Pour traduire ces pages en anglais, en allemand ou autre, cliquez sur: To translate these pages into English, in German or other, click on: Um diese
Seiten in Englisch, in Deutsch oder anderem zu übersetzen klicken Sie auf:
Giotto, vers 1305, a peint la Cène sur les murs de la chapelle des Scrovegni, à Padoue. Contemplez la fresque, et écoutez le commentaire de Paule Amblard.
« Dans une maison à l’architecturé raffinée, les fenêtres et le haut du toit s’entrouvrent sur le ciel bleu. La délicatesse des ornements de Pierre, les fines colonnes, la richesse des vêtements drapés, la beauté des objets, les chaises, les sandales, le bassin d’ablution sont un écran voulu par le peintre Giotto pour recevoir une perle. Celle-ci resplendit au centre de la scène au cœur du petit groupe des douze apôtres. L’auréole du Christ illumine le linge dont il a ceint sa taille. Giotto peint une somptueuse étoffe plissée qui met en valeur la beauté de son geste.
Nous sommes le Jeudi saint.
Tous s’apprêtent à fêter la Pâque juive.
À genoux, Jésus lave les pieds de Pierre.
Attitude incompréhensible du Seigneur accomplissant le rite d’accueil dévolu aux esclaves et aux serviteurs…
Les visages des disciples dévoilent leur trouble. Ils sont à la fois dépassés et attentifs. Certains écoutent avec une acuité toute particulière ; ils sont tendus pencher vers le maître. D’autres obéissent à sa parole en préparant leurs pieds en apportant de l’eau. Différences de caractère que Giotto a pris soin de nuancer de façon très fine.
Mais tous sont en communion avec lui [même Judas, qui est sans doute l’apôtre dont le visage est caché derrière un autre, à droite, et dont on ne voit que l’auréole noire]. La bande horizontale dorée qui orne le mur derrière eux semblent un tissu lumineux les enveloppant, les réunissant dans la même communauté d’esprit. Pierre avec les autres reçoit l’enseignement de Jésus : « Si je ne te lave pas tu n’as pas de part avec moi ». L’humilité et l’amour manifestés de jésus en cet instant est une clé spirituelle, un enseignement de vie : n’être plus rien, lâcher sa part d’ego pour accueillir l’autre. »
Et vous ? Quelle serait votre réaction si votre chef, votre supérieur, votre père ou votre mère se mettait à genoux pour vous servir ?…
MESSE DU SOIR
PREMIÈRE LECTURE Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)
Lecture du livre de l’Exode En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte.
Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »
PSAUME (115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)
Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?
Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.
DEUXIÈME LECTURE « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.
ÉVANGILE « Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15) Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Patrick BRAUD
La Passion selon saint Matthieu que nous venons d’écouter ce dimanche des Rameaux présentes plusieurs spécificités par rapport aux autres évangiles. Parmi celles-ci, intéressons-nous à Judas.
- Il est là dès le début du récit, cherchant une occasion de « livrer Jésus » aux juifs. Pour Matthieu, a posteriori, c’est le signe qu’il voulait le trahir. À bien y réfléchir, il se peut que Judas – qualifié par Matthieu d’Iscariote, ce qui vient du mot sicaire = armé d’un poignard – ait projeté d’organiser une rencontre entre Jésus et les chefs religieux pour qu’ils unissent leurs forces en vue de chasser l’occupant romain et de rétablir la royauté en Israël. Un peu comme De Gaulle voulait unifier les forces de la Résistance… !
Il n’était pas le seul. C’était par exemple le rêve politique des disciples d’Emmaüs : « Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël » Lc 24,21.
- Judas est là ensuite, lors de la Cène, où Matthieu le qualifie de « maudit » dans la bouche de Jésus. Judas a quant à lui entendu le verbe livrercomme l’ordre d’organiser une négociation, et s’est cru confirmé dans cette mission. « Serait-ce moi ? » « C’est toi qui l’a dit ».
- Judas est là, après le repas, à Gethsémani où il emmène une foule rassemblée par les chefs juifs. Il embrasse Jésus comme on embrasse un ami, persuadé de lui rendre service en le faisant amener auprès du grand prêtre. Jésus semble le confirmer encore dans sa mission : « mon ami, que tu es venu faire, fais-le ! ». - Judas est de nouveau présent à la fin du récit. Voyant que sa tentative d’union avait échoué et que Jésus était condamné, il réalise qu’il a tout compromis et est rongé par le « remords ». Il rend les 30 pièces d’argent, salaire dérisoire au sa médiation, il va se pendre.
On le voit : Judas est un fil rouge dans la Passion du Christ ; il rythme la progression du drame ; il en est un acteur essentiel.
Zoomons maintenant sur la fin de Judas, où Matthieu opère une relecture étonnante [1]. Que font les grands prêtres avec les 30 pièces d’argent ? Ils achètent un champ, celui où un potier déposait ses tessons de vases brisés ; ce champ-dépotoir est désormais appelé le « champ du sang » à cause de Judas. Ils l’achètent pour y enterrer les étrangers décédés à Jérusalem !
Autrement dit : le sang innocent de Jésus versé dans sa Passion devient grâce à Judas le moyen de racheter un lieu pour ceux qui n’en ont pas. Grâce à Judas finalement, le sang de Jésus ouvre un lieu pour les exclus, et donne aux étrangers le repos en Israël ! Voilà un étonnant renversement : à l’insu de son plein gré, Judas offre aux nations l’accès à la terre d’Israël ! C’est comme s’il élargissait l’Alliance aux païens, alors qu’il se voulait nationaliste forcené…
Pour justifier cet achat ô combien symbolique, les grands prêtres (ou Matthieu) font appel à une prophétie soi-disant de Jérémie :
« Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : ‘Ils ramassèrent les trente pièces d’argent, le prix de celui qui fut mis à prix, le prix fixé par les fils d’Israël, et ils les donnèrent pour le champ du potier, comme le Seigneur me l’avait ordonné’ ».
Problème : la citation renvoie plutôt à Zacharie 11,12-13 qu’à Jérémie 18–19 !
Le texte de Jérémie développe le geste prophétique de la cruche brisée près de la Porte des Tessons : « Ainsi parle le Seigneur : Va, et achète une cruche en terre cuite. Prends quelques anciens parmi le peuple et les prêtres, et sors vers le Val-de-la-Géhenne, à l’entrée de la porte des Tessons. [...] Tu briseras la cruche sous les yeux des hommes qui t’auront accompagné, et tu leur diras : Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Je briserai ce peuple et cette ville, comme on brise une poterie qui ne peut plus être réparée » (Jr 19,1-2.10-11).
Le texte de Zacharie parle quant à lui du salaire de 30 pièces d’argent rendu au Temple : « Je leur dis alors : “Si cela vous semble bon, donnez-moi mon salaire, sinon n’en faites rien.” Ils pesèrent mon salaire : trente pièces d’argent. Le Seigneur me dit : “Jette-le au fondeur, ce joli prix auquel ils m’ont apprécié !” Alors je ramassai les trente pièces d’argent et je les jetai au fondeur dans la Maison du Seigneur » (Za 11,12-13).
On y retrouve le salaire dérisoire de 30 pièces d’argent - à peine le prix d’un esclave tué accidentellement (Ex 21,32) -, le berger rejeté par les chefs, l’argent jeté dans le Temple. La correspondance est quasi parfaite avec Mt 27. Alors, pourquoi invoquer Jérémie ?
Peut-être parce que se réclamer d’un grand prophète (Jérémie en l’occurrence) est plus prestigieux et impressionnant que d’un petit (Zacharie) ?
