Le jardin ou le royaume ?
Le jardin ou le royaume ?
Homélie pour la fête du Christ-Roi / Année C
23/11/25
Cf. également :
Christ-Roi : Comme larrons en foire
Un roi pour les pires
Église-Monde-Royaume
Le préfet le plus célèbre
Christ-Roi : Reconnaître l’innocent
La violence a besoin du mensonge
Non-violence : la voie royale
Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures
Roi, à plus d’un titre
Divine surprise
Le Christ Roi fait de nous des huiles
D’Anubis à saint Michel
Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?
Roi, à plus d’un titre
Les trois tentations du Christ en croix
1. La réponse du Christ au bon larron
- « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume. »
- « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis. »
Le décalage entre la demande du bon larron et la réponse de Jésus devrait nous sauter aux yeux (Lc 23,35‑43) ! Le criminel parle de royaume, et Jésus lui promet un jardin ! Car en grec, le paradis (παράδεισος = paradeisos) désigne d’abord un jardin clos, un parc, une réserve de chasse. C’est d’ailleurs la langue perse et sa philosophie – le zoroastrisme – qui est à l’origine de ce nom qui nous fait rêver : le paradis…
Jésus promet le paradis quand le larron espère le royaume : les deux seraient-ils équivalents ?
Condamné par le roi Hérode, Jésus sait bien comme tout le peuple juif que les royaumes sont rarement paradisiaques ! Et, à l’inverse, le paradis (jardin) de la Genèse n’est pas royal, mais bien plutôt filial (Dieu Père créateur) et sponsal (Adam et Ève).
Il faut donc entendre dans la réponse de Jésus le déplacement qu’il opère : tu demandes un royaume, je te donne un jardin. Et ce n’est pas la même chose !
Voyons pourquoi Jésus est si méfiant envers la royauté – alors que l’Église le proclame roi de l’univers en ce dimanche – et à quelles conditions ce titre pourrait peut-être être accepté par lui.
2. Les ambiguïtés de la royauté
Il a fallu quelques siècles avant qu’Israël n’ait un roi. Et cela fait quelques siècles qu’il n’en a plus. Cette figure singulière de l’exercice du pouvoir apparaît au temps de David. Avant, les Juges suffisaient à régler les différends et à maintenir l’unité des 12 tribus. Mais tout autour, les empires et les puissances militaires se levaient pour conquérir et se couvrir de gloire, avec des rois à leur tête : Mèdes, Élamites, Hittites, Égyptiens, Perses etc.
Le désir mimétique des fils d’Israël les attira dans le piège monarchique : c’est pour devenir « comme les autres nations » que les anciens vinrent trouver le prophète Samuel afin qu’il leur donne un roi (1S 8). Or, effacer la différence entre Israël et les autres nations est le péché par excellence ! C’est s’aligner sur les idolâtres, c’est fuir la différence, c’est rendre un contre-témoignage à l’altérité : puisque YHWH est le Tout-Autre, son peuple lui aussi doit être autre, sinon il n’est plus signe de l’unique transcendance divine.
La première ambiguïté de la royauté en Israël est donc l’affaiblissement de la spécificité juive, et le risque de faire de YHWH un Dieu « comme en ont toutes les nations ».
