze convoquèrent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il n’est pas bon que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables. Cherchez plutôt, frères, sept d’entre vous, des hommes qui soient estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse, et nous les établirons dans cette charge. En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole. » Ces propos plurent à tout le monde, et l’on choisit : Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, un converti au judaïsme, originaire d’Antioche. On les présenta aux Apôtres, et après avoir prié, ils leur imposèrent les mains. La parole de Dieu était féconde, le nombre des disciples se multipliait fortement à Jérusalem, et une grande foule de prêtres juifs parvenaient à l’obéissance de la foi.


PSAUME
(Ps 32 (33), 1-2, 4-5, 18-19)
R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous, comme notre espoir est en toi !ou : Alléluia ! (Ps 32, 22)


Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
Rendez grâce au Seigneur sur la cithare,
jouez pour lui sur la harpe à dix cordes.


Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.


Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.


DEUXIÈME LECTURE
« Vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal » (1 P 2, 4-9)


Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, approchez-vous du Seigneur Jésus : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu. Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ. En effet, il y a ceci dans l’Écriture : Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte. Ainsi donc, honneur à vous les croyants, mais, pour ceux qui refusent de croire, il est écrit : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle, une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche. Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole, et c’est bien ce qui devait leur arriver. Mais vous, vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.


ÉVANGILE
« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 1-12)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur. Personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : ‘Je pars vous préparer une place’ ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu. » Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : ‘Montre-nous le Père’ ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père »
Patrick BRAUD

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19 avril 2026

Le bon berger dans nos tombeaux

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le bon berger dans nos tombeaux 

 

Homélie pour le 4° Dimanche de Pâques / Année A 

26/04/26 


Cf. également :
Allez ouste, sortez ! du balai !

Jésus abandonné
Un manager nommé Jésus
Des brebis, un berger, un loup
Prenez la porte
Le berger et la porte

 

1. Le Bon Berger des premiers siècles

Dans une civilisation essentiellement rurale, agricole, la silhouette du pasteur conduisant paître ses troupeaux était familière à tous. On savait bien que grâce à lui, les troupeaux resteraient groupés, trouveraient leur pâturage et seraient protégés du loup et autres prédateurs. En reprenant cette figure favorablement connue de tous, Jésus sait qu’on ne confondra pas sa mission avec celle d’un révolutionnaire politique ou d’un roi à la manière des hommes. Le Messie qu’il veut être est plus à l’aise dans ce rôle pastoral que dans le rêve théocratique de ses contemporains.

Dès lors, le bon berger du chapitre 10 de l’Évangile de Jean de ce dimanche (Jn 10,1–10) a connu une popularité extraordinaire pendant les trois premiers siècles de l’expansion chrétienne. En témoigne notamment une découverte récente (août 2025) a Iznik, dans l’actuelle Turquie, près de l’antique Nicée qui fut la ville du premier concile œcuménique de l’histoire en 325. Une fresque dans un tombeau daté des I°-II° siècles représente un Jésus imberbe, portant une chèvre sur ses épaules au milieu du troupeau. L’allusion à la parabole de la brebis égarée (Lc 15,3–7) que le bon berger va chercher et ramener est claire. Du moins pour les initiés (les baptisés). Pour les non-chrétiens, la scène peut paraître anodine, s’inspirant de l’art romain païen : l’appartenance ecclésiale des défunts est donc discrète, car il fallait échapper à la curiosité des persécuteurs éventuels. D’autres symboles joueront ce même rôle : l’ancre dans les cieux gravée ou peinte, le poisson (ictus), le chrisme (Χ (khi) et Ρ (rhô), les deux premières lettres du mot Christ) etc. Mais ce thème du bon Pasteur est le plus reproduit et le plus célèbre des trois premiers siècles des débuts de l’Église au milieu des persécutions romaines et juives. En Italie surtout, les mosaïques et les fresques des catacombes représentant Jésus sous les traits du Bon Berger sont nombreuses :

Le Bon Berger, Catacombes de Priscille, Rome, IIIe siècle

Catacombes de Priscille, Rome, IIIe siècle

  • Basilique Patriarcale d’Aquilée (Italie) : Dans les mosaïques de pavement du IVe siècle, on trouve une représentation du Bon Berger au milieu d’un décor symbolique complexe.
  • Domus dei Tappeti di Pietra (Ravenne, Italie) : Cette « Maison des tapis de pierre » contient également des mosaïques de sol représentant le Bon Pasteur.
  • Mausolée de Galla Placidia (Ravenne, Italie) : Réalisée vers 425-450, c’est l’une des représentations les plus célèbres et les plus tardives. Jésus y apparaît jeune, imberbe, vêtu d’une tunique d’or et d’une pourpre impériale, assis dans un paysage bucolique entouré de ses brebis. Sa croix remplace le traditionnel bâton de berger.

Fresques des Catacombes :

Les catacombes de Rome contiennent environ 150 images du Bon Berger, symbole d’espoir et de salut.

  • Catacombes de Priscille (Rome) : Une fresque célèbre (IIIe siècle) située au plafond du « Cubiculum de la Velata ». Jésus y porte une chèvre sur ses épaules, entouré de deux brebis et d’oiseaux dans des arbres.
  • Catacombes de Domitille (Rome) : Présente des scènes du Bon Berger dans un style classique romain.
  • Catacombes de Saint-Callixte (Rome) : Contient plusieurs représentations de cette figure pastorale, souvent placée au centre de plafonds décorés.
  • Catacombes de Prétextat (Rome) : On y voit le berger défendant son troupeau contre des animaux sauvages (représentant le mal).
  • Nécropole de Hisardere (Iznik/Nicée, Turquie) : Cette fresque du IIIe siècle montre un Jésus jeune, imberbe, portant une chèvre. C’est le seul exemple connu de ce motif en Anatolie à cette époque.

 

La fresque d’Iznik représente elle aussi un Jésus jeune homme imberbe, portant la tunique courte des bergers romains. Elle illustre bien la christianisation des symboles païens transposés sur la personne du Christ.

Aujourd’hui, l’image du bon Berger conduisant ses brebis ne parle plus guère aux générations urbaines saturées de technologie et de numérique… Il faut pourtant se souvenir que la figure du Christ pasteur de l’Église a été la plus employée pendant les trois premiers siècles ! Voyons pourquoi.

2. Pourquoi le berger et non le crucifié ?

Eh oui ! Cela devrait nous surprendre ! Pourquoi la croix, le crucifix n’ont-ils pas été les signes de reconnaissance des chrétiens dès le début ?

Pourquoi ? D’abord parce que la crucifixion était un supplice horrible et infamant, pire que le bagne ou la chaise électrique. Le supplice était réservé aux inférieurs (humiliores, en latin), aux esclaves, alors que les citoyens romains comme Paul échappaient à cette déchéance en étant décapités, ce qui était plus noble. Pas question donc d’arborer cette marque honteuse, que ce soit sur des vêtements ou des tombeaux.

