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25 janvier 2015

La soumission consentie

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

La soumission consentie

 

La soumission consentie dans Communauté spirituelleDans le numéro de Janvier 2015, le mensuel Philosophie Magazine publie des extraits de la célèbre œuvre de La Boétie (16° siècle) : Discours de la servitude volontaire”.

Le philosophe Miguel Benasayag en fait une lecture pour aujourd’hui, où la servitude de l’ancien tyran est remplacée par celle des nouvelles technologies (NTIC). Chacun peut continuer cette transposition, en repérant quelle soumission, consciente ou inconsciente, individuelle et/ou collective, le soumet à des forces obscures, et à un conformisme ambiant le privant finalement de sa liberté.

« Voici un texte baigné de références antiques, dont la genèse épouse la situation politique du Périgord au XVIe siècle. Qu’a-t-il encore à nous dire, près de cinq cents ans plus tard ? Nos démocraties ne nous ont-elles pas affranchis de la tyrannie, faisant de nous des individus libres de congédier leurs dirigeants ? Et pourtant, si La Boétie pouvait observer les mœurs de nos contemporains, parions qu’il jetterait sur notre époque un regard des plus pessimistes. Car les mécanismes de l’asservissement ne se sont pas éclipsés avec l’Ancien Régime : nous continuons à goûter les douceurs d’une servitude sinon volontaire, du moins allègrement consentie.

Certes, la servitude volontaire revêt aujourd’hui des atours bien différents de ceux décrits par La Boétie.

 

1. Le premier changement majeur tient à la nature de la domination: celle-ci n’est plus politique, mais avant tout technologique et macroéconomique.

Les nouveaux tyrans ne sont plus nécessairement des chefs d’État; la tyrannie s’appuie désormais sur des rouages inédits, notamment incarnés par les sorciers du néomarketing : se vantant d’avoir le monde comme terrain de jeu, ces derniers explorent désormais, à l’aide des sciences cognitives, les mécanismes de notre désir de consommation. L’une des principales caractéristiques de cette nouvelle servitude tient à la généralisation des instances prédictives : chacun d’entre nous est devenu prédictible en étant réduit à un profil de consommateur. On peut désormais savoir si vous allez divorcer dans les trois ans à venir en analysant par des algorithmes vos relevés de carte de crédit… La politique des partis s’est elle-même rendue prisonnière de cet immédiat prédictif, en sondant sans relâche les intentions de vote des citoyens. En résulte une dissolution générale du sensdeuxième caractéristique de la servitude contemporaine — qui fait de nous les marionnettes d’une stratégie sans stratège.

 

2. Le deuxième changement majeur par rapport au type de servitude décrit par La Boétie tient à la dématérialisation de la domination.

 Benasayag dans Communauté spirituelle

La tyrannie aujourd’hui ne passe plus par le corps du tyran, présenté dans le Discours comme l’incarnation de l’Un, ni par le corps des sujets, qui était malmené par l’autorité en cas d’insoumission. Les instruments de l’asservissement ne sont plus tant les armes que les machines : ordinateurs, téléphones, objets connectés en tout genre qui, sous couvert d’ouvrir de nouveaux possibles, nous rendent toujours davantage complice de notre esclavage. Ce constat ne relève aucunement d’une technophobie primaire. Regardons la place de plus en plus grande que prennent dans nos vies les applications installées sur nos téléphones, qui permettent de nous suivre pas à pas. N’entend-on pas résonner la mise en garde de La Boétie, demandant d’où le tyran « tire-t-il les innombrables argus [espions] qui nous épient, si ce n’est de nos rangs »?

Cette nouvelle forme de servitude volontaire a une conséquence décisive : si l’asservissement ne passe plus par le corps du tyran, comment s’en défaire ? Même si le Discours n’appelle aucunement à l’insurrection armée, il suffisait auparavant de faire feu contre le tyran pour voir la tyrannie s’effondrer. Mais aujourd’hui, contre qui tirer ? On répondra qu’il suffit de débrancher la machine pour que la servitude s’évanouisse. Or, si la logique de colonisation de l’humain par la machine arrive à son terme, il n’y aura plus personne pour débrancher l’instrument de notre asservissement. Là encore, il ne s’agit pas de professer un humanisme catastrophiste, se contentant d’en appeler à la dignité humaine contre la machine, mais de regarder en face le cauchemar de la servitude moderne : le tyrannicide y est rendu impossible.

