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29 août 2021

Bien faire le Bien

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Bien faire le Bien

Homélie du 23° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
05/09/2021

Cf. également :

Le speed dating en mode Jésus
Le coup de gueule de saint Jacques
La revanche de Dieu et la nôtre
Effata : la Forteresse vide
L’Église est comme un hôpital de campagne !

Il a passé en faisant le bien

Bien faire le Bien dans Communauté spirituelle cimetiere-rbx-126-1024x575Aux siècles précédents, on aimait personnaliser les tombes des cimetières : chaque famille apportait sa touche pour honorer le caractère singulier du défunt. Ainsi fleurissaient les statues, sculptures et motifs divers évoquant son métier, sa vie sociale. Les épitaphes décrivaient le caractère ou l’œuvre du disparu. Une de ces épitaphes a récemment attiré mon regard, sans doute à cause de sa couleur biblique : il passa en faisant le bien. C’était un docteur, et on imagine facilement le médecin de famille dévoué auprès des ménages pauvres de son quartier populaire.

Il a passé en faisant le bien : on croirait entendre Pierre parlant à la foule de Pentecôte dans les Actes des apôtres ( « Là où il passait, il faisait le bien … » Ac 10,38). Cette épitaphe rejoint l’exclamation admirative de la foule témoin de la guérison d’un sourd-muet (Mc 7, 1-23) : « il a bien fait toutes choses ! »

Étonnamment, Marc emploie le passé au lieu du présent qui vient juste après : « il fait entendre les sourds et parler les muets ». L’intention théologique est sans doute de renvoyer à la Genèse du monde : « et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1). La bonté de cette guérison par Jésus renvoie à la bonté foncière de la Création par Dieu.

Saint Laurent de Brindisi, prédicateur capucin célèbre au XVI° siècle, a développé ce parallèle qui associe Jésus à la création du monde :

La Loi divine raconte les œuvres que Dieu a accomplies à la création du monde, et elle ajoute : Dieu vit tout ce qu’il avait fait: c’était très bon (Gn 1,31). L’Évangile rapporte l’œuvre de la Rédemption et de la nouvelle création, et il dit de la même manière : Il a bien fait toutes choses (Mc 7,37). Car l’arbre bon donne de bons fruits, et un arbre bon ne peut pas porter de mauvais fruits (Mt 7,17-18). Assurément, par sa nature, le feu ne peut répandre que de la chaleur, et il ne peut produire du froid; le soleil ne diffuse que de la lumière, et il ne peut être cause de ténèbres. De même, Dieu ne peut faire que des choses bonnes, car il est la bonté infinie, la lumière même. Il est le soleil qui répand une lumière infinie, le feu qui donne une chaleur infinie: Il a bien fait toutes choses. (…)
Reparer-les-vivants-DVD bien dans Communauté spirituelle
Il nous faut donc aujourd’hui dire sans hésiter avec cette sainte foule : Il a bien fait toutes choses: il fait entendre les sourds et parler les muets (Mc 7,37). Vraiment, cette foule a parlé sous l’inspiration de l’Esprit Saint, comme l’ânesse de Balaam. C’est l’Esprit Saint qui dit par la bouche de la foule : Il a bien fait toutes choses. Cela signifie qu’il est le vrai Dieu qui accomplit parfaitement toutes choses, car faire entendre les sourds et faire parler les muets sont des œuvres réservées à la seule puissance divine.

ephata BrundisiEn associant Jésus à l’acte créateur, Marc plaide pour sa divinité. En même temps, il nous rappelle que la Création continue aujourd’hui encore, notamment chaque fois que les vivants sont ‘réparés’ (selon le titre d’un beau roman récent : Réparer les vivants), ici à travers la guérison de la surdité et du mutisme. Envisager la Création au passé et au présent engage notre responsabilité vis-à-vis de ce processus créateur toujours à l’œuvre. La Création n’est pas une chiquenaude initiale d’autrefois nous livrant un monde à exploiter. C’est une relation continue de l’auteur à son œuvre, à laquelle nous sommes associés, et qui nous rend capables – plus encore : responsables – de participer ou non à la création continue de cet univers dont nous faisons partie. Une écologie chrétienne ne peut renvoyer l’acte créateur à l’origine seulement, dans le passé, sans actualiser cette puissance créatrice dans les transformations d’aujourd’hui.

« Il a bien fait toutes choses. Il fait entendre les sourds et parler des muets » : garder le passé et le présent dans la Création du monde, c’est unir le don de la vie et sa guérison, la nature et l’humain, le donné à respecter et sa ‘réparation’ à effectuer.

 

Quel but poursuivent vos actions ?