 

Représenter son Dieu sur une croix aurait été incompréhensible, voire ridicule, pour les contemporains, comme en témoigne le célèbre graffiti d’Alexamenos, une caricature païenne montrant un homme adorant un crucifié à tête d’âne.

Le bon berger dans nos tombeaux  dans Communauté spirituelle 250px-AlexGraffito.svgCe graffiti est une caricature gravée dans la pierre, découverte en 1856 dans le palais impérial de Rome. Il pourrait être la plus ancienne représentation de la crucifixion de Jésus, mais aussi le plus ancien dessin de la croix comme symbole du christianisme, puisqu’il est daté de la période entre le I° siècle et le III° siècle. Mais l’intérêt est aussi la présence de cette tête d’âne du crucifié, attestant de la présence toujours en cours d’une dérision antichrétienne. Cette curieuse caricature représente un garçon en situation de prière, vraisemblablement devant un Christ en croix avec une tête d’âne. Sans doute une allusion à l’entrée de Jésus à Jérusalem monté sur un âne. 

À côté du personnage qui lève la main gauche, on peut y déchiffrer l’inscription suivante : Αλέξαμενος Céβετε Θεn « Alexamènos adore son Dieu ». À droite, au-dessus de la croix, on distingue le signe Y, peut-être la première lettre de ὑιέ = Fils, se moquant du titre de Fils de Dieu  donné à Jésus. À l’évidence, il sagit dune moquerie faite à un chrétien. Moquerie à laquelle Alexamènos aurait répondu en écrivant dans une pièce voisine de la même maison : « Alexamènos est fidèle ». Ce dessin peut nous permettre de comprendre les insultes et les moqueries auxquels les chrétiens avaient à faire face, les luttes qu’il leur fallait affronter même chez les enfants comme ceux qui furent probablement les auteurs de cette caricature. On peut imaginer la scène suivante : d’un côté des enfants païens qui se moquent de la foi de leur camarade devenu chrétien, tandis qu’un peu plus haut, le jeune chrétien, assume fièrement, sa foi, en réponse sur le mur.

Minutius Félix, écrivain païen du II°-III° siècle, se faisait l’écho de cette rumeur anti chrétienne : « J’entends dire que les chrétiens, par une sottise qu’on ne peut expliquer, adoreraient la tête d’un âne, animal immonde ».

 

Ce n’est qu’avec la conversion de l’empereur Constantin, l’Édit de Milan de 313 et enfin l’abolition du supplice de la croix du même Constantin en 337 que la croix perd peu à peu sa connotation criminelle et maudite pour devenir un signe du triomphe impérial. Il faut attendre le V° siècle (comme au mausolée de Galla Patricia) pour voir le berger tenir une croix. Cependant, même là, il ne s’agit pas encore d’un crucifix (Jésus n’est pas cloué dessus) : c’est une croix de triomphe, tenue comme un sceptre impérial en or.

 

Le passage du bon berger à la croix puis au Pantocrator (le Tout-Puissant) répond à trois évolutions historiques :

- Le besoin de légitimité impériale

 berger dans Communauté spirituelleSous Constantin et ses successeurs, le christianisme devient la religion de l’Empire. Le Berger était une figure d’humilité, adaptée à une Église clandestine et persécutée. Le Pantocrator est une figure de pouvoir. Puisque l’Empereur est le représentant de Dieu sur terre, le Christ doit être représenté comme un Empereur céleste. On lui donne les attributs de la majesté romaine : le trône, la pourpre, et le geste de bénédiction qui ressemble au salut impérial.

- La lutte contre les hérésies

Aux IV° et V° siècles, de grands débats (comme l’Arianisme) secouent l’Église sur la nature de Jésus : est-il seulement humain ou vraiment Dieu ? Le « Bon Berger » insistait sur l’humanité et la douceur de Jésus. Le « Pantocrator » affirme sa divinité absolue. Le terme grec Pantokratôr signifie « Celui qui maintient tout en main ». Il est le Créateur et le Juge à la fin des temps. On lui donne alors les traits de Zeus ou de Jupiter (la barbe, les cheveux longs, le regard sévère) pour signifier sa toute-puissance.

- Le changement de dimension architecturale

Les fresques des catacombes étaient petites, intimes et liées à la mort. Les grandes basiliques impériales demandaient des images monumentales. Le Christ ne se cache plus dans un jardin ; il trône dans l’abside ou la coupole pour dominer l’espace liturgique.

 

En Europe, des églises minoritaires, humbles et ouvertes au dialogue ne pourraient-elles pas retrouver dans la figure du Bon berger une source d’inspiration ? Renoncer à la puissance impériale semble une exigence de notre temps pour le témoignage évangélique…

 

3. Le Bon Berger dans nos tombeaux

Revenons à la fresque d’Iznik. Elle est riche en symboles, et peut nous livrer quelques pistes de réflexion.


– Dialoguer avec les cultures environnantes (inculturation)

Hypogée, tombeau souterrain datant du IIIe siècle après J.-C. avec une fresque de Jésus en Bon Pasteur à Iznik (Turquie)Hors d’Israël, les premiers chrétiens étaient des citoyens romains ou grecs. Ils n’avaient jamais vu Jésus de Nazareth. Pour le représenter, ils puisaient naturellement dans leur répertoire habituel. Ainsi le Bon Berger ici est un jeune homme imberbe. Pourquoi ? Pour évoquer la jeunesse éternelle du Christ ressuscité, on a calqué son visage sur celui d’Apollon (dieu de la lumière) ou de Dionysos (dieu de l’énergie vitale). Le peindre comme un éphèbe était une marque de pureté, de vigueur, et surtout d’immortalité : un Dieu ne vieillit pas ; il n’a donc pas besoin de la barbe, signe de l’usure du temps chez l’homme.

 

Les premiers chrétiens voulaient montrer que Jésus apportait une Nouvelle Alliance, une jeunesse au monde. En le représentant imberbe, ils soulignaient qu’il était le Logos (la Parole) éternel, toujours jeune.

Il fallait aussi distinguer visuellement Jésus de la figure de « Dieu le Père » ou des divinités patriarcales comme Jupiter (Zeus) ou Sérapis, qui étaient toujours représentés avec de longues barbes majestueuses. Présenter Jésus comme un jeune berger permettait alors de mettre l’accent sur sa filiation (le Fils) et sur sa proximité avec les hommes, loin de la distance impressionnante du tonnerre de Jupiter.

Ce style imberbe est dit « alexandrin » car il provient des ateliers d’Égypte et d’Orient où l’influence grecque était forte. C’est un art plus souple, gracieux et naturaliste. À l’opposé, le style « syrien » (plus tardif), qui donnera le Pantocrator, privilégie les traits marqués, la barbe et une symétrie rigide pour inspirer la crainte et le respect.

