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27 janvier 2019

L’oubli est le pivot du bonheur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

L’oubli est le pivot du bonheur


Homélie pour le 4° dimanche du temps ordinaire / Année C
03/02/2019

Cf. également :

Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !
La grâce étonne ; c’est détonant !
Un nuage d’inconnaissance
Dès le sein de ta mère…
Amoris laetitia : la joie de l’amour
La hiérarchie des charismes
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies
Toussaint : le bonheur illucide

L’oubli est le pivot du bonheur dans Communauté spirituelle 65440_5_photo3_g

Dans mon enfance, nous traversions souvent la ville de Tarbes en voiture pour aller visiter de la famille. À chaque fois, mon regard était accroché à travers la vitre par l’inscription du monument aux morts : Ni haine ni oubli. Je trouvais que c’était une belle formule, mais je n’en mesurais pas la portée. Il m’a fallu des années pour éprouver la tentation de la haine, sinon la haine elle-même. Ce n’est pas si facile de haïr… C’est plus moral et valorisant de haïr quelque chose (le nazisme, l’injustice, la misère…) que quelqu’un (un nazi, un injuste, un exploiteur…).

Refuser la haine est pourtant en notre pouvoir. L’hymne à l’amour de Paul de ce dimanche le dit bien (1Co 12,31 – 13,13) :

« L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il couvre tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout ».

Par contre, saint Paul va beaucoup plus loin que le monument aux morts de Tarbes : il fait l’éloge de l’oubli comme sommet de l’amour. « L’amour couvre tout ». Le terme utilisé par Paul évoque l’acte de recouvrir quelque chose afin de l’oublier. Le verbe « stegô » en grec veut dire : couvrir, protéger, cacher… « Stegè », c’est le toit, ou encore tout édifice couvert, la maison, le tombeau… L’amour met un toit au-dessus du péché, voire même il l’enferme dans un tombeau… Les emplois de ce terme sont plutôt rares dans la Bible, mais ont la même signification. Pierre écrit: « Conservez entre vous une très grande charité, car la charité couvre une multitude de péchés » (1P 4,8) , citant en cela le livre des Proverbes : « La haine excite les querelles, mais l’amour couvre toutes les fautes » (Pr 10,12) .

Il y a quelque chose de scandaleux dans ce lien établi entre amour et oubli ! Les officiels déposant une gerbe au monument aux morts vanteront plutôt la mémoire. « Never let us forget » est le leitmotiv des cimetières où les soldats morts de l’empire britannique reposent en longues lignes de croix blanches.

L’oubli ne conduit pas au pardon, mais le pardon à l’oubli

Les horreurs de la guerre d’Algérie furent telles que beaucoup ne voulaient pas en parler une fois revenus, de peur d’y sombrer. Oublier les attentats, la torture, les massacres étaient pour eux une condition de survie. De même mon grand-père, poilu de 14-18, n’évoquait qu’exceptionnellement l’horreur des tranchées, des mutilés, des gazés. Par contre, quand il parlait des Boches, des Fritz ou des Fridolins, sa barbe tremblait et on sentait bien que la haine n’était pas loin.

Oublier est utile pour se reconstruire, pour mobiliser son énergie à faire du neuf, pour ne pas vivre prisonnier de son passé en le ressassant sans cesse.

La généalogie de la morale par NietzscheNietzsche s’est fait le meilleur prophète de la puissance de l’oubli. Pour lui, oublier c’est se libérer du poids de l’histoire pour inventer un présent joyeux. L’oubli est le pivot du bonheur, en ce sens qu’il libère en nous la force de savourer le présent sans entraves.

« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier […] Toute action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil ou à l’animal qui ne devrait vivre que de ruminer et de ruminer sans fin. Donc, il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est encore impossible de vivre sans oubli. Ou plus simplement encore, il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens, historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’une peuple ou d’une civilisation » (Généalogie de la morale, 1887).

« Fermer de temps en temps les portes et les fenêtres de la conscience ; demeurer insensibles au bruit et à la lutte que le monde souterrain des organes à notre service livre pour s’entraider ou s’entre-détruire ; faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles […] voilà, je le répète, le rôle de la faculté active d’oubli, une sorte de gardienne, de surveillante chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette. On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli » (Considérations inactuelles, 1873-1876).

Cet oubli-là est salutaire, car il ouvre au présent. Mais il ne conduit pas au pardon. C’est juste un antalgique, au mieux un anesthésique. Pour la foi chrétienne, c’est au contraire le pardon qui conduit à l’oubli. Puisque « l’amour couvre tout », il n’y a plus besoin de faire mémoire du mal commis ou subi ! Dieu le premier oublie nos révoltes, nos ruptures d’alliance, nos incohérences, afin de nous recréer à son image et ressemblance.

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La Bible met dans la bouche de Dieu la promesse de cet oubli d’autant plus salutaire que c’est celui de Dieu lui-même :

« Je deviendrai leur Dieu, ils deviendront mon peuple.
[…] Je serai indulgent pour leurs fautes, et de leurs péchés, je ne me souviendrai plus (He 8,12)

« De leurs péchés et de leurs iniquités je ne me souviendrai plus. Or, là où il y a eu pardon, on ne fait plus d’offrande pour le péché » (He 10,17-18).

À l’inverse, lorsque Dieu est en colère contre Israël, il le menace de ne pas oublier :

« Yahvé l’a juré par l’orgueil de Jacob; jamais je n’oublierai aucune de leurs actions (Am 8,7) ».

Rébecca, la mère de Jacob, l’invite à compter sur le temps pour qu’Ésaü oublie le préjudice du vol du droit d’aînesse en échange du fameux plat de lentilles :

« Ton frère Ésaü veut se venger de toi en te tuant. Maintenant, mon fils, écoute-moi: pars, enfuis-toi chez mon frère Laban à Harân. Tu habiteras avec lui quelques temps, jusqu’à ce que se détourne la fureur de ton frère, jusqu’à ce que la colère de ton frère se détourne de toi et qu’il oublie ce que tu lui as fait; alors je t’enverrai chercher là-bas ». (Gn 27, 42-45).

Joseph, après le pardon accordé à ses frères qui l’avaient vendu comme esclave, constate que ce passé ne pèse plus sur sa mémoire, et il en fait le prénom de son fils :

« Joseph donna à l’aîné le nom de Manassé (= oublieux, en hébreu) car, dit-il, Dieu m’a fait oublier toute ma peine et toute la famille de mon père » (Gn 41,51).

Isaïe annonce à Jérusalem qu’elle sera réconciliée avec elle-même grâce à l’oubli de ses iniquités : « N’aie pas peur, tu n’éprouveras plus de honte, ne sois pas confondue, tu n’auras plus à rougir; car tu vas oublier la honte de ta jeunesse, tu ne te souviendras plus de l’infamie de ton veuvage » (Is 54).