Peut-être Matthieu superposait-il les deux ?
Peut-être pour réinterpréter la mort de Judas grâce à Jérémie (le vase brisé) plus que Zacharie (l’argent et le champ) ?
Car, pour Jérémie, Dieu est comme un potier qui va s’ingénier à refaçonner le vase abîmé : « Le vase qu’il façonnait de sa main avec l’argile fut manqué. Alors il recommença, et il fit un autre vase, selon ce qu’il est bon de faire, aux yeux d’un potier » (Jr 18,4). Et voilà le génie de Matthieu : il va convoquer le célèbre passage du vase recréé par le potier pour signifier que même la trahison et le suicide de Judas n’auront pas le dernier mot : Dieu va faire surgir le salut des non-juifs, à partir de l’argent de Judas et du champ du sang.
Ce qui est racheté par le sang du Christ devient un lieu d’accueil pour ceux qui n’avaient pas de tombeau.
L’argent de la mort sert à préparer une demeure aux étrangers, dans l’espérance de la résurrection.
Cet argent qui ne peut entrer dans le Temple parce qu’il est impur permet aux impurs d’entrer en Israël ! Il devient le fondement d’un lieu nouveau, ouvert à ceux qui en étaient exclus.
Le champ du potier est le premier espace racheté par le sang du Christ, non pour les juifs, mais pour les païens !
Avec Zacharie, on insiste sur le refus de Jésus – lui, le bon berger – par Israël.
Avec Jérémie, on retourne comme un gant la malédiction qui pesait sur Judas : grâce à lui, malgré lui peut-être, à son insu en tous cas, la mort de Jésus devient une bénédiction pour les nations étrangères !
Origène écrit : « Nous sommes l’argile, Dieu est le potier ; et si le vase est brisé, ce n’est pas pour qu’il périsse, mais pour qu’il soit refait » (Homélies sur Jr 18, 6).
Le champ du potier devient ainsi, non pas un simple terrain funéraire, mais le lieu où Dieu reprend une matière ratée. Le monde, souillé par le péché et par le sang des idoles, n’est pas abandonné : il est racheté pour être retravaillé. Origène fait une lecture ouvertement universaliste : « Les étrangers ensevelis dans ce champ sont ceux qui étaient étrangers aux alliances, mais que le sang du Christ a rendus proches » (Commentaire sur Matthieu, série 35)
Le paradoxe est d’autant plus grand que le champ du potier de Jérémie se situe dans une vallée appelée Gei-Ben-Hinnom, vallée du fils de Hinnom. Or cette vallée était devenue sous le règne des rois impies Achaz et Manassé le théâtre de rites atroces. On y sacrifiait par le feu des enfants en l’honneur du dieu Moloch. Le sang de ces innocents figurait déjà le sang de Jésus, l’enfant par excellence. Après les réformes du roi Josias, qui a souillé le site de multiples ordures afin d’empêcher ces rites sanglants, la vallée est devenue la décharge publique de Jérusalem. On y jetait les ordures, les carcasses d’animaux et parfois les cadavres de criminels. Pour éviter les épidémies et consumer les déchets, des feux y brûlaient en permanence. L’odeur de soufre et la présence constante de fumée et de vers ont frappé l’imaginaire collectif.
À l’époque du Nouveau Testament, le nom hébreu Gei-Hinnom est traduit en grec par Gehenna. Jésus utilise ce lieu physique que tout le monde connaît à Jérusalem pour illustrer un concept spirituel abstrait : l’enfer. Lorsqu’il parle de la « Géhenne où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas » (Mc 9,48), il ne décrit pas un lieu souterrain imaginaire, mais il pointe du doigt la décharge, le dépotoir, la déchetterie fumante au sud de la ville pour dire : ‘Le destin de ceux qui rejettent Dieu ressemble à ce qui arrive aux déchets dans cette vallée’.
Et voici que la Géhenne devient, grâce à Judas, un lieu de repos pour les étrangers privés de sépulture !
Même l’enfer n’aura donc pas le dernier mot : Dieu est capable d’en faire un lieu de salut pour les nations…
2. Dieu peut-il se servir du mal ?
Se servir ne veut pas dire provoquer.
Les Pères de l’Église ont écrit des pages sublimes sur ce retournement de situation absolument renversant : le lieu où le sang de l’innocent a été versé injustement devient un lieu d’accueil pour les exclus de l’Alliance. L’argent qui était le salaire de la trahison devient le moyen de rachat des étrangers. Le champ où le potier entassait ses tessons d’argile brisés devient la matrice où Dieu reprend sa création abîmée pour la restaurer, la ressusciter.
Le champ du potier/du sang devient ainsi une figure anticipée de l’Église des nations, née d’une infidélité et d’un échec apparent que Dieu va transformer. Comme l’écrivait Paul : « là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5,20).
Augustin ose en déduire que jamais le mal n’aura le dernier mot. Dieu est capable de retourner sa négativité contre lui, comme on retourne un gant :
« Le mal de Judas n’a pas empêché le bien de Dieu ; car le sang du Christ a servi à racheter même ce qui venait du crime » (De Civitate Dei, XVIII,49).
Ce qui ne pouvait rentrer dans le sanctuaire du Temple parce qu’il était impur est devenu un instrument de salut :
« Ce qui ne pouvait être remis dans le trésor sacré a pourtant servi à une œuvre de miséricorde » (Sermon 218).
L’argent du crime n’entre pas dans le Temple. Et pourtant, il sert à acheter un champ. Dieu ne sanctifie pas le péché. Mais il ne laisse pas le péché avoir le dernier mot. Le sang innocent versé par la trahison devient le prix d’un lieu d’accueil. Un champ pour les étrangers. Pour ceux qui n’avaient ni maison, ni tombe, ni place. Ainsi, même ce qui est né du mal est repris par Dieu et retourné vers la vie.
Et l’Église elle-même n’est pas née d’une fidélité parfaite, mais de l’argent de Judas converti en lieu d’accueil pour les étrangers, et tous les exclus de l’Alliance.
On peut aller encore plus loin dans le paradoxe en relevant les étymologies possibles de Gei-Hinnom, à l’origine de la Géhenne.
La Géhenne, c’est d’abord la vallée du règne des gémissements (Nihoum en araméen, proche de Hinnom) des enfants sacrifiés à Moloch : vallée de larmes, de sang versé par les cultes idolâtres.
La racine la plus directe liée phonétiquement à Hinnom est Hanane. C’est une racine fondamentale de la spiritualité biblique :
• Hen (חֵן) : La grâce, la faveur, le charme / Hanoun (חַנּוּן) : Miséricordieux (un des attributs de Dieu).
Le paradoxe est saisissant : la « Vallée de Hinnom » (la Géhenne) porte un nom qui évoque la grâce ! Pour les commentateurs, cela souligne le retournement du tragique : le lieu du châtiment est celui où se manifeste la miséricorde gratuite de Dieu.
• Hinman (חִנָּם) : « Gratuitement » ou « sans cause », don injustifié…
Le mot Hinman (dérivé de la même racine) signifie « pour rien » ou « gratuitement ». Dans la Bible, il est souvent utilisé pour désigner le don gratuit : recevoir quelque chose sans l’avoir mérité. Le lien avec Judas est clair : Judas a vendu le Christ pour de l’argent, mais au final, cet argent est devenu « Hinman », don gratuit accordé aux étrangers à Israël, grâce offerte aux nations.