 

41Zc65JPA-L croixSi l’on ajoute à tout cela la tradition du repas funéraire antique transposé à l’eucharistie célébrée dans les catacombes autour de la tombe du défunt, ou la profusion de plantes et d’animaux qui reprend les codes du jardin paradisiaque perse, on réalise que – même persécutés par les empires de l’époque – les premiers chrétiens voulaient dialoguer avec les cultures dominantes, en assumant le meilleur de ce qu’elles portaient en elles. Les Pères de l’Église appelait « préparation évangélique » ces intuitions qui parsemaient déjà des cultures préchrétiennes, et « semences du Verbe » ces graines de vérité, de beauté et de révélation semée dans les civilisations d’avant le Christ. L’Esprit de Dieu précède toujours l’annonce missionnaire… S’appuyer sur ces « pierres d’attente » était le moteur de l’évangélisation pour une Église persécutée, humble, petite, clandestine, qui « inculturait » le meilleur de la société environnante en le christifiant. Le modèle de la conversion était celui par accomplissement de la culture : la conversion par redressement ou par retournement viendrait ensuite, de manière seconde (et non secondaire).

 

N’y aurait-il pas là une intuition à reprendre pour notre évangélisation de la vieille Europe noyée dans le melting-pot des nouvelles cultures (numérique, politique, scientifique, artistique…) ?

 

– Une mort apaisée

Le croyant de la tombe d’Iznik n’est pas représenté dans la crainte. Il est accompagné vers l’au-delà par la figure protectrice du bon berger, selon les paroles du psaume de ce dimanche : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure »… 

L'espérance chrétienneCette promesse vaut d’ailleurs pour toute la famille : cinq squelettes ont été retrouvés dans cette sépulture, dont ceux de deux jeunes adultes et d’un nourrisson de six mois. Bien que la tombe ait été profanée par le passé, la conservation des peintures permet de comprendre comment les familles de l’époque intégraient leur nouvelle foi chrétienne dans leurs rites funéraires traditionnels.

 

– Le portier ouvre l’accès au salut

La fresque est sur le mur du fond de la tombe : on la voit dès qu’on entre. Au lieu de se heurter au mur de la mort, le Bon Berger est la porte que le défunt va franchir pour passer de la mort à la vie éternelle : « Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis. Le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir » (Jn 10,2-3).

 

– La relation personnelle avec le Christ

Le salut chrétien est d’&bord une élection personnelle, même s’il comporte une dimension communautaire. C’est pourquoi le Berger ne regarde pas le spectateur, mais une brebis spécifique, ou bien il porte une brebis précise sur ses épaules (la « brebis perdue »). À Iznik, la présence de portraits de famille à côté du Berger renforce cette idée : il connaît ces individus (les défunts de la tombe) par leur nom.

 

- Le Guide et la Protection : « Il marche devant elles »

« Quand il a fait sortir toutes ses propres brebis, il marche devant elles ; et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix » (Jn 10,4).

Le Christ n’est pas un juge distant, mais un guide qui partage le sort de son troupeau. Il « marche devant », ouvrant le chemin à travers les épreuves (et la mort). Dans la fresque, le Berger est souvent représenté en mouvement ou avec un bâton, prêt à guider. La posture du Christ portant la brebis sur ses épaules symbolise physiquement ce « portage » de l’âme humaine à travers le passage difficile du trépas.

 

- La Promesse de la Vie en Abondance

« Moi, je suis venu afin que les brebis aient la vie, et qu’elles l’aient en abondance » (Jn 10,10). C’est le cœur du message paléochrétien. La vie chrétienne n’est pas une contrainte, mais une plénitude. Dans la fresque, le décor entourant le Berger est presque toujours un paysage bucolique, rempli de fleurs, d’arbres verdoyants et d’eau. C’est une représentation visuelle de cette « vie en abondance » et du Paradis retrouvé (l’Éden). À Iznik, la scène de banquet (symposium) jointe au Berger illustre précisément cette joie et cette abondance éternelle.

 

Il ne tient qu’à nous d’esquisser le portrait du Bon Berger sur le mot mur de nos tombeaux intérieurs. Montaigne pensait que « philosopher, c’est apprendre à mourir ». Le Bon Berger nous fait découvrir que croire en lui, c’est apprendre à mourir pour vivre avec lui, dès maintenant, et pour toujours.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Dieu l’a fait Seigneur et Christ » (Ac 2, 14a.36-41)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et fit cette déclaration : « Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié. » Les auditeurs furent touchés au cœur ; ils dirent à Pierre et aux autres Apôtres : « Frères, que devons-nous faire ? » Pierre leur répondit : « Convertissez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés ; vous recevrez alors le don du Saint-Esprit. Car la promesse est pour vous, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera. » Par bien d’autres paroles encore, Pierre les adjurait et les exhortait en disant : « Détournez-vous de cette génération tortueuse, et vous serez sauvés. » Alors, ceux qui avaient accueilli la parole de Pierre furent baptisés. Ce jour-là, environ trois mille personnes se joignirent à eux.

PSAUME
(Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6)
R/ Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer. ou : Alléluia ! (cf. Ps 22, 1)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

DEUXIÈME LECTURE
« Vous êtes retournés vers le berger de vos âmes » (1 P 2, 20b-25)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, si vous supportez la souffrance pour avoir fait le bien, c’est une grâce aux yeux de Dieu. C’est bien à cela que vous avez été appelés, car c’est pour vous que le Christ, lui aussi, a souffert ; il vous a laissé un modèle afin que vous suiviez ses traces. Lui n’a pas commis de péché ; dans sa bouche, on n’a pas trouvé de mensonge. Insulté, il ne rendait pas l’insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s’abandonnait à Celui qui juge avec justice. Lui-même a porté nos péchés, dans son corps, sur le bois, afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice. Par ses blessures, nous sommes guéris. Car vous étiez errants comme des brebis ; mais à présent vous êtes retournés vers votre berger, le gardien de vos âmes.

ÉVANGILE
« Je suis la porte des brebis » (Jn 10, 1-10)
Alléluia. Alléluia. Je suis le bon Pasteur, dit le Seigneur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. Alléluia. (Jn 10, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus déclara : « Amen, amen, je vous le dis : celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit. Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis. Le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir. Quand il a poussé dehors toutes les siennes, il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix. Jamais elles ne suivront un étranger, mais elles s’enfuiront loin de lui, car elles ne connaissent pas la voix des étrangers. »

Jésus employa cette image pour s’adresser aux pharisiens, mais eux ne comprirent pas de quoi il leur parlait. C’est pourquoi Jésus reprit la parole : « Amen, amen, je vous le dis : Moi, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage. Le voleur ne vient que pour voler, égorger, faire périr. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. »
Patrick BRAUD

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12 avril 2026

Ces décompositions qui nous travaillent

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ces décompositions qui nous travaillent

 

Homélie pour le 3° Dimanche de Pâques / Année A 

19/04/26 


Cf. également :
Emmaüs : une catéchèse de cheminement
Et nous qui espérions…
Le courage pascal
Emmaüs : mettre les 5 E dans le même panier
Le premier cri de l’Église
La grâce de l’hospitalité

 

1. L’image du fondeur

Ces décompositions qui nous travaillent dans Communauté spirituelle AdobeStock_39664366« Quand vous voyez une statue d’or qui a été souillée par la rouille ou dont la forme a été défigurée par le temps, que fait l’artiste ? Il ne la laisse pas ainsi, mais il la jette dans la fournaise pour qu’elle y soit fondue. Il la réduit en liquide, il détruit sa forme actuelle, mais ce n’est pas pour l’anéantir, c’est pour la faire ressortir de la fournaise plus brillante, plus pure et plus magnifique qu’auparavant.