Et il décrit un Dieu qui ne tient plus compte du passé :

« On oubliera les angoisses anciennes, elles auront disparu de mes yeux » (Is 65,).

« C’est moi, moi, qui efface tes crimes par égard pour moi, et je ne me souviendrai plus de tes fautes » (Is 43,25).

C’est la prière constante des psaumes :

« Ne te souviens pas des égarements de ma jeunesse, mais de moi, selon ton amour souviens-toi ! » (Ps 25,7)

 

L’oubli illucide

Le monument aux morts disait : « Ni haine ni oubli ». Paul écrit : « Le pardon, donc l’oubli ». Pour vivre ensemble à nouveau, les traces du passé sont comme des points d’infection ne demandant qu’à se réveiller. Que génèrent les chapelets égrenant les exactions d’autrefois sinon le ressentiment et la méfiance ? On ne peut sans cesse invoquer les guerres de religion, les dragonnades, l’Inquisition si on veut vivre en communion catholiques et protestants. On ne peut pas brandir les invasions, les croisades, les génocides, l’esclavage à tout moment et vivre en paix musulmans et chrétiens. Ruminer la colonisation et ses horreurs finit à la longue par enfermer les Africains dans un complexe nourrissant l’aigreur et l’impuissance. Entretenir le souvenir d’une agression, d’un attentat, d’une injustice peut faire sombrer dans la dépression ou la violence. Les psychologues diront qu’on ne peut jamais oublier de tels traumatismes. C’est parce qu’ils fondent l’oubli sur une démarche volontaire, un effort sur soi. C’est vrai que vouloir oublier quelque chose (ou quelqu’un) c’est paradoxalement le faire exister davantage ! S’efforcer d’oublier quelque chose, c’est déjà s’en rappeler.

Le bonheur illucideOr nous croyons que l’oubli ne relève pas de l’effort. Refuser la haine relève de la volonté, mais l’oubli relève du don, du par-don car il est donné par-delà la blessure. Couvrir le mal au sens de Paul n’est pas naïf, au contraire. Paul sait d’expérience que le mal existe, terrible ! Il sait également qu’il peut détruire celui qui le subit (ou l e commet) si justement il s’y enferme. En pardonnant (ou en étant pardonné), l’amour stoppe cette contamination du présent par le passé. L’oubli du mal survient alors sans que l’on ait à le vouloir. Nulle thérapie ne pourra produire ce qui est proprement spirituel, c’est-à-dire le travail de l’Esprit en nous lorsqu’il fait toutes choses nouvelles (Ap 21,5). Cet oubli-là est illucide, c’est-à-dire qu’il n’a pas conscience de lui-même. Ce n’est pas par un travail sur soi que l’oubli viendra, mais par l’accueil de la faculté de pardonner (ou d’être pardonné). Sans mérite de notre part, le souvenir du mal sera couvert par l’amour.

Saint François de Paule, ermite italien, fondateur de l’Ordre des Minimes, écrit: « Pardonnez-vous mutuellement pour ensuite ne plus vous souvenir de vos torts. Garder le souvenir du mal, c’est un tort, c’est le chef d’œuvre de la colère, le maintien du péché, la haine de la justice; c’est une flèche à la pointe rouillée, le poison de l’âme, la disparition des vertus, le ver rongeur de l’esprit, le trouble de la prière, l’annulation des demandes que l’on adresse à Dieu, la perte de la charité, l’iniquité toujours en éveil, le péché toujours présent et la mort quotidienne » (Lettre de 1486).

 

Oublier jusqu’au bien accompli

Un homme ailé portant une tunique blanche tient une balance avec un homme miniature dans chaque plateau. Il est entouré de quatre anges portant des tuniques rouges avec des trompettes.L’oubli du mal est donc une condition du bonheur, en agrandissant la disponibilité au présent et à toutes ses potentialités. L’Évangile va plus loin encore. Jésus conseille à ses amis de ne pas tenir comptabilité de l’aide apportée aux autres : « lorsque tu donnes, que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite » (Mt 6,3). Le bon samaritain de la parabole quitte l’auberge sans attendre de remerciement, en sachant qu’il ne reverra jamais le blessé secouru sur la route, comme s’il laissait derrière lui son acte de compassion. D’ailleurs, la plupart des rencontres de Jésus sont sans lendemain : il laisse ceux qu’il a guéris, écoutés, sauvés aller leur propre chemin sans lui. Une fois, cela va même jusqu’à faire le bien « à l’insu de son plein gré », lorsqu’une force sort de lui à la seule demande d’une femme malade qui touche son manteau (Lc 8,44). Et au Jugement dernier, Jésus nous prévient que nous serons surpris du bien que nous aurons accompli : « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer,  étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir,  malade ou prisonnier et de venir te voir ? » (Mt 25,37-39).

Il est bon de ne pas compter les bonnes actions que nous pouvons accomplir. Il est meilleur encore de les oublier, pour ne pas rendre dépendants ceux que nous avons aidés, pour ne pas en tirer orgueil, pour garder un cœur de pauvre. Dietrich Bonhoeffer résumait cela ainsi : « Qui a le cœur pur ? C’est celui qui ne souille son cœur ni avec le mal qu’il commet, ni avec le bien qu’il fait ».

Répétons-le : cet oubli-là est illucide. Il sur-vient. Il nous est donné par surcroît, par-dessus le marché, sans que nous ayons à le chercher pour lui-même. C’est une heureuse conséquence spirituelle et non un but obsessionnel.

Alors oui, « l’amour couvre tout », comme le chante saint Paul.
L’amour couvre les fautes de l’autre, et par le pardon me permet de les oublier sans m’en apercevoir.
L’amour couvre les fautes que j’ai commises, et il n’y a plus de ressentiment envers soi-même.
L’amour couvre le bien que j’ai pu faire, et je ne peux plus ni ne veux plus en faire la liste.
L’amour me donne de me présenter devant Dieu les mains vides, ouvert à son présent.

Si tu savais le don de Dieu…, tu ne te laisserais pas entraver par ton passé. Tu pourrais t’écrier, avec Paul :
« oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être,  et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus » (Ph 3,13).

« L’amour couvre tout » : crois cela, et tu expérimenteras la puissance de l’oubli comme le pivot du bonheur présent.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Je fais de toi un prophète pour les nations » (Jr 1, 4-5.17-19)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Au temps de Josias, la parole du Seigneur me fut adressée : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré ; je fais de toi un prophète pour les nations. Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi, tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon c’est moi qui te ferai trembler devant eux. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze, pour faire face à tout le pays, aux rois de Juda et à ses princes, à ses prêtres et à tout le peuple du pays. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer – oracle du Seigneur. »

Psaume
(Ps 70 (71), 1-2, 3, 5-6ab, 15ab.17)
R/ Sans fin, je proclamerai ta justice et ton salut.
(cf. Ps 70, 15)

En toi, Seigneur, j’ai mon refuge :
garde-moi d’être humilié pour toujours.
Dans ta justice, défends-moi, libère-moi,
tends l’oreille vers moi, et sauve-moi.