La deuxième ambiguïté est fortement soulignée par Samuel, lorsqu’il avertit les anciens du peuple que ce roi tant désiré leur fera subir les pires avanies : le pouvoir corrompt toutes choses, le roi finira par se servir au lieu de servir. Lisez la longue liste des conséquences néfastes que la royauté va imposer au peuple :
“Tels seront les droits du roi qui va régner sur vous. Vos fils, il les prendra, il les affectera à ses chars et à ses chevaux, et ils courront devant son char. Il les utilisera comme officiers de millier et comme officiers de cinquante hommes ; il les fera labourer et moissonner à son profit, fabriquer ses armes de guerre et les pièces de ses chars. Vos filles, il les prendra pour la préparation de ses parfums, pour sa cuisine et pour sa boulangerie. Les meilleurs de vos champs, de vos vignes et de vos oliveraies, il les prendra pour les donner à ses serviteurs. Sur vos cultures et vos vignes il prélèvera la dîme, pour la donner à ses dignitaires et à ses serviteurs. Les meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens,
ainsi que vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Sur vos troupeaux, il prélèvera la dîme, et vous-mêmes deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous pousserez des cris à cause du roi que vous aurez choisi, mais, ce jour-là, le Seigneur ne vous répondra pas !” (1S 8,11-18)
C’est le portrait en négatif de la royauté que pourrait accepter Jésus…
La fable de La Fontaine : « Les grenouilles qui demandent un roi », s’inspire du livre de Samuel, signe que cette tentation monarchique est commune à bien des peuples :
« Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue ! »
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir ;
Et Grenouilles de se plaindre…
La troisième ambiguïté que les prophètes reprochent à la royauté est d’obturer parfois le canal de la gouvernance du peuple par YHWH lui-même. Même aussi grand que David, même aussi sage que Salomon, le roi d’Israël n’est jamais que le lieu-tenant de YHWH. Or il prend trop souvent la place de celui qu’il devrait représenter. Si bien qu’aujourd’hui encore, pour de nombreux rabbins, avoir un roi – ou un État juif version moderne de la royauté – est un péché contre l’Alliance, puisque seul YHWH doit régner sur son peuple, et la Torah suffit pour cela. Paradoxalement, les plus antisionistes sont souvent des rabbins ultra-religieux ! Car ils voient dans le gouvernement d’Israël une volonté de se substituer au gouvernement de YHWH en direct sur son peuple.
À la suite de Samuel, les prophètes ne cesseront de réprimander les rois qui deviennent infidèles, se gavent d’impôts, installent leur famille, et se sauvent dès que l’ennemi approche. Jésus s’inscrit dans cette lignée prophétique : il se méfie du « renard » Hérode, il refuse qu’on le fasse roi et fuit la foule qui veut le couronner : « Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul » (Jn 6,15).
Pourtant, dans sa prédication, le prophète de Galilée n’en a que pour le royaume de Dieu. Pas moins de 65 occurrences dans le Nouveau Testament ! Cependant, à y regarder de près, le royaume prêché par Jésus n’a pas grand-chose à voir avec ceux d’Hérode, de Tibère ou de Pharaon.
Ce royaume est intérieur : pas d’administration, pas d’armée, pas d’impôts, pas de frontières. Il se donne, plus qu’on ne le mérite. On reconnaît qu’il s’approche de nous lorsque nous devenons plus libres, lorsque nos démons personnels sont expulsés : « Si c’est par le doigt de Dieu que j’expulse les démons, c’est donc que le règne de Dieu est venu jusqu’à vous » (Lc 11,20).
Il s’approche, il se fait proche : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1,15) ; « Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : “Le règne de Dieu s’est approché de vous.” [...] Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché » (Lc 10,9.11).
Il demande à être accueilli et non conquis, et pour cela nous devons redevenir comme des enfants pour apprendre à le recevoir : « Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas » (Lc 18,17).
Il n’a pas de lieu, pas de territoire, car il est plus intime à nous-même que nous-même : « On ne dira pas : “Voilà, il est ici !” ou bien : “Il est là !” En effet, voici que le règne de Dieu est au milieu de vous » (Lc 17,21).
Il n’a pas de date, imprévisible, et nul ne sait quand il surgit : « Comme les pharisiens demandaient à Jésus quand viendrait le règne de Dieu, il prit la parole et dit : “La venue du règne de Dieu n’est pas observable. On ne dira pas : “Voilà, il est ici !” ou bien : “Il est là !” En effet, voici que le règne de Dieu est au milieu de vous.” » (Lc 17,20–21).
Parce qu’il est au-delà de nos représentations humaines, ce royaume ne se laisse connaître qu’en paraboles : le grain jeté en terre, le semeur, l’ivraie, le levain dans la pâte, le sel de la terre et la lumière du monde, le trésor caché, la perle fine, le filet des pêcheurs, le figuier, le serviteur éveillé, les vierges sages, les talents, la brebis perdue, la drachme perdue, le fils prodigue, l’intendant malhonnête…
Grâce au détour qu’opère la parabole chez les auditeurs, la pédagogie de Jésus nous emmène « ailleurs », pour chercher le royaume là où nous n’aurions jamais pensé le trouver. Saint Augustin caractérisera fort justement cette pédagogie du royaume comme négative : « Si tu comprends, c’est que ce n’est pas Dieu ». Je peux discerner ce qu’il n’est pas, mais ce qu’il est m’échappera toujours, ce qui augmente encore davantage mon désir de le chercher. C’est pour cela qu’il me faut l’esprit d’enfance : « Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 18,3), et l’esprit de pauvreté, pour me laisser posséder par ce royaume : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3).
