Ces allumés de chrétiens !
Ces allumés de chrétiens !
Homélie pour le 20° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
17/08/25
Cf. également :
La foi divise
N’arrêtez pas vos jérémiades !
De l’art du renoncement
Les trois vertus trinitaires
Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !
Du feu de Dieu !
Dieu fait feu de tout bois
La docte ignorance
Un baptême du feu de Dieu ?
1. Johnny au Stade de France
Le 11 septembre 1998, le public du stade de France est en transe. Malgré la pluie battante, « Johnny allume le feu », comme le promettaient les affiches du concert géant. De sa voix rauque et puissante, il chante ces paroles composées en une nuit par Zazie :
Il suffira d’une étincelle,
D’un rien, d’un geste
Il suffira d’une étincelle,
D’un mot d’amour
Pour…
Allumer le feu, Allumer le feu…
Dans sa reprise de ce titre désormais culte, Johnny descendra du ciel – littéralement, depuis un hélicoptère – dans le même stade de France en 2012, pour embraser la foule de ses fans, devenue incandescente…
Jésus a un petit air de Johnny dans l’évangile de ce dimanche (Lc 12,49-53). Il se veut rebelle, partisan de la division au sein des familles, apportant à l’humanité un feu descendu du ciel :
« Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! »
On dirait que mettre le monde à feu et à sang est son programme révolutionnaire, et qu’il faut être brûlant comme lui pour le suivre !
Notons au passage qu’il faut donc être un peu allumé pour devenir disciple de ce Jésus incendiaire ! Les tièdes s’indigneront : cela va trop loin. Les cœurs refroidis ne se laisseront pas émouvoir par le show christique. Seuls les brûlants pourront reconnaître en ce passionné de Nazareth l’étincelle divine qui a déclenché leur propre passion. « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant – mieux vaudrait que tu sois ou froid ou brûlant. Aussi, puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche » (Ap 3,15-16) : prenons garde à ce que ce reproche de l’Apocalypse ne vienne sanctionner nos demi-mesures, nos atermoiements et nos compromissions !

Détail du tableau : Les Torches de Néron ou Les Lumières du christianisme de Henryk Siemiradzki, réalisé en 1876.
Après l’incendie de Rome en 64, lorsque Néron enduisit de poix les condamnés chrétiens de Rome pour illuminer la ville avec des centaines de croix humaines brûlant comme des torches dans la nuit, savait-il qu’il prophétisait ainsi l’embrasement de tout l’Empire, et bientôt du monde entier, à l’annonce de l’Évangile ? L’historien Tacite écrivit : « L’assassinat des chrétiens était accompagné de railleries et ils étaient habillés de peaux d’animaux sauvages pour que les chiens les déchirent, ou bien ils étaient attachés à des croix et enduits de matières inflammables et quand le jour avait fui, ils éclairaient les ténèbres comme des torches… Néron aménagea ses jardins pour ce spectacle » [1].
Les torches humaines de Néron marquaient cruellement le début de l’embrasement universel…
Jésus avait-il en tête ce feu-là lorsqu’il prenait cette image flamboyante ?
Examinons ce que Luc évoque en parlant de feu.
2. Le feu chez Luc
Il y a 7 usages du mot grec πῦρ (pur) dans l’évangile de Luc. Les 3 premiers sont dans la bouche de Jean-Baptiste : « Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. [...] Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. [...] Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas » (Lc 3,9.16.17). Il s’agit du feu consumant les arbres aux fruits mauvais et la paille séparée du blé, et du feu du baptême dans lequel le Christ nous plongera.
