Les mages sur le divan
Les mages sur le divan
Homélie pour la Fête de l’Épiphanie / Année A
04/01/26
Cf. également :
Épiphanie : que peuvent les religions en temps de guerre ?
L’Épiphanie du visage
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
Éloge de la mobilité épiphanique
Épiphanie : qu’allons-nous lui offrir ?
Épiphanie : l’étoile de Balaam
Signes de reconnaissance épiphaniques
Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Épiphanie : l’économie du don
Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
La sagesse des nations
Hérode, ou le côté obscur de l’Épiphanie
Épiphanie : étoile, GPS, boussole…
1. Nos songes nous convertissent
Après avoir allongé Joseph sur le divan dimanche dernier, essayons de faire parler aujourd’hui l’inconscient des trois mages de l’Épiphanie (Mt 2,1-12).
Ils ne sont pas rois – contrairement à ce que rajoutera la tradition ultérieure – mais savants (μάγος = magos). L’astronomie est leur discipline. Ils sont un peu les Galilée, Kepler et autres Copernic de leur époque. Ils sont donc dans une logique rationnelle, celle du savoir de leur temps à propos des astres et des mouvements célestes. Or par deux fois, ils vont devoir s’ouvrir à un autre savoir que celui de leur science habituelle : à Jérusalem auprès d’Hérode, où ils vont découvrir que la Bible prend le relais de l’astre pour indiquer où naît le roi des juifs, et à Bethléem ou un songe vient les avertir de ne pas retourner chez Hérode. La première ouverture de leur savoir rationnel se fait grâce à l’Écriture, la seconde grâce à leur inconscient. Intéressons-nous à ce songe salutaire.
a) Élargir la raison
Leur rêve interrompt leur savoir rationnel ; il introduit une suspension du contrôle, un moment où la connaissance se transforme en écoute intérieure du désir profond qui les anime. Ce rêve devient songe lorsqu’ils y lisent un message divin, de la même manière que l’avènement de l’astre devenait signe à Jérusalem lorsqu’il appelait à lire l’Écriture.
Le contenu manifeste du songe des mages est simple : ne pas rentrer chez Hérode. Ce contenu manifeste cache un contenu latent, que le travail opéré par le rêve habille sous une forme acceptable. Ici, ce contenu latent pourrait s’exprimer ainsi : « Ne reviens pas à l’origine d’un pouvoir destructeur. Renonce à faire de ton savoir une machine à tuer ».
Il aurait été logique de suivre la route indiquée par le GPS : la plus courte, la plus légaliste (via Hérode). En écoutant leur songe, les mages introduisent une autre rationalité (sauver la vie de l’enfant), et acceptent que leur route en soit bouleversée.
b) Repartir par un autre chemin
Le rêve opère un travail de déplacement qui se traduira physiquement par un changement d’itinéraire. Les mages reviendront transformés de leur rencontre de Bethléem. C’est « autre chemin » est la métaphore du trajet que doit emprunter tout savoir humain qui veut rester au service de la vie. Au lieu de revenir vers Hérode qui veut tuer le fils, ils trouvent une voie alternative qui leur évite de mettre leur science au service du meurtre en l’inféodant au pouvoir en place.
Leur songe déplace les mages ailleurs, la route du retour change, et les change par là-même. Rencontrer le Messie sur la paille de l’étable nous convertit, au sens premier, c’est-à-dire nous déroute, nous fait changer de voie, nous fait choisir d’autres priorités, d’autres parcours de vie…
Le rêve devient un mouvement de détournement symbolique : il interdit de revenir vers le père tyrannique (Hérode), image du Surmoi archaïque et persécuteur, et invite à emprunter une « autre voie », celle de la liberté psychique. Dans la logique freudienne, Hérode incarne la loi cruelle du père, celle du complexe d’Œdipe dans sa forme violente : le père qui cherche à supprimer le fils. Les mages, en choisissant de ne pas retourner vers lui, opèrent symboliquement une rupture avec le Surmoi destructeur. Leur songe représente donc l’émancipation du Moi face à la loi terrifiante du pouvoir paternel.