Il en est de même pour notre corps. Dieu ne permet pas que nous mourions et que nous retournions à la poussière pour nous perdre, mais pour nous purifier de la rouille du péché. La mort est cette fournaise où le corps est « fondu » afin qu’au jour de la résurrection, il reprenne sa forme, non plus corruptible et fragile, mais éclatante et immortelle. » (St Jean Chrysostome, Homélie 11 sur les Statues, §2)

 

« Tu ne peux m’abandonner à la mort  ni laisser ton saint (חָסִיד en hébreu, ὅσιος en grec) voir la corruption » (Ps 15,10). Pour Chrysostome, le saint du psaume Ps 15 est bien Jésus en personne : son corps humain est comme une statue d’or parfaitement pure, sans aucune rouille (péché). Il n’a donc pas besoin d’être fondu, c’est-à-dire de subir la décomposition du  cadavre. Il est passé par la mort, mais son corps est demeuré intact car il n’y avait rien à purifier en lui.

Le psaume 15 de ce dimanche annonce la victoire finale de la vie sur la mort. Le Christ l’a vécu immédiatement, car il était entièrement pur. Nous, notre ‘or’ (notre nature humaine) est mélangé à la rouille de nos péchés.

Notre corps subira la décomposition. Qu’l soient incinéré et dispersé dans le jardin du souvenir ou recueilli dans une urne funéraire, ou qu’il soit enfermé dans un cercueil, les molécules de notre chair, de nos os, de nos tissus retourneront à la terre, et seront recyclées dans l’immense mélange énergie-matière de l’univers… 

Alors, à quoi nous sert que le corps du Christ n’ait pas connu la décomposition puisque c’est de toute façon le sort qui nous attend ?

 

C’est par l’union au corps du Christ que nous espérons traverser les dégradations qui nous  travaillent déjà. Et tout particulièrement dans l’eucharistie, qu’Ignace d’Antioche appelait « remède d’immortalité »

« rompant un même pain qui est remède d’immortalité, antidote pour ne pas mourir, mais pour vivre en Jésus-Christ, pour toujours » (Éphésiens XX,2)

 

Inscription de Pectorius (Autun)Une très ancienne inscription grecque (dite ‘de Pectorius’) de la fin du II° siècle, découverte en 1839 à Autun, comporte le symbole du poisson Ictus (Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur). C’est ce poisson que les chrétiens doivent manger et boire. Ce nom a une efficacité sur la mort; il est dit être « source immortelle des eaux divines ». La nourriture eucharistique prise durant la vie terrestre est gage d’immortalité. Cette inscription gravée sur la pierre d’un tombeau atteste de l’espérance en la résurrection, célébrée dans l’eucharistie.

 

Comme le chante la divine liturgie de St Jean Chrysostome : « Prenez le corps du Christ, et buvez à cette boisson d’immortalité ». Chaque fois que nous livrons notre vie en vérité pour les autres avec le Christ, nous entrons un peu plus dans cette vie éternelle, nous construisons notre corps de résurrection, nous préparons la Venue définitive du Seigneur dans la gloire, selon le mot de St Paul : « chaque fois que vous mangez ce pain et buvez à cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne » (1Co 11,27).

 

Notre psaume 15 d’aujourd’hui tient une place particulière dans l’apologétique des Apôtres : ils l’utilisent pour démontrer aux juifs que la résurrection du Christ accomplit pleinement les Écritures. Pierre cite textuellement le texte du psaume pour montrer que c’est bien de Jésus il est question, puisque David lui est bel et bien mort et enterré, et que son corps a connu la décomposition : 

« En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche : il est à ma droite, je suis inébranlable. C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ni laisser ton saint voir la corruption. Tu m’as appris des chemins de vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence

christian-cross-nature-scaled mort dans Communauté spirituelleFrères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous. Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption » (Ac 2,25-31).

 

Paul utilise exactement la même structure argumentaire pour montrer que la résurrection est comme la signature du Père en bas de l’œuvre de Jésus : il ratifie tout ce qu’a été, fait et dit Jésus en ne l’abandonnant pas dans la mort où se dissolvent les chairs et les liens qui nous unissent :

« C’est pourquoi celui-ci dit dans un autre psaume : Tu donneras à ton fidèle de ne pas voir la corruption. En effet, David, après avoir, pour sa génération, servi le dessein de Dieu, s’endormit dans la mort, fut déposé auprès de ses pères et il a vu la corruption. Mais celui que Dieu a ressuscité n’a pas vu la corruption » (Ac 13,35–37).

 

2. La corruption purificatrice

Reprenant le fil de l’image du fondeur de Chrysostome, plusieurs théologiens ont développé ce thème de la refonte, du reforgeage de notre humanité à travers ce qui pourtant semble la décomposer.

  • La douleur bénie (Ratzinger)

Ainsi Joseph Ratzinger (le futur Benoît XVI) y a consacré un chapitre entier de son ouvrage de référence : Eschatologie : mort et vie éternelle, publié en 1977, mais qui reste la base de son enseignement papal sur le sujet. Il s’appuie précisément sur l’exégèse du psaume 15.

Ratzinger explique que si le Christ ne voit pas la corruption, c’est parce qu’en lui, la Vie est identique à son Être. Pour nous, la résurrection n’est pas un « miracle magique » qui survient à la fin, mais une conséquence de notre union à Lui.

« La résurrection n’est pas un simple retour à la vie biologique, mais la victoire de l’Amour sur la mort. Parce que le Christ est « un » avec Dieu, il ne peut tomber dans le néant. En étant unis à Lui par la foi, nous entrons dans cet espace d’invulnérabilité » (ch. 6).

corps en décomposition cercueilLa décomposition corporelle est ainsi une métamorphose : la mort physique (la fonte du vase chez Chrysostome) est le moment où l’homme perd son support matériel qui retourne à  l’univers, mais son identité relationnelle est ancrée Christ, qui en assume la continuité en Dieu à travers la mort.

« Le Psalmiste pressent que l’amitié avec Dieu ne peut pas s’arrêter à la tombe. Si Dieu est fidèle, Il ne peut abandonner son ami au Shéol. Le Christ réalise ce pressentiment de manière absolue. Nous, nous le réalisons « en Lui » ».