Dans le premier usage, le feu semble évoquer le jugement. En réalité, c’est la cognée qui tranche, et c’est la pelle à vanner qui sépare : le feu n’est pas le jugement, mais un autre usage pour recycler en quelque sorte les déchets de nos vies suite à ce jugement. Car un bon feu de bois, c’est précieux en hiver, quel que soit le bois. Et un feu de paille – qui ne s’éteint pas ! –, c’est joyeux les nuits de la Saint-Jean en été. Autrement dit, le feu apporté par Jésus serait peut-être une réponse à l’énigme du mal : même nos mauvais fruits produiront chaleur et lumière, même notre paille trop légère éclairera la nuit en brûlant…
Cette interprétation est si rare que même les Douze font le contresens : ils croient que « le feu qui tombe du ciel » est là pour détruire, châtier ceux qui refusent l’Évangile : « Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : “Seigneur, veux-tu que nous ordonnions qu’un feu tombe du ciel et les détruise ?” » (Lc 9,54 ; 4° usage). Ils n’ont pas compris que la plus grande victoire sur le mal n’est pas de le vaincre, mais de le transformer en bien, comme le mauvais arbre ou la paille transformés en chaleur et lumière. Ils étaient influencés par les récits de l’Ancien Testament où l’on voit le châtiment divin s’abattre sur Sodome et Gomorrhe : « Le jour où Loth sortit de Sodome, du ciel tomba une pluie de feu et de soufre qui les fit tous périr » (Lc 17,29 ; 5° usage). Le sens de ce rappel peut être trouvé dans la dernière phrase–énigmatique–de Jésus : « Là où sera le corps, là aussi se rassembleront les aigles » (Lc 17,37). Jésus cite le livre de Job : « Ses petits se gorgent de sang : là où sont les cadavres, là est l’aigle » (Jb 39,30). Il est intéressant de noter que le mot hébreu pour « cadavre » dans ce verset est חָלָל (chalal), qui peut être traduit par « transpercé à mort », ce qui fait penser immanquablement au cœur transpercé de Jésus sur la croix… Les aigles quant à eux sont le symbole des croyants qui mettent leur foi, leur confiance en Dieu : « Ceux qui se confient en YHWH renouvellent leur force. Ils déploient des ailes comme les aigles ; ils courent sans se lasser, ils marchent sans se fatiguer » (Is 40,31).
De façon symbolique, le cadavre de ce proverbe désigne donc le corps transpercé de Jésus, et les aigles sont les chrétiens qui s’assemblent autour de son corps ressuscité. D’ailleurs le verbe exact utilisé par Luc est « jeter » (βάλλω = ballō) le feu (Lc 12,49; 6° usage), ce qui fait bien allusion au rassemblement (σύμ-βάλλω = syn-ballō = jeter ensemble, ce qui a donné symbole) eschatologique de la fin des temps. Mais Jésus laisse pendant le sort des autres, de ceux qui ne veulent pas se laisser rassembler. L’image du feu peut laisser penser que même eux seront associés d’une manière mystérieuse à la transformation finale. Ce qui permet ‑ comme l’écrivait le grand théologien Hans Urs von Balthasar – d’« espérer pour tous », tout en laissant à chacun sa part unique de responsabilité.
Le 7° et dernier usage du mot feu chez Luc concerne Pierre et son fameux triple reniement pendant l’arrestation de Jésus : « On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Pierre vint s’asseoir au milieu d’eux » (Lc 22,55). Le feu allumé contraste avec l’aveuglement de Pierre et sa trahison. C’est pourtant ce feu qui sera témoin de l’amer remords qui fera pleurer le roc, transformant ainsi son cœur de Pierre en cœur de chair : « Il sortit et, dehors, pleura amèrement » (Lc 22,62).
Ces 7 usages – est-ce par hasard qu’il y en a 7 ? –, Luc va les rassembler en une synthèse inédite dans son livre des Actes des apôtres : « Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux » (Ac 2,3). Comme annoncé, le feu tombe du ciel lors de la Pentecôte, non pas pour détruire mais pour transformer : il fait de ces followers apeurés une équipe qui n’a plus peur de rien ! Car l’Esprit est bien le feu intérieur dont brûlait Jésus, le conduisant à prendre parti pour les petits, les pécheurs, contre les puissants, allant jusqu’au sacrifice suprême, par amour.