3. Quel est ton champ du potier ? Le champ du potier est hors du Temple. Il est acheté avec un argent impur. Il est destiné aux morts. Et pourtant, c’est là que commence la rédemption. Il est temps pour chacun de s’interroger. Peut-être y a-t-il en nous une terre que nous jugeons perdue, un lieu marqué par l’échec, trahison, la mort ? Une faute dont nous n’osons plus attendre le pardon ?
Mais voici la Bonne Nouvelle : le Christ n’a pas versé son sang pour les lieux saints seulement, mais pour les terres rejetées, pour les champs inutiles, pour les étrangers que nous sommes devenus. Ce que nous abandonnons comme irrémédiable, Dieu l’achète encore.
Ce qui ne pouvait entrer dans le Temple est devenu le premier lieu racheté par le sang du Christ.
Prière finale
Seigneur Jésus Christ, toi qui n’as pas refusé la terre blessée,
reprends entre tes mains d’argile ce qui en nous est brisé,
et refais-le selon ton dessein de vie.
Toi qui as porté le poids du péché sans désespérer de l’homme,
délivre-nous du remords qui enferme et donne-nous la confiance qui attend ton pardon.
Toi dont le sang innocent a acheté un lieu pour les étrangers et les perdus,
ouvre en nous un espace où ta miséricorde puisse demeurer.
Car ce que la faute a souillé, ta grâce peut encore le racheter,
Que ton Esprit nous conduise dans cette espérance…
______________________________________
[1]. On pourrait la comparer à l’interprétation de Luc, si différents, notamment en Ac 1,8. Mais ceci est une autre histoire !
LECTURES DE LA MESSE
ENTRÉE MESSIANIQUE (Mt 21, 1-11)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Jésus et ses disciples, approchant de Jérusalem, arrivèrent en vue de Bethphagé, sur les pentes du mont des Oliviers. Alors Jésus envoya deux disciples en leur disant : « Allez au village qui est en face de vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et son petit avec elle. Détachez-les et amenez-les moi. Et si l’on vous dit quelque chose, vous répondrez : ‘Le Seigneur en a besoin’. Et aussitôt on les laissera partir. » Cela est arrivé pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète : Dites à la fille de Sion :Voici ton roi qui vient vers toi, plein de douceur, monté sur une ânesse et un petit âne, le petit d’une bête de somme. Les disciples partirent et firent ce que Jésus leur avait ordonné. Ils amenèrent l’ânesse et son petit, disposèrent sur eux leurs manteaux, et Jésus s’assit dessus. Dans la foule, la plupart étendirent leurs manteaux sur le chemin ; d’autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route. Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Comme Jésus entrait à Jérusalem, toute la ville fut en proie à l’agitation, et disait : « Qui est cet homme ? » Et les foules répondaient : « C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée. »
PREMIÈRE LECTURE « Je n’ai pas caché ma face devant les outrages, je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50, 4-7)
Lecture du livre du prophète Isaïe
Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.
Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »
Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.
Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !
Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.
DEUXIÈME LECTURE « Il s’est abaissé : c’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 6-11)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.
ÉVANGILE
Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 26, 14 – 27, 66)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. Pour nous, le Christ est devenu obéissant, jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. (cf. Ph 2, 8-9)
La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu
Les sigles désignant les divers interlocuteurs son les suivants : X = Jésus ; L= Lecteur ; D = Disciples et amis ; F= Foule ; A= Autres personnages
L. En ce temps-là, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, se rendit chez les grands prêtres et leur dit : D. « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? »
L. Ils luiremirent trente pièces d’argent. Et depuis, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples s’approchèrent et dirent à Jésus : D. « Où veux-tu que nous te fassions les préparatifs pour manger la Pâque ? » L. Il leur dit : X. « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : ‘Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.’ » L. Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque.
Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze. Pendant le repas, il déclara : X. « Amen, je vous le dis : l’un de vous va me livrer. » L. Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, chacun son tour : D. « Serait-ce moi, Seigneur ? » L. Prenant la parole, il dit : X. « Celui qui s’est servi au plat en même temps que moi, celui-là va me livrer. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Judas, celui qui le livrait, prit la parole : D. « Rabbi, serait-ce moi ? » L. Jésus lui répond : X. « C’est toi-même qui l’as dit ! »
L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : X. « Prenez, mangez : ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : X. « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés. Je vous le dis : désormais je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le royaume de mon Père. »
L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Alors Jésus leur dit : X. « Cette nuit, je serai pour vous tous une occasion de chute ; car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Prenant la parole, Pierre lui dit : D. « Si tous viennent à tomber à cause de toi, moi, je ne tomberai jamais. » L. Jésus lui répondit : X. « Amen, je te le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » L. Pierre lui dit : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous les disciples dirent de même.
Alors Jésus parvient avec eux à un domaine appelé Gethsémani et leur dit : X. « Asseyez-vous ici, pendant que je vais là-bas pour prier. » L. Il emmena Pierre, ainsi que Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, et il commença à ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit alors : X. « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi. » L. Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : X. « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. » L. Puis il revient vers ses disciples et les trouve endormis ; il dit à Pierre : X. « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, pour la deuxième fois ; il disait : X. « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » L. Revenu près des disciples, de nouveau il les trouva endormis, car leurs yeux étaient lourds de sommeil. Les laissant, de nouveau il s’éloigna et pria pour la troisième fois, en répétant les mêmes paroles. Alors il revient vers les disciples et leur dit : X. « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. Voici qu’elle est proche, l’heure où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »
L. Jésus parlait encore, lorsque Judas, l’un des Douze, arriva, et avec lui une grande foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et les anciens du peuple. Celui qui le livrait leur avait donné un signe : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le. » L. Aussitôt, s’approchant de Jésus, il lui dit : D. « Salut, Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Jésus lui dit : X. « Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le ! » L. Alors ils s’approchèrent, mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent. L’un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui trancha l’oreille. Alors Jésus lui dit : X. « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Crois-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père ? Il mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges. Mais alors, comment s’accompliraient les Écritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi ? » L. À ce moment-là, Jésus dit aux foules : X. « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, dans le Temple, j’étais assis en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » L. Mais tout cela est arrivé pour que s’accomplissent les écrits des prophètes. Alors tous les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent.
Ceux qui avaient arrêté Jésus l’amenèrent devant Caïphe, le grand prêtre, chez qui s’étaient réunis les scribes et les anciens. Quant à Pierre, il le suivait à distance, jusqu’au palais du grand prêtre ; il entra dans la cour et s’assit avec les serviteurs pour voir comment cela finirait. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort. Ils n’en trouvèrent pas ; pourtant beaucoup de faux témoins s’étaient présentés. Finalement il s’en présenta deux, qui déclarèrent : A. « Celui-là a dit : ‘Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et, en trois jours, le rebâtir.’ » L. Alors le grand prêtre se leva et lui dit : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais Jésus gardait le silence. Le grand prêtre lui dit : A. « Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu. » L. Jésus lui répond : X. « C’est toi-même qui l’as dit ! En tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. » L. Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : A. « Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! Quel est votre avis ? » L. Ils répondirent : F. « Il mérite la mort. » L. Alors ils lui crachèrent au visage et le giflèrent ; d’autres le rouèrent de coups en disant : F. « Fais-nous le prophète, ô Christ ! Qui t’a frappé ? »
L. Cependant Pierre était assis dehors dans la cour. Une jeune servante s’approcha de lui et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus, le Galiléen ! » L. Mais il le nia devant tout le monde et dit : D. « Je ne sais pas de quoi tu parles. » L. Une autre servante le vit sortir en direction du portail et elle dit à ceux qui étaient là : A. « Celui-ci était avec Jésus, le Nazaréen. » L. De nouveau, Pierre le nia en faisant ce serment : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Peu après, ceux qui se tenaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : A. « Sûrement, toi aussi, tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, ta façon de parler te trahit. » L. Alors, il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Et aussitôt un coq chanta. Alors Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et, dehors, pleura amèrement.
Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire mettre à mort. Après l’avoir ligoté, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate, le gouverneur.
Alors, en voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait livré, fut pris de remords ; il rendit les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens. Il leur dit : D. « J’ai péché en livrant à la mort un innocent. » L. Ils répliquèrent : A. « Que nous importe ? Cela te regarde ! » L. Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre. Les grands prêtres ramassèrent l’argent et dirent : A. « Il n’est pas permis de le verser dans le trésor, puisque c’est le prix du sang. » Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ du potier pour y enterrer les étrangers. Voilà pourquoi ce champ est appelé jusqu’à ce jour le Champ-du-Sang. Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Ils ramassèrent les trente pièces d’argent, le prix de celui qui fut mis à prix, le prix fixé par les fils d’Israël, et ils les donnèrent pour le champ du potier, comme le Seigneur me l’avait ordonné. L. On fit comparaître Jésus devant Pilate, le gouverneur, qui l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus déclara : X. « C’est toi-même qui le dis. » L. Mais, tandis que les grands prêtres et les anciens l’accusaient, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : A. « Tu n’entends pas tous les témoignages portés contre toi ? » L. Mais Jésus ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné. Or, à chaque fête, celui-ci avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que la foule demandait. Il y avait alors un prisonnier bien connu, nommé Barabbas. Les foules s’étant donc rassemblées, Pilate leur dit : A. « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ? ou Jésus, appelé le Christ ? » L. Il savait en effet que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus. Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : A. «Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » L. Les grands prêtres et les anciens poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus. Le gouverneur reprit : A. « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » L. Ils répondirent : F. « Barabbas ! » L. Pilate leur dit : A. « Que ferai-je donc de Jésus appelé le Christ ? » L. Ils répondirent tous : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate demanda : A. « Quel mal a-t-il donc fait ? » L. Ils criaient encore plus fort : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : A. « Je suis innocent du sang de cet homme : cela vous regarde ! » L. Tout le peuple répondit : F. « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » L. Alors, il leur relâcha Barabbas ; quant à Jésus, il le fit flageller, et il le livra pour qu’il soit crucifié. Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans la salle du Prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la garde. Ils lui enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d’un manteau rouge. Puis, avec des épines, ils tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête ; ils lui mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils s’agenouillaient devant lui en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Et, après avoir craché sur lui, ils prirent le roseau, et ils le frappaient à la tête. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau, lui remirent ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier.
En sortant, ils trouvèrent un nommé Simon, originaire de Cyrène, et ils le réquisitionnèrent pour porter la croix de Jésus. Arrivés en un lieu dit Golgotha, c’est-à-dire : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire), ils donnèrent à boire à Jésus du vin mêlé de fiel ; il en goûta, mais ne voulut pas boire. Après l’avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort ; et ils restaient là, assis, à le garder. Au-dessus de sa tête ils placèrent une inscription indiquant le motif de sa condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. » Alors on crucifia avec lui deux bandits, l’un à droite et l’autre à gauche.
Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes et les anciens, en disant : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est roi d’Israël : qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! Car il a dit : ‘Je suis Fils de Dieu.’ » L. Les bandits crucifiés avec lui l’insultaient de la même manière.
À partir de la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : X. « Éli, Éli, lema sabactani ? », L. ce qui veut dire : X. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Le voilà qui appelle le prophète Élie ! » L. Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il trempa dans une boisson vinaigrée ; il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire. Les autres disaient : F. « Attends ! Nous verrons bien si Élie vient le sauver. » L. Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l’esprit.
(Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant)
Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent, et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la Ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens. À la vue du tremblement de terre et de ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d’une grande crainte et dirent : A. « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! »
L. Il y avait là de nombreuses femmes qui observaient de loin. Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir. Parmi elles se trouvaient Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée.
Comme il se faisait tard, arriva un homme riche, originaire d’Arimathie, qui s’appelait Joseph, et qui était devenu, lui aussi, disciple de Jésus. Il alla trouver Pilate pour demander le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remette. Prenant le corps, Joseph l’enveloppa dans un linceul immaculé, et le déposa dans le tombeau neuf qu’il s’était fait creuser dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla. Or Marie Madeleine et l’autre Marie étaient là, assises en face du sépulcre.
Le lendemain, après le jour de la Préparation, les grands prêtres et les pharisiens s’assemblèrent chez Pilate, en disant : A. « Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur a dit, de son vivant : ‘Trois jours après, je ressusciterai.’ Alors, donne l’ordre que le sépulcre soit surveillé jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent voler le corps et ne disent au peuple : ‘Il est ressuscité d’entre les morts.’ Cette dernière imposture serait pire que la première. » L. Pilate leur déclara : A. « Vous avez une garde. Allez, organisez la surveillance comme vous l’entendez ! »
L. Ils partirent donc et assurèrent la surveillance du sépulcre en mettant les scellés sur la pierre et en y plaçant la garde. Patrick BRAUD
« Celui que tu aimes est malade » : tu es averti à temps de la maladie de Lazare, ton soi-disant cher ami. Mais tu restes pourtant deux jours de plus à l’endroit où tu te trouves avant de te mettre en route. Si bien qu’en arrivant à Béthanie, Lazare est mort depuis quatre jours déjà. Et, détail cruel soulignant l’énormité de ton retard, « il sent déjà ». La puanteur du cadavre devient synonyme de ton désintérêt ; la pierre refermée sur le tombeau scelle ton indifférence.
Ton retard est inexcusable : « Seigneur, si tu avais été là… »
Grégoire le Grand (VI° siècle) ose nommer ce que Marthe et Marie pensent : « Dieu semble parfois manquer le rendez-vous l’urgence humaine ».
Or ton retard et voulu. Il n’est pas accidentel. Il correspond à une intention qui apparaîtra ensuite : « Le Seigneur diffère son secours, non pour refuser sa grâce, mais pour l’augmenter », écrit Grégoire.
Voilà ce qui nous trouble : le retard de Dieu est voulu.
Lui n’est pas pressé par ce qui nous presse.
Le temps de Dieu n’est pas le nôtre.
Alors, comment comprendre ces quatre jours de retard ? Comment déchiffrer tous les retards, les absences de Dieu au moment où nous aurions besoin de lui ?
Explorons quelques pistes…
2. Le retard de Dieu purifie notre demande : « passe du don au donateur »
Nous demandons à Dieu d’intervenir quand tout s’effondre. Mais lui attend souvent que toute illusion de maîtrise soit tombée.
Tant que Lazare est malade, on peut encore espérer une guérison. On peut encore prier pour que « ça s’arrange ». Mais quand Lazare est mort depuis quatre jours, il n’y a plus rien à négocier. Saint Grégoire observe : « Tant que l’homme peut encore espérer par lui-même, il ne s’abandonne pas entièrement à la puissance de Dieu ». Le retard de Dieu fait mourir nos fausses sécurités. Non pour nous punir, mais pour nous rendre capables d’accueillir un don plus grand.
« La foi qui s’attache aux œuvres de Dieu est encore imparfaite ; parfaite est celle qui s’attache à Dieu lui-même ». Le retard oblige à choisir : croire non pas seulement à ce que Dieu fera, mais à ce qu’il est, même quand rien ne bouge.