 

La vraie matière de notre être n’est pas l’amas de cellules sans cesse changeant qui constitue notre corps, mais l’ensemble des relations de communion qui nous unissent à Dieu, aux autres, par le Christ, avec lui et en lui. Toutes ces relations d’amour, d’amitié, de solidarité authentiquement vécues nous greffent en Christ. Nous sommes ainsi en quelque sorte ‘sauvegardés’ dans la mémoire de Dieu, en qui nos relations essentielles demeurent, nouvelle « matière » à partir de laquelle Dieu pourra recréer la vie aussi sûrement qu’il l’a déjà fait en Jésus le Christ. Ratzinger parle alors de « douleur bénie » pour caractériser la métamorphose s’opère ainsi avec la destruction des scories du péché en nous :

« Certains théologiens récents sont d’avis que le feu qui brûle et qui sauve en même temps est le Christ lui-même, le Juge et Sauveur. La rencontre avec Lui est l’acte décisif du Jugement. Devant son regard, toute fausseté s’évanouit. C’est la rencontre avec Lui qui, nous brûlant, nous transforme et nous libère pour nous permettre de devenir vraiment nous-mêmes.

Les choses édifiées durant la vie peuvent alors se révéler paille sèche, pur orgueil, et s’écrouler. Mais dans la douleur de cette rencontre, où ce qui est impur et malsain en nous devient manifeste, se trouve le salut. Son regard, le battement de son cœur nous guérissent par une transformation certainement douloureuse, « comme par le feu » ».

 

Pour Benoît XVI, la « décomposition » n’est pas seulement un phénomène biologique, c’est l’image de ce qui se passe spirituellement. Notre « Moi » qui s’écroule : comme le vase de Chrysostome qui doit être brisé, notre ego, nos fausses sécurités et notre « rouille » (le péché) doivent être détruits. La mort physique est la manifestation ultime de cet écroulement nécessaire.

Le pape ne nie pas que la mort et la corruption soient douloureuses. Mais il affirme que c’est une « douleur bénie ». Pourquoi ? Parce qu’elle nous « libère pour nous permettre de devenir vraiment nous-mêmes ».

En regardant le Christ du Psaume 15 (celui qui n’a pas connu la corruption), nous voyons ce que nous allons devenir. Sa pureté « brûle » ce qui est impur en nous pour que notre chair puisse, elle aussi, « reposer dans l’espérance ».

Ce que le Psaume 15 dit du Christ (l’immortalité immédiate), Benoît XVI l’applique à nous sous la forme d’une immortalité donnée au travers d’une épreuve purificatrice. La décomposition du corps est le « feu » qui prépare la résurrection : « Mourir, c’est tomber dans les mains de Dieu ».

C’est une lecture pleine d’espérance : la fin de notre corps biologique n’est pas un échec, mais le « nettoyage » final opéré par l’amour de Dieu pour que nous puissions entrer dans la « plénitude de joie » promise au verset 11 du psaume : « Tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! À ta droite, éternité de délices ! »

 

  • La brûlure joyeuse (Varillon)

Le Père François Varillon (1905-1978), jésuite et grand pédagogue de la foi, a renouvelé la vision du Purgatoire en l’éloignant de l’imagerie d’une « prison » ou d’une « chambre de torture » pour en faire une étape de maturation amoureuse.

Pour lui, la « décomposition » du vieil homme est la condition de l’éclosion de l’homme nouveau. 

Jérôme BoschIl rejette l’idée d’une peine infligée par Dieu. Pour lui, la douleur du Purgatoire naît de la rencontre entre notre impureté et l’Amour absolu.

« Le purgatoire n’est pas une peine infligée du dehors par un juge irrité ; c’est la souffrance même de l’amour qui se sent indigne de l’Objet aimé. C’est la souffrance de ne pas aimer assez » (L’Abrégé de la foi).

Il développe alors la métaphore de la « Brûlure Joyeuse ». Rejoignant l’image du « fondeur » de Chrysostome, Varillon explique que cette brûlure est désirée par l’âme, car elle est libératrice.

« C’est une souffrance joyeuse, parce que c’est une souffrance qui guérit. L’âme, en présence de Dieu, voit ses propres scories, ses égoïsmes, ses refus de don. Elle veut alors en être délivrée. Le feu du purgatoire, c’est le feu de l’Esprit Saint qui brûle en nous ce qui n’est pas amour ».

La mort est l’instant où l’on est enfin placé devant la Vérité de notre être. La « corruption » des fausses apparences est nécessaire pour que la « chair » (notre identité profonde) repose vraiment en Dieu, comme le dit le Psaume 15.

« Le purgatoire, c’est l’achèvement de notre liberté. C’est le temps — qui n’est plus du temps chronologique — où l’homme liquide ses derniers refus pour s’ouvrir totalement à l’Invasion divine »

La mort est la transformation qui nous permet de « devenir ce que l’on est ».

 

Si l’on relit le Psaume 15 à la lumière de Varillon, le verset « Tu ne laisseras pas ton Saint voir la corruption » prend une dimension existentielle pour nous : le Christ est celui en qui l’Amour était total : aucune « scorie » à brûler, donc pas de « purgatoire » (pas de corruption). Pour nous, la corruption biologique et spirituelle est le processus par lequel Dieu « nettoie » notre capacité d’aimer.

 « Dieu ne nous juge pas, Il nous illumine. Et cette illumination est, par elle-même, une purification. »

 

3. Nos corruptions anticipées

Comment cela peut-il nous aider à traverser les « corruptions », les décompositions qui nous travaillent tout au long de notre existence ? 

C’est ici que la théologie rejoint la psychologie et le vécu quotidien. Les « petites morts » que nous subissons — deuils, échecs, vieillissement, trahisons, maladies — sont ce que les Pères et les théologiens comme Varillon appellent des « corruptions anticipées ».

Traverser ces épreuves avec le Psaume 15 et la vision de la « fonte du vase » change radicalement notre regard sur la dégradation que subit notre corps et tout notre être. 

Voici comment cela peut devenir un levier de vie :


- Ne plus voir la « perte » comme un anéantissement

L’image du vase de Chrysostome nous dit que pour être restauré, il faut parfois accepter d’être « déconstruit ». Quand une partie de notre vie s’effondre (un projet, une relation, une capacité physique), nous avons l’impression de disparaître. La foi nous suggère que ce n’est pas une destruction, mais un reforgeage. Ce qui « pourrit » ou s’en va, c’est souvent ce qui faisait obstacle à une version plus profonde et plus vraie de nous-mêmes. C’est la « rouille » qui s’en va pour laisser l’or apparaître.

 

- Vivre le « dépouillement » comme une libération 

Se laisser dépouiller, comme un oignon qu'on épluche...François Varillon insistait sur le fait que nous passons notre vie à construire des « moi » de rechange (notre image sociale, nos possessions, notre orgueil). Ces couches sont ce qui subira la corruption. En acceptant les renoncements successifs de l’existence, nous pratiquons notre « purgatoire » par avance, comme un oignon que l’on épluche en enlevant les pelures successives… Chaque « décomposition » d’une fausse sécurité ou d’une fausse réussite nous rapproche de la « part d’héritage » du Psaume 15 : Dieu seul.
« On ne possède vraiment que ce que l’on a accepté de perdre par amour » (Varillon).