Sois le rocher qui m’accueille,
toujours accessible ;
tu as résolu de me sauver :
ma forteresse et mon roc, c’est toi !

Seigneur mon Dieu, tu es mon espérance,
mon appui dès ma jeunesse.
Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m’as choisi dès le ventre de ma mère.

Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut.
Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse,
jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles.

Deuxième lecture
« Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité » (1Co 12, 31 – 13, 13)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, recherchez avec ardeur les dons les plus grands. Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.
J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante. J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.
L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais.
Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée. En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé. Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu. Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.

Évangile
Jésus, comme Élie et Élisée, n’est pas envoyé aux seuls Juifs (Lc 4, 21-30) Alléluia. Alléluia.
Le Seigneur m’a envoyé, porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération. Alléluia. (Lc 4, 18cd)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !’ » Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.. En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »
À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

Patrick BRAUD

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20 janvier 2019

Faire corps

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Faire corps


Homélie pour 3° dimanche du temps ordinaire / Année C
27/01/2019

Cf. également :

Saules pleureurs
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies
L’événement sera notre maître intérieur
Accomplir, pas abolir

L’image du corps que Paul déploie dans notre deuxième lecture (1Co 12, 12-30) est devenue majeure dans la foi chrétienne. À sa suite, l’Église se comprend comme un corps vivant, le corps du Christ. La communion eucharistique nous agrège à ce corps que nous recevons au creux de nos mains. Ainsi unis au Christ qui en est la Tête, notre corps collectif et personnel est associé à sa résurrection. Bref : impossible d’évoquer le cœur du christianisme sans parler du corps.

Faire corps avec  / contre

La force de cette image paulinienne a diffusé dans toute la société. Faire corps est un enjeu majeur dans presque tous les domaines : faire corps avec son équipe en sport, au théâtre avec son public, dans les arts avec la nature ou l’œuvre, en politique avec le peuple, en équitation avec sa monture, en surf avec les vagues etc.
On ne fait pas corps qu’avec, on doit également le faire contre. Faire corps contre le terrorisme est devenu une urgence nationale. Faire corps contre les maladies rares garantit le succès du Téléthon. Faire corps contre la misère ou l’injustice a suscité la naissance des syndicats et partis politiques hier, des Gilets Jaunes aujourd’hui…
La cohésion sociale trouve dans l’image du corps utilisé par Paul sa meilleure défense.

Vivre ensemble demande de s’accepter aussi différents que l’oreille et l’œil qui pourtant font partie du même corps. Vivre ensemble demande également de protéger les plus faibles et les moins brillants, comme nous protégeons les parties intimes (les moins décentes dit Paul) de notre corps. Cela va même jusqu’à leur accorder une certaine priorité, une « option préférentielle pour les pauvres » : « Dieu a accordé plus d’honneur à ce qui en est dépourvu ». Vivre ensemble demande encore de la sympathie, de la compassion, c’est le même mot en grec et en latin qui signifie « souffrir avec », selon l’expression de Paul : « si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ». Souffrir avec ceux qui souffrent pour rompre leur isolement et trouver avec eux et les chemins de la guérison. Se réjouir avec ceux qui se réjouissent pour décupler leur joie et la nôtre.
Le but ultime de cette intériorité mutuelle de tous les membres est l’unité du corps : notre corps ne fait qu’un quoiqu’ayant plusieurs membres, car il n’y a qu’un unique Esprit. « Dieu a voulu ainsi qu’il n’y pas de division dans le corps ».

Cette image du corps ne vaut pas seulement pour l’Église. Elle nous donne une autre vision de la nature et de la finalité de nos familles, de nos entreprises, de nos associations, de notre vie politique.

L’entreprise comme corps vivant

L'Entreprise libéréeAppliquez cette image du corps à l’entreprise, quelle que soit sa taille ou son activité. Sa finalité, quoi qu’en disent les économistes libéraux, n’est pas de faire du profit, mais de faire exister et vivre une communauté grâce à une activité commune. La communauté des salariés, des partenaires, les fournisseurs, des clients même. Faire corps grâce au travail partagé au sein d’un même groupe humain est l’objectif ultime que les autres indicateurs doivent servir. Ainsi le profit est utile lorsqu’il est cantonné à ce rôle de serviteur de l’unité du corps économique et social. La nature de l’entreprise réside dans la mise en commun des talents de chacun, comme les membres du corps, et non dans des rapports de domination hiérarchique, salariale ou actionnariale. Cette conception est bien éloignée des entreprises tayloriennes du XIX° siècle ! Mais les jeunes générations aspirent aujourd’hui à un management moins vertical, plus coopératif, sollicitant l’intelligence collective plus que l’autorité d’un seul.
Faire corps dans le domaine économique a donné lieu à de belles réalisations : les coopératives, les Mutuelles, l’actionnariat des salariés, la participation aux bénéfices, le Familistère de Guise, les kibboutz israéliens…
Actuellement, des courants de pensée comme « l’entreprise libérée » (Isaac Getz), l’holacratie ou les startups des millenials témoignent que la recherche de l’unité en faisant corps ensemble au travail n’a pas fini de faire émerger de nouveaux modes de production.

Les deux corps du roi

Faire corps dans Communauté spirituelleL’image paulinienne du corps a également marqué la politique occidentale. La thèse des deux corps du roi de Kantorowicz est devenue célèbre : le roi (ou le président sous la V° République…) possède certes un corps personnel, un corps privé affecté comme les autres par les émotions, les événements et les maladies. Mais, de par son sacre (ou son élection) ce corps physique est investi d’une symbolique plus grande que lui : il incarne l’État, la nation. C’est le corps mystique du roi en quelque sorte, en tant que représentant l’unité du pays qui transcende sa personne.

« Son corps politique est un corps qui ne peut pas être vu ni tenu matériellement, car il consiste dans l’action publique et le gouvernement, et il est constitué pour le peuple et la gestion du bonheur public » [1].