Les maîtres de la mystique rhénane du XIV° siècle (Maître Eckhart, Jean Tauler, Henri Suso) y voient une purification de notre demande. Dans un sermon célèbre (n° 5), Eckhart écrit : « Dieu se retire souvent pour que l’homme apprenne à le désirer sans pourquoi ».
Le retard de Dieu nous apprend à désirer le donateur plus que le don. S’il répondait trop vite, nous chercherions toujours à obtenir des effets tangibles, en restant tournés vers les œuvres de Dieu et non vers Dieu lui-même.
Eckhart écrit, non sans humour : « Beaucoup de gens aiment Dieu comme on aime une vache : pour son lait, pour sa viande, pas pour elle-même ». « Si tu demandes la guérison à Dieu, c’est que tu aimes la santé plus que Dieu ».
Jean Tauler commente : « Dieu se cache non pour nous perdre, mais pour nous purifier de nous-mêmes ». Tant que Dieu arrive “à temps”, l’âme reste immature, tel un gamin qui préfère le jouet à ses parents.
En différant son intervention, Jésus initie Marthe et Marie à cette purification intérieure : croire sans appui, désirer la présence de Jésus plus que ses miracles, aimer sans pourquoi, sans calcul ni intérêt.
Dans le Livre de la Vérité, Henri Suso fait parler la Sagesse divine : « Je tarde, non parce que je t’ai oublié, mais parce que je veux être aimée pour moi-même ». Pour Suso, le retard de Dieu révèle ce que nous aimons réellement : Dieu ou ses dons, sa présence ou notre consolation. Tant que Dieu répond vite, l’amour reste intéressé. Quand Dieu tarde, l’amour est purifié. C’est pourquoi Suso peut écrire :« L’ami véritable demeure fidèle même quand Dieu se tait ».
Dieu tarde quand l’âme veut encore quelque chose de lui.
Il se donne quand l’âme ne veut plus que lui.
Grégoire développe : « La foi qui s’attache aux œuvres de Dieu est encore imparfaite ; parfaite est celle qui s’attache à Dieu lui-même ».
Le retard oblige à choisir : croire non pas seulement à ce que Dieu fera, mais à ce qu’il est, même quand rien ne bouge.
3. Le retard de Dieu est une pédagogie pascale : « meurs à tes idoles »
Quand Jésus arrive enfin, il n’y a plus de malade à guérir. Il n’y a qu’un tombeau fermé. Grégoire le Grand écrit : « Le Seigneur ne guérit pas ce qui peut encore se sauver ; il ressuscite ce qui est perdu ».
Dieu arrive souvent là où nous n’attendons plus rien. Non pour réparer ce qui est cassé, mais pour donner une vie nouvelle. Ce retard annonce déjà la Pâque : Jésus arrivera « trop tard » pour éviter la croix, « trop tard » pour empêcher la mort, et pourtant, c’est par là que passera la vie. Le retard de Béthanie est un avant-goût du samedi saint : ce temps où Dieu se tait, mais où la résurrection se prépare. Grégoire le dit ainsi : « Dieu diffère la consolation pour rendre la résurrection plus certaine ».
Il s’agit donc de mourir à nos représentations naïves, ou magiques, ou intéressées, d’un Dieu qui serait une amulette ou un marchand. Mourir à nos idoles en somme !
La mort de Lazare doit devenir la nôtre : tant qu’il est malade, Marthe et Marie pensent que c’est encore « réparable ». Quand Lazare meurt, elles perdent tout espoir de guérison. Quand son tombeau se referme, elles habitent le néant de l’absence, la nuit de la foi.
Eckhart dirait : Dieu attend que l’âme cesse de vouloir être vivante par elle-même. Ce n’est qu’alors que peut avoir lieu ce qu’il appelle la naissance de Dieu dans l’âme. « Là où l’homme est le plus mort à lui-même, là Dieu est le plus vivant ».
La foi pascale n’est pas dans l’urgence exaucée, mais dans le délai des jours au tombeau, où les disciples meurent alors à leurs représentations trop humaines du Messie d’Israël.
Le retard de Dieu nous fait mourir à notre désir de maîtrise et nous rend capables d’humilité : je ne comprends pas, je ne maîtrise pas, j’accepte de dépendre.
Le retard de Dieu nous fait mourir au calcul et nous initie à la gratuité : je pleure sans calcul, je prie sans stratégie, je crois sans garantie.
Le retard de Dieu nous enlève nos appuis, pour nous faire tenir debout sans béquilles. Non plus : ‘je crois parce que Dieu agit’, mais : ‘je crois même quand Dieu semble absent’.
Grégoire en conclut que « la foi éprouvée par l’attente devient plus solide que celle retenue par les miracles ». « Tant que l’homme peut encore espérer par lui-même, il ne s’abandonne pas entièrement à la puissance de Dieu ».
4. Le retard de Dieu nous initie au détachement : « laisse Dieu être Dieu »
Allons plus loin encore, en suivant le fil d’Ariane de la mystique rhénane du XIV° siècle. Le point le plus radical est celui-ci : Dieu ne tarde pas — c’est nous qui sommes encore dans le temps. Eckhart affirme : « En Dieu, il n’y a ni avant ni après ».
Lorsque l’âme est encore dans le désir, elle perçoit Dieu comme tardant. Mais lorsqu’elle entre dans le détachement (Abgeschiedenheit), elle découvre que Dieu est déjà là, au fond d’elle-même.
Le retard est donc une illusion spirituelle nécessaire : elle dure jusqu’à ce que l’âme renonce à mesurer Dieu.
Le retard du Christ à Béthanie peut se relire ainsi :
Jésus tarde → Dieu se retire
Lazare meurt → l’âme perd toute maîtrise
Le tombeau est fermé → l’âme est plongée dans le néant
Jésus crie → Dieu engendre la vie depuis le fond de l’âme
Dieu ne ressuscite pas ce qui vit encore par soi-même, mais ce qui repose entièrement en lui.
Le cri : « Lazare, viens dehors ! » n’est pas un rattrapage tardif, mais l’irruption de l’éternel dans le temps, au moment où l’âme enfin ne résiste plus.
Le retard de Dieu n’est donc pas un refus, ni une épreuve punitive, ni même une stratégie pédagogique au sens moral, mais une désappropriation radicale.
Dieu tarde pour que l’âme cesse d’attendre, et qu’elle devienne disponible à ce qui est déjà là.
Dieu tarde tant que l’âme veut encore quelque chose de lui.
Il se donne quand l’âme ne veut plus que lui.
Lazare malade est la figure de l’âme humaine blessée mais qui peut encore espérer s’en sortir par des moyens connus. La demande de Marthe et Marie n’est pas une soif de vie nouvelle, seulement d’une vie ‘réparée’. Ce n’est pas encore le détachement radical, celui que Maître Eckhart appelait Abgeschiedenheit: se détacher de soi, de sa volonté propre, de ses représentations de Dieu. « L’homme vraiment détaché n’est attaché ni à ce que Dieu lui donne, ni à ce que Dieu lui refuse ». Il faut passer par cette mort intérieure, figurée par le tombeau de Lazare, pour accéder réellement au détachement de qui aime Dieu pour lui-même.
Après cette étape, vient le temps du laisser-être, de l’abandon spirituel, que Maître Eckhart désigne par Abgelassenheit. Ce n’est pas une passivité facile, mais le consentement profond et actif à laisser Dieu être Dieu, à se laisser travailler par lui sans résistance : « Laisse Dieu agir en toi, et ne lui prescris ni lieu ni temps ».
