L'homélie du dimanche (prochain)

24 août 2025

Le dîner de gueux

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le dîner de gueux

Homélie pour le 22° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
31/08/25

Cf. également :
Quelle oreille sera attentive à votre sagesse ?
Recevoir la première place
Plus humble que Dieu, tu meurs !
Dieu est le plus humble de tous les hommes
Un festin par-dessus le marché
Le je de l’ouïe


1. Rendre l’invitation

Le dîner de gueux dans Communauté spirituelleJe revois encore mes parents, penchés sur la table de la salle à manger, papier et crayon à la main : ils faisaient ensemble la liste des relations à inviter à la maison dans les semaines suivantes, afin de ne pas être en reste dans leurs obligations sociales. C’est ainsi dans les milieux aisés où l’on aime bien recevoir : rendre l’invitation est impératif si l’on veut conserver un réseau de qualité. Plus tard, en fréquentant des milieux populaires, j’ai découvert que très peu d’entre eux organisent des repas chez eux (sauf peut-être pour la famille proche). La raison en est très matérielle : quand vous avez un logement exigu, sans  jardin, avec plusieurs enfants en bas âge, il n’est pas simple d’organiser une soirée mondaine… Sans compter le coût ! Alors ils se donnent rendez-vous à l’estaminet du quartier pour une moules-frites, ou au bar du coin pour un apéro où chacun paye sa part. Pas besoin de rendre l’invitation ici ! Au mieux, il s’agit de payer une tournée générale au comptoir !


Le repas dont parle Jésus ce dimanche (Lc 14,1.7-14) ne ressemble à aucun de ces rassemblements :

« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes ».

 

Le critère pour recevoir le bristol du banquet évangélique semble être l’exact contraire de celui des CSP+ : pouvoir rendre l’invitation, et de celui des milieux modestes : chacun paye sa part.

A la cour des gueuxDans ce festin, le maître de maison décide de ne plus pratiquer l’entre-soi social. En rupture avec toutes les conventions de savoir-vivre, il fait appel aux miséreux pour remplir la salle du repas. Peut-être les forcera-t-il à entrer. Car les mendiants, les estropiés et autres exclus de la bonne société savent bien qu’ils ne peuvent honorer le commandement du Bottin mondain : « Que le dîner ait été excellent ou très médiocre, il est nécessaire de remercier la maîtresse de maison dans les jours qui suivent, et de rendre l’invitation assez rapidement ».

Pire : ils savent bien qu’ils ne sont pas du même monde que le maître de maison. Ils sont sales, sans dents, cheveux filasse et haillons de fortune. Ils n’oseraient jamais entrer d’eux-mêmes dans cette demeure trop clinquante pour eux, au risque de paraître ridicules  devant des plats et des manières trop sophistiquées pour eux. Et bien sûr, ils ne pourront jamais rendre cette invitation qui est largement hors de leur portefeuille et de leur monde.

 

Identifions-nous d’abord à eux, ces moins-que-rien, ces sans-le-sou : plus je prends conscience de ma pauvreté, de mon inconsistance, et plus je me prépare – sans le savoir – à être admis dans le royaume de Dieu. Jésus a prophétisé que les putains et les collabos entreraient les premiers (Mt 21,31) : pas besoin de faire semblant d’être impeccable donc ! Le crucifié à droite n’avait pas fait grand-chose de sa vie, peu respectable, et même coupable : c’est pourtant lui qui le premier est entré en paradis avec Jésus !

 

Sous la plume de Luc, ces gueux désignaient sans doute les non-circoncis, ces païens détestés par les juifs ultra-pratiquants. Nous avons été ces nations païennes invitées à entrer dans l’Alliance autrefois réservée à Israël. Aujourd’hui, ce dîner de gueux nous oblige plutôt à abandonner toute prétention morale qui justifierait un statut supérieur ou la certitude d’être élu. En effet, qui d’entre nous n’est pas pauvre, estropié, aveugle, boiteux dans un domaine ou un autre de son existence personnelle ? Le reconnaître est le sésame pour la salle du festin. « De tout cœur je me glorifierai de mes faiblesses » osait écrire Paul (2Co 12,9), lui l’énarque disciple de Gamaliel et citoyen romain…

 

2. L’anti dîner de cons

Le dîner de cons par Jacques VilleretSi vous avez vu ce film, vous n’avez pas vu oublier la bouille rondouillarde de Jacques Villeret expliquant sa passion des maquettes en allumettes à Thierry Lhermitte médusé par tant de naïveté absurde… Le dîner de cons est le piège tendu par ceux qui ne le sont pas ou supposés tels ! – pour ridiculiser l’invité en le faisant parler à table.
Le repas de fête de la parabole fait à peu près l’inverse : il révèle les ‘gens bien’ comme des idiots ne sachant pas profiter de la grâce qui passe, et les cons de l’époque comme les plus dignes de l’invitation.

 

Ce « dîner des gueux » mérite bien son nom auprès des croyants très religieux : ils se pincent le nez en passant près de ces indésirables ; ils sont scandalisés de leur accueil par le maître de maison ; et jamais il ne leur viendra à l’esprit de fréquenter ces infréquentables, encore moins de les faire asseoir à leur table !

