L'homelie du dimanche

6 février 2017

Tu dois, donc tu peux

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Tu dois, donc tu peux

Homélie du 6° dimanche du temps ordinaire / année A
12/02/2017

Cf. également :

Donne-moi la sagesse, assise près de toi

Accomplir, pas abolir

 

« Si tu veux, tu peux »

Ainsi parle Ben Sirac le Sage dans notre première lecture (Si 15,15-20) :

« Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. Car la sagesse du Seigneur est grande, fort est son pouvoir, et il voit tout. Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent, il connaît toutes les actions des hommes. Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher. »

Pour les juifs, la Torah est le fondement de la responsabilité individuelle. Celui qui ne connaît pas les commandements ne peut pas pécher devant Dieu (encore que la voix de sa conscience suffit à édicter des commandements naturels). C’est la révélation du Sinaï, le décalogue transmis par Moïse et enrichi tout au long de l’Ancien Testament au point de constituer un corpus de 613 commandements, c’est l’appel à observer ces lois qui fonde la possibilité pour chacun de se dépasser en tendant vers le bien plutôt que le mal clairement désigné, vers la vie plutôt que vers la mort.

S’il n’y a pas de loi morale, il n’y a pas de responsabilité éthique, et il n’y a pas non plus la possibilité pour l’homme de s’élever au-dessus de sa nature animale. La Torah a éduqué le peuple juif et l’a fait grandir en l’appelant à être plus, à faire mieux.

Afficher l'image d'origineLes chrétiens ont hérité de cette architecture devoir => vouloir => pouvoir. Jésus l’a  même radicalisée, en nous appelant à être « parfaits comme notre Père céleste est parfait » (Mt 5,48). Ainsi, dans ce célèbre chapitre 5 de Matthieu, Jésus est comme le nouveau Moïse sur la nouvelle montagne près du lac de Tibériade donnant la loi nouvelle au peuple : « vous avez appris qu’il a été dit… Eh bien ! Moi je vous dis… »

Cette loi nouvelle découle de l’habitation de l’Esprit en nous, qui nous fait adopter les mœurs de Dieu, c’est-à-dire sa manière à lui d’aimer, de pardonner, de se donner. Par exemple : « aimez vos ennemis » semble impossible humainement. Mais justement, l’impératif ouvre en nous une possibilité insoupçonnée d’aimer comme Dieu aime, en ne rendant pas le mal pour le mal, la haine pour la haine, la violence pour la violence, mais en priant pour que son ennemi se détourne du mal. La loi nouvelle du Christ accomplit la Torah, et – parce qu’elle vient de l’avenir, de notre union totale à Dieu en Dieu – elle suscite en nous une liberté extraordinaire en même temps qu’une responsabilité infinie. L’Esprit habitant en nous nous fait vouloir ce que Dieu veut, et la vieille maxime de la Sagesse nous encourage alors : « si tu veux, tu peux ». Pardonner à nos ennemis, devenir fidèles alors que l’autre est infidèle, chasser la colère et l’insulte, se réconcilier avant qu’il ne soit trop tard, ne pas convoiter, garantir un oui intègre (cf. Mt 5) : toutes les prescriptions de Jésus sur le Mont des Béatitudes ont une fonction pédagogique : nous éduquer à la manière divine d’aimer.

 

Emmanuel Kant : tu dois, donc tu peux

Cet héritage judéo-chrétien a fortement marqué la philosophie occidentale. Emmanuel Kant est l’exemple formel le plus abouti de ce lien loi => liberté => responsabilité. Il formule l’autre célèbre maxime : « tu dois, donc tu peux », qui fait de l’éthique le fondement du développement humain.

« Supposons que quelqu’un affirme, en parlant de son penchant au plaisir, qu’il lui est tout à fait impossible d’y résister quand se présente l’objet aimé et l’occasion : si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence était dressée pour l’y attacher aussitôt qu’il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On ne doit pas chercher longtemps ce qu’il répondrait. Mais demandez-lui si, dans le cas où son prince lui ordonnerait en le menaçant d’une mort immédiate, de porter un faux témoignage contre un honnête homme qu’il voudrait perdre sous un prétexte plausible, il tiendrait comme possible de vaincre son amour pour la vie, si grand qu’il puisse être. Il n’osera peut-être pas assurer qu’il le ferait ou qu’il ne le ferait pas, mais il accordera sans hésiter que cela lui est possible.