Le feu que Jésus est venu jeter sur la terre est bien l’Esprit Saint en personne. C’est lui que Jésus désire plus que tout. C’est en l’accueillant que nous pouvons nous laisser « allumer » par le Christ, devenant des torches humaines illuminant la nuit mieux qu’à Rome sous Néron…
« Je suis venu jeter un feu sur la terre, et qu’ai-je à désirer, s’il est déjà allumé ? » (Lc 12,49)
3. La vive flamme d’amour
Le feu jeté sur la terre par Jésus, c’est en plénitude l’Esprit de Dieu qui nous incendie d’amour sans nous consumer, tel le buisson ardent de Moïse. Lier feu et amour est l’un des plus grands thèmes de l’expérience mystique.
« Voyez ce qui arrive quand le feu a pénétré le bois: il le transforme en lui-même et se l’unit ; puis, si ce feu devient plus intense et qu’il continue, il rend ce bois plus incandescent et plus enflammé, jusqu’à ce qu’enfin ce bois, devenu feu à son tour, lance des étincelles et des flammes. Telle est l’image de ce qui se passe ici. L’âme donne à entendre qu’elle est déjà, dans ce degré de transformation, tout embrasée; elle est déjà si transformée et si ennoblie intérieurement dans le feu d’amour que non seulement elle est unie à ce feu, mais que de plus elle lance elle-même de vives flammes. »
Cette image de saint Jean de la Croix dans « la vive flamme d’amour » (1585) évoque une expérience spirituelle accessible à tous. Il nous arrive en effet de communier si intensément à une musique, un paysage, une lecture, un visage que nous ne le savourons plus de l’extérieur : nous devenons alors cette musique, ce paysage, cette lecture, ce visage jusqu’à ne faire plus qu’un. Si bien que nous ne savons même plus ce que nous sommes en train de faire, oubliant tout pour le bonheur unique de faire corps. Celui qui vibre ainsi à l’unisson se perd lui-même. Il ne sait plus qui il est, s’il est heureux ou non, et cela lui importe peu. Son bonheur est illucide. Il ne peut en avoir conscience, car ce serait l’obliger à sortir de cette expérience de communion pour la regarder de l’extérieur. La vive flamme d’amour est ainsi : ceux qu’elle éclaire et réchauffe sont à l’extérieur d’elle ; ceux qui demeurent en son sein brûlent d’eux-mêmes sans le vouloir ni s’en rendre compte, cachés dans la nuit obscure de la vive flamme d’amour. Ils sont paradoxalement d’autant plus dans l’obscurité qu’ils sont blottis au cœur de la flamme. Voilà pourquoi celui qui aime aime de nuit…
Comme le feu transforme toute chose en lui-même, de même l’amour de Dieu pour qui se laisse embraser.
Voilà le désir ardent de Jésus, que ce feu brûle en nous !
Et l’on se souvient du cri d’alarme de Thérèse d’Avila :
Le monde est en feu !
Ce n’est pas le moment de traiter avec Dieu d’affaires de peu d’importance !
On pourrait même détourner la célèbre petite phr
se de Jacques Chirac au 4e sommet de la Terre à Johannesburg en 2002 :
« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».
L’incendie de l’Esprit Saint ne demande qu’à embraser tout notre être. Si nous regardons ailleurs, fascinés par les divertissements de la vie mondaine (succès, gloire, écrans, richesse…) nous passons à côté de cette transformation de tout notre être que le Christ nous promet avec son baptême dans le feu et l’Esprit.
Décidément, il faut être un peu allumé pour suivre Jésus !
Et vous : où en êtes-vous de votre feu intérieur ?