Ils refusent la complicité avec le meurtre de l’enfant, c’est-à-dire avec la répression du désir de vie, du renouveau. Freud dirait que leur rêve est une manifestation du désir refoulé de préserver le fils, contre la pulsion de mort que représente le père archaïque.
c) Passer du savoir à l’éthique
Interprété comme tel, le rêve des mages devient le songe qui les libère d’une conception inhumaine de leur science. Ils étaient mus par un désir de savoir : connaître le lieu-source, identifier le roi des Juifs. Mais le rêve vient leur dire : le savoir pur est dangereux s’il ignore le désir et la vie. Il leur interdit de retourner vers le pouvoir destructeur, et les renvoie à un savoir intérieur, plus intuitif.
Freud aurait vu dans ce songe une conversion du désir épistémologique en désir éthique : le rêve ne révèle pas une nouvelle connaissance, mais une transformation du sujet connaissant.
Ils ne cherchent plus quoi savoir, mais comment ne pas trahir la vie.
« Regagner son pays par un autre chemin » signifie alors revenir à soi-même (le pays natal comme symbole du Moi), mais transformé par l’expérience du désir et de la révélation.
C’est une renaissance psychique : le Moi retrouve son centre après avoir traversé l’altérité du rêve. Le « pays » devient le symbole de la conscience réintégrée, et le « chemin différent » celui du processus de sublimation, c’est-à-dire de la transmutation du désir en élévation spirituelle.
d) Conclusion : le rêve des mages comme archétype de la conversion intérieure
Le songe des mages est l’archétype de notre conversion intérieure. Le rêve nous renvoie toujours à nos désirs profonds, sous le voile des symboles mis à l’œuvre dans l’histoire du rêve.
Ce rêve des mages condense le mouvement de notre quête de sens :
- recherche extérieure (la science, l’étoile)
- irruption du message intérieur (le rêve)
- transformation du sujet (le retour par un autre chemin).
Les mages découvrent que la vérité ne s’atteint pas en suivant la logique du pouvoir, mais en écoutant la voix de l’inconscient, c’est-à-dire la part désirante, fragile, mais vivante de l’âme humaine.
Les mages devient ainsi la figure notre propre itinéraire spirituel…
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Élément du récit |
Interprétation |
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Les mages |
Figures du Moi rationnel, de la connaissance consciente |
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Le rêve |
Voix de l’inconscient, interruption du contrôle rationnel |
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Hérode |
Représentation du Surmoi archaïque, du père destructeur |
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L’avertissement |
Expression du désir refoulé de préserver la vie, l’enfant |
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Le « retour par un autre chemin » |
Symbole du déplacement et de la sublimation, transformation du Moi |
2. Les trois présents qui nous sauvent
Le geste des mages offrant l’or, l’encens et la myrrhe traduit la transformation de leur désir : le désir de savoir (où et qui) devient un désir de donner, c’est-à-dire d’entrer dans une relation symbolique avec le divin.
On peut lire dans ces trois présents une triple sublimation du désir humain. Voyons comment.
a) L’or : de la possession à l’adoration
L’or représente le désir de posséder (la richesse, la sécurité, le pouvoir, la gloire…).
En offrant l’or, les mages renoncent à ce désir de possession et le subliment en reconnaissance : ils reconnaissent que la vraie royauté n’est pas la domination, mais la donation.
L’or est le symbole de la royauté du Christ : mais dans une lecture de type psychanalytique, il devient ici la conversion du pouvoir en amour, la victoire du Moi éthique sur le Ça possessif.
Freud parlerait ici de désexualisation du désir, ou de transformation libidinale : la libido tournée vers soi est offerte au Tout-Autre.
L’or symbolise la transformation du narcissisme en amour du vrai roi intérieur.
b) L’encens : la sublimation du désir
L’encens monte, se consume, se dissout, image du désir spirituel et du désir érotique à la fois. Pour Freud, la fumée et le parfum renvoient à des symboles sexuels refoulés : la volatilisation, la chaleur, la montée sont des images du plaisir transformé.
Offrir l’encens, c’est sublimer la libido en adoration : la pulsion de plaisir devient élévation spirituelle.
De plus, l’encens est offert à Dieu, donc à la dimension divine de l’enfant.