 

3. La force de l’habitude.

En dépit de ces changements, et c’est là toute la force du texte de La Boétie, la structure de la servitude volontaire est fondamentalement restée la même. Celle-ci passe toujours par une dislocation des instances organiques et du tissu social. « Le tyran asservit les sujets les uns par les autres », écrit-il. Or, c’est toujours le même plaisir glauque de la complicité avec la domination qui continue à motiver les insultes racistes ou sexistes proférées par les « petits  tyranneaux » de notre temps. Cette dislocation du corps social va même plus loin encore aujourd’hui, puisque l’individu n’est pas capturé en tant qu’unité par les nouvelles formes de l’asservissement, mais morcelé d’après ses diverses habitudes de consommation.

On retrouve là un autre ressort de la soumission identifié par la Boétie : `La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. » J’ai en effet constaté dans mon expérience de clinicien à quel point l’incorporation de la soumission au travers d’habitudes autodestruc­trices est source de souffrances. Enfin, le signe le plus éclatant de la lucidité de La Boétie, c’est que la servitude actuelle passe plus que jamais par le divertissement, évoqué dans le Discours à travers la catégorie du « passe-temps ». Le credo du marketing moderne, c’est en effet que le produit doit amuser, donner du plaisir, afin de pouvoir vendre du désir. Pour ainsi dire, on n’est plus soumis par la force, mais par le rire.

 

Peut-on encore trouver dans le Discours de la servitude volontaire des pistes pour s’affranchir de cette aliénation ?

Trois voies de libération peuvent être dégagées dans l’appel de La Boétie.

- Tout d’abord, recouvrer sa liberté, c’est sortir des habitudes mortifères, sortir du pli qu’on a pris.

Méfions-nous ici des appels à l’émancipation qui disloquent un peu plus l’individu, en opposant la conscience claire de ce qu’il faudrait faire à l’habitude où il se trouve englué. Mieux vaut chercher d’autres possibles dans son pli, essayer de trouver de nouvelles surfaces de contact avec le monde qui nous entoure.

- Ensuite, face à la dématérialisation actuelle de la domination, la libération passe par la reconquête des corps, la « recorporisation ».

Il est frappant que le sursaut contre la servitude passe toujours par les corps : pensons au vendeur de fruits et légumes tunisien qui s’est immolé en 2010. C’est dans le sacrifice d’un corps que la révolution a trouvé son point de départ, bien plus que dans les réseaux sociaux.

- Enfin, la colonisation de l’humain par la machine n’a rien d’une fatalité : on peut lui opposer la colonisation de la machine par le vivant et la culture, à travers l’art aussi bien que des collaborations où se renouent affinités, désirs et projets. On retrouve ainsi l’amitié, sur laquelle La Boétie achève son Discours, comme le rempart le plus solide à notre asservissement.

Ainsi donc, sortir de la servitude volontaire est simple, mais pas facile. Quelle que soit la complexité de la situation, le choix de la liberté est simple. On sait pertinemment ce qu’il faudrait faire ! Mais la reconquête effective de la liberté n’est pas facile: elle implique de renoncer à la jouissance, du côté de la pulsion de mort, pour retrouver le plaisir d’être libre, qui fait, selon La Boétie, notre nature. « 

Propos recueillis par Mathilde Lequin

 

 

Miguel Benasayag

Né en Argentine, où il a lutté contre la dictature, ce philosophe et psychanalyste vit en France depuis 1978.11 est à l’initiative du réseau Malgré tout, qui milite pour une «résistance alternative ». Il a publié Organismes et Artefacts (La Découverte, 2010), De rengagement dans une époque obscure (avec Angélique Del Rey, Le Passager clandestin, 2011). Son dernier ouvrage Clinique du mal-être parait en février 2015 à La Découverte.

 

Patrick BRAUD

 

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