L'homelie du dimanche

4 juin 2018

Un psaume des profondeurs

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Un psaume des profondeurs


Homélie pour le 10° dimanche du temps ordinaire / Année B
10/06/2018

Cf. également :

Aimer nos familles « à partir de la fin »
Fêter la famille, multiforme et changeante
Familles, je vous aime?
L’homme, la femme, et Dieu au milieu
Le symbolisme des cendres

Il y a quelque chose du film Abyss ou Alien dans le psaume de ce dimanche. Une angoisse intense. Même si elle débouche sur une espérance renouvelée, la noirceur du début est telle que beaucoup de damnés de la terre s’y sont reconnus, croyants ou non. Ainsi Charles Baudelaire dans les Fleurs du mal (1857) : la détresse de son spleen le plonge dans un univers intérieur lunaire et aride. Il emprunte les mots et la tonalité du psaume 129 pour célébrer son désespoir :

XXX – De profundis clamavi

J’implore ta pitié, Toi, l’unique que j’aime,
Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.
C’est un univers morne à l’horizon plombé,
Où nagent dans la nuit l’horreur et le blasphème ;

Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;
C’est un pays plus nu que la terre polaire
– Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !

Or il n’est pas d’horreur au monde qui surpasse
La froide cruauté de ce soleil de glace
Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos ;

Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
Tant l’écheveau du temps lentement se dévide !

 Un psaume des profondeurs dans Communauté spirituelleAinsi Oscar Wilde : en 1897, il est en prison après quatorze mois de travaux forcés à cause de sa relation amoureuse avec Alfred Douglas (l’homosexualité est encore sévèrement punie au XIX° siècle). Dans une lettre magnifique de sincérité, il livre à son amant l’intime de sa vie. Son ami Robert Ross publiera sous le titre De profundis cette bouteille à la mer qui dérivera pendant des décennies alors qu’Oscar Wilde aura disparu :

« Je devais garder à tout prix l’Amour dans mon cœur. Si j’allais en prison sans Amour, que serait devenuemon Âme ? ». « Après la terrible sentence, quand j’étais en tenue de forçat et que les portes de la prison se sont refermées, je me suis assis parmi les ruines de ma merveilleuse vie, écrasé par l’angoisse, décontenancé par la terreur, étourdi par la douleur. Et pourtant, je ne te haïssais pas. Chaque jour, je me disais ‘Je dois garder l’Amour dans mon cœur aujourd’hui, sinon comment survivrais-je toute la journée ?’ »

D’ailleurs, le psaume 129 est devenu le psaume privilégié pour la liturgie des obsèques des chrétiens : sa tonalité pénitentielle, son évocation de la mort, son attente de l’aurore de la résurrection en ont fait un symbole de l’accompagnement des défunts, un peu comme le kaddish juif.

« Des profondeurs je crie vers toi Seigneur … »
Ces profondeurs sont celles de la mort, de la geôle, de la dépression, mais également de tous les abîmes qu’une existence nous fait traverser, tôt ou tard.

Quelles sont vos profondeurs à ce point inhumaines ? Quels vertiges vous ont arraché un cri, un silence, une douleur d’éloignement des autres, de vous-même, de Dieu… ? Si vous avez connu ces moments de déréliction, vous savez de quoi parle ce psaume. Il parle de sécheresse de l’âme, de larmes de solitude, des vagues de l’échec submergeant tout le reste, du sentiment d’absurdité remettant tout en cause… Un psaume de garde à vue, de séances de chimio, d’adieu un proche ; une prière quand tout semble perdu.

Bach en a fait une cantate presque paisible pourtant : « Aus der Tiefen rufe ich, Herr, zu dir ».

Car le cri du psaume n’est pas impersonnel : il est adressé à Dieu en personne, qu’il existe ou non. Il y a un je et un tu qui sauvent le psalmiste de l’enfermement sur lui-même. À la manière de Job qui crie à l’injustice en interpellant Dieu face-à-face, le De profundis est un dialogue intérieur, violent d’abord, puis apaisé, où l’angoisse de l’orant se change peu à peu en attente confiante, « plus qu’un veilleur n’attend l’aurore »

Si la postérité de ce psaume dépasse largement les frontières croyantes [1], c’est parce que ce que son humanité ne triche pas avec les émotions extrêmes qui nous plongent au plus obscur des détresses les plus effrayantes. Le Christ a connu cette déréliction : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il a sans aucun doute prié ce psaume 129 parmi les oliviers du jardin de Gethsémani. Il y a puisé de quoi affronter la terreur de la malédiction de la croix, lui le fils de Dieu séparé de son Père par ce châtiment l’assimilant aux sans-Dieu. Il a espéré lui aussi le « rachat » opéré par Dieu. Dans la Bible, le racheteur (goël en hébreu) et celui qui intervient alors que toutes les autres options sont épuisées ou impossibles. Dieu rachète son peuple quand Moïse trouve un passage improbable dans le désert. Il sauve Israël lorsque Cyrus décide de laisser le peuple revenir à Jérusalem, à la surprise générale. Il délivre les petits lorsqu’Ananias, Azarias et Misaël sont plongés dans les flammes sans en être dévorés. Il garantit à Daniel sa liberté dans la fosse aux lions. Il ouvre les portes de la prison d’où Pierre ne pouvait plus prêcher. Il assure à Marie une fécondité unique, plus encore que la promesse d’Isaac à Sarah ou de Samuel à Anne. Voilà comment Dieu « rachète » son peuple.

