L'homelie du dimanche

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28 octobre 2015

Toussaint alluvionnaire

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Toussaint alluvionnaire

 

Homélie pour la fête de la Toussaint 2015

 

Cf. également :

Les cimetières de la Toussaint 

Tous un : la Toussaint, le cimetière, et l’Église… 

Toussaint d’en-haut, Toussaint d’en-bas 

Toussaint : le bonheur illucide 

 

Une alluvion, qu’est-ce que c’est ?

Afficher l'image d'origineC’est un dépôt de sédiments d’un cours d’eau constitué, selon les régions et la force des courants, de galets, de graviers, de boues et de limons. Dans certaines vallées ces alluvions constituent une couche géologique qui peut contenir de l’eau sous forme de nappe phréatique.

Autrement dit, le limon présent dans une terre raconte l’héritage que cette terre doit à la rivière qui l’a façonnée, ainsi qu’aux terres en amont venues enrichir le sol dans ces dépôts successifs.

En outre, les terrains alluvionnaires sont très fertiles. Le delta du Nil est le plus célèbre exemple de cette fécondation d’une terre par d’autres grâces à l’intermédiaire du fleuve qui coule, en arrachant, charriant puis déposant sur son passage. Sur les bords du Nil poussent toutes sortes de plantes, légumes, céréales. Le phénomène alluvionnaire, régulièrement entretenu par les crues du Nil, produit un terreau d’une fertilité exceptionnelle.

 

À y réfléchir, il y a quelque chose d’alluvionnaire dans la fête de la Toussaint, associée au jour des défunts le jour d’après.

En effet, les morts de nos familles, de nos amis, ont été emportés par le grand fleuve de la vie vers un océan inconnu. Mais au passage, ils ont laissé en nous des traces indélébiles. Leur absence nous fait mieux mesurer encore ce que nous leur devons. Les sédiments dont ils ont nourri notre sol se déposent en strates serrées. À tel point qu’avec l’âge, nous sommes davantage débiteurs des absents que des vivants qui nous entourent !

Une terre alluvionnaire sait qu’elle n’est rien sans le grand courant de la vie qui la parcourt. Et ce courant a d’abord arraché, détruit, enlevé, avant de déposer, enrichir, laisser reposer.

 

Afficher l'image d'origineFêter la Toussaint, c’est reconnaître tout ce que je dois à ceux qui m’ont précédé et qui ont laissé quelque chose d’eux-mêmes en moi. Eux sont devant, auprès du  Christ (cf. les foules de l’Apocalypse dans la deuxième lecture). Mais décantent en nous les moments partagés avec eux. Moments de joie, de bonheur simple où ils ont été des compagnons devenant uniques. Moments difficiles, de conflit ou de séparation, dont l’alluvion peut être acide, stérile, ou au contraire finalement pleine d’espérance. Moments de souffrance pour l’un et de compassion pour l’autre, qui nous laissent un arôme de communion durant très longtemps en bouche…

 

Et vous, quels sont les morts qui vous ont le plus marqué ?

Par mort on peut entendre à la fois la personne disparue et la manière dont elle est partie.

Si vous prenez le temps de réfléchir à cette question, vous pouvez fêter Toussaint les palmes à la main !

 

Pour moi, vient immédiatement le visage de Jean-Yves. En années de collège, on veut d’abord rire, faire les fous, braver quelques limites. Jean-Yves est un de ces amis d’insouciance avec lequel il faisait bon partager ces moments. Par exemple lorsqu’il faisait le pitre avec sa mobylette, voulant épater la galerie avec ses acrobaties. Monter sur le porte-bagages arrière tout en poussant la mobylette à fond droit debout était son exploit préféré. Il nous en imposait grâce à cela ! Mais un jour, son deux-roues n’a pas été aussi stable, ou la route était plus défoncée, ou le porte-bagages mal fixé, ou… Toujours est-il que Jean-Yves est tombé, à pleine vitesse, sans casque. Mort quelques heures après. Ce fut mon premier contact réel avec ce  rendez-vous mystérieux souvent évoqué, mais virtuel. Plus de 40 ans après, je peux dire que l’amitié, l’accident et la disparition de Jean-Yves ont laissé en moi plus d’alluvions que je ne l’aurais cru. Je revois encore son rire, mon malaise devant dans sa chambre d’enfant unique sanctuarisée par ses parents, notre visite sur sa tombe avec des amis et nous n’avions pas pu nous empêcher de raconter ses blagues préférées jusqu’aux larmes… Je crois que je lui dois beaucoup.

 

Afficher l'image d'origineChacun de nous pourrait ainsi raconter, égrener les noms des morts qui l’ont marqué. Et la Toussaint nous invite à réciter à nouveau ce chapelet-là, dont les grains sont des visages disparus. Cette litanie des saints n’est pas triste. Elle donne du poids à tous les sédiments qui se sont déposés en nous grâce à eux, elle ouvre un avenir dont ils participent déjà. Puisqu’ils nous ont tant marqués dès ici-bas, combien plus encore après ! Puisqu’ils ont tant fertilisé notre humus intérieur, comment ne pas rendre grâce de leur passage et de ce que le fleuve de la vie a charrié à travers eux pour nous ?