 

- L’espérance comme « poids de gloire »

Le verset 9 du Psaume 15 dit : « ma chair elle-même repose en confiance ». Le mot hébreu  traduit ici par confiance (בֶּ֫טַח) suggère une attente confiante, en toute sécurité, pas un souhait incertain. C’est cette confiance que nous pouvons apprendre en vieillissant, ou en combattant la maladie. Dans la maladie ou la vieillesse, le corps semble nous trahir. Nous pouvons le laisser « reposer en Dieu », anticipant notre mise au tombeau confiante…

Regarder sa propre « décomposition » biologique ou morale non comme un gouffre, mais comme une germination, est le chemin que la foi trace en nous pour transfigurer ces décompositions qui nous travaillent. Saint Paul disait : « C’est pourquoi nous ne perdons pas courage, et même si en nous l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (2 Co 4,16). Le Psaume 15 nous assure que le « Saint » (le Christ) est déjà de l’autre côté de la rive et qu’il tient notre main droite (v.8).

 

Relisons cette semaine le psaume 15 de ce dimanche, afin que notre prière y puise le courage de consentir aux pertes inévitables que la vie nous impose :

 

Prière d’Abandon au Fondeur

Seigneur Jésus, Toi le Saint qui n’as pas connu la corruption, 

Toi dont la chair, au matin de Pâques, a resplendi d’une vie nouvelle, 

Tourne ton regard de lumière vers notre humanité fragile.

 

Hans-Op-de-Beeck-My-bed-a-raft-2019-©-SABAM-Belgium-2025-Studio-Hans-Op-de-Beeck_bewerkt-1024x683 pasaumeQuand nos forces s’épuisent et que nos corps nous trahissent, 

Quand la décomposition du doute ou de l’âge travaille nos cœurs, 

Accorde-nous la grâce de ne pas céder à l’effroi. 

Donne-nous de voir, au-delà de la poussière qui retombe, 

La main du divin Potier qui nous refaçonne avec amour.

 

Seigneur, nous t’offrons nos « petites morts » quotidiennes : 

Nos renoncements, nos échecs et nos dépouillements. 

Fais-en une brûlure joyeuse, un feu qui purifie la rouille de notre orgueil, 

Pour que l’or de notre âme, lavé de tout égoïsme, 

Brille enfin de ton éclatante clarté.

 

Apprends-nous à poser notre chair dans l’espérance, 

Non comme celui qui perd tout, mais comme celui qui sème pour l’éternité. 

Que ta présence à notre droite nous garde inébranlables, 

Afin que, traversant l’épreuve de la transformation, 

Nous parvenions, avec Toi, sur le chemin de la Vie, 

Là où la joie est plénitude, là où les délices sont éternels.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir » (Ac 2, 14.22b-33)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche :il est à ma droite, je suis inébranlable. C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ni laisser ton fidèle voir la corruption. Tu m’as appris des chemins de vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence.
Frères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous. Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption. Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez.

PSAUME

(Ps 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 11)
R/ Tu m’apprends, Seigneur, le chemin de la vie.ou : Alléluia ! (Ps 15, 11a)

Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu !
Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

Je bénis le Seigneur qui me conseille :
même la nuit mon cœur m’avertit.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

DEUXIÈME LECTURE
« Vous avez été rachetés par un sang précieux, celui d’un agneau sans tache, le Christ » (1 P 1, 17-21)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu, pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers. Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ. Dès avant la fondation du monde, Dieu l’avait désigné d’avance et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous. C’est bien par lui que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts et qui lui a donné la gloire ; ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.

ÉVANGILE
« Il se fit reconnaître par eux à la fraction du pain » (Lc 24, 13-35)
Alléluia. Alléluia. Seigneur Jésus, ouvre-nous les Écritures ! Que notre cœur devienne brûlant tandis que tu nous parles. Alléluia. (cf. Lc 24, 32)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
Patrick BRAUD

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5 avril 2026

Toucher les plaies de ce monde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Toucher les plaies de ce monde

 

Homélie pour le 2° Dimanche de Pâques (Dimanche de la Miséricorde) / Année A 

12/04/26 


Cf. également :
Et si nos épreuves étaient d’or ? 

Croire sans voir : la pédagogie de l’inconditionnel
Thomas, Didyme, abîme…
Quel sera votre le livre des signes ?
Lier Pâques et paix
Deux utopies communautaires chrétiennes
Le Passe-murailles de Pâques
Le maillon faible
Que serions-nous sans nos blessures ?
Croire sans voir
Au confluent de trois logiques ecclésiales : la communauté, l’assemblée, le service public
Trois raisons de fêter Pâques
Riches en miséricorde ?
Aimer Dieu comme on aime une vache ?

 

1. Voir et toucher

À l’heure des deepfakes générés par intelligence artificielle, « croire ce qu’on voit » est évidemment suicidaire ! Si Thomas dans notre évangile (Jn 20,19-31) avait demandé seulement à voir le ressuscité comme les autres apôtres, il aurait pu se faire prendre au piège de l’hallucination ou de l’autosuggestion. Heureusement Thomas a demandé à voir (une fois) et à toucher (deux fois !) : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas !… »

Voilà la double nature de l’expérience pascale, dont la signification du prénom Thomas [1] (= jumeau) était l’annonce : il voit un homme et confesse un Dieu ; en touchant la chair, il atteint la divinité. « Mon Seigneur et mon Dieu »

En effet, la vue maintient encore à distance, alors que le toucher rapproche. En exigeant de toucher les plaies du crucifié, Thomas vérifie que ce qu’il voit n’est pas un mirage ou un fantasme, mais bien une réalité matérielle.

Il cherche une certitude qui ne passe pas par la parole uniquement, car la parole des autres apôtres l’a laissé insatisfait. Il cherche une rencontre « choc » avec la chair. 

En psychanalyse, on dirait que c’est le moment où le sujet tente de combler son propre manque en s’insérant dans la béance de l’Autre.

 
Saint Thomas Le Caravage
Avec Thomas, nous devons refuser les « belles paroles » qui nous promettent une résurrection ailleurs, plus tard. 

Avec lui, nous pouvons expérimenter concrètement, corporellement, que le discours pascal est vrai parce qu’il s’incarne dans une rencontre, une proximité charnelle.

Avec lui, nous devenons le jumeau des apôtres, celui qui ne prend rien pour argent comptant et qui sonde les failles du discours, fut-il le plus religieux.

Thomas n’est pas celui qui ne croit pas, il est celui qui ne veut pas être dupe. Et qui pour cela demande à « voir et toucher ».

Il exige une effraction : franchir la limite du corps de l’autre. Il ne veut pas seulement voir (car la vue est le sens de l’illusion, du reflet) ; il veut toucher. Il veut passer de l’autre côté du miroir. Il refuse que le Ressuscité soit un simple fantôme, une projection de leur deuil ou de leur nostalgie. Il exige la rencontre avec le Réel, ce qui subsiste quand toutes les images se sont effondrées.