Il juge donc qu’il peut faire une chose, parce qu’il a conscience qu’il doit la faire et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue. »

Emmanuel KANT, Critique de la raison pratique, 1788, Trad. Picavet, page 30

L’intérêt de l’analyse kantienne est de montrer que c’est paradoxalement l’expérience qu’on appelle morale, l’expérience du devoir qui est révélatrice de la liberté humaine. C’est parce que j’éprouve l’obligation morale que je me découvre capable de me rendre indépendant des inclinations naturelles pour m’autodéterminer rationnellement. Le « tu dois » me révèle le « tu peux » quand bien même je suis peu disposé à mettre en œuvre cette liberté.

Découvrant en soi la loi morale universelle et transcendante, chacun a alors la possibilité de répondre à cette vocation humaine en devenant un être plus moral, capable d’orienter librement ses actes vers le bien et d’en répondre. Kant ne nie pas les difficultés à obéir à cette voix de la conscience, que ce soit à cause de l’éducation familiale, des déterminismes sociaux, des conditionnements économiques etc. Mais pour lui, la caractéristique humaine est de pouvoir choisir librement, dès lors que le devoir moral est clairement énoncé.

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Jean-Jacques Rousseau : tu peux, donc tu dois

La position kantienne est largement contestée par d’autres philosophes. Nietzsche va remplacer le devoir moral par la vitalité du surhomme qui doit advenir. Freud  montera la prétendue liberté humaine largement manipulée par l’inconscient. Marx affirmera que les rapports socio-économiques, rapports de forces et non d’éthique, conditionne les lois morales largement manipulées par les dominants (la bourgeoisie).

Celui qui a inversé la locomotive kantienne (devoir => pouvoir) est sans doute Jean-Jacques Rousseau. Précurseur des Lumières, voulant s’émanciper de toute tutelle morale, chantre de l’idée de Progrès qui allait engendrer la modernité, Rousseau ouvre la voie à l’exploration des possibles sous le seul critère de la conquête de la nature : puisque c’est possible, il faut l’expérimenter.

Tout commence avec la notion de perfectibilité chez Rousseau. Par rapport aux anciennes normes d’origine religieuse, l’homme a le devoir de s’accomplir au maximum. Le bonheur n’est plus seulement une promesse, une quête ou un don comme par surcroît. Il tend à devenir un droit. On vérifie là l’aboutissement extrême du processus de sécularisation qui ne concerne pas seulement la société et les modes de vie, mais l’exercice même de la conscience. On observe un parallélisme indéniable entre la fin du théologico-politique et la fin du théologico-éthique. Il y a comme un renversement du principe kantien : « tu dois, donc tu peux » qui deviens « tu peux, donc tu dois ». L’homme n’a pas seulement droit à la santé ; il a droit à un mieux-être, en un mot au bonheur. S’il y a de nouvelles possibilités techniques dans l’ordre biologique, dans l’ordre de la performance physique et de la jouissance, alors cela devient un droit.

Henri-Jérôme Gagey, Le bonheur, deuxième cycle de théologie biblique et systématique, Institut Catholique de Paris

Afficher l'image d'origineLe philosophe Jean-Marie Guyau, à la fin du XIX° siècle a prolongé la réflexion de Rousseau : « Tu peux, donc tu dois ». Dès lors qu’on a les moyens d’exprimer, par exemple de réduire la souffrance en médecine, c’est un devoir que de s’y employer.

Tu peux, donc tu dois. C’est finalement cette revendication d’autonomie qui a prévalu et commande encore bien des repères moraux. Tu peux changer de genre, donc tu dois assumer ton désir de changer de sexe. Tu peux aller avorter légalement, sans risque ni frais, dont tu dois le faire si tu penses que cela est mieux pour toi. Nous pouvons imaginer un homme transgénique, voire transhumaniste, donc nous devons explorer cette voie avec force prothèses, implants, organes et cerveau de substitution… La liste est vertigineuse : le néolibéralisme, en plaçant les potentialités scientifiques et techniques avant le devoir moral, va autoriser toutes les expérimentations sur le corps humain, la vie, la drogue, la mort etc. uniquement parce qu’il interdit d’interdire a priori (selon ce malheureux slogan de Mai 68).

C’est la puissance qui est devenue la norme du devoir et non le contraire. Mais est-ce parce qu’on a le pouvoir de commettre un acte qu’on a le devoir de le faire ?

La mentalité moderne a donc inversé la maxime kantienne : d’abord l’efficacité, l’efficience, la transformation du monde, puis la question de savoir pour-quoi, pour quel but. Dans la mentalité moderne, on est dans le règne du « tu peux, donc tu dois » ; ce que la technique nous permet de réaliser, sera de fait tenté par quelqu’un, aussi absurde et inutile que cela puisse paraître : on peut fusionner des gènes de poule et de lapin, donc on fait une « lapoule » ; on peut cloner des humains, donc on le fait ; etc.