Les deux corps doivent être en harmonie, si bien que les attitudes et comportements du premier ne doivent pas contredire la grandeur du second.
Le premier corps est mortel, le deuxième corps ne peut pas mourir : « le roi est mort, vive le roi ! »
De Gaulle et Mitterrand savaient l’importance de maintenir la cohérence entre les deux corps. Ils restaient discrets, sobres et dignes pour leur intimité tout en incarnant la grandeur dans leur fonction. Sarkozy, Hollande et sans doute Macron aujourd’hui ont fait voler en éclats cette unité des deux corps du roi, les premiers en n’incarnant pas la grandeur de leur rôle mystique, le dernier en ne montrant pas la compassion et le souci des plus faibles qui caractérise celui qui a le souci du corps dans son ensemble. Il y a dès lors comme une nostalgie en France de cette synthèse perdue où les deux corps du roi incarnaient la grandeur du pays et sa cohésion vivante.

Faire corps est plus que jamais un impératif pour qui veut refonder la politique après la colère sociale de fin 2018. Faire corps demande de ne pas penser à la place de mais avec, de ne pas décider sans que tous puissent participer, de rester en contact de manière continue et non discontinue avec les citoyens, et de nourrir les liens qui empêchent l’oreille et l’œil de faire sécession sous prétexte qu’ils sont trop différents…

Les trois corps du Christ

Revenons à l’Église pour laquelle Paul a forgé cette comparaison du corps. En fait, l’unique corps du Christ se manifeste sous trois modalités qui font système, indissolublement.
Les Pères de l’Église ont inlassablement déployé la richesse de cette métaphore :

Chaque fois que le prudent lecteur trouvera dans les livres quelque chose concernant la chair ou le corps du Dieu Jésus, qu’il ait recours à cette triple définition de sa chair ou de son corps, telle que je ne l’ai pas trouvée dans ma présomption ni forgée par mon sens propre, mais telle que je l’ai tirée des sentences des Pères… Il faut en effet se représenter autrement cette chair ou ce corps qui pendit au bois et est sacrifié sur l’autel, autrement sa chair ou son corps qui est Vie demeurant en celui qui l’a mangé, autrement enfin sa chair ou son corps, qui est l’Église : car l’Église est dite la chair du Christ… […]

Cette trinité du Corps du Seigneur ne doit pas être comprise autrement que comme le Corps lui-même du Seigneur, considéré soit selon l’essence, soit selon l’unité, soit selon l’effet. Car le corps du Christ pour autant qu’il est en lui, se livre à tous en nourriture de vie éternelle, et il fait que ceux qui le reçoivent fidèlement vivent en unité avec lui, et par l’amour spirituel et par le partage de sa propre nature, à lui qui est la Tête du Corps de l’Église. [2]

La première modalité est le corps personnel de Jésus de Nazareth, que nous confessons comme Christ. Ce corps né de Marie, exposé sur le gibet de la croix, est désormais ressuscité, transfiguré à la droite de Dieu. Parce qu’il est fait de notre nature humaine, ce corps est pour nous la promesse de vie éternelle si nous pouvons y être greffés.

C’est précisément le rôle du deuxième corps, le corps eucharistique du Christ, que de nous associer à lui, en communiant à tout son être. Le corps sacramentel du Christ nous unit au corps vivant de Jésus ressuscité. Il ne le fait pas individuellement, car l’unité est la marque du corps vivant. Il le fait en Église, il fait l’Église en agrégeant chacun au Christ. « L’eucharistie fait l’Église » – selon le mot du Père de Lubac – en ce sens qu’elle crée la communauté en unissant chacun au Christ-Tête.

La mise ensemble symbolique de ces trois corps du Christ constitue ainsi ce que saint Augustin et les Pères de l’Église appelaient le Christ Total, Tête et corps. Le corps sacramentel (eucharistie) agrège chacun au Christ vivant dont nous devenons alors le corps vivant, ecclésial, membres chacun pour notre part. La structure des prières eucharistiques repose sur cet enlacement symbolique des trois corps du Christ, que l’on peut schématiser ainsi :

Les 3 corps du Christ

Ne séparons donc pas ce que le Christ a uni ! L’attachement à la personne du Christ, la vie sacramentelle et la vie en Église ne font qu’un, quoique différents (et parfois contradictoires dans la réalité historique hélas !).

Faire corps est un défi majeur de tous temps, en tous domaines.

Et si nous commencions par nos familles ? notre travail ?

 

 


[1]. Ernst Kantorowicz, Les Deux corps du roi. Une étude de la théologie politique médiévale, 1957.

[2]. Guillaume de Saint-Thierry (XII° siècle), Sur le sacrement de l’Autel, ch. 12 (PL 180, 361-362) in Catholicisme, Les aspects sociaux du dogme, Œuvres complètes VII, pp. 345-346, Cerf, Paris, 2003.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Tout le peuple écoutait la lecture de la Loi » (Ne 8, 2-4a.5-6.8-10)

Lecture du livre de Néhémie

En ces jours-là, le prêtre Esdras apporta le livre de la Loi en présence de l’assemblée, composée des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre. C’était le premier jour du septième mois. Esdras, tourné vers la place de la porte des Eaux, fit la lecture dans le livre, depuis le lever du jour jusqu’à midi, en présence des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre : tout le peuple écoutait la lecture de la Loi. Le scribe Esdras se tenait sur une tribune de bois, construite tout exprès. Esdras ouvrit le livre ; tout le peuple le voyait, car il dominait l’assemblée. Quand il ouvrit le livre, tout le monde se mit debout. Alors Esdras bénit le Seigneur, le Dieu très grand, et tout le peuple, levant les mains, répondit : « Amen ! Amen ! » Puis ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant le Seigneur, le visage contre terre. Esdras lisait un passage dans le livre de la loi de Dieu, puis les Lévites traduisaient, donnaient le sens, et l’on pouvait comprendre.
Néhémie le gouverneur, Esdras qui était prêtre et scribe, et les Lévites qui donnaient les explications, dirent à tout le peuple : « Ce jour est consacré au Seigneur votre Dieu ! Ne prenez pas le deuil, ne pleurez pas ! » Car ils pleuraient tous en entendant les paroles de la Loi. Esdras leur dit encore : « Allez, mangez des viandes savoureuses, buvez des boissons aromatisées, et envoyez une part à celui qui n’a rien de prêt. Car ce jour est consacré à notre Dieu ! Ne vous affligez pas : la joie du Seigneur est votre rempart ! »

Psaume
(Ps 18 (19), 8, 9, 10, 15)
R/ Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie.
(cf. Jn 6, 63c)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables.

Accueille les paroles de ma bouche,
le murmure de mon cœur ;
qu’ils parviennent devant toi,
Seigneur, mon rocher, mon défenseur !