71-C4Gi5dqL CréationLaurent de Brindisi approfondit cette piste de la responsabilité humaine dans la Création continue en réfléchissant sur le bien accompli par Dieu, et la bonne manière par laquelle il l’accomplit :

Il a bien fait toutes choses. La Loi dit que tout ce que Dieu a fait était bon, et l’Évangile qu’il a bien fait toutes choses. Or, faire de bonnes choses n’est pas purement et simplement les faire bien. Beaucoup, à la vérité, font de bonnes choses sans les faire bien, comme les hypocrites qui font certes de bonnes choses, mais dans un mauvais esprit, avec une intention perverse et fausse. Dieu, lui, fait toutes choses bonnes et il les fait bien. Le Seigneur est juste en toutes ses voies, fidèle en tout ce qu’il fait (Ps 144,17). Tout cela, ta sagesse l’a fait (Ps 103,24), c’est-à-dire: Tu l’as fait avec la plus grande sagesse et très bien. C’est pourquoi la foule dit : Il a bien fait toutes choses.
Et si Dieu, sachant que nous trouvons notre joie dans ce qui est bon, a fait pour nous toutes ses œuvres bonnes et les a bien faites, pourquoi, de grâce, ne nous dépensons-nous pas pour ne faire que des œuvres bonnes et les bien faire, dès lors que nous savons que Dieu y trouve sa joie ?

Si nous voulons accomplir notre vocation humaine d’être co-créateurs avec Dieu, il nous faut donc considérer non seulement la manière de faire des choses (bien faire) mais également le but poursuivi (faire le bien). Or ce sont deux choses fort différentes, comme le souligne notre capucin.

Un ami me racontait le passage éclair d’un DRH dans une grande entreprise. Sa réputation de cost killer l’avait précédé, et effectivement en quelques mois il a mis sur pied un plan de départ expéditif pour des centaines de salariés. Satisfait d’avoir atteint son objectif en un temps record, il quitte l’entreprise pour aller se vendre à une autre mission de ‘réduction des coûts’… Les exemples abondent : quelqu’un peut être heureux d’avoir bien travaillé, sans se poser de questions sur l’utilité ou l’éthique de son travail. Le mafieux rentre chez lui le soir après une journée de labeur avec le sentiment du devoir accompli. Le vendeur d’armes se frotte les mains d’avoir si bien négocié un contrat mirifique à des gens sans scrupules. Le commerçant est fier de montrer son expertise en montrant une opération spéciale où le volume et la marge seront au rendez-vous, peu importe que ce soit pour vendre des sodas sucrés, des volailles élevées en batterie ou des sextoys à la mode ! Souvenez-vous : tout le monde vantait l’extrême conscience professionnelle des fonctionnaires nazis…

Ne pas se poser la question du Bien est caractéristique du libéralisme. Se libérer de tout jugement moral sur la marchandise est la condition du marché généralisé. Peu importe ce que vous produisez ou vendez, si c’est utile ou non, écologique ou non, socialement acceptable ou non. D’ailleurs la mesure de la richesse produite par le PIB comptabilise aussi bien le chiffre d’affaire du commerce des armes que celui de l’automobile !

Bernard Mandeville, médecin hollandais pionnier du libéralisme, publie en 1714 une « Fable des abeilles » où il conte l’histoire d’une ruche à qui on interdirait de satisfaire ses vices : « Les Murmures de la Ruche, ou les fripons devenus honnêtes ». L’auteur y dépeint la situation épouvantable d’une communauté prospère où brusquement, dans l’intérêt de l’Épargne, les citoyens décident de renoncer à la vie luxueuse, et l’État d’arrêter les armements.

B0765F3PWQ.01._SCLZZZZZZZ_SX500_ écologieAucun seigneur maintenant ne s’honore
De vivre aux dépens de ses créanciers.
Les livrées s’amassent chez les fripiers,
On abandonne à vil prix ses carrosses,
On vend de magnifiques attelages,
Et des villas pour rembourser ses dettes;
On fait la dépense comme une faute;
On n’entretient plus d’armée au dehors;
On méprise l’opinion étrangère,
Et aussi la vaine gloire des armes.
On se bat encore, mais pour le pays,
Lorsque Droit et Liberté sont en cause.

Quel est le résultat ?
Contemplez maintenant la Ruche illustre.
Comment s’accordent Commerce et Vertu ?
De son luxe il n’en reste plus de trace.
Elle apparaît sous un aspect tout autre.
Car ceux qui faisaient de grosses dépenses
Ne sont pas les seuls qui doivent partir.
Les multitudes aussi qu’ils entretenaient
Sont forcées aussi chaque jour de fuir. (…)
Dans la construction, l’arrêt est total;
Les artisans ne trouvent plus d’emploi;
La peinture n’illustre plus personne;
On ne cite aucun sculpteur ni graveur.