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[1]. « Mais tous les efforts humains, tous les dons somptueux de l’empereur et les propitiations des dieux ne purent dissiper la sinistre croyance que l’incendie de Rome résultait d’un ordre. Aussi, pour dissiper cette rumeur, Néron imposa-t-il la culpabilité et infligea-t-il les tortures les plus exquises à une classe haïe pour ses abominations, que le peuple appelait les chrétiens. Christus, d’où le nom tire son origine, subit le châtiment le plus dur sous le règne de Tibère, aux mains de l’un de nos procurateurs, Ponce Pilate. Une superstition des plus néfastes, ainsi réprimée pour un temps, éclata de nouveau non seulement en Judée, première source du mal, mais même à Rome, où toutes les choses hideuses et honteuses venues de toutes les parties du monde trouvent leur centre et se répandent. En conséquence, on procéda d’abord à l’arrestation de tous ceux qui plaidèrent coupables ; puis, sur leur dénonciation, une immense multitude fut condamnée, non pas tant pour le crime d’incendier la ville que pour haine envers l’humanité. Des moqueries de toutes sortes s’ajoutèrent à leur mort. Recouverts de peaux de bêtes, ils furent déchirés par des chiens et périrent, ou cloués sur des croix, ou condamnés aux flammes et brûlés, pour servir d’éclairage nocturne, après la tombée du jour. Néron offrit ses jardins pour le spectacle et donna un numéro au cirque, se mêlant au peuple, déguisé en cocher ou se tenant sur un char. Ainsi, même pour les criminels qui méritaient un châtiment extrême et exemplaire, un sentiment de compassion s’éveilla ; car ce n’était pas, semblait-il, pour le bien public, mais pour assouvir la cruauté d’un homme, qu’on les exterminait. »
Annales de Tacite XV.44.
Lectures de la messe
Première lecture
« Ma mère, tu m’as enfanté homme de querelle pour tout le pays » (cf. Jr 15, 10) (Jr 38, 4-6.8-10)
Lecture du livre du prophète Jérémie
En ces jours-là, pendant le siège de Jérusalem, les princes qui tenaient Jérémie en prison dirent au roi Sédécias : « Que cet homme soit mis à mort : en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville, et toute la population. Ce n’est pas le bonheur du peuple qu’il cherche, mais son malheur. » Le roi Sédécias répondit : « Il est entre vos mains, et le roi ne peut rien contre vous ! » Alors ils se saisirent de Jérémie et le jetèrent dans la citerne de Melkias, fils du roi, dans la cour de garde. On le descendit avec des cordes. Dans cette citerne il n’y avait pas d’eau, mais de la boue, et Jérémie enfonça dans la boue. Ébed-Mélek sortit de la maison du roi et vint lui dire : « Monseigneur le roi, ce que ces gens-là ont fait au prophète Jérémie, c’est mal ! Ils l’ont jeté dans la citerne, il va y mourir de faim car on n’a plus de pain dans la ville ! » Alors le roi donna cet ordre à Ébed-Mélek l’Éthiopien : « Prends trente hommes avec toi, et fais remonter de la citerne le prophète Jérémie avant qu’il ne meure. »
Psaume
(Ps 39 (40), 2, 3, 4, 18)
R/ Seigneur, viens vite à mon secours ! (Ps 39, 14b)
D’un grand espoir,
j’espérais le Seigneur :
il s’est penché vers moi
pour entendre mon cri.
Il m’a tiré de l’horreur du gouffre,
de la vase et de la boue ;
il m’a fait reprendre pied sur le roc,
il a raffermi mes pas.
Dans ma bouche il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.
Beaucoup d’hommes verront, ils craindront,
ils auront foi dans le Seigneur.
Je suis pauvre et malheureux,
mais le Seigneur pense à moi.
Tu es mon secours, mon libérateur :
mon Dieu, ne tarde pas !
Deuxième lecture
« Courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée » (He 12, 1-4)
Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, nous qui sommes entourés d’une immense nuée de témoins, et débarrassés de tout ce qui nous alourdit – en particulier du péché qui nous entrave si bien –, courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi. Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu. Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché.
Évangile
« Je ne suis pas venu mettre la paix sur terre, mais bien plutôt la division » (Lc 12, 49-53)
Alléluia. Alléluia. Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »
Patrick BRAUD
