Alors, racontez-vous à vous-mêmes les morts qui ont été importants dans le lit de votre existence.

Devenez cette terre capable de porter du fruit grâce aux multiples alluvions qu’elle a su accueillir et transformer en terreau fertile.

 

Afficher l'image d'originePuisque la Toussaint est alluvionnaire, laissez-la décanter, puis sédimenter en vous tout ce que le grand fleuve de la vie a charrié de vos disparus.

Vous pourrez à la fois vous réjouir de leur passage, rendre grâce pour leur limon, et devenir vous-même alluvions pour d’autres.

En attendant que le courant nous emporte nous aussi vers l’océan inconnu…

 

 

 

 

 

 

1ère lecture : « Voici une foule immense que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7, 2-4.9-14)
Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Moi, Jean,     j’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève, avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant ; d’une voix forte, il cria aux quatre anges qui avaient reçu le pouvoir de faire du mal à la terre et à la mer :     « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. »     Et j’entendis le nombre de ceux qui étaient marqués du sceau : ils étaient cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël. Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main.     Et ils s’écriaient d’une voix forte : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! »     Tous les anges se tenaient debout autour du Trône, autour des Anciens et des quatre Vivants ; se jetant devant le Trône, face contre terre, ils se prosternèrent devant Dieu.     Et ils disaient : « Amen ! Louange, gloire, sagesse et action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen ! »     L’un des Anciens prit alors la parole et me dit : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? »     Je lui répondis : « Mon seigneur, toi, tu le sais. » Il me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. »

Psaume : Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6

R/ Voici le peuple de ceux qui cherchent ta face, Seigneur. (cf. Ps 23, 6)

Au Seigneur, le monde et sa richesse,
la terre et tous ses habitants !
C’est lui qui l’a fondée sur les mers
et la garde inébranlable sur les flots.

Qui peut gravir la montagne du Seigneur
et se tenir dans le lieu saint ?
L’homme au cœur pur, aux mains innocentes,
qui ne livre pas son âme aux idoles.

Il obtient, du Seigneur, la bénédiction,
et de Dieu son Sauveur, la justice.
Voici le peuple de ceux qui le cherchent,
qui cherchent la face de Dieu de Jacob !

2ème lecture : « Nous verrons Dieu tel qu’il est » (1 Jn 3, 1-3)
Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés,     voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu.     Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est.     Et quiconque met en lui une telle espérance se rend pur comme lui-même est pur.

Evangile : « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » (Mt 5, 1-12a)

 Acclamation : Alléluia. Alléluia. Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau,
dit le Seigneur, et moi, je vous procurerai le repos. Alléluia.  (Mt 11, 28)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là,     voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.     Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :     « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.     Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.     Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.     Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.     Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.     Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.     Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.     Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.     Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.     Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »
Patrick Braud

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21 octobre 2015

Les larmes du changement

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Les larmes du changement

 

Homélie du 30° dimanche du temps ordinaire /Année B
25/10/2015

Cf. également : Bartimée et Jésus : les deux fois deux fils

L’eucharistie selon Melchisédek

 

Afficher l'image d'origineÀ l’heure où la coupe du monde de rugby se termine, rappelez-vous une image qui avait marqué la finale de 1995 : Nelson Mandela, en maillot springbok, brandissant la coupe avec l’équipe nationale d’Afrique du Sud… Superbe image d’un pays sur le chemin de la réconciliation, où un vieux leader noir passe son bras sur l’épaule d’un jeune homme blanc qui avait été son ennemi et 20 ans plus tôt.

Pour en arriver là, on oublie souvent qu’il aura fallu des décennies de conflits sanglants, d’émeutes, de heurts entre manifestants et policiers à cause de l’apartheid. Et il aura fallu 27 années de prison pour que Mandela l’agitateur extrémiste et violent devienne finalement le leader pacifiste, renversant l’apartheid sans chasser les blancs hors du pays, sans haine ni vengeance (cf. la revanche de Dieu). Le film Invictus a immortalisé ce parcours de Mandela, sur tant d’années de combat pour la liberté.

 

C’est ce genre de parcours que vise le psaume de ce dimanche : « celui qui sème dans les larmes moissonne dans la joie ». C’est à la fois un avertissement et une espérance qui nous concerne tous :

1. Ne confondez pas semer et moissonner,
2. Acceptez qu’il faille du temps entre les deux,
3. Ne vous détournez pas des larmes que le changement apporte si vous désirez que la joie coule à flots après.

 

1. Ne confondez pas semer et moissonner

Afficher l'image d'origineD’autres passages bibliques distinguent tellement les deux qu’ils précisent : « autre est le semeur, autre le moissonneur » Jn 4,37, ou bien « vous moissonnez ce que vous n’avez pas semé » Jn 4,38, « tu moissonnes où tu n’as point semé » Mt 25,24 ; « qui sème chichement moissonnera aussi chichement; qui sème largement moissonnera aussi largement » (2 Co 9,6) etc.