Voilà pourquoi Jésus n’intervient pas tout de suite : l’âme est encore trop pleine d’elle-même.
« Lazare est mort » :
C’est le moment clé. Spirituellement, l’âme ne peut plus rien espérer, ni agir, ni comprendre.
« Dieu ne peut rien faire dans l’âme tant qu’elle n’est pas devenue rien ».
« Lazare est mort » signifie que l’âme est réduite au néant spirituel. Ce n’est pas une punition, mais la condition pour accueillir Dieu lui-même.
« Il y avait une pierre sur le tombeau ».
Le tombeau scellé est une image saisissante de l’abandon à Dieu : l’âme ne bouge plus, ne demande plus, ne résiste plus. Tauler écrit : « Quand l’homme ne veut plus rien, Dieu veut tout en lui ». La pierre est là ; l’âme ne se défend plus contre Dieu. Elle est livrée.
« Ôtez la pierre » : c’est le dernier acte du détachement. Ce commandement peut sembler paradoxal : si tout est abandon, pourquoi agir encore ? Mais, chez Eckhart, le détachement n’exclut pas l’acte, un acte sans appropriation. Ôter la pierre, c’est consentir à l’ouverture, sans savoir ce qui va suivre, sans exiger le résultat. C’est le laisser-faire (Gelassenheit) actif : faire ce qui est demandé, sans vouloir maîtriser ce qui adviendra.
Le cri de Jésus : « Lazare, viens dehors ! », résonne ensuite comme la naissance de Dieu dans l’âme. Eckhart est formel : la vie divine ne naît pas progressivement, elle jaillit. « Dieu engendre son Fils dans l’âme en un instant ». Le cri n’est pas un rattrapage tardif, mais l’irruption de l’éternité dans le temps. Lazare ne coopère pas. Il est appelé depuis son néant. C’est la pure grâce, rendue possible par le détachement.
Les bandelettes sont le symbole de la liberté encore à apprendre : « Déliez-le, et laissez-le aller ». Même après la naissance de la vie, l’âme doit apprendre à marcher.
Tauler écrit : « Beaucoup ont reçu Dieu, mais peu lui ont laissé toute la place ».
Laisser Dieu être Dieu est un cheminement, pas un état magique.
Pour ne pas conclure
Si Dieu semble en retard dans nos vies, ce n’est pas qu’il nous a oubliés. C’est qu’il attend peut-être que nous lâchions prise, que nous cessions de lui prescrire le moment, la manière, et le résultat. Dieu ne ressuscite pas ce qui veut encore se sauver par lui-même. Il appelle à la vie ce qui repose entièrement en lui. Et peut-être que, dans le silence, au fond de nos tombeaux intérieurs, une voix attend d’être entendue : « Viens dehors ».
Faisons nôtre cette prière en ruminant cette semaine le retard du Christ à Béthanie :
Seigneur,
Délivre-nous du désir de te posséder,
du besoin de comprendre avant de consentir,
de la peur du vide où tu viens demeurer.
Apprends-nous à te laisser être Dieu en nous,
sans pourquoi,
sans délai,
sans condition.
Quand tout semble fermé,
sois la vie qui appelle du fond de la mort.
Quand nous n’avons plus rien à offrir,
sois tout en nous.
Fais-nous sortir de nos tombeaux intérieurs,
libres de nous-mêmes,
pour vivre de ta vie seule.
Amen.
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE « Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez » (Ez 37, 12-14)
Lecture du livre du prophète Ézékiel
Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d’Israël. Vous saurez que Je suis le Seigneur, quand j’ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai remonter, ô mon peuple ! Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez ; je vous donnerai le repos sur votre terre. Alors vous saurez que Je suis le Seigneur : j’ai parlé et je le ferai – oracle du Seigneur.
PSAUME
(Ps 129 (130), 1-2, 3-4, 5-6ab, 7bc-8) R/ Près du Seigneur est l’amour, près de lui abonde le rachat. (Ps 129, 7bc)
Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur,
Seigneur, écoute mon appel !
Que ton oreille se fasse attentive
au cri de ma prière !
Si tu retiens les fautes, Seigneur,
Seigneur, qui subsistera ?
Mais près de toi se trouve le pardon
pour que l’homme te craigne.
J’espère le Seigneur de toute mon âme ;
je l’espère, et j’attends sa parole.
Mon âme attend le Seigneur
plus qu’un veilleur ne guette l’aurore.
Oui, près du Seigneur, est l’amour ;
près de lui, abonde le rachat.
C’est lui qui rachètera Israël
de toutes ses fautes.
DEUXIÈME LECTURE
« L’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus habite en vous » (Rm 8, 8-11)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu. Or, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, reste marqué par la mort à cause du péché, mais l’Esprit vous fait vivre, puisque vous êtes devenus des justes. Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous.
ÉVANGILE
« Je suis la résurrection et la vie » (Jn 11, 1-45) Gloire à toi, Seigneur, gloire à toi. Moi, je suis la résurrection et la vie, dit le Seigneur. Celui qui croit en moi ne mourra jamais. Gloire à toi, Seigneur, gloire à toi. (cf. Jn 11, 25a.26)
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, il y avait quelqu’un de malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de Marthe, sa sœur. Or Marie était celle qui répandit du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux. C’était son frère Lazare qui était malade. Donc, les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. » En apprenant cela, Jésus dit : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. » Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare. Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait. Puis, après cela, il dit aux disciples : « Revenons en Judée. » Les disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment, les Juifs, là-bas, cherchaient à te lapider, et tu y retournes ? » Jésus répondit : « N’y a-t-il pas douze heures dans une journée ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui. » Après ces paroles, il ajouta : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais je vais aller le tirer de ce sommeil. » Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. » Jésus avait parlé de la mort ; eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil. Alors il leur dit ouvertement : « Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! » Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), dit aux autres disciples : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! » À son arrivée, Jésus trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà. Comme Béthanie était tout près de Jérusalem – à une distance de quinze stades (c’est-à-dire une demi-heure de marche environ) –, beaucoup de Juifs étaient venus réconforter Marthe et Marie au sujet de leur frère. Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison. Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. » Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. » Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. » Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » Elle répondit : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. » Ayant dit cela, elle partit appeler sa sœur Marie, et lui dit tout bas : « Le Maître est là, il t’appelle. » Marie, dès qu’elle l’entendit, se leva rapidement et alla rejoindre Jésus. Il n’était pas encore entré dans le village, mais il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré. Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie et la réconfortaient, la voyant se lever et sortir si vite, la suivirent ; ils pensaient qu’elle allait au tombeau pour y pleurer. Marie arriva à l’endroit où se trouvait Jésus. Dès qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » Quand il vit qu’elle pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus, en son esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé, et il demanda : « Où l’avez-vous déposé ? » Ils lui répondirent : « Seigneur, viens, et vois. » Alors Jésus se mit à pleurer. Les Juifs disaient : « Voyez comme il l’aimait ! » Mais certains d’entre eux dirent : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? » Jésus, repris par l’émotion, arriva au tombeau. C’était une grotte fermée par une pierre. Jésus dit : « Enlevez la pierre. » Marthe, la sœur du défunt, lui dit : « Seigneur, il sent déjà ; c’est le quatrième jour qu’il est là. » Alors Jésus dit à Marthe : « Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. » On enleva donc la pierre. Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ; mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé. » Après cela, il cria d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » Et le mort sortit, les pieds et les mains liés par des bandelettes, le visage enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. » Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. Patrick Braud
L’Évangile que nous venons d’entendre (Jn 9,1-41) commence par une question apparemment religieuse, presque pieuse : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? »
Cette question, nous la comprenons bien. Elle nous habite encore aujourd’hui.