 

Résister à l’utilitarisme

Afficher l'image d'origineEntre Kant et Rousseau, le match semble plié… Voire ! Car le retour du religieux, musulman ou chrétien, vient contester cette soi-disant primauté de l’expérience sur la décision, de la faisabilité sur l’éthique. Ce n’est pas parce que c’est faisable qu’il faut tenter de le faire. Sinon nous verrons resurgir des Mengele, des esclavagistes nouveaux, des tyrans numériques plus puissants que les anciens…

Il y a des interdits fondateurs et structurants de l’identité humaine. Le seul arbre de la Genèse qui devait échapper à l’humanité n’était pas l’arbre de la vie, mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal. L’art de la distinction entre le bien et le mal ne relève pas du choix humain. Si l’homme s’arroge le droit de définir ce qui est bien, que ce soit au vote majoritaire ou par l’autorité du prince, il subordonnera vite la définition du bien à son intérêt, à ce qu’il peut effectuer, à l’usage qu’il peut en faire. La Torah juive, le sermon sur la montagne de Jésus, et le Coran à sa manière proclament tous les trois que l’homme n’est pas la source du bien et ne peut le manipuler à sa guise.

L’impératif éthique précède l’action droite : « tu dois, donc tu peux ». Sinon, l’utilitarisme triomphera : « tu peux, donc tu dois ».

Soyons vigilants sur ce lien loi – éthique sous peine d’annuler la parole du Christ : « on vous a dit… Eh bien ! Moi je vous dis… ».

 

 

1ère lecture : « Il n’a commandé à personne d’être impie » (Si 15, 15-20) Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. Car la sagesse du Seigneur est grande, fort est son pouvoir, et il voit tout. Ses regards sont tournés vers ceux qui le craignent, il connaît toutes les actions des hommes. Il n’a commandé à personne d’être impie, il n’a donné à personne la permission de pécher.

Psaume : Ps 118 (119), 1-2, 4-5, 17-18, 33-34
R/ Heureux ceux qui marchent suivant la loi du Seigneur !  (cf. Ps 118, 1)

Heureux les hommes intègres dans leurs voies qui marchent suivant la loi du Seigneur ! 
Heureux ceux qui gardent ses exigences, ils le cherchent de tout cœur !

Toi, tu promulgues des préceptes à observer entièrement. 
Puissent mes voies s’affermir à observer tes commandements !

Sois bon pour ton serviteur, et je vivrai, j’observerai ta parole. 
Ouvre mes yeux, que je contemple les merveilles de ta loi.

Enseigne-moi, Seigneur, le chemin de tes ordres ; à les garder, j’aurai ma récompense. 
Montre-moi comment garder ta loi, que je l’observe de tout cœur.

2ème lecture : « La sagesse que Dieu avait prévue dès avant les siècles pour nous donner la gloire » (1 Co 2, 6-10)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, c’est bien de sagesse que nous parlons devant ceux qui sont adultes dans la foi, mais ce n’est pas la sagesse de ce monde, la sagesse de ceux qui dirigent ce monde et qui vont à leur destruction. Au contraire, ce dont nous parlons, c’est de la sagesse du mystère de Dieu, sagesse tenue cachée, établie par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire. Aucun de ceux qui dirigent ce monde ne l’a connue, car, s’ils l’avaient connue, ils n’auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire. Mais ce que nous proclamons, c’est, comme dit l’Écriture : ce que l’œil n’a pas vu,ce que l’oreille n’a pas entendu,ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme,ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. Et c’est à nous que Dieu, par l’Esprit, en a fait la révélation. Car l’Esprit scrute le fond de toutes choses, même les profondeurs de Dieu.

Evangile : « Il a été dit aux Anciens. Eh bien ! moi, je vous dis » (Mt 5, 17-37
Acclamation : Alléluia. Alléluia.Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume !
Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux. Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux.

 Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu. Donc, lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, pour éviter que ton adversaire ne te livre au juge, le juge au garde, et qu’on ne te jette en prison. Amen, je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier sou.

 Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi, car mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier qui s’en aille dans la géhenne. Il a été dit également : Si quelqu’un renvoie sa femme,qu’il lui donne un acte de répudiation. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, sauf en cas d’union illégitime, la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une femme renvoyée, il est adultère.

 Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne manqueras pas à tes serments,mais tu t’acquitteras de tes serments envers le Seigneur. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied, ni par Jérusalem, car elle est la Ville du grand Roi. Et ne jure pas non plus sur ta tête, parce que tu ne peux pas rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » Patrick BRAUD

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