La « morale » est donc :
La Vertu ne peut faire vivre les nations dans la Splendeur.
Qui veut ramener l’âge d’or doit accueillir
Également le Vice et la Vertu.

La conclusion est claire : Commerce et Vertu sont antagonistes… Cette idée a la vie dure !

Il faudra l’émergence des contre-pouvoirs des syndicats, des associations de consommateurs etc., et maintenant des réseaux sociaux pour obliger les industriels à ne pas mettre n’importe quoi sur le marché. Mais la bataille pour réintroduire le Bien dans l’économie est loin d’être gagnée !

Collectivement, faire le bien nous oblige à nous mettre d’accord sur ce qui est bien ou non, et à hiérarchiser nos activités, nos productions, nos consommations en conséquence.

Individuellement, chacun peut s’interroger sur l’utilité sociale réelle de son travail, de ses engagements. À quoi sert en effet de bien faire son métier si ce métier consiste à exploiter la Terre ou les hommes ? Dirait-on d’un trafiquant de drogue qu’il a bien fait son job ? Si oui, alors le cynisme n’est pas loin. Ce cynisme qui engendre la banalité du mal observée par Hannah Arendt au procès Eichmann à Jérusalem : les nazis étaient consciencieux, et mettait un point d’honneur au travail bien fait, sans se poser de questions (disaient-ils) sur la finalité de ce travail logistique, statistique, scientifique, administratif etc.

Faire le bien (et pas seulement bien faireest donc un impératif qui doit corriger le cynisme du marché, et l’aveuglement de nos ambitions personnelles.

 

Il y a manière et manière de faire les choses

Laurent de Brindisi y ajoutait l’exigence de bien le faire.

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Logo du Meilleur Ouvrier de France

Bien faire le bien est dans la nature du Verbe de Dieu. Sa parole et ses actes consignés dans l’Écriture constituent la boussole la plus précise et la plus accessible pour orienter nos choix, nos comportements, notre action. Son Esprit est notre inspiration pour agir.

Notre culture environnante confond bien faire et être efficace ou être rentable. De même qu’elle ne veut pas entendre parler de Bien supérieur à l’opinion commune, elle réduit à des critères techniques, technocratiques ou financiers la qualité des actions entreprises. Seul compte ce qui est légal ou non, autorisé ou interdit par la loi délibérative. Le Droit a remplacé le Bien. La conformité aux normes a remplacé le bien faire.

Mal faire le Bien est certes moins épouvantable que bien faire le mal. Cependant, de  médiocres gens de bien ouvrent une voie royale aux excellents artisans du mal. C’est ainsi que bien des démocraties ont sombré et sombreront encore dans des dictatures de l’intérieur ou de l’extérieur…

Le cri admiratif de la foule n’a donc rien perdu de sa force contestatrice : « il a bien fait toutes choses ! » En regardant vers lui, inspirés par son Esprit, à nous de bien faire le Bien, à la mesure de nos responsabilités du moment.

Avec les Hébreux nous nous nourrirons, dans le désert de cette vie, de la manne céleste, si, en suivant l’exemple du Christ, nous nous appliquons, autant que nous le pouvons, à bien faire toutes nos actions, de sorte que l’on puisse dire à propos de chacune de nos œuvres : Il a bien fait toutes choses.

 

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Alors s’ouvriront les oreilles des sourds et la bouche du muet criera de joie » (Is 35, 4-7a)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. » Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert, des torrents dans le pays aride. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif, en eaux jaillissantes.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c-7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Je veux louer le Seigneur, tant que je vis. ou : Alléluia. (Ps 145, 2)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Dieu n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres pour en faire des héritiers du Royaume ? » (Jc 2, 1-5)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères, dans votre foi en Jésus Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité envers les personnes. Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps un homme au vêtement rutilant, portant une bague en or, et un pauvre au vêtement sale. Vous tournez vos regards vers celui qui porte le vêtement rutilant et vous lui dites : « Assieds-toi ici, en bonne place » ; et vous dites au pauvre : « Toi, reste là debout », ou bien : « Assieds-toi au bas de mon marchepied. » Cela, n’est-ce pas faire des différences entre vous, et juger selon de faux critères ? Écoutez donc, mes frères bien-aimés ! Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour en faire des riches dans la foi, et des héritiers du Royaume promis par lui à ceux qui l’auront aimé ?

Évangile
« Il fait entendre les sourds et parler les muets » (Mc 7, 31-37)
Alléluia. Alléluia. Jésus proclamait l’Évangile du Royaume et guérissait toute maladie dans le peuple. Alléluia. (cf. Mt 4, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler, et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »
Patrick BRAUD

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