L'homelie du dimanche

21 septembre 2013

Éthique de conviction, éthique de responsabilité

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Éthique de conviction, éthique de responsabilité

Homélie du 25° dimanche du temps ordinaire / Année C
22/09/13

 

Faut-il agir uniquement en fonction de ses convictions, quelles que soient les conséquences ?

Ou vaut-il mieux se montrer responsable en choisissant les actes en fonction de leurs conséquences prévisibles ?

Ce vieux débat qui parcourt l’histoire de l’humanité traverse également la Bible. À preuve : le contraste entre la première lecture et l’évangile de ce dimanche.

Amos, prophète intransigeant de la justice sociale, tonne contre les inégalités de la Jérusalem de son époque (environ 750 avant JC). Il est convaincu que les lois de l’Alliance doivent être respectées pour elles-mêmes, quelles que soient leurs conséquences sur le commerce par exemple. Alors que les marchands de Jérusalem pestaient contre le shabbat où ils devaient fermer boutique, contre les fêtes religieuses chômées etc. Le débat sur le travail le dimanche fait régulièrement ressurgir ces arguments de part et d’autre !

Un prophète ne se soucie pas de la gestion courante. Il pose la question du sens, du but ultime de notre activité. Il ne regarde pas le comment, mais le pour quoi. Amos avertit ses concitoyens : si vous continuez à déchirer l’Alliance en ne respectant ni les pauvres ni le shabbat, vous allez droit dans le mur.

En rappelant ce qu’il faut observer sans condition, Amos est le champion de ce qu’on peut appeler – à la suite de Max Weber – l’éthique de conviction (Gesinnungsethisch).

L’exil à Babylone sera perçu après-coup comme l’accomplissement de cet avertissement prophétique qui malheureusement n’a pas été entendu.

Dans la parabole dite du gérant malhonnête ou de l’argent trompeur, Jésus semble faire l’éloge d’un autre point de vue. Le gestionnaire qui s’en mettait plein la poche grâce à ses commissions réfléchit avec sagesse : ?tant que j’ai encore un peu de pouvoir avant d’être licencié pour de bon, autant en faire un usage intelligent. Je vais m’arranger pour me faire des obligés qui me dépanneront lorsque je serai sans emploi’. Autrement dit : il pense d’abord aux conséquences de l’usage de son pouvoir, et c’est en fonction de cela qu’il fait le choix de renoncer à ses commissions exorbitantes. Le calcul qu’il fait est effectivement habile : mieux vaut sacrifier des profits immédiats si cela me permet d’éviter la case Pôle Emploi plus tard… Si je veux des résultats, il faut que je calcule les effets de mes actes et que j’agisse en conséquence.

Ce gérant habile est le champion de l’éthique de responsabilité (Verantwortungsethisch, toujours selon Max Weber). D’ailleurs c’est justement parcequ’il doit répondre (=>responsable) de sa gestion qu’il se met à calculer la suite.

Alors : agir par conviction ou en fonction des conséquences ?

Max Weber résume ainsi le dilemme :

Éthique de conviction, éthique de responsabilité dans Communauté spirituelle b522f96642a028000e9e7110.L._SY445_Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant : toute activité orientée selon l’éthique peut être subordon­née à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité ou selon l’éthique de la convic­tion.

Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction. Il n’en est évidemment pas question.

Toutefois il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions: « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu »?, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. »

Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi.

Au contraire le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. Il dira donc : « ces conséquences sont imputables à ma propre action. »

Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui  anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totale­ment irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction.

Max Weber, le savant et le politique, 1919 (Politik als Beruf)

 

Prenez l’exemple de la corruption, si courante dans certains milieux professionnels (le BTP, l’armement, les marchés publics, voire certains milieux administratifs à Marseille ou en Corse etc.). Les « réalistes » vous diront : ?si je veux garantir mon carnet de commandes, il faut que je sacrifie comme les autres à la pratique du dessous-de-table, sinon je n’obtiendrai aucun marché. Mieux vaut écorner les grands principes et être efficace au service de mes salariés’. Les « idéalistes » rétorqueront : ?vous n’avez donc aucune conviction ? Vous vous reniez vous-même en acceptant de corrompre ou d’être corrompu. Et puis à terme, vous perdez en compétence ; vous compromettez votre survie car vous ne serez plus le meilleur sur le marché si vous vous habituez à le remporter sur d’autres critères que votre compétence’.