Ici, dans le psaume, c’est le même semeur qui se réjouit moissonneur, et cela nous arrive régulièrement. Les couples se retrouvent parents, et engrangent ensuite comme grands-parents le bonheur de la longue chaîne familiale qui se poursuit. Des créateurs d’entreprises ont la fierté de la voir franchir des seuils insoupçonnés (et pas seulement Google ou Apple !). Des militants associatifs qui avaient la sensation d’être bien seuls à crier dans le désert ont l’heureuse surprise de voir la majorité se rallier finalement à leurs idées (exemple : sur l’écologie, sur l’apartheid, sur le droit à la différence etc.). Quand ils vous racontent le chemin parcouru, tous vous disent que semer n’est pas moissonner.

Sachez donc discerner quel est votre moment présent :

- est-ce celui des semailles ? Auquel cas l’enfouissement, l’absence de résultats immédiats, le labeur nécessaire ne sont pas des signes d’échec mais des garanties d’un travail en profondeur.

- est-ce celui des moissons ? Auquel cas l’exubérance est de mise, la joie est abondante, la valorisation des réussites indispensable.

Mais ne confondez pas les deux : vous risqueriez de vous décourager alors que l’affaire prend bonne tournure, d’abandonner au moment où le succès est tout proche, de désespérer alors que la vendange dépassera toutes vos espérances.

 

2. Le temps n’épargne pas ce que l’on fait sans lui

Avec l’accélération de notre rythme de vie, l’impatience se généralise. Tel projet commercial doit être rentable dans les deux mois à venir. Tel projet humain est supposé transformer l’état d’esprit des collaborateurs en un trimestre maximum. Tel investissement financier doit apporter un retour sur investissement (à deux chiffres de préférence) en moins d’un an etc.

Le pape François désigne cette accélération de notre rapport au temps d’un terme espagnol : rapidacion :

Afficher l'image d'origine« L’accélération continuelle des changements  de l’humanité et de la planète s’associe aujourd’hui  à l’intensification des rythmes de vie et de travail,  dans  ce  que  certains  appellent  ‘‘rapidación’’.  Bien  que le changement fasse partie de la dynamique  des systèmes complexes, la rapidité que les actions  humaines lui imposent aujourd’hui contraste avec  la  lenteur  naturelle  de  l’évolution  biologique.  À  cela, s’ajoute le fait que les objectifs de ce changement rapide et constant ne sont pas nécessairement orientés vers le bien commun, ni vers le  développement  humain,  durable  et  intégral.  Le  changement est quelque chose de désirable, mais il devient préoccupant quand il en vient à détériorer  le monde et la qualité de vie d’une grande partie  de l’humanité. »
Laudato si n° 18

 

La dictature du format court (Tweet, SMS, mail, documents d’entreprises) s’étend hélas au format temporel de nos actions. Peu nombreux par exemple sont les responsables d’entreprises qui lisent un ou plusieurs livres dans l’année (par manque de temps, disent-ils). Or, faute de laisser le temps au temps, on surfe sur l’immédiat au lieu de répondre aux besoins réels des consommateurs et des clients ; on reste dans le superficiel au lieu de creuser les analyses globales; on brusque les mentalités en donnant de grands coups de barres managériales à droite puis à gauche au gré des obstacles ou des modes ; on laisse des entreprises exsangues après les avoir pillées pour des objectifs à court terme etc.

 

Le délai entre semailles et moissons, entre le plant de vigne et la première vendange, nous invite pourtant à refuser cette dictature du court terme, à inscrire nos actions sur un horizon plus long, à l’échelle d’une vie humaine, voire de plusieurs générations lorsqu’il s’agit de la planète.

 

3. Les larmes du changement

Reste le troisième couple au programme : larmes / joie.

La pensée occidentale a tellement voulu éradiquer la souffrance de la vie des hommes (cf. la médecine, le développement personnel, la psychanalyse, la société d’abondance etc.) qu’elle ne sait plus que faire des larmes du semeur. Car, sans les chercher en aucune manière, les larmes risquent fort d’apparaître sur le chemin de celui qui crée, innove, transforme, change les choses.

Elles peuvent venir de l’extérieur : une opposition farouche à l’initiative prise, des pouvoirs établis qui mettent des bâtons dans les roues, l’obstruction parentale à tout parcours différent, les coups bas des concurrents, ou – pire - des collègues…

Toutes les théories managériales du changement ont en outre identifié que les larmes viennent le plus souvent de l’intérieur, du combat personnel de celui qui vit une mutation (de son poste, son métier, sa manière d’être et de travailler avec les autres etc.).

Elisabeth Kübler-Ross par exemple a défini un modèle du changement en matière de deuil en 8 étapes. On l’appelle parfois « la vallée des larmes », ou « le processus de conversion ». Ce processus s’applique également dans tout changement, qu’il soit familial ou d’entreprise (il faut faire le deuil de la situation antérieure).

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Les larmes surgiront inévitablement au creux de ce processus de transformation, où le changement passe par une perte difficile à accepter. Mais c’est la condition sine qua non pour qu’un renouveau soit possible.

 

La Bible consonne ici avec cette sagesse : ne croyez pas que le changement s’opérera tout seul, automatiquement, sans qu’il y ait une perte à traverser, un prix à payer, des larmes à laisser couler.

 

Qui n’a jamais pleuré sur un être cher, ou à cause de lui, ne sait sans doute pas ce qu’aimer veut dire.