Face à la souffrance, face au malheur innocent, nous cherchons spontanément une cause, et très souvent… un coupable.
Quelqu’un a bien dû faire quelque chose ! Quelqu’un doit bien être responsable !
C’est humain. Mais c’est précisément ce mécanisme que Jésus va démonter, pièce par pièce, tout au long de ce récit. Voyons comment.
« Qui a péché ? » : le mécanisme victimaire
La question des disciples est typiquement victimaire : face au malheur innocent, la communauté cherche qui accuser pour rétablir l’ordre symbolique.
L’aveugle-né est différent, marginal, silencieux au départ. Il est là. Il n’a encore rien dit. Il ne réclame rien. Mais déjà, on parle sur lui, à propos de lui, contre lui. Il est différent. Il est fragile. Il est marginal. Autrement dit : il est le candidat idéal pour porter la faute. Il a le profil-type du coupable qui doit devenir victime. La faute est même déplacée sur ses parents : le groupe élargit le cercle de la culpabilité pour être sûr d’englober la racine du mal.
René Girard a montré [1] que les sociétés humaines, lorsqu’elles sont confrontées à une crise ‑ maladie, désordre, peur -, cherchent instinctivement à canaliser leur angoisse en la concentrant sur une personne pour en faire un bouc émissaire.
Et voici que Jésus refuse d’entrer dans ce jeu : « Ni lui ni ses parents n’ont péché ».
Cette parole est révolutionnaire. Elle ne donne pas d’explication. Elle retire simplement la victime du banc des accusés. Jésus empêche que la souffrance de cet homme devienne le prétexte à une condamnation collective. Il court-circuite ainsi le mécanisme sacrificiel, en refusant d’accuser quiconque, en empêchant la constitution d’un coupable.
Le péché premier n’est pas la cécité, mais le besoin de désigner un responsable.
Jésus ne répond pas à la violence par une autre violence : il désigne la victime comme innocente.
Nos sociétés cherchent toujours des responsables (malades, pauvres, migrants, “déviants” etc.). L’Évangile révèle ce mécanisme meurtrier au lieu de le sacraliser. Il dévoile la racine religieuse de la violence, afin de la subvertir.
« Ainsi donc ils étaient divisés » : quand le réel menace l’ordre collectif
On pourrait penser que la guérison va tout arranger. Mais c’est exactement l’inverse qui se produit. L’homme voit désormais clair, et c’est la communauté qui est aveuglée. Il est rétabli dans son intégrité, et c’est le collectif qui entre en confusion.
Pourquoi ? Parce que tant qu’il était aveugle, tout allait bien. Tant que l’aveugle était aveugle, le système fonctionnait. Il avait sa place : celle de l’exclu toléré, du marginal utile à l’équilibre du système.
La guérison ne produit pas l’unanimité. Elle fracture la communauté : les pharisiens se divisent, les interrogatoires se multiplient, la tension monte. La guérison n’apaise pas le groupe, elle provoque une crise. Elle dérange l’ordre établi. Elle détruit l’équilibre qui était fondé sur l’exclusion. Elle oblige à se poser des questions dangereuses :
– Et si nous nous étions trompés ? – Et s’il n’était pas coupable ? – Et si notre regard était faux dès le début ?
Voilà une indication précieuse pour nous : une vraie guérison ne conforte pas l’ordre injuste, au contraire, elle le conteste en le dévoilant. La vérité n’apaise pas toujours immédiatement. Elle commence par défaire des équilibres injustes.
Le Christ ne restaure pas la paix par le sacrifice, mais par la vérité.
Ne nous étonnons pas, même si les conséquences sont douloureuses : toute libération authentique dérange les systèmes établis. L’Église doit choisir entre paix factice et vérité évangélique.
« Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance » : quand le groupe fabrique un coupable
Alors le système se défend.
On interroge l’homme. On soupçonne ses parents. On cherche à reconstruire un récit où Jésus serait pécheur, et où l’homme guéri serait menteur ou ingrat.
Pourquoi tant d’insistance ?
Parce que le groupe ne supporte pas que la victime soit innocente. Car si elle est innocente, alors le système est injuste.
Lorsque l’unanimité se fissure, la violence cherche à rétablir la cohésion en s’unissant contre un ennemi, contre un coupable. Dans les sociétés traditionnelles, cela allait jusqu’aux sacrifices humains, dans des orgies d’éviscération et de décapitation au sommet des pyramides aztèques, incas ou mayas, ou sur les bûchers des sorcières en Europe… Les albinos sont accusés d’apporter le malheur dans les sociétés africaines, et on accusait les juifs d’être la cause de la Grande Peste d’Occident (XIV° siècle) !
Le groupe tente de déplacer la culpabilité du système vers l’individu, du collectif vers la victime.
Ici on ne tue pas, mais on disqualifie, on intimide, on fait taire. Les parents ont peur. Ils se taisent. Ils choisissent la sécurité plutôt que la vérité.
Et l’homme, lui, devient de plus en plus libre.
Aujourd’hui encore, quand le témoignage menace l’ordre établi, les puissants ou la foule cherchent à disqualifier le témoin.
Méfiez-vous si on vous présente une vérité qui ne serait pas subversive !
Ce mécanisme est toujours actif : les lanceurs d’alerte sont menacés, les prophètes sont bâillonnés, les témoins sont pointés du doigt comme des gêneurs qui dérangent.
« Ils le jetèrent dehors » : l’exclusion-sacrifice
C’est le point culminant du mécanisme victimaire. Ne pouvant plus le faire taire, ne pouvant plus l’incriminer, on exclut l’aveugle guéri : « Ils le jetèrent dehors ». Cette exclusion signifie pour l’exclu un bannissement, une perte dramatique de tout statut social, une rupture de tout lien vital.
Ce geste remplace ici le sacrifice ancien. Autrefois, on immolait une victime pour rétablir la paix. Ou bien on chassait le bouc émissaire pour qu’il périsse au désert.
Ici, on l’expulse. Le mécanisme est le même : rétablir l’ordre en supprimant celui qui dérange. La violence est symbolique, mais réelle. Le groupe retrouve momentanément sa cohésion contre un seul.
Et c’est là que l’Évangile révèle quelque chose de radicalement nouveau : l’exclusion est une violence religieuse, une insulte au Dieu de Jésus-Christ, qui se tient toujours du côté de l’exclu.
Qui sont aujourd’hui ceux que l’on « jette dehors » ?
Où se tiennent les chrétiens par rapport à eux ?
Sommes-nous prêts à être nous aussi « jetés dehors », comme le Christ assimilé aux maudits de son temps sur le gibet de la croix, hors la ville ?
« Jésus vint le trouver » : la révélation anti-sacrificielle
Jésus apprend qu’on a jeté l’homme dehors. Et il ne se félicite pas du miracle accompli. Il ne cherche pas à se justifier. Il va le retrouver.
Dans les mythes anciens, les dieux sont du côté de la foule.
Dans l’Évangile, Dieu est du côté de l’exclu.
Jésus ne protège pas l’institution. Il ne bénit pas l’unanimité violente.
Il se tient avec celui qui a tout perdu. Et c’est seulement là, dans cette relation dépouillée, que la révélation ultime peut avoir lieu : « Crois-tu au Fils de l’homme ? »
La foi naît hors du système, hors de la violence collective, hors du besoin de victimes.