 

Si l’on songe que le festin figure également l’eucharistie, on se dit que nos messes paroissiales sont bien plus proches d’un rallye versaillais que de ce dîner de gueux !
Si vous ne connaissez pas le phénomène des rallyes, demandez aux versaillais : il faut avoir la chance d’être parrainé pourrait être invité à l’une de ces soirées entre fils et filles de bonne famille, à charge de revanche d’ailleurs. J’y suis allé deux fois lors de mes études à Versailles. C’était visiblement un lieu de chasse : chasse au futur mari prometteur pour les jeunes filles en tenue de soirée, sous l’œil attentif des parents organisateurs ; chasse à l’aventure d’un soir pour les élèves de prépa ou d’écoles d’ingénieurs avides de décompression ; chasse aux contacts permettant d’enrichir le réseau relationnel de chacun ; sans oublier la chasse au somptueux buffet de cocktails et petits fours abondamment offerts. Cette pratique de l’entre-soi dure depuis des générations, au service de la reproduction sociale de certaines élites. Choix du quartier, choix des écoles mais aussi choix des activités de loisirs, ces rallyes contribuent à construire l’entre-soi des familles qui se retrouvent à la sortie des écoles, des églises, dans les associations, les salons, les réceptions diverses, du thé au bridge en passant par les grandes soirées ou fêtes nocturnes.

« Parmi vous il ne doit pas en être ainsi… » (Mt 20,23) : l’avertissement de Jésus sur l’exercice « mondain » du pouvoir vaut également pour nos fréquentations, nos invitations, nos loisirs…

 

3. La gratuité au menu

Ni dîner de cons, ni rallye versaillais, la réception dont parle Jésus n’a qu’un seul plat au menu : la gratuité.

 gueux dans Communauté spirituelleLes gueux qui y sont invités ne l’ont pas mérité. Ils sont étonnés de n’avoir rien à payer. Ils n’auront pas à rendre cette invitation qui est au-dessus de leurs moyens.
Jésus lui-même s’est glissé dans la peau d’un de ces gueux en acceptant des invitations chez des notables, des fonctionnaires ou des riches commerçants, sachant bien qu’il ne pourrait jamais leur offrir la même hospitalité en retour.
Accepter d’être invité, honoré, choyé, est pour nous un impératif spirituel, plus difficile qu’il n’y paraît. Car nous voulons toujours être à la hauteur, mériter, ne rien devoir à personne…

 

Après nous être identifié à ces dépenaillés, regardons le maître du repas. Jésus lui demande de fréquenter ceux qui ne sont pas de son monde, d’inviter hors de ses cercles habituels (amis, famille, riches voisins). Il lui faudra apprendre à les connaître d’abord, pour leur transmettre l’invitation, puis pour leur parler, manger et boire avec eux lors du dîner.

 

Faites le compte : combien de relations avez-vous hors de vos cercles habituels ? Combien d’amis de classe sociale, d’opinion politique ou de religion différentes des vôtres ? L’Évangile prescrit cette mixité-là au nom de la gratuité du salut, alors que le Coran l’interdit au nom de la pureté de la foi séparant les croyants des mécréants :
« Tu n’en trouveras pas, parmi les gens qui croient en Allah et au Jour dernier, qui prennent pour amis ceux qui s’opposent à Allah et à Son Messager, fussent- ils leurs pères, leurs fils, leurs frères ou les gens de leur tribu. » (Coran 58,22).

 

La fréquentation des mécréants – encore plus lors d’un dîner – est haram (interdite), car seuls les croyants réussiront à entrer dans les jardins d’Allah… : on est là aux antipodes de l’Évangile !

La gratuité dans nos relations est l’antidote à la fermeture du cœur.
Ne rien attendre en retour nous libère de l’évaluation d’autrui.
Inviter sans raison nous procure des rencontres improbables.

 

La rose est sans pourquoi par Silesius« La rose fleurit sans pourquoi » : répétait inlassablement un mystique du XVII° siècle (Angélus Silesius) : heureux serons-nous lorsque le plan de table de notre réception sera bousculé par l’arrivée de convives imprévus et insolvables !

Quelle invitation gratuite hors de mes cercles habituels vais-je lancer cette semaine ?…

 

Lectures de la messe

 

Première lecture
« Il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur » (Si 3, 17-18.20.28-29)

 

Lecture du livre de Ben Sirac le Sage
Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité, et tu seras aimé plus qu’un bienfaiteur. Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur. Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire. La condition de l’orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute.

 

Psaume
(Ps 67 (68), 4-5ac, 6-7ab, 10-11)
R/ Béni soit le Seigneur : il élève les humbles. (cf. Lc 1, 52)

 

Les justes sont en fête, ils exultent ;
devant la face de Dieu ils dansent de joie.
Chantez pour Dieu, jouez pour son nom
Son nom est Le Seigneur ; dansez devant sa face.

 

Père des orphelins, défenseur des veuves,
tel est Dieu dans sa sainte demeure.
À l’isolé, Dieu accorde une maison ;
aux captifs, il rend la liberté.

 

Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse,
et quand il défaillait, toi, tu le soutenais.
Sur les lieux où campait ton troupeau,
tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre.

 

Deuxième lecture
« Vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant » (He 12, 18-19.22-24a)

 

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, quand vous êtes venus vers Dieu, vous n’êtes pas venus vers une réalité palpable, embrasée par le feu, comme la montagne du Sinaï : pas d’obscurité, de ténèbres ni d’ouragan, pas de son de trompettes ni de paroles prononcées par cette voix que les fils d’Israël demandèrent à ne plus entendre. Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, vers des myriades d’anges en fête et vers l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux. Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous, et vers les esprits des justes amenés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d’une alliance nouvelle.

 

Évangile
« Quiconque s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé » (Lc 14, 1.7-14)
Alléluia. Alléluia. Prenez sur vous mon joug, dit le Seigneur ; devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur. Alléluia. (cf. Mt 11, 29ab)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient. Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit : « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi. Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place. Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : ‘Mon ami, avance plus haut’, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »
Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. »
Patrick BRAUD

 

 

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