 

2. Le témoin de la Déchirure

Nous avons l’habitude de voir en Thomas le disciple « incrédule ». Mais le texte de Jean nous donne un autre nom : Didyme, le Jumeau. Dans la perspective de la structure de l’âme humaine, ce nom est une révélation. Thomas n’est pas simplement un homme qui doute ; il est la figure du sujet divisé.

Il est celui qui se tient sur la faille. Il est le jumeau de chacun d’entre nous dans ce qu’il a de plus radical : cette part de nous qui ne se contente pas des « belles histoires » ou des images pieuses, mais qui cherche à rencontrer ce qui résiste, ce qui est vrai, ce qui est réel.

Toucher les plaies de ce monde dans Communauté spirituelleL’enjeu est de sortir de l’Imaginaire qui envahissait les représentations des Douze sur Jésus. Comment ? Paradoxalement, grâce à la faillite des apparences.

Pendant trois ans, les disciples ont vécu dans ce que nous pourrions appeler l’Imaginaire. Ils ont vu des miracles, ils ont admiré un Maître, ils ont projeté sur lui leurs rêves messianiques, ils se sont mirés dans son regard. Mais la Croix a tout brisé. Le miroir est en éclats.

 

Le matin de Pâques, les autres disciples disent à Thomas : « Nous avons vu le Seigneur ! ». Ils sont dans la joie de l’image retrouvée. Mais Thomas refuse cette consolation. Pourquoi ? Parce que pour lui, une image ne suffit pas à faire une vérité. Il sait que l’on peut halluciner ce que l’on désire trop.

L’instant où Jésus se présente à Thomas est l’un des moments les plus vertigineux de l’évangile de Jean. Jésus ne lui déroule pas un long discours théologique. Il ne lui donne pas d’explications. Il lui donne son corps, et plus précisément, il lui donne ses plaies.

Or toute plaie est une béance. C’est un trou dans le tissu du corps. En demandant de mettre son doigt dans le côté ouvert, Thomas cherche le point de rupture. Il veut toucher l’endroit où l’humain a été déchiré par le divin, et le divin par l’humain.

C’est là le grand paradoxe : ce qui fait la preuve de la Résurrection pour Thomas, ce n’est pas l’éclat de la lumière ou la majesté, c’est la marque du clou. C’est le manque, le vide, la cicatrice. Thomas comprend que Dieu ne se rencontre pas dans une plénitude imaginaire, mais dans la faille. Il comprend que la vérité n’est pas un bloc plein, mais qu’elle se loge dans la blessure de l’Autre.

 

Regardez ce qui arrive après le toucher. Thomas ne fait pas un rapport d’expertise. Il ne dit pas : « C’est bon, j’ai vérifié les tissus organiques ». Il bascule dans la parole de foi : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

C’est le passage de la certitude à la foi. À l’instant où il touche la béance du corps du Christ, Thomas est lui-même « recousu » par une parole de foi. Il reconnaît que ce Christ, qui porte en lui le trou de la mort, est le centre de tout.

Thomas est en ce sens notre jumeau, parce qu’il nous montre que la foi n’est pas un sentiment confortable. Croire, c’est accepter de mettre sa main dans le trou du monde, dans la souffrance des autres, dans l’absence apparente de Dieu, et d’y trouver, non pas le néant, mais une présence qui nous appelle par notre nom. Il cesse d’être le jumeau de son propre doute pour devenir le jumeau du Christ dans sa nudité radicale.

 

Jésus dit ensuite à Thomas : « Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru ». Ce n’est pas un reproche, c’est une ouverture pour nous. Nous n’avons pas le corps physique de Jésus à voir, mais nous avons ses « plaies » dans le monde à toucher : les pauvres, les souffrants, les déchirures de nos propres vies.

À la suite de Didyme, n’ayons pas peur de la béance. N’ayons pas peur des questions qui font des trous dans nos certitudes. C’est précisément là, dans la faille, dans la cicatrice, que le Ressuscité nous attend pour nous faire passer du mirage de nos désirs à la vérité de son Amour.

 

3. Toucher le Ressuscité aujourd’hui

Pour les Pères de l’Église, le Corps du Christ s’est étendu à l’humanité entière (le Corps Mystique). Toucher le Ressuscité aujourd’hui, c’est accepter que la divinité ne se cache pas dans une idée éthérée, mais dans la matérialité de la souffrance humaine.

Ini-241_Resurrection-Isenheim-e1585655815478 plaie dans Communauté spirituelleC’est le geste de celui qui soigne, qui embrasse le lépreux (comme saint François) ou qui serre la main d’un exclu.

Comme Thomas, on y découvre que Dieu n’est pas « au-dessus » des plaies, mais dans les plaies. Le sacré n’est pas dans le propre et le lisse, mais dans la chair ouverte.

L’enjeu est également pour nous de faire l’expérience de la « Rencontre Réelle » du Ressuscité.

Toucher le Christ, c’est sortir du fantasme. Nous avons tous une image de « Dieu » (le bon grand-père, le juge sévère, l’énergie cosmique etc.). Ce sont des constructions de notre Imaginaire.

Heureusement, vient le moment où la vie nous confronte à quelque chose qui nous dépasse totalement (un deuil, une joie immense, un sacrifice inexpliqué…).

Toucher le Christ, c’est accepter que la vérité soit une « effraction ». C’est quand le divin cesse d’être une théorie pour devenir une présence qui nous bouscule. C’est toucher ce qui, en nous, est « plus que nous ».

 

Ce toucher a aussi une dimension liturgique et sacramentelle. L’Église a institué des signes sensibles pour que le besoin de Thomas soit honoré de génération en génération.

Ainsi l’Eucharistie est le lieu par excellence du « Didyme ». On voit du pain (l’humain, le fini), mais on confesse Dieu. Le geste de communier est l’héritier direct de la main de Thomas.

De même pour les Écritures : Saint Jérôme disait qu’ « ignorer les Écritures, c’est ignorer le  Christ ». Lire l’Évangile, c’est toucher la « trace » du passage du Ressuscité dans l’histoire.

 

Toucher le Christ aujourd’hui, c’est refuser de vivre une foi « hors-sol ». C’est chercher Dieu là où il y a des marques de clous : dans les échecs transformés en espérance, dans les blessures qui deviennent des sources de lumière, et dans la chair de nos frères.

 

Aujourd’hui encore, en 2026, nous sommes appelés à mettre notre main dans les plaies du Christ. Mais comment ? Où se cache ce corps que l’on peut toucher ?