Jésus révèle son identité : « le Fils de l’homme », à la victime de la violence du groupe.
La vérité ne se trouve donc pas dans l’unanimité, mais dans la relation avec la victime.
La foi chrétienne est un déplacement radical : de la foule vers l’exclu, de la violence vers la compassion, de l’aveuglement collectif à la révélation en personne. Le lieu théologique n’est pas le centre, mais la périphérie. « Dieu habite les marges », comme aimait le répéter le pape François…
« Votre péché demeure » : la vraie cécité
Jésus conclut par une parole terrible : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché.
Mais puisque vous dites : “Nous voyons”, votre péché demeure ».
Les pharisiens « voient » la Loi, mais ne voient pas l’innocence de la victime. C’est la violence qui est aveugle !
La vraie cécité n’est pas de ne pas voir clair avec ses yeux. La vraie cécité, c’est de justifier la violence, de croire que l’exclusion est normale, de penser que quelqu’un doit bien payer pour que l’ordre tienne.
Le plus grand aveuglement est de croire la violence justifiée.
Le péché n’est pas l’ignorance, mais la participation (consciente ou inconsciente) à un système violent.
La révélation chrétienne n’accuse pas, elle dévoile les mécanismes injustes qui conduisent à l’exclusion.
Être chrétien, c’est apprendre à reconnaître nos violences collectives, à les dénoncer, à les renverser par la compassion et la relation d’amour.
Dans cet Évangile, Jésus ne guérit pas seulement un homme. Il tente de guérir une communauté de son besoin de victimes.
La vraie guérison : sortir de la logique sacrificielle
La guérison ultime n’est pas celle des yeux, mais de la violence mimétique où chacun imite son voisin pour jeter la pierre, hurler à la crucifixion, déclarer coupable, ou exclure un coupable idéal, afin – croit-on – de conjurer le malheur innocent…
En guérissant cet aveugle, Jésus nous fait passer de la foule au visage, du soupçon à la relation, de l’accusation à la compassion, de la Loi violente à la Loi de l’amour. Il guérit le regard qui cherchait un coupable.
Le sacrifice n’est pas le moyen de retrouver la paix. Lutter contre le malheur innocent ne peut se faire aux dépens de victimes désignées comme telles par les tenants de l’ordre établi.
La question décisive n’est donc pas : « Qui a péché ? »
Mais : Qui sommes-nous tentés d’exclure pour nous rassurer ?
Et surtout : Où allons-nous nous tenir par rapport aux victimes de ce siècle ?
Avec la foule qui accuse, ou avec l’homme que Jésus rejoint après l’exclusion ?
Car le Christ se laisse toujours reconnaître non pas là où la violence est justifiée, mais là où une victime est relevée, regardée, rétablie dans son innocence et réintégrée dans la communion.
Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé ne serait pas purement fortuite, et ne pourrait être le fruit d’une pure coïncidence…
[1]. Cf. René Girard, Le bouc émissaire, Grasset, 1982.
LECTURES DE LA MESSE
1ère lecture : Dieu choisit David comme roi de son peuple (1S 16, 1b.6-7.10-13a)
Lecture du premier livre de Samuel Le Seigneur dit à Samuel : « J’ai rejeté Saül. Il ne règnera plus sur Isaraël. Je t’envoie chez Jessé de Bethléem, car j’ai découvert un roi parmi ses fils. Prends une corne que tu rempliras d’huile, et pars ! »
En arrivant, Samuel aperçut Éliab, un des fils de Jessé, et il se dit : « Sûrement, c’est celui que le Seigneur a en vue pour lui donner l’onction ! »
Mais le Seigneur dit à Samuel : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille, car je l’ai écarté. Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. »
Jessé présenta ainsi à Samuel ses sept fils, et Samuel lui dit : « Le Seigneur n’a choisi aucun de ceux-là. N’as-tu pas d’autres garçons ? »
Jessé répondit : « Il reste encore le plus jeune, il est en train de garder le troupeau. »
Alors Samuel dit à Jessé : « Envoie-le chercher : nous ne nous mettrons pas à table tant qu’il ne sera pas arrivé. »
Jessé l’envoya chercher : le garçon était roux, il avait de beaux yeux, il était beau.
Le Seigneur dit alors : « C’est lui ! donne-lui l’onction. »
Samuel prit la corne pleine d’huile, et lui donna l’onction au milieu de ses frères. L’esprit du Seigneur s’empara de David à partir de ce jour-là.
Psaume : Ps 22, 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6 R/ Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer.
Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ; il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom.
Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure.
Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.
Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ; j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.
2ème lecture : Vivre dans la lumière (Ep 5, 8-14)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtres aux Éphésiens Frères,
autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes devenus lumière ; vivez comme des fils de la lumière ? or la lumière produit tout ce qui est bonté, justice et vérité ? et sachez reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur.
Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres, elles ne produisent rien de bon ; démasquez-les plutôt.
Ce que ces gens-là font en cachette, on a honte d’en parler.
Mais quand ces choses-là sont démasquées, leur réalité apparaît grâce à la lumière, et tout ce qui apparaît ainsi devient lumière. C’est pourquoi l’on chante :
Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera.
Évangile : L’aveugle-né (Jn 9, 1-41 [Lecture brève : 9, 1.6-9.13-17.34-38]) Acclamation :Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. Lumière du monde, Jésus Christ, celui qui marche à ta suite aura la lumière de la vie. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus.(cf. Jn 8, 12)
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? »Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. Il nous faut réaliser l’action de celui qui m’a envoyé, pendant qu’il fait encore jour ; déjà la nuit approche, et personne ne pourra plus agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
Cela dit, il cracha sur le sol et, avec la salive, il fit de la boue qu’il appliqua sur les yeux de l’aveugle, et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » (ce nom signifie : Envoyé). L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait. Ses voisins, et ceux qui étaient habitués à le rencontrer ? car il était mendiant ? dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui affirmait : « C’est bien moi. » Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts ? » Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il m’en a frotté les yeux et il m’a dit : ‘Va te laver à la piscine de Siloé.’ J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. » Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. » On amène aux pharisiens cet homme qui avait été aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. À leur tour, les pharisiens lui demandèrent : « Comment se fait-il que tu voies ? » Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois. » Certains pharisiens disaient : « Celui-là ne vient pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres répliquaient : « Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés.
Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. »Les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme, qui maintenant voyait, avait été aveugle. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parentset leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’il voie maintenant ? »Les parents répondirent : « Nous savons que c’est bien notre fils, et qu’il est né aveugle.Mais comment peut-il voir à présent, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. »Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, les Juifs s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de la synagogue tous ceux qui déclareraient que Jésus est le Messie.Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! »
Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. »Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien ; mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et maintenant je vois. »Ils lui dirent alors : « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? »Il leur répondit : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous aussi vous voulez devenir ses disciples ? »Ils se mirent à l’injurier : « C’est toi qui es son disciple ; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples. Moïse, nous savons que Dieu lui a parlé ; quant à celui-là, nous ne savons pas d’où il est. »L’homme leur répondit : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Comme chacun sait, Dieu n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire qu’un homme ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. »Ils répliquèrent : « Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors.
Jésus apprit qu’ils l’avaient expulsé. Alors il vint le trouver et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? »Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? »Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. »Il dit : « Je crois, Seigneur ! », et il se prosterna devant lui.Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. »Des pharisiens qui se trouvaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous des aveugles, nous aussi ? »Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’ votre péché demeure. »Patrick Braud