Deuxième lecture
« Vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps » (1 Co 12, 12-30)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, prenons une comparaison : notre corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit. Le corps humain se compose non pas d’un seul, mais de plusieurs membres.
Le pied aurait beau dire : « Je ne suis pas la main, donc je ne fais pas partie du corps », il fait cependant partie du corps. L’oreille aurait beau dire : « Je ne suis pas l’œil, donc je ne fais pas partie du corps », elle fait cependant partie du corps. Si, dans le corps, il n’y avait que les yeux, comment pourrait-on entendre ? S’il n’y avait que les oreilles, comment pourrait-on sentir les odeurs ? Mais, dans le corps, Dieu a disposé les différents membres comme il l’a voulu. S’il n’y avait en tout qu’un seul membre, comment cela ferait-il un corps ? En fait, il y a plusieurs membres, et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates sont indispensables. Et celles qui passent pour moins honorables, ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur ; celles qui sont moins décentes, nous les traitons plus décemment ; pour celles qui sont décentes, ce n’est pas nécessaire. Mais en organisant le corps, Dieu a accordé plus d’honneur à ce qui en est dépourvu. Il a voulu ainsi qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie.
Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps.
Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l’Église, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement ceux qui ont charge d’enseigner ; ensuite, il y a les miracles, puis les dons de guérison, d’assistance, de gouvernement, le don de parler diverses langues mystérieuses. Tout le monde évidemment n’est pas apôtre, tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner ; tout le monde n’a pas à faire des miracles, à guérir, à dire des paroles mystérieuses, ou à les interpréter.

Évangile
« Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture » (Lc 1, 1-4 ; 4, 14-21) Alléluia. Alléluia.
Le Seigneur m’a envoyé, porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération. Alléluia. (Lc 4, 18cd)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus.
En ce temps-là, lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues, et tout le monde faisait son éloge. Il vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit : L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ».
Patrick BRAUD

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13 janvier 2019

Notre angoisse de Cana

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Notre angoisse de Cana


Homélie pour 2° dimanche du temps ordinaire / Année C
20/01/2019

Cf. également :

Intercéder comme Marie
La hiérarchie des charismes
Jésus que leur joie demeure

Symbole du mariage rompu avec fissures dans le béton et le mot Banque d'images - 25256186Je me souviens d’Olivier. Il avait tout pour lui, ce jeune homme si brillant qui allait se marier bientôt. Avec Stéphanie, ils mordent dans la préparation au mariage à pleines dents, et on passe des heures à discuter, avec prolongation autour d’une bonne table de restaurant de temps en temps, sans oublier d’impliquer les témoins pour échanger sur leur rôle auprès d’eux. Ils vivent ensemble depuis plus d’un an et se connaissent bien. Bref, un vrai mariage en perspective, enfin ! Quinze jours avant l’événement, Stéphanie me téléphone en larmes :

- « je me suis réveillée seule dans l’appartement lundi, et depuis Olivier n’est pas revenu, pas un mot de lui. Pas une explication. »

Panique à bord ! J’arrive à joindre Olivier au téléphone, depuis les USA où il s’était réfugié. Il avait tout simplement fui devant la proximité de l’événement. Mis au pied du mur, il avait été emporté par une violente crise d’angoisse où tout d’un coup, l’évidence de la fuite s’imposait à lui plutôt que de s’engager dans quelque chose qui ne lui ressemblait pas. Évidemment, j’ai eu du mal à plaider devant les ex-futurs beaux-parents - qui avaient envoyé les faire-part et réservé le traiteur pour 300 personnes - que la liberté d’Olivier n’avait pas de prix, et que cette séparation avant valait mieux qu’après…

Olivier voulait dire oui avec sa bouche, mais son corps et tout son être criaient non intérieurement, jusqu’à ce que la proximité de l’événement fasse éclater son vrai désir au grand jour : « non, cette vie de couple avec Stéphanie n’était pas faite pour moi ».

 

Devenir fils

Eh bien, toutes proportions gardées, on pourrait dire qu’il arrive à Jésus à Cana (Jn 2, 1-11) exactement l’inverse de ce qui s’est produit en Olivier. Jésus dit apparemment non à sa mère : « mon heure n’est pas encore venue ». Mais ce non du bout des lèvres débouche en pratique sur un oui éclatant puisque Jésus consent à intervenir publiquement en faveur de ces mariés, et l’évangéliste conclut :
« Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. »

Ce non apparent de Jésus est-il un refus ou la trace d’un combat intérieur ?
« Mon heure n’est pas encore venue »
: on peut interpréter cette phrase de plusieurs manières. Ce n’est peut-être pas une négation, mais plutôt une dénégation. La nuance est subtile. La négation serait un refus clair et net, mais on voit mal pourquoi il changerait d’avis aussitôt après, surtout que Marie ne lui a rien demandé auparavant : elle ne fait que constater devant lui qu’« ils n’ont plus de vin » ; et elle ne lui demande rien non plus après.
La dénégation est bien différente : c’est l’attitude de celui qui sent bien qu’une décision s’impose, mais il lutte contre elle en affirmant non alors qu’il sait bien que le oui va finir par s’imposer.

Pourquoi dire non alors qu’il va faire oui ?
Le concept de l'angoisse par KierkegaardParce que Jésus ressent l’angoisse de ce moment de bascule où une décision existentielle va lui faire prendre un virage irréversible. L’angoisse d’Olivier à l’envers, en quelque sorte.

L’angoisse, Jésus connaît. À Gethsémani, il en suera sang et eau. Le sentiment de solitude et d’abandon devant l’infamie de la croix qui s’approche, juste avant de plonger dans sa Passion, le fera hésiter une dernière fois : « que cette coupe s’éloigne loin de moi », avant finalement de consentir : « que ta volonté soit faite et non la mienne ». La dénégation de Gethsémani est marquée de la même angoisse que celle de Cana : plonger dans sa Passion qui va commencer avec l’arrestation ou plonger dans sa vie publique avec le signe de Cana qui l’engage inexorablement sur sa route prophétique ne se font pas sans débat intérieur, sans angoisse.

Avez-vous déjà ressenti cette angoisse de Cana ? Au moment de prendre la décision de vous marier, de divorcer, de démissionner, de prendre un risque majeur, de changer d’existence du tout au tout ? Si oui, vous savez pourquoi Jésus résiste, renâcle, a besoin de Marie pour enfin se manifester au monde.