 

Toucher le Christ aujourd’hui, c’est d’abord refuser une foi désincarnée, car le Christ n’est pas un fantôme. Notre monde moderne nous pousse vers le virtuel, vers l’image, vers le « reflet » plus que vers le réel. Nous consommons de la spiritualité comme nous consommons des écrans : de loin, sans risque, sans contact. Or, la foi chrétienne est une religion du contact. Le Christ ne nous a pas sauvés par un décret céleste envoyé depuis un nuage ; il nous a sauvés en prenant un corps, en transpirant, en saignant, et en gardant la trace de ses blessures jusque dans sa gloire.

Toucher le Christ aujourd’hui, c’est donc sortir de nos pensées abstraites sur Dieu pour aller à la rencontre de la matière. C’est comprendre que Dieu se donne à voir non pas dans des idées pures, mais dans ce que la vie a de plus concret, et parfois de plus rugueux.

 

Si vous demandez : « Où est le côté ouvert du Christ pour que j’y mette ma main ? », la réponse de l’Église est sans équivoque : les plaies du Christ sont aujourd’hui les plaies de l’humanité.

Aujourd’hui, nous touchons l’homme souffrant et, si nous avons la foi de Didyme, nous y découvrons Dieu. Les plaies du Christ sont dans la chair de nos frères et sœurs.

 

 ThomasToucher le Christ, c’est alors poser une main sur l’épaule de celui qui est seul. C’est ne pas détourner le regard devant la plaie de la pauvreté ou la cicatrice de l’exil. C’est accepter que le « Réel » de Dieu passe par le corps de l’autre.

Quand nous servons le plus petit d’entre nous, nous ne faisons pas seulement de l’action sociale. Nous sommes des « Thomas » modernes. Nous touchons la chair de Dieu. C’est là que le doute se dissipe : non pas dans les livres de théologie, mais dans le geste de charité qui nous fait sortir de nous-même.

 

Mais il y a une autre plaie à toucher : la nôtre. Nous passons notre temps à vouloir être lisses, performants, sans défaut. Nous cachons nos blessures sous des filtres de bonheur superficiel. Pourtant, Thomas ne touche pas le visage glorieux du Christ, il touche ses failles.

Toucher le Christ aujourd’hui, c’est accepter d’entrer dans nos propres zones d’ombre, dans nos propres échecs, et d’y découvrir que le Ressuscité y habite déjà. C’est dans la « béance », dans le manque, que la vérité advient. 

Si vous vous sentez brisés, ne fuyez pas votre brisure. C’est le lieu même où le Christ Jumeau vient joindre sa main à la vôtre. Le Christ ne nous attend pas là où nous sommes parfaits, il nous attend là où nous sommes blessés, car c’est là qu’il nous ressemble. C’est là que nous devenons vraiment ses « Didymes », ses jumeaux de douleur et de résurrection.

 

Enfin, le Christ a laissé à son Église des points de contact concrets : les Sacrements. Quand nous recevons l’Eucharistie, nous faisons plus que Thomas. Il a posé son doigt sur la plaie, nous, nous recevons ce Corps en nous. C’est le « toucher » le plus intime qui soit. Le pain et le vin sont le Réel de Dieu qui vient percuter notre quotidien. C’est là que nous pouvons murmurer, chaque dimanche : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

 

Thomas n’a pas été « puni » pour avoir voulu toucher. Il a été exaucé. Aujourd’hui, ne restons pas au seuil de la porte par peur ou par fausse pudeur. Le Christ nous montre ses mains et son côté. Il nous invite à sortir de l’imaginaire de nos peurs pour entrer dans le Réel de son amour.

Sortons d’ici avec cette mission : être des disciples du toucher. Allons panser les plaies du monde, laissons le Christ panser les nôtres, et croyons fermement que c’est dans les béances de notre chair que la Vie Éternelle a déjà commencé à palpiter.

À la suite de Thomas, redevenons les jumeaux du Christ : humains par nos blessures, mais divins par notre capacité à aimer et à être relevés.

 

Seigneur Jésus, Toi qui n’as pas écarté la main hésitante de Thomas, 

Mais qui l’as invitée à demeurer dans l’ouverture de ton côté, 

Nous te rendons grâce pour ce « jumeau » que tu nous as donné.

 

1303-05-Giotto-Crucifixion-Chapelle-de-lArena-Padoue-detail-photo-Steven-Zucker toucherMerci, Seigneur, 

Pour la patience que tu as envers nos doutes. 

Tu ne nous demandes pas une foi aveugle qui ignore la douleur, 

Mais une foi qui accepte de toucher les plaies et les cicatrices du monde 

Pour y reconnaître ton passage.

 

Seigneur, nous te confions nos mains. 

Qu’elles ne craignent pas de se salir au contact de la souffrance. 

Qu’elles deviennent, comme celles de Didyme, des instruments de vérité. 

Apprends-nous à toucher tes plaies aujourd’hui : 

Dans le corps de celui qui a faim, 

Dans le regard de celui qui est humilié, 

Et dans le silence de nos propres échecs.

 

Merci pour la gémellité que Tu nous offres. 

En touchant tes blessures, Thomas a découvert qu’il te ressemblait. 

Fais-nous la grâce de comprendre que nos failles ne sont pas des murs, 

Mais des portes ouvertes sur ta propre vie.

Que notre confession de foi ne soit pas seulement faite de mots, 

Mais qu’elle jaillisse de la rencontre réelle avec ta chair ressuscitée. 

Qu’à chaque Eucharistie, en te recevant, 

Nous puissions dire avec le tremblement de la joie : 

« Mon Seigneur et mon Dieu ! »

____________________________________

[1]. En araméen : Te’oma (Thomas), en grec : Didymos (Didyme). Les deux termes signifient exactement la même chose : le jumeau.
Mais de qui Thomas est-il le jumeau ?…

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun » (Ac 2, 42-47)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Les frères étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. La crainte de Dieu était dans tous les cœurs à la vue des nombreux prodiges et signes accomplis par les Apôtres.Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun.
Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ; ils louaient Dieu et avaient la faveur du peuple tout entier. Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés.

PSAUME

(Ps 117 (118), 2-4, 13-15b, 22-24)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon ! Éternel est son amour !ou : Alléluia ! (Ps 117, 1)

 

Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !
Que le dise la maison d’Aaron :
Éternel est son amour !

 

Qu’ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur :
Éternel est son amour !
On m’a poussé, bousculé pour m’abattre ;
mais le Seigneur m’a défendu.

 

Ma force et mon chant, c’est le Seigneur ;
il est pour moi le salut.
Clameurs de joie et de victoire
sous les tentes des justes.

 

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle ;
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

 

Voici le jour que fit le Seigneur,
qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts » (1 P 1, 3-9)

 

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts, pour un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure. Cet héritage vous est réservé dans les cieux, à vous que la puissance de Dieu garde par la foi, pour un salut prêt à se révéler dans les derniers temps. Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi.

 

ÉVANGILE
« Huit jours plus tard, Jésus vient » (Jn 20, 19-31)
Alléluia. Alléluia. Thomas, parce que tu m’as vu, tu crois, dit le Seigneur. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Alléluia. (Jn 20, 29)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.
Patrick BRAUD

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