Dieu est le maître de l’impossible. Il peut faire surgir des fils d’Abraham à partir des pierres du chemin. Il peut ramener les captifs comme les oueds font ruisseler l’eau au désert en des torrents imprévisibles.

Voilà ce que chante la fin du psaume 129 : « mon âme attend le Seigneur, plus sûrement qu’un veilleur datant l’aurore. J’espère le Seigneur, et j’attends sa parole ».

Celui qui chante ce psaume unit en une seule prière les deux extrêmes, en boucle : l’abîme et l’aurore promise, l’angoisse et l’espérance, la déréliction et l’attente du rachat. Celui qui voudrait aller trop vite à la fin du psaume ne sera pas audible. Celui qui s’arrêterait au début se noierait de douleur.

Chantons le De profundis quand rien ne semble sourire et quand l’aurore s’annonce, quand Dieu semble si loin et quand il nous rachète, quand nous nous sommes plus qu’un cri de souffrance et quand inexplicablement la paix nous est donnée…

 


[1]De profundis clamavi est le second mouvement de la symphonie n°3 (1946) d’Arthur Honegger, le premier mouvement de la symphonie nº 14 (1969) de Dmitri Chostakovitch, une œuvre pour chœur d’hommes, orgue, et percussion (1980) d’Arvo Pärt, le deuxième album studio du groupe de Death metal polonais Vader (1195), le 1er album (2000) du groupe polonais Cracow Klezmer Band, le premier live (enregistré en 2003) du groupe de black metal suédois Dark Funeral, une chanson du groupe punk Tulaviok etc.

 

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance » (Gn 3, 9-15)

Lecture du livre de la Genèse

Lorsqu’Adam eut mangé du fruit de l’arbre, le Seigneur Dieu l’appela et lui dit : « Où es-tu donc ? » Il répondit : « J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur parce que je suis nu, et je me suis caché. » Le Seigneur reprit : « Qui donc t’a dit que tu étais nu ? Aurais-tu mangé de l’arbre dont je t’avais interdit de manger ? » L’homme répondit : « La femme que tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé. » Le Seigneur Dieu dit à la femme : « Qu’as-tu fait là ? » La femme répondit : « Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé. » Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : « Parce que tu as fait cela, tu seras maudit parmi tous les animaux et toutes les bêtes des champs. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon. »

Psaume
(129 (130), 1-2, 3-4, 5-6ab, 7bc-8)
R/ Près du Seigneur, est l’amour ; près de lui, abonde le rachat. (129, 7bc)

Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur,
Seigneur, écoute mon appel !
Que ton oreille se fasse attentive
au cri de ma prière !

Si tu retiens les fautes, Seigneur,
Seigneur, qui subsistera ?
Mais près de toi se trouve le pardon
pour que l’homme te craigne.

J’espère le Seigneur de toute mon âme ;
je l’espère, et j’attends sa parole.
Mon âme attend le Seigneur
plus qu’un veilleur ne guette l’aurore.

Oui, près du Seigneur, est l’amour ;
près de lui, abonde le rachat.
C’est lui qui rachètera Israël
de toutes ses fautes.

Deuxième lecture
« Nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons » (2 Co 4, 13 – 5, 1)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, l’Écriture dit : J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. Et nous aussi, qui avons le même Esprit de foi, nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons. Car, nous le savons, celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera, nous aussi, avec Jésus, et il nous placera près de lui avec vous. Et tout cela, c’est pour vous, afin que la grâce, plus largement répandue dans un plus grand nombre, fasse abonder l’action de grâce pour la gloire de Dieu. C’est pourquoi nous ne perdons pas courage, et même si en nous l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel. Nous le savons, en effet, même si notre corps, cette tente qui est notre demeure sur la terre, est détruit, nous avons un édifice construit par Dieu, une demeure éternelle dans les cieux qui n’est pas l’œuvre des hommes.

Évangile
« C’en est fini de Satan » (Mc 3, 20-35)
Alléluia. Alléluia. Maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors, dit le Seigneur ;
et moi, quand j’aurai été élevé de terre, je les attirerai tous à moi. Alléluia. (Jn 12, 31b-32)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus revint à la maison, où de nouveau la foule se rassembla, si bien qu’il n’était même pas possible de manger. Les gens de chez lui, l’apprenant, vinrent pour se saisir de lui, car ils affirmaient : « Il a perdu la tête. »
Les scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, disaient : « Il est possédé par Béelzéboul ; c’est par le chef des démons qu’il expulse les démons. » Les appelant près de lui, Jésus leur dit en parabole : « Comment Satan peut-il expulser Satan ? Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut pas tenir. Si les gens d’une même maison se divisent entre eux, ces gens ne pourront pas tenir. Si Satan s’est dressé contre lui-même, s’il est divisé, il ne peut pas tenir ; c’en est fini de lui. Mais personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens, s’il ne l’a d’abord ligoté. Alors seulement il pillera sa maison. Amen, je vous le dis : Tout sera pardonné aux enfants des hommes : leurs péchés et les blasphèmes qu’ils auront proférés. Mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon. Il est coupable d’un péché pour toujours. » Jésus parla ainsi parce qu’ils avaient dit : « Il est possédé par un esprit impur. »
Alors arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler. Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? » Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »
Patrick BRAUD

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