Cette angoisse, profondément humaine, ne trahit en rien la divinité de Jésus. Elle traduit son union parfaite avec notre nature humaine, « en toutes choses excepté le péché ». Car ressentir l’angoisse n’est pas pécher ni s’éloigner de Dieu. C’est la trace de notre combat intérieur pour consentir à être nous-mêmes, en vérité. C’est même un puissant et utile moteur pour nous pousser à chercher, et chercher encore, quel est notre désir le plus vrai. Le philosophe danois Sören Kierkegaard a étudié ce sentiment que la foi chrétienne n’élimine pas mais assume et transfigure :

L’angoisse est la possibilité de la liberté ; seulement, grâce à la foi, cette angoisse possède une valeur éducative absolue ; car elle corrode toutes les choses du monde fini et met à nu toutes leurs illusions. [1]

vertigeOui, l’angoisse de Jésus à Cana au moment où il va basculer dans sa vie publique, dont il pressent qu’elle sera courte et violente, est également la nôtre. Méfions-nous si nous prenons de grandes décisions sans éprouver de quelque manière que ce soit ce vertige intime, qui peut aller jusqu’au combat spirituel le plus intense (agonistique, du grec agôn = agonie, comme à Gethsémani). Accueillons avec reconnaissance l’angoisse de Cana lorsqu’elle nous avertit d’un virage existentiel majeur. Battons-nous avec l’angoisse de Gethsémani lorsque nous pressentons le prix à payer d’un engagement courageux que pourtant il nous faut assumer parce que c’est nous, parce que c’est pour cela que nous sommes venus sur terre en fait.

C’est bien à une naissance que nous assistons à Cana. Jésus va quitter le nid douillet de Nazareth pour les chemins dangereux de Palestine jusqu’à Jérusalem. Il ne suivra plus sa mère, sa mère le suivra. Il ne mènera plus une vie ordinaire, cachée, anonyme, mais publique, exposée, risquée. Ce moment charnière le fait frissonner d’angoisse, comme chacun de nous, et il en vient même à dire non alors qu’il va faire oui.

 

Devenir mère

“Remplissez d’eau ces jarres” ... et ils les emplirent jusqu’au bord”. “Puisez maintenant et portez-en au maître du festin” ... et ils lui en portèrent.”  Dans leur obéissance aux paroles de Jésus, leur rôle de “servants” apparaît en pleine lumière.  Le servant - d’un repas - n’est-il pas celui qui porte à leur destinataire des mets qu’un autre a préparés ?  Telle est la situation aujourd’hui dans l’Eglise, non seulement du diacre, mais de « tout ministre » : évêque, prêtre ... ou apôtre. Qui lui révèle son angoisse et lui donne de la traverser ? Marie, sa mère. Il l’appelle « femme », là encore comme pour marquer une distance, se débattre et échapper à sa révélation. Marie quant à elle ne lui demande rien. Elle le met seulement devant la réalité, pour qu’il en tire les conclusions qu’il désire : « ils n’ont plus de vin ». Avec une autorité étrange pour une invitée qui n’est pas chez elle, elle commande aux serviteurs : « faites tout ce qui vous dira ». Car elle sait ce qu’il y a de divin en son fils, peut-être mieux que lui à ce moment-là, elle qui ne l’a pas engendré à la manière humaine. Elle fait confiance à la puissance de vie qui est en lui pour l’amener à se manifester publiquement pour la première fois, comme une naissance à sa mission prophétique. Alors Jésus est troublé de constater que cette femme semble ici en connaître davantage sur lui-même que lui-même. Il devine qu’elle est en train de l’accoucher une deuxième fois, de le mettre au monde à nouveau en l’expulsant de sa vie ordinaire de Nazareth. Lorsque Jésus s’écrie : « qu’y a-t-il entre toi et moi ? », c’est peut-être que son angoisse lui fait reconnaître l’appel à sortir qui provient de Marie. Son trouble est celui du passage de l’immersion maternelle à l’exposition au monde à l’air libre. Il en crie d’angoisse et de douleur, comme le nouveau-né à peine expulsé. Mais il saura désormais qu’une dette le lie à jamais à cette femme qui l’a aidé à consentir à devenir ce qu’il est vraiment : le fils de Dieu.

Quand Jésus dit : « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? » j’avais toujours entendu gloser : « pourquoi, femme, te mêles-tu de mes affaires ? » mais cela veut dire à mon sens : « Femme, qu’est-ce qu’il y a tout à coup en moi ? Quelle est cette résonance extraordinaire à tes paroles ? »
C’est une question. Le Christ pose une question à sa mère, exactement comme le fœtus pose une question muette à sa mère au moment où se déclenchent les premiers mouvements qui font dire à la mère : « ça y est, l’enfant va naître. »
C’est la même chose en ce moment entre Jésus en Marie : « Qu’y a-t-il entre toi et moi ? »
Il y a certainement entre une mère et son fils, entre une mère et son fruit vivant qu’est un enfant, il y a cette connivence, il y a quelque chose à ne pas manquer : c’est le moment où tous les deux sont accordés pour qu’une mutation advienne, pour que la naissance arrive.
Peut-être, est-ce à ce moment-là, aux noces de Cana, que Marie est devenue mère de Dieu. 
[2]

Paradoxalement, c’est lorsque Marie devient réellement sa mère qu’il l’appelle femme. Mais Jean ne s’y trompe pas ; il n’appellera plus Marie par son prénom, mais par sa mission : « mère de Jésus ».

Devenus d’autres christs par le baptême, nous n’échapperons pas nous non plus à ce passage au travers de l’angoisse de Cana. Ce passage prendra bien des visages selon les événements.
N’en ayons pas peur. Faisons-lui fête au contraire. Sans cette angoisse, le superficiel et l’insignifiant envahiraient nos décisions.
Apprivoisons-là, cette amie venue en éclaireur nous avertir que quelque chose de grand va se jouer.
Sachons la reconnaître sans la confondre avec les tentations de lâcheté et de désertion.
Découvrons les Marie qui, à nos côtés, nous aident à dire consentir à nous-mêmes, sans s’arrêter à nos dénégations maladroites du moment.

 


[1]. Sören Kierkegaard, Le concept de l’angoisse, 1844.

[2]. Françoise Dolto, L’Évangile au risque de la psychanalyse, Éditions Universitaires, 1977.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Comme la jeune mariée fait la joie de son mari » (Is 62, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse que sa justice ne paraisse dans la clarté, et son salut comme une torche qui brûle. Et les nations verront ta justice ; tous les rois verront ta gloire. On te nommera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur dictera. Tu seras une couronne brillante dans la main du Seigneur, un diadème royal entre les doigts de ton Dieu. On ne te dira plus : « Délaissée ! » À ton pays, nul ne dira : « Désolation ! » Toi, tu seras appelée « Ma Préférence », cette terre se nommera « L’Épousée ». Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra « L’Épousée ». Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu.

Psaume
(Ps 95 (96), 1-2a, 2b-3, 7-8a, 9a.10ac)
R/ Racontez à tous les peuples les merveilles du Seigneur !
(Ps 95, 3)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
chantez au Seigneur et bénissez son nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Rendez au Seigneur, familles des peuples,
rendez au Seigneur, la gloire et la puissance,
rendez au Seigneur la gloire de son nom.

Adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté.
Allez dire aux nations : Le Seigneur est roi !
Il gouverne les peuples avec droiture.