Ce geste signifie aussi : reconnaître que le désir n’est pas à détruire, mais à transfigurer, à l’image des grains d’encens qui rougeoient et se vaporisent, passant de l’état solide à gazeux grâce au feu intérieur…
L’encens symbolise le passage du désir charnel au désir de l’infini, ce que Freud appelle la sublimation (Sublimierung) et la mystique chrétienne nommera agapè.
L’encens partant en fumée symbolise la transmutation du désir érotique en désir spirituel.
c) La myrrhe : l’acceptation de la limite
La myrrhe sert à embaumer les corps : elle renvoie à la mort, à la finitude, au deuil.
Pour Freud, accepter la mort, c’est affronter la pulsion de mort (Thanatos), la tendance au retour à l’inanimé. Les mages, en offrant la myrrhe à l’enfant, reconnaissent paradoxalement que la vie humaine est vouée à mourir, que toute sublimation porte en elle sa limite. Et cette reconnaissance est elle-même libératrice : accepter la mort, c’est intégrer dans le psychisme la part refoulée de la condition humaine.
Le don de myrrhe devient ainsi l’acte symbolique de l’acceptation du réel.
La myrrhe annonce également la Passion de Jésus : elle est la préfiguration du tombeau, mais aussi de la résurrection.
Psychanalytiquement, c’est le moment où le désir accepte sa propre limite, et où l’inconscient s’ouvre à la dimension du pardon et du salut — la guérison du trauma originaire (la perte, la séparation).
La myrrhe symbolise ici la reconnaissance et l’intégration de la pulsion de mort, acceptation que le Christ accomplira en résurrection.
d) Les trois dons comme dynamique du salut
Résumons-nous :
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Présent |
Sens théologique |
Lecture psychanalytique |
Mouvement intérieur |
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Or |
Royauté du Christ |
Sublimation du narcissisme et du désir de possession |
De la maîtrise à la reconnaissance |
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Encens |
Divinité du Christ |
Sublimation du désir érotique en désir spirituel |
De la pulsion à la prière |
|
Myrrhe |
Mort et Passion du Christ |
Intégration de la pulsion de mort et du réel de la finitude |
De la peur à l’acceptation |
Ces trois mouvements constituent une économie spirituelle du désir :
• l’or correspond à l’appropriation (désir de posséder),
• l’encens à l’élévation (désir d’unir),
• la myrrhe à la perte (désir de durer malgré la mort).
Les trois dons des mages condensent la structure même du psychisme humain :
1. L’or : le désir de posséder — sublimé dans l’adoration.
2. L’encens : le désir d’unir — sublimé dans la prière.
3. La myrrhe : le désir de survivre — sublimé dans l’acceptation de la mort.
En termes théologiques, ils reconnaissent le Christ comme roi (or), Dieu (encens) et homme mortel (myrrhe).
En termes psychanalytiques, ils expriment la triple maturation du sujet : de la toute-puissance infantile à l’amour spirituel, jusqu’à la reconnaissance de la limite.
La nativité du Christ devient pour nous l’archétype de la transformation du désir.
Les trois présents des mages ne sont pas seulement des symboles religieux : ils sont la carte psychique du salut. Offrir ces trois présents sauve les mages de l’idolâtrie (adoration), de la complicité meurtrière (Hérode), et de la répétition mortifère (l’autre chemin).
L’homme qui apprend à offrir son or (son ego), son encens (son désir), et sa myrrhe (sa peur de la mort), devient libre.
Ce que les mages déposent à la crèche, c’est le triple secret du psychisme humain :
- le désir de puissance
- le désir d’union
- et le désir de durer
transfigurés par la rencontre du divin.
L’itinéraire symbolique des mages est bien le nôtre : ouvrir la raison à la foi, changer de voie, passer du savoir à l’éthique et au don, de la puissance à l’adoration (en déposant notre or), sublimer notre désir (comme l’encens), accepter nos limites et notre mort (la myrrhe).
Alors, quel astre allez-vous suivre cette semaine pour vous mettre en route ?
Lectures de la messe
Première lecture
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)
Lecture du livre du prophète Isaïe
Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.
Psaume
(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi. (cf. Ps 71,11)
Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !
En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !
Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.
Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.
Deuxième lecture
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens
Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.
Évangile
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12) Alléluia. Alléluia.
Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick BRAUD
Mots-clés : désir, Epiphanie, Freud, mages
