C’est Jésus pleurant sur Jérusalem ou sur Lazare, Pierre sanglotant d’avoir renié, Israël égrenant les 6 millions de noms de la Shoah… Fuir les larmes sous prétexte qu’il faudrait être heureux tout de suite et tout le temps serait tourner le dos à la joie promise.

Il y a même des moments où les contraires se rejoignent, où les antagonismes s’annulent, comme le griffonnait Blaise Pascal sur un bout de papier cousu dans la doublure de son manteau pour garder trace de son éblouissement intérieur : « Joie ! joie ! joie ! pleurs de joie ! »

 

« Celui qui sème dans les larmes moissonne dans la joie. »

Interrogeons-nous : dans quelle phase suis-je en ce moment ?

Comment trouver et habiter le temps nécessaire pour que le grain lève ?

Et si les larmes viennent parce que le changement est trop dur, pourquoi ne pas les accueillir comme torrents au désert ?

 

 

1ère lecture : « L’aveugle et le boiteux, je les fais revenir »(Jr 31, 7-9)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Ainsi parle le Seigneur : Poussez des cris de joie pour Jacob, acclamez la première des nations ! Faites résonner vos louanges et criez tous : « Seigneur, sauve ton peuple, le reste d’Israël ! »     Voici que je les fais revenir du pays du nord, que je les rassemble des confins de la terre ; parmi eux, tous ensemble, l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la jeune accouchée : c’est une grande assemblée qui revient.     Ils avancent dans les pleurs et les supplications, je les mène, je les conduis vers les cours d’eau par un droit chemin où ils ne trébucheront pas. Car je suis un père pour Israël, Éphraïm est mon fils aîné.

Psaume : Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6

R/ Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie (Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

2ème lecture : « Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité » (He 5, 1-6)
Lecture de la lettre aux Hébreux

Tout grand prêtre est pris parmi les hommes ; il est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu ; il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés.     Il est capable de compréhension envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement, car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ;     et, à cause de cette faiblesse, il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés comme pour ceux du peuple.     On ne s’attribue pas cet honneur à soi-même, on est appelé par Dieu, comme Aaron.

Il en est bien ainsi pour le Christ : il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ; il l’a reçue de Dieu, qui lui a dit : Tu es mon Fils,moi, aujourd’hui, je t’ai engendré,     car il lui dit aussi dans un autre psaume : Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédekpour l’éternité.

Evangile : « Rabbouni, que je retrouve la vue » (Mc 10, 46b-52)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Notre Sauveur, le Christ Jésus, a détruit la mort,
il a fait resplendir la vie par l’Évangile. Alléluia. (2 Tm 1, 10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin.     Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! »     Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! »     Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. »     L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus.     Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! »     Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.
Patrick Braud

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14 octobre 2015

On voudrait être un baume versé sur tant de plaies…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

On voudrait être un baume versé sur tant de plaies…

 

Homélie du 29° dimanche du temps ordinaire / Année B
18/10/2015

Cf. également :

Donner sens à la souffrance

Jesus as a servant leader

 

« On voudrait être un baume versé sur tant de plaies… »

Cette phrase est la dernière ligne du journal d’Etty Hillesum [1], rédigée le 12/10/1942.

On voudrait être un baume versé sur tant de plaies… dans Communauté spirituelle 41NvQLzB9gL._SX345_BO1,204,203,200_Elle traduit une attitude du cœur entièrement tournée vers les autres. Du décentrement de soi jaillit non seulement la compassion, mais l’action pour soulager la souffrance d’autrui. Et Dieu sait que cette période a engendré au XXe siècle plus de souffrance, quantitativement et qualitativement hélas, que jamais aucune autre période de l’humanité.
Jeune femme juive, Etty Hillesum a vu éclater l’orage nazi. Habitant Amsterdam, elle a étudié et travaillé jusqu’à ce que la déportation de sa famille au camp de Westerbrok l’amène à vouloir la rejoindre, en tant que membre du conseil juif d’Amsterdam. Elle finit par être déportée, avec ses parents et ses frères, à Auschwitz, où elle meurt en 1943. Dans ses années étudiantes, elle tient par écrit dans son journal intime l’évolution de son cheminement intérieur. Attentive à elle-même, elle écoute de mieux en mieux les autres :

« Bien des gens sont encore pour moi de véritables hiéroglyphes, mais tout doucement j’apprends à les déchiffrer. Je ne connais rien de plus beau que de lire la vie en déchiffrant les êtres. »

Lorsque ses cahiers quadrillés ont été publiés – tardivement en 1981 – les Pays-Bas puis le monde entier ont découvert une personnalité hors du commun, et à l’itinéraire intérieur éblouissant. Notamment sur la question – l’énigme - de la souffrance qui parcours nos lectures de ce dimanche, Isaïe surtout :

« Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au Seigneur. S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. » (Is 53, 10-11) 

Broyée par la souffrance

Être « broyé par la souffrance », comme gémit Isaïe, Etty l’a vécu dans sa chair, ses amis, sa famille. Mais elle faisait une distinction entre souffrir et être vaincue par la souffrance :

« Nous avons le droit de souffrir, mais non de succomber à la souffrance »,
écrit-elle depuis le camp de Westerbork.