Deuxième lecture
« L’unique et même Esprit distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier » (1 Co 12, 4-11)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien. À celui-ci est donnée, par l’Esprit, une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit ; un autre reçoit, dans le même Esprit, un don de foi ; un autre encore, dans l’unique Esprit, des dons de guérison ; à un autre est donné d’opérer des miracles, à un autre de prophétiser, à un autre de discerner les inspirations ; à l’un, de parler diverses langues mystérieuses ; à l’autre, de les interpréter. Mais celui qui agit en tout cela, c’est l’unique et même Esprit : il distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier.

Évangile
« Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée » (Jn 2, 1-11)
Alléluia. Alléluia.
Dieu nous a appelés par l’Évangile à entrer en possession de la gloire de notre Seigneur Jésus Christ. Alléluia. (cf. 2 Th 2, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures, (c’est-à-dire environ cent litres). Jésus dit à ceux qui servaient : « Remplissez d’eau les jarres. » Et ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent. Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »
Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

Patrick BRAUD

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6 janvier 2019

Jésus, un somewhere de la périphérie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Jésus, un somewhere de la périphérie


Homélie pour la fête du Baptême du Seigneur / Année C
13/01/2019

Cf. également :

De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur

Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs

Les thèses du géographe français Christophe Guilluy et du journaliste britannique David Goodhart suscitent un regain d’intérêt actuellement, car elles permettent de mieux comprendre ce qui s’est joué dans le mouvement dit des Gilets Jaunes de Novembre-Décembre en France. Exposons-les rapidement, car vous allez voir qu’elles peuvent également projeter une lumière nouvelle sur le baptême de Jésus dans le Jourdain que nous fêtons ce dimanche.

La France périphériqueChristophe Guilluy a le mérite de réintroduire l’espace, la géographie dans les nouvelles fractures sociales apparues en France ces dernières décennies [1]. Il distingue trois zones de population qui vont entretenir des rapports de plus en plus conflictuels. La première zone est le centre des mégapoles comme Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Lille etc. Au cœur de ces quartiers de centre-ville se regroupent - entre eux - les gagnants de la mondialisation : les bobos, les classes dirigeantes, les milieux financiers et politiques etc… La folle hausse du prix de l’immobilier a chassé les pauvres de ces quartiers. Il en résulte que seuls les plus fortunés peuvent rester habiter dans ces centres. Ne restent plus alors que les CSP++, trouvant tout naturel de vivre entre pairs. Ils regroupent sans en avoir conscience leurs enfants dans les mêmes écoles, les mêmes clubs de sport. Eux-mêmes ne sortent qu’avec leurs semblables et voient le reste du monde à travers les médias, dont les patrons font d’ailleurs partie du même monde, ou à travers le prisme de leurs loisirs (résidences secondaires, voyages touristiques…).

Vient ensuite la deuxième zone géographique, périurbaine. Là résident les serviteurs des puissants, ceux qui font chaque jour des heures de transport en commun pour aller rejoindre leur lieu de travail en ville avant de revenir dans ces quartiers modestes, ces logements sociaux, ces banlieues plus ou moins équipées en services publics, animations  culturelles etc.. Les émeutes des quartiers dits ‘sensibles’ de 2005 venaient de là.

La troisième zone constitue la France des invisibles, des inaudibles, des oubliés : dans le rural clairsemé, les petites communes loin des grandes, les territoires peu équipés en transports en commun, en hôpitaux, en écoles…

D’après Christophe Guilluy, 60 % des Français environ habiteraient dans cette France périphérique que les élites de la nation ne connaissent plus, ne fréquentent plus, n’entendent plus. Même si ce pourcentage semble exagéré, il stigmatise la mise à l’écart d’un nouveau Tiers-État, à côté des banlieues populaires et des riches centres urbains.

D’où la colère des Gilets Jaunes, majoritairement issus de cette troisième zone : ils crient leur souffrance d’être déclassés, à l’écart. Ils sont fatigués de lutter pour survivre – même pas pour vivre – décemment. Comme ils n’étaient plus dans les radars des élus et des winners, leur explosion de colère a surpris les classes au pouvoir, et a pris de court le  gouvernement obligé de lâcher du lest devant la popularité du mouvement. Car, même les autres, ceux de la deuxième zone notamment, se sentent concernés. Ils ont peur de tomber dans le même déclassement, eux ou leurs enfants ou petits-enfants. Ils voient leur pouvoir d’achat s’effriter. Ils savent bien que les élus sont loin du petit peuple (sauf peut-être certains maires) et ne représentent plus que la première zone. Le taux d’abstention énorme et endémique qui invalide en pratique l’assise démocratique de nos élections françaises en est d’ailleurs un symptôme qui aurait dû alerter depuis bien longtemps…

The Road to SomewhereÀ ces nouvelles fractures sociales, géographiques et pas seulement économiques, il faut ajouter celles, culturelles, que décrit David Goodhart [2]. Il repère deux courants d’appartenance dans les pays occidentaux : les gagnants et fervents supporters de la mondialisation, et les perdants dont la voix à de moins en moins de poids. Il appelle les premiers les anywhere, littéralement « ceux de n’importe où », car ils peuvent vivre en Asie ou en Europe, dans une tour géante de Dubaï ou un penthouse de Londres, peu importe : leur profession les a rendus apatrides, sans attaches, sans racines. David Goodhart appelle les seconds les somewhere car eux sont de quelque part, avec une identité historique et culturelle forte, si ancrée que changer de département, voire de commune, leur est quasiment impensable. Eux ne se déplacent pas au gré de la mondialisation des échanges, car leur ferme, leur maison, leur famille, belle-famille, amis d’enfance sont trop importants pour eux pour qu’ils les quittent et adoptent la mobilité des winners (sans compter les emprunts contractés qui les clouent au sol).

Les premiers sont pour une Europe fédérale, les seconds pour le terroir et l’identité locale, nationale. Les Gilets Jaunes sont majoritairement des somewhere, même si quelques  anywhere leur témoignent soutien et solidarité. Les élus, les énarques et autres élèves de grandes écoles sont des anywhere qui ne comprennent pas que traverser la rue pour trouver un job soit un obstacle.

Ces deux thèses sont bien sûr partielles et critiquables. Elles permettent néanmoins de comprendre deux moteurs des révoltes de Novembre-Décembre.