argent_1_4 argent dans Communauté spirituelleOn présente souvent le Christ du côté de l’éthique de conviction : prophète de l’amour de l’autre, il semble se moquer éperdument des conséquences de ses affirmations. Son impératif d’amour des ennemis, le pardon illimité, le renoncement volontaire semblent contre-productifs dans une économie moderne. L’intérêt de notre parabole du gérant malhonnête est de nuancer ce portrait. Jésus pratique visiblement l’éthique de responsabilité avec subtilité. « Faites-vous des amis avec l’argent trompeur » résonne comme un appel à réfléchir aux conséquences de ses actes, et à agir en responsable pour aujourd’hui et pour demain. Jésus regrette que « les fils de ce monde soient plus habiles que les fils de la lumière ». L’habileté prônée ici, c’est justement l’éthique de responsabilité qui doit louvoyer de manière efficace entre les écueils des contraintes qui s’imposent pour arriver à ramener le bateau à bon port.

Alors : agir en fonction de ses convictions ou en fonction des conséquences ?

Le Christ a savamment assumé ces deux lignes de conduite. Il a préféré risquer l’humiliation de la croix plutôt que de renoncer à sa conviction sur l’amour inconditionnel. Il a également dosé ses paroles ses actes en fonction de son auditoire, et a fait preuve « d’habileté » pour gagner les coeurs et les esprits.

Faut-il choisir entre ces deux éthiques ?

Ne vaudrait-il pas mieux pour chacun de nous prendre conscience de son penchant naturel, et ainsi le corriger en travaillant davantage l’autre posture éthique ?

Ceux qui auraient tendance à être des prophètes absolutistes feront bien de réfléchir aux effets induits de leurs prises de position, notamment sur les plus pauvres. On sait en économie qu’il y a des effets pervers à toute bonne intention.

Ceux qui seraient naturellement de bons gestionnaires visant l’efficacité avant tout feraient bien d’interroger leurs pratiques : au service de quoi / de qui suis-je en train de me dépenser ?

Que serait un convaincu irresponsable ?

Que serait un responsable cynique ?

 1ère lecture : Les mauvais riches (Am 8, 4-7)
Lecture du livre d’Amos
Écoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre pour anéantir les humbles du pays, car vous dites : « Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix, et fausser les balances. Nous pourrons acheter le malheureux pour un peu d’argent, le pauvre pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! »
Le Seigneur le jure par la Fierté d’Israël : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits. »

Psaume : Ps 112, 1-2, 5-6, 7-8

R/ Béni sois-tu Seigneur, toi qui relèves le pauvre.

Louez, serviteurs du Seigneur,
louez le nom du Seigneur !
Béni soit le nom du Seigneur,
maintenant et pour les siècles des siècles !

Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ? 
Lui, il siège là-haut. 
Mais il abaisse son regard 
vers le ciel et vers la terre. 

De la poussière il relève le faible, 
il retire le pauvre de la cendre 
pour qu’il siège parmi les princes, 
parmi les princes de son peuple.

2ème lecture : La prière universelle (1Tm 2, 1-8)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre à Timothée
J’insiste avant tout pour qu’on fasse des prières de demande, d’intercession et d’action de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’État et tous ceux qui ont des responsabilités, afin que nous puissions mener notre vie dans le calme et la sécurité, en hommes religieux et sérieux. Voilà une vraie prière, que Dieu, notre Sauveur, peut accepter, car il veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité.
En effet, il n’y a qu’un seul Dieu, il n’y a qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous les hommes. Au temps fixé, il a rendu ce témoignage pour lequel j’ai reçu la charge de messager et d’Apôtre ? je le dis en toute vérité ? moi qui enseigne aux nations païennes la foi et la vérité. Je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient en levant les mains vers le ciel, saintement, sans colère ni mauvaises intentions.

Evangile : L’argent trompeur (brève : 10-13) (Lc 16, 1-13)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour qu’en sa pauvreté vous trouviez la richesse. Alléluia. (2 Co 8, 9)
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé parce qu’il gaspillait ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.’
Le gérant pensa : ‘Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Travailler la terre ? Je n’ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, je trouve des gens pour m’accueillir.’
Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ? ? Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.’
Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ? ? Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris quatre-vingts.’
Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge : effectivement, il s’était montré habile, car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’Argent trompeur, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
Celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est trompeur dans une petite affaire est trompeur aussi dans une grande. Si vous n’avez pas été dignes de confiance avec l’Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ? Et si vous n’avez pas été dignes de confiance pour des biens étrangers, le vôtre, qui vous le donnera ? Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera le premier, et aimera le second ; ou bien il s’attachera au premier, et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. »
Patrick Braud

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