Le paradis promis par Jésus au larron est un non-lieu, une utopie au sens littéral du terme. Il n’est pas sur un continent inexploré comme on l’a cru longtemps au Moyen Âge ou en lançant les grandes expéditions du XVI° siècle. Il n’est pas au ciel comme l’a naïvement constaté l’astronaute communiste russe Gagarine, premier homme dans l’espace en 1961. Il n’est pas sous terre, ni sur une autre planète. Il est « au-dedans » de nous.
« Dès lors le paradis ne peut plus être défini que comme une « utopie », c’est-à-dire, au sens étymologique de ce mot forgé par Thomas More, comme un « non-lieu ». Est-ce à dire qu’il n’a pas de réalité ? Et redoublement de l’interrogation : les espérances que recouvre le mot « utopie »- cette fois, dans le sens courant- sont-elles toutes des chimères ? L’humanité peut-elle vivre sans utopie ?
Notre mot « paradis » englobe désormais tous les sens de l’« utopie ». Selon la foi chrétienne, il désigne non pas un lieu mais un avenir par-delà la mort ou, plus précisément, par-delà la résurrection. Car le « diamant » de l’espérance née des Évangiles, ce n’est pas que les hommes sont immortels, mais que les défunts, à l’appel de Dieu qui les prend par la main, sortent du trou noir de la mort. Ils entrent alors dans une seconde vie, cette fois éternelle, mais se déroulant dans des conditions encore infigurables par nous.
S’éloignant de la tentation du merveilleux, le croyant d’aujourd’hui doit accepter le vide des représentations relatives à l’au-delà.
Perte sévère certes, mais compensée par l’espoir « utopique » d’une réalisation des « béatitudes » dans le monde à venir.
Ces « béatitudes » sont en effet des « utopies » comme le paradis lui-même et il existe un lien étroit des unes à l’autre. La face cachée du monde sera celle où la prophétie de Jésus deviendra réalité : ceux qui pleurent seront consolés ; ceux qui ont faim et soif de justice seront rassasiés ; les miséricordieux obtiendrons miséricorde, etc. (Mt 5 et Lc 6). Le paradis sera l’actualisation de ces rêves fous sans la présence desquels la vie sur terre tourne à l’enfer.» [1]
Laissons-nous surprendre à nouveau en entendant Jésus répondre paradis–jardin là où le criminel demandait un royaume : dans cet écart réside notre chance d’entrer « aujourd’hui » en paradis avec Christ. Dans cette distance réside l’intime révélation de la présence de Dieu en nous, tout proche.
« Le royaume de Dieu s’est approché ; il est là, au milieu de vous ».
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[1]. Jean Delumeau, Une histoire du paradis, Fayard, 1992, tome 3, pp.467-468.
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
« Ils donnèrent l’onction à David pour le faire roi sur Israël » (2 S 5, 1-3)
Lecture du deuxième livre de Samuel
En ces jours-là, toutes les tribus d’Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : « Vois ! Nous sommes de tes os et de ta chair. Dans le passé déjà, quand Saül était notre roi, c’est toi qui menais Israël en campagne et le ramenais, et le Seigneur t’a dit : ‘Tu seras le berger d’Israël mon peuple, tu seras le chef d’Israël.’ » Ainsi, tous les anciens d’Israël vinrent trouver le roi à Hébron. Le roi David fit alliance avec eux, à Hébron, devant le Seigneur. Ils donnèrent l’onction à David pour le faire roi sur Israël.
PSAUME
(Ps 121 (122), 1-2, 3-4, 5-6)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)
Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !
Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus, les tribus du Seigneur,
là qu’Israël doit rendre grâce au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.
Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment ! »
DEUXIÈME LECTURE
« Dieu nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé » (Col 1, 12-20)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens
Frères, rendez grâce à Dieu le Père, qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints, dans la lumière. Nous arrachant au pouvoir des ténèbres, il nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé : en lui nous avons la rédemption, le pardon des péchés. Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.
ÉVANGILE
« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » (Lc 23, 35-43)
Alléluia. Alléluia. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Béni soit le Règne qui vient, celui de David notre père. Alléluia. (cf. Mc 11, 9b.10a)
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, on venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! » Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, en disant : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! »
Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs. » L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » Mais l’autre lui fit de vifs reproches : « Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » Jésus lui déclara : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »
Patrick BRAUD
