Les manifestations des Gilets Jaunes se nourrissaient de cette double opposition : la France périphérique contre les élites des centres, et les somewhere contre les anywhere. Au-delà des gestes consentis en direction du pouvoir d’achat, on voit que des défis demeurent. À moyen terme, c’est le défi de la représentation politique, qui n’est plus crédible aux yeux de deux zones sur trois, ne lui accordant plus aucune confiance. D’où les demandes - discordantes et brouillonnes - d’une autre manière de faire la politique d’un pays : assemblées locales, référendum d’initiative citoyenne, participation continue et en direct de tous (via les moyens numériques) et pas seulement par le bulletin dans l’urne tous les cinq ans, transparence jusqu’à filmer les débats etc… À long terme, c’est le défi de concilier transition écologique et justice sociale, car les pauvres refusent d’être les seuls à faire des efforts. Sauf à rester bloqué dans l’immaturité de l’en même temps typique du stade de l’adolescence, il faudra faire des choix courageux, des choix qui orienteront notre production, nos modes de vie à long terme. Ces choix seront-ils socialement justes ? équitablement répartis ? réellement efficaces ? indépendants des lobbys ?

6- Le Baptême de Jésus au JourdainNous sommes apparemment bien loin du plongeon de Jésus sous les eaux du Jourdain (Lc 3, 15-22) ! Pourtant, les parallèles sont saisissants : Jésus s’éloigne du centre-ville de Jérusalem, et va dans le désert, cette périphérie soigneusement évitée des notables. D’ailleurs Jésus lui-même sort d’un obscur village de Galilée, Nazareth, dont on se demande s’il peut produire quelque chose de bon (Jn 1,46) tant il est assimilé à la troisième zone des invisibles. Il est né à Bethléem Éphrata, « le plus petit des clans de Juda » (Mi 5,1). En allant au Jourdain, Jésus se mélange à la plèbe des pécheurs, qui se reconnaissent comme tels, au lieu de rester près du Saint des Saints où pourtant il est chez lui. Il va voir Jean, son cousin, car les attaches familiales sont importantes pour lui. Il va trouver ce prophète vêtu de poils de chameau, ce qui le solidarise avec les nations païennes réputées impures (comme l’animal chameau cf. Lv 11,4), loin de Jérusalem. Et il se nourrit de sauterelles – qui rappellent la huitième plaie d’Égypte, comme si Jean-Baptiste épousait la condition des égyptiens réduits à manger ce qui les détruit – et de miel sauvage qui conteste toute l’activité industrieuse des villes ou même de l’apiculture domestique.

Bref, Jésus quitte le centre pour aller à la périphérie. Il laisse les élites pour aller voir les invisibles. Il délaisse les lieux habituels de retrouvailles des puissants pour aller là où le peuple des pécheurs se rassemble.

D’une manière plus globale encore, il quitte sa divinité pour aller rejoindre ceux qui sont au plus bas (cf. Ph 2,6-11). Jusqu’à plonger aux enfers mêmes afin de délivrer ceux qui étaient oubliés au pays de la mort.

Les dirigeants et les élites feraient bien de méditer sur cette kénose du Christ, qui le conduit des sommets de la gloire divine au baptême de l’infamie de la croix, par amour pour ceux qui comptent ‘pour rien’ aux yeux des gagnants de tous les pouvoirs religieux, civils, économiques. La véritable légitimité du Messie Chrétien est de faire corps avec les pécheurs, avec ceux d’en bas, avec ceux qui sont loin des centres de pouvoir. L’authenticité de Jésus lui vient de sa fraternité avec les exclus de tous bords. Son autorité s’enracine dans sa défense de la cause des humiliés et des oubliés. En cela il est véritablement le Fils du Père, de manière unique,  comme le déclare la voix au baptême : « toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie ». Car le désir de Dieu manifesté en Jésus est de sauver ceux qui étaient perdus, par amour. Et comment les faire monter à la droite du Père sans d’abord faire corps avec eux, depuis l’humble étable de Bethléem hier à Noël jusqu’à la honte du gibet demain à Pâques, en passant par l’immersion dans notre humanité la plus pécheresse dans son baptême aujourd’hui au Jourdain ?

Comment les élites pouvaient-elles s’inspirer de cette kénose du Christ ? Comment faire corps avec les petits lorsqu’on est un winner ? Comment rester en communion avec les moins que rien lorsque tout le monde vous salue dans la rue ou à l’usine ou au bureau ? Comment devenir solidaires des maudits, à l’image de Jésus, quand on reçoit les honneurs, les décorations, la première place lors des dîners en ville ?

À ces défis les élus auront à répondre, sinon ils seront balayés par le mouvement issu du Magnificat de Marie : « il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles, il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides »

Cette conversion passe d’abord à l’intérieur de chacun d’entre nous.

Prenons place dans la file des pécheurs, au bord du Jourdain, ce fleuve si sale de la pollution des villes en amont et autour du lac de Tibériade…


[1]. Cf. Christophe GUILLUY, Atlas des nouvelles fractures sociales en France, Paris, Éditions Autrement, 2004.
Fractures françaises, Bourin Éditeur, 2010 repris en « Champs Essais », Flammarion, en 2013.

[2]. The Road to Somewhere: The Populist Revolt and the Future of Politics, C. Hurst & Co, 2017

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« La gloire du Seigneur se révélera, et tout être de chair verra » (Is 40, 1-5.9-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes.
Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. »
Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! » Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.

Psaume

(Ps 103 (104), 1c-3a, 3bc-4, 24-25, 27-28, 29-30)
R/ Bénis le Seigneur, ô mon âme ; Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
(Ps 103, 1)

Revêtu de magnificence,
tu as pour manteau la lumière !
Comme une tenture, tu déploies les cieux,
tu élèves dans leurs eaux tes demeures.

Des nuées, tu te fais un char,
tu t’avances sur les ailes du vent ;
tu prends les vents pour messagers,
pour serviteurs, les flammes des éclairs.

Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
Tout cela , ta sagesse l’a fait ;
 la terre s’emplit de tes biens.
Voici l’immensité de la mer,
son grouillement innombrable d’animaux grands et petits.

Tous, ils comptent sur toi
pour recevoir leur nourriture au temps voulu.
Tu donnes : eux, ils ramassent ;
tu ouvres la main : ils sont comblés.

Tu caches ton visage : ils s’épouvantent ;
tu reprends leur souffle, ils expirent
 et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Deuxième lecture
« Par le bain du baptême, Dieu nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint » (Tt 2, 11-14 ; 3, 4-7)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Tite
Bien-aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété, attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus Christ. Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien.
Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. Cet Esprit, Dieu l’a répandu sur nous en abondance, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, rendus justes par sa grâce, nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle.

Évangile
« Comme Jésus priait, après avoir été baptisé, le ciel s’ouvrit » (Lc 3, 15-16.21-22) Alléluia. Alléluia.

Voici venir un plus fort que moi, proclame Jean Baptiste ; c’est lui qui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
Alléluia. (cf. Lc 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, le peuple venu auprès de Jean le Baptiste était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. »
Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

Patrick BRAUD

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