Comment fait-elle pour ne pas se laisser dominer ?

Elle fait une deuxième distinction entre la souffrance et la représentation de la souffrance que nous nous construisons intérieurement. L’image est souvent plus terrible que la réalité : imaginer les tortures que peut inventer la Gestapo en interrogatoire devient terrifiant…

« Il n’est pas au-dessous de la dignité humaine de souffrir. Je veux dire : on peut souffrir avec, ou sans dignité humaine. La plupart des occidentaux ignorent l’art de souffrir, tout ce qu’ils savent c’est se ronger d’angoisse. »

Se ronger d’angoisse en anticipant le pire est insupportable. Briser la représentation du malheur qui vient est la clé de la liberté et le courage d’Etty pour aller au devant de l’extermination en marche. Elle s’ancre dans le présent, suivant le mot de Jésus : « à chaque jour suffit sa peine, demain s’occupera de lui-même ».

 

Sacrifice de réparation

Cela va de pair avec « justifier les multitudes » et « se charger de leurs fautes ».
Collectif-Supplement-Au-Cahier-Evangile-N-97-Le-Serviteur-Souffrant-Isaie-53-Revue-746388530_ML Amsterdam dans Communauté spirituelleLe serviteur souffrant d’Isaïe peut être un prophète – les chrétiens y ont reconnu le portrait de Jésus – ou plus vraisemblablement le peuple juif personnifié. La déportation et l’exil à Babylone en -587 avaient déjà hélas produit ces cohortes lamentables d’un peuple décimé obligé de prendre la route pour devenir esclave ailleurs, en pays ennemi. Si ce petit reste d’Israël tient bon dans la foi et respecte l’Alliance malgré tout, alors même le roi perse Cyrus reconnaîtra la valeur des hébreux, et les fera revenir sur leur terre en -537. Etty a vécu quelque chose de cet ordre lorsqu’elle transforme son aventure personnelle en source d’amour soulageant le fardeau les autres :

« Parfois je m’asseyais à côté de quelqu’un, je passais un bras autour de son épaule, je ne parlais pas beaucoup, je regardais les visages. Rien ne m’étaient étranger, aucune manifestation de souffrance humaine. Tout me semblait familier, j’avais l’impression de tout connaître d’avance et d’avoir déjà vécu cela une fois dans le passé. Certains me disaient : mais tu as donc des nerfs d’acier pour tenir le coup aussi bien ? Je ne crois pas du tout avoir des nerfs d’acier, j’ai plutôt les nerfs à fleur de peau, mais c’est un fait, je ‘tiens le coup’. J’ose  regarder chaque souffrance au fond des yeux, la souffrance ne me fait pas peur. Et à la fin de la journée j’éprouvais toujours le même sentiment, l’amour de mes semblables. Je ne ressentais aucune amertume devant les souffrances qu’on leur infligeait, seulement de l’amour pour eux, pour la façon de les endurer, si peu préparés qu’ils fussent à endurer quoique ce fût. »

Elle va même jusqu’à prendre sur elle le maximum de la souffrance des autres qu’elle peut porter. Le mot qu’elle emploie pour désigner cela est allemand (!) : Vorwegnehmen, littéralement enlever à l’avance (la souffrance de quelqu’un), qui correspond assez bien à ce que Isaïe appelait « justifier les multitudes », « se charger de leurs fautes ».

« Vorwegnehmen : je ne connais pas de bonne traduction hollandaise de ce mot. Depuis hier soir du fond de mon lit, j’assimile un peu de la souffrance infinie qui, disséminée dans le monde entier, attend des âmes pour l’assumer. J’engrange un peu de cette souffrance en prévision de l’hiver. Cela ne se fait pas en un jour. J’ai une rude journée devant moi. Je vais rester couchée et je prendrai en quelque sorte une avance sur toutes les rudes de journée qui m’attendent encore. Lorsque je souffre pour les faibles, n’est-ce pas souffrir en fait pour la faiblesse que je sens en moi ? »

Elle peut ainsi rejoindre les autres jusque dans leur enfer même, et de l’intérieur, les aider à ne pas se laisser anéantir spirituellement, alors que l’anéantissement physique était inéluctable de Westerbork à Auschwitz :

« Les plus larges fleuves s’engouffrent en moi, les plus hautes montagnes se dressent en moi. Derrière les broussailles entremêlées de mes angoisses de mes désarrois s’étendent les vastes plaines, le plat pays de ma paix et de mon bienheureux abandon. Je porte en moi tous les paysages. J’ai tout l’espace voulu. Je porte en moi la terre et je porte le ciel. Et que l’enfer soit une invention des hommes m’apparaît avec une évidence totale. Je ne vivrai plus jamais mon enfer personnel (je l’ai vécu suffisamment autrefois, j’ai pris de l’avance pour toute une vie), mais je puis vivre très intensément l’enfer des autres. »

Le secret de cette force intérieure invincible, c’est l’acceptation sereine de sa propre mort. Pour Etty, accepter sa mort en l’offrant, c’est élargir sa vie :

« En disant « J’ai réglé mes comptes avec la vie », je veux dire : l’éventualité de la mort est intégrée à ma vie ; regarder la mort en face et l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. A l’inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l’accepter, c’est le meilleur moyen de ne garder qu’un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie. »

 

Le serviteur a plu au Seigneur

Ce qui plaît à Dieu, ce n’est pas de souffrir, mais, souffrant, de grandir dans le service des autres. Cela 62786637 Auschwitzpasse par un décentrement de soi (« remettre sa vie en sacrifice ») qui pour Etty était un travail acharné sur elle-même. Avec l’aide de son grand ami, Julius Spier, psychologue et vaguement gourou, elle a su progressivement traverser l’agitation extérieure de son époque et ses tourbillons sentimentaux intérieurs pour s’ancrer dans une présence à soi et aux autres d’une intensité exceptionnelle.

Dès lors, Etty habite la confiance, quoi qu’il arrive, et goûte la beauté de la vie, malgré tout :

« Mes enfants, je suis pleine de bonheur et de gratitude, je trouve la vie si belle et si riche de sens. Mais oui, belle et riche de sens, au moment même où je me tiens au chevet de mon ami mort – mort beaucoup trop jeune – et où je me prépare à être déportée d’un jour à l’autre à des régions inconnues. Mon Dieu je te suis si reconnaissante de tout. »

« J’ai en moi une immense confiance. Non pas la certitude de voir la vie extérieure tourner bien pour moi, mais celle de continuer à accepter la vie et à la trouver bonne, même dans les pires moments. »

Cette descente en elle-même, cette écoute intérieure (hineinhörchen), Etty finit par y discerner la trace de Dieu :

« Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre à jour. »

Elle va jusqu’à écrire : « en moi, Dieu écoute Dieu… » Cette conversation, ce dialogue ininterrompu entre Dieu et Dieu en elle lui permet d’affronter les horreurs de la déportation sans désespérer ni devenir folle. C’est ce qui a permis également à Jacques et Jean, malgré leur fanfaronnade dans l’évangile d’aujourd’hui (Mc 10,35–45) de réellement pouvoir boire la coupe du Christ et être plongé dans son baptême, c’est-à-dire de participer à sa passion, jusqu’au martyre.


Les martyrs d’ailleurs témoignent de cette force étonnante qui leur est donnée au moment voulu pour ne pas haïr, pour ne pas se laisser dominer par la souffrance, pour espérer et aimer de plus belle au cœur de la détresse, à partir du fond de la détresse…
Etty était ancrée dans cette tranquille confiance qu’elle pourrait supporter toute épreuve, quand elle se présentera, dès lors que son dialogue intérieur ne cesse pas…

 

Le serviteur souffrant d’Isaïe a les traits d’Etty Hillesum, de Jésus de Nazareth, du peuple juif sur les routes de la déportation à Babylone ou à Auschwitz…

Nous sommes ces serviteurs, chacun, quand nous trouvons en nous, en Dieu, la force de traverser la souffrance sans haine, la transformant en source d’amour pour les autres.

« On voudrait être un baume versé sur tant de plaies… »

 

_____________________________________________________

[1]. Etty est le diminutif d’Esther, prénom juif d’une reine sauvant son peuple du génocide qui s’annonçait (déjà, encore…), comme en témoigne le livre d’Esther dans la Bible. Etty n’y fait pas allusion, mais c’est comme une parenté spirituelle qu’elle assumait sans le savoir.

 

 

1ère lecture : « S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours » (Is 53, 10-11)
Lecture du livre du prophète Isaïe

Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au Seigneur. S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes.

Psaume : Ps 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22

R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !
(Ps 32, 22)

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

2ème lecture : « Avançons-nous avec assurance vers le Trône de la grâce » (He 4, 14-16)
Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, en Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux ; tenons donc ferme l’affirmation de notre foi. En effet, nous n’avons un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.

Evangile : « Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 35-45)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Le Fils de l’homme est venu pour servir,
et donner sa vie en rançon pour la multitude.
Alléluia. (cf. Mc 10, 45)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. » Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? » Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. » Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »
Patrick BRAUD

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7 octobre 2015

Chameau et trou d’aiguille

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Chameau et trou d’aiguille

Homélie du 28° dimanche du temps ordinaire/Année B
11/10 2015

 

Cf. également :

À quoi servent les riches ?
Plus on possède, moins on est libre
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Les sans-dents, pierre angulaire

Donne-moi la sagesse, assise près de toi
Les bonheurs de Sophie 

 

Dans ce texte archi connu dit « du jeune homme riche » (mais dans notre évangile de Mc 10, 17-30 rien ne dit qu’il est jeune !) les pistes d’actualisation foisonnent (cf. liste ci-dessus).
Pour une fois, attardons-nous sur un détail amusant, passé dans la sagesse proverbiale populaire : « il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». Étonnant non, ce rapprochement entre un chameau et une aiguille !? Comme dirait Lautréamont (le poète), c’est beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie !

Comment interpréter cette sentence énigmatique de Jésus ?

Explorons quatre pistes.

 

1. L’hyperbole : Jésus force le trait pour décourager les riches
CamelL’image utilisée relève du procédé littéraire appelé hyperbole : on exagère, on en rajoute, on radicalise la réalité évoquée. Ainsi lorsque Jésus dit qu’il vaut mieux enlever la poutre qu’on a dans son oeil plutôt que de voir la paille qui est dans l’œil du voisin. Cela relève de ce procédé hyperbolique. Ici, le rapprochement d’un chameau et d’une aiguille est tellement improbable, impossible, qu’on voit très clairement que Jésus veut décourager les riches de persévérer dans leur richesse. Et quand on connaît la difficulté qu’il y a à faire passer un camélidé bi-bosse par le trou d’une aiguille, sauf dans le cas où cette dernière serait aux proportions de la Tour Eiffel, on se rend compte que les portes du Paradis sont définitivement fermées à notre Oncle Picsou.

Le message est fort : vous les riches, vous êtes dans une impasse si vous continuez à jouer sur les deux tableaux. Le Royaume de Dieu est incompatible avec l’état d’esprit d’égoïsme, d’absence de compassion, de séparation des pauvres, de domination, d’exploitation etc. qu’engendre inéluctablement la richesse accumulée.
Point barre.
Même la phrase suivante : « pour Dieu rien n’est impossible », ne suffira pas à sauver les riches malgré eux.

L’avertissement n’a rien perdu de son actualité.

 

2. Le symbole.

camel gateCertains commentaires font allusion à une petite porte dans les remparts de Jérusalem. Après le coucher du soleil, cette porte restait ouverte plus longtemps que les grandes portes qui étaient plus difficiles à défendre. Les chameaux ne pouvaient y passer qu’en se défaisant de toutes leurs charges. C’est une porte identique qui se trouvait autrefois à Toulouse, à l’emplacement de la place du Capitole à l’entrée de la rue du Taur ; une maquette de cette porte se trouve au musée Raymond IV de Toulouse.

Malheureusement, dans Néhémie 3, une liste des 12  portes de Jérusalem est donnée et il n’y est pas question de cette porte de l’Aiguille. On n’a trouvé aucune trace archéologique de cette porte, et l’expression ‘trou d’une aiguille’ (et non pas ‘trou de l’aiguille’) ne semble pas vraiment confirmer cette explication…

Reste que faire allusion à cette petite porte – si elle existait - était très efficace pour les auditeurs de Jésus connaissant les accès à Jérusalem.

Du coup le message est plus positif : de même que les caravaniers sont obligés de faire plier les  genoux aux chameaux, et de les décharger de leurs colis pour passer sous la porte du Trou de l’Aiguille, de même les riches, s’ils acceptent de ployer le genou devant Dieu et de se décharger de leur superflu, peuvent entrer dans le Royaume de Dieu. L’homme riche de notre évangile tombe à genoux devant Jésus : allusion à ce passage de la porte étroite ?…

 

D’ailleurs, les usages du mot chameau dans la Bible consonnent avec cette interprétation  symbolique. Le nombre de chameaux possédés par un clan était un étalon de sa réussite. Une dot se mesurait en chameaux, ânes et autres troupeaux d’animaux. Et quand la reine de Saba vient rencontrer le roi Salomon à Jérusalem, c’est avec des caravanes de chameaux chargés d’aromates et de pierres précieuses :

2Ch 9,1 : « La reine de Saba apprit la renommée de Salomon et vint à Jérusalem éprouver Salomon par des énigmes. Elle arriva avec de très grandes richesses, des chameaux chargés d’aromates, quantité d’or et de pierres précieuses » Cf. 1R 10,2.

Le prophète Isaïe s’en souviendra :

« Des multitudes de chameaux te couvriront, des jeunes bêtes de Madiân et d’Epha; tous viendront de Saba, apportant l’or et l’encens et proclamant les louanges de Yahvé » »  Is 60,6.

Le chameau était un animal impur, comme en témoigne Dt 14,7 :

« Toutefois, parmi les ruminants et parmi les animaux à sabot fourchu et fendu, vous ne pourrez manger ceux-ci: le chameau, le lièvre et le daman, qui ruminent mais n’ont pas le sabot fourchu; vous les tiendrez pour impurs ».

Associer le chameau à la richesse était habile, car cela engendrait instinctivement une réaction de répulsion.

 

Dans le Nouveau Testament, il n’y a que trois usages du mot chameau : ici en Mc 10 et parallèles, en Mc 1,6 pour Jean-Baptiste vêtu d’une peau de chameau, et encore Mt 23,24, où le chameau représente les énormes contradictions et incohérences que les pharisiens acceptent sans sourciller dans leur vie :

« Guides aveugles, qui arrêtez au filtre le moustique et engloutissez le chameau… »

Quand Jean-Baptiste s’habille de poils de chameau, c’est comme si en quelque sorte il avait tué l’animal, en portant sa dépouille : son vêtement désigne son combat contre la richesse qui empêche d’entrer l’homme dans le Royaume de Dieu.

L’avertissement symbolique lié à cette interprétation rejoint celui, explicite, de l’Apocalypse :

« Tu t’imagines: me voilà riche, je me suis enrichi et je n’ai besoin de rien; mais tu ne le vois donc pas: c’est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ! » (Ap 3,17)

 

3. Un jeu de mots hébraïque

L’hébreu est une langue qui invite à jouer avec les lettres, les sens et les pictogrammes [1].  Même si nous ne devons pas forcément chercher là le premier sens, il est fort probable que Jésus tenait compte de ces images connues pour appuyer son enseignement. Chameau, “Gamal” (en Anglais : camel), vient du verbe distribuer, rétribuer, faire participer aux bénéfices. ‘Gamal’ est apparenté à la 3ème lettre de l’alphabet hébraïque : GIMEL.

bethgimel_resized daleth

Le pictogramme de cette lettre a la forme de quelqu’un qui marche. L’hébreu se lit de droite à gauche… La lettre GIMEL vient après la lettre BETH (qui signifie: maison – pensez à Bethléhem = maison du pain) et avant la lettre DALETH, qui signifie « pauvre ».
Selon le Midrash (commentaire rabbinique), le GIMEL suggère un homme riche qui quitte sa maison (BETH) en courant à la rencontre du pauvre DALETH avec qui il partage ses bénéfices.

riche et pauvre les 3 lettres

 

Tout ce jeu de lettres et de mots souligne moins l’idée que l’homme devrait se défaire de toutes les choses matérielles (ce qui est un discours religieux habituel mais assez moralisant), mais accentue plutôt la nécessité d’un élan du cœur qui conduit à un mouvement sincère et spontané vers les autres. C’est peut-être ce qui manquait à ce jeune homme riche qui semblait se contenter de ses devoirs religieux…

 

4. Un chameau qui donne du fil à retordre

Chameau et trou d’aiguille dans Communauté spirituelle 85267421_oDans cette dernière interprétation, on pense qu’il y a pu avoir confusion entre deux mots grecs : KAMELON = chameau (cf. Camel en anglais et ses fameuses cigarettes, Kamel en allemand etc.) et KAMILON = corde.

D’ailleurs, l’araméen GAMLA peut signifier aussi bien le chameau que la corde (tressée de poils de chameau).

En français, le dictionnaire Larousse de 1929 donnait encore une définition similaire du mot chameau : « Ensemble des fils de la chaîne, qui, sous le nom de poils, forment la partie veloutée des moquettes et de certains velours. Se dit aussi des velours coupés sur le métier pendant le tissage ». C’est donc un chat-mot qui a mot-chas le sens de la phrase [2]

La phrase exacte de Jésus serait alors : il est plus facile a un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu qu’à une corde de passer par le chas d’une aiguille. Ce qui avouons-le est déjà moins disproportionné ! La tâche semble difficile, mais moins improbable avec une corde qu’avec un chameau !

Signalons enfin que le Coran a gardé une trace de célèbre verset évangélique : Mohamed a réutilisé ce qu’il avait entendu des chrétiens de Médine en forgeant le verset suivant :

« Pour ceux qui traitent de mensonges Nos enseignements et qui s’en écartent par orgueil, les portes du ciel ne leur seront pas ouvertes, et ils n’entreront au Paradis que quand le chameau pénètre dans le chas de l’aiguille. Ainsi rétribuons-Nous les criminels » (Sourate 7,40).

 

Quelle que soit l’interprétation qui vous semble la plus pertinente - et après tout les quatre méritent peut-être d’être gardées ensemble - l’avertissement est clair : la richesse est un obstacle à la suite radicale du Christ.

À l’heure des parachutes dorés, retraites chapeaux et autres indemnités ou salaires invraisemblables de certains sportifs, le rappel du danger que représente la richesse pour la vie spirituelle est salutaire.

Quel chameau ! Quel chas !

À bon entendeur salut…

 


[2]. De même que le dromadaire n’est finalement qu’un chameau qui bosse à mi-temps…

 

 

 

1ère lecture : « À côté de la sagesse, j’ai tenu pour rien la richesse » (Sg 7, 7-11)
Lecture du livre de la Sagesse

J’ai prié, et le discernement m’a été donné. J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi. Je l’ai préférée aux trônes et aux sceptres ; à côté d’elle, j’ai tenu pour rien la richesse ; je ne l’ai pas comparée à la pierre la plus précieuse ; tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable, et, en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. Plus que la santé et la beauté, je l’ai aimée ; je l’ai choisie de préférence à la lumière, parce que sa clarté ne s’éteint pas. Tous les biens me sont venus avec elle et, par ses mains, une richesse incalculable.

Psaume : Ps 89 (90), 12-13, 14-15, 16-17

R/ Rassasie-nous de ton amour, Seigneur :
nous serons dans la joie.
cf. Ps 89, 14)

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Rends-nous en joies tes jours de châtiment
et les années où nous connaissions le malheur.

Fais connaître ton œuvre à tes serviteurs
et ta splendeur à leurs fils.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains ;
oui, consolide l’ouvrage de nos mains.

2ème lecture : « La parole de Dieu juge des intentions et des pensées du cœur » (He 4, 12-13)
Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard ; nous aurons à lui rendre des comptes.

Evangile : « Vends ce que tu as et suis-moi » (Mc 10, 17-30)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul. Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.

Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! » Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Jésus reprenant la parole leur dit: « Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » De plus en plus déconcertés, les disciples se demandaient entre eux : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » Jésus les regarde et dit: « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. »

Pierre se mit à dire à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. » Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle. »
Patrick